ECRIVAIN DE LANGUE ALLEMANDE, ERNST WIECHERT (1887-1950), LITTERATURE ALLEMANDE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, MISSA SINE NOMINE

Missa sine nomine de Ernst Wiechert

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Missa sine nomine

Ernst Wiechert

Paris, Calmann-Lévy, 1953. 360 pages.

 

Notes du traducteur

« Missa sine nomine est le titre original de ce roman. Il est inattendu sous la plume du protestant qu’était Wiechert. L’un de ses amis professeur Eduard Spranger, en a proposé une explication. Ce titre aurait été inspiré à Wiechert par la Missa sine nomine du vieux maître Tadei da Candra, qu’il entendit jouer à Zurich en mai 1950. Wiechert lui prêterait un sens symbolique ; de même que la messe célèbre de la transsubstantiation, ce roman messe célèbre la métamorphose de la haine en amour et de rancune en charité, qui opère dans l’âme d’un ancien « concentrationnaire ». Il dépeint ses efforts pour convertir en bien le mal latent chez les jeunes partians de ses bourreaux et dans leur descendance. La « messe sans nom » serait donc l’office de rénovation spirituelle proposé par Wiechert aux hommes de bonne volonté de son pays, bouleversés par la politique et par la guerre, lourde tâche qui ne saurait, selon lui, se réclamer d’aucun parti et d’aucun dogme »

Quatrième de couverture :
« Mais il semblait que, derrière le grand incendie du ciel, il vit quelque chose : il voyait ce qui chaque soir s’était révélé à lui plus nettement Peut-être pouvait-on appeler cela l’éternité de la vie. » Ce grand ciel embrasé qui sert de toile de fond à Missa sine nomme, c’est l’Allemagne vaincue de 1945, l’Allemagne « année zéro » qui survit dans les décombres. Dans un château dont il a hérité mais qui est occupé par les Américains, Amédée von Liljecrona retrouve ses deux frères qui ont fui la Prusse orientale occupée parles Russes. Il a passé les quatre dernières années de la guerre dans un camp de concentration « Je ne suis plus un chrétien, je suis un fauve. J’ai été dans la fosse aux bêtes, il ne faut plus me parler. » Missa sine nomine est le récit d’un retour parmi les hommes. Toute la profondeur et la beauté de ce livre naissent de l’impossibilité d’un retour progressif. Il faudra pour vivre à nouveau une véritable conversion à la vie. Une offrande sans nom.

 

Analyse

Ernst Wiechert a conquis, auprès du public français, une place de premier plan. Dans Missa sine nomine  (qui est comme le dernier volet d’un tryptique dont les Les Enfants Jéromine représenteraient en quelque  sorte, les deux premiers), il dépeint le bouleversement radical que le nazisme et deux guerres mondiales ont apporté dans ces régions de Prusse Orientale dont les mœurs étaient demeurées jusqu’alors quasi patriarcales

Les deux principales figures de ces œuvres : Jons Jéromine dans Les Enfants Jéromine, Amédée de Liljecrona dans Missa sine nomine, ont entre elles un lien étroit : elles expriment l’idéal de justice et de paix, en face de la violence et de la haine.

Le baron Amédée de Liljecrona a passé quatre ans dans un camp nazi ; il a appris que l’homme n’a pas de pire ennemi que l’homme. Libéré par la victoire des Alliés, il retrouve dans un château du centre de l’Allemagne ses deux frères et tout un groupe de paysans que les bombardements, l’avance russe et l’occupation ont chassés, à jamais peut-être, du domaine sur lequel, aux confins orientaux du pays, leur famille a vécu pendant des siècles.

Humilié, plein de haine contre ses bourreaux, de mépris pour les autres, Amédée fuit d’abord tout le commerce de ses semblables et vit à l’écart dans la bergerie du château occupé  par les Américains.

Peu à peu, cependant, au contact de la nature, au spectacle des malheurs qui se sont abattus sur tous les hommes, bons et méchants, vainqueurs et vaincus, entrainé par l’exemple de cœurs simples comme celui du pasteur Wittkopf ou du vieux cocher Christophe, l’âme d’Amédée s’ouvre de nouveau à la pitié, à la compréhension, à l’amour. De renoncement en renoncement, une longue et pathétique ascension le conduira à la sérénité. Par son seul ascendant spirituel, il exercera sur le petit monde qui l’entoure – symbole d’une génération déchirée – une bienfaisante influence ; et c’est sur une note d’espoir que le roman s’achèvera ; aussi longtemps qu’au cœur de quelques uns brûlera la petite flamme de l’amour, l’humanité ne sera pas irrémédiablement perdue.

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L’auteur Ernst Wiechert

ErnstWiechert

Ernst Wiechert est né en 1887 en Prusse Orientale d’une famille de forestiers. Quand il eut 11 ans, on l’envoya au lycée de Koenigsberg où il fit de brillantes études. En 1905, il obtint son diplôme de fin d’études secondaires et passa un an comme précepteur dans la famille d’un baron balte. Puis il poursuit ses études à l’Université de Koenigsberg et suivit des cours de sciences naturelles, d’anglais, de géographie, de philosophie et de langue allemande. Nommé professeur à Koenigsberg en 1911, il resta dans l’enseignement jusqu’en 1933.

En 1913, il publiait son premier livre. Mobilisé pendant la première guerre mondiale,il continua à écrire, publiant jusqu’en 1933 de nombreuses œuvres dont les plus importantes sont :

La Forêt (1922

Le loup des morts (1924)

André Nyland, serviteur de Dieu (1925)

La servante du passeur (1932)

Le revenant (1934)

la forêt des morts (1946)

Des forêts et des hommes 

Les enfants Jéronime.

En 1933 il quittait l’enseignement et Berlin où il habitait depuis trois ans, pour s’installer dans le sud bavarois et s’y consacrer pleinement à la poésie et aux lettres. Les évènements ne devaient pas lui permettre de réaliser ce projet.

A l’arrivée de Hitler au pouvoir, contrairement à ce que firent tous les intellectuels allemands restés en Allemagne, il ne se déclara pas pour Hitler, gardant une attitude réservée. Après l’Anschluss, ayant tenu aux étudiants de Munich un discours sur l’esprit de conquête et d’oppression, il fut envoyé dans un camp de concentration. Il fut libéré quelques mois plus tard, mais on lui imposa le silence en lui interdisant toute publication.

Après la guerre, malgré ses succès littéraires, il se sentit isolé en Allemagne et chercha refuge en Suisse. C’est alors qu’il écrivit Les enfants Jéromine. Il venait d’achever Missa sine nomine quand il mourut.

François Bayrou, qui parle ici des Enfants Jéromine 
« Le roman qui a accompagné toute ma vie, personne ne le connaît (Rires.) C’est un roman de minoritaire, dira-t-on. Le roman qui a accompagné toute ma vie est un roman allemand. Je regrette de ne pas parler allemand, ne serait-ce que pour pouvoir lire ce roman dans le texte. C’est un écrivain tout à fait extraordinaire qui s’appelle ErnstWiechert. Le plus grand roman de Wiechert –il y en a beaucoup de formidables- s’appelle Les enfants Jéromine (…)  Les enfants Jéromine, un roman magnifique et profond. C’est la forêt. Ce sont des paysans. Des forestiers. Des charbonniers. C’est sur ce monde-là, à la fois la vie d’un jeune garçon qui, fils de pauvres, va devenir médecin pour sauver les siens, et en même temps, sur cette vie individuelle, vient se superposer le choc de l’arrivée du nazisme. C’est un magnifique roman. Je ne sais pas qui, parmi ceux qui m’écouteront, trouveront ce livre. Il est dans la collection Livre de Poche. Je me bats pour qu’on le réédite. Epuisé souvent, on peut encore le trouver parce que je plaide beaucoup pour ce beau, simple et magnifique roman. Les Enfants Jéromine. Publicité gratuite. »

« … Et parfois, il feuillette les partitions que ses frères ont sauvées en même temps que les instruments de musique. Il suit le défilé des signes noirs et entend les sons qui furent jadis.
C’est une des grandes énigmes de la vie, qu’un signe noir ait le sens d’un son et que ce son , lié à d’autres, ait le sens d’un état de l’âme, d’une tristesse ou d’un éclair du regard.
Une grande énigme, que la vibration d’une corde soit aussi la vibration de l’âme et que le frémissement de la corde ne soit cependant rien de plus qu’une loi du nombre, exprimable par une formule, alors que la de l’âme ne s’exprime que par un sourire sur les lèvres ou une larme au bord des paupières…
 » Missa sine Nomine (extrait)

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