ALEXANDRE DUMAS (1802-1870), GLOBALIA, HOMERE (VIIIè s. av. J.-C. ? - VIIIè s. av. J.-C.), HONORE DE BALZAC (1799-1850), JEAN-CHRISTOPHE RUFIN (1952-....), L'ILLIADE, L'ODYSSEE, LA COMEDIE HUMAINE, LA FEMME PAUVRE, LE COMTE DE MONTE-CRISTO, LEON BLOY, LES MISERABLES, LITTERATURE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, VICTOR HUGO

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BALZAC : LE JEU DES APPARENCES

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La Comédie humaine

Honoré de Balzac

Paris, Gallimard/La Pléiade, 1976-

La Comédie humaine est le titre sous lequel Honoré de Balzac a regroupé un ensemble de plus de 90 ouvrages — romans, nouvelles,— de genres réaliste, romantique, fantastique ou philosophiques, et dont l’écriture s’échelonne de 1829 à 1850.

Par cette œuvre, Balzac veut faire une « histoire naturelle de la société », explorant de façon systématique les groupes sociaux et les rouages de la société, afin de brosser une vaste fresque de son époque susceptible de servir de référence aux générations futures.

Il répartit ses récits en trois grands ensembles : Études de mœursÉtudes philosophiques et Études analytiques. Le premier est le plus important et se divise lui-même en six sections, explorant divers milieux sociaux et régions de la France. Les ouvrages sont liés entre eux de façon organique par plusieurs centaines de personnages susceptibles de reparaître dans divers romans, à des moments variés de leur existence. Pour assurer l’unité de son œuvre, Balzac corrige et récrit inlassablement nombre de ses ouvrages, afin de mieux les fondre dans un plan d’ensemble qui est allé compter jusqu’à cent quarante-cinq titres.

Créateur du roman moderne, Balzac veut décrire la totalité du réel et s’intéresse à des réalités jusque-là ignorées en littérature, parce que laides ou vulgaires. Il montre sous ses diverses formes la montée du capitalisme et la toute-puissance de l’argent, menant à la disparition de la noblesse et à la dissolution des liens sociaux. Le titre a été choisi en référence à la Divine Comédie de Dante. Mais au lieu d’une entreprise théologique, l’auteur s’est voulu sociologue et a créé un univers non manichéen, où l’amour et l’amitié tiennent une grande place, et qui met en lumière la complexité des êtres et la profonde immoralité d’une mécanique sociale où les faibles sont écrasés tandis que triomphent le banquier véreux et le politicien vénal.

Doué du génie de l’observation, Balzac a créé des types humains saisissants de vérité. Certains de ses personnages sont tellement vivants qu’ils sont devenus des archétypes, tels Rastignac, le jeune provincial ambitieux, Grandet, l’avare tyran domestique, ou le père Goriot, icône de la paternité. Il accorde une place importante aux financiers et aux notaires, mais aussi au personnage de Vautrin, le hors-la-loi aux identités multiples. Son œuvre compte une importante proportion de courtisanes et de grisettes, à côté de femmes admirables et angéliques. L’importance qu’il donne à celles-ci et à leur psychologie lui a valu très tôt un lectorat féminin enthousiaste.

En dépit de l’opposition de l’Église, cette œuvre devient très vite un phénomène d’imprimerie et obtient un immense retentissement en France et en Europe, influençant profondément le genre du roman. Traduite en de nombreuses langues, elle est encore rééditée aujourd’hui et a souvent fait l’objet d’adaptations au cinéma et à la télévision.

 

DUMAS : LA NATURE HUMAINE

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Le Comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas

Paris, R. Laffont, 1993.

Le Comte de Monte-Cristo est un roman d’Alexandre Dumas, écrit avec la collaboration d’Auguste Maquet et dont la publication commence durant l’été 1844. Il est partiellement inspiré de faits réels, empruntés à la vie de Pierre Picaud.

Le livre raconte comment, au début du règne de Louis XVIII, le 24 février 1815, jour où Napoléon quitte l’île d’Elbe, Edmond Dantès, jeune marin de dix-neuf ans, second du navire Le Pharaon débarque à Marseille pour s’y fiancer le lendemain avec la belle Catalane Mercédès. Trahi par des « amis » jaloux, il est dénoncé comme conspirateur bonapartiste et enfermé dans une geôle du château d’If, au large de Marseille. Après quatorze années, d’abord réduit à la solitude et au désespoir puis régénéré et instruit en secret par un compagnon de captivité, l’abbé Faria, il réussit à s’évader et prend possession d’un trésor caché dans l’île de Montecristo dont l’abbé, avant de mourir, lui avait signalé l’existence. Riche et puissant désormais, Dantès se fait passer pour divers personnages, dont le comte de Monte-Cristo. Il entreprend de garantir le bonheur et la liberté aux rares qui lui sont restés fidèles et de se venger méthodiquement de ceux qui l’ont accusé à tort et fait emprisonner.

Ce roman est, avec Les Trois Mousquetaires, l’une des œuvres les plus connues de l’écrivain tant en France qu’à l’étranger. Il a d’abord été publié en feuilleton dans le Journal des débats du 28 août au 19 octobre 1844 (1re partie), du 31 octobre au 26 novembre 1844 (2e partie), puis finalement du 20 juin 1845 au 15 janvier 1846 (3e partie).

Tomberez-vous ensuite dans cette bibliothèque, qui vous est si familière et dont vous ne connaissez pourtant pas tous les ouvrages, sur un roman de Dumas ? Pourquoi ne pas enfin foncer dans la terrible histoire en trois tomes d’Edmond Dantès ? Comment ne pas être bouleversé par ce chapitre XV intitulé « Le numéro 34 et le numéro 27 », ce chapitre où Dantès prisonnier au château d’If, si seul, si déshumanisé, au bord du désespoir, creuse un tunnel et dit « Ah ! murmura-t-il, j’entends parler un homme. » Le rapprochement des deux prisonniers qui ne sont que deux numéros donne lieu à une fin de chapitre émouvante : « Aussitôt la portion de terre sur laquelle Dantès, à moitié perdu dans l’ouverture, appuyait ses deux mains, sembla céder sous lui ; il se rejeta en arrière, tandis qu’une masse de terre et de pierres détachées se précipitait dans un trou qui venait de s’ouvrir au-dessous de l’ouverture que lui-même avait faite ; alors, au fond de ce trou sombre et dont il ne pouvait mesurer la profondeur, il vit paraître une tête, des épaules et enfin un homme tout entier qui sortit avec assez d’agilité de l’excavation pratiquée. »

Entendre « parler un homme ». Voir paraître « un homme tout entier. C’est ce que peut la littérature. Ici, Alexandre Dumas participe avec son style propre et pour reprendre les mots de Fumaroli « à cette enquête sur la nature humaine ». Tout Dumas est intéressant, met le pied à l’étrier de la lecture, mais il est  permis de choisir et d’aimer plus particulièrement Le Comte de Monte-Cristo.

 

HUGO ET BLOY : DES LIGNES DE FEU

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Comment dans ces choix assez  ne pas penser à Victor Hugo, à la somme des Misérables ? Où que vous ouvriez le livre, que vous le lisiez en continu ou à sauts et à gambades, tout vous touche. Dès la préface on est averti : « Tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. » L’histoire de Jean Valjean et de Cosette, l’incontournable histoire de la littérature française, celle du forçat injustement condamné et de l’enfant malheureuse, de la jeune femme abandonnée devenue fille publique, de l’évêque sublime et de Gavroche chantant sur les barricades, non, cette histoire n’est pas inutile encore aujourd’hui à l’heure des Gilets jaunes. Et une fois Hugo lu, jetez-vous dans la poignante histoire de La Femme pauvre de Léon Bloy. Des lignes de feu.

 

Les Misérables 

Victor Hugo

Paris, ¨Pocket, 2013. 1664 pages

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De l’œuvre entière se dégage cette pensée sociale exposée dans la préface : « Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la fatalité, qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle : la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci ne seront pas inutiles. »

Le héros des Misérables est Jean Valjean, l’émondeur de Faverolles, condamné au bagne pour un pain volé, un jour que les enfants de sa sœur avaient faim. À titre de prologue, Victor Hugo nous présente un respectable évèque, Mgr Myriel (Bienvenu Miollis) qui incarne toutes les vertus du catholicisme primitif. Un pauvre diable déguenillé, hâve, souillé de boue et de poussière, vient demander l’hospitalité à l’évêque. L’évêque l’accueille, le couche. Au petit jour, l’homme déguerpit, emportant quelques couverts d’argent laissés sur la table. C’est Jean Valjean. Saisi par les gendarmes, qui l’ont vu s’enfuir, il est ramené chez le prélat pour la constatation du vol, mais le digne homme, lui montrant les deux flambeaux d’argent de sa cheminée, lui reproche doucement de ne pas les avoir emportés, puisqu’il les lui avait donnés comme les couverts. Écrasé par cette générosité qui le sauve, le galérien prend les flambeaux et se jure d’être honnête homme.

Une jeune fille, Fantine, a été abandonnée par son amant ; malheureusement, elle a un enfant, la petite Cosette. Pour subvenir à leurs besoins, Fantine est disposée à faire tous les métiers, mais repoussée de partout comme fille mère, elle est obligée de se livrer à la prostitution. Une dispute de la pauvre Fantine avec un imbécile qui lui jette de la neige dans le dos l’amène en présence du redoutable Javert, la police faite homme. Javert donne tort à la fille, tout naturellement, mais il se heurte alors à M. Madeleine, maire de la ville, qui, entré par hasard dans le bureau, a entendu toute la lamentable confession de Fantine, et qui, pris de pitié, prend sur lui de la faire relâcher. Ce trait impossible, un maire sauvant une fille publique, exaspère Javert et confirme des soupçons que d’autres faits ont déjà provoqués dans son esprit. M. Madeleine ne dissimule-t-il pas sous un faux nom une autre personnalité? Javert laisse deviner ce doute; ce qui trouble grandement M. Madeleine, puisqu’il n’est autre que Jean Valjean lui-même, et il se voit ainsi sur le point de perdre tout le fruit de dix ans de probité. Un autre incident vient le troubler plus profondément encore : il apprend qu’un malheureux, arrêté sous le faux nom de Jean Valjean, passe en ce moment même en cour d’assises. Le malheureux se demande s’il doit laisser s’accomplir la condamnation de l’innocent, condamnation qui assurera son avenir et affermira sa personnalité empruntée, et sans se décider, poussé par une sorte d’instinct, il se rend à la cour d’assises. Là, il voit le malheureux, propre image de l’ancien Valjean, balbutiant d’un air hébété des récriminations qui ne convainquent personne : on va le condamner. M. Madeleine se lève et déclare qu’il est Jean Valjean; il se fait connaître par ses compagnons de chaîne, appelés pour être confrontés avec le faux Valjean, et il est ressaisi avec joie par l’impitoyable Javert. Toutefois, on le laisse libre momentanément et il profite de ce répit pour assister à l’agonie de Fantine, qui meurt sur un lit d’hôpital. Il jure à celle-ci, dont il s’accuse d’avoir causé la mort en la chassant de son atelier, d’adopter sa fille, la petite Cosette et il parvient à s’échapper et à gagner Paris, où il retire 600 000 francs de la banque Laffitte et les enfouit dans un bois.

Nous retrouvons Cosette chez un chenapan, Thénardier, qui s’est établi aubergiste à Montfermeil et chez qui Fantine a placé sa fille. Depuis que sa mère n’a plus payé la pension, les Thénardier ont fait de Cossette une servante qu’ils bourrent de coups et qui n’a plus que le souffle. Il est temps que Jean Valjean vienne la sauver.

Arrêté par Javert, à la suite d’une nouvelle imprudence, Jean Valjean est réintégré au bagne, mais il s’en est échappé en se dévouant pour sauver un homme tombé à la mer ; tout le monde, Javert lui-même, le croit noyé. Cependant Jean Valjean arrache Cosette à l’enfer de la maison Thénardier, et, une fois en possession de la fille de Fantine, l’ancien forçat se choisit une retraite obscure d’abord sur le boulevard de l’Hôpital, dans cette masure Gorbeau, qui devient un des centres d’action les plus caractéristiques des Misérables. Mais là encore il est dépisté par Javert et obligé de se réfugier à la communauté de l’Adoration perpétuelle comme jardinier, tandis que Cosette y entre comme élève.

Un nouveau personnage fait son entrée en scène : Marius. C’est le fils du colonel de Pontmercy, sauvé par Thénardier sur le champ de bataille de Waterloo et qui se trouvait obligé de travailler pour vivre par suite des événements politiques. Marius est venu habiter, par économie, la masure Gorbeau. Sa vie est partagée par deux passions : l’amour de la liberté, qui le fait s’affilier à un cénacle de jeunes républicains, et l’amour, plus tendre, qu’il éprouve pour Cosette qu’il a rencontrée au Luxembourg au bras de son père.

Marius a pour voisin un effroyable chenapan, le sieur Jondrette, qui vit de chantage et de la prostitution de ses filles, Éponine et Azelma, ainsi que son fils, un gamin, Gavroche, que Victor Hugo a rendu populaire. Ce Jondrette n’est autre que Thénardier, tombé au fond du gouffre. Le vieux monsieur du Luxembourg, toujours trop charitable, vient visiter ce gredin qui écrit des lettres lamentables à toutes les personnes généreuses ; il est reconnu par l’ancien aubergiste de Montfermeil, et Cosette également. Thénardier tend un piège à Jean Valjean, mais Marius, qui a entendu s’ourdir le complot, prévient la police, c’est-à-dire Javert. Jean Valjean, dès son entrée, est saisi et garrotté. Toute la bande Thénardier-Jondrette est arrêtée, mais quand Javert veut interroger le respectable monsieur attiré dans le piège, il n’y a plus personne.

Dès lors, tous ces éléments de l’action ayant été mis en présence et combinés, le dénouement est proche ; mais l’illustre auteur ne se hâte pas ; il ne veut pas être que romancier, il veut aussi être le peintre de toute une large époque de notre histoire.

Les amours de Marius et de Cosette, ce -qu’il appelle l’Idylle rue Plumet, ont pour pendant des scènes terribles, l’émeute de 1832, l’Épopée rue Saint-Denis. Là se dénoue le sort de bien des personnages; sur la barricade meurent presque tous les amis de Marius; lui-même n’échappe que grâce au dévouement d’Eponine, singulière fille qui l’aime au milieu de la dégradation dont elle vit, et qui meurt en recevant une balle à lui destinée ; Gavroche aussi meurt héroïquement, en vrai gamin de Paris. Javert, déguisé en insurgé et reconnu, va être fusillé ; il est confié à Jean Valjean, qui, au lieu de lui brûler la cervelle quand les troupes reprennent la barricade, le détache et lui dit : « Vous êtes libre. » Marius est blessé; Valjean le sauve à travers le dédale des égouts de Paris, terrible voyage souterrain auquel, suivant son habitude, Victor Hugo a donné pour préface une véritable monographie des égouts, de ce qu’il appelle « l’intestin du Léviathan ». Au bout du cloaque, au moment où il se croit hors de danger avec Marius, se dresse pour la dernière fois la redoutable encolure de. Javert, mais le terrible policier a réfléchi profondément depuis que le galérien a dédaigné de se venger ; il aide Valjean à sauver Marius. Puis, ne pouvant se résoudre soit à faire réintégrer au bagne l’homme à qui il doit la vie, soit à manquer à son devoir en ne le livrant pas, il sort en stoïcien de sa perplexité : il se tue ! Marius, guéri, épouse Cosette, et Jean Valjean s’éteint ayant rempli jusqu’au bout la promesse faite à la morte.

 

La femme pauvre

Léon Bloy

Paris, Gallimard, 1980. 448 pages.

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La Femme pauvre qui accompagne les années les plus tragiques de la vie de Bloy, dépasse de loin le simple roman, mais est plutôt l’oeuvre d’un visionnaire et d’un poète, tant la narration semble obéir aux lois poétiques davantage qu’aux canons romanesques. Si les personnages et les lieux sont plus vivants et réels que dans Le désespéré, la singularité de La Femme pauvre se dessine à travers des images dominantes, dont celle du feu, élément dans lequel Bloy a toujours vu un symbole de l’Amour. Dans ces pages qui sont autant de poèmes en prose se dégage ainsi une idée mystique de la Femme, qui s’inscrit dans la lignée de l’image de la femme idéalisée par Baudelaire et Balzac avant lui. C’est grâce à ce livre que l’on peut aimer Léon Bloy, dont les incessantes et tonitruantes vitupérations ont trop souvent masqué la grandeur humaine de sa sensibilité

 

RETOUR À L’ODYSSÉE, HYMNE À L’AMOUR

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L’Iliade et L’Odyssée

Homère

Paris, R. Laffont, 1995. 777 pages

L’Iliade et l’Odyssée sont deux récits poétiques et pleins de merveilleux. Ils demeurent l’un des fondements de la culture hellénique et occidentale. Ils sont attribués à un aède aveugle et sans doute légendaire, Homère. On appelle aèdes (du grec aoidos, chanteur) les poètes qui, dans les temps sombres de la Grèce, entre les IXe et VIIe siècles, allaient de cité en cité chanter les exploits des héros du passé et des dieux. Ces chants et ces récits sont réunis sous l’appellation de mythes (du grec muthos, récit, légende).

L’Iliade (avec un seul l ; Illiade est erroné !) tire son nom d’Illion (avec deux l !), nom grec de la ville de Troie (sur la rive orientale de la mer Égée, aujourd’hui en Turquie). Elle raconte le siège de Troie, qui aurait eu lieu vers l’an 1230 avant Jésus-Christ, sous la haute Antiquité de la Grèce, au temps de la civilisation mycénienne. Le site de la cité a été mis à jour par l’archéologue Heinrich Schliemannglobalaia en 1873.

En fait, Le poème de l’Iliade, ou ce qu’il en reste, se limite aux exploits d’un héros achéen, Achille. L’Odyssée raconte quant à elle le retour d’un autre héros achéen dans son royaume après la prise de Troie. Il s’agit d’Ulysse, roi de la petite île d’Ithaque. Ulysse est connu en grec sous le nom d’Odysseus. De là L’Odyssée.

Mais s’il n’y avait qu’un seul ouvrage à découvrir ou à redécouvrir pendant ce temps précieux à vivre, on peut sans aucun doute conseiller L’Odyssée d’Homère. Sans doute, l’œuvre a-t-elle fait partie du parcours scolaires de beaucoup. Mais il est bon parfois de relire ce que l’on n’a pas pu bien comprendre par un manque de maturité. L’Odyssée vous enchantera jusqu’à la toute fin. La dernière épreuve du dévastateur de citadelles sera grande. Les ruses de Pénélope ne sont pas moins inventives que celles d’Ulysse, comme cette dernière épreuve qu’elle prépare. L’homme aux mille ruses en sortira encore une fois vainqueur mais voilà que l’épouse fidèle s’excuse : « Ne m’en veux pas Ulysse toi qui fus toujours le plus sensé des hommes, les dieux nous ont élus pour le malheur, nous enviant la douceur de rester auprès l’un de l’autre pour goûter la jeunesse et atteindre le seuil de l’âge et aujourd’hui ne va pas te fâcher ni me blâmer de ne pas t’avoir tout de suite ouvert les bras ! En effet tout au fond de moi mon cœur toujours redoutait que quelqu’un ne vînt ici pour me tromper de ses discours : il en est tant qui ne pensent qu’à mal ! » Quel hymne à l’amour conjugal et à la recherche de la vie bonne en sa demeure, en son pays !

 

LE ROMAN, UN MIROIR ET UN CHEMIN

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Globalia 

Jean-Chritophe Rufin

Paris, Gallimard, 2005. 512 pages.

Globalia est le nom de la démocratie universelle gouvernant la Terre, dans un futur proche -un ou deux siècles, la chose est volontairement laissée dans le vague-. Cette démocratie, idéale en apparence, présente en réalité de graves défauts: la standardisation, la pression consummériste, la propagande publicitaire, ont enfermé le citoyen dans des modèles comportementaux dont il ne peut s’écarter sous peine d’être mis en marge. La liberté n’y est qu’apparente: la presse est aux mains de puissants anonymes qui s’en servent pour manipuler l’opinion, de larges étendues (les « non-zones ») sont laissées à l’écart de la prospérité et la population y est retournée à un état pré-technologique, l’environnement physique a été stérilisé, sécurisé, les citoyens vivent sous d’énormes bulles de verre dont il est interdit de s’échapper, etc…
De ce « meilleur des mondes » Baïkal Smith, jeune homme de vingt ans, cherche à s’échapper. Il entraîne à sa suite Kate, sa dernière conquête. Leur tentative se solde bientôt par un échec. Au dernier moment Kate recule devant l’aventure, laisse Baïkal en plan et s’en retourne vers Globalia. Baïkal est très vite repris puis présenté à Altman, vieillard mystérieux dont on comprend rapidement qu’il est de ceux tirant les ficelles dans l’ombre de la démocratie. En quête d’un nouvel Ennemi Public à jeter en pâture à la presse et aux globaliens, Altman décide d’utiliser Baïkal, en retournant son désir de liberté en révolte contre le système. L’Ennemi public est, explique-t-il, la garantie de stabilité au sein de Globalia. Baïkal n’a pas le choix. Il se retrouve livré à lui-même, abandonné au coeur des « non-zones ».
Mais dans Globalia, Kate s’inquiète de son sort. Elle fait la connaissance de Puig, journaliste écarté de la société pour avoir fourré son nez où il ne fallait pas. Ensemble ils se lancent sur les traces de Baïkal, et pénètrent toujours plus loin dans les milieux interlopes qui, à l’intérieur de la démocratie, commercent avec les non-zones. Mais à peine sont-ils parvenus à leurs fins qu’on les découvre victimes d’une machination, ourdie par le même Altman, afin de démasquer parmi la poignée de puissants se partageant le pouvoir un traître qui se dissimulait derrière Walden, une association de bibliophiles, quasi clandestine quoique légale. Le traître est finalement démasqué, Baïkal, Kate et Puig restent dans les non-zones où ils vivent heureux en ayant beaucoup d’enfants.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ECRIVAIN CHRETIEN, ECRIVAIN FRANÇAIS, LE SANG DU PAUVRE, LEON BLOY, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION

Le Sang du Pauvre de Léon Bloy

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Léon Bloy

Le Sang du pauvre

Stock, Delamain et Boutelleau, 1932

 

Mon discours, dont vous vous croyez peut-être les juges, vous jugera au dernier jour.

Bossuet. Oraison funèbre de la Princesse Palatine.

Le Sang du Pauvre, c’est l’argent. On en vit et on en meurt depuis les siècles. Il résume expressivement toute souffrance. Il est la Gloire, il est la Puissance. Il est la Justice et l’Injustice. Il est la Torture et la Volupté. Il est exécrable et adorable, symbole flagrant et ruisselant du Christ Sauveur, in quo omnia constant.

Le sang du riche est un pus fétide extravasé par les ulcères de Caïn. Le riche est un mauvais pauvre, un guenilleux très puant dont les étoiles ont peur.

La Révélation nous enseigne que Dieu seul est pauvre et que son Fils Unique est l’unique mendiant. « Solus tantummodo Christus est qui in omnium pauperum universitate mendicet », disait Salvien. Son Sang est celui du Pauvre par qui les hommes sont « achetés à grand prix ». Son Sang précieux, infiniment rouge et pur, qui peut tout payer !

Il fallait donc bien que l’argent le représentât : l’argent qu’on donne, qu’on prête, qu’on vend, qu’on gagne ou qu’on vole ; l’argent qui tue et qui vivifie comme la Parole, l’argent qu’on adore, l’eucharistique argent qu’on boit et qu’on mange. Viatique de la curiosité vagabonde et viatique de la mort. Tous les aspects de l’argent sont les aspects du Fils de Dieu suant le Sang par qui tout est assumé.

Faire un livre pour ne dire que cela est une entreprise qui pourra paraître déraisonnable, C’est offrir sa face à tous les bourreaux chrétiens qui déclarent heureux les riches que Jésus a détestés et maudits. Cependant il y a peut-être encore des cœurs vivants dans cet immense fumier des cœurs et c’est pour ceux-là que je veux écrire.

Hier c’était le cataclysme sicilien, prélude ou prodrome de beaucoup d’autres, dernier avis préalable à l’accomplissement des menaces de la Salette. On dit que Messine était une ville superbe, peu éloignée de la Pentapole. Deux cent mille êtres humains y sont morts d’un frisson de la terre. Quelqu’un a-t-il pensé que cent mille tout au plus ont dû être tués sur le coup ? Soit cent mille agonies réparties sur quinze ou vingt jours.

Amoureux de la justice, je veux croire que les riches ont été favorisés de ce privilège, après tant d’autres privilèges, et que cette occasion ne leur a pas été refusée de méditer, dans le vestibule de l’enfer, sur les délices et la solidité des richesses. On a parlé d’une survivante, immobilisée sous les décombres, de qui la main avait été dévorée par son chat enseveli avec elle. Était-ce la « droite » ou la « gauche », cette main faite pour donner, comme toutes les mains ? Oublieuse des affamés, elle avait peut-être servi à nourrir cette seule bête qui lui continuait ainsi sa confiance.

Leçons terribles, si l’on veut, rudimentaires pourtant, mais combien perdues ! Il en faudra de plus terribles et on les sent venir… Le Christianisme est en vain, la Parole de Dieu est En vain, Donc, voici le « Bras pesant » qui fut annoncé, le Bras visible et indiscutable !

Ah ! il en est temps ! Le droit à la richesse, négation effective de l’Évangile, dérision anthrophagique du Rédempteur, est inscrit dans tous les codes. Impossible d’arracher ce ténia sans déchirer les entrailles, et l’opération est urgente. Dieu y pourvoira. — Tu n’as pas le droit de jouir quand ton frère souffre ! hurle, chaque jour, de plus en plus haut, la multitude infinie des désespérés.

Le présent livre sera l’écho de cette clameur.

 

Paris-Montmartre, 23 Janvier 1909.

Fiançailles de la Sainte Vierge.

 

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Le Sang du Pauvre de Léon Bloy

Crédits photographiques : Micah Albert (Redux Images).

Le Sang du Pauvre

«Le Sang du Pauvre est peut-être ce que j’ai fait de plus important. En tout cas, c’est un livre d’une exceptionnelle générosité, en ce temps de bassesse et de lâcheté à tous les étages. C’est aussi le livre d’un écrivain désormais incontestable. Dans la pénurie effrayante et tout à fait inouïe de l’intellectualité contemporaine, alors que l’Académie en enfance est réduite à inaugurer des cabotins, une attention singulière commence à se fixer sur moi. Il se dit déjà, même chez mes ennemis qui en écument, que je suis le seul. Il n’est donc pas déraisonnable ni téméraire d’espérer le retentissement d’un tel livre signé de mon nom et lancé par un éditeur puissant… Nulle personnalité choquante. Je parle au-dessus de l’actualité. C’est un Miserere chrétien où j’ai voulu ramasser la douleur universelle.»
Léon Bloy, Le Vieux de la montagne 1907-1910Journal de Léon Bloy, t. 3, Mercure de France, 1963, pp. 89-90, l’auteur souligne).

Le Sang du Pauvre est l’un des plus beaux et l’un des plus véhéments textes de Léon Bloy qui écrit à son sujet, le 5 février 1909 : «Ce livre que je porte depuis des années, sort de moi, comme un flot de mon propre sang, si on me perçait le cœur. C’est nouveau, inouï dans toute ma vie d’écrivains. Les deux ou trois auditeurs choisis qui en connaissent les premiers chapitres, s’étonnent, persuadés que j’accomplis l’œuvre qui me dépasse» (in Le Vieux de la montagne 1907-1910op. cit., pp. 88-9). Ce livre, avec Le Salut par les Juifs aurait été apprécié, dit-on, par Franz Kafka lui-même peut-être parce que, justement, Léon Bloy y manifestait plus que dans tout autre livre sa hauteur de vue et son invincible solitude, alors que le cochon Zola bâfrait avec les échotiers et, selon Bloy, devenait, de livre en livre, millionnaire : «Il y a plus : le Juif Franz Kafka s’est réclamé de Bloy. Il aimait le Salut par les Juifs et le Sang du Pauvre. Il a dit à son ami Janouch : «Bloy sait vitupérer de façon tout à fait extraordinaire… Bloy est animé d’un feu qui rappelle l’ardeur des prophètes. Que dis-je ! Il vitupère mieux qu’eux : et cela s’explique : son feu se nourrit de tout le fumier de notre temps» (cité par Georges Cattaui, in Léon Bloy, Lettre-Préface de J. Maritain et Avant-propos de Pierre Emmanuel, Éditions Universitaires, coll. Classiques du XXe siècle, 1954, p. 94).

C’est en 1909 que paraît, chez l’éditeur Juvent, Le Sang du Pauvre (1), dont le thème est le même que celui du Salut par les Juifs. Léon Bloy, pour sa propre stupéfaction (cf. son Journalop. cit., à la date du 17 avril 1909) a écrit très rapidement ce livre, de janvier à mars de cette même année et car  cette rapidité nous prouve  incontestablement  qu’il sait de quoi il parle lorsqu’il évoque deux sujets qui n’en forme qu’un : le Pauvre et l’Argent puisque, comme l’écrivain l’affirme dès les toutes premières lignes du premier chapitre, «Le Sang du Pauvre, c’est l’argent. On en vit et on en meurt depuis les siècles. Il résume expressivement toute souffrance» (p. 87). C’est avec son sang que le Christ a racheté les pauvres mais aussi les riches, une horreur eschatologique que Léon Bloy ne manque jamais de souligner. Si le sang du Christ coule, littéralement, sur le monde entier depuis des siècles, «Il fallait donc bien que l’argent le représentât : l’argent qu’on donne, qu’on prête, qu’on vend, qu’on gagne ou qu’on vole; l’argent qui tue et qui vivifie comme la Parole, l’argent qu’on adore, l’eucharistique argent qu’on boit et qu’on mange. Viatique de la curiosité vagabonde et viatique de la mort. Tous les aspects de l’argent sont les aspects du Fils de Dieu suant le Sang par qui tout est assumé» (Ibid., l’auteur souligne).
Ceci établi, Léon Bloy va se contenter de dérouler le fil de plusieurs métaphores. L’une d’entre elles, la plus frappante sans doute, est celle de la dévoration : le Riche consomme le pauvre, ou, en d’autres termes, il le mange : «Le Sang et la Chair du Pauvre sont le seuls aliments qui puissent nourrir, la substance du riche étant un poison et une pourriture» (p. 94). Innombrables sont les rappels de cette évidence, qu’il s’agisse des propriétaires qui doivent manger (cf. p. 112), d’un «modeste collier de perles de soixante mille francs» qui représente «l’addition du déjeuner de soixante requins» mais aussi «la mort affreuse de soixante créatures à la ressemblance de Dieu que nourrissait à peine leur épouvantable métier» (p. 115), l’égoïsme des riches étant celui de «cannibales» (p. 124), les gérants ne pouvant être qualifiés que de «carnassiers» (p. 125).
Il est arrivé à Léon Bloy d’apprécier certains des romans d’anticipation d’H. G. Wells comme La Machine à explorer le Temps ou bien L’Île du Docteur Moreau et la métaphore filée de la dévoration réelle, pas seulement symbolique, des pauvres par les riches, nous fait irrésistiblement songer au monde décrit par Harry Harrison dans le classique Make room ! Make room ! improprement traduit par Soleil vert, titre français du roman mais aussi de l’adaptation cinématographique qui en a été tirée, par Richard Fleischer, livre et film qui trouvent leur prolongement dans l’étrange roman d’O. Sarban (pseudonyme de John W. Hall) intitulé Le Son du cor, dans lequel l’auteur décrit une dystopie où les Nazis, victorieux du monde libre, organisent, pour se divertir, des chasses à l’homme dans d’immenses propriétés hantées par des êtres tout droit sortis des éprouvettes du Docteur Moreau.
Si la chair des pauvres est dévorée par les riches, leurs propres enfants étant «fortifiés avec du jus de viande de pauvre et [leur] cuisine [étant] pourvue de pauvre concentré» (p. 94), c’est aussi leur sang, le Sang du Christ, qui est bu par les riches qui se pourlèchent «en songeant à l’agonie des locataires malheureux qui s’exterminent pour son estomac de vautour femelle et pour son boyau culier» (p. 111), alors qu’ils ne leur manquent, pour devenir des vampires, «vraiment que du sang à boire, du sang humain de première marque» (ibid.), le sang des pauvres étant aussi celui des ouvriers crevant à la tâche, qui «s’ajoute au torrent de sang préalablement répandu pour la conquête monstrueuse de ce pays» (p. 113), peu importe lequel finalement, puisque l’universelle rapine se déchaîne dans toutes les colonies, comme l’indique le très beau chapitre intitulé Jésus-Christ aux colonies (2), soit l’histoire de la conquête des Amériques qui peut se résumer à «une longue rigole de sang noire qui coule derrière» les conquérants auxquels «les belles-mamans, éblouies, leur mijoteront des vierges» (p. 120), retour des pays chauds.
La richesse s’exprime par la dévoration mais aussi la succion. Le riche vampirise.
La Pauvreté, elle, ne saurait être confondue avec la Misère, comme l’écrivain le rappelle en quelques lignes magnifiques, qui auraient pu être écrites par son ami, Ernest Hello : «La Pauvreté groupe les hommes, la Misère les isole, parce que la pauvreté est de Jésus, la misère du Saint-Esprit. La Pauvreté est le Relatif, – privation du superflu. La Misère est l’Absolu, – privation du nécessaire. La Pauvreté est crucifiée, la Misère est la Croix elle-même. Jésus portant la Croix, c’est la Pauvreté portant la Misère. Jésus en croix, c’est la Pauvreté saignant sur la Misère» (p. 92).
Cette distinction n’intéressera finalement que peu de monde que car en fait, qu’il s’agisse de pauvreté ou de misère, les prélats, le clergé contemporains et l’ensemble des catholiques français (et belges, ajoute Bloy, perfidement) ne semblent, aux yeux de l’écrivain, pas dignes d’étreindre ces deux mots, parce qu’ils les confondent, probablement, comme ils confondent d’ailleurs tous les mots qu’ils emploient les uns à la place des autres : «Prêtres élégants, éloignez [des riches] le lit d’amour de Jésus-Christ, la croix misérable, infiniment douloureuse, plantée au milieu d’un charnier de criminels, parmi les ordures et les puanteurs, la vraie Croix simplement hideuse, bonnement infâme, atroce, ignominieuse, parricide, matricide, infanticide; la croix du renoncement absolu, de l’abandon et du reniement à jamais de tous ceux, quels qu’ils soient, qui n’en veulent pas; la croix du jeûne exténuant, de l’immolation des sens, du deuil de tout ce qui peut consoler; la croix du feu, de l’huile bouillante, du plomb fondu, de la lapidation, de la noyade, de l’écorchement, de l’écartellement (sic), de l’intercision, de la dévoration par les animaux féroces, de toutes les tortures imaginées par les bâtards des démons… La Croix noire et basse, au centre d’un désert de peur aussi vaste que le monde; non plus lumineuse comme dans les images des enfants, mais accablée sous un ciel sombre que n’éclaire pas même la foudre, l’effrayante croix de la Déréliction du Fils de Dieu, la Croix de Misère !» (pp. 92-3).

La préoccupation première de Bloy est, comme pour tout écrivain qui se respecte, de faire œuvre de langue. Si tout est inversé depuis la Chute, si nous voyons le monde, selon le mot énigmatique de l’apôtre, comme au travers d’un miroir et en énigme, l’écrivain véritable est celui qui va tenter de redresser les mots gauchis, et d’abord celui de pauvreté, galvaudé par ce siècle de sueur (cf. le chapitre 16 intitulé Le système de la sueur) : «L’homme est si près de Dieu que le mot pauvre est une expression de tendresse. Lorsque le cœur crève de compassion ou de tendresse, lorsqu’on ne peut plus retenir ses larmes, c’est le mot qui vient sur les lèvres» (p. 102, l’auteur souligne).
Notons que c’est la ressemblance même entre l’homme et Dieu qui fait du langage, aussi imparfait soit-il (3), Léon Bloy le sait mieux que nul autre qui a toujours tenté d’exprimer ce qui dépasse la parole, un instrument de salut qu’il ne faut jamais dédaigner : «Catastrophe de la Parole tombée dans la boue» (p. 135), qu’il faut donc laver et utiliser, à l’instar du poète juif Morris (Moïse-Jacob) Rosenfeld sur lequel Léon Bloy écrit des phrases magnifiques, pour chanter humblement et sincèrement la misère des hommes, et ainsi l’élever jusqu’à Dieu. L’écriture est intercession ou elle n’est rien : «[…] les poètes font ce qu’ils veulent. Ce jargon cosmopolite formé des guenilles de toutes les langues, il en a fait une musique de harpe lamentatrice» (p. 138).
Écrire, c’est donc redonner, du moins pour un artiste de race qui, toujours, aimera la douleur et la pauvreté (4), leur sens aux mots de la tribu, qu’un usage bourgeois a falsifiés, démonétisés, selon la règle très stricte de l’inversion parodique, de la dérision : «La dérision du Désir des pauvres est l’iniquité impardonnable, puisqu’elle est l’attentat contre la suprême étincelle du flambeau qui fume encore et qu’il est tant recommandé de ne pas éteindre» (p. 102).
En fin de compte, nous pourrions avancer l’hypothèse selon laquelle le lent travail de l’écriture redonnant aux mots galvaudés leur sens véritable n’est que la métaphore d’un autre retour à l’ordre ô combien vital aux yeux du catholique intransigeant qu’est Léon Bloy, qui mieux que nul autre a compris la mission (du moins à ses yeux) du peuple juif (5) : «Lorsqu’ils se convertiront, ainsi qu’il est annoncé, leur puissance commerciale se convertira de même. Au lieu de vendre cher ce qui leur aura peu coûté, ils donneront à pleines mains ce qui leur aura tout coûté. Leurs trente deniers, trempés du Sang du Sauveur, deviendront comme trente siècles d’humilité et d’espérance, et ce sera inimaginablement beau» (p. 136).
Ne nous attardons point sur cette dimension que nous avons explorée dans notre note sur Le Salut par les Juifs, et remarquons plutôt que c’est à propos de ce même livre, qui lui fut si cher, que Léon Bloy utilise, pour décrire son travail exégétique, la métaphore de l’artisan humble qui façonne les mots à l’exemple d’un sculpteur : «Celui de tous mes livres que j’estime le plus et qui m’a le plus coûté. J’ai voulu être le statuaire de la Parole» (6).
Au fond, comme les tragédies de Shakespeare, les meilleurs livres de Léon Bloy, qui sont souvent les plus ramassés et énigmatiques comme Le Sang du Pauvre, miment l’unique mouvement qu’il importe d’instaurer, au sein même de l’écriture : le constat de l’inversion du monde, sa déchéance depuis la Chute, la prostitution des mots qui en découle, puis l’effort pour tenter de rédimer ce qui gît dans les ordures du lieu commun. Ainsi, au moment où les Juifs reconnaîtront le Christ, l’ordre naturel sera de nouveau réinstauré, et les pauvres logiquement placés à la place éminente dont ils n’auraient jamais dû être chassés si les mots avaient conservé leur sens : «Celui qui parle ainsi [il s’agit du poète Rosenfeld] est, aux yeux du monde, un peu moins qu’un ver. Mais il a raison infiniment et Dieu lui-même n’a pas pu mieux dire. Les Juifs sont les aînés de tous et, quand les choses seront à leur place, leurs maîtres les plus fiers s’estimeront honorés de lécher leurs pieds de vagabonds. Car tout leur est promis et, en attendant, ils font pénitence pour la terre» (p. 140). Léon Bloy : nous pourrions, de même, caractériser son œuvre en affirmant qu’elle a fait ou tenté de faire pénitence pour la terre entière.
Il n’est ainsi point étonnant qu’une fois de plus, l’écrivain lie intimement les Juifs et les Pauvres, les uns et les autres ne constituant à ses yeux qu’une seule réalité, bien évidemment invisible (7) pour les bourgeois et les catholiques de son temps, qu’il faudrait sans doute regrouper au sein d’une même appellation péjorative, celle de cochons.
Mais les Juifs refuseront sans doute, c’est là je crois la grande, l’unique peur de Bloy, de reconnaître le Christ pour leur unique Messie, ce refus étant peut-être lié à la permanence, puis à l’accroissement inéluctable, des pauvres parmi nous. Ainsi, le dernier pauvre sera très probablement un Juif, même si Léon Bloy ne pose pas cette affirmation aussi clairement que je le fais : «On a demandé souvent ce que pourrait bien être l’Iota du Sermon sur la Montagne, lequel iota doit subsister et s’accomplir avant que passent le ciel et la terre. Un enfant répondrait à cette question. C’est précisément le Règne du Pauvre, le royaume des pauvres volontaires, par choix et par amour. Tout le reste est vanité, mensonge, idolâtrie et turpitude» (p. 149, l’auteur souligne).
Et c’est ainsi, à sa façon trouble, tortue, que Léon affirme, ne peut qu’affirmer le fait que sa mission d’écrivain est par avance vouée à l’échec et, qu’après lui, d’autres horribles travailleurs ne devront pas craindre d’intercéder, au moyen de leur art, auprès de Celui qu’il importe seul d’invoquer.

Notes
(1) Le Sang du pauvreŒuvres de Léon Bloy, t. 9 (Mercure de France, 1983). Les pages entre parenthèses renvoient, sauf exception, à notre édition.
(2) La condamnation de la colonisation par Léon Bloy est sans la moindre équivoque : «[…] on peut dire avec certitude et sans documents, que la condition des autochtones incivilisés, dans tous les pays conquis, est le dernier degré de la misère humaine pouvant être vue sur terre. C’est l’image stricte de l’Enfer, autant qu’il est possible d’imaginer cet Empire du Désespoir» (p. 120). Et, afin d’accentuer la culpabilité des catholiques tripatouilleurs d’affaires et toujours prêts à ruser par les bons offices des préceptes jésuitiques qui, dans ce livre comme dans les autres, constituent la première cible sur laquelle Léon Bloy ne se lasse jamais de tirer : «Tout chrétien partant pour les colonies emporte nécessairement avec lui l’empreinte chrétienne. Qu’il le veuille ou non, qu’il le sache ou qu’il l’ignore, il a sur lui le Christ Rédempteur, le Christ qui saigne pour les misérables, le Christ Jésus qui meurt, qui descend aux enfers, qui ressuscite et qui juge vivants et morts» (ibid.).
(3) «Le mal de ce monde est d’origine angélique et ne peut être exprimé dans une langue humaine. La Désobéissance d’abord, le Fratricide ensuite. Voilà toute l’Histoire» (p. 147).
(4) «Instinctivement, sans qu’il ait besoin de le savoir, [l’artiste] tend vers la Douleur, la Pauvreté, le Dépouillement complet, parce qu’il n’y a pas d’autres gouffres et que son attraction est au fond des gouffres» (p. 135). Léon Bloy, quelle qu’ait été son expérience, ô combien douloureuse, de la pauvreté, n’en idéalise volontairement pas moins cette situation qu’il n’a pas voulue mais subie : «L’argent est pour la Gloire de Dieu, sachez-le bien, et la Gloire de Dieu est au sein des pauvres. Tout autre usage qu’on en peut faire est une prostitution et une idolâtrie. Mais, avant tout, c’est un vol. Il n’y a qu’un moyen de ne pas détrousser les autres, c’est de se dépouiller soi-même» (p. 129).
(5) Une fois de plus, la conversion finale au christianisme des Juifs donne à Bloy l’occasion de vitupérer contre les catholiques de son temps : «L’abjection juive peut invoquer la foudre, l’abjection commerciale des chrétiens ne peut attirer que des giboulées de crachats et de déjections» (p. 136).
(6) Il s’agit d’une dédicace à un ami sculpteur, consignée le 30 octobre 1909, cf. em>Le Vieux de la montagne 1907-1910, op. cit., p. 118.
(7) C’est ce même thème de l’invisibilité de l’action divine dans notre monde qui a permis à Léon Bloy de justifier la thèse selon laquelle certains grands hommes, relativement à leur rôle dans l’Histoire, ont pu représenter le bras de Dieu : «Il y a des hommes, innocents ou criminels, en qui Dieu semble avoir tout mis, parce qu’ils prolongent son Bras et Napoléon est un de ces hommes» (p. 90). Notons que c’est dès 1909 que Léon Bloy va commencer à rédiger son ouvrage sur l’Empereur, comme il l’écrit le 17 avril 1909 : «Maintenant, je vais me jeter à Napoléon. 1809, hélas ! fut le commencement de son déclin. Cent ans après, je tâcherai de le remettre à cheval, ce plus grand des hommes qui m’attend peut-être», in Journalop. cit., p. 117.

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LES LARMES DE MARIE

Les larmes de Marie

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Les Larmes de la Mère des Douleurs remplissent l’Ecriture et débordent sur tous les siècles. Toutes les mères, toutes les veuves, toutes les vierges qui pleurent n’ajoutent rien à cette effusion surabondante qui suffirait pour laver les cœurs de dix mille mondes désespérés. Tous les blessés, tous les dénués et tous les opprimés, toute cette procession douloureuse qui encombre les atroces chemins de 1a vie, tiennent à l’aise dans les plis traînants du manteau d’azur de Notre-Dame des Sept-Douleurs. Toutes les fois que quelqu’un éclate de pleurs, dans le milieu de la foule ou dans la solitude, c’est elle-même qui pleure, parce que toutes les larmes lui appartiennent en sa qualité d’Impératrice de la Béatitude et de l’Amour. Les Larmes de Marie sont le Sang même de Jésus-Christ, répandu d’une autre manière, comme sa Compassion fut une sorte de crucifiement intérieur pour l’Humanité sainte de Son Fils. Les Larmes de Marie et le Sang de Jésus sont la double effusion d’un même cœur et l’on peut dire que la Compassion de la Sainte-Vierge était la Passion sous sa forme la plus terrible. C’est ce qu’expriment ces paroles adressées à Sainte Brigitte : « L’affliction du Christ était mon affliction parce que son cœur était mon cœur ; car comme Adam et Eve ont vendu le monde pour une seule pomme, mon Fils et moi, nous avons racheté ce monde avec un seul Cœur. »

Les larmes sont un legs de la Mère des Douleurs, legs tellement redoutable qu’on ne peut le dissiper dans les vaines affections du monde sans se rendre coupable d’une sorte de sacrilège. Sainte Rose de Lima disait que nos larmes sont à Dieu et que quiconque les verse sans songer à Lui, les lui vole. Elles sont à Dieu et à Celle qui a donné à Dieu la chair et le sang de son Humanité. Si Saint Ambroise, se souvenant de Monique, appelle Augustin, le Fils de si grandes larmes; filius tantarum lacrymarum, à quelle profondeur ne faut-il pas entendre que nous sommes fils des Larmes de la Créature d’exception qui a reçu l’incomparable privilège, en tant que Mère de Dieu, d’offrir au Père Éternel une réparation suffisante pour le crime sans nom ni mesure qui servit à Jésus à accomplir la rédemption du Monde ? Quand Sainte Monique pleurait sur les égarements du futur docteur de la grâce, ses larmes étaient comme un fleuve de gloire qui portait son fils incrédule dans ses bras infatigablement étendus à l’Auteur de la Grâce. Mais, cependant, elle n’avait que ses larmes à offrir et c’était la conversion de ce seul fils qu’elle avait en vue. Quand Marie pleure sur nous, ses Larmes sont un véritable déluge universel du Sang Divin, dont elle est la Dispensatrice souveraine et cette effusion est en même temps la plus parfaite de toutes les oblations. Comme Elle est la seule Mère selon la Grâce qui ait le pouvoir de le faire adorer à l’innombrable multitude de ses autres enfants par la seule vertu de ses Larmes.

Les Larmes de la Sainte Vierge ne sont mentionnées dans l’Evangile qu’une seule fois, lorsqu’elle prononce sa quatrième Parole, après avoir retrouvé Son Fils. Et c’est elle-même qui en parle à ce moment-là. Ailleurs, les Évangélistes disent simplement que Jésus pleura et cela doit nous suffire pour deviner ce que faisait sa Mère. Saint Bernardin de Sienne dit que la douleur de la Sainte Vierge a été si grande que si elle était divisée et partagée entre toutes les créatures capables de souffrir, celles-ci périraient à l’instant. Or, si l’on tient compte de la prodigieuse illumination de cette Ame remplie de l’Esprit Saint pour qui les choses futures avaient sans doute une réalité actuelle et sensible, il faut entendre cette affirmation, non seulement du Vendredi Saint, mais encore de tous les instants de Sa vie, depuis la salutation de l’Archange jusqu’à Sa mort.

Lorsque la Sainte Famille repoussée de toutes les portes de Bethléem s’en allait chercher un refuge dans cette caverne sauvage où devait se lever le Soleil du monde, les Larmes de Marie marquèrent le seuil de ces demeures inhospitalières qui n’avaient pas de place pour accueillir la misère de Dieu. Ces Larmes sorties du même Cœur que le Sang du Verbe incarné furent un signe de colère divine pour les misérables habitants de ce désert de cœurs. Elles durent ronger le granit et le sol à des profondeurs épouvantables, et il ne fallut rien moins que le sang innocent de tous les nouveaux-nés pour en apaiser la fureur et pour en effacer la trace. Plus tard, pendant la Fuite en Egypte, quand Jésus enfant prenait possession de l’immense monde obscur de la gentilité représenté par cette terre d’angoisse, il était porté dans les bras de sa Mère qui préludait ainsi aux conquêtes de sa domination future. La longue route de ces pauvres pèlerins et les lieux pleins d’idoles où ils s’arrêtèrent furent arrosés de beaucoup de larmes silencieuses qui coulaient le long des joues de la Vierge sans tache et tombaient sur le sol comme une semence, après avoir roulé sur les membres de l’Enfant divin. Deux cents ans après, cette même Egypte devenue patrie des tribulations volontaires, se remplissait de ces sublimes Anachorètes qui furent, après les Martyrs, la plus splendide floraison du catholicisme.

Le Mystère des Trois Jours d’absence étant arrivé, Marie parcourt les rues et les places de Jérusalem à la recherche de Son Enfant perdu. La recherche dure trois jours en compagnie de l’homme extraordinaire que les Saints ont appelé l’ombre du Père éternel. Ils pleurent tous les deux, et cette fois, leurs larmes sont attestées par Elle-même qui parle si rarement. Ils cherchent de tous côtés, ils interrogent les passants riches ou pauvres, vertueux ou criminels, moqueurs ou compatissants. Qu’on se représente cet interrogatoire unique de tous les habitants d’une ville indifférente ou affairée par la Mère des Vivants à la recherche du Verbe de Dieu. Ces Trois Jours d’absence qui furent le troisième glaive de Marie et que quelques écrivains catholiques regardent comme le plus douloureux de tous, méritent qu’on y pense profondément. Il est bon de remarquer que cette Mère Incomparable, dans l’impuissance absolue de découvrir son Fils avant le terme mystérieux et incertain pour Elle des Trois Jours, et connaissant d’ailleurs par la plénitude de son Illumination prophétique les détails les plus affreux de la Passion, dut principalement porter ses recherches sur la future Voie douloureuse où elle savait que Son Amour serait un jour foulé aux pieds de la plus cruelle et de la plus vile populace. C’est là, sans doute, qu’Elle répandit ses Larmes les plus amères, préparant ainsi le sol pour d’autres effusions à venir dans un temps où personne ne chercherait plus le Verbe de Dieu dans Jérusalem. L’éternité seule pourra donner à la conscience humaine la vraie mesure de ce fait d’une telle Mère cherchant un tel Fils dans une ville si étrangement prédestinée. C’est bien autre chose qu’à Bethléem où du moins Marie ne cherchait qu’un abri pour enfanter la Lumière. Ici, elle cherche la Lumière absente avec l’étonnante incertitude d’avoir mérité cet abandon et l’évidence supérieure de l’inutilité parfaite de Ses recherches, si ce soupçon déchirant est réellement fondé. Dans le premier cas, la dureté de cœur des habitants de Bethléem est une espèce de prodige humain qui regarde tous les pécheurs et qui démasque soudainement les abîmes de la nature de l’homme déchu ; dans le second cas, l’apparente cruauté de Jésus pour sa Mère est un mystère divin qui la regarde seule, une sorte de préparation ineffable, par la pratique d’une transcendante humiliation, aux abandons terribles d’un avenir de sang et d’agonie. Dans ces deux circonstances évangéliques, ce qu’il y a d’extérieur et de sensible pour nous, c’est toujours l’effusion d’un même cœur immense et brisé qui ne se contente pas d’avoir donné la Vie au Soleil de justice mais qui voudrait encore lui faire un océan de larmes amoureuses où il pût se coucher avec splendeur.

Léon Bloy, extrait de « Le Symbolisme de l’Apparition« , Paris, Librairie Lemercier, 1925, pp. 271 à 279. Réédité par le « Mercure de France »