KARINE TUIL, LES CHOSES HUMAINES, LITTERATURE, LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, ROMAN, ROMANS, ROMANS FRANÇAIS

Les choses humaines de Karine Tuil

Les choses humaines

Karine Tuil

Paris, Gallimard, 2019.

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Quatrième de couverture

Les Farel forment un couple de pouvoir. Jean est un célèbre journaliste politique français ; son épouse Claire est connue pour ses engagements féministes. Ensemble, ils ont un fils, étudiant dans une prestigieuse université américaine. Tout semble leur réussir. Mais une accusation de viol va faire vaciller cette parfaite construction sociale. Le sexe et la tentation du saccage, le sexe et son impulsion sauvage sont au cœur de ce roman puissant dans lequel Karine Tuil interroge le monde contemporain, démonte la mécanique impitoyable de la machine judiciaire et nous confronte à nos propres peurs. Car qui est à l’abri de se retrouver un jour pris dans cet engrenage ?

Biographie de l’auteur

Karine Tuil est l’auteure de L’invention de nos vies et de L’insouciance, traduits en plusieurs langues. Les choses humaines est son onzième roman.

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Fiche de l’Observatoire Foi et culture (OFC) du mercredi 29 janvier 2020 sur l’ouvrage :  » Les choses humaines » de Karine Tuil.

Le jeudi 14 novembre 2019, à l’hôtel de ville de Rennes, le 32e prix Goncourt des lycéens a été attribué à Karine Tuil pour son roman Les Choses humaines. C’est un roman difficile parce qu’il aborde la question de la maltraitance faite aux femmes, de l’agression sexuelle et du viol. Le jury a aimé ce livre par la force et la finesse de son écriture. Le thème d’actualité est abordé de façon originale ainsi que la réflexion profonde sur la complexité des choses humaines. Le titre est, à ce sujet, très bien choisi.

La page 244 résume le propos du roman. Claire, la mère d’Alexandre accusé du viol d’une jeune fille appelée Mila, exprime ce qu’elle ressent au moment où le procès va avoir lieu : « Quelques semaines avant le début de l’audience, Claire avait assisté à des procès d’assises pour se préparer à ce qui les attendait. Après avoir vu quatre ou cinq procès, elle avait la conviction que l’on pouvait déterminer l’état d’une société au fonctionnement de ses tribunaux et aux affaires qui s’y plaidaient : la justice révélait la fragilité des trajectoires, les fractures sociales, les échecs politiques – tout ce que l’État cherchait à occulter au nom d’une certaine cohésion nationale ; peut-être aussi pour ne pas être confronté à ses insuffisances. Les itinéraires des victimes comme des accusés étaient le plus souvent des récits pleins d’épouvante, matière éruptive et contagieuse, où chaque détail narratif vous renvoyait à la fragilité des choses ; des existences tranquilles avaient soudain basculé dans l’horreur, et pendant plusieurs jours, jurés, auxiliaires de justice et juges essayaient de comprendre ce qui s’était joué, à un moment donné, dans la vie d’un être. »

Le basculement dans l’horreur ? C’est ce que raconte ce roman. Les Farel forment un couple préoccupé de notoriété et de pouvoir. Jean est un célèbre journaliste politique français ; son épouse Claire est connue pour ses écrits féministes. Leur fils, Alexandre, est étudiant dans une prestigieuse université américaine. Tout semble réussir dans cette famille jusqu’au jour où une accusation de viol va faire écrouler ce parfait édifice social.

La première phrase du roman, l’incipit, annonce le chaos qui va se produire : « La déflagration extrême, la combustion définitive, c’était le sexe, rien d’autre – fin de la mystification » (p. 15). Ce roman éclaire en effet sur ce que produit une sexualité mal régulée. La domination sur l’autre peut provoquer d’importantes catastrophes. Le sexe et son impulsion sauvage saccagent les relations familiales, la vie personnelle et sociale. Karine Tuil interroge alors le monde contemporain : « Un chagrin d’amour pouvait-il être considéré comme la plus grande épreuve d’une vie ? Tout amour était-il une illusion ? L’amour rendait-il heureux ? Était-il raisonnable d’aimer ? L’amour était-il un jeu de hasard ? Qui aimait-on dans l’amour ? Pouvait-on vivre sans amour ? Comment se remettre rapidement d’une rupture amoureuse ? » (p. 71).

C’est un roman magistralement construit ! Les quatre premiers chapitres décrivent les quatre principaux personnages. Ils font entrer dans la psychologie des personnages. Ils dévoilent peu à peu leurs failles éventuelles. Un autre intérêt du livre est de démonter la mécanique impitoyable de la machine judiciaire. C’est cependant l’aspect le plus pénible de la lecture : les interrogatoires des enquêteurs sont exprimés avec des mots réalistes, dérangeants et choquants. La question du consentement dans la relation sexuelle est abordée. Mila, la jeune fille qui a été agressée a-t-elle accepté cette relation ? Ce qui s’est passé entre Alexandre et elle, est-il la conséquence d’une soirée entre étudiants où l’on a consommé de l’alcool et des drogues ? L’actualité est aussi évoquée : les agressions sexuelles du 12 janvier 2016 à Cologne ; l’affaire Weinstein…

Le lecteur ne peut qu’être profondément questionné sur son positionnement face à l’affaire. Par exemple, les hommes sont-ils violents par nature ou à cause de la violence sociale ? Que produit une éducation obnubilée par la performance, l’excellence. Alexandre semble en effet prisonnier de la situation professionnelle de son père. Au passage sont soulignés également les dégâts que peuvent provoquer les prises de paroles sur les réseaux sociaux.

Ce roman devrait permettre des échanges avec des jeunes au sujet des abus sexuels. Comment respecter le corps de l’autre ? Comment faire comprendre qu’un désir ne s’impose pas par la force (p. 246) ? Comment prendre en compte le retentissement typique des suites que l’on peut observer chez les victimes de viol (p. 243). Le roman fait découvrir la complexité de la société française, la décrit, la décrypte, la décortique, oblige à réfléchir, mais sans jamais tomber dans la caricature ou la leçon de morale. Tout au long du livre, le lecteur se demande s’il y a vraiment eu viol. Le verdict arrive enfin : Alexandre sera condamné à cinq ans de prison avec sursis (p. 330).

Karine Tuil s’est expliquée sur son travail d’écriture : « J’écris pour comprendre ce qui me dérange, me choque. L’inspiration, cette nécessité impérieuse, naît de la discipline et du travail. Le romancier est un observateur et un témoin de son époque et le roman l’espace où l’on peut tout dire, sans tabou. » Karine Tuil donne peu de place à une vision optimiste de l’être humain. Les dernières phrases du livre laissent le lecteur sur un sentiment de fatalisme et de cynisme : « C’était dans l’ordre des choses. On naissait, on mourait ; entre les deux, avec un peu de chance, on aimait, on était aimé, cela ne durait pas, tôt ou tard, on finissait par être remplacé. Il n’y avait pas à se révolter, c’était le cours invariable des choses humaines » (p. 342).

 

Fiche de l’Observatoire Foi et culture (OFC) du mercredi 29 janvier 2020 sur l’ouvrage :  » Les choses humaines » de Karine Tuil.

+ Hubert Herbreteau

 

https://eglise.catholique.fr/sengager-dans-la-societe/culture/492221-karine-tuil-choses-humaines/

 

 

ALAIN-FOURNER (1886-1914), LE GRAND MEAULNES, LITTERATURE, LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, ROMAN, ROMANS FRANÇAIS

Le Grand Maulnes d’Alain-Fournier

Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier

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Le Grand Meaulnes

d’Alain-Fournier

Édition établie par Philippe Berthier,

Paris, La Pléiade, 640 p.

 

Le Grand Meaulnes est un roman d’Alain-Fournier publié en 1913 chez Émile-Paul Frères. Il avait été auparavant publié en feuilleton dans la NRF de juillet à octobre 1913.

 

Résumé

 

Première partie

Le narrateur, François Seurel, raconte l’histoire d’Augustin Meaulnes, un de ses anciens camarades de classe qui est devenu son ami.

François, 15 ans, et Augustin, 17 ans, sont tous les deux élèves au cours supérieur2 de Sainte-Agathe, un petit village du Haut-Berry inspiré d’Épineuil-le-Fleuriel, et, comme lui, situé par l’auteur dans le Cher, près de Vierzon. Lors d’une escapade, Augustin Meaulnes arrive par hasard dans un domaine mystérieux où se déroule une fête étrange, poétique et pleine d’enfants. Le château est bruissant de jeux, de danses et de mascarades, et plein d’enfants qui semblent y faire la loi. Meaulnes apprend que cette fête est donnée à l’occasion des noces de Frantz de Galais. Parmi les festivités, des promenades en barque sur un lac sont offertes aux convives ; Meaulnes y rencontre une jeune fille, Yvonne de Galais, la sœur de Frantz. Il en tombe instantanément amoureux, mais ne fait que la croiser plusieurs fois et n’a plus l’occasion de la revoir. Quant au mariage attendu, il n’a finalement pas lieu car la fiancée de Frantz, Valentine Blondeau, a disparu, refusant de devenir sa femme. Les membres de la fête se dispersent et Frantz, désespéré, disparaît en laissant à sa sœur un mot d’adieu.

 

Deuxième partie

Revenu à sa vie d’étude, Meaulnes n’a plus qu’une idée en tête : retrouver le domaine mystérieux et la jeune fille dont il est tombé amoureux. Ses recherches restent infructueuses, jusqu’au jour où les deux garçons se lient d’amitié avec un jeune bohémien. Celui-ci complète le plan du chemin que Meaulnes tentait vainement de reconstituer, leur confie l’adresse d’Yvonne de Galais à Paris et leur fait jurer de répondre à son appel quand il aura besoin d’eux. Puis, il disparait après leur avoir dévoilé sa véritable identité : Frantz de Galais.

Meaulnes décide alors de partir étudier à Paris, et tente à nouveau de retrouver Yvonne, sans succès. Les mois passent, et François n’a plus de nouvelle de son ami.

 

Troisième partie

C’est par hasard que François, bientôt instituteur, retrouve la piste d’Yvonne de Galais. Dès qu’il est sûr de son fait, il part annoncer la nouvelle à son ami Meaulnes, qui lui confie son désespoir et fait allusion à une grave faute commise. Il apprend entre temps le sort de Valentine, la fiancée en fuite, recueillie par la tante de François, puis montée à Paris pour exercer son métier de couturière.

Meaulnes demande Yvonne en mariage, et la jeune fille accepte. Mais Frantz vient rappeler aux deux jeunes gens leur promesse : lui venir en aide, alors qu’il cherche vainement sa fiancée Valentine. François tente d’obtenir de lui un sursis d’un an, mais le lendemain du mariage, Meaulnes disparaît sans laisser de nouvelles. François décide de venir en aide à Yvonne, devenue une amie proche, dont il devient peu à peu le confident. Quelques mois passent, et Meaulnes ne donne toujours pas de nouvelles. Un jour, Yvonne apprend à François qu’elle est enceinte de Meaulnes. François décide donc de s’occuper d’elle en attendant le retour de son mari. L’accouchement d’Yvonne se passe très mal : la jeune femme meurt d’une embolie pulmonaire après avoir donné naissance à une petite fille, et le père d’Yvonne expire quelques mois plus tard. François devient légataire universel de la famille jusqu’au retour de Meaulnes et s’occupe de la fille de son ami. Il découvre alors les carnets de Meaulnes, dans lesquels ce dernier explique qu’il a rencontré Valentine pendant son séjour à Paris, et qu’il a eu une brève relation avec elle, lui promettant le mariage et la convaincant d’abandonner son métier. Mais quand les jeunes gens ont découvert qu’ils connaissaient tous les deux Frantz, ils se sont séparés, horrifiés. Rongé par le remords, et décidé à tenir sa promesse en réunissant Frantz et sa fiancée disparue, Meaulnes annonce, dans son carnet, son départ après son mariage avec Yvonne, afin de réaliser ce projet. Un an plus tard, Meaulnes ramène Frantz et Valentine mariés, mais en revenant chez lui, il apprend la nouvelle de la mort de son épouse par son ami. François lui présente sa fille et regarde leurs premiers échanges, imaginant qu’Augustin va repartir avec sa petite fille « pour de nouvelles aventures ».

 

Personnages

Personnages principaux

Augustin Meaulnes : adolescent de 17 ans, grand et mystérieux. Aimant l’aventure et admiré par ses camarades de classe, il les emmène dans les rues du bourg après les cours.

François Seurel : adolescent de 15 ans, calme et posé, il est le narrateur du roman. Il est le seul ami de Meaulnes. Ses deux parents sont instituteurs dans l’école où il étudie. Moins téméraire, il accompagne pourtant Meaulnes dans sa quête du domaine perdu.

Yvonne de Galais : la belle du domaine perdu, deviendra l’épouse d’Augustin et la mère de leur fille.

  1. de Galais: le vieux père d’Yvonne et Frantz de Galais, est ruiné après l’échec du mariage de son fils.

Frantz de Galais: le prétendant de Valentine Blondeau. Selon Yvonne de Galais, sa sœur, il est casse-cou et insouciant.

Valentine Blondeau : la fiancée perdue, puis l’épouse de Frantz à la fin du roman.

 Personnages secondaires

La mère de Meaulnes : elle amène son fils Augustin à l’école de Sainte-Agathe et le présente aux instituteurs au début du roman.

Monsieur Seurel : père de François, il est instituteur de l’école de Sainte-Agathe. Il dirige le Cours Supérieur et le certificat d’études de l’école.

Millie : elle est la mère de François, femme de Monsieur Seurel et institutrice. Elle dirige la petite classe de l’école de Sainte-Agathe.

La tante Moinel : une vieille dame qui aidera François à retrouver Valentine Blondeau.

Ganache : un jeune bohémien de 15 ans, ami de Frantz de Galais.

Florentin : l’oncle de François. Son commerce est le lieu des retrouvailles entre François Seurel et Yvonne de Galais. Augustin Meaulnes arrivera par la suite pour y retrouver son amante.

 

Lieux de l’action

Alain-Fournier situe l’action de son roman en Sologne, sa région natale. Il s’est inspiré du village d’Épineuil-le-Fleuriel à l’extrémité sud-est du Cher où l’on retrouve tous les lieux du cours supérieur de « Sainte Agathe ».

Le pays perdu et le domaine des Sablonnières se trouveraient probablement entre le Vieux-Nançay et La Chapelle-d’Angillon, lieu de naissance d’Alain-Fournier, où, à la sortie nord du village, un hameau porte le nom des Sablonnières.

 

Postérité

Alain-Fournier étant mort pour la France en 1914, ses héritiers ont bénéficié des prorogations de guerre et le roman n’est entré dans le domaine public qu’en septembre 2009.

Distinctions

Le Grand Meaulnes est classé à la 9e place des 100 meilleurs livres du XXe siècle

 

Suite

Guillaume Orgel a écrit une suite au Grand Meaulnes, intitulée La Nuit de Sainte-Agathe, publiée en 1988 au Cherche midi

 

Le Grand Meaulnes dans la musique

Les chansons

Dans Le Surveillant Général, Michel Sardou chante, sur une musique de Jacques Revaux :

En ce temps-là,
je lisais Le Grand Meaulnes
et après les lumières,
je me faisais plaisir,
je me faisais dormir.
Je m’inventais un monde
rempli de femmes aux cheveux roux ;
j’ai dit de femmes, pas de jeunes filles.

 

Je vous ai bien eus du même Sardou commence par :

Je sortais tout droit du Grand Meaulnes avec mes airs d’adolescent…

 

Dans La mère à Titi, Renaud chante :

Sur la télé qui trône
Un jour j’ai vu un livre
J’ crois qu’ c’était Le Grand Meaulnes
Près d’ la marmite en cuivre.

Dans Les valses de Vienne, François Feldman chante :

Et nos chagrins de môme
Dans les pages du Grand Meaulnes

 

Dans L’École, Marcel Amont se souvient de l’école de son enfance :

Ce n’était pas celle du Grand Meaulnes
Mais c’était mon école.

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Le Grand Meaulnes, histoire d’un malentendu

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En accédant à La Pléiade, l’œuvre d’Alain-Fournier retrouve des couleurs en s’ouvrant à une relecture tonique, menée par Philippe Berthier, qui lui restitue sa complexité sentimentale et romanesque.

« Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189… » Cet incipit, première phrase d’un roman, est entré dans la grande histoire de la littérature. Ses lecteurs le découvrent en novembre 1913 sous la couverture des Éditions Émile-Paul Frères. Son jeune auteur, qui se fait appeler Alain-Fournier, n’a que 27 ans. Le 3 décembre, Le Grand Meaulnes rate de peu le prix Goncourt.

Neuf mois plus tard, le 22 septembre 1914, le lieutenant Henri Alban Fournier est tué dans la région des éparges, non loin de Verdun. Deux semaines après son ami Charles Péguy. Est-ce à cause de ce destin tragique, propre à cette « génération perdue », que Le Grand Meaulnes, unique roman d’un auteur mort à la guerre, devint le livre fétiche du romantisme de l’absolu ? Le genre d’ouvrage que l’on découvre dans les greniers ou les armoires de famille, entre les pages duquel jaunissent lettres d’amour oubliées, serments défaits, reliques de passions éteintes.

Il fut longtemps le vade-mecum des adolescences rêveuses et tourmentées nimbées du parfum évanescent d’un idéal féminin insaisissable, donc obsédant. Et quand, enfin, Augustin Meaulnes, cette âme perdue, touche son bonheur introuvable, il s’acharne à le détruire en poursuivant de nouvelles chimères, au nom d’une promesse lâchée une nuit de feu.

Que sa destinée soit scellée pendant une fête onirique et hivernale, enchantée par l’apparition de l’inaccessible Yvonne de Galais, rendue désastreuse par la démence de Franz de Galais, fiancé privé de sa promise, le jour de ses noces où errent des figurants costumés, renforce l’aura de ce roman tragique, puissant mélodrame qui fit chavirer les cœurs et tirer les mouchoirs. Mais, en dépit ou à cause de son succès (quatre millions d’exemplaires, l’un des livres les plus lus dans le monde), il finit rangé parmi les vieilleries d’une France disparue, lointaine et enjolivée, des préaux et des hussards noirs de la République. Son entrée dans La Pléiade, bardé d’un appareil critique, ouvre la voie à une relecture que conduit avec énergie Philippe Berthier, soucieux de lui restituer sa modernité et sa complexité.

Alain-Fournier aura été victime à la fois de l’évolution des sensibilités et d’une récupération abusive

Dans une préface vivifiante et argumentée, il tord le cou aux idées reçues sur ce roman de formation, maintenant réduit à « une bagatelle puérile ». Il s’en prend à Isabelle Rivière, « autoproclamée vestale du culte fraternel », coupable d’avoir affadi et dénaturé Le Grand Meaulnes, le rivant à une quête religieuse exclusive, provoquant un durable et fâcheux malentendu, en occultant ce que comporte de sourd et de sauvage cette œuvre polyphonique. Alain-Fournier aura été victime à la fois de l’évolution des sensibilités et d’une récupération abusive, menée par sa sœur, Isabelle, mariée à Jacques Rivière, son meilleur ami, destinataire de la riche et abondante correspondance avec le futur romancier encore incertain qui révèlent les pilotis du Grand Meaulnes.

Sur le style réputé trop simple d’Alain-Fournier, Philippe Berthier soutient que « l’ingénuité formelle du Grand Meaulnes est un trompe-l’œil très réussi, puisque la plupart des lecteurs ne soupçonnent pas ce qu’il a fallu d’élagage sans concessions et de sévère contrôle de soi pour donner cette impression d’évidence ». Le maître d’œuvre de cette réédition revient sur les épisodes de la passion contrariée que voua Henri Fournier à Yvonne de Quièvrecourt, croisée un 1er mai à Paris, qu’il poursuivit de son assiduité insatisfaite, modèle transparent du personnage d’Yvonne de Galais.

Philippe Berthier ausculte aussi le mouvement interne de ce roman envoûtant, flagrante dialectique du dedans et du dehors, qu’accentue la position sédentaire du narrateur. Gardien des secrets, figé dans son école de Sologne, François Seurel demeure l’observateur mélancolique des errements d’Augustin Meaulnes, « semeur d’inquiétude » et « professeur de désir », admiratif et fasciné, impuissant à le retenir. Et l’on voudrait que Le Grand Meaulnes ne fût qu’une bluette désuète ? Allons donc…

https://www.la-croix.com/Culture/Livres-et-idees/Le-Grand-Meaulnes-histoire-dun-malentendu-2020-04-08-1201088498

 

Un grand roman de l’adolescence

Alain-Fournier a publié son unique roman, Le Grand Meaulnes, empreint de rêve et de poésie à 26 ans. Avant d’être rattrapé par la guerre et de mourir au front en 1914.

De toutes les périodes de la vie, l’adolescence est sans doute l’une des plus propices à la lecture. C’est le temps des découvertes et des émois, des rêveries et, souvent, des envies d’ailleurs. Les romans, surtout quand ils sont bons, savent mettre ces ingrédients à portée de main. Quand l’identification et la fantaisie sont de la partie, alors c’est tout l’esprit qui vagabonde.

Le jeune lecteur du Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, l’une des plus belles évocations de cet âge de transition, est ainsi transporté. Il y a l’amitié, l’amour, bien sûr, mais aussi la poésie et le merveilleux, avec cette fête dont on ne sait d’abord si elle a bien eu lieu, ou si elle a été rêvée. L’identification du jeune lecteur avec le narrateur, 15 ans, est d’autant plus aisée qu’Alain-Fournier, né en 1886, n’était lui-même guère plus âgé quand il a songé à son roman.

Critiques élogieuses

Pour raconter les émois de François, également fils d’instituteurs, l’auteur plonge dans ses souvenirs encore frais. Né dans le Cher, à La Chapelle-d’Angillon, il passe une partie de son enfance dans le sud du département, à Épineuil-le-Fleuriel, village qui sera le décor de son roman, sous le nom de Sainte-Agathe. Une commune voisine, Meaulne, fournira le nom du nouveau compagnon qui prend place dans la classe, et aussitôt chamboule l’univers monotone de François. « L’arrivée d’Augustin Meaulnes fut pour moi le commencement d’une vie nouvelle », écrit le narrateur.

Le charme de ce roman, dont la sortie en 1913 est accueillie par une presse très élogieuse, réside dans celui que les élèves appellent bientôt « le Grand Meaulnes » et qui ne va pas tarder à les fasciner. C’est lui qui est entouré de cette aura de merveilleux et de rêve, auquel le jeune auteur était très attaché. « Mon idéal serait d’arriver à ce que ce trésor merveilleusement riche de vies accumulées qu’est ma simple vie, si jeune soit-elle, se produise au grand jour sous cette forme de rêves qui se promènent, écrivait-il à un ami, en 1905, cinq ans avant d’entamer l’écriture du Grand Meaulnes. J’emploie ce mot, rêve, parce qu’il est commode. J’entends par rêve vision du passé, espoirs, une rêverie d’autrefois revenue, qui rencontre une vision qui s’en va, un souvenir d’après-midi qui rencontre la blancheur d’une ombrelle et la fraîcheur d’une autre pensée. »

 

Un jeune poète

C’est d’ailleurs d’abord par des poèmes qu’Henri Fournier – son vrai nom – avait manifesté, dès l’été 1904, son désir d’écrire. Quelques-uns de ces premiers écrits – vers et proses – seront d’ailleurs publiés de son vivant, dans diverses revues. Mais pour vivre, il se tournera vers la presse, non sans avoir un temps été tenté par la marine et le grand large. Après son service militaire, de 1907 à 1909, il commence à travailler en 1910 au Paris-Journal, où il est chroniqueur.

C’est à cette époque qu’il fréquente les milieux artistiques et intellectuels, se liant notamment d’une amitié solide à Charles Péguy, et s’attaque à l’écriture de son premier roman. En 1913, le public comme la presse sont au rendez-vous, même si le prix Goncourt échappe au Grand Meaulnes. Mais il n’a que 27 ans, et toute une vie de romancier devant lui.

 

Destin tragique

Sans perdre de temps, il écrit les premières lignes d’un second roman, Colombe Blanchet. Qui ne sera jamais achevé. Car le destin tragique de l’Europe s’impose à lui. La guerre, déjà menaçante, fait tonner ses premiers canons. Lieutenant de réserve, il est immédiatement mobilisé et rejoint le front de Lorraine comme lieutenant d’infanterie, le 23 août. Un mois plus tard, quelques semaines après Charles Péguy, également mort au champ d’honneur, il est porté disparu, au cours d’un combat meurtrier pour sa compagnie, dans le bois de Saint-Remy, sur la crête des Hauts-de-Meuse.

Ses restes ne seront découverts qu’en mai 1991, dans une fosse commune où les Allemands l’avaient enterré avec vingt de ses compagnons d’armes. « Mélancolique destinée, analogue à son œuvre, qui est courte et jolie, toute frissonnante de rêve, où le rêve est blessé, où le sourire même a quelque chose de triste, un air d’incrédulité », écrivait joliment la Revue des Deux Mondes dix ans après sa mort, alors que paraissait Miracles, recueil de poèmes et de contes d’Alain-Fournier.

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Alain-Fournier en quelques dates

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3 octobre 1886. Naissance à La Chapelle-d’Angillon (Cher) d’Henri-Alban Fournier.

  1. Songeant à devenir marin, il rentre en seconde au lycée de Brest, pour préparer l’école navale. Mais il y renonce au bout d’un an et passe son baccalauréat à Bourges.
  2. Chroniqueur littéraire àParis-Journal. C’est à cette époque qu’il publie ses premiers poèmes, essais et contes.
  3. Parution du Grand Meaulnes.Il entreprend l’année suivante l’écriture d’un second roman, inachevé en raison de la guerre.

22 septembre 1914. Mobilisé le 2 août, il meurt au combat quelques semaines plus tard lors d’un affrontement dans la Meuse, près de Verdun.

 

https://www.la-croix.com/Culture/Livres-et-idees/Un-grand-roman-adolescence-2016-07-29-1200779002

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A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU, ECRIVAIN FRANÇAIS, LITTERATURE, LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, MARCEL PROUST (1871-1922), ROMAN, ROMANS, ROMANS FRANÇAIS

A la recherche du Temps perdu de Marcel Proust

À la recherche du temps perdu

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À la recherche du temps perdu, couramment évoqué plus simplement sous le titre La Recherche, est un roman de Marcel Proust, écrit de 1906 à 1922 et publié de 1913 à 1927 en sept tomes, dont les trois derniers parurent après la mort de l’auteur. Plutôt que le récit d’une séquence déterminée d’événements, cette œuvre s’intéresse non pas aux souvenirs du narrateur mais à une réflexion psychologique sur la littérature, sur la mémoire et sur le temps. Cependant, comme le souligne Jean-Yves Tadié dans Proust et le roman, tous ces éléments épars se découvrent reliés les uns aux autres quand, à travers toutes ses expériences négatives ou positives, le narrateur (qui est aussi le héros du roman), découvre le sens de la vie dans l’art et la littérature au dernier tome.

À la recherche du temps perdu est parfois considéré comme l’un des meilleurs livres de tous les temps.

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Le roman est publié en sept tomes :

Du côté de chez Swann (à compte d’auteur chez Grasset en 1913, puis dans une version modifiée chez Gallimard en 1919 ;

 À l’ombre des jeunes filles en fleurs (1919, chez Gallimard ; reçoit le prix Goncourt la même année)

Le Côté de Guermantes (en deux volumes, chez Gallimard, 1920-1921)

Sodome et Gomorrhe I et II (chez Gallimard, 1921-1922)

La Prisonnière (posth. 1923)

Albertine disparue (posth. 1925 ; titre original : La Fugitive)

Le Temps retrouvé (posth. 1927)

En considérant ce découpage, son écriture et sa publication se sont faites parallèlement, et la conception même que Proust avait de son roman a évolué au cours de ce processus.

Alors que le premier tome est publié à compte d’auteur chez Grasset en 1913 grâce à René Blum (Proust en conserve la propriété littéraire), la guerre interrompt la publication du deuxième tome et permet à Proust de remodeler son œuvre, cette dernière prenant de l’ampleur au fil des nuits de travail qui l’épuisent. L’auteur retravaille sans cesse ses dactylographies autant que ses brouillons et ses manuscrits, et souhaite mettre fin à sa collaboration avec l’éditeur3La Nouvelle Revue française, dirigée par Gaston Gallimard, est en pleine bataille éditoriale avec Grasset depuis 1914 mais a commis l’erreur de refuser en 1913 de publier Du côté de chez Swann par l’entremise d’André Gide, figure dominante du comité éditorial de la NRF qui juge que c’est un livre de snob dédié à Gaston Calmette, directeur du Figaro. La NRF qui se prétend le fleuron du renouveau des lettres françaises aggrave son cas le 1er janvier 1914 lorsqu’un de ses fondateurs Henri Ghéon juge Du côté de chez Swann « une œuvre de loisir dans la plus pleine acception du terme ». Pourtant des écrivains de renom comme Lucien Daudet, Edith Wharton et Jean Cocteau ne tarissent pas d’éloges sur ce premier tome. André Gide reconnaît vite son erreur et supplie Proust de rejoindre la NRF qui a retrouvé des moyens d’imprimer, au contraire de Grasset Proust fait part à Grasset de son intention de le quitter en août 1916, et après un an de règlement du problème (question des indemnités, des compensations, solde des droits sur Swann), Gaston Gallimard lance la fabrication de deux volumes et rachète à son concurrent en octobre 1917 les quelque deux cents exemplaires de Swann qui n’ont pas été vendus : il les revêt d’une couverture NRF et d’un papillon de relais avant de les remettre en vente

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Du côté de chez Swann

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Combray (d’après le nom littéraire donné par Proust à son village d’enfance, Illiers, rebaptisé après sa mort Illiers-Combray) est un petit ensemble qui ouvre La Recherche du Temps Perdu. Le narrateur, adulte, songe aux différentes chambres où il a dormi au cours de sa vie, notamment celle de Combray, où il passait ses vacances lorsqu’il était enfant. Cette chambre se trouvait dans la maison de sa grand-tante : « La cousine de mon grand-père — ma grand-tante — chez qui nous habitions… »

Le narrateur se remémore à quel point l’heure du coucher était une torture pour lui ; cela signifiait qu’il allait passer une nuit entière loin de sa mère, ce qui l’angoissait au plus haut point : « …le moment où il faudrait me mettre au lit, loin de ma mère et de ma grand-mère, ma chambre à coucher redevenait le point fixe et douloureux de mes préoccupations. » Pendant longtemps, il ne se souvint que de cet épisode de ses séjours dans la maison de sa grand-tante. Et puis, un jour, sa mère lui proposa une tasse de thé et des madeleines, qu’il refusa dans un premier temps puis finit par accepter. C’est alors que, des années après son enfance, le thé et les miettes du gâteau firent remonter toute la partie de sa vie passée à Combray : « … et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. »

Cette partie de la vie du narrateur n’était pas seulement marquée par le drame du coucher. Elle fut l’occasion de s’éveiller aux sens (l’odeur des aubépines, la vue de la nature autour de Combray, lors de promenades familiales), à la lecture (les romans de Bergotte, auteur fictif qui d’ailleurs sera lui-même un personnage du roman) ; le narrateur se promène de part et d’autre de Combray avec sa famille : du côté de Méseglise, ou du côté de Guermantes si le temps le permet. Il adore sa mère et sa grand-mère, mais, plus globalement, sa famille apparaît comme un cocon dans lequel le narrateur enfant se sent heureux, protégé et choyé.

Un amour de Swann est une parenthèse dans la vie du narrateur. Il y relate la grande passion qu’a éprouvée Charles Swann (qu’on a rencontré dans la première partie comme voisin et ami de la famille) pour une cocotte, Odette de Crécy. Dans cette partie, on voit un Swann amoureux mais torturé par la jalousie et la méfiance vis-à-vis d’Odette. Les deux amants vivent chacun chez soi, et dès que Swann n’est plus avec son amie, il est rongé par l’inquiétude, se demande ce que fait Odette, si elle n’est pas en train de le tromper. Odette fréquente le salon des Verdurin, couple de riches bourgeois qui reçoivent tous les jours un cercle d’amis pour dîner, bavarder ou écouter de la musique. Dans un premier temps, Swann rejoint Odette dans ce milieu, mais au bout d’un moment, il a le malheur de ne plus plaire à madame Verdurin et se fait écarter des soirées organisées chez elle. Il a alors de moins en moins l’occasion de voir Odette et en souffre affreusement, puis peu à peu il se remet de sa peine et s’étonne : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, … pour une femme…qui n’était pas mon genre ! » Cette parenthèse n’est pas anecdotique. Elle prépare la partie de la Recherche dans laquelle le héros connaîtra des souffrances similaires à celles de Swann.

Noms de pays : le nom commence par une rêverie sur les chambres de Combray, et sur celle du grand hôtel de Balbec (ville imaginaire inspirée en partie à Proust par la ville de Cabourg). Adulte, le narrateur compare, différencie ces chambres. Il se souvient que, jeune, il rêvait sur les noms de différents lieux, tels Balbec, mais aussi Venise, Parme ou Florence. Il aurait alors aimé découvrir la réalité qui se cachait derrière ces noms, mais le docteur de la famille déconseilla tout projet de voyage à cause d’une vilaine fièvre que contracta le jeune narrateur. Il dut alors rester dans sa chambre parisienne (ses parents vivaient à deux pas des Champs-Élysées) et ne put s’octroyer que des promenades dans Paris avec sa nourrice Françoise. C’est là qu’il fit la connaissance de Gilberte Swann, qu’il avait déjà aperçue à Combray. Il se lia d’amitié avec elle et en tomba amoureux. Sa grande affaire fut à ce moment d’aller jouer avec elle et ses amies dans un jardin proche des Champs-Élysées. Il se débrouille pour croiser les parents de Gilberte dans Paris, et salue Odette Swann, devenue la femme de Swann, et la mère de Gilberte.

 

À l’ombre des jeunes filles en fleurs

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À l’ombre des jeunes filles en fleurs commence à Paris, et toute une partie intitulée Autour de Madame Swann marque l’entrée de notre héros dans la maison des parents de Gilberte Swann. Il s’y rend sur invitation de sa jeune amie, pour jouer ou goûter. Il est si épris qu’une fois rentré chez ses parents, il fait tout pour orienter les sujets de conversation sur le nom de Swann. Tout ce qui constitue l’univers des Swann lui semble magnifique : « …je ne savais ni le nom ni l’espèce des choses qui se trouvaient sous mes yeux, et comprenais seulement que quand elles approchaient les Swann, elles devaient être extraordinaires… » Il est heureux et fier de sortir dans Paris avec les Swann. C’est au cours d’un dîner chez eux qu’il rencontre l’écrivain Bergotte, dont il aime les livres depuis longtemps. Il est désappointé : le vrai Bergotte est à mille lieues de l’image qu’il s’était forgée de lui à la lecture de ses œuvres ! « Tout le Bergotte que j’avais lentement et délicatement élaboré… se trouvait d’un seul coup ne plus pouvoir être d’aucun usage… » Sa relation avec Gilberte évolue : ils se brouillent et le narrateur décide de ne plus la voir. Sa peine est intermittente. Peu à peu il parvient à se détacher d’elle, à ne plus ressentir que de l’indifférence à l’égard de Gilberte. Il reste néanmoins lié avec Odette Swann.

Deux ans après cette rupture, il part à Balbec avec sa grand-mère (dans la partie intitulée Noms de Pays : le Pays). Il est malheureux lors du départ pour cette station balnéaire, car il va se trouver éloigné de sa mère. Sa première impression de Balbec est la déception. La ville est très différente de ce qu’il avait imaginé. En outre, la perspective d’une première nuit dans un endroit inconnu l’effraie. Il se sent seul puis, jour après jour, il observe les autres personnes qui fréquentent l’hôtel. Sa grand-mère se rapproche d’une de ses vieilles amies, madame de Villeparisis. C’est le début de promenades dans la voiture de cette aristocrate. Au cours de l’une d’elles, le narrateur ressent une étrange impression en apercevant trois arbres, alors que la voiture se rapproche d’Hudimesnil. Il sent le bonheur l’envahir mais ne comprend pas pourquoi. Il sent qu’il devrait demander qu’on arrête la voiture pour aller contempler de près ces arbres mais par paresse, il y renonce. Madame de Villeparisis lui présente son neveu, Saint-Loup, avec lequel le héros se lie d’amitié. Il retrouve Albert Bloch, un ami d’enfance, qu’il présente à Saint-Loup. Il rencontre enfin le baron de Charlus (un Guermantes, comme madame de Villeparisis et bien d’autres personnages de l’œuvre de Proust). Le héros est surpris par le comportement étrange du baron : celui-ci commence par dévisager intensément notre héros, puis une fois qu’il a fait connaissance avec lui, il se montre incroyablement lunatique. Petit à petit, le narrateur élargit le cercle de ses connaissances : Albertine Simonet et ses amies deviennent ses amies et au début, il se sent attiré par plusieurs de ces jeunes filles. Il finit par tomber amoureux d’Albertine. Le mauvais temps arrive, la saison se termine et l’hôtel se vide.

 

Le Côté de Guermantes

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Le Côté de Guermantes : Ce volet est divisé en deux parties, dont les événements se déroulent essentiellement à Paris : les parents du narrateur y changent de logement et vivent désormais dans une partie de l’hôtel des Guermantes. Leur bonne, la vieille Françoise, regrette ce déménagement. Le narrateur rêve au nom des Guermantes, comme jadis il rêvait aux noms de pays. Il aimerait beaucoup pénétrer dans le monde des aristocrates. Pour tenter de se rapprocher de madame de Guermantes, qu’il importune à force de la suivre indiscrètement dans Paris, il décide de rendre visite à son ami Robert de Saint-Loup, qui est en garnison à Doncières : « L’amitié, l’admiration que Saint-Loup avait pour moi, me semblaient imméritées et m’étaient restées indifférentes. Tout d’un coup j’y attachai du prix, j’aurais voulu qu’il les révélât à Madame de Guermantes, j’aurais été capable de lui demander de le faire. » Il rend donc visite à son ami qui le reçoit avec une très grande gentillesse et est aux petits soins pour lui. De retour à Paris, le héros s’aperçoit que sa grand-mère est malade. Saint-Loup profite d’une permission pour se rendre à Paris ; il souffre à cause de sa maîtresse, Rachel, que le narrateur identifie comme une ancienne prostituée qui travaillait dans une maison de passe. Le narrateur fréquente le salon de madame de Villeparisis, l’amie de sa grand-mère ; il observe beaucoup les personnes qui l’entourent. Cela donne au lecteur une image très fouillée du faubourg Saint-Germain entre la fin du dix-neuvième siècle et le début du vingtième. Le narrateur commence à fréquenter le salon des Guermantes. La santé de sa grand-mère continue à se détériorer : elle est victime d’une attaque en se promenant avec son petit-fils.

 

Sodome et Gomorrhe

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Le titre évoque deux villes bibliques détruites par Dieu pour punir les habitants, infidèles et immoraux (Sodome et Gomorrhe). Dans ce volet, le narrateur découvre que l’homosexualité est très présente autour de lui. Un jour, il découvre celle de monsieur de Charlus ainsi que celle de Jupien, un giletier qui vit près de chez lui. Charlus n’est pas seulement l’amant de Jupien ; riche et cultivé, il est aussi son protecteur. Le narrateur, après la découverte de l’inversion sexuelle de Charlus, se rend à une soirée chez la princesse de Guermantes. Cela lui permet d’observer de près le monde de l’aristocratie du faubourg Saint-Germain, et de se livrer à des considérations sur cette partie de la société. Après cette longue soirée, le narrateur rentre chez lui et attend la visite de son amie Albertine ; comme celle-ci se fait attendre, le héros s’irrite et devient anxieux. Finalement, Albertine arrive et la glace fond. Cela dit, le cœur du narrateur est instable. Il lui arrive de ne plus ressentir d’amour pour Albertine, ce qu’il appelle « les intermittences du cœur ». Il fait un deuxième séjour à Balbec. Cette fois-ci, il est seul, sa grand-mère est morte. Cela l’amène à faire des comparaisons avec son premier séjour dans cette station balnéaire. En se déchaussant, il se souvient qu’alors, sa grand-mère avait tenu à lui ôter elle-même ses souliers, par amour pour lui. Ce souvenir le bouleverse ; il comprend seulement maintenant qu’il a perdu pour toujours sa grand-mère qu’il adorait. Ce séjour à Balbec est rythmé par les sentiments en dents de scie que le héros éprouve pour Albertine : tantôt il se sent amoureux, tantôt elle lui est indifférente et il songe à rompre. Il commence d’ailleurs à avoir des soupçons sur elle : il se demande si elle n’est pas lesbienne. Mais il n’arrive pas à avoir de certitudes. À la fin de ce second séjour, il décide d’épouser Albertine, pensant que, ce faisant, il la détournera de ses penchants pour les femmes.

 

La Prisonnière

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La Prisonnière : Le narrateur est de retour à Paris, dans la maison de ses parents, absents pour le moment. Il y vit avec Albertine, et Françoise, la bonne. Les deux amants ont chacun leur chambre et leur salle de bains. Le narrateur fait tout pour contrôler la vie d’Albertine, afin d’éviter qu’elle donne des rendez-vous à des femmes. Il la maintient pour ainsi dire prisonnière chez lui, et lorsqu’elle sort, il s’arrange pour qu’Andrée, une amie commune aux deux amoureux, suive Albertine dans tous ses déplacements. L’attitude du narrateur est très proche de celle de Swann avec Odette dans Un amour de Swann. L’amour, loin de le rendre heureux, suscite une incessante méfiance, et une jalousie de tous les instants. Le héros se rend compte aussi que malgré toutes ses précautions, Albertine lui est étrangère à bien des égards. Quoi qu’il fasse, elle reste totalement un mystère pour lui. Cette vie en commun ne dure pas longtemps. Un jour, Françoise annonce au narrateur qu’Albertine est partie de bon matin.

 

Albertine disparue

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Albertine disparue : Dans certaines éditions, ce volet est intitulé La Fugitive (titre originellement voulu par Proust mais que portait déjà un autre livre), titre qui correspond aussi très bien au contenu de cette partie (et qui fait diptyque avec La Prisonnière). Albertine s’est enfuie de chez le narrateur alors que celui-ci commençait à ressentir la plus complète indifférence pour elle. Cela provoque un nouveau revirement de son cœur. Il fait tout pour retrouver sa maîtresse, et veut croire qu’il sera très vite en sa présence. Hélas, il apprend par un télégramme qu’Albertine est morte, victime d’une chute de cheval. Elle lui échappe ainsi définitivement. Son cœur oscille entre souffrance et détachement au fil du temps. Il se livre, auprès d’Andrée, à un travail d’enquêteur pour savoir si oui ou non elle était lesbienne et découvre bientôt que c’était effectivement le cas. Il se rend chez la duchesse de Guermantes et y croise son amour d’enfance, Gilberte Swann, devenue mademoiselle Gilberte de Forcheville : Swann est mort de maladie, et Odette s’est remariée avec monsieur de Forcheville. Swann rêvait de faire admettre sa femme dans les milieux aristocratiques : à titre posthume, son souhait est exaucé par le riche remariage d’Odette. Le narrateur fait un voyage à Venise avec sa mère. Au retour, il apprend le mariage de Gilberte avec son ami Robert de Saint-Loup. Quelque temps après, il se rend à Tansonville, non loin de Combray, chez les nouveaux mariés. Gilberte se confie au narrateur : elle est malheureuse car Robert la trompe. C’est exact, mais elle croit que c’est avec des femmes alors que Robert est attiré par les hommes.

 

Le Temps retrouvé

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Le Temps retrouvé : Le début de ce dernier volet se passe encore à Tansonville. Le narrateur, qui voudrait devenir écrivain depuis qu’il est enfant, lit un passage du Journal des Goncourt avant de s’endormir, et cela l’amène à croire qu’il n’est pas capable d’écrire. Il décide de renoncer à devenir écrivain. Nous sommes en pleine Première Guerre mondiale. Le Paris de cette période montre des personnages globalement germanophobes, et totalement préoccupés par ce qui se passe sur le front. Charlus est une exception : il est germanophile. Saint-Loup s’est engagé et il est parti combattre. Il se fait tuer sur le champ de bataille. Après la guerre, le narrateur se rend à une matinée chez la princesse de Guermantes. En chemin, il a de nouveau conscience de son incapacité à écrire. Il attend la fin d’un morceau de musique dans le salon-bibliothèque des Guermantes et le bruit d’une cuiller, la raideur d’une serviette qu’il utilise déclenchent en lui le plaisir qu’il a ressenti autrefois en maintes occasions : en voyant les arbres d’Hudimesnil par exemple. Cette fois-ci, il décide d’approfondir son impression, de découvrir pourquoi certaines sensations le rendent si heureux. Et il comprend enfin que la mémoire involontaire est seule capable de ressusciter le passé, et que l’œuvre d’art permet de vivre une vraie vie, loin des mondanités, qu’elle permet aussi d’abolir les limites imposées par le Temps. Le héros est enfin prêt à créer une œuvre littéraire.

 

Analyse

Il est difficile de résumer la Recherche. Mais l’on peut se reporter à des études portant sur l’œuvre de Proust comme l’essai de Gérard Genette : « Comment le petit Marcel est devenu écrivain » (Figures) ou le livre de Jean-Yves Tadié, « Proust et le Roman ». Dans celui-ci Jean-Yves Tadié pense que l’œuvre « a pour sujet sa propre rédaction. » Dans l’article Marcel Proust de l’Encyclopædia universalis, il précise : « Proust a caché son jeu plus qu’aucun autre romancier avant lui, car, si l’on entrevoit que le roman raconte une vocation, on la croit d’abord manquée, on ne devine pas que le héros aura pour mission d’écrire le livre que nous sommes en train de lire. » Pour Tadié, La Recherche est mouvement vers l’avenir de la vocation auquel « se superpose la plongée vers le passé de la remémoration : le livre sera achevé lorsque tout l’avenir de l’artiste aura rejoint tout le passé de l’enfant. »

 

Éléments de réflexion

La démarche de Proust est paradoxale : dans la Recherche, dont sa vie personnelle a beaucoup influencé le roman, les événements sont décrits dans les moindres détails, dans un milieu très spécifique (la haute bourgeoisie et l’aristocratie française du début du xxe siècle) ce qui lui permet d’accéder à l’universel : « J’ai eu le malheur de commencer mon livre par le mot « je » et aussitôt on a cru que, au lieu de chercher à découvrir des lois générales, je m’analysais au sens individuel et détestable du mot », écrit Marcel Proust

Influence

La philosophie et l’esthétique de l’œuvre de Proust ne peuvent cependant être extraites complètement de leur époque :

la philosophie de Schopenhauer : pour Anne-Henry, dont l’influence de ce philosophe est capitale,

la sociologie de Gabriel Tarde,

l’impressionnisme,

la musique de Wagner,

l’affaire Dreyfus.

Son style reste très particulier. Ses phrases, souvent longues et à la construction complexe rappellent le style du duc de Saint-Simon, l’un des auteurs qu’il cite le plus souvent. Certaines nécessitent un certain effort de la part du lecteur pour distinguer leur structure et donc leur sens précis. Ses contemporains témoignent que c’était à peu près la langue parlée de l’auteur.

Quant à l’influence de Saint-Simon, Jacques de Lacretelle rapporte qu’ « un professeur américain, M. Herbert de Ley, auteur d’une étude courte mais précise et documentée intitulée Marcel Proust et le duc de Saint-Simon, a constaté que sur quelque quatre cents personnages aristocratiques chez Proust presque la moitié portent des noms qui paraissent dans les Mémoires de Saint-Simon. »

Ce style particulier traduit une volonté de saisir la réalité dans toutes ses dimensions, dans toutes ses perceptions possibles, dans toutes les facettes du prisme des différents intervenants. On rejoint les préoccupations des impressionnistes : la réalité n’a de sens qu’à travers la perception, réelle ou imaginaire, qu’en a le sujet.

Le prisme n’est pas que celui des acteurs, mais aussi celui de l’auteur qui se trouve dans plusieurs angles de vue avec le temps qui passe, le point de vue du moment présent, le point de vue du moment passé, le point de vue du moment passé tel qu’il le revit au présent.

L’œuvre ne se limite pas à cette dimension psychologique et introspective, mais analyse aussi, d’une manière souvent impitoyable, la société de son temps : opposition entre la sphère aristocratique des Guermantes et la bourgeoisie parvenue des Verdurin, auxquelles il faut ajouter le monde des domestiques représenté par Françoise. Au fil des tomes, l’œuvre reflète aussi l’histoire contemporaine, depuis les controverses de l’affaire Dreyfus jusqu’à la guerre de 1914-1918.

 

A propos du temps et des lieux de la Recherche

L’action s’inscrit dans un temps parfaitement défini; de nombreuses références historiques sont là pour fixer le temps de la Recherche. On peut citer de nombreux exemples:

Swann, quand il commence à fréquenter le salon des Verdurin, déjeune un jour chez M. Grévy, à l’Elysée; les Verdurin ont assisté à l’enterrement de Gambetta.

Il est question dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs de la visite du tsar Nicolas II à Paris à l’automne 1896

Mais il ne faut pas chercher à rendre toutes ces allusions cohérentes.

De même, les lieux de la Recherche sont souvent parfaitement identifiables:

Quand elle rencontre Swann, Odette de Crécy habite rue La Pérouse, derrière l’Arc de triomphe; Swann, le quai d’Orléans.

Le narrateur et Gilberte Swann jouent dans les jardins des Champs-Elysées.

Un roman d’apprentissage selon Gilles Deleuze

Deleuze voit dans La Recherche un roman d’apprentissage sur les signes. Il y a consacré un livre, Proust et les signes, 1964.

 

Personnages principaux

le narrateur

sa mère

sa grand-mère

Albertine

Françoise

Charles Swann : inspiré par Charles Haas (1833-1902)

Odette Swann : Laure Hayman, amie de Proust et de Paul Bourget, serait le modèle supposé du personnage

Gilberte Swann

Robert de Saint-Loup ; inspiré en partie par le prince Léon Radziwill, par Gaston Arman de Caillavet et par le duc de Guiche

le baron de Charlus

la duchesse de Guermantes : inspirée notamment par Mme Straus, la comtesse de Chevigné, Hélène Standish et par la comtesse Greffulhe

Madame Verdurin : inspirée en partie par Madame Arman de Caillavet

mais aussi des représentants emblématiques des arts (Bergotte pour la littérature, Vinteuil pour la musique, Elstir pour la peinture), de la médecine (le docteur Cottard), etc.

 

Éditions

Edition italienne, I Meridiani, Mondadori, 1983.

Gallimard : Les quatre versions chez Gallimard utilisent toutes le même texte :

Pléiade : édition en 4 volumes, reliée cuir, avec notes et variantes

Folio : édition en 7 volumes, poche

Collection blanche : édition en 7 volumes, grand format

Quarto : édition en 1 volume, grand format

Garnier-Flammarion : édition en 10 volumes, poche

Livre de Poche : édition en 7 volumes, poche

Bouquins : édition en 3 volumes, grand format

Omnibus : édition en 2 volumes, grand format

Intégrale de À la recherche du temps perdu, lu par André Dussollier, Guillaume Gallienne, Michaël Lonsdale, Denis Podalydès, Robin Renucci et Lambert Wilson aux éditions Thélème.

 

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Marcel Proust (1871-1922)

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Biographie :

Valentin Louis Georges Eugène Marcel Proust est un auteur français qui a marqué le XXe siècle et la littérature mondiale par son œuvre éblouissante.

Issu d’un milieu bourgeois, cultivé et marqué par un entourage féminin, le jeune Marcel est de santé fragile ; il aura toute sa vie de graves difficultés respiratoires causées par l’asthme.
Il fait d’abord des études de droit, puis de lettres, pour finir par intégrer le milieu artistique et mondain de Paris, ce qui lui vaut une réputation de dilettante mondain.
Il commence une carrière de journaliste-chroniqueur, travaillant aussi à un roman qui semble ne jamais pouvoir s’achever (« Jean Santeuil »).
En 1900, il voyage à Venise et à Padoue pour découvrir les œuvres d’art en suivant les pas de John Ruskin sur lequel il publie des articles et dont il traduit sans succès certains ouvrages.

La mort de sa mère déstabilise encore sa personnalité sensible et inquiète. Son activité littéraire devient plus intense, et c’est en 1907 que Marcel Proust commence l’écriture de son grand œuvre « À la recherche du temps perdu », dans la solitude de sa chambre aseptisée. Il écrit l’un des romans occidentaux les plus achevés, dont les sept tomes sont publiés entre 1913 et 1927, c’est-à-dire en partie après sa mort.

Il s’insurge contre la méthode critique de Sainte-Beuve, alors très en vogue, selon laquelle l’œuvre d’un écrivain serait avant tout le reflet de sa vie et ne pourrait s’expliquer que par elle.
Tandis que la première partie, « Du côté de chez Swann », passe inaperçue, « A l’ombre des jeunes filles en fleurs », le deuxième volet de la « Recherche » reçoit en 1919 le prix Goncourt.

Dans l’ensemble de son œuvre, Proust questionne les rapports entre temps, mémoire et écriture. Connu pour la longueur de ses phrases parsemées de relatives au rythme dit « asthmatique », Marcel Proust reste une référence et un monument incontestable de la littérature française. Dans la « Recherche du Temps Perdu », il réalisa une réflexion sur le sens de l’art et de la littérature, sur l’existence même du temps, sur sa relativité et sur l’incapacité à le saisir au présent.
Ses amis et relations utilisaient, pour qualifier sa manière d’écrire, le verbe « proustifier » .

Il meurt, épuisé, emporté par une bronchite mal soignée.

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ECRIVAIN FRANÇAIS, JEAN GIONO (1895-1970), LE HUSSARD SUR LE TOIT, LITTERATURE, LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, ROMAN, ROMANS, ROMANS FRANÇAIS

Le Hussard sur le toit de Jean Giono

Le Hussard sur le toit

Jean Giono

Le hussard sur le toit de Jean Giono : entre les spectres du nazisme et de l’Occupation, 1-le-hussard-sur-le-toit-de-jean-giono-aux-editions-france-loisirs-c57par Gregory Mion

 

«Serrés les uns contre les autres, tous rentrèrent alors chez eux, aveugles au reste du monde, triomphant en apparence de la peste, oublieux de toute misère et de ceux qui, venus aussi par le même train, n’avaient trouvé personne et se disposaient à recevoir chez eux la confirmation des craintes qu’un long silence avait déjà fait naître dans leur cœur. Pour ces derniers, qui n’avaient maintenant pour compagnie que leur douleur toute fraîche, pour d’autres qui se vouaient, à ce moment, au souvenir d’un être disparu, il en allait tout autrement et le sentiment de la séparation avait atteint son sommet. Pour ceux-là, mères, époux, amants qui avaient perdu toute joie avec l’être maintenant égaré dans une fosse anonyme ou fondu dans un tas de cendre, c’était toujours la peste».
Albert Camus, La Peste.

Quatre ans après La Peste d’Albert Camus qui fut publié en 1947, Jean Giono, avec Le hussard sur le toit reprend à nouveaux frais le thème de la maladie épidémique pour comprendre les vices et les vertus de l’humanité. Campé dans la Provence des années 1830, le roman se réfère à une véritable épidémie de choléra qui terrifia la France en 1832. C’est à peu près la seule inclination historique de Jean Giono car, pour le reste, Le hussard sur le toit joue avec la réalité factuelle comme un chat s’amuse avec une pelote de laine. Il n’est pas question pour Giono de s’attarder sur un choléra documentaire et d’établir la chronique précise de la contamination. Tout au contraire, le romancier personnalise les effets du choléra, il en bafoue certains aspects pour en inventer d’autres, et, de fil en aiguille, la maladie devient moins l’instrument de la mort que la machine à déshabiller les âmes, nous exhibant impudiquement ce qu’il en est du profond tempérament de l’homme. Ainsi le choléra n’est plus l’objet d’un hasard défavorable qui s’abattrait sur tel ou tel individu, telle ou telle famille ou telle ou telle ville, il est plutôt une présence démoniaque s’appliquant à nouer des pactes avec les hommes qui lui ressemblent (cf. pp. 462-484). Les gens ne meurent alors du choléra qu’en secondes noces, parce que, en première instance, durant quelques ébats issus d’un premier lit symboliquement dévergondé, ils étaient déjà morts de ce qui devait attirer sur eux l’ombre titanesque de cette épidémie venue d’Asie (2) : ils étaient les trépassés de l’égoïsme et de la peur, en l’occurrence, respectivement, les morts d’un navrant souci de soi de plus en plus compatible avec une société en voie d’industrialisation, puis les morts d’une sidérante méfiance, d’un incommensurable soupçon qui s’installe vis-à-vis d’autrui quand toutes les actions se trouvent régulées par la matrice directe ou indirecte de la concurrence. Dans le fond, ce que décrit Giono, c’est une Provence secrètement passée au crible d’un progrès néfaste, une Provence qui commence à tomber dans le parjure, théâtre d’une humanité qui est en train de perdre son goût du pittoresque, son «goût supérieur» dirait Nietzsche, pour succomber aux sirènes de la réussite sociale qui défait toutes nos attaches ancestrales avec les beautés de la nature. Il s’agit encore d’une Provence extra-diégétique où plane le fantôme du nazisme, lestée de ses bûchers, de ses camps et de ses rafles, de ses Juifs allusifs (tous les morts du choléra) et de son Juif errant (le personnage principal).
Indépendamment toutefois de l’hypothèse nazie sur laquelle nous reviendrons, on dira donc que le choléra de Jean Giono s’apparente à une forme de punition divine qui vient corriger définitivement les hommes en surnombre, et, surtout, les hommes d’une masse corrompue dont l’existence menace les principes innocents de la vie, ou, tout du moins, la vie qui traverse l’homme d’outre en outre. Cette immense et invincible justice semble du reste s’organiser comme la réponse romanesque de Jean Giono à tous les reproches qu’il a pu subir au cours de la Seconde Guerre mondiale, lorsque son statut de patriote était ardemment discuté, questionné et interpellé, tant pour de bonnes que pour de mauvaises raisons. Quels que soient par ailleurs les rapports que Giono a pu entretenir avec la verve pétainiste, il a été marqué par le fait que ses romans fondateurs aient pu nourrir a priori les idées politiques de droite, en cela que la nature exaltée de Regain, par exemple, pouvait constituer la matrice idéologique d’une apologie de la pureté, de la famille et de la tradition retrouvées, par contraste avec toute espèce de mouvement révolutionnaire aspirant à entrer pleinement dans la modernité progressiste. En d’autres termes, Giono, en amont de la Seconde Guerre mondiale, aurait déroulé un tapis rouge fictif aux partis politiques fétichistes de la terre primitive et apôtres des indigènes rétifs à toute forme de mixité.
La chose a l’air absurde et superflue, elle est même intellectuellement nécessiteuse, mais Giono n’en a pas moins été affecté, d’où le progressif abandon de ses thèmes de prédilection et le commencement d’une littérature davantage politique (3). C’est pourquoi Le hussard sur le toit s’inscrit officiellement dans une dimension littéraire où l’élément naturel paraît dominé par l’élément politique, dans la mesure où l’inoubliable héros de ce texte, Angelo Pardi, n’est de passage en Provence qu’à dessein de ravitailler ses énergies révolutionnaires avant de retourner en Italie pour terminer l’œuvre de la liberté. Cependant, d’un point de vue plus officieux, il s’avère que l’épidémie de choléra peut s’interpréter à l’instar d’une vengeance sublime, orchestrée par la main de Giono, comme si la maladie avait pour mission de le débarrasser de ses détracteurs tout en libérant la nature de ses maudits encombrants. De surcroît, c’est bien parce que le colonel des hussards Angelo Pardi, fils intrépide d’une duchesse du Piémont, apprécie et vit intensément ses multiples virées dans la nature, qu’il est immunisé contre le choléra et qu’il parvient à contourner le faisceau de pièges qu’on lui tend. Résolument vivant et phosphorescent comme l’impitoyable soleil qui accable la Provence tout entière pendant la moitié du roman, Angelo transporte en lui un feu inextinguible, une «étoile dansante» (4), une chaleur ébouriffante qui disqualifie d’emblée toutes les natures humides dépravées par des mœurs coupables et irrécupérables. En tout état de cause, Angelo est le personnage incandescent par excellence, peut-être un alter ego de Jean Giono qui proclame fictivement et véridiquement le surplomb immortel de la nature, à savoir la nécessaire subsistance d’un chaos de sensations qui doit s’imposer au détriment des pâles affirmations de l’organisation politique.
Autrement dit la politique et son histoire, même quand elles sont apparemment culminantes chez Giono, ne sont possiblement que des présences éphémères au regard de la nature qui n’a que faire d’un énième crépuscule de l’humanité en crise. Que la Provence soit pervertie par le nouvel homme industriel ne l’empêchera pas de survivre en tant que région imprégnée de l’invisible divinité. Le «chant du monde» n’est jamais loin dans l’univers de Jean Giono, cette symphonie inlassable qui redresse les partitions difformes de la société, et pour qui douterait de la puissance de ces vertus cosmiques, pour qui se demanderait si cette musique est parfois sujette à caution, nous l’exhorterions à lire et relire attentivement chaque page de cette grande œuvre influencée par Faulkner et Melville, en débutant éventuellement par son ultime segment, L’Iris de Suse, où Giono renoue explicitement avec son sensualisme légendaire.
Ces remarques liminaires, en outre, nous ont permis de montrer que Le hussard sur le toit n’est pas qu’un roman d’imagination. Par bien des aspects, en écrivant ce livre mythique, Jean Giono a oscillé entre la virtuosité littéraire et l’adroit règlement de comptes. Les aventures d’Angelo Pardi sont une impressionnante odyssée de l’écriture à laquelle s’adjoint une critique des formes de vie les plus délétères. Caracolant dans les collines, galopant sur les toits de Manosque et battant la campagne jusqu’aux environs de Gap, le carbonaro du Piémont visite des paysages à la fois homériques et hantés. D’un côté la nature se manifeste comme au jour de sa naissance, comme si des siècles de civilisation n’avaient nullement compromis sa perfection antique, et, d’un autre côté, la nature paraît chargée d’une intention meurtrière, partout maladive et obscurcie, adressant au monde son arrêt de mort et accouchant des «splendeurs barbares du terrible été» (p. 31) qui frappe la Provence. La barbarie du choléra et des chaleurs caniculaires, pourtant, ne ralentit pas la progression obstinée d’Angelo. Son feu intérieur est plus robuste que le brasier provençal, ou, en tout cas, il est de même extraction. Au milieu de l’épidémie et de l’enfer estival qui précipitent la Provence dans un hiver symbolique, Angelo, tel Camus dans le Retour à Tipasa, découvre en lui «un été invincible» (5), une limpidité invulnérable qui connaît instinctivement les parades pour déjouer les époques enténébrées. Tandis que la majorité des hommes s’effondre sous les assauts de la calamité, Angelo continue d’avancer, de suivre infatigablement le fil de ses convictions, imperturbable malgré la confusion régnante où l’on se met à redouter autre chose que les agressions du soleil. Quoique le nom de la maladie ne soit jamais prononcé lors des prémisses de la catastrophe sanitaire (cf. pp. 11-43), les médecins de Toulon, Nîmes, Aix-en-Provence, Draguignan, Marseille, etc., sentent grimper l’évidence et l’hécatombe. C’est un gigantesque fléau qui se prépare, une peste revenue du Moyen Âge et nantie d’une densité allégorique par le truchement de laquelle ne périront que les esclaves des passions tristes, les étrangers de la joie innocente. N’étant pas de ceux qui sont déjà diminués dans l’existence à cause d’un manque d’adéquation à la nature essentielle, Angelo, tout au contraire, franchit les brumes du choléra avec le même dynamisme dont il se sert pour franchir les obstacles sur les toitures de Manosque (cf. pp. 135-185). Il ne peut pas être atteint par «l’entreprise délibérée de la mort», par la «victoire foudroyante» (p. 165) de la maladie, ceci dans la mesure où il incarne la santé, voire la grande santé qui riposte fièrement à la «grande maladie» (6).
Par conséquent la course et les stations d’Angelo Pardi à travers cette Provence des années 1830 nous instruit aussi bien des ravages d’un style de vie (celui des victimes) que des aurores d’une ascèse vécue dans une liberté et une bonté fondamentales (celle du hussard flamboyant). Ne meurent que les hommes qui ont perdu l’instinct des origines, devenus infidèles à la nature, c’est-à-dire la plupart de nos semblables, et ne sont épargnés que les individus possédant l’ingénuité constitutive de la vie animale. Au cœur de cette humanité dévastée par la religion conquérante de la rationalité, Angelo a l’air d’un intrus, d’un intempestif qui n’aurait pas troqué le monde contre l’arrière-monde des techniciens et des exploitants, héritiers mal dégrossis du récent siècle des Lumières. Il n’est pas non plus cet «animal raté» que Nietzsche malmène en s’attaquant aux hommes qui se sont affaiblis dans les dogmes et les eldorados bibliques (7), tout cela n’étant que du sacré artificiel, du toc transcendantal, par rapport au divin qui prévaut dans la nature. Ni colonisateur de la Provence, ni adorateur d’un Dieu magnanime qui se substituerait au mystère du vivant, Angelo arpente le sol millénaire du midi de la France avec l’allure d’un bon sauvage assorti à la farandole des oiseaux déchaînés par les cadavres entassés. Au hameau des Omergues, près de Banon, les corbeaux et toutes sortes de volatiles se rassasient des chairs mortes, comme si le monde animal renversait le monde humain (cf. pp. 47-52). Ces «bourrasques d’oiseaux» (p. 52), du reste, évoquent par anticipation une vision hitchcockienne. Elles évoquent également la nouvelle Les oiseaux de Daphné du Maurier, qui, au gré du hasard où se rencontrent les chefs-d’œuvre, paraîtra juste un an après Le hussard sur le toit et inspirera bien sûr le film d’Alfred Hitchcock en 1963. Mais avant l’alliance qui unira du Maurier et Hitchcock autour d’une iconographie de l’horreur aviaire, Jean Giono ne démérite pas avec ses descriptions nauséeuses, tantôt s’attardant sur tel œil féminin becqueté par un oiseau vorace (cf. pp. 49-50), tantôt suggérant la prise de pouvoir des oiseaux, lesquels sont rassemblés par milliers sur les toits des maisons où la vie a été décimée par le choléra (cf. p. 331). Un tel contexte ne laisse subsister aucune ambiguïté quant au fait que les animaux ont momentanément acquis une supériorité sur la civilisation, et, ce faisant, Angelo illustre à merveille l’homme qui se serait mis au diapason des créatures, loyal envers ses instincts, comparable à un Orphée marginal qui aurait déposé sa lyre enchanteresse pour suivre assidûment la symphonie des bêtes, fût-elle une symphonie guerrière et dévoratrice, punitive aussi, étant donné la trahison de l’homme à l’égard de tout ce qui n’est pas lui. Par ailleurs, bien loin d’être «pauvre en monde» comme l’a supposé Heidegger (8), l’animal, tant s’en faut, se justifie dans Le hussard sur le toit à l’instar d’un amplificateur du monde après que les hommes ont initié les registres d’une vie acosmique – absente au monde.
Cet éventail de considérations nous permet désormais d’opposer deux superbes personnages italiens de la littérature : d’un côté nous avons donc Angelo Pardi, aussi nu et sincère que la nature, dépourvu d’arrière-pensée du fait même qu’il ne se rattache à aucun arrière-monde, et d’un autre côté nous avons l’antithèse de ce révolté du Piémont, en l’occurrence le Nostromo de Joseph Conrad, dont le dévouement à sa société n’est que le paravent de l’insurrection qui s’exaspère en lui, prête à surgir à la moindre opportunité afin non pas d’apporter un surcroît de justice parmi les siens, mais afin de se garantir uniquement des avantages pour son propre compte. On nous objectera volontiers que les combinaisons révolutionnaires d’Angelo ne sont pas plus transparentes que les manigances de Nostromo, mais au fur et à mesure que l’insurgé de Jean Giono se frotte au «pays infernal» de la Provence bouleversée (p. 90), au fur et à mesure que se vérifie la prévalence du vice sur la vertu, Angelo, plutôt que de se formuler des alibis, suspend peu à peu ses projets originaux pour se consacrer hic et nunc au sacerdoce de la générosité. L’ampleur du désastre humain l’incite à s’engager auprès de ceux qu’il croit pouvoir sauver ou soulager. Chaque malade qui meurt entre ses mains, d’une certaine manière, expie une partie de ses péchés. Et dans un second temps, son indulgence désintéressée reprend son souffle auprès de Pauline, une jeune femme honnête et courageuse, d’abord rencontrée à l’improviste pendant le périple des toitures (cf. pp. 178-185), puis retrouvée fortuitement lors de son chemin du retour au pays natal (cf. pp. 299-300). Ce sont ces retrouvailles inattendues qui modifient superlativement les résolutions contestataires d’Angelo. Il s’aperçoit que la politique italienne peut attendre et que l’accompagnement de Pauline sur les dangereuses routes méridionales est un ordre du jour beaucoup plus important. Ce n’est pas tant l’amour balbutiant que la dévotion intrinsèque d’Angelo qui s’exprime lors de son voyage avec Pauline. Il sait que c’est une femme mariée qui espère rejoindre sa famille à Gap. Quoique Pauline ne lui soit pas indifférente (cf. p. 447), Angelo respecte l’histoire sentimentale de cette femme, ainsi promu au rang de chevalier courtois dont le code d’honneur est inviolable. C’est donc par l’intermédiaire d’un amour plus vaste qu’Angelo assure la sécurité de Pauline, par devoir bien davantage que par calcul, typique de celui qui a les épaules pour «sacrifier sa vie au bonheur de l’humanité» (p. 487), emblématique de cet homme qui a su jouer les Edmond Dantès pour s’évader d’une affreuse quarantaine avec la femme d’un autre (cf. pp. 388-399), symptomatique d’une personnalité altruiste qui ne recule pas devant la pluie et le froid (cf. p. 457) pour ramener chez elle une dulcinée qu’il n’oserait aimer en dehors du périmètre mental du fantasme.
Toute la bonté d’Angelo Pardi nous semble par conséquent résider au cœur de son attitude retenue avec Pauline, les deux fugitifs de Manosque se rapprochant discrètement, subrepticement, tels deux ballons portés par le même vent qui les fait tournoyer sans qu’ils ne se confondent jamais, s’abreuvant d’une intraduisible réciprocité accrue par l’épreuve du choléra, se perpétuant dans une valse-hésitation qui discrédite par sa pureté même les amours précipitamment consommées. Sauvée du choléra par Angelo, guérie de cette maladie qui commençait à la ronger, Pauline confirme qu’elle appartient au firmament des âmes justes (cf. pp. 488-499) et qu’une telle beauté d’esprit ne pouvait pas être gâchée par de vulgaires caresses. C’est pourquoi le tutoiement qu’elle offre ultimement à son sauveur dépasse toutes les embrassades possibles, et lui, avec une rare élégance, peut-être aussi avec la timidité des justes, lui répond par des vouvoiements qui en disent long. Ils ont vécu un amour métaphysique, platonique, se contentant des idéaux de l’imagination au milieu d’une réalité qui ne pouvait accueillir de si fabuleuses connivences. D’une part les liens matrimoniaux de Pauline ne devaient pas être détruits, sinon cela eût altéré les qualités d’Angelo, et, d’autre part, les circonstances mortifères de l’épidémie exigeaient un reflux de la grâce afin que cette dernière ne soit pas appesantie par les poids de la laideur morale (car le choléra de Giono n’est que l’autre nom des vicissitudes humaines).
L’amour serait en effet mortellement accablé s’il se manifestait concrètement dans un univers aussi infecté que cette Provence fictive. Il ne peut survivre au cataclysme qu’en rusant avec la mort et en empruntant des voies détournées. Par pessimisme, ce que Jean Giono paraît soutenir, c’est que l’amour est une catégorie de la vie qu’il est impossible d’invoquer distinctement contre les puissances démultipliées du mal. Si des gens sont morts de l’épidémie parce qu’ils n’ont pas su aimer, il ne s’ensuit pas que des gens vivront parce qu’ils s’aiment en binôme. De toute façon, les délais impartis par le choléra empêchent la tranquille maturation des sentiments amoureux, d’où la nécessité d’aller au plus urgent : sauver son prochain, soustraire la veuve et l’orphelin aux étreintes épidémiques, ne pas se demander si nous aurons le temps d’aimer quelqu’un inconditionnellement. À l’heure où tous les glas font retentir la musique du diable, en cette époque malade où la désunion afflige la société, l’amour classique est reporté sine die, remplacé par des vertus plus collectives où ce n’est pas seulement un être que nous visons, mais, si possible, l’humanité dans toute son extension (9). Comme Angelo et Pauline, il convient de garder par-devers soi les épanchements de la passion dans le but d’accomplir une meilleure synthèse du particulier (soi-même) avec l’universel (le monde entier). C’est la raison pour laquelle le lien qui unit Angelo et Pauline résiste admirablement aux disjonctions impliquées par le choléra et crée à une échelle plus étendue un potentiel de relations susceptible de vaincre la monstruosité ambiante. Leur amour n’est pas égoïste et replié dans les limites de leurs priorités – il est inconsciemment prodigue et investi dans le combat pour la vie. Il n’en faut d’ailleurs pas moins pour surmonter les terribles anéantissements perpétrés par ce choléra étrangement métaphorique.
De quoi le choléra est-il donc le nom dans Le hussard sur le toit ? Nous voulons poser l’hypothèse que le choléra de Giono, en sus d’être le révélateur des régressions morales, s’accommode de toutes les abjections du nazisme. Les crémations nocturnes donnent le ton de la catastrophe (cf. p. 82). Voyant et sentant cela, Angelo «[se demande] tout à coup [s’il n’y a pas], quelque part, mêlée à l’univers, une énorme plaisanterie» (p. 82). On parle d’un épicentre de la mort à Sisteron (cf. p. 59), figurant la réminiscence d’Auschwitz, sorte de convergence des malheurs et des humiliés. On recense encore trois bûchers vaniteux dans les collines de Manosque, trois fosses maléfiques où s’élèvent des fumées qui empuantissent la ville et font fuir les derniers habitants (cf. p. 162). Que dire aussi de ces crématoires inondés par des pluies diluviennes ? Ce ne sont plus que des douves bouillonnantes dans lesquelles l’eau n’a pas suffi à laver les crimes contre l’humanité (cf. p. 280). Et pour accentuer cette litanie des gouffres maudits, nous ne pouvons taire l’existence des charniers où se mélangent les morts et les agonisants, ces lugubres amoncellements où «les vivants réduits à l’état de squelette [titubent] sur des cadavres laissés sans sépulture et dans des vols de charognards» (p. 289). Les visages émaciés aux «lèvres [retroussées] sur [les] dents pour un rire infini» (p. 276) rappellent plusieurs configurations des tableaux de Zoran Mušič, comme l’éternel retour des tombereaux (cf. p. 175), pilotés la plupart du temps par des forçats, réveille les inquiétantes perceptions du Triomphe de la mort de Pieter Brueghel l’Ancien. Cette agglomération de cauchemars semble du reste se coaliser dans les afflictions représentées par Masaccio avec sa fresque Adam et Ève chassés du paradis terrestre, à ceci près qu’Angelo et Pauline, contrairement à leurs vénérables prédécesseurs en peinture, bravent les souffrances et affrontent une succession de dangers, recréant un paradis provisoire pour ceux qui les côtoient et narguant à leur manière toutes les allégories d’un antisémitisme farouche.
La résistance charitable d’Angelo et de Pauline déconcerte le traquenard des quarantaines qui sont une autre façon de nommer les camps de concentration (cf. p. 246). Si «tout le monde meurt aux quarantaines», si «de tous ceux qui y sont allés, aucun n’est sorti» (p. 246), Angelo et Pauline, eux, s’en extirperont vivants et d’autant plus décidés à combattre jusqu’au bout les démons de cette Provence persécutée (cf. pp. 372-399). Avant cela, Angelo n’avait pas démérité, réfugié sur les toits de Manosque, où le point de vue des cimes urbaines lui avait inspiré «l’éloquence du cœur» (p. 139), de même qu’il avait jugé ces spectacles macabres avec le compréhensible dédain d’une âme éthérée de vingt-cinq ans, déçu d’observer la désolation du choléra, pour ne pas dire désarçonné par les effets du nazisme, stupéfait par cette vieille rengaine pangermaniste où la folie s’invite partout (cf. pp. 247-251). De son passage sur les toits de Manosque, on peut retenir un genre de jugement analogue à celui de Micromégas, le célèbre géant de Voltaire, ébahi de découvrir les «mites philosophiques» de la Terre, désagréablement surpris de constater que ces hommes «infiniment petits» se distinguent par «un orgueil presque infiniment grand» (10). Il y a quelque chose de supposément intransigeant chez Angelo lorsqu’il s’expatrie sur les toitures manosquines, comme s’il était Hector sur les remparts de Troie, mais un Hector auquel il manquerait pour l’instant une Andromaque. Il est facile de juger et moins facile d’agir, aussi Angelo ne demeurera pas longtemps au sommet des maisons de Manosque, déterminé à descendre de son perchoir, à rejoindre le cœur du problème, impavide à l’idée de participer aux remous des zone calde où l’on peut objectivement saboter le système horrifique en vigueur. On le verra s’épaissir en assistant une nonne dans ses infatigables visitations des offensés (cf. pp. 201-6). On le verra même, à cette occasion, se transfigurer en une espèce de thanatopracteur, comme s’il était le membre réfractaire d’un Sonderkommando, hardi à prendre soin des morts mais intérieurement affranchi des processus concentrationnaires. À n’en pas douter, c’est là, précisément là où la mort se gavait de son effroyable omniprésence, qu’Angelo a appris à se rassasier de la vie et à proportionner sa grandeur aux dimensions de Pauline et de tous les infortunés du monde.

 

Jean Giono (1895-1970)

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Jean Giono est un écrivain français. Son œuvre mêle un humanisme naturel à une révolte violente contre la société du XXe siècle.

Dès l’enfance, il aime inventer des histoires et s’exerce très tôt à l’écriture. Mais il attendra d’avoir trente-cinq ans pour voir paraître Colline (1929), son second roman, le premier ayant été refusé.

Un grand nombre des ouvrages de Jean Giono ont pour cadre le monde paysan provençal. Inspirée par son imagination et ses visions de la Grèce antique, son œuvre romanesque dépeint la condition de l’Homme dans le monde, face aux questions morales et métaphysiques et possède une portée universelle.

Il fut accusé à tort de soutenir le Régime de Vichy et d’être collaborateur avec l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale, en raison de son pacifisme, ne soutenant nul camp. Il s’est alors attiré de nombreux ennemis littéraires même s’il a aussi aidé des juifs, des communistes et des résistants pourchassés. Il sera arrêté en septembre 1944, passera cinq mois en détention et sera pratiquement mis en quarantaine jusqu’en 1951, date à laquelle il sort enfin du purgatoire où il s’est trouvé relégué.

Elu à l’Académie Goncourt en 1954, il voyage, diversifie sa production par des récits de voyage, des comptes-rendus judiciaires, des billets d’humeur remis à des journaux, se lance même dans la production de scénarios pour le cinéma. De son œuvre vaste et prolifique, on se souviendra du « Le hussard sur le toit » (1951), qui compte Angelo, protagoniste récurrent, ou encore « Un roi sans divertissement » (1947) et le poétique « Que ma joie demeure » (1935).

Celui qui s’est surnommé «le voyageur immobile» est enterré à Manosque.

ALBERT CAMUS (1913-1960), CORONAVIRUS, ECRIVAIN FRANÇAIS, EPIDEMIES, LA PESTE, LIRE LA PASTE DE CAMUS, LITTERATURE, LITTERATURE FRANÇAISE

Lire La Peste de Camus

La Peste

Albert Camus

Paris, Gallimard, 1947.

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La Peste d’Albert Camus : pourquoi il faut relire le roman ?

À chaque drame, son roman symbolique. Aux lendemains des attentats de Paris, en novembre 2015, les maisons d’éditions françaises ont vu les ventes de Paris est une fête, d’Ernest Hemingway, s’envoler en quelques jours. Au mois d’avril dernier, après l’incendie de Notre-Dame, c’était au tour de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo. Ces temps-ci, la propagation du Coronavirus, couplé au soixantième anniversaire de la mort d’Albert Camus, prix Nobel 1957, font donc monter en flèche les ventes de La Peste, chronique de la vie confinée des habitants d’Oran durant une épidémie de peste, parue en 1947. Lecture anxiogène en ces temps difficiles ? Pas tant que ça. La Peste offre surtout une réflexion profonde et humaniste sur les comportements adoptés par une société lorsqu’on restreint ses droits. Voici ce qu’il faut en savoir.

 

L’histoire

Tout commence un jour de printemps, lorsque Bernard Rieux, médecin oranais, tombe sur un rat mort sur le pas de sa porte. Alors qu’il entame ses visites quotidiennes, les bêtes se multiplient, mortes ou vivantes, dans toutes les rues de la ville, présage de l’épidémie qui démarre. Quand les premiers patients succombent à la maladie, les autorités décident de confiner la population oranaise. À travers les paroles de Rieux, médecin pragmatique qui lutte contre l’épidémie, et celles d’autres habitants – Grand, déterminé à écrire un livre dont il n’est jamais satisfait; Rambert, journaliste qui cherche à fuir Oran pour rejoindre la femme qu’il aime; Tarrou, qui tient une chronique quotidienne de l’évolution de la maladie, Cottard qui profite de la peste pour faire du marché noir et s’enrichir ou encore  Paneloux, prêtre jésuite qui voit dans la peste une malédiction divine – Camus brosse le portrait de ce que peut devenir une société lorsqu’un drame vient lui enlever ses libertés fondamentales.

 

Une allégorie du nazisme

« La Peste, dont j’ai voulu qu’elle se lise sur plusieurs portées, a cependant comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme » a expliqué Albert Camus. Peu nommée, elle est présentée comme un mal mortel, dangereusement contagieux, qui transforme les mentalités. Comme suite à la montée du nazisme, et pendant l’occupation, on trouve dans La Peste les résistants, ceux qui luttent et mettent leurs vies en danger pour sauver celles des autres; les négationnistes, qui refusent de voir le mal se propager; les opportunistes, qui profitent du drame pour s’enrichir… Et quand, enfin, la maladie régresse, Albert Camus rappelle : « les habitants, enfin libérés, n’oublieront jamais cette difficile épreuve qui les a confrontés à l’absurdité de leur existence et à la précarité de la condition humaine. »

 

La morale

« Les hommes sont plutôt bons que mauvais » nous dit Albert Camus. Il ajoute « et en vérité ce n’est pas la question. » Tout le long du roman, il demande : est-on plus homme lorsqu’on est prêt à se dévouer pour sauver son espèce, ou lorsqu’on pense en premier à soi et à ses proches ? Un tel événement peut-il nous grandir, ou simplement exposer les pires travers de l’humain ? Camus rappelle qu’on est finalement homme par le simple fait de réagir, d’attendre, d’aimer ou de souffrir. « Chacun la porte en soi, la peste, parce que personne, non, personne au monde n’en est indemne… »

 

Extraits

« Les fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens aussi dépourvus ».

« Quand une guerre éclate, les gens disent : « Ça ne durera pas, c’est trop bête ». Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l’empêche pas de durer. La bêtise insiste toujours, on s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres, ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres »

« Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer ».

ECRIVAIN FRANÇAIS, JEAN GIONO (1895-1970), LITTERATURE FRANÇAISE, ROMANS FRANÇAIS

Jean Giono

Cinquantième anniversaire de la mort de Jean Giono

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Pour le cinquantième anniversaire de sa mort, plusieurs parutions permettent de revisiter l’œuvre magistrale du grand romancier.

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Un roi sans divertissement et autres romans 

Jean Giono ; sous la direction de Luce Ricatte, de Robert Ricatte et etc.

Paris, Gallimard, 2020.  1360 pages.

 

Présentation de l’éditeur

« Si j’invente des personnages et si j’écris, c’est tout simplement parce que je suis aux prises avec la grande malédiction de l’univers, à laquelle personne ne fait jamais attention : l’ennui ». A en croire Giono, l’écriture n’aurait été pour lui qu’un divertissement. Non pas un simple jeu, entendons-le bien, mais le moyen de n’être plus « l’homme plein de misères » dont parle Pascal. Et de devenir l’une des voix narratives les plus fortes de l’histoire de la littérature. Démobilisé en 1918, très marqué par la guerre, Giono retrouve à vingt-trois ans son poste d’employé de banque à Manosque. Une décennie s’écoule au cours de laquelle il passe son temps à rédiger, en marge de son travail, des fiches descriptives révélant l’essence véritable des clients de la banque. « Une excellente école » , selon lui, pour la « connaissance du coeur humain » . Puis, en quelques mois, il écrit Colline (1929) . Le monde des lettres se dispute la publication de ce premier diamant rocailleux. Cest une révélation, et une rupture ; chose alors singulière, ce roman poétique (ou conte) est composé d’un bout à l’autre au présent de l’indicatif. Latmosphère sacrificielle qui hante ces pages d’une extrême sécheresse n’en est que plus brutale. Cinq ans plus tard, Le Chant du monde s’apparente à un roman d’aventures autant qu’à un récit mythologique, nouvelle Iliade où l’homme et la nature fusionneraient d’une manière spontanée. Mais l’Histoire gronde de nouveau. Giono prône un pacifisme absolu, qui, en 1939, le conduit en prison. Libéré, il s’attelle à ce qui devait être une notice destinée à accompagner sa traduction de Moby Dick. Puis le projet dévie. Pour saluer Melville (1941) devient un roman dont Melville est le héros. Et une charnière dans l’oeuvre de Giono. Après la Seconde Guerre (et une seconde incarcération), il est pris d’une extraordinaire fièvre créatrice. Un roi sans divertissement (1947), écrit en vingt-sept jours, est, selon Pierre Michon, « un des sommets de la littérature universelle » . Un sommet aussi dans l’art si gionien de rendre les silences éloquents et les ombres éclairantes. L’aventure se niche dans les phrases dont on ne saurait deviner la fin, les séquences sont montées avec une hardiesse incomparable, les niveaux de langue juxtaposés avec la plus grande aisance. Langlois, justicier paradoxal, « porte en lui-même les turpitudes qu’il entend punir chez les autres » . Il éprouve comme Giono la nécessité du divertissement, dont le crime, comme l’écriture (et la lecture), est une forme. « Giono est-il le plus grand romancier de ce temps ?  » se demandait Roger Nimier en 1952, l’année du Moulin de Pologne, roman du Destin (et chef-d’oeuvre trop peu lu). Une chose est sûre : Giono est un grand romancier de tous les temps. Le fréquenter, c’est faire une inoubliable expérience de lecture. Ceux qui reviennent sans cesse à ses livres le savent. Quant à ceux qui auront attendu le cinquantième anniversaire de sa mort, survenue en 1970, pour s’en emparer, on les envie.

Quatrième de couverture

« Si j’invente des personnages et si j’écris, c’est tout simplement parce que je suis aux prises avec la grande malédiction de l’univers, à laquelle personne ne fait jamais attention : l’ennui. » À en croire Giono, l’écriture n’aurait été pour lui qu’un divertissement. Non pas un simple jeu, entendons-le bien, mais le moyen de n’être plus « l’homme plein de misères » dont parle Pascal. Et de devenir l’une des voix narratives les plus fortes de l’histoire de la littérature. Démobilisé en 1918, très marqué par la guerre, Giono retrouve à vingt-trois ans son poste d’employé de banque à Manosque. Une décennie s’écoule au cours de laquelle il passe son temps à rédiger, en marge de son travail, des fiches descriptives révélant l’essence véritable des clients de la banque. « Une excellente école », selon lui, pour la « connaissance du coeur humain ». Puis, en quelques mois, il écrit Colline (1929) . Le monde des lettres se dispute la publication de ce premier diamant rocailleux. Cest une révélation, et une rupture ; chose alors singulière, ce roman poétique (ou conte) est composé d’un bout à l’autre au présent de l’indicatif. Latmosphère sacrificielle qui hante ces pages d’une extrême sécheresse n’en est que plus brutale. Cinq ans plus tard, Le Chant du monde s’apparente à un roman d’aventures autant qu’à un récit mythologique, nouvelle Iliade où l’homme et la nature fusionneraient d’une manière spontanée. Mais l’Histoire gronde de nouveau. Giono prône un pacifisme absolu, qui, en 1939, le conduit en prison. Libéré, il s’attelle à ce qui devait être une notice destinée à accompagner sa traduction de Moby Dick. Puis le projet dévie. Pour saluer Melville (1941) devient un roman dont Melville est le héros. Et une charnière dans l’oeuvre de Giono. Après la Seconde Guerre (et une seconde incarcération), il est pris d’une extraordinaire fièvre créatrice. Un roi sans divertissement (1947), écrit en vingt-sept jours, est, selon Pierre Michon, « un des sommets de la littérature universelle ». Un sommet aussi dans l’art si gionien de rendre les silences éloquents et les ombres éclairantes. L’aventure se niche dans les phrases dont on ne saurait deviner la fin, les séquences sont montées avec une hardiesse incomparable, les niveaux de langue juxtaposés avec la plus grande aisance. Langlois, justicier paradoxal, « porte en lui-même les turpitudes qu’il entend punir chez les autres ». Il éprouve comme Giono la nécessité du divertissement, dont le crime, comme l’écriture (et la lecture), est une forme. « Giono est-il le plus grand romancier de ce temps ? » se demandait Roger Nimier en 1952, l’année du Moulin de Pologne, roman du Destin (et chef-d’oeuvre trop peu lu). Une chose est sûre : Giono est un grand romancier de tous les temps. Le fréquenter, c’est faire une inoubliable expérience de lecture. Ceux qui reviennent sans cesse à ses livres le savent. Quant à ceux qui auront attendu le cinquantième anniversaire de sa mort, survenue en 1970, pour s’en emparer, on les envie.

 

Biographie de l’auteur

Jean Giono est né le 30 mars 1895 à Manosque en Haute-Provence. Son père, italien d’origine, était cordonnier, sa mère, repasseuse. Après des études secondaires au collège de sa ville natale, il devient employé de banque jusqu’à la guerre de 1914, qu’il traverse comme simple soldat. En 1919, il retourne à la banque. En 1920, il épouse une amie d’enfance, Élise. Ils auront deux filles, Aline et Sylvie. Lorsqu’en 1930 la banque qui l’emploie ferme sa succursale de Manosque et lui offre une situation ailleurs, il choisit de rester dans sa ville, et de quitter tout à fait la banque pour la littérature. Il fut aussi historien et scénariste. Dans l’oeuvre de Giono, la nature tient une grande place. Il a toujours aimé les arbres. Quand il était petit, il allait se promener en compagnie de son père. Tous deux emportaient dans leurs poches des glands qu’ils plantaient dans la terre à l’aide de leur canne, en espérant qu’ils deviendraient de superbes chênes. Jean Giono est mort le 9 octobre 1970.

 

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Jean Giono (Français) 

Sous la direction d’Agnès Castiglione, Mireille Sacotte, etc…

Paris, L’Herne, 2020. 288 pages.

 

 

 

 

 

Jean Giono

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Jean Giono

(30 mars 1895 – 9 octobre 1970)

Dans le paysage littéraire du XXe siècle, Giono, figure dominante, est pourtant à part. Fils unique d’un cordonnier et d’une repasseuse, attaché à ses racines paternelles piémontaises et gommant la part de sang provençal qu’il tenait de sa mère, il est né à Manosque, ne l’a quitté qu’épisodiquement, contre son gré, et y est mort. Ayant dû, pour faire vivre sa famille, quitter le collège à seize ans et devenir employé de banque, il bâtit seul sa culture, et ne fait à peu près aucun voyage à l’étranger jusque passé la cinquantaine.

Il déteste les grandes villes, surtout Paris, où il ne restera peut-être jamais quinze jours de suite. L’atmosphère de l’édition l’indispose. Il a assez peu de relations littéraires, peu d’entregent. Aucun prix littéraire français important ne lui est jamais décerné ; il reçoit en 1929, le prix américain Brentano pour Colline, ainsi que le prix Northcliffe en 1930 pour son roman Regain. Exigeant avec lui-même, il se veut bon artisan.

Resté à l’écart des courants, volontiers même à contre-courant, n’ayant pas fait école, pas cherché à exercer une influence littéraire, ni à dégager la théorie de son écriture, il est inclassable. On l’a pris pour un paysan, pour un écrivain régionaliste alors que la moitié de ses livres sont situés dans les Alpes, ou en Italie, ou sur l’océan, pour une sorte de félibre, lui qui ne parlait pas le provençal et avait horreur du Mistral.

Giono de 1895 à 1935 : traumatisme de 14 et célébration de la nature

Son enfance est pauvre et heureuse : pour lui un âge d’or dont il fera revivre l’atmosphère, directement ou indirectement, tout au long de sa vie. Ce bonheur est fracassé par la guerre de 14.

Mobilisé pendant plus de quatre ans, dont plus de deux au front dans l’infanterie – Verdun, le Chemin des Dames, le Kemmel, il en sort indemne mais viscéralement pacifiste. Démobilisé, il se marie : il aura deux filles.

Il a toujours aimé inventer des histoires, et a très tôt voulu écrire. Il s’y exerce avec de petits textes. Mais il a trente ans quand il achève son premier roman (refusé), près de trente-cinq quand paraît le suivant, Colline (1929).

Ce livre poétique, qui fait passer dans les lettres un grand vent frais, obtient un succès immédiat ainsi que les suivants. Giono peut quitter la banque et vivre de sa plume : Grasset et Gallimard se le disputent.

Giono de 1935 à 1950 : pacifisme et années de guerre

De 1935 à 1939, l’éclairage change : le nazisme s’élève, la guerre menace. Pour la seule fois de sa vie, l’anarchiste Giono s’engage. D’abord pour la paix : il milite comme pacifiste intégral, et proclame que si un conflit éclate, il n’obéira pas. Proche des communistes pendant quelques mois, il s’en sépare bientôt : ils ne lui pardonneront pas.

Mais son combat est plus général : il est dirigé contre la civilisation technique moderne et annonce l’écologie. L’auditoire est large. Un roman comme Que ma joie demeure (1935), un essai comme Les Vraies Richesses (1936) enthousiasment nombre de jeunes.

Autour de Giono, à partir de septembre 1935, puis deux fois par an jusqu’en 1939, se tiennent au Contadour, sur les plateaux de Haute-Provence, des réunions d’esprits libres. Cela lui vaut une réputation de gourou injustifiée, car il ne prêche pas et garde sa simplicité et sa gaîté.

Mais la guerre éclate. C’est l’échec des efforts de Giono, l’effondrement de ses illusions. Il s’est cogné au réel et n’a sauvé personne. Désespéré de devoir être infidèle à son engagement, il se laisse mobiliser pour ne pas laisser sa famille sans ressources. Il est aussitôt arrêté et emprisonné pendant deux mois à Marseille pour pacifisme. Libéré, il abandonnera toute action et toute prédication, et prendra ses distances avec le Contadour.

La période de la guerre est difficile. Giono ne parvient à finir aucun des romans qu’il commence. Il est à court d’argent. Il aide et recueille des juifs, des communistes, des résistants pourchassés. Il écrit en 1943 une pièce de théâtre, Le Voyage en calèche, dont le héros résiste à une occupation étrangère. La censure allemande interdit la représentation, mais nul ne le sait. L’opinion retient seulement qu’un hebdomadaire pro-allemand a publié un roman de lui, commencé avant-guerre et sans aucune implication politique.

Giono de 1951 à 1970 : grands cycles romanesques et découverte du cinéma

Peu après la Libération, en septembre 1944, il est à nouveau arrêté ; il passe cette fois cinq mois en détention, à Saint-Vincent-les Forts. Le Comité national des écrivains, dirigé par l’extrême-gauche, lui interdit toute publication : aucun livre de lui en 1944, 1945, 1946. Encore de 1947 à 1950, il est pratiquement mis en quarantaine. Il est classé, à tort, parmi les « collaborateurs », lui dont on ne peut citer un seul mot pour le nazisme ou pour Vichy. Il dédaigne de répondre aux accusations. Sa seule défense sera d’écrire pour remonter la pente.

Pendant sept ans, délaissant essais et théâtre, il suit sa voie primordiale, le roman, en se renouvelant, en se refusant à « faire du Giono », en se centrant non sur la nature, mais sur les hommes, surtout sur les caractères d’exception.

A compter de 1951, Giono a repris la place qui lui est due. Il est élu à l’Académie Goncourt en 1954. Il se permet désormais de voyager – Ecosse, Espagne, surtout Italie – et de faire des séjours à Majorque. Il est devenu un sage, un lettré plein d’humour. Il se change du roman en écrivant des livres de voyage, de compte-rendu judiciaire, d’histoire, auxquels il impose sa marque personnelle. Il donne des chroniques d’humeur à des journaux de province.

Il s’oriente vers le cinéma, écrivant des scénarios, des dialogues, faisant même de la mise en scène. Ses romans, plus espacés, gardent leur intensité, leur poésie, leur vivacité de narration (Ennemonde, 1964, Le Déserteur, 1966, L’Iris de Suse, 1970).

 Extraits du texte de Pierre CITRON (Présentation parue dans le catalogue Célébrations nationales 1995, Paris, Direction des Archives de France, 1995, p.167).

Freund Gisèle (1908-2000). Saint-Germain-la-Blanche-Herbe, IMEC. 406FND68/38.

ALBERT CAMUS (1913-1960), ECRIVAIN FRANÇAIS, LITTERATURE, LITTERATURE FRANÇAISE

Albert Camus (1913-1960)

Albert Camus

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Écrivain français (Mondovi, aujourd’hui Deraan, Algérie, 1913-Villeblevin, Yonne, 1960).

 UNE VIE

En 1871, la famille Camus opte pour la France et, quittant l’Alsace, va s’installer en Algérie. Le fils, Lucien, ouvrier agricole, épouse Catherine Sintès, Espagnole de Majorque. Deux garçons naissent de cette union.

Albert, le second, voit le jour à Mondovi, près de Constantine, le 7 novembre 1913. Il n’a pas un an lorsque son père est mortellement blessé à la première bataille de la Marne : « […] mort au champ d’honneur, comme on dit. En bonne place, on peut voir dans un cadre doré la croix de guerre et la médaille militaire » (l’Envers et l’endroit).

La jeune veuve s’installe avec ses deux enfants et sa mère à Alger, dans le quartier des pauvres, faisant des ménages pour subvenir aux besoins de sa famille. Elle « donne son argent à sa mère. Celle-ci fait l’éducation des enfants avec une cravache. Quand elle frappe trop fort, sa fille lui dit : « Ne frappe pas sur la tête », parce que ce sont ses enfants, et elle les aime bien. »

De 1918 à 1923, Camus fréquente l’école primaire communale du quartier Belcourt, où un instituteur, Louis Germain, discerne les aptitudes du petit Albert et se consacre à lui, remplaçant le père. L’enfant réussit au concours des bourses de l’enseignement secondaire : il entre alors au lycée Mustapha d’Alger. Il est respecté de ses condisciples à cause de ses multiples talents, qui font oublier sa pauvreté ; on l’appelle affectueusement « le petit Prince » ; avec son professeur Jean Grenier naît une amitié qui durera jusqu’à la mort. Bachelier, Camus commence la classe de lettres supérieures, vivant avec intensité sur tous les plans, lorsqu’il est atteint par la tuberculose : « Une grave maladie m’ôta provisoirement la force de vie qui, en moi, transfigurait tout » (Carnets).

Grâce à des prêts d’honneur, il peut cependant reprendre ses études et s’inscrit à la section de philosophie de l’université d’Alger ; il obtient un diplôme d’études supérieures sur le sujet Néo-platonisme et pensée chrétienne. Mais l’université n’est pas pour lui une tour d’ivoire : il exerce divers métiers, se marie, divorce peu après ; il adhère au parti communiste, puis démissionne lors du pacte entre Staline et Pierre Laval ; il fonde la maison de la culture d’Alger et la troupe « Théâtre du travail ».

Pour cette troupe, avec plusieurs camarades, il compose un drame antifasciste, Révolte dans les Asturies devenant ainsi un écrivain engagé. Les représentations sont interdites par le gouvernement général. Dès ce moment, l’œuvre et la vie de Camus se confondent dans la naissance d’un « message ».

En 1937, il publie un recueil de nouvelles autobiographiques et symboliques auquel il travaille depuis plus de deux ans : « Pour moi, je sais que ma source est dans l’Envers et l’endroit, dans ce monde de pauvreté et de lumière où j’ai longtemps vécu et dont le souvenir me préserve encore des deux dangers contraires qui menacent tout artiste, le ressentiment et la satisfaction. » Mais Pascal Pia l’engage comme journaliste à Alger républicain, et Camus apprend son métier, écrivant des articles dans tous les genres. Il publie notamment un compte rendu de la Nausée, admirant le talent de Sartre, mais déplorant sa perspective de la vie. Il donne alors un second recueil de nouvelles, Noces, écho du premier (« Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure »), puis, avec quelques amis, il fonde la revue Rivages, qu’il veut consacrer à une certaine forme de civilisation, aux antipodes de celle de Sartre : « Ce goût triomphant de la vie, voilà la vraie Méditerranée. » Il fait alors la connaissance de Malraux, mais, à la suite d’un reportage sur la misère en Kabylie, il doit quitter l’Algérie. En mai 1940, à Paris, il termine l’Étranger, vivotant d’un modeste emploi à la rédaction de France-Soir. En juin, il se replie avec le journal à Clermont-Ferrand, où il rédige l’essentiel du recueil le Mythe de Sisyphe. Vers la fin de l’année, il épouse Francine Faure, une Oranaise. En 1941, il retourne en Algérie, à Oran, où il met la dernière main au Mythe de Sisyphe, puis il entame la Peste. Rentré en France vers la fin de l’année, il se jette dans la Résistance active : « C’était un matin, à Lyon, et je lisais dans un journal l’exécution de Gabriel Péri. » Il participe aux activités du réseau « Combat » (mouvement Libération-Nord) pour le renseignement et la presse clandestine.

Sur les instances de Malraux, les éditions Gallimard publient l’Étranger en juillet 1942. Mais Camus a une grave rechute de tuberculose, et il se prépare à rejoindre Francine à Oran pour sa convalescence, lorsque les Alliés débarquent en Afrique du Nord. Le couple restera séparé jusqu’à la Libération.

La parution du recueil d’essais philosophiques le Mythe de Sisyphe (1943) est marquée par le succès et l’incompréhension. Nombre de critiques rapprochent de la pensée de Sartre un ouvrage où Camus écrit : « Je prends ici la liberté d’appeler suicide philosophique l’attitude existentielle. »

Camus devient cependant le délégué de « Combat » dans la fusion des mouvements de Résistance ; il publie clandestinement deux Lettres à un ami allemand et, le 24 août 1944, pendant les batailles de rues pour la libération de Paris, donne l’éditorial du premier numéro du journal Combat, sorti de la clandestinité. Tandis que Marcel Herrand crée, au théâtre des Mathurins, avec Maria Casarès dans le rôle de Martha, le Malentendu, qui connaît un semi-échec, Camus, codirecteur de Combat, veut donner au journal, et à toute la presse issue de la Libération, un visage nouveau : « Pour des hommes qui, pendant des années, écrivant un article, savaient que cet article pouvait se payer de la prison et de la mort, il est évident que les mots avaient une valeur et qu’ils devaient être réfléchis » (Actuelles I). En septembre 1945 naissent ses deux enfants, Jean et Catherine Camus. Quelques jours plus tard, la première de Caligula au théâtre Hébertot est un triomphe, mais on ne sait pas très bien si le succès est dû au texte de la pièce ou à la révélation, dans le rôle principal, d’un acteur de génie, Gérard Philipe. L’année suivante, Camus, qui a eu quelques difficultés avec le F.B.I., est accueilli chaleureusement par les universités américaines. Il se charge de la publication des œuvres inédites de Simone Weil, mais il n’arrive pas à faire prévaloir ses vues à la direction de Combat, avec lequel il rompt lors de sa prise de position contre la répression d’une révolte à Madagascar par l’armée française : c’est un échec personnel et la mort d’un idéal. En juin 1947, la Peste reçoit dès sa publication un accueil enthousiaste de la critique et du public, mais Camus semble n’éprouver qu’une sorte de désenchantement.

Cet état d’esprit est renforcé par un voyage en Algérie, suivi de l’échec, au théâtre Marigny, de l’État de siège, mis en scène par J.-L. Barrault. Camus voyage au Brésil en 1949. Dès son retour, à la fin août, il doit s’aliter et ne se relève que le 15 décembre, pour assister à la première de sa pièce les Justes, qui remporte un succès.

Affaibli, il travaille au ralenti, publie un recueil de ses articles Actuelles I. Puis un second ensemble d’essais philosophiques paraît sous le titre de l’Homme révolté, origine d’une vaste, longue et amère polémique.

Camus fait en 1952 un nouveau séjour en Algérie et, à son retour, rompt définitivement avec Sartre. Il met en chantier des nouvelles et adapte pour la scène les Possédés, de Dostoïevski.

Après Actuelles II (1953), il réunit des textes écrits depuis 1939 sous le titre de l’Été (1954) : « Ce monde est empoisonné de malheurs et semble s’y complaire. Il est tout entier livré à ce mal que Nietzsche appelait l’esprit de lourdeur. N’y prêtons pas la main. Il est vain de pleurer sur l’esprit, il suffit de travailler pour lui. »

Le 22 janvier 1956, il lance à Alger un courageux Appel pour une trêve civile en Algérie : « Pour intervenir sur ce point, ma seule qualification est d’avoir vécu le malheur algérien comme une tragédie personnelle et de ne pouvoir, en particulier, me réjouir d’aucune mort, quelle qu’elle soit. »

En septembre, il met en scène au théâtre des Mathurins son adaptation de Requien pour une nonne, de William Faulkner, et publie son dernier roman, la Chute.

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Albert Camus, discours devant l’Académie du prix Nobel

En 1957, il donne un nouveau recueil de nouvelles, l’Exil et le royaume. Le 17 octobre, il reçoit le prix Nobel. Il dédie ses Discours de Suède à l’instituteur Louis Germain. Mais Actuelles III, recueil des articles sur l’Algérie, souffre d’une conspiration du silence. Camus fait un nouveau voyage en Grèce ; sa santé donne de nouveau de l’inquiétude.

En 1959, il met en scène les Possédés au théâtre Antoine, puis va se reposer dans une maison récemment achetée à Lourmarin, en Provence. Le 20 décembre, il répond à une série de questions d’un professeur américain, R. D. Spector : « Je ne relis pas mes livres. Je veux faire autre chose, je veux le faire […]. » Le 4 janvier 1960, entre Sens et Paris, la puissante voiture de Michel Gallimard dérape et s’écrase contre un arbre ; le passager, Albert Camus, âgé de quarante-sept ans, est tué sur le coup.

 

SON MESSAGE PHILOSOPHIQUE

À une époque où triomphent les ismes de tout genre, Camus refuse délibérément tout système : « Une pensée profonde est en continuel devenir, elle épouse l’expérience d’une vie et s’y façonne. » Il s’apparente ainsi à Montaigne. Il choisit d’ailleurs d’exprimer sa pensée surtout sous forme d’essais, qu’il groupe en deux recueils formant les panneaux d’un diptyque, le Mythe de Sisyphe et l’Homme révolté. Il s’agit d’une perspective du monde articulée sur cinq points, de l’absence de Dieu à la révolte.

Constatant la présence de l’injustice et du mal sur la terre, Camus est conduit pour des raisons morales à l’agnosticisme, car tout se passe sur la terre comme si Dieu n’existait pas, sortant ainsi du « paradoxe d’un Dieu tout-puissant et malfaisant, ou bienfaisant et stérile » (l’Homme révolté).

Cette absence de Dieu débouche inévitablement sur l’absurde, caractérisant la relation entre l’homme et le monde : « Il n’est ni dans l’un, ni dans l’autre des éléments comparés. Il naît de leur confrontation » (le Mythe de Sisyphe). Alors que les existentialistes athées s’enferment dans l’absurdité totale et systématique, Camus affirme : « Constater l’absurdité de la vie ne peut être une fin, mais seulement un commencement » (Actuelles I) ; et cela lui permet d’élaborer une méthode.

La prise de conscience de l’absurde permet à l’homme de réintégrer le temps dans son unique réalité, celle de l’instant. Libérés de l’hypothèse de l’éternel ou d’un illusoire avenir, nous allons pouvoir vivre à plein notre seule existence, car, pour un homme, l’éternité est le temps de sa propre vie ; d’où le conseil profond : « N’attendez pas le jugement dernier, il a lieu tous les jours » (la Chute). La grandeur d’une telle perspective ne peut qu’exalter l’homme et refléter une attitude vitale, aux antipodes de l’angoisse existentialiste : « On ne découvre pas l’absurde sans être tenté d’écrire quelque manuel du bonheur » (l’Homme révolté).

Toutes les idéologies, dont la caractéristique est de s’arc-bouter sur une stratification du passé pour s’affirmer dans un avenir inexistant, sont ainsi exclues ; d’ailleurs, « les idées sont le contraire de la pensée ». Cela élimine certaines conceptions de la valeur, qui ne peut être « au bout de l’acte », comme l’estiment pragmatistes et existentialistes, ni tout simplement découler du « mouvement de l’histoire », comme le professent les marxistes. On ne saurait se satisfaire de ces solutions improvisées et inadéquates apportées au grand problème de notre civilisation, celui de l’absence de Dieu, jadis source définissante de toute valeur.

Pour maintenir l’essentielle notion de limite, il faut une valeur objective, permettant de juger de l’extérieur tout acte individuel ou collectif, sinon on se heurte à un dilemme des plus graves : « Quand le bien et le mal sont réintégrés dans le temps, confondus avec les événements, rien n’est bon ou mauvais, mais seulement prématuré ou périmé. Qui décidera de l’opportunité, sinon l’opportuniste ? ».

La révolte constituera la réponse définitive de Camus et la clef de voûte de sa pensée. Esquissée déjà dans le Mythe de Sisyphe (« […] elle est un confrontement perpétuel de l’homme et de sa propre obscurité. Elle est l’exigence d’une impossible transparence »), la notion humaniste culmine huit ans plus tard à la fin d’un vaste tableau, dans le style de Michelet, retraçant les grandes révoltes de l’histoire. L’homme qui offre sa vie affirme par là même l’existence d’une valeur extérieure à lui-même, valable pour tous, qu’il s’agisse de la liberté ou de la vérité, et ainsi crée pour l’humanité des références objectives, partant des limites- essentielles si notre civilisation doit être sauvée. Ainsi, « c’est pour toutes les existences en même temps que l’esclave se dresse lorsqu’il juge que, par tel ordre, quelque chose en lui est nié qui ne lui appartient pas seulement, mais qui est un lieu commun où tous les hommes, même celui qui l’insulte et qui l’opprime, ont une communauté prête ». Cette analyse culmine dans le fameux cogito, aussi vital à la pensée de Camus que l’autre l’était à celle de Descartes : « Je me révolte, donc nous sommes. »

Tel est le principe unificateur de cette pensée si vaste et aux aspects si divers. Camus lui-même écrivait au début de sa carrière philosophique : « Une seule certitude suffit à celui qui cherche. Il s’agit seulement d’en tirer toutes les conséquences. »

 

SON ŒUVRE LITTÉRAIRE

Cette division de la pensée et de la forme littéraire adoptée pour les commodités de l’exposé, Camus l’aurait certainement reniée (« l’artiste au même titre que le penseur s’engage et devient son œuvre » [Discours de Suède]), d’autant plus qu’il se refusait aux simplifications, faciles et populaires, voyant « […] la grandeur de l’art dans cette perpétuelle tension entre la beauté et la douleur, la folie des hommes et la beauté de la création, la solitude insupportable et la foule harassante, le refus et le consentement ».

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Albert Camus, le Malentendu

Au théâtre, il donna des pièces engagées, soit politiquement (Révolte dans les Asturiesles Justes, soit philosophiquement (Caligulale Malentendu), ainsi que des adaptations. Écrites dans un style simple et souvent poétique, portant des messages élevés, ces pièces ne sont pas la partie la plus heureuse de son œuvre. Les meilleures nous semblent Caligula, dont l’aspect humoristique noir (la farce tragique) est une innovation, et les Justes, sauvée par une actualité politique ne cessant pas d’être brûlante (le problème de la fin et des moyens, des « mains sales » en politique). Amateur de théâtre au sens le plus riche de l’expression, Camus, dont la première et la dernière œuvre furent des pièces, ne se répète vraiment pas et présente une série d’expériences de forme : ainsi le Malentendu est une thèse structurée à l’emporte-pièce, avec des personnages tragiques qui sont presque des marionnettes ; l’État de siège est une œuvre impressionniste ; le Requiem est une vision de théâtralité pure. Cependant, c’est à ce genre plus qu’aux autres que l’on pourrait appliquer ce jugement : « […] la suite de ses œuvres n’est qu’une collection d’échecs. Mais si ces échecs gardent tous la même résonance, le créateur a su répéter l’image de sa propre condition, faire retentir le secret stérile dont il est détenteur ».

En revanche, dans le domaine de la fiction, Camus restera un des plus grands auteurs de la langue française. Autant de chefs-d’œuvre, qu’il s’agisse des contes de l’Envers et l’endroit des Noces ou de l’Été des nouvelles du recueil de l’Exil et le royaume ou des trois romans célèbres dans le monde entier, l’Étrangerla Peste et la Chute, où il joue son rôle « […] d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes ». Le style de Camus recèle une beauté poétique discrète, en retrait, qui élude toute analyse. On chercherait en vain dans l’œuvre de Camus « un effet », et cela dépasse la simple probité littéraire : la forme est pour lui une surface tensorielle séparant la conscience de la réalité, un équilibre délicat créant une nouvelle réalité par une redistribution signifiante de la matière. Pour le fond, les romans de Camus doivent leur succès au fait qu’ils peuvent se lire sur des paliers différents, reflétant ainsi le niveau d’intelligence et de pénétration du lecteur. L’Étranger est d’abord, dans un cadre exotique, l’histoire d’un crime et de son châtiment. Sous-jacente, le lecteur plus fin trouvera l’étude profonde d’une évolution psychologique d’un caractère très particulier, évoluant d’une indifférence vétilleuse à une passion inattendue pour la vérité ; enfin, plus profondément encore, on y découvre une prise de conscience progressive de l’absurde débouchant sur une révolte qui dépasse singulièrement le cadre étriqué de la vie de ce modeste employé de bureau : « […] j’avais essayé de figurer dans mon personnage le seul christ que nous méritions. » De même, la Peste est au premier abord le récit d’une épidémie vue par un témoin compétent, le docteur Rieux, et la réaction unanimiste de la population d’une ville mise en état de siège. Puis on pense au nazisme (« la peste brune ») et, en creusant un peu, à l’Occupation, qui avait isolé la France en la coupant du monde libre. Derrière ces actualités politiques se profilent des thèmes plus universels et l’on est condamné à rester à la surface des choses si l’on ne comprend pas que la peste symbolise le consentement, le contraire même de la révolte. Tarrou, le plus pur des héros du roman, déclare : « Je sais de science certaine que chacun la porte en soi, la peste, parce que personne, non, personne au monde n’en est indemne. » Ainsi, dans ce roman qui, comme une symphonie, « se lit sur plusieurs portées », chaque personnage oppose à sa forme de peste une forme particulière de révolte, dont un des sommets est sans doute l’apostrophe du docteur Rieux au père Paneloux : « Je refuserai jusqu’à la mort d’aimer cette création où les enfants sont torturés. » Comme toutes les œuvres de génie, la Peste reste insondable, et on peut y ajouter des significations : la peste est l’époque inhumaine que nous préparent les ordinateurs aux mains des États tyrans, le règne de la machine sur les esprits et celui de l’administration rigoureuse sur nos vies. Enfin, comme une sorte de filigrane toujours présent, l’absurde et sa manifestation première, la présence de la mort. À cet égard, la fameuse scène où Camus décrit la représentation d’Orphée et Eurydice à l’Opéra municipal demeure la plus révélatrice : nul n’ignore, parmi les spectateurs, l’épidémie qui sévit sur Oran, chacun sait que la mort fauche à coups redoublés et qu’il est vulnérable, mais l’on se conduit comme si tout cela n’existait pas. Lorsque le chanteur tombe sur la scène, l’auditoire ne peut plus faire semblant d’ignorer l’étendue de ce fléau, et cela cause une panique. Ainsi revient un thème majeur : nous « jouons » à être éternels ; comme les courtisans de Caligula, comme les spectateurs d’Oran, nous ne pouvons supporter tout fait qui nous oblige à voir en face la vérité absurde, l’évidence inéluctable de notre mort. Mais constater cela est s’engager sur la voie de la révolte, dont les manifestations ici se déroulent de façon polyphonique : « Comparée à l’Étrangerla Peste marque sans discussion possible le passage d’une attitude de révolte solitaire à la reconnaissance d’une communauté dont il faut partager les luttes. »

Cela ne laisse pas d’être harassant, et la Chute, ouvrage auquel certains critiques accordent une valeur autobiographique, donne dans un ton désabusé. Cette confession de minuit de Jean-Baptiste Clamence, mystérieux « juge-pénitent », qui parle à la première personne et s’adresse, à travers un interlocuteur invisible, directement aux lecteurs, annonce l’antihéros du nouveau roman. Puis vient s’ajouter une subtilité de forme d’une insondable profondeur philosophique : Jean-Baptiste Clamence n’est autre que le lecteur du roman- vous, moi-, car nous sommes tous juges et coupables, car nous clamons tous dans le désert. « Ne sommes-nous pas tous semblables, parlant sans trêve et à personne, confrontés toujours aux mêmes questions bien que nous connaissions d’avance les réponses ? » On ne saura jamais si Jonas, dans l’avant-dernière nouvelle du recueil de l’Exil et le royaume, objective le drame de son écroulement mental par solitaire ou solidaire… Tout cela reste dur, mais la vraie révolte ne peut être qu’une prise de conscience de ce destin que nous ne pouvons empêcher, la conquête difficile de la lucidité ne peut qu’engendrer une joie profonde et orgueilleuse, et retentissent alors de toute leur splendeur les mots : « Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Ainsi, nous pouvons constater qu’il n’y a pas deux Camus, que le penseur et l’artiste ne font qu’un dans la seule préoccupation de peindre l’« humaine condition ». Son talent et son honnêteté intellectuelle l’imposèrent- à son corps défendant d’ailleurs- comme l’expression de la conscience de notre époque, et rares sont ceux qui ne souscrivent pas au jugement définitif de J.-P. Sartre : « Pour peu qu’on le lût et qu’on réfléchit, on se heurtait aux valeurs humaines qu’il tenait dans son poing serré. »

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