ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON SAINT MARC, LETTRE AUX HEBREUX, LIVRE DE BEN SIRA LE SAGE, NOUVEAU TESTAMENT

Dimanche 1er septembre 2019 : 22ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

dimanche 1er septembre 2019 :  22éme dimanche du Temps Ordinaire

Humility

Commentaire de Marie-Noëlle Thabut

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre de Ben Sira le sage 3, 17-18. 20. 28-29

17 Mon fils, accomplis toute chose dans l’humilité,
et tu seras aimé plus qu’un bienfaiteur.
18 Plus tu es grand, plus il faut t’abaisser :
tu trouveras grâce devant le Seigneur.

20 Grande est la puissance du Seigneur,
et les humbles lui rendent gloire.

28 La condition de l’orgueilleux est sans remède,
car la racine du mal est en lui.
29 Qui est sensé médite les maximes de la sagesse ;
l’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute.

Ce texte s’éclaire si on en commence la lecture par la fin : « L’homme sensé médite les maximes de la sagesse ; l’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute. » Quand on dit « sagesse » dans la Bible, on veut dire l’art de vivre heureux. Etre un « homme sensé, un homme sage », c’est l’idéal de tout homme en Israël et du peuple tout entier : ce peuple tout petit, né plus tard que beaucoup de ses illustres voisins (si l’on considère qu’il mérite véritablement le nom de peuple au moment de la sortie d’Egypte) a ce privilège (grâce à la Révélation dont il a bénéficié) de savoir que « Toute sagesse vient du Seigneur » (Si 1,1) : dans le sens que Dieu seul connaît les mystères de la vie et le secret du bonheur. C’est donc au Seigneur qu’il faut demander la sagesse : dans sa souveraine liberté, il a choisi Israël pour être le dépositaire de ses secrets, de sa sagesse. Pour dire cela de manière imagée, Jésus Ben Sirac, l’auteur de notre lecture de ce dimanche, fait parler la sagesse elle-même comme si elle était une personne : « Le Créateur de toutes choses m’a donné un ordre, Celui qui m’a créée a fixé ma demeure. Il m’a dit : En Jacob, établis ta demeure, en Israël reçois ton patrimoine. » (Si 24,8). Israël est ce peuple qui recherche chaque jour la sagesse : « Devant le Temple, j’ai prié à son sujet et jusqu’au bout je la rechercherai. » (Si 51,14). Si l’on en croit le psaume 1, il y trouve son bonheur : « Heureux l’homme qui récite la loi du SEIGNEUR jour et nuit. » (Ps 1,2).
Il récite « jour et nuit », cela veut dire qu’il est tendu en permanence ; « Qui cherche trouve » dira plus tard un autre Jésus : encore faut-il chercher, c’est-à-dire reconnaître qu’on ne possède pas tout, qu’on est en manque de quelque chose. Ben Sirac le sait bien : il a ouvert à Jérusalem, vers 180 av. J.C., ce que nous appellerions aujourd’hui une école de théologie (une beth midrash). Pour faire sa publicité, il disait : « Venez à moi, gens sans instruction, installez-vous à mon école ». (Si 51,23). Ne s’inscrivaient, bien sûr, que des gens qui étaient désireux de s’instruire. Si l’on croit tout savoir, on ne juge pas utile d’apprendre par des cours, des conférences, des livres. Au contraire, un véritable fils d’Israël ouvre toutes grandes ses oreilles ; sachant que toute sagesse vient de Dieu, il se laisse instruire par Dieu : « Qui est sensé médite les maximes de la sagesse ; l’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute. » Le peuple d’Israël a si bien retenu la leçon qu’il récite plusieurs fois par jour « Shema Israël, Ecoute Israël » (Dt 6,4).
On voit bien ce qu’il y faut d’humilité ! Au sens d’avoir l’oreille ouverte pour écouter les conseils, les consignes, les commandements. A l’inverse, l’orgueilleux, qui croit tout comprendre par lui-même, ferme ses oreilles. Il a oublié que si la maison a les volets fermés, le soleil ne pourra pas y entrer ! C’est de simple bon sens. « La condition de l’orgueilleux est sans remède, car la racine du mal est en lui. » dit Ben Sirac (verset 28). En somme, l’orgueilleux est un malade incurable : parce qu’il est « plein de lui-même », comme on dit, il a le cœur  fermé, comment Dieu pourrait-il y entrer ? La parabole du pharisien et du publicain (Lc 18) prend ici une résonance particulière. Etait-ce donc si admirable, ce qu’a fait le publicain ? Il s’est contenté d’être vrai. Dans le mot « humilité », il y a « humus » : l’humble a les pieds sur terre ; il se reconnaît fondamentalement petit, pauvre par lui-même ; il sait que tout ce qu’il a, tout ce qu’il est vient de Dieu. Et donc il compte sur Dieu, et sur lui seul. Il est prêt à accueillir les dons et les pardons de Dieu… et il est comblé. Le pharisien qui n’avait besoin de rien, qui se suffisait à lui-même, est reparti comme il était venu ; le publicain, lui, est rentré chez lui, transformé. « Toute sagesse vient du Seigneur ; avec lui elle demeure à jamais », dit Ben Sirac, et il continue « Dieu l’accorde à ceux qui l’aiment, lui. » (Si 1,10). Et plus loin, faisant parler Israël : « Pour peu que j’aie incliné l’oreille, je l’ai reçue, et j’ai trouvé pour moi une abondante instruction. » (Si 51,16). Isaïe dit la joie de ces humbles que Dieu comble : « De plus en plus les humbles se réjouiront dans le Seigneur, et les pauvres gens exulteront à cause du Saint d’Israël. » (Is 29,19). Ce qui nous vaut une lumineuse parole de Jésus, ce que l’on appelle sa « jubilation » : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. » (Mt 11,25 // Lc 10,21).
Avec ceux-là, les humbles, Dieu peut faire de grandes choses : il en fait les serviteurs de son projet. C’est ainsi, par exemple, qu’Isaïe décrit l’expérience du Serviteur de Dieu : « Matin après matin, il (le Seigneur) me fait dresser l’oreille, pour que j’écoute comme les disciples ; le SEIGNEUR Dieu m’a ouvert l’oreille. Et moi, je ne me suis pas cabré, je ne me suis pas rejeté en arrière ». Cette vocation est, bien sûr, une mission confiée au service des autres : « Le SEIGNEUR m’a donné une langue de disciple : pour que je sache soulager l’affaibli, il a fait surgir une parole. » (Is 50,4-5). On comprend alors où se ressourçait Moïse qui fut un si grand et infatigable serviteur du projet de Dieu ; le livre des Nombres nous dit son secret : « Moïse était un homme très humble, plus qu’aucun autre homme sur la terre… » (Nb 12,3). Jésus, lui-même, le Serviteur de Dieu par excellence, confie : « je suis doux et humble de cœur  » (Mt 11,29). Et quand Saint Paul, à son tour, décrit son expérience spirituelle, il peut dire : « S’il faut s’enorgueillir, je mettrai mon orgueil dans ma faiblesse… Le Seigneur m’a déclaré : Ma grâce te suffit ; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » (2 Co 11,30 ; 12,9).
En définitive, l’humilité est plus encore qu’une vertu. C’est un minimum vital, une condition préalable !

 

^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^

PSAUME – 67 (68), 4-5, 6-7, 10-11

4 Les justes sont en fête, il exultent ;
devant la face de Dieu ils dansent de joie.
5 Chantez pour Dieu, jouez pour son nom.
Son nom est le SEIGNEUR ; dansez devant sa face.

6 Père des orphelins, défenseur des veuves,
tel est Dieu dans sa sainte demeure ;
7 A l’isolé, Dieu accorde une maison ;
aux captifs, il rend la liberté.

10 Tu répandais sur ton héritage une pluie généreuse,
et quand il défaillait, toi, tu le soutenais.
11 Sur les lieux où campait ton troupeau,
tu le soutenais, Dieu qui es bon pour le pauvre.

Une toute petite phrase qui n’a l’air de rien donne bien le ton de l’ensemble : « Son Nom est le SEIGNEUR » : ce fameux Nom révélé à Moïse qui dit la présence permanente de Dieu au milieu des siens. Et parce qu’il les entoure en tout temps de sa sollicitude, chacun des versets que nous chantons ici peut se lire à plusieurs niveaux.
C’est à la fois la richesse et la complexité de ce psaume, qu’on puisse le chanter à toute époque en se sentant concerné ! Je vais essayer de faire entendre (au moins un peu) ces divers niveaux de lecture possibles.
« Les justes sont en fête, il exultent ; devant la face de Dieu ils dansent de joie. Chantez pour Dieu, jouez pour son nom. Son nom est le SEIGNEUR ; dansez devant sa face. » On ne peut manquer d’évoquer, bien sûr, la danse de David, lors du transfert de l’arche à Jérusalem. Mais, plus profondément, c’est de la joie du peuple libéré d’Egypte qu’il s’agit ici ; rappelons-nous le chant de Moïse lui-même après le passage de la mer ; puis Myriam avait pris le relais : « La prophétesse Myriam, sœur  d’Aaron (et de Moïse), prit en main le tambourin ; toutes les femmes sortirent à sa suite, dansant et jouant du tambourin. Et Myriam leur entonna : Chantez le SEIGNEUR, il a fait un coup d’éclat. Cheval et cavalier, en mer il les jeta ! » (Ex 15,21). Puis vinrent les multiples interventions de Dieu au cours de l’Exode : autant de raisons, désormais, pour chanter et danser. Dans les versets de ce dimanche, c’est ce qui transparaît le plus : « Aux captifs, il rend la liberté. Tu répandais sur ton héritage une pluie généreuse, et quand il défaillait, toi, tu le soutenais. Sur les lieux où campait ton troupeau, tu le soutenais, Dieu qui es bon pour le pauvre. »
Ce fut la première expérience d’Israël. Mais nous savons bien déjà que toute allusion à la libération vise non seulement celle-là, la première libération, celle de la sortie d’Egypte, mais aussi le retour de l’Exil à Babylone, et encore toutes les autres libérations, c’est-à-dire chaque fois que les individus ou le peuple tout entier progressent vers plus de justice et de liberté. Enfin, et peut-être surtout, celle qu’on attend encore, la libération définitive de toutes les chaînes de toute sorte. « Aux captifs, il rend la liberté. » Nous, Chrétiens, bien sûr, nous pensons ici à la Résurrection du Christ et à la nôtre.
Une autre réminiscence de l’Exode, dans nos versets d’aujourd’hui, se prête également à des lectures que l’on pourrait dire « superposées » : « Tu répandais sur ton héritage (ton peuple) une pluie généreuse. » Il s’agit de la manne, bien sûr, d’abord. Le livre de l’Exode raconte : « Le SEIGNEUR dit à Moïse : Du haut du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous. Le peuple sortira pour recueillir chaque jour la ration quotidienne… Le matin, une couche de rosée entourait le camp. La couche de rosée se leva ; alors, sur la surface du désert, il y avait quelque chose de fin, de crissant, quelque chose de fin tel du givre, sur la terre.
Les fils d’Israël regardèrent et se dirent l’un à l’autre : Man hou ? (« Qu’est-ce que c’est ? »), car ils ne savaient pas ce que c’était. Moïse leur dit : C’est le pain que le SEIGNEUR vous donne à manger. » (Ex 16,4.13-15).
Il s’agit aussi, très probablement, de la pluie bénéfique, celle pour laquelle on prie si souvent là-bas, car elle conditionne toute vie. Sans la « pluie généreuse », le pays de la promesse ne ruisselle pas « de lait et de miel ».
Il y a eu dans le passé des sécheresses (et donc des famines) mémorables : pour commencer, on connaît l’histoire de Joseph et la terrible succession des sept années de sécheresse qui ont amené ses frères, les fils de Jacob, puis Jacob lui-même à descendre en Egypte. Ensuite, il y eut, au temps du prophète Elie (1 R 17-18), cette sécheresse qui fut l’occasion d’une grande confrontation entre Elie lui-même et la reine Jézabel, une païenne, adoratrice de Baal, le prétendu dieu de la fécondité, de l’orage et de la pluie. « Tu répandais sur ton héritage (ton peuple) une pluie généreuse. » : peut se lire « Toi seul as toujours répandu tes bienfaits sur le peuple de l’Alliance. »
On connaît encore une autre famine célèbre, cette fois au temps de l’Empire Romain, sous l’empereur Claude ; on sait qu’à cette occasion, les communautés chrétiennes de l’ensemble du bassin méditerranéen (dans les régions non touchées par la famine) furent sollicitées de venir en aide financièrement aux sinistrés. Ce qui valut à la communauté de Corinthe un petit rappel à l’ordre de saint Paul pour le manque d’empressement des Corinthiens à ouvrir leurs porte-monnaie (2 Co chapitres 8 et 9).
A notre tour, nous Chrétiens avons bien aussi motif de rendre grâce ; la manne, notre pain de chaque jour, nous est offerte en Jésus-Christ, véritable pain vivant descendu du ciel : « Moi, je suis le pain de la vie. Au désert, vos pères ont tous mangé la manne, et ils sont morts. Mais ce pain-là, qui descend du ciel, celui qui en mange ne mourra pas. Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie. » (Jn 6,48-51). Oui, vraiment : « Les justes sont en fête, il exultent ; devant la face de Dieu ils dansent de joie. Chantez pour Dieu, jouez pour son nom. Son nom est le SEIGNEUR ; dansez devant sa face. »

 

^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 12,18-19.22-24a

Frères,
quand vous êtes venus vers Dieu,
18 vous n’êtes pas venus vers une réalité palpable,
embrasée par le feu, comme la montagne du Sinaï :
pas d’obscurité, de ténèbres ni d’ouragan,
19 pas de son de trompettes
ni de paroles prononcées par cette voix
que les fils d’Israël demandèrent à ne plus entendre.

22 Mais vous êtes venus vers la montagne de Sion
et vers la ville du Dieu vivant, la Jérusalem céleste,
vers des myriades d’anges en fête
23 et vers l’assemblée des premiers-nés
dont les noms sont inscrits dans les cieux.
Vous êtes venus vers Dieu, le juge de tous,
et vers les esprits des justes amenés à la perfection.
24 Vous êtes venus vers Jésus,
le médiateur d’une alliance nouvelle.

La lettre aux Hébreux s’adresse très probablement à des Chrétiens d’origine juive ; son objectif clairement avoué est donc de situer correctement la Nouvelle Alliance par rapport à la Première Alliance. Avec la venue du Christ, sa vie terrestre, sa Passion, sa mort et sa Résurrection, tout ce qui a précédé est considéré par les Chrétiens comme une étape nécessaire dans l’histoire du salut, mais révolue pour eux. Révolue, peut-être mais pas annulée pour autant. Qui veut situer correctement la Nouvelle Alliance par rapport à la première Alliance devra donc manifester à la fois continuité et radicale nouveauté.
En faveur de la continuité, on entend ici des mots très habituels en Israël : Sinaï, feu, obscurité, ténèbres, ouragan, trompettes, Sion, Jérusalem, les noms inscrits dans les cieux, juge et justice, alliance… Ce vocabulaire évoque toute l’expérience spirituelle du peuple de l’Alliance ; il est très familier aux auditeurs de cette prédication. Prenons le temps de relire quelque textes de l’Ancien Testament puisqu’ils sont la source : « Le troisième jour, quand vint le matin, il y eut des voix, des éclairs, une nuée pesant sur la montagne et la voix d’un cor très puissant ; dans le camp, tout le peuple trembla. Moïse fit sortir le peuple à la rencontre de Dieu hors du camp, et ils se tinrent tout en bas de la montagne. Le mont Sinaï n’était que fumée, parce que le SEIGNEUR y était descendu dans le feu ; sa fumée monta, comme la fumée d’une fournaise et toute la montagne trembla violemment. La voix du cor s’amplifia : Moïse parlait et Dieu lui répondait par la voix du tonnerre. » (Ex 19,16-19). « Tout le peuple percevait les voix, les flamboiements, la voix du cor et la montagne fumante ; le peuple vit, il frémit et se tint à distance… Mais Moïse approcha de la nuit épaisse où Dieu était. » (Ex 20,18.21). Et le livre du Deutéronome commente : « En ce jour-là, vous vous êtes approchés, vous vous êtes tenus debout au pied de la montagne : elle était en feu, embrasée jusqu’en plein ciel, dans les ténèbres des nuages et de la nuit épaisse. » (Dt 4,11). La mémoire d’Israël est nourrie de ces récits ; ils sont les titres de gloire du peuple de l’Alliance.
(Toutes les fêtes d’Israël sont nourries de la mémoire de ces événements : on les rappelle sans cesse, on les enseigne à ses fils et aux fils de ses fils, comme on dit.)
La surprise que nous réserve ce texte de la lettre aux Hébreux, c’est qu’il semble déprécier cette expérience mémorable ; car, désormais, l’Alliance a été complètement renouvelée ; nous l’avons vu un peu plus haut : Moïse approchait de Dieu alors que le peuple était tenu à distance : « Le peuple vit, il frémit et se tint à distance… Mais Moïse approcha de la nuit épaisse où Dieu était. » Et quelques versets auparavant, le peuple s’était vu interdire l’accès de la montagne.
Au contraire, désormais, dans la Nouvelle Alliance, les baptisés sont établis dans une véritable relation d’intimité avec Dieu. L’auteur décrit cette nouvelle expérience spirituelle comme l’entrée paisible dans un nouveau monde de beauté, de fête : « Mais vous êtes venus vers la montagne de Sion et vers la cité du Dieu vivant, la Jérusalem céleste, vers des milliers d’anges en fête et vers l’assemblée des premiers-nés dont les noms sont inscrits dans les cieux. Vous êtes venus vers Dieu, le juge de tous les hommes, et vers les âmes des justes arrivés à la perfection. Vous êtes venus vers Jésus, le médiateur d’une Alliance nouvelle. »
Dès l’Ancien Testament, on le sait, la crainte de Dieu avait changé de sens : au temps du Sinaï, elle était de la peur devant les démonstrations de puissance ; une peur telle que le peuple demandait même à « ne plus entendre la voix de Dieu » ; et puis, peu à peu les relations du peuple avec Dieu avaient évolué et la crainte s’était transformée en confiance filiale.
Pour ceux qui ont connu Jésus, c’est plus beau encore : ils ont découvert en lui le vrai visage du Père : (vous vous rappelez ce que saint Paul écrivait aux Chrétiens de Galates, en Turquie) « Vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions : Abba, Père. Cet Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. » (Rm 8,15-16). Jésus joue donc pleinement son rôle de « médiateur d’une Alliance nouvelle » puisqu’il permet à tous les baptisés d’approcher de Dieu, de devenir des « premiers-nés » (au sens de « consacrés »). L’antique promesse faite à Moïse et au peuple d’Israël, au pied du Sinaï, est enfin réalisée : « Si vous entendez ma voix et gardez mon Alliance, vous serez ma part personnelle parmi tous les peuples – puisque c’est à moi qu’appartient toute la terre – et vous serez pour moi un royaume de prêtres (de consacrés) et une nation sainte. » (Ex 19,4). Ce que l’auteur de notre lettre traduit : « Avançons-nous donc avec pleine assurance vers le trône de la grâce » (He 4,16).

^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^

EVANGILE – selon Saint Luc 14, 1a. 7 – 14

1 Un jour de sabbat,
Jésus était entré dans la maison d’un chef des pharisiens
pour y prendre son repas,
et ces derniers l’observaient.
7 Jésus dit une parabole aux invités
lorsqu’il remarqua comment ils choisissaient les premières places,
et il leur dit :
8 « Quand quelqu’un t’invite à des noces,
ne va pas t’installer à la première place,
de peur qu’il ait invité un autre plus considéré que toi.
9 Alors, celui qui vous a invités, toi et lui,
viendra te dire : ‘Cède-lui ta place’ ;
et, à ce moment, tu iras, plein de honte, prendre la dernière place.
10 Au contraire, quand tu es invité,
va te mettre à la dernière place.
Alors, quand viendra celui qui t’a invité, il te dira :
‘Mon ami, avance plus haut’,
et ce sera pour toi un honneur
aux yeux de tous ceux qui seront à la table avec toi.
11 En effet, quiconque s’élève sera abaissé ;
qui s’abaisse sera élevé. »
12 Jésus disait aussi à celui qui l’avait invité :
« Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner,
n’invite pas tes amis, ni tes frères,
ni tes parents, ni de riches voisins ;
sinon, eux aussi te rendraient l’invitation
et ce serait pour toi un don en retour.
13 Au contraire, quand tu donnes une réception,
invite des pauvres, des estropiés,
des boiteux, des aveugles ;
14 heureux seras-tu,
parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour :
cela te sera rendu à la résurrection des justes. »

Dans l’évangile de saint Luc, on trouve souvent des scènes de repas : chez Simon le pharisien (7,36) ; chez Marthe et Marie (10,38) ; à nouveau chez un pharisien (11,37) ; chez Zachée (19) ; le repas pascal (22). L’importance que Jésus attachait aux repas faisait même dire aux gens malveillants : « Voilà un glouton et un ivrogne » (Lc 7,34). Trois de ces repas se déroulent chez des pharisiens et deviennent occasion de désaccord.
Au cours du premier, chez Simon (Luc 7,36), une femme de mauvaise réputation était venue se jeter aux pieds de Jésus et, contre toute attente, il l’avait donnée en exemple ; le second (Lc 11,37) fut également l’occasion d’un grave malentendu, cette fois parce que Jésus avait omis de se laver les mains avant de passer à table : le débat avait très mal tourné et Jésus en avait profité pour prononcer une diatribe sévère. Si bien que Luc conclut l’épisode en disant : « Quand ils furent sortis de là, les scribes et les pharisiens se mirent à s’acharner contre lui et à lui arracher des réponses sur quantité de sujets, lui tendant des pièges pour s’emparer de ses propos » (Lc 11,53).
Le texte que nous lisons aujourd’hui raconte un troisième repas chez un pharisien : Luc le situe un jour de sabbat. On sait l’importance du sabbat dans la vie du peuple d’Israël : de ce jour de repos (« shabbat » en hébreu signifie cesser toute activité), le peuple élu avait fait un jour de fête et de joie en l’honneur de son Dieu. Fête de la création du monde, fête de la libération du peuple tiré d’Egypte… en attendant la grande fête du Jour où Dieu renouvellera la Création tout entière. A l’époque de Jésus, la fête était toujours là, et un repas solennel marquait ce jour : repas qui était souvent l’occasion de recevoir des coreligionnaires ; mais les interdits rituels de la Loi s’étaient tellement multipliés que le respect des prescriptions avait occulté chez certains l’essentiel : la charité fraternelle. Ce jour-là, au début du repas, une scène qui ne figure pas dans notre lecture liturgique est à l’origine des conversations : Jésus guérit un malade souffrant d’hydropisie (oedèmes) ; c’est l’occasion de nouvelles discussions autour de la table, parce que Jésus est accusé d’avoir enfreint la règle du repos du sabbat.
Il ne faut pas nous étonner de ce que nous rapporte ainsi l’évangile, concernant les relations entre Jésus et les pharisiens, mélange de sympathie et de sévérité extrême de part et d’autre. Sympathie, car les pharisiens étaient des gens très bien. Rappelons-nous que le mouvement religieux « Pharisien » est né vers 135 av. J.C. d’un désir de conversion ; son nom qui signifie « séparé » traduit un choix : le refus de toute compromission politique, de tout laisser-aller dans la pratique religieuse ; deux problèmes à l’ordre du jour en 135. Au temps du Christ, leur ferveur n’est pas entamée, ni leur courage : sous Hérode le Grand (39-4 av J.C.), six mille d’entre eux qui refusaient de prêter serment de fidélité à Rome et à Hérode ont été punis de fortes amendes. Le maintien de leur identité religieuse repose sur un très grand respect de la tradition : ce mot « tradition » ne doit pas être entendu de manière péjorative ; la tradition, c’est la richesse reçue des pères : tout le long labeur des anciens pour découvrir le comportement qui plaît à Dieu se transmet sous forme de préceptes qui régissent les plus petits détails de la vie quotidienne. Est-ce en soi critiquable ? Et les consignes des pharisiens, mises par écrit après 70 (ap. J.C.) ressemblent fort, pour certaines, à celles de Jésus lui-même. (Or ils n’ont certainement pas copié ce qu’ils appelaient « l’hérésie chrétienne »).
Le Pharisianisme (en tant que mouvement) est donc tout à fait respectable. Et Jésus ne l’attaque jamais. Il ne refuse pas non plus de leur parler (à preuve, ces repas ; voir aussi Nicodème, Jn 3). Mais le plus bel idéal religieux peut avoir ses écueils : la rigueur d’observance peut engendrer une trop bonne conscience et rendre méprisant pour ceux qui n’en font pas autant. Plus profondément, vouloir être « séparé » n’est pas sans ambiguïté ; quand on sait que le dessein de Dieu est un projet de rassemblement dans l’amour. Ces déviances ont inspiré quelques paroles dures de Jésus : elles visent ce que l’on appelle le « Pharisaïsme » ; de cela tous les mouvements religieux de tous les temps sont capables : la parabole de la paille et de la poutre est là pour nous le rappeler.
A première vue, les conseils donnés par Jésus au cours du repas sur le choix des places et le choix des invités pourraient donc se limiter à des règles de bienséance et de philanthropie. En Israël comme ailleurs, les sages ont écrit de très belles maximes sur ces sujets ; par exemple, dans le livre des Proverbes : « Ne fais pas l’arrogant devant le roi et ne te tiens pas dans l’entourage des grands. Car mieux vaut qu’on te dise : Monte ici ! que de te voir humilié devant un notable. » (Pr 25,6-7) ; et dans celui de Ben Sirac : « Quand un puissant t’invite, reste à l’écart et son invitation n’en sera que plus pressante. Ne te précipite pas, de peur d’être repoussé, ne te tiens pas trop loin, de peur d’être oublié. » (Si 13,9-10).
Mais le propos de Jésus va beaucoup plus loin : à la manière des prophètes, il cherche avec véhémence, à ouvrir les yeux des Pharisiens avant qu’il ne soit trop tard ; trop de contentement de soi peut conduire à l’aveuglement. Précisément parce que les pharisiens étaient des gens très bien, de fidèles pratiquants de la religion juive, Jésus démasque chez eux le risque du mépris des autres ; or Jésus a toujours devant les yeux la venue du Royaume : pour y entrer, il faut, a-t-il dit souvent, se faire comme de petits enfants (cf Lc 9,46-48 ; Mt 18,4). La conversion qui conduit au Royaume n’est possible que si l’homme se reconnaît faible devant Dieu : à preuve la parabole du pharisien et du publicain (Lc18,10-14).
Les pharisiens risquent d’être fort loin de l’accueil des pauvres et des estropiés qui est le signe principal du Royaume : « Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » (Lc 7,22). Ceux qui accueillent et respectent ces humbles sans attendre de retour participeront avec eux, dit Jésus, à la résurrection promise. C’est ce que souligne Saint Jacques dans sa lettre : « Mes frères, ne mêlez pas des cas de partialité à votre foi en notre glorieux Seigneur Jésus Christ. » (Jc 2,1).

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON SAINT LUC, LETTRE AUX HEBREUX, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 116

Vingt et unième dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Vingt et unième dimanche du Temps Ordinanire

x-167-678x381.jpg

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

====================

PREMIERE LECTURE – livre du prophète Isaïe 66,18-21

Ainsi parle le SEIGNEUR :
18 connaissant leurs actions et leurs pensées,
moi, je viens rassembler toutes les nations,
de toute langue.
Elles viendront et verront ma gloire :
19 je mettrai chez elles un signe !
Et, du milieu d’elles, j’enverrai des rescapés
vers les nations les plus éloignées,
vers les îles lointaines
qui n’ont rien entendu de ma renommée,
qui n’ont pas vu ma gloire ;
ma gloire, ces rescapés l’annonceront
parmi les nations.
20 Et, de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères,
en offrande au SEIGNEUR,
sur des chevaux et des chariots, en litière,
à dos de mulets et de dromadaires,
jusqu’à ma montagne sainte, à Jérusalem,
– dit le SEIGNEUR.
On les portera comme l’offrande qu’apportent les fils d’Israël,
dans des vases purs, à la maison du SEIGNEUR.
21 Je prendrai même des prêtres et des lévites parmi eux,
– dit le SEIGNEUR.

Première remarque : le prophète termine sa prédication par la formule : « Parole du SEIGNEUR ». Les prophètes parlent toujours au nom de Dieu, leurs auditeurs le savent bien, mais lorsqu’ils veulent insister sur l’importance de leurs propos, ils rappellent qu’il s’agit de la Parole du SEIGNEUR. Si Isaïe le fait ici, nous pouvons donc en déduire que ses propos étaient particulièrement importants et peut-être difficiles à entendre ou à accepter.
Effectivement, dans ces quelques lignes, il y a au moins deux annonces très importantes : la dimension universelle du projet de Dieu, d’abord, et ensuite le rôle du petit reste des croyants.
Je commence par ce deuxième point, le rôle du petit reste des croyants. Car c’est à eux, précisément, que le prophète s’adresse : il les appelle les « rescapés ». Ce sont ceux qui tiennent bon dans la foi au milieu du découragement général. D’autres prophètes, le premier Isaïe, par exemple, ou Michée les appelaient le « Reste d’Israël ». Mais le discours n’était pas tout-à-fait le même : au huitième siècle, Isaïe et Michée annonçaient seulement le salut du « Petit Reste d’Israël ». En revanche, pendant et après l’Exil (c’est-à-dire deux cents ans plus tard, au sixième siècle) en même temps que le peuple d’Israël découvrait la dimension universelle du projet de Dieu, il apprenait à considérer son élection non comme une exclusive mais comme une vocation. C’est pour cette raison que le Troisième Isaïe a un tout nouveau discours : vous avez un rôle à jouer, Dieu compte sur vous, s’il vous a choisis, c’est pour faire de vous des missionnaires au service de l’humanité tout entière.
Et là je rejoins l’autre annonce de cette prédication d’Isaïe : la dimension universelle du projet de Dieu. Isaïe est très clair : « Je viens rassembler les hommes de toute nation et de toute langue ». La phrase suivante est peut-être plus étonnante : « Ils viendront et ils verront ma gloire ». La difficulté pour nous vient du mot « gloire » qui n’a pas chez Isaïe le même sens que dans notre vocabulaire courant. La « gloire » au sens biblique, c’est le rayonnement de la Présence de Dieu, (littéralement, le mot hébreu signifie le « poids »). La gloire de Dieu n’a rien à voir avec la gloriole humaine. Ce n’est pas Dieu qui aurait besoin d’une quelconque célébrité que nous pourrions lui reconnaître.1 C’est nous qui avons besoin de le connaître pour être heureux et nouer avec lui la relation d’amour qu’il nous propose (ce que la Bible appelle l’Alliance). (« La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent… » Jn 17,3).
« Ils verront ma gloire » signifie : ils me reconnaîtront comme le seul Dieu, « c’est moi qui motiverai leurs actes et leurs pensées », comme dit la ligne qui précède tout juste ce passage. Traduisez : l’humanité sera enfin sortie de toutes ses fausses pistes, elle aura quitté toutes ses idolâtries de toute sorte. La gloire de Dieu illuminera désormais toutes les nations : ce dernier mot revient plusieurs fois dans ces quelques lignes. Pour annoncer qu’elles s’intègrent peu à peu au peuple des croyants.
Ce sont des messagers, des missionnaires du peuple élu qui seront les artisans du rassemblement des nations à Jérusalem, et de leur intégration dans l’Alliance de Dieu : « J’enverrai des rescapés de mon peuple vers les nations les plus éloignées… ces messagers de mon peuple annonceront ma gloire parmi les nations. Et, de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères, en offrande au SEIGNEUR… Ils les conduiront jusqu’à ma montagne sainte, à Jérusalem. » Ce faisant, ils accompliront ce qui est leur vocation depuis le début de leur histoire : « Je t’ai destiné à être la lumière des nations, afin que mon salut soit présent jusqu’à l’extrémité de la terre. » (Is 49, 6), dit Dieu à son serviteur Israël dans l’un des chants du Serviteur.2
Annoncer la gloire de Dieu parmi les nations, c’est-à-dire tout simplement essayer de le faire connaître, témoigner de cette Bonne Nouvelle qui illumine nos vies, telle est bien notre vocation, c’est-à-dire notre seule et unique raison de vivre. Mais au fait Jésus lui-même nous invite à partager son désir que le Père soit connu et reconnu lorsqu’il nous fait répéter : « Que ton Nom soit sanctifié ».
C’est autour d’un signe que les nations se rassembleront : « Je mettrai un signe au milieu d’eux ! » Un signe, c’est l’une des façons de parler du Messie ; il est intéressant de noter que saint Jean reprend à plusieurs reprises le mot de signe pour parler des œuvres  de Jésus (et ainsi nous le faire découvrir comme Messie) ; à la fin du récit des noces de Cana par exemple, il écrit : « Tel fut, à Cana de Galilée, le commencement des signes de Jésus. Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui. » (2,11). Et le deuxième signe de Cana, la guérison du fils d’un officier royal, concerne un mercenaire, un païen. La gloire de Dieu vient d’atteindre les nations ! Et Jésus lui-même fait appel à la même symbolique quand il déclare : « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes. » (Jn 12,32).
Reste la dernière phrase du texte d’Isaïe et c’est une troisième annonce très importante : non seulement les peuples païens s’approcheront du Seigneur, mais mieux encore, Dieu annonce : « Et même je prendrai des prêtres et des lévites parmi eux », ce qui veut dire que les conditions habituelles du sacerdoce ne seront plus exigées ; tout être humain peut approcher du Dieu vivant.
Dès lors, on comprend mieux pourquoi, quelques versets avant notre lecture de ce dimanche, Isaïe s’écriait : « Jubilez avec Jérusalem, exultez à son sujet, vous tous qui l’aimez ! »… Car ainsi parle le SEIGNEUR : Voici que je vais faire arriver jusqu’à elle la paix comme un fleuve, et, comme un torrent débordant, la gloire des nations. » (Is 66,10… 12).
Tout cela semble bien utopique à certains, c’est pourquoi le prophète termine sa prédication par la seule signature digne de foi : « Parole du SEIGNEUR ».
——————————-
Notes
1 – Rappelons-nous saint Augustin : « Qui serait assez fou pour croire que Dieu a besoin des sacrifices qu’on lui offre ? Le culte qu’on rend à Dieu profite à l’homme et non à Dieu. Ce n’est pas à la source que cela profite si on y boit, ni à la lumière si on la voit. » (Cité de Dieu X, 5-6).
2 – Au passage, nous retrouvons chez le troisième Isaïe (prophète d’après l’Exil) la théologie du Reste sauveur dont nous lisons une trace dans le psaume 39/40 : « Beaucoup d’hommes verront, ils craindront, ils auront foi dans le SEIGNEUR. » (Ps 39/40,4 : verset lu normalement pour le vingtième dimanche du temps ordinaire de l’année C, à moins que l’Assomption de la Vierge Marie ne soit célébrée ce dimanche-là). A rapprocher de l’annonce faite par Isaïe ici : « J’enverrai des rescapés de mon peuple vers les nations les plus éloignées… ces messagers de mon peuple annonceront ma gloire parmi les nations. Et, de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères, en offrande au SEIGNEUR… Ils les conduiront jusqu’à ma montagne sainte, à Jérusalem. »
————————–

Complément
– Dans la Bible, on n’a pas toujours parlé des nations de manière aussi positive ! Selon les textes, ce mot semble chargé de plusieurs sens contradictoires, tantôt positif, tantôt carrément péjoratif ; le livre du Deutéronome, par exemple, parle des « abominations des nations ». Mais c’est parce qu’il vise leur polythéisme, leurs pratiques religieuses en général, et les sacrifices humains en particulier. A la première étape de la pédagogie biblique, où il s’agit pour le peuple élu de s’attacher à Dieu sans partage, de découvrir le vrai visage du Dieu unique, il faut se garder de tout contact avec les « nations » : elles resteront longtemps un risque de contagion de l’idolâtrie. Et l’histoire d’Israël a prouvé maintes fois que ce risque est réel ! Tenir bon dans la foi est un choix à refaire sans cesse ; si l’on affirme avec force : « Il est grand, le SEIGNEUR, hautement loué, redoutable au-dessus de tous les dieux : néant, tous les dieux des nations ! » (Psaume 95/96), c’est qu’il faut encore et toujours se persuader que les dieux des nations ne sont que néant, pour éviter de retomber dans l’idolâtrie. Combat jamais complètement gagné. Or si le peuple élu manque à sa mission, qui témoignera du Dieu unique ?
Et pourtant, et c’est l’autre facette de ce mot, dès l’époque d’Abraham, c’est l’ensemble des nations qui est appelé à participer à la bénédiction promise par Dieu au patriarche : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre » (Gn 12,3). Alors, Dieu serait-il en contradiction avec lui-même ? S’il est le Dieu unique, il est évidemment aussi celui des « nations ». Et lorsque la foi juive sera mieux assurée, il sera temps de découvrir l’universalisme du projet de Dieu : le peuple élu comprendra peu à peu qu’il est le frère aîné, pas le fils unique : son rôle était justement d’ouvrir la voie à ses cadets, dans la longue marche de l’humanité à la rencontre de son Dieu. Telle est la conséquence ultime du monothéisme : si Dieu est le seul vrai Dieu, il est le Dieu de tous.

==================================

PSAUME – 116 (117)

1 Louez le SEIGNEUR, tous les peuples,
Fêtez-le, tous les pays !
2 Son amour envers nous s’est montré le plus fort ;
éternelle est la fidélité du SEIGNEUR !

Voici le psaume le plus court du psautier ! Mais quelle richesse en quelques mots ! S’il fallait le résumer d’un mot, on retiendrait tout simplement : « Alleluia » ! Car il en est le dernier mot, mais aussi le premier puisque, littéralement, « Louez le SEIGNEUR » (v. 1) est l’équivalent de « Alleluia » (« Allelu », impératif « Louez », « Ia », première syllabe du nom de Dieu). Nous voici donc invités ici tout spécialement à la louange, sans oublier que c’est l’objectif du psautier tout entier, dont le nom même « Louanges » (en hébreu Tehillim) est de la même racine que Alleluia. Et l’on sait le sens que ce petit mot a pris dans la méditation juive ; voici le commentaire que les rabbins font de l’Alleluia : « Dieu nous a amenés de la servitude à la liberté, de la tristesse à la joie, du deuil au jour de fête, des ténèbres à la brillante lumière, de la servitude à la rédemption. C’est pourquoi, chantons devant lui l’Alleluia ».
« Dieu nous a amenés de la servitude à la liberté » : c’est ce que Dieu a fait pour son peuple élu, mais c’est aussi, on ne l’oublie jamais, l’objectif de Dieu pour toute l’humanité, pour tous les autres, ceux qu’on appelle les « nations ». L’oeuvre de salut de Dieu pour son peuple est le début, la preuve, la promesse de ce qu’il fera pour toute l’humanité. « En toi seront bénies toutes les familles de la terre », a promis Dieu à Abraham (Gn 12, 3). Et Salomon, déjà, en avait rêvé : « Tous les peuples de la terre, comme ton peuple Israël, vont reconnaître ton Nom et t’adorer. » (1 R 8,41-43 ; voir supra la première lecture).
D’où la structure de ce psaume, très simple, mais très suggestive : à un premier niveau, verset 1 « Louez Dieu », verset 2 pourquoi ? pour son oeuvre : « Car il a prouvé son amour » ; mais si l’on regarde d’un peu plus près, on lit : verset 1 « Louez Dieu tous les peuples », verset 2 pourquoi ? pour son œuvre  en faveur de son peuple : « Car il nous a prouvé son amour » (à nous). Le mot « CAR », ici, est très important : quand les nations verront ce que Dieu a fait pour nous, elles croiront. Pour le dire autrement : puisque Dieu a fait ses preuves en sauvant son peuple, les autres nations pourront croire en lui. On retrouve ce raisonnement-là dans le psaume 39/40 (du 20ème dimanche de l’année C) ; le psalmiste dit : « Dieu m’a tiré du gouffre inexorable… en voyant cela, beaucoup seront saisis, ils croiront au SEIGNEUR. » (Ps 39/40,4). Dans le même sens, le psaume 125/126 chante à propos de l’Exil à Babylone : « Alors on disait parmi les nations : Quelles merveilles fait pour eux le SEIGNEUR ! » (Ps 125/126,2).
Cette idée se rencontre plusieurs fois chez les prophètes : quand le peuple est dans le malheur, les autres nations peuvent douter de la puissance de Dieu. C’est dans ce sens qu’Ezéchiel ose dire que l’Exil à Babylone est une honte pour Dieu1 : il va jusqu’à dire que l’Exil du peuple de Dieu « profane » le nom de Dieu et que la libération, au contraire, sera aux yeux de tous la preuve de sa puissance libératrice. C’est ce qui l’amène à proclamer en plein Exil à Babylone : « Je montrerai la sainteté de mon grand nom qui a été profané parmi les nations, mon nom que vous avez profané au milieu d’elles ; alors les nations connaîtront que je suis le SEIGNEUR – oracle du SEIGNEUR – quand j’aurai montré ma sainteté en vous sous leurs yeux. » (Ez 36,23). Et encore : « Les nations qui subsisteront autour de vous connaîtront que je suis le SEIGNEUR qui reconstruit ce qui a été démoli, qui replante ce qui a été dévasté. Moi, le SEIGNEUR, je parle et j’accomplis. » (Ez 36,36).
Reconnaître le Nom de Dieu, quel programme ! En langage biblique, cela veut dire découvrir le Dieu de tendresse et de fidélité révélé à Moïse (Ex 34,6) : tendresse et fidélité qu’Israël a expérimentées tout au long de son histoire ; c’est le sens du deuxième verset de notre psaume : « Il nous a prouvé son amour, le SEIGNEUR est toujours fidèle. » Dans le même sens, le psaume 99/100 disait : « Le SEIGNEUR est bon : sa fidélité est pour toujours, et sa loyauté s’étend d’âge en âge. » (Ps 99/100,5). « Il se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères en faveur d’Abraham et de sa race à jamais » chantera Marie (Lc 1,54-55).
Dernière remarque : notre psaume de ce dimanche (116/117) fait partie de ce que l’on appelle le Hallel, c’est-à-dire les psaumes  112/113 à 117/118 ; à ce titre, il tient une place toute particulière dans la liturgie d’Israël : sa récitation suit le repas pascal ; cela veut dire que Jésus lui-même l’a chanté au soir du Jeudi-Saint ; les évangiles de Matthieu et de Marc s’en font l’écho : « Après avoir chanté les Psaumes, ils sortirent pour aller au Mont des Oliviers. » (Mt 26,30 ; Mc 14,26). A notre tour, nous le redisons avec encore plus de force : « Il nous a prouvé son amour » ; c’est ô combien vrai pour Jésus-Christ qui disait lui-même : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » (Jn 15,13). Et, par là, Jésus prouvait jusqu’où va la fidélité de Dieu : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. » (Jn 3,16).
Ce que saint Paul commente magistralement dans la lettre aux Romains : « Je l’affirme, c’est au nom de la fidélité de Dieu que le Christ s’est fait serviteur des circoncis, pour accomplir les promesses faites aux pères ; quant aux païens, ils glorifient Dieu pour sa miséricorde, selon ce qui est écrit : C’est pourquoi je te célébrerai parmi les nations païennes, je chanterai en l’honneur de ton nom. (Paul cite ici un chant d’action de grâce de David -2 S 22, 50 ; repris par le psaume 17/18,50).
Et, à la manière juive, Paul continue en citant bout à bout plusieurs phrases de l’Ancien Testament : « Il est dit encore : Nations, réjouissez-vous avec son peuple. » (Dt 32,43) « Et encore : Nations, louez toutes le SEIGNEUR, et que tous les peuples l’acclament. » (Ps 116/117,1 : c’est précisément notre psaume de ce dimanche). « Isaïe dit encore : Il paraîtra, le rejeton de Jessé, celui qui se lève pour commander aux nations. En lui les nations mettront leur espérance. » (Is 11,10). Tout ceci est donc cité par Paul dans la lettre aux Romains Rm 15,8-12).
C’est certainement dans cette conviction que Dieu veut que tout homme (sans exception) soit sauvé que Paul a puisé l’énergie de toutes ses missions dans le bassin méditerranéen. A nous d’en faire autant, maintenant !

=========================

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 12,5-7.11-13

Frères,
5 vous avez oublié cette parole de réconfort,
qui vous est adressée comme à des fils :
Mon fils, ne néglige pas les leçons du Seigneur,
ne te décourage pas quand il te fait des reproches.
6 Quand le Seigneur aime quelqu’un,
il lui donne de bonnes leçons ;
il corrige tous ceux qu’il accueille comme ses fils.
7 Ce que vous endurez est une leçon.
Dieu se comporte envers vous comme envers des fils ;
et quel est le fils auquel son père ne donne pas des leçons ?
11 Quand on vient de recevoir une leçon,
on n’éprouve pas de la joie mais plutôt de la tristesse.
Mais plus tard, quand on s’est repris grâce à la leçon,
celle-ci produit un fruit de paix et de justice.
12 C’est pourquoi,
redressez les mains inertes et les genoux qui fléchissent,
13 et rendez droits pour vos pieds les sentiers tortueux.
Ainsi, celui qui boite ne se fera pas d’entorse ;
bien plus, il sera guéri.

On sait, d’après les chapitres précédents de cette lettre que les destinataires ont déjà beaucoup souffert pour leur foi : « Souvenez-vous de vos débuts : à peine aviez-vous reçu la lumière (le Baptême) que vous avez enduré un lourd et douloureux combat : ici donnés en spectacle sous les injures et les persécutions ; là, devenus solidaires de ceux qui subissaient de tels traitements. Et, en effet, vous avez pris part à la souffrance des prisonniers et vous avez accepté avec joie la spoliation de vos biens, vous sachant en possession d’une fortune meilleure et durable. » (He 10,32-34).
L’auteur de la lettre aux Hébreux cherche donc à redonner du courage à ces premiers Chrétiens qui traversent une période de persécution ; ici, il le dit clairement : « Frères, n’oubliez pas cette parole de réconfort. » Et, pour les réconforter, que fait-il ? Ce que fait tout croyant, de son temps : il se replonge dans les paroles de l’Ancien Testament. Il se rappelle, entre autres ce que disait le prophète Isaïe à ses compatriotes dans une période terrible, celle de l’Exil à Babylone : « Redonnez de la vigueur aux mains défaillantes et aux genoux qui fléchissent ». Et tout le monde connaissait la suite : la promesse du salut, d’abord, c’est-à-dire bien concrètement du retour au pays, et ensuite, l’accomplissement de cette promesse, c’est-à-dire ce retour précisément. En citant le grand prophète de l’Exil, l’auteur de la lettre aux Hébreux veut probablement suggérer ici que les Chrétiens en butte à la persécution sont eux aussi, de quelque manière en exil.
Deuxième manière de réconforter ses frères, le prédicateur aborde le délicat problème de la souffrance. Non pas pour la justifier, ni pour l’expliquer, mais pour les inviter à lui donner un sens. La Bible a toujours soutenu que la souffrance est un mal, mais qu’elle peut devenir un chemin : parce qu’elle est une épreuve pour la foi, elle peut faire grandir la foi. Le croyant sait que quoi qu’il arrive, Dieu est silencieux, peut-être, mais il n’est ni sourd ni indifférent ; au contraire, il accompagne chacun de nos pas sur ce dur chemin. De ce mal, nous pouvons sortir grandis, avec l’aide de Dieu. C’est dans ce sens-là que l’on peut comprendre, je crois, la phrase : « Ce que vous endurez est une leçon. » Et là, notre auteur s’inspire d’un autre livre de la Bible, le livre des Proverbes : « Ne rejette pas, mon fils, l’éducation du SEIGNEUR, et ne te lasse pas de ses avis. Car le SEIGNEUR réprimande celui qu’il aime tout comme un père (réprimande) le fils qu’il chérit. » (Pr 3,11-12).
Pour les premiers Chrétiens, ce thème était familier car ils connaissaient bien le livre du Deutéronome qui comparait Dieu à un pédagogue qui accompagne au jour le jour la croissance de ceux qu’il éduque : « Tu te souviendras de toute la route que le SEIGNEUR ton Dieu t’a fait parcourir depuis quarante ans dans le désert, afin de te mettre dans la pauvreté ; ainsi il t’éprouvait pour connaître ce qu’il y avait dans ton cœur  et savoir si tu allais, oui ou non, observer ses commandements. Il t’a mis dans la pauvreté, il t’a fait avoir faim et il t’a donné à manger la manne que ni toi ni tes pères ne connaissiez, pour te faire reconnaître que l’homme ne vit pas de pain seulement, mais qu’il vit de tout ce qui sort de la bouche du SEIGNEUR … et tu reconnais, à la réflexion, que le SEIGNEUR ton Dieu faisait ton éducation comme un homme fait celle de son fils. » (Dt 8,2-5).
Lorsqu’elle est vécue ainsi dans la confiance en Dieu, notre souffrance peut devenir pour ceux qui nous regardent un lieu de témoignage de notre espérance et de la paix intérieure que donne l’Esprit. La première lettre de Pierre est très éclairante à ce sujet : il compare la persécution à la fournaise d’un orfèvre : « Il faut que, pour un peu de temps, vous soyez affligés par diverses épreuves, afin que la valeur éprouvée de votre foi – beaucoup plus précieuse que l’or périssable qui pourtant est éprouvé par le feu – provoque louange, gloire et honneur lors de la révélation de Jésus-Christ. » (1 P 1,6-7). Un peu plus loin, il en déduit : « Bien-aimés, ne trouvez pas étrange d’être dans la fournaise de l’épreuve, comme s’il vous arrivait quelque chose d’anormal. Mais, dans la mesure où vous avez part aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin que, lors de la révélation de sa gloire, vous soyez aussi dans la joie et l’allégresse. » (1 P 4,12-13).
La souffrance peut donc devenir une école ; celle où nous apprenons à vivre dans l’Esprit, quoi qu’il arrive ; c’est Pierre qui dit : « Si l’on vous outrage pour le nom du Christ, heureux êtes-vous, car l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu repose sur vous. » (1 P 4,14). Et Paul, qui sait, lui aussi, de quoi il parle, dit dans la lettre aux Romains : « La détresse produit la persévérance, la persévérance la fidélité éprouvée, la fidélité éprouvée l’espérance ; et l’espérance ne trompe pas, car l’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. » (Rm 5,3-4). Encore une fois, ce n’est pas la souffrance en elle-même qui est bonne ou qui serait voulue par Dieu ; mais elle fait partie de notre condition humaine : Dieu nous confie l’honneur et la responsabilité du témoignage de la foi ; si la persécution fait partie, malheureusement, du parcours chrétien, ce n’est pas que Dieu l’ait voulu, c’est le fait des hommes. Quand Jésus dit « Il faut que le Fils de l’homme souffre », il ne s’agit évidemment pas d’une exigence de Dieu, mais de la triste réalité de l’opposition des hommes. Comme disait Paul aux premières communautés d’Asie Mineure, elles aussi en butte à la persécution : « Il nous faut passer par beaucoup de détresses pour entrer dans le Royaume de Dieu. » (Ac 14,22).

=====================================

EVANGILE – selon Saint Luc 13,22-30

En ce temps-là,
22 tandis qu’il faisait route vers Jérusalem,
Jésus traversait villes et villages en enseignant.
23 Quelqu’un lui demanda :
« Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? »
Jésus leur dit :
24 « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite,
car, je vous le déclare,
beaucoup chercheront à entrer
et n’y parviendront pas.
25 Lorsque le maître de maison se sera levé
pour fermer la porte,
si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte,
en disant :
‘Seigneur, ouvre-nous’,
il vous répondra :
‘Je ne sais pas d’où vous êtes.’
26 Alors vous vous mettrez à dire :
‘Nous avons mangé et bu en ta présence,
et tu as enseigné sur nos places.’
27 Il vous répondra :
‘Je ne sais pas d’où vous êtes.
Éloignez-vous de moi,
vous tous qui commettez l’injustice.’
28 Là, il y aura des pleurs et des grincements de dents,
quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob,
et tous les prophètes
dans le royaume de Dieu,
et que vous-mêmes, vous serez jetés dehors.
29 Alors on viendra de l’orient et de l’occident,
du nord et du midi,
prendre place au festin dans le royaume de Dieu.
30 Oui, il y a des derniers qui seront premiers,
et des premiers qui seront derniers. »

Jésus est en route vers Jérusalem et, visiblement, il ne manque pas une occasion d’enseigner, mais ce qu’il dit n’est pas toujours ce qu’on attend. Ici, par exemple, quelqu’un pose une question à Jésus et il n’y répond pas directement ; la question porte sur le salut : « Seigneur, n’y aura-t-il que peu de gens à être sauvés ? » La réponse ne porte pas sur ceux qui seront sauvés, comme s’il y avait d’avance des élus et des exclus, mais sur la seule condition pour entrer dans le royaume : être capable de passer par la porte ! « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et ne le pourront pas. »
L’image de la porte étroite est très suggestive : un obèse ou quelqu’un qui est encombré de paquets volumineux ne passe évidemment pas par une porte étroite… à moins de se décider à laisser ses paquets derrière lui ! Et tout est là, bien sûr. Jésus ne vise certainement l’obésité physique, on s’en doute, ni des valises de voyage ; la suite du texte permet de deviner quelle sorte d’obésité spirituelle, quels paquets encombrants il vise.
A ses auditeurs qui sont des Juifs, il dit : « Vous vous mettrez à frapper à la porte, et vous direz : Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places. » En disant celà, il dénonce l’assurance de ses interlocuteurs, leur conviction que, de par leur naissance dans le peuple élu, ils ont droit au salut automatiquement ; la porte s’ouvrira pour eux toute grande. Et là, Jésus les détrompe, la porte est la même pour tout le monde. Et pourquoi ne seront-ils pas capables de la passer ? Jésus continue : « Le maître vous répondra : Je ne sais pas d’où vous êtes. Eloignez-vous de moi, vous tous qui faites le mal. »
Il est vrai que Jésus est l’un des leurs, qu’il a mangé et bu avec eux et enseigné chez eux ; il est vrai que leurs ancêtres Abraham, Isaac, Jacob et tous les prophètes sont dans le Royaume de Dieu ; mais tout cela ne leur donne pas des droits. Et elle est là, peut-être, leur obésité spirituelle, ils sont là leurs paquets trop encombrants… c’est leur certitude : ils n’accueillent pas le royaume de Dieu comme un don, ils sont convaincus d’avoir des droits.
Alors on comprend la dernière phrase du discours de Jésus : « Il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. » Ceux qui étaient premiers dans le plan de Dieu, c’est le peuple juif : ce sont, dit Paul, « les fils d’Israël qui ont pour eux l’adoption, la gloire, les alliances, la Loi, le culte, les promesses ; ils ont les patriarches, et c’est de leur race que le Christ est né. » (Rm 9,4-5). Car le peuple juif est bien le peuple de l’Alliance ; par le choix souverain de Dieu, ils étaient les premiers porteurs de la Révélation. Comme le dit le livre du Deutéronome : « C’est à tes pères seulement que le SEIGNEUR s’est attaché pour les aimer ; et après eux, c’est leur descendance, c’est-à-dire vous qu’il a choisis entre tous les peuples. » (Dt 10,15).
Et, à juste titre, le peuple d’Israël était heureux et fier d’être choisi par Dieu ; nous avons chanté récemment le psaume 32/33 : « Heureuse la nation qui a le SEIGNEUR pour Dieu. Heureux le peuple qu’il s’est choisi pour patrimoine… Nous attendons le SEIGNEUR. Notre aide et notre bouclier, c’est lui. La joie de notre cœur  vient de lui et notre confiance est dans son nom très saint. » (Ps 32/33,12.20-21).
Mais, comme toute vocation, ce choix de Dieu était d’abord une mission : s’ils étaient les premiers invités du royaume, ils avaient mission d’y faire entrer toute l’humanité. Isaïe l’a rappelé plusieurs fois à ses contemporains : « C’est moi le SEIGNEUR, je t’ai appelé selon la justice, je t’ai tenu par la main, je t’ai mis en réserve et je t’ai destiné à être l’alliance du peuple, à être la lumière des nations. » (Is 42,6)… « Le SEIGNEUR m’a dit : C’est trop peu que tu sois pour moi un serviteur en relevant les tribus de Jacob, et en ramenant les préservés d’Israël ; je t’ai destiné à être la lumière des nations, afin que mon salut soit présent jusqu’à l’extrémité de la terre. » (Is 49,5-6). Leur mission, c’est de partager le souci de Dieu : que son salut atteigne l’humanité tout entière.
Au lieu de cela quand Jésus parle au nom de Dieu, ils refusent son enseignement parce qu’il les dérange dans leurs certitudes et leur contentement de soi. Il est là le mal qu’ils font. Quand Jésus leur dit : « Eloignez-vous de moi, vous tous qui faites le mal. », il ne vise probablement pas des mauvaises actions, mais simplement leur fermeture de cœur. Par exemple, quelque temps auparavant, Jésus a accompli un miracle en guérissant une femme infirme : seulement voilà, c’était dans une synagogue un jour de sabbat. Au lieu de se réjouir de voir une femme guérie, ils ont critiqué le lieu et le moment. Voilà un bel exemple d’aveuglement ou d’obésité spirituelle pour reprendre l’image de la porte étroite. Voilà les paquets qu’il fallait accepter de laisser derrière soi pour passer la porte du royaume : accepter que Dieu ait d’autres pensées que nous sur son Royaume.
Pour certains des contemporains de Jésus, ce sont leurs certitudes qui les ont empêchés de reconnaître en lui le Messie qu’ils attendaient pourtant de tout leur cœur.

 

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON SAINT LUC, LETTRE AUX HEBREUX, LIVRE DE JEREMIE, PSAUME 39

Vingtième dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaire

ob_c0b208_capture-d-e-cran-2016-08-09-a-16

 

Vingtième dimanche du Temps Ordinaire

 

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,
dimanche 18 août 2019

20éme dimanche du Temps Ordinaire

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre du prophète Jérémie 38,4-6.8-10

En ces jours-là,
pendant le siège de Jérusalem,
les princes qui tenaient Jérémie en prison
4 dirent au roi Sédécias :
« Que cet homme soit mis à mort :
en parlant comme il le fait,
il démoralise tout ce qui reste de combattant dans la ville,
et toute la population.
Ce n’est pas le bonheur du peuple qu’il cherche,
mais son malheur. »
5 Le roi Sédécias répondit :
« Il est entre vos mains,
et le roi ne peut rien contre vous ! »
6 Alors ils se saisirent de Jérémie
et le jetèrent dans la citerne de Melkias, fils du roi,
dans la cour de garde.
On le descendit avec des cordes.
Dans cette citerne il n’y avait pas d’eau, mais de la boue,
et Jérémie enfonça dans la boue.
8 Ébed-Mélek sortit de la maison du roi
et vint lui dire :
9 « Monseigneur le roi,
ce que ces gens-là ont fait au prophète Jérémie,
c’est mal !
Ils l’ont jeté dans la citerne,
il va y mourir de faim
car on n’a plus de pain dans la ville ! »
10 Alors le roi donna cet ordre à Ébed-Mélek l’Éthiopien :
« Prends trente hommes avec toi,
et fais remonter de la citerne le prophète Jérémie
avant qu’il ne meure. »

Le nom de Jérémie a donné naissance au mot « jérémiades ». Mais ce serait une erreur de penser que ce prophète a passé son temps à geindre et à se lamenter. En revanche, il est vrai qu’il a été conduit souvent à crier grâce sous l’accumulation des épreuves. Dieu sait s’il en a connues ! A tel point que le proverbe « Nul n’est prophète en son pays » s’applique particulièrement à lui. On trouve parfois sous sa plume des expressions de découragement absolu : « Quel malheur, ma mère, que tu m’aies enfanté, moi qui suis, pour tout le pays, l’homme contesté et contredit… Pourquoi ma douleur est-elle devenue permanente, ma blessure incurable ? (15,10… 18) ou encore : « Maudit le jour où je fus enfanté ! Le jour où ma mère m’enfanta, qu’il ne devienne pas béni ! … Pourquoi donc suis-je sorti du sein, pour connaître peine et affliction, pour être chaque jour miné par la honte ? » (20,14). Devant les échecs répétés de sa mission et les maux dont il est victime, il se pose de graves questions et il va jusqu’à demander des comptes à Dieu dont il juge la conduite étonnante sinon injuste : « Toi, SEIGNEUR, tu es juste ! Mais je veux quand même plaider contre toi. Oui, je voudrais discuter avec toi de quelques cas. Pourquoi les démarches des coupables réussissent-elles ? Pourquoi les traîtres perfides sont-ils tous à l’aise ? Tu les plantes, ils s’enracinent et vont jusqu’à porter du fruit ! » (12,1-2).
En lisant le livre de Jérémie on se rend compte qu’il avait de bonnes raisons de se poser de telles questions et de se lamenter : on voit apparaître chapitre après chapitre les complots de ses adversaires, les pièges qu’ils lui tendent, les menaces qu’ils profèrent et qu’ils mettent cruellement à exécution : « J’entends les propos menaçants de la foule – c’est partout l’épouvante : Dénoncez-le ! – Oui, nous le dénoncerons ! » Tous mes intimes guettent mes défaillances : « Peut-être se laissera-t-il tromper dans sa naïveté, et nous arriverons à nos fins, nous prendrons notre revanche. » (20,10) « Allons mettre au point nos projets contre Jérémie… allons le démolir en le diffamant, ne prêtons aucune attention à ses paroles. » (18,18). Dans son village natal, Anatoth, il a entendu les menaces de mort : « Ne prophétise pas au nom du SEIGNEUR, sinon tu mourras de notre main. » (11,21), ainsi que les avertissements de quelques amis bienveillants : « Même tes frères, les membres de ta famille, oui, eux-mêmes te trahissent, oui, eux-mêmes convoquent dans ton dos des tas de gens. Ne te fie pas à eux quand ils te parlent gentiment. » (12,6).
Dans le passage que la liturgie nous offre ce dimanche, nous sommes devant l’un des malheurs de Jérémie, un épisode typique de sa vie où apparaissent la plupart des arguments de ses adversaires et des méchancetés que nous venons d’évoquer : « Que cet homme soit mis à mort : en parlant comme il le fait, il démoralise tout ce qui reste de combattants dans la ville et toute la population. Ce n’est pas le bonheur de la population qu’il cherche, mais son malheur. » … « Alors ils se saisirent de Jérémie et le jetèrent dans la citerne du prince Melkias, dans la cour de la prison. On le descendit avec des cordes. Dans cette citerne, il n’y avait pas d’eau, mais de la boue et Jérémie s’enfonça dans la boue. » On ne peut pas être plus réaliste dans la description de la persécution que Jérémie a dû subir.
Mais Dieu n’abandonne pas son prophète ; il tient la promesse qu’il lui avait faite dès le jour de sa vocation, de le soutenir envers et contre tous. Il s’agissait vraiment d’une alliance entre Dieu et lui : « Le SEIGNEUR m’adressa la parole et me dit : Avant même de te former dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t’ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les peuples. Lève-toi, tu prononceras contre eux tout ce que je t’ordonnerai. Ne tremble pas devant eux, sinon, c’est moi qui te ferai trembler devant eux. Moi, je fais de toi aujourd’hui une ville fortifiée, une colonne de fer, un rempart de bronze, pour faire face à tout le pays, aux rois de Juda et à ses chefs, à ses prêtres et à tout le peuple. Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi pour te délivrer. Parole du SEIGNEUR. » (1,4-5.17-19). Et un jour où Jérémie était particulièrement découragé, Dieu lui avait confirmé sa mission et avait réitéré sa promesse de le soutenir : « Je te délivre de la main des méchants, je t’arrache à la poigne des violents. » (15,21).
Aujourd’hui l’instrument de cette délivrance va être un étranger, un Ethiopien nommé Ebed-Mélek. Ce n’est pas la première fois que la Bible nous donne en exemple des étrangers plus respectueux de Dieu et de ses prophètes que les membres du peuple élu ! Il a le courage d’intervenir auprès du roi : « Mon Seigneur le roi, ce qu’ils ont fait au prophète Jérémie c’est mal ! Ils l’ont jeté dans la citerne, il va y mourir de faim ! ». Son intervention est efficace : le roi lui donne l’autorisation de sauver Jérémie. Quand Jésus racontera plus tard la parabole du Bon Samaritain peut-être pensait-il à cet Ethiopien venu au secours du prophète. Plus d’un point rapproche les deux hommes. Cela saute aux yeux si on lit dans la Bible le récit jusqu’au bout ; voici les versets 11, 12 et 13 qui ne nous sont pas donnés dans le texte liturgique : l’auteur accumule volontairement les détails qui mettent en valeur la délicatesse du païen qui vient au secours du prophète, prenant mille précautions pour ne pas risquer de le blesser au cours de la remontée ! « Ebed-Mélek prit les hommes avec lui, se rendit au palais, ramassa sous le trésor de vieux chiffons et les fit parvenir à Jérémie dans la citerne au moyen de cordes. Ebed-Mélek, l’Ethiopien, dit à Jérémie : Mets-toi les vieux chiffons au dessous des aisselles, sur les cordes. Jérémie le fit. Ils hissèrent donc Jérémie avec les cordes et le firent remonter de la citerne. » Peut-on trouver une charité fraternelle plus délicate ?
Une fois de plus, nous voici confrontés à la question cruciale, celle qui a déchiré tant de témoins de Dieu : pourquoi la Bonne Nouvelle est-elle si mal accueillie ? Pourquoi nul n’est-il prophète en son pays ? Probablement parce que l’annonce de l’amour de Dieu pour les hommes se double d’une exigence, celle d’aimer à notre tour.
——————————
Complément
Les plaintes de Job (au chapitre 3) sont étonnamment semblables à celles de Jérémie ; l’auteur du livre de Job s’est probablement inspiré des cris de Jérémie qui était considéré comme l’exemple même du juste persécuté.

 

PSAUME – 39 (40),2,3,4,18

2 D’un grand espoir,
j’espérais le SEIGNEUR :
il s’est penché vers moi,
pour entendre mon cri.

3 Il m’a tiré de l’horreur du gouffre,
de la vase et de la boue ;
il m’a fait reprendre pied sur le roc,
il a raffermi mes pas.

4 Dans ma bouche, il a mis un chant nouveau,
une louange à notre Dieu.
Beaucoup d’hommes verront, ils craindront,
ils auront foi dans le SEIGNEUR.

18 Je suis pauvre et malheureux,
mais le Seigneur pense à moi :
tu es mon secours, mon libérateur :
mon Dieu, ne tarde pas !

« D’un grand espoir, j’espérais le SEIGNEUR, Il s’est penché vers moi »… Comme souvent, le psaume parle à la première personne du singulier, mais nous savons bien qu’il s’agit en réalité d’un sujet collectif, le peuple d’Israël qui chante sa reconnaissance. Il a traversé de terribles épreuves et Dieu l’en a délivré. Le psaume 39/40 est donc un psaume d’action de grâce ; il a été composé pour remplir cette fonction bien précise dans la liturgie : être chanté au moment où l’on offrait un sacrifice d’action de grâce ; n’oublions pas que des sacrifices d’animaux ont été célébrés à Jérusalem jusqu’à la destruction définitive du Temple, en 70 après J.C.
Le motif de l’action de grâce, c’est le retour de l’Exil à Babylone : le peuple tout entier chante, explose de joie au retour de l’Exil… comme il avait chanté, dansé, explosé de joie après le passage de la Mer Rouge. L’Exil à Babylone, c’est comme une chute mortelle dans un puits sans fond, dans un gouffre… et nombreux sont ceux qui ont pensé qu’Israël ne s’en relèverait pas (le psaume parle de « l’horreur du gouffre » ). Au sein même du peuple, on a pu être pris de désespoir… Et il y en a eu des ennemis, pas mécontents, qui riaient bien de cette déchéance…
Pendant toute cette période d’épreuve, le peuple soutenu par ses prêtres, ses prophètes, a gardé espoir malgré tout et force pour appeler au secours : « Tu es mon aide et mon libérateur : mon Dieu, ne tarde pas ! » 1
Et le miracle s’est produit : Dieu a sauvé son peuple : « D’un grand espoir, j’espérais le SEIGNEUR : il s’est penché vers moi, pour entendre mon cri. » C’est la restauration du peuple exilé, son retour au pays qui est dit en termes très imagés : quand il rentre, on peut le prendre pour un revenant. L’action de grâce vient donc tout naturellement : « En ma bouche, il a mis un chant nouveau, une louange à notre Dieu : voyant cela, beaucoup seront saisis, ils croiront au SEIGNEUR. Je suis pauvre et malheureux, mais le Seigneur pense à moi. » 2
Mais on peut tomber dans un puits, par imprudence : c’est ce qui est arrivé à Israël, nous dit le psalmiste ; et c’est certainement l’une des grandes leçons de l’Exil à Babylone : jusque-là, Israël était confiant dans la vie. Les prophètes s’étaient époumonnés pourtant, mais ils n’avaient pas réussi à réveiller le peuple de son insouciance. Pendant l’Exil à Babylone, on a eu tout loisir de méditer sur les diverses causes possibles de ce drame ; et on s’est justement demandé si le malheur du peuple n’avait pas été la conséquence de cette attitude ?3
Reste à tirer les leçons du passé ; ce psaume sonne donc comme une mise en garde pour l’avenir, ou comme une résolution, si vous préférez.4 La seule solution pour ne pas retomber, on le sait bien, c’est de vivre désormais dans la fidélité à l’Alliance. C’est dans cet esprit que ce même psaume développe toute une réflexion sur les actes qui plaisent vraiment à Dieu : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ; tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit : Voici, je viens. »
Pour exprimer cette expérience du retour au pays qui ressemble à un retour à la vie, le psalmiste recourt à une parabole, celle d’un homme tombé dans un puits. Je ne devrais pas dire « tombé » mais « jeté » dans un puits par ses ennemis. L’auteur du psaume s’est peut-être inspiré de l’expérience de Jérémie dont nous avons entendu les mésaventures dans la première lecture. Vous vous souvenez qu’il avait été jeté au fond d’un puits et n’en est sorti que grâce à l’intervention d’un païen, un étranger, Ebed-Mélek ; à travers la générosité magnifique et un peu inattendue, à vrai dire, de cet étranger, Jérémie savait bien que c’était Dieu lui-même qui lui était venu en aide : « D’un grand espoir, j’espérais le SEIGNEUR : il s’est penché vers moi, pour entendre mon cri. Il m’a tiré du gouffre inexorable, de la vase et de la boue ; il m’a fait reprendre pied sur le roc, il a raffermi mes pas. »
Evidemment, une fois en haut, revenu à la lumière et en quelque sorte à la vie, notre homme, Jérémie donc, peut-être, explose de joie ! « En ma bouche, il a mis un chant nouveau, une louange à notre Dieu : voyant cela, beaucoup seront saisis, ils croiront au SEIGNEUR. » Attention, encore une fois, l’expérience concrète de Jérémie a peut-être fourni les images, mais c’est bien du peuple tout entier qu’il s’agit dans ce psaume, comme dans tout le psautier.
Arrêtons-nous sur la deuxième partie de ce verset : « Voyant cela, beaucoup seront saisis, ils croiront au SEIGNEUR. » Si je comprends bien, c’est parce que celui qui a été sauvé chante la louange de Dieu que d’autres peuvent commencer à croire en Lui ! C’est logique après tout : c’est en découvrant que Dieu est capable de nous sauver que l’on peut avoir idée de se tourner vers lui. Finalement, apporter notre petite pierre au salut du monde, cela commence tout simplement par chanter la louange de Dieu !
Mais pourquoi le psaume ne s’arrête-t-il pas là ? Pourquoi y a-t-il encore des supplications comme celle du dernier verset : « Tu es mon aide et mon libérateur, mon Dieu, ne tarde pas ». Tout simplement parce que l’histoire n’est pas finie. Oui, le peuple est rentré de l’exil à Babylone, tout comme Jérémie est sorti de son puits, mais il reste encore bien des sauvetages à accomplir ! L’humanité n’est pas encore arrivée au terme de sa marche vers le bonheur, tant s’en faut ; et nous ne le savons que trop. Alors, ce psaume nous suggère deux attitudes de prière : tout d’abord, la louange pour les saluts déjà accordés, afin que d’autres se tournent vers Dieu sauveur et ensuite la prière pour le salut à venir pour que l’Esprit nous inspire les actions à entreprendre.
—————————–
Notes
1 – Et, dans un verset que nous n’entendons malheureusement pas ce dimanche : « Daigne, SEIGNEUR, me délivrer ; SEIGNEUR, viens vite à mon secours ! » (v. 14).
2 – Et un autre verset surenchérit : « Tu as fait pour nous tant de choses, toi, SEIGNEUR mon Dieu ! Tant de projets et de merveilles : non, tu n’as point d’égal ! Je l’ai dit, je l’ai redit encore ; mais leur nombre est trop grand ! » (v. 6). Et encore : « Tu seras l’allégresse et la joie de tous ceux qui te cherchent ; toujours ils rediront : Le SEIGNEUR est grand ! ceux qui aiment ton salut. » (v. 17).
3 – Un autre verset de ce psaume traduit bien cette prise de conscience : « Les malheurs m’ont assailli : leur nombre m’échappe ! Mes péchés m’ont accablé : ils m’enlèvent la vue ! Plus nombreux que les cheveux de ma tête, ils me font perdre coeur. »
4 – « Heureux est l’homme qui met sa foi dans le SEIGNEUR et ne va pas du côté des violents, dans le parti des traîtres. » (verset 5 non lu aujourd’hui).
——————————–
Complément
Dernière remarque très encourageante, tirée du psaume : ce n’est pas nous qui sommes chargés de sauver le monde ! Le verset 4 développe en effet une théologie du salut tout à fait intéressante : « En ma bouche, il a mis un chant nouveau, une louange à notre Dieu : voyant cela, beaucoup seront saisis, ils croiront au SEIGNEUR. » A vrai dire, le psalmiste ne l’a pas inventée : on sait que le prophète Amos a eu le premier l’intuition que, quoi qu’il arrive, Dieu trouvera bien le moyen de sauver au moins un petit nombre des fils d’Israël : la théologie du petit Reste était née : « Le SEIGNEUR, le Dieu des puissances, aura pitié du reste de Joseph. » (Am 5,15). Isaïe, à la même époque, dit des choses similaires. Par la suite cette idée a été reprise et approfondie par d’autres prophètes : Michée, d’abord, puis Sophonie et enfin Zacharie. Eux aussi annoncent que Dieu sauvera le Reste d’Israël, le petit noyau qui aura su demeurer fidèle contre vents et marées ; mais ils vont plus loin : ils annoncent que ce Reste sauvé deviendra sauveur. Dieu s’appuiera sur eux pour sauver toute l’humanité ; car, leur salut même sera pour le monde une preuve éclatante de l’oeuvre de Dieu. Voici par exemple une très jolie phrase de Michée (5, 6) : « Alors le reste de Jacob sera, au milieu de peuples nombreux, comme une rosée venant du SEIGNEUR. »

 

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 12,1-4

Frères,
1 nous qui sommes entourés d’une immense nuée de témoins,
et débarrassés de tout ce qui nous alourdit
– en particulier du péché qui nous entrave si bien –,
courons avec endurance
l’épreuve qui nous est proposée,
2 les yeux fixés sur Jésus,
qui est à l’origine et au terme de la foi.
Renonçant à la joie qui lui était proposée,
il a enduré la croix en méprisant la honte de ce supplice,
et il siège à la droite du trône de Dieu.
3 Méditez l’exemple
de celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle hostilité,
et vous ne serez pas accablés par le découragement.
4 Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang
dans votre lutte contre le péché.

A des Chrétiens qui subissent la persécution, l’auteur de la lettre adresse des encouragements. Il a consacré le chapitre 11 de sa lettre à présenter les grands modèles de la foi que l’on trouve dans l’Ancien Testament. Nous avons lu dimanche dernier ce qu’il disait d’Abraham et de Sara. Ici, il commence le chapitre 12 en disant : tous ces croyants de l’Ancien Testament sont comme une nuée qui vous entoure. Voilà une conviction qui devrait nous réconforter : tous ces témoins qui nous ont précédés nous entourent comme une nuée protectrice.
Cependant, l’auteur ne se contente pas de recommander aux Chrétiens d’imiter la confiance et la constance des grands personnages du passé, mais de « fixer leur regard » sur Jésus, le témoin toujours présent ; celui qui a dit : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. » (Mt 28,20). Il est, dit l’auteur, « à l’origine et au terme de la foi » : ici, une traduction mot à mot est plus suggestive : « Il est l’initiateur de la foi et il la mène à son accomplissement. » Le mot grec traduit ici par initiateur signifie : Celui qui précède les autres sur le chemin à suivre ; le guide en quelque sorte. Et ce guide, dit le texte, est parfait, on peut se fier à lui absolument pour arriver au but ; tel un guide de montagne, il conduit au sommet, ce que notre texte appelle « l’accomplissement ».
C’est qu’il a lui-même subi l’épreuve d’endurance dans laquelle les Chrétiens sont à leur tour engagés, et plus durement encore que chacun d’eux ; car il était venu comme l’Epoux, pour la joie d’une noce ; il disait, en parlant du temps de sa présence ici-bas : « Est-ce que vous pouvez faire jeûner les invités de la noce pendant que l’Epoux est avec eux ? » (Mc 2,19). Mais l’Epoux ne fut pas reconnu : au contraire, « renonçant à la joie qui lui était proposée, il a enduré la croix en méprisant la honte de ce supplice. »
Saint Paul le dit autrement dans sa lettre aux Philippiens : « De condition divine, il n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu. Mais il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur… Il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix. » (Phi 2, 6-8). Ce contraste est-il imaginable ?
Le Fils de Dieu est venu pour sauver les hommes du péché et leur apporter la vie ; il s’est heurté à une dramatique fin de non-recevoir, et il a été tué par le péché des hommes : « Méditez l’exemple de celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle hostilité. » Mais ce que soulignent la lettre aux Hébreux comme la lettre de Paul aux Philippiens, c’est que l’essentiel du cheminement de Jésus, notre modèle et notre soutien, n’est pas la quantité de ses souffrances, mais ce que les deux auteurs appellent son « obéissance » : « Il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix », disait Saint Paul ; et on lit dans la lettre aux Hébreux : « Tout Fils qu’il était, il apprit par ses souffrances l’obéissance. » (He 5, 8).
Obéir (ob-audire, en latin), c’est littéralement mettre son oreille (audire) devant (ob) la parole : c’est l’attitude du dialogue parfait, sans arrière-pensée, c’est la confiance absolue. C’est en cela que Jésus nous trace le chemin : dans la plus terrible souffrance, dans la pire des situations, il garde confiance en son Père, parce que Dieu est présent, attentif à son Fils qu’il aime, partageant sa souffrance et ses angoisses : « Lui (le Père) demeure fidèle, parce qu’il ne peut se renier lui-même. » (2 Tm 2,13). Alors vient pour le Christ le triomphe de l’Amour de Dieu : « Assis à la droite de Dieu, il règne avec lui. » C’est ce même triomphe qui est promis à ceux qui endurent à leur tour la persécution que le Christ a subie : « Ne désespérez pas, dit la lettre, Méditez l’exemple de celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle hostilité, et vous ne serez pas accablés par le découragement. » L’auteur n’hésite pas à employer le mot de « lutte » pour qualifier ce courage : les Chrétiens auxquels il s’adresse risquent manifestement leur vie en témoignant de leur foi. Jésus les avait bien prévenus : « On portera la main sur vous et l’on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues et aux prisons ; on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs, à cause de mon nom… Vous serez livrés même par vos parents, vos frères, votre famille et vos amis, et ils feront mettre à mort certains d’entre vous… C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie. » (Lc 21,12… 19).
On ne peut manquer d’être frappés par l’insistance des textes du Nouveau Testament sur les persécutions inévitables : il faut croire qu’elles furent le lot assez général ! Et pourtant, les disciples de Jésus ont tenu bon ; ils ont, comme dit notre auteur « couru avec endurance l’épreuve qui leur était proposée, les yeux fixés sur Jésus, qui était à l’origine et au terme de leur foi. » Ils avaient tout simplement retenu la parole de victoire de leur Maître : « En ce monde vous êtes dans la détresse, mais prenez courage, j’ai vaincu le monde. » (Jn 16,33).
A travers le monde, certains Chrétiens sont directement visés par cette lettre car ils traversent des persécutions ouvertes ou camouflées. A nous qui ne connaissons pas la persécution directe, il ne nous est pas demandé d’être des martyrs mais des témoins : peut-être tout simplement en osant parler de Dieu.

 

EVANGILE – selon Saint Luc 12,49-53

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
49 « Je suis venu apporter un feu sur la terre,
et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé !
50 Je dois recevoir un baptême,
et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli !
51 Pensez-vous que je sois venu
mettre la paix sur la terre ?
Non, je vous le dis,
mais bien plutôt la division.
52 Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées :
trois contre deux et deux contre trois ;
53 ils se diviseront :
le père contre le fils
et le fils contre le père,
la mère contre la fille
et la fille contre la mère,
la belle-mère contre la belle-fille
et la belle-fille contre la belle-mère. »

Pour décrire sa mission, Jésus la compare à un feu « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » Et très vite, on a pu mesurer les conséquences de l’annonce de la Bonne Nouvelle, aussi bien dans le monde juif que parmi les païens. Depuis le feu de la Pentecôte, cette annonce fut comme une flamme qui se répandait à toute vitesse dans les herbes sèches ou la forêt : dans le peuple juif, elle paraissait destructrice de tout l’édifice religieux, dans le monde païen, elle était considérée comme une contagion déraisonnable : Saint Paul l’écrit aux Corinthiens : « Nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens. » (1 Co 1,23).
L’incendie fut tel qu’il laissa des traces indélébiles : ceux qui se laissaient embraser par l’annonce de l’Evangile et ceux qui la refusaient devenaient irrémédiablement antagonistes, même s’ils étaient unis par les liens de la famille ; et l’on a vu se réaliser ce que décrivait déjà avec désolation le prophète Michée en son temps qui était un temps de détresse : « Le fils traite son père de fou, la fille se dresse contre sa mère, la belle-fille contre la belle-mère. Chacun a pour ennemis les gens de sa maison. » (Mi 7,6).
Quand Jésus annonce ces déchirures, ce n’est pas chez lui l’expression d’un pressentiment : il parle d’expérience. Rappelons-nous l’épisode de sa visite à Nazareth. Luc raconte : « Jésus, avec la puissance de l’Esprit (l’Esprit de feu) revint en Galilée » (Lc 4,14), et l’on sait que l’une de ses premières visites fut pour le village de sa jeunesse. Après un moment d’enthousiasme, ses amis d’enfance et ses proches se sont retournés contre lui, parce qu’il venait de leur dire que sa mission dépassait largement les frontières d’Israël. Luc raconte : « Tous furent remplis de colère dans la synagogue en entendant ses paroles. Ils se levèrent, le jetèrent hors de la ville et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline sur laquelle était bâtie leur ville, pour le précipiter en bas. » (Lc 4,28-29). Ce ne seront pas les seules circonstances où Jésus va se heurter à l’incompréhension, voire à l’opposition des siens : Saint Jean l’écrit : « Ses frères eux-mêmes ne croyaient pas en lui. » (Jn 7,5). D’ailleurs, Jésus n’hésite pas à dire à ses disciples que l’une des conditions de l’annonce du Royaume de Dieu est l’acceptation de possibles déchirures : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa femme, ses enfants, ses frères, ses soeurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » (Lc 14,26). On se souvient également de la réponse de Jésus à un homme qui lui disait : « Je vais te suivre, Seigneur ; mais d’abord permets-moi de faire mes adieux à ceux de ma maison » ; Jésus lui dit : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu. » (Lc 9,61-62). Le feu allumé par Jésus conduit à des choix radicaux.
Pourtant, si l’on attendait un Messie en Israël, ce n’était évidemment pas pour qu’il apporte guerres et divisions, déjà que trop présentes ; au contraire, on comptait bien sur lui pour apporter enfin la paix au monde. On connaissait par coeur, par exemple, les magnifiques prophéties d’Isaïe : « De leurs épées ils forgeront des socs de charrue, et de leurs lances, des faucilles. On ne lèvera plus l’épée nation contre nation, on ne s’entraînera plus pour la guerre. » (Is 2)… « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâturage, leurs petits auront même gîte. Le lion, comme le boeuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra, sur le trou de la vipère l’enfant étendra la main. Il ne se fera plus rien de mauvais ni de corrompu sur ma montagne sainte. » (Is 11).
S’il est bien le Messie que nous attendons, nous sommes en droit d’attendre la réalisation de ces promesses-là. Et Jésus nous annonce au contraire des divisions aggravées apparemment : « Pensez-vous que je sois venu mettre la paix dans le monde ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division. »… Aurions-nous oublié que la paix ne se réalise pas par un coup de baguette magique ? Elle réclame une radicale conversion du cœur  de l’homme ; c’est à cette conversion que beaucoup s’opposeront de toutes leur forces ; le jour de la Présentation de l’enfant Jésus au Temple de Jérusalem, Syméon l’avait bien annoncé : « Il est là pour la chute et le relèvement de beaucoup en Israël et pour être un signe contesté… ainsi seront dévoilés les débats de bien des coeurs. » (Lc 2,34-35). Le message de paix rencontrera donc dans une première étape plus de contradicteurs que d’adhérents. Envoyé au monde perdu pour lui dire l’amour et le salut de Dieu, Jésus a rencontré la souffrance et la mort, comme il l’avait annoncé lui-même : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit mis à mort et que le troisième jour il ressuscite. » (Lc 9,22) « Le Fils de l’homme sera livré aux païens, soumis aux moqueries, aux outrages, aux crachats ; après l’avoir flagellé, ils le tueront et le troisième jour il ressuscitera. » (Lc 18,32).
Mais sa Résurrection doit nous donner tous les courages : l’Esprit est désormais répandu sur nous et c’est à nous de propager ce feu.

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON SAINT LUC, LETTRE AUX HEBREUX, LIVRE DE LA SAGESSE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 32

Dix-neuvième dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dix-neuvième dimanche du Temps Ordinaire

09icon

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^

PREMIERE LECTURE – livre de la Sagesse 18, 6-9

 

6 La nuit de la délivrance pascale
avait été connue d’avance par nos Pères ;
assurés des promesses auxquelles ils avaient cru,
ils étaient dans la joie.
7 Et ton peuple accueillit à la fois
le salut des justes
et la ruine de leurs ennemis.
8 En même temps que tu frappais nos adversaires,
tu nous appelais à la gloire.
9 Dans le secret de leurs maisons,
les fidèles descendants des justes offraient un sacrifice,
et ils consacrèrent d’un commun accord cette loi divine :
que les saints partageraient aussi bien le meilleur que le pire ;
et déjà ils entonnaient les chants de louange des Pères.

 

Le premier verset nous met tout de suite dans l’ambiance : l’auteur du Livre de la Sagesse se livre à une méditation sur « La nuit de la délivrance pascale », c’est-à-dire la nuit de la sortie du peuple d’Israël, fuyant l’Egypte, sous la conduite de Moïse. De siècle en siècle, et d’année en année, depuis cette fameuse nuit, le peuple d’Israël célèbre le repas pascal pour revivre ce mystère de la libération opérée par Dieu : « Ce fut là une nuit de veille pour le SEIGNEUR quand il les fit sortir du pays d’Egypte. Cette nuit-là appartient au Seigneur, c’est une veille pour tous les fils d’Israël, d’âge en âge. » (Ex 12,42). Célébrer pour revivre, le mot n’est pas trop fort ; car, en Israël, le mot « célébrer » ne signifie pas seulement commémorer ; il s’agit de laisser Dieu agir à nouveau, de s’engager soi-même dans la grande aventure de la libération, dans la dynamique de Dieu, si l’on peut dire ; c’est ce que l’on appelle « faire mémoire » ; cela implique donc de se laisser transformer en profondeur. Nous sommes loin d’un simple rappel historique.
Cela est tellement vrai que, depuis des siècles, et encore aujourd’hui, lorsque le père de famille, au cours du repas pascal, initie son fils au sens de la fête, il ne lui dit pas : « Le SEIGNEUR a agi en faveur de nos pères », il lui dit : « Le SEIGNEUR a agi en ma faveur à ma sortie d’Egypte » (Ex 13,8). Et les commentaires des rabbins confirment : « En chaque génération, on doit se regarder soi-même comme sorti d’Egypte. » Cette célébration de la nuit pascale comporte donc toutes les dimensions de l’Alliance vécue par le peuple d’Israël depuis Moïse : l’action de grâce pour l’œuvre  de libération accomplie par Dieu et, réciproquement, l’engagement de fidélité aux commandements ; car on sait que libération, don de la Loi, et alliance, ne font qu’un seul et même événement. C’est le message même de Dieu à Moïse et, à travers lui, au peuple, au pied du Sinaï : « Vous avez vu vous-mêmes ce que j’ai fait à l’Egypte, comment je vous ai portés comme sur des ailes d’aigle et vous ai fait arriver jusqu’à moi. Et maintenant, si vous entendez ma voix et gardez mon alliance, vous serez ma part personnelle parmi tous les peuples – puisque c’est à moi qu’appartient toute la terre – et vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte. » (Ex 19,4-6).
Ces deux dimensions de la célébration pascale, action de grâce pour l’oeuvre de libération accomplie par Dieu et engagement de fidélité aux commandements se lisent à travers les quelques lignes du livre de la Sagesse qui nous sont proposées ici. Commençons par l’action de grâce : « La nuit de la délivrance pascale avait été connue d’avance par nos Pères ; assurés des promesses auxquelles ils avaient cru, ils étaient dans la joie… et déjà ils entonnaient les chants de louange des Pères. » De quelles promesses parle-t-on ici ? Le mot « promesses », à lui seul, est intéressant : qui l’eût cru, qu’un dieu s’engagerait par serment envers un homme ou un peuple ? Là encore, pour que l’homme ose y croire, il a fallu une Révélation ! Et pourtant, le récit de la grande aventure des patriarches n’est qu’une succession de promesses : d’une descendance, d’un pays, enfin d’une vie heureuse dans ce pays. Ici, arrêtons-nous aux seules promesses de la sortie d’Egypte ; par exemple, « Dieu dit à Abram : Sache bien que ta descendance résidera dans un pays qu’elle ne possédera pas. On en fera des esclaves, qu’on opprimera pendant quatre cents ans. Je serai juge aussi de la nation qu’ils serviront, ils sortiront alors avec de grands biens. » (Gn 15,13-14). La même promesse a été répétée à tous les patriarches, Abraham, Isaac, Jacob ; voici ce que Dieu dit à Jacob pour l’encourager à descendre en Egypte, au moment d’aller retrouver Joseph : « Je suis le Dieu de ton père. Ne crains pas de descendre en Egypte, car je ferai là-bas de toi une grande nation. Moi, je descendrai avec toi en Egypte et c’est moi aussi qui t’en ferai remonter. » (Gn 46,3-4).
Bien sûr, évoquer la fuite d’Egypte et la protection de Dieu en faveur de son peuple, c’est aussi, inévitablement évoquer la déconfiture de leurs ennemis du moment, les Egyptiens : « Et ton peuple accueillit à la fois le salut des justes et la ruine de leurs ennemis. En même temps que tu frappais nos adversaires, tu nous appelais à la gloire. » Plus que du triomphalisme, c’est une leçon à méditer, que l’auteur de notre texte propose à ses contemporains, à savoir : en faisant le choix de l’oppression et de la violence, les Egyptiens ont provoqué eux-mêmes leur perte. Le peuple opprimé, lui, a bénéficié de la protection du Dieu qui vient au secours de toute faiblesse. Sous-entendu, à bon entendeur, salut ! La lumière que Dieu a fait briller sur nous au temps de notre oppression, il la fera tout aussi bien briller sur d’autres opprimés… C’est ainsi qu’on interprète la présence de la colonne de feu qui protégeait le peuple et le mettait à l’abri de ses poursuivants : « Tu a donné aux tiens une colonne flamboyante, guide pour un itinéraire inconnu et soleil inoffensif pour une glorieuse migration. Quant à ceux-là, ils méritaient d’être privés de lumière et emprisonnés par les ténèbres, pour avoir retenu captifs tes fils, par qui devait être donnée au monde la lumière incorruptible de la Loi. » (Sg 18,3-4).
Deuxième dimension de la célébration de la nuit pascale, l’engagement personnel et communautaire : « Dans le secret de leurs maisons, les fidèles descendants des justes offraient un sacrifice, et ils consacrèrent d’un commun accord cette loi divine : que les saints partageraient aussi bien le meilleur que le pire ; et déjà ils entonnaient les chants de louange des Pères. » En quelques lignes, notre auteur n’a pas pu tout dire ; mais il est très remarquable justement qu’il ait mis en parallèle la pratique du culte (« ils offraient un sacrifice ») et l’engagement de solidarité fraternelle (« les saints, entendez les fidèles, partageraient aussi bien le meilleur que le pire »). La Loi d’Israël, on le sait bien, a toujours lié la célébration des dons de Dieu et la solidarité du peuple de l’Alliance. Rien d’étonnant donc ; Jésus-Christ fera le même rapprochement : on sait bien que « faire mémoire de lui » c’est du même mouvement pratiquer l’Eucharistie et se mettre au service de nos frères, comme il l’a fait lui-même, la nuit de la délivrance pascale (c’est-à-dire le Jeudi-Saint), en lavant les pieds de ses disciples.

^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^

PSAUME – 32 (33), 1.12, 18-19, 20.22

1 Criez de joie pour le SEIGNEUR, hommes justes,
hommes droits, à vous la louange !
12 Heureux le peuple dont le SEIGNEUR est le Dieu,
heureuse la nation qu’il s’est choisie pour domaine !

18 Le SEIGNEUR veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
19 pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

20 Nous attendons notre vie du SEIGNEUR :
il est pour nous un appui, un bouclier.
22 Que ton amour, SEIGNEUR, soit sur nous,
comme notre espoir est en toi.

« Criez de joie pour le SEIGNEUR, hommes justes ! Hommes droits, à vous la louange ! » : dès le premier verset, nous savons où nous sommes : au temple de Jérusalem, dans le cadre d’une liturgie d’action de grâce. Précisons tout de suite que ces titres « hommes justes »… « hommes droits » ne dénotent pas une attitude d’orgueil ou de contentement de soi. La justice dans la Bible n’est pas une qualité morale ; elle est tout simplement l’attitude humble de celui qui entre dans le projet de Dieu ; on pourrait dire que le juste est celui qui est accordé à Dieu, au sens où un instrument de musique est bien accordé.
Ce projet de Dieu dont il est question ici, c’est l’Alliance : c’est-à-dire le choix que Dieu, dans sa liberté souveraine, a fait de ce peuple pour lui confier son mystère. Tout naturellement, on rend grâce pour cela : « Heureux le peuple dont le SEIGNEUR est le Dieu, heureuse la nation qu’il s’est choisie pour domaine ! » Nous avons rencontré à plusieurs reprises déjà dans l’Ancien Testament l’expression de la fierté du peuple élu : non pas de l’orgueil, mais une fierté bien légitime, le sentiment de l’honneur que Dieu lui fait de le choisir pour une mission. A vrai dire, chacun de nous, aujourd’hui, peut éprouver cette même fierté d’avoir été intégré par le baptême au peuple envoyé en mission dans le monde.
Réellement, pour les hommes de la Bible, et pour nous aujourd’hui, la certitude de vivre dans l’Alliance de Dieu est une source de bonheur profond, ce que Jésus appelait plus tard « la joie que nul ne peut nous ravir ».
Le verset suivant dit autrement cette expérience de la foi : « Le SEIGNEUR veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour ». Pour commencer, nous avons là une définition superbe de la « crainte de Dieu » au sens biblique : non pas de la peur, justement, mais une confiance sans faille ; la juxtaposition des deux parties du verset est très parlante : « Le SEIGNEUR veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour ». La première partie du verset « ceux qui le craignent » est expliquée par la seconde : ce sont ceux qui « mettent leur espoir en son amour »… on est loin de la peur, c’est même tout le contraire ! Dans le psaume 102/103, nous avions rencontré une autre définition de la crainte de Dieu : c’est l’attitude d’un fils confiant qui répond à la tendresse de son père : « Comme la tendresse du père pour ses fils, ainsi est la tendresse du SEIGNEUR pour qui le craint ». Et, de fait, toute la Bible, en même temps qu’elle nous révèle le dessein bienveillant de Dieu, nous enseigne peu à peu à convertir le sens du mot « crainte » : désormais pour les croyants la seule manière de respecter Dieu c’est de lui rendre son amour. La profession de foi juive le dit mieux que moi « Ecoute, Israël, le SEIGNEUR notre Dieu est le SEIGNEUR UN ; tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force » (Dt 6,4).
Je reviens à ce fameux verset : « Le SEIGNEUR veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour ». Le peuple élu parle ici de son expérience bien concrète de la sollicitude de Dieu. Car le SEIGNEUR a veillé sur eux comme un père sur ses fils, tout au long de la traversée du désert, après la libération d’Egypte. Jamais on n’aurait survécu à la traversée de la Mer si le SEIGNEUR ne s’en était mêlé, on n’aurait pas non plus survécu à l’épreuve de la vie au désert. Au buisson ardent, Dieu avait promis à Moïse d’accompagner son peuple dans sa marche vers la liberté et il a tenu sa promesse. Et, d’ailleurs, le mot hébreu employé ici est le fameux mot de quatre lettres YHWH que, par respect, les Juifs ne prononcent jamais, et qui signifie « Je suis, je serai avec vous, à chaque instant de votre histoire. »
Lorsque le Livre du Deutéronome évoque toute l’histoire d’Israël, au moment de la sortie d’Egypte et de la traversée du désert, il dit que le SEIGNEUR a veillé sur son peuple « comme sur la prunelle de son œil ». Ici, le psalmiste continue : « Pour les délivrer de la mort,1 les garder en vie aux jours de famine » ; c’est une allusion à tous les dangers encourus pendant cette longue histoire ; quant à l’expression « jours de famine », elle est certainement une allusion à la manne que Dieu a fait tomber à point nommé pendant l’Exode, quand la faim devenait menaçante…
Bien sûr, cette confiance sans faille n’est pas facile tous les jours ! Et, tout au long de son histoire, le peuple élu a oscillé entre deux attitudes : tantôt confiant, sûr de son Dieu, conscient que son bonheur était au bout de l’observance fidèle des commandements, parce que si Dieu a donné la Loi, c’est pour le bonheur de l’homme ; tantôt au contraire, le peuple était en révolte, attiré par des idoles : à quoi bon être fidèle à ce Dieu et à ses commandements ? C’est bien exigeant et au nom de quoi faudrait-il obéir ? Qui nous dit que c’est le bonheur assuré ? On veut être libres et faire tout ce qu’on veut… n’obéir qu’à soi-même.
Celui qui a composé ce psaume connaît les oscillations de son peuple, il l’invite à se retremper dans la certitude de la foi, seule susceptible de construire du bonheur durable ; et d’ailleurs, s’il a composé un psaume de vingt-deux versets (autant qu’il y a de lettres dans l’alphabet), c’est pour dire (plus modestement que ne le font les psaumes vraiment alphabétiques, peut-être, mais l’allusion est claire), que la loi est un trésor pour toute la vie, de A à Z.
On ne s’étonne évidemment pas que la fin de ce psaume soit une prière de confiance : « Que ton amour, SEIGNEUR, soit sur nous… comme notre espoir est en toi » et on connaît bien le sens du subjonctif : ce n’est pas une incertitude : on sait bien que « Son amour est toujours sur nous ! » Mais c’est une invitation pour le croyant à s’offrir à cet amour. La dimension d’attente est très forte dans les derniers versets : « Nous attendons notre vie du SEIGNEUR : il est pour nous un appui, un bouclier. » Sous-entendu « et lui seul » : c’est-à-dire, résolument, nous ne mettrons notre confiance qu’en lui. C’est dans cette confiance que le peuple élu puise sa force : non, pas SA force mais celle que Dieu lui donne.
—————————–
Note
1 – Quand on affirme « il les délivre de la mort » on ne parle évidemment pas de la mort biologique individuelle : il n’est question ici que du peuple ; mais il faut savoir qu’à l’époque où ce psaume est composé, la mort individuelle n’est pas considérée comme un drame ; car ce qui compte, c’est la survie du peuple ; or on en est sûrs, Dieu fera survivre son peuple quoi qu’il arrive ; à tout moment, et particulièrement dans l’épreuve, le SEIGNEUR accompagne son peuple et « le délivre de la mort ».

^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 11,1-2.8-19

Frères,
1 la foi est une façon de posséder ce que l’on espère,
un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas.
2 Et quand l’Écriture rend témoignage aux anciens,
c’est à cause de leur foi.

8 Grâce à la foi, Abraham obéit à l’appel de Dieu :
il partit vers un pays
qu’il devait recevoir en héritage,
et il partit sans savoir où il allait.
9 Grâce à la foi, il vint séjourner en immigré
dans la Terre promise, comme en terre étrangère ;
il vivait sous la tente,
ainsi qu’Isaac et Jacob,
héritiers de la même promesse,
10 car il attendait la ville qui aurait de vraies fondations,
la ville dont Dieu lui-même est le bâtisseur et l’architecte.
11 Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge,
fut rendue capable d’être à l’origine d’une descendance
parce qu’elle pensait que Dieu est fidèle à ses promesses.
12 C’est pourquoi, d’un seul homme, déjà marqué par la mort,
a pu naître une descendance aussi nombreuse
que les étoiles du ciel
et que le sable au bord de la mer,
une multitude innombrable.
13 C’est dans la foi, sans avoir connu la réalisation des promesses,
qu’ils sont tous morts ;
mais ils l’avaient vue et saluée de loin,
affirmant que, sur la terre,
ils étaient des étrangers et des voyageurs.
14 Or, parler ainsi, c’est montrer clairement
qu’on est à la recherche d’une patrie.
15 S’ils avaient songé à celle qu’ils avaient quittée,
ils auraient eu la possibilité d’y revenir.
16 En fait, ils aspiraient à une patrie meilleure,
celle des cieux.
Aussi Dieu n’a pas honte d’être appelé leur Dieu,
puisqu’il leur a préparé une ville.
17 Grâce à la foi, quand il fut soumis à l’épreuve,
Abraham offrit Isaac en sacrifice.
Et il offrait le fils unique,
alors qu’il avait reçu les promesses
18 et entendu cette parole :
C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom.
19 Il pensait en effet
que Dieu est capable même de ressusciter les morts ;
c’est pourquoi son fils lui fut rendu :
il y a là une préfiguration.

 

« Grâce à la foi… » cette expression revient comme un refrain dans le chapitre 11 de la lettre aux Hébreux ; et l’auteur va jusqu’à dire que le temps lui manque pour énumérer tous les croyants de l’Ancien Testament, dont la foi a permis au projet de Dieu de s’accomplir.
Le texte qui nous est proposé ce dimanche n’a retenu qu’Abraham et Sara, car ils sont considérés comme le modèle par excellence.
Tout a commencé pour eux avec le premier appel de Dieu (Gn 12) : « Pars de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père, et va vers le pays que je te ferai voir ». Et Abraham « obéit », nous dit le texte ; au beau sens du mot « obéir » dans la Bible : non pas de la servilité, mais la libre soumission de celui qui accepte de faire confiance ; il sait que l’ordre donné par Dieu est donné pour son bonheur et sa libération, à lui, Abraham. Croire, c’est savoir que Dieu ne cherche que notre intérêt, notre bonheur.
« Abraham partit vers un pays qui devait lui être donné comme héritage » : croire, c’est savoir que Dieu donne, c’est vivre tout ce que nous possédons comme un cadeau de Dieu. « Il partit sans savoir où il allait » : si l’on savait où l’on va, il n’y aurait plus besoin de croire ! Croire, c’est accepter justement de faire confiance sans tout comprendre, sans tout savoir ; accepter que la route ne soit pas celle que nous avions prévue ou souhaitée ; accepter que Dieu la décide pour nous. « Que ta volonté se fasse et non la mienne » a dit bien plus tard Jésus, fils d’Abraham, qui s’est fait à son tour, obéissant, comme dit Saint Paul, jusqu’à la mort sur la croix (Phi 2).
« Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge avancé (90 ans), fut rendue capable d’avoir une descendance » : elle a bien un peu ri, vous vous souvenez, à cette annonce tellement invraisemblable, mais elle l’a acceptée comme une promesse ; et elle a fait confiance à cette promesse : elle a entendu la réponse du Seigneur à son rire « Y a-t-il une chose trop prodigieuse pour le SEIGNEUR ? dit Dieu. A la date où je reviendrai vers toi, au temps du renouveau, Sara aura un fils » (Gn 18,14). Alors Sara a cessé de rire, elle s’est mise à croire et à espérer. Et ce qui était impossible à vues humaines s’est réalisé. « Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge, fut rendue capable d’avoir une descendance parce qu’elle avait pensé que Dieu serait fidèle à sa promesse ». Et il fallait la foi de ce couple pour que la promesse se réalise et que naisse la descendance « aussi nombreuse que les étoiles dans le ciel et les grains de sable au bord de la mer ». Une autre femme, Marie, des siècles plus tard, entendit elle aussi l’annonce de la venue d’un enfant de la promesse et elle accepta de croire que « Rien n’est impossible à Dieu » (Lc 1).
Grâce à la foi, Abraham traversa l’épreuve de l’étonnante demande de Dieu de lui offrir Isaac en sacrifice ; mais là encore, même s’il ne comprend pas, Abraham sait que l’ordre de Dieu lui est donné par amour pour lui, que l’ordre de Dieu est le chemin de la Promesse… Chemin obscur, mais chemin sûr. La logique de la foi va jusque-là : à vues simplement humaines, la promesse d’une descendance et la demande du sacrifice d’Isaac sont totalement contradictoires ; mais la logique d’Abraham, le croyant, est tout autre ! Précisément, parce qu’il a reçu la promesse d’une descendance par Isaac, il peut aller jusqu’à le sacrifier. Dans sa foi, il sait que Dieu ne peut pas renier sa promesse ; à la question d’Isaac « Père, je vois bien le feu et les bûches… mais où est l’agneau pour l’holocauste ? » Abraham répond en toute assurance « Dieu y pourvoiera, mon fils ». Le chemin de la foi est obscur, mais il est sûr.
Il ne mentait pas non plus quand il a dit en chemin à ses serviteurs « Demeurez ici, vous, avec l’âne ; moi et Isaac, nous irons là-bas pour nous prosterner ; puis nous reviendrons vers vous ». Il ne savait pas quelle leçon Dieu voulait lui donner sur l’interdiction des sacrifices humains, il ne connaissait pas l’issue de cette épreuve ; mais il faisait confiance. Des siècles plus tard, Jésus, le nouvel Isaac, a cru Dieu capable de le ressusciter des morts et il a été exaucé comme le dit aussi la lettre aux Hébreux.
Nous avons là une formidable leçon d’espoir ! En langage courant, on dit souvent « C’est la foi qui sauve » ; l’auteur de la lettre aux Hébreux nous dit « Vous ne croyez pas si bien dire : le projet de salut de Dieu s’accomplit par vous les croyants… Laissez-le faire, en vous et par vous, son œuvre  ».
—————————
Complément
– En hébreu, le mot « croire » se dit « Aman » (d’où vient notre mot « Amen » d’ailleurs) ; ce mot implique la solidité, la fermeté ; croire, c’est « tenir fermement », faire confiance jusqu’au bout, même dans le doute, le découragement ou l’angoisse. En français, on dit « j’y crois dur comme fer »… en hébreu, on dit plutôt « j’y crois dur comme pierre ». C’est exactement ce que nous disons quand nous prononçons le mot « Amen ».

^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^

EVANGILE selon Saint Luc 12, 32 – 48

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
32 « Sois sans crainte, petit troupeau :
votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume.
33 Vendez ce que vous possédez
et donnez-le en aumône.
Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas,
un trésor inépuisable dans les cieux,
là où le voleur n’approche pas,
où la mite ne détruit pas.
34 Car là où est votre trésor,
là aussi sera votre cœur.
35 Restez en tenue de service,
votre ceinture autour des reins,
et vos lampes allumées.
36 Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces,
pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte.
37 Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée,
trouvera en train de veiller.
Amen, je vous le dis :
c’est lui qui, la ceinture autour des reins,
les fera prendre place à table
et passera pour les servir.
38 S’il revient vers minuit ou vers trois heures du matin
et qu’il les trouve ainsi,
heureux sont-ils !
39 Vous le savez bien :
si le maître de maison
avait su à quelle heure le voleur viendrait,
il n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison.
40 Vous aussi, tenez-vous prêts :
c’est à l’heure où vous n’y penserez pas
que le Fils de l’homme viendra. »
41 Pierre dit alors :
« Seigneur, est-ce pour nous que tu dis cette parabole,
ou bien pour tous ? »
42 Le Seigneur répondit :
« Que dire de l’intendant fidèle et sensé
à qui le maître confiera la charge de son personnel
pour distribuer, en temps voulu, la ration de nourriture ?
43 Heureux ce serviteur
que son maître, en arrivant, trouvera en train d’agir ainsi !
44 Vraiment, je vous le déclare :
il l’établira sur tous ses biens.
45 Mais si le serviteur se dit en lui-même :
‘Mon maître tarde à venir’,
et s’il se met à frapper les serviteurs et les servantes,
à manger, à boire et à s’enivrer,
46 alors quand le maître viendra,
le jour où son serviteur ne s’y attend pas
et à l’heure qu’il ne connaît pas,
il l’écartera
et lui fera partager le sort des infidèles.
47 Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître,
n’a rien préparé et n’a pas accompli cette volonté,
recevra un grand nombre de coups.
48 Mais celui qui ne la connaissait pas,
et qui a mérité des coups pour sa conduite,
celui-là n’en recevra qu’un petit nombre.
À qui l’on a beaucoup donné,
on demandera beaucoup ;
à qui l’on a beaucoup confié,
on réclamera davantage. »

Ce texte commence par une parole d’espérance qui doit nous donner tous les courages : « Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. » Traduisez : Ce Royaume, c’est certain, vous est acquis ; croyez-le même si les apparences sont contraires. C’est pour cela que nous pouvons affirmer tranquillement chaque dimanche : « Nous attendons le bonheur que Dieu promet, qui est l’avènement de Jésus-Christ, notre Sauveur ». Ceux qui ont la chance d’être « pratiquants » connaissent cette joie de célébrer et de déchiffrer chaque dimanche le dessein libérateur de Dieu.
Mais Jésus ne s’arrête pas là, il décrit aussitôt les exigences qui en découlent pour nous. Car « A qui l’on a beaucoup donné, on demandera beaucoup ; à qui l’on a beaucoup confié, on réclamera davantage. » Dieu nous confie chaque jour l’avancement de son projet, il nous reste à nous hisser au niveau de la confiance qu’il nous fait.
Désormais, nous ne devrions donc avoir qu’une seule affaire en tête, la réalisation de la promesse de Dieu. Cela commence par se débarrasser de toute autre préoccupation : « Vendez ce que vous possédez, et donnez-le en aumône. Faites-vous une bourse qui ne s’use pas, un trésor inépuisable dans les cieux, là où le voleur ne s’approche pas, où la mite ne ronge pas. Car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur . » Ensuite Jésus détaille ce qu’il attend de nous ; il le fait de manière imagée, à l’aide de trois petites paraboles : la première est celle des serviteurs qui attendent leur maître ; la seconde, plus courte, compare son retour à la venue inattendue d’un voleur ; quant à la troisième, elle décrit l’arrivée du maître et le jugement qu’il porte sur ses serviteurs.
Le maître mot, ici, est celui de service : Dieu nous fait l’honneur de nous prendre à son service, de faire de nous ses collaborateurs. Plus tard, Saint Pierre qui a bien retenu le message de Jésus le dira aux Chrétiens de Turquie : « Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard, mais il fait preuve de patience envers vous, ne voulant pas que quelques-uns périssent, mais que tous parviennent à la conversion » (2 P 3,9). Et Saint Pierre va jusqu’à nous dire : « Vous qui attendez et qui hâtez la venue du jour de Dieu (2 P 3,12) » (André Chouraqui traduisait même « Vous qui attendez et précipitez l’avènement du jour » de Dieu !) Il est de notre responsabilité de « précipiter » l’avènement du règne de Dieu ! La prière du Notre Père prend ici un relief singulier : « Que ton règne vienne ! » Il viendra d’autant plus vite que nous y croirons et nous y engagerons.
Arrivés là, il nous est bon de relire Saint Paul dans la lettre aux Thessaloniciens : « Vous êtes tous des fils de la lumière, des fils du jour… Alors ne restons pas endormis… » (1 Thes 5,5). Dieu respecte trop la liberté des hommes pour les faire entrer de force dans son royaume, il ne le réalisera pas sans nous ; mais, pour notre plus grande fierté, il nous propose de prendre notre part à son projet de sauver l’humanité. D’où la grandeur de nos vies : il est en notre pouvoir de « hâter » le Jour de Dieu comme dit Pierre (2 P 3). Si bien que tout effort même modeste de notre part vers un peu plus d’amour et de paix contribue infimement, peut-être, mais efficacement, à la venue de ce Jour. Mystérieusement, nous collaborons à la venue du Jour de Dieu. « Heureux serviteur, que son maître, en arrivant, trouvera à son travail. Vraiment, je vous le déclare : il lui confiera la charge de tous ses biens. »
Pour terminer, je voudrais revenir sur l’une des phrases de Jésus dans cet évangile : « Heureux les serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis : il prendra la tenue de service, les fera passer à table et les servira chacun à son tour. » N’est-ce pas ce qui se passe déjà pour nous, chaque dimanche à la messe ? Le Seigneur nous invite à sa table et c’est lui qui nous nourrit. Ainsi nous refaisons nos forces pour continuer notre service.

 

EVANGILE SELON SAINT LUC, JESUS CHRIST, LETTRE AUX HEBREUX, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, PASSION DE JESUS, PSAUME 30, VENDREDI SAINT

Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ


19 AVRIL 2019

 Vendredi Saint — 

1 (1)

LECTURES DE LA MESSE

 

 

PREMIÈRE LECTURE

« C’est à cause de nos fautes qu’il a été broyé »

Lecture du livre du prophète Isaïe (52, 13.-53,12)

 

Mon serviteur réussira, dit le Seigneur ;
il montera, il s’élèvera, il sera exalté !
La multitude avait été consternée en le voyant,
car il était si défiguré
qu’il ne ressemblait plus à un homme ;
il n’avait plus l’apparence d’un fils d’homme.
Il étonnera de même une multitude de nations ;
devant lui les rois resteront bouche bée,
car ils verront ce que, jamais, on ne leur avait dit,
ils découvriront ce dont ils n’avaient jamais entendu parler.

Qui aurait cru ce que nous avons entendu ?
Le bras puissant du Seigneur, à qui s’est-il révélé ?
Devant lui, le serviteur a poussé comme une plante chétive,
une racine dans une terre aride ;
il était sans apparence ni beauté qui attire nos regards,
son aspect n’avait rien pour nous plaire.
Méprisé, abandonné des hommes,
homme de douleurs, familier de la souffrance,
il était pareil à celui devant qui on se voile la face ;
et nous l’avons méprisé, compté pour rien.
En fait, c’étaient nos souffrances qu’il portait,
nos douleurs dont il était chargé.
Et nous, nous pensions qu’il était frappé,
meurtri par Dieu, humilié.
Or, c’est à cause de nos révoltes qu’il a été transpercé,
à cause de nos fautes qu’il a été broyé.
Le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui :
par ses blessures, nous sommes guéris.
Nous étions tous errants comme des brebis,
chacun suivait son propre chemin.
Mais le Seigneur a fait retomber sur lui
nos fautes à nous tous.

Maltraité, il s’humilie,
il n’ouvre pas la bouche :
comme un agneau conduit à l’abattoir,
comme une brebis muette devant les tondeurs,
il n’ouvre pas la bouche.
Arrêté, puis jugé, il a été supprimé.
Qui donc s’est inquiété de son sort ?
Il a été retranché de la terre des vivants,
frappé à mort pour les révoltes de son peuple.
On a placé sa tombe avec les méchants,
son tombeau avec les riches ;
et pourtant il n’avait pas commis de violence,
on ne trouvait pas de tromperie dans sa bouche.
Broyé par la souffrance, il a plu au Seigneur.
S’il remet sa vie en sacrifice de réparation,
il verra une descendance, il prolongera ses jours :
par lui, ce qui plaît au Seigneur réussira.

Par suite de ses tourments, il verra la lumière,
la connaissance le comblera.
Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes,
il se chargera de leurs fautes.
C’est pourquoi, parmi les grands, je lui donnerai sa part,
avec les puissants il partagera le butin,
car il s’est dépouillé lui-même
jusqu’à la mort,
et il a été compté avec les pécheurs,
alors qu’il portait le péché des multitudes
et qu’il intercédait pour les pécheurs.

PSAUME

(30 (31), 2ab.6, 12, 13-14ad, 15-16, 17.25)

 

En toi, Seigneur, j’ai mon refuge ;
garde-moi d’être humilié pour toujours.
En tes mains je remets mon esprit ;
tu me rachètes, Seigneur, Dieu de vérité.

Je suis la risée de mes adversaires
et même de mes voisins ;
je fais peur à mes amis,
s’ils me voient dans la rue, ils me fuient.

On m’ignore comme un mort oublié,
comme une chose qu’on jette.
J’entends les calomnies de la foule :
ils s’accordent pour m’ôter la vie.

Moi, je suis sûr de toi, Seigneur,
je dis : « Tu es mon Dieu ! »
Mes jours sont dans ta main : délivre-moi
des mains hostiles qui s’acharnent.

Sur ton serviteur, que s’illumine ta face ;
sauve-moi par ton amour.
Soyez forts, prenez courage,
vous tous qui espérez le Seigneur !

 

 

DEUXIÈME LECTURE

Il apprit l’obéissance et il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel

Lecture de la lettre aux Hébreux (4, 14-16 ; 5,7-9)

 

Frères,
en Jésus, le Fils de Dieu,
nous avons le grand prêtre par excellence,
celui qui a traversé les cieux ;
tenons donc ferme l’affirmation de notre foi.
En effet, nous n’avons pas un grand prêtre
incapable de compatir à nos faiblesses,
mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses,
à notre ressemblance, excepté le péché.
Avançons-nous donc avec assurance
vers le Trône de la grâce,
pour obtenir miséricorde
et recevoir, en temps voulu, la grâce de son secours.

Le Christ,
pendant les jours de sa vie dans la chair,
offrit, avec un grand cri et dans les larmes,
des prières et des supplications
à Dieu qui pouvait le sauver de la mort,
et il fut exaucé
en raison de son grand respect.
Bien qu’il soit le Fils,
il apprit par ses souffrances l’obéissance
et, conduit à sa perfection,
il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent
la cause du salut éternel.

 

ÉVANGILE

Passion de notre Seigneur Jésus Christ

La Passion de notre Seigneur Jésus Christ selon saint Jean (18, 1.-19,42)

 

Indications pour la lecture dialoguée : les sigles désignant les divers interlocuteurs sont les suivants :
X = Jésus ; L = Lecteur ; D = Disciples et amis ; F = Foule ; A = Autres personnages.

 

  1. En ce temps-là,
    après le repas,
    Jésus sortit avec ses disciples
    et traversa le torrent du Cédron ;
    il y avait là un jardin,
    dans lequel il entra avec ses disciples.
    Judas, qui le livrait, connaissait l’endroit, lui aussi,
    car Jésus et ses disciples s’y étaient souvent réunis.
    Judas, avec un détachement de soldats
    ainsi que des gardes envoyés par les grands prêtres et les pharisiens,
    arrive à cet endroit.
    Ils avaient des lanternes, des torches et des armes.
    Alors Jésus, sachant tout ce qui allait lui arriver,
    s’avança et leur dit :
    X « Qui cherchez-vous? »
    L. Ils lui répondirent :
    F. « Jésus le Nazaréen. »
    L. Il leur dit :
    X « C’est moi, je le suis. »
    L. Judas, qui le livrait, se tenait avec eux.
    Quand Jésus leur répondit : « C’est moi, je le suis »,
    ils reculèrent, et ils tombèrent à terre.
    Il leur demanda de nouveau :
    X « Qui cherchez-vous? »
    L. Ils dirent :
    F. « Jésus le Nazaréen. »
    L. Jésus répondit :
    X « Je vous l’ai dit : c’est moi, je le suis.
    Si c’est bien moi que vous cherchez,
    ceux-là, laissez-les partir. »
    L. Ainsi s’accomplissait la parole qu’il avait dite :
    « Je n’ai perdu aucun
    de ceux que tu m’as donnés. »
    Or Simon-Pierre
    avait une épée ; il la tira,
    frappa le serviteur du grand prêtre et lui coupa l’oreille droite.
    Le nom de ce serviteur était Malcus.
    Jésus dit à Pierre :
    X « Remets ton épée au fourreau.
    La coupe que m’a donnée le Père,
    vais-je refuser de la boire ? »
    L. Alors la troupe, le commandant et les gardes juifs
    se saisirent de Jésus et le ligotèrent.
    Ils l’emmenèrent d’abord chez Hanne, beau-père
    de Caïphe, qui était grand prêtre cette année-là.
    Caïphe était celui qui avait donné aux Juifs ce conseil :
    « Il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple. »

Or Simon-Pierre, ainsi qu’un autre disciple, suivait Jésus.
Comme ce disciple était connu du grand prêtre,
il entra avec Jésus dans le palais du grand prêtre.
Pierre se tenait près de la porte, dehors.
Alors l’autre disciple – celui qui était connu du grand prêtre –
sortit, dit un mot à la servante qui gardait la porte,
et fit entrer Pierre.
Cette jeune servante dit alors à Pierre :
A. « N’es-tu pas, toi aussi, l’un des disciples de cet homme ? »
L. Il répondit :
D. « Non, je ne le suis pas ! »
L. Les serviteurs et les gardes se tenaient là ;
comme il faisait froid,
ils avaient fait un feu de braise pour se réchauffer.
Pierre était avec eux, en train de se chauffer.
Le grand prêtre interrogea Jésus
sur ses disciples et sur son enseignement.
Jésus lui répondit :
X « Moi, j’ai parlé au monde ouvertement.
J’ai toujours enseigné à la synagogue et dans le Temple,
là où tous les Juifs se réunissent,
et je n’ai jamais parlé en cachette.
Pourquoi m’interroges-tu ?
Ce que je leur ai dit, demande-le
à ceux qui m’ont entendu.
Eux savent ce que j’ai dit. »
L. À ces mots, un des gardes, qui était à côté de Jésus,
lui donna une gifle en disant :
A. « C’est ainsi que tu réponds au grand prêtre ! »
L. Jésus lui répliqua :
X « Si j’ai mal parlé,
montre ce que j’ai dit de mal.
Mais si j’ai bien parlé,
pourquoi me frappes-tu ? »
L. Hanne l’envoya, toujours ligoté, au grand prêtre Caïphe.

Simon-Pierre était donc en train de se chauffer.
On lui dit :
A. « N’es-tu pas, toi aussi, l’un de ses disciples ? »
L. Pierre le nia et dit :
D. « Non, je ne le suis pas ! »
L. Un des serviteurs du grand prêtre,
parent de celui à qui Pierre avait coupé l’oreille,
insista :
A. « Est-ce
que moi, je ne t’ai pas vu
dans le jardin avec lui ? »
L. Encore une fois, Pierre le nia.
Et aussitôt un coq chanta.

Alors on emmène Jésus de chez Caïphe au Prétoire.
C’était le matin.
Ceux qui l’avaient amené n’entrèrent pas dans le Prétoire,
pour éviter une souillure
et pouvoir manger l’agneau pascal.
Pilate sortit donc à leur rencontre et demanda :
A. « Quelle accusation portez-vous
contre cet homme ? »
L. Ils lui répondirent :
F. « S’il n’était pas un malfaiteur,
nous ne t’aurions pas livré cet homme. »
L. Pilate leur dit :
A. « Prenez-le vous-mêmes et jugez-le
suivant votre loi. »
L. Les Juifs lui dirent :
F. « Nous n’avons pas le droit
de mettre quelqu’un à mort. »
L. Ainsi s’accomplissait la parole que Jésus avait dite
pour signifier de quel genre de mort il allait mourir.
Alors Pilate rentra dans le Prétoire ;
il appela Jésus et lui dit :
A. « Es-tu le roi des Juifs ? »
L. Jésus lui demanda :
X « Dis-tu cela de toi-même,
Ou bien d’autres te l’ont dit à mon sujet ? »
L. Pilate répondit :
A. « Est-ce que je suis juif, moi ?
Ta nation et les grands prêtres t’ont livré à moi :
qu’as-tu donc fait ? »
L. Jésus déclara :
X « Ma royauté n’est pas de ce monde ;
si ma royauté était de ce monde,
j’aurais des gardes qui se seraient battus
pour que je ne sois pas livré aux Juifs.
En fait, ma royauté n’est pas d’ici. »
L. Pilate lui dit :
A. « Alors, tu es roi ? »
L. Jésus répondit :
X « C’est toi-même
qui dis que je suis roi.
Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci :
rendre témoignage à la vérité.
Quiconque appartient à la vérité
écoute ma voix. »
L. Pilate lui dit :
A. « Qu’est-ce que la vérité ? »
L. Ayant dit cela, il sortit de nouveau à la rencontre des Juifs,
et il leur déclara :
A. « Moi, je ne trouve en lui
aucun motif de condamnation.
Mais, chez vous, c’est la coutume
que je vous relâche quelqu’un pour la Pâque :
voulez-vous donc que je vous relâche le roi des Juifs ? »
L. Alors ils répliquèrent en criant :
F. « Pas lui !
Mais Barabbas ! »
L. Or ce Barabbas était un bandit.

Alors Pilate fit saisir Jésus pour qu’il soit flagellé.
Les soldats tressèrent avec des épines une couronne
qu’ils lui posèrent sur la tête ;
puis ils le revêtirent d’un manteau pourpre.
Ils s’avançaient vers lui
et ils disaient :
F. « Salut à toi, roi des Juifs ! »
L. Et ils le giflaient.

Pilate, de nouveau, sortit dehors et leur dit :
A. « Voyez, je vous l’amène dehors
pour que vous sachiez
que je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. »
L. Jésus donc sortit dehors,
portant la couronne d’épines et le manteau pourpre.
Et Pilate leur déclara :
A. « Voici l’homme. »
L. Quand ils le virent,
les grands prêtres et les gardes se mirent à crier :
F. « Crucifie-le! Crucifie-le! »
L. Pilate leur dit :
A. « Prenez-le vous-mêmes, et crucifiez-le ;
moi, je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. »
L. Ils lui répondirent :
F. « Nous avons une Loi,
et suivant la Loi il doit mourir,
parce qu’il s’est fait Fils de Dieu. »
L. Quand Pilate entendit ces paroles, il redoubla de crainte.
Il rentra dans le Prétoire, et dit à Jésus :
A. « D’où es-tu? »
L. Jésus ne lui fit aucune réponse.
Pilate lui dit alors :
A. « Tu refuses de me parler, à moi ?
Ne sais-tu pas que j’ai pouvoir de te relâcher,
et pouvoir de te crucifier ? »
L. Jésus répondit :
X « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi
si tu ne l’avais reçu d’en haut ;
c’est pourquoi celui qui m’a livré à toi
porte un péché plus grand. »
L. Dès lors, Pilate cherchait à le relâcher ;
mais des Juifs se mirent à crier :
F. « Si tu le relâches,
tu n’es pas un ami de l’empereur.
Quiconque se fait roi
s’oppose à l’empereur. »
L. En entendant ces paroles, Pilate amena Jésus au-dehors;
il le fit asseoir sur une estrade
au lieu dit le Dallage
– en hébreu : Gabbatha.
C’était le jour de la Préparation de la Pâque,
vers la sixième heure, environ midi.
Pilate dit aux Juifs :
A. « Voici votre roi. »
L. Alors ils crièrent :
F. « À mort ! À mort !
Crucifie-le ! »
L. Pilate leur dit :
A. « Vais-je crucifier votre roi ? »
L. Les grands prêtres répondirent :
F. « Nous n’avons pas d’autre roi que l’empereur. »
L. Alors, il leur livra Jésus pour qu’il soit crucifié.

Ils se saisirent de Jésus.
Et lui-même, portant sa croix,
sortit en direction du lieu dit Le Crâne (ou Calvaire),
qui se dit en hébreu Golgotha.
C’est là qu’ils le crucifièrent, et deux autres avec lui,
un de chaque côté, et Jésus au milieu.
Pilate avait rédigé un écriteau qu’il fit placer sur la croix ;
il était écrit :
« Jésus le Nazaréen, roi des Juifs. »
Beaucoup de Juifs lurent cet écriteau,
parce que l’endroit où l’on avait crucifié Jésus était proche de la ville,
et que c’était écrit en hébreu, en latin et en grec.
Alors les grands prêtres des Juifs dirent à Pilate :
F. « N’écris pas : “Roi des Juifs” ; mais :
“Cet homme a dit : Je suis le roi des Juifs.” »
L. Pilate répondit :
A. « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit. »

  1. Quand les soldats eurent crucifié Jésus,
    ils prirent ses habits ;
    ils en firent quatre parts, une pour chaque soldat.
    Ils prirent aussi la tunique ;
    c’était une tunique sans couture,
    tissée tout d’une pièce de haut en bas.
    Alors ils se dirent entre eux :
    A. « Ne la déchirons pas,
    désignons par le sort celui qui l’aura. »
    L. Ainsi s’accomplissait la parole de l’Écriture :
    Ils se sont partagé mes habits ;
    ils ont tiré au sort mon vêtement.

    C’est bien ce que firent les soldats.

Or, près de la croix de Jésus se tenaient sa mère
et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas,
et Marie Madeleine.
Jésus, voyant sa mère,
et près d’elle le disciple qu’il aimait,
dit à sa mère :
X « Femme, voici ton fils. »
L. Puis il dit au disciple :
X « Voici ta mère. »
L. Et à partir de cette heure-là,
le disciple la prit chez lui.
Après cela, sachant que tout, désormais, était achevé
pour que l’Écriture s’accomplisse jusqu’au bout,
Jésus dit :
X « J’ai soif. »
L. Il y avait là un récipient plein d’une boisson vinaigrée.
On fixa donc une éponge remplie de ce vinaigre
à une branche d’hysope,
et on l’approcha de sa bouche.
Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit :
X « Tout est accompli. »
L. Puis, inclinant la tête,
il remit l’esprit.

(Ici on fléchit le genou, et on s’arrête un instant.)

Comme c’était le jour de la Préparation (c’est-à-dire le vendredi),
il ne fallait pas laisser les corps en croix durant le sabbat,
d’autant plus que ce sabbat était le grand jour de la Pâque.
Aussi les Juifs demandèrent à Pilate qu’on enlève les corps
après leur avoir brisé les jambes.
Les soldats allèrent donc briser les jambes du premier,
puis de l’autre homme crucifié avec Jésus.
Quand ils arrivèrent à Jésus,
voyant qu’il était déjà mort,
ils ne lui brisèrent pas les jambes,
mais un des soldats avec sa lance lui perça le côté ;
et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau.
Celui qui a vu rend témoignage,
et son témoignage est véridique ;
et celui-là sait qu’il dit vrai
afin que vous aussi, vous croyiez.
Cela, en effet, arriva
pour que s’accomplisse l’Écriture :
Aucun de ses os ne sera brisé.
Un autre passage de l’Écriture dit encore :
Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé.

Après cela, Joseph d’Arimathie,
qui était disciple de Jésus,
mais en secret par crainte des Juifs,
demanda à Pilate de pouvoir enlever le corps de Jésus.
Et Pilate le permit.
Joseph vint donc enlever le corps de Jésus.
Nicodème – celui qui, au début, était venu trouver Jésus pendant
la nuit – vint lui aussi ;
il apportait un mélange de myrrhe et d’aloès
pesant environ cent livres.
Ils prirent donc le corps de Jésus,
qu’ils lièrent de linges,
en employant les aromates
selon la coutume juive d’ensevelir les morts.
À l’endroit où Jésus avait été crucifié, il y avait un jardin
et, dans ce jardin, un tombeau neuf
dans lequel on n’avait encore déposé personne.
À cause de la Préparation de la Pâque juive,
et comme ce tombeau était proche,
c’est là qu’ils déposèrent Jésus.