ANCIEN TESTAMENT, CANTIQUE DE DANIEL, DEUXIEME LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, EVANGILE SELON SAINT JEAN, FÊTE DE LA TRINITE, FÊTES LITURGIQUES, LIVRE DE L 'EXODE, NOUVEAU TESTAMENT, TRINITE

Fête de la Trinité : dimanche 7 juin 2020 : lectures et commentaires

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Fête de la Sainte Trinité : Dimanche 7 juin 2020

 

Commentaires du dimanche 7 juin

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre de l’exode 34, 4-6.8-9

En ces jours-là,
4 Moïse se leva de bon matin, et il gravit la montagne du Sinaï
comme le SEIGNEUR le lui avait ordonné.
Il emportait les deux tables de pierre.
5 Le SEIGNEUR descendit dans la nuée
et vint se placer là, auprès de Moïse.
Il proclama son nom qui est : LE SEIGNEUR.
6 Il passa devant Moïse et proclama :
« LE SEIGNEUR, LE SEIGNEUR,
Dieu tendre et miséricordieux,
lent à la colère, plein d’amour et de vérité. »
8 Aussitôt Moïse s’inclina jusqu’à terre et se prosterna.
9 Il dit :
« S’il est vrai, mon Seigneur, que j’ai trouvé grâce à tes yeux,
daigne marcher au milieu de nous.
Oui, c’est un peuple à la nuque raide ;
mais tu pardonneras nos fautes et nos péchés,
et tu feras de nous ton héritage. »

Le texte que nous venons d’entendre est l’un des plus précieux de toute notre histoire ! Dieu lui-même parle de lui-même ! « Il proclama lui-même son nom », dit le texte. Et la réaction spontanée de Moïse qui se prosterne jusqu’à terre prouve qu’il a entendu là des paroles extraordinaires.
Et que dit Dieu ? Il s’appelle « Le SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité. » Ce nom « SEIGNEUR », c’est le fameux mot hébreu, en quatre lettres, YHVH, que nous ne savons pas prononcer, parce que, depuis des siècles, bien avant la naissance de Jésus, le peuple d’Israël s’interdisait de le dire, par respect. Ce nom-là, Dieu l’avait déjà proclamé devant Moïse dans le buisson ardent (Ex 3). En même temps qu’il lui révélait ce qui fut pour toujours, je crois, le socle de la foi d’Israël : « Oui, vraiment, disait Dieu, j’ai vu la souffrance de mon peuple en Egypte, je l’ai entendu crier sous les coups, je connais ses souffrances… Alors je suis descendu pour le délivrer… alors je t’envoie. » C’était déjà une découverte inouïe : Dieu voit, Dieu entend, Dieu connaît la souffrance des hommes. Il intervient en suscitant des énergies capables de combattre toutes les formes de malheur. Cela veut dire que nous ne sommes pas seuls dans les épreuves de nos vies, Dieu est à nos côtés, il nous aide à les affronter, à survivre. Dans la mémoire du peuple juif, ce fameux nom « SEIGNEUR » rappelle tout cela, cette douce pitié de Dieu, si j’ose dire.
Et ce n’étaient pas seulement des paroles en l’air, puisque, effectivement, Dieu était intervenu, il avait suscité en Moïse l’énergie nécessaire pour libérer son peuple. Chaque année, aujourd’hui encore, lors de la fête de la Pâque, le peuple juif se souvient que Dieu est « passé » au milieu de lui pour le libérer.
Avec le texte d’aujourd’hui, nous franchissons une nouvelle étape : Dieu éprouve pour nous non seulement de la pitié devant nos malheurs, mais de l’amour ! Il est « tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité. » Une chose est d’éprouver de la pitié pour quelqu’un au point de l’aider à se relever, autre chose est de l’aimer vraiment.
Et ce n’est certainement pas un hasard si le texte d’aujourd’hui emploie le mot « passer » : Dieu « passe » devant Moïse pour révéler son nom de tendresse comme il est « passé » au milieu de son peuple dans la nuit de la Mer Rouge (Ex 12, 12) : c’est le même mot ; quand Dieu passe, c’est toujours pour libérer son peuple. Et ce deuxième « passage » de Dieu, cette deuxième libération, est encore plus important que le premier. Le pire de nos esclavages est bien celui de nos fausses idées sur Dieu.
Or, vous avez entendu cette phrase du texte : « Il proclama lui-même son nom » ; cette phrase est notre garantie. Le Dieu d’amour auquel nous croyons, nous ne l’avons pas inventé, nous n’avons pas pris nos désirs pour des réalités. Vous connaissez la phrase de Voltaire « Dieu a fait l’homme à son image et l’homme le lui a bien rendu ». Eh bien non ! Nous n’avons pas inventé Dieu, c’est lui qui s’est révélé à nous et cela depuis Moïse ! Et à l’instant où elle a retenti dans l’humanité, cette révélation était vraiment l’inattendu. On ne s’y attendait tellement pas qu’il fallait bien que Dieu nous le dise lui-même.
La réponse de Moïse prouve qu’il a parfaitement compris ce que signifie l’expression « lent à la colère » et il en déduit : « Tu pardonneras nos fautes et nos péchés ». Et il sait que, sur ce point, Dieu aura fort à faire ! Car il a essuyé plus d’une fois les mécontentements de son peuple. Au point qu’un jour, il leur a dit : « Depuis le jour où vous êtes sortis d’Egypte, jusqu’à votre arrivée ici (c’est-à-dire aux portes de la Terre Promise), vous n’avez pas cessé d’être en révolte contre le SEIGNEUR. » (Dt 9, 7). Ici, il dit : « Oui, c’est un peuple à la nuque raide ; mais tu pardonneras nos fautes et nos péchés, et tu feras de nous ton héritage. » Traduisez : nous sommes un peuple à la nuque raide, mais puisque tu es le Dieu tendre et miséricordieux, tu nous pardonneras toujours et nous, malgré tout, nous ferons notre petit possible pour répondre à ton amour.
Je reviens sur cette expression « nuque raide » : dans une civilisation essentiellement agricole, ce qui était le cas en Israël au temps bibliques, le spectacle de deux animaux attelés par un joug était habituel : nous savons ce qu’est le joug : c’est une pièce de bois, très lourde, très solide, qui attache deux animaux pour labourer. Le joug pèse sur leurs nuques et les deux animaux en viennent inévitablement à marcher du même pas.
Les auteurs bibliques ont le sens des images : ils ont appliqué cette image du joug à l’Alliance entre Dieu et Israël. Prendre le joug était donc synonyme de s’attacher à Dieu pour marcher à son pas. Mais voilà, le peuple d’Israël se raidit sans cesse sous ce joug de l’Alliance conclue avec Dieu au Sinaï. Au lieu de le considérer comme une faveur, il y voit un fardeau. Il se plaint des difficultés de la vie au désert, et finit même par trouver bien fade la manne quotidienne. Au point que Moïse a connu des jours de découragement. Au lieu de se laisser entraîner par la force de Dieu, l’attelage de l’Alliance, en effet, est perpétuellement freiné par les réticences de ce peuple à la nuque raide.
Dernière remarque : cette phrase « Le SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité » est encore valable, évidemment. Et le mot « vérité » résonne dans toute l’histoire d’Israël comme le pilier le plus sûr de son espérance. C’est l’un des grands thèmes du Deutéronome, par exemple : « Le SEIGNEUR ton Dieu est un Dieu miséricordieux : il ne te délaissera pas, il ne te détruira pas, il n’oubliera pas l’Alliance jurée à tes pères. » (Dt 4, 31).
J’en déduis une chose que, nous Chrétiens, ne devons jamais oublier : Israël est encore et toujours le peuple élu ; comme dit Saint Paul : « Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables » (Ro 11, 29)… « Si nous lui sommes infidèles, Lui reste fidèle, car il ne peut se renier lui-même » (2 Tim 2,13).

 

CANTIQUE DE DANIEL 3, 52-56

52 Béni sois-tu, Seigneur, Dieu de nos pères :
A toi, louange et gloire éternellement !
Béni soit le Nom très saint de ta gloire :
A toi, louange et gloire éternellement !
53 Béni sois-tu dans ton saint temple de gloire :
A toi, louange et gloire éternellement !
54 Béni sois-tu sur le trône de ton rège :
A toi, louange et gloire éternellement !
55 Béni sois-tu, toi qui sondes les abîmes :
A toi, louange et gloire éternellement !
Toi qui sièges au-dessus des Keroubim1 :
A toi, louange et gloire éternellement !
56 Béni sois-tu au firmament, dans le ciel :
A toi, louange et gloire éternellement !

Pour présenter le livre de Daniel auquel a été emprunté ce cantique, je commence par prendre une comparaison :
Dans les années 1980, au temps de la domination soviétique sur la Tchécoslovaquie, une jeune actrice tchèque a composé et joué de nombreuses fois dans son pays une pièce sur Jeanne d’Arc qu’elle avait intitulée « La nuit de Jeanne ». A vrai dire, l’histoire de Jeanne d’Arc chassant les Anglais hors de France cinq siècles plus tôt (au quinzième siècle) n’était pas le premier souci des Tchèques. Si donc le scénario tombait entre les mains de la police, ce n’était pas trop compromettant. Mais pour qui savait lire entre les lignes, le message était clair : ce que la jeune fille de dix-neuf ans a su faire en France avec l’aide de Dieu, nous le pouvons aussi. La surface du texte parlait des Français, des Anglais et de Jeanne au quinzième siècle, mais entre les lignes on savait fort bien qu’il s’agissait des Tchèques et des armées soviétiques au vingtième.
Le livre de Daniel (écrit sous la domination grecque au deuxième siècle) est de cet ordre-là, un écrit de résistance composé pendant la terrible persécution du tyran grec Antiochus Epiphane au deuxième siècle : (pour encourager ses contemporains à tenir bon jusqu’au martyre,) son auteur est comme notre jeune actrice ; il raconte l’histoire d’un certain Daniel qui aurait vécu, lui aussi, plusieurs siècles plus tôt et dont la foi indomptable avait surmonté toutes les épreuves et les persécutions. La surface du livre parle de Babylone et du roi persécuteur Nabuchodonosor au sixième siècle, mais entre les lignes, tout le monde comprend qu’il s’agit du tyran grec Antiochus Epiphane au deuxième.
L’un des épisodes rapportés par le livre de Daniel, donc, est le supplice infligé à trois jeunes gens qui ont refusé d’adorer une statue en or érigée par Nabuchodonosor : ils sont précipités dans une fournaise (pour être brûlés vifs). L’auteur force volontairement le trait, évidemment, et le supplice est ce qu’on fait de plus épouvantable ; la foi des trois jeunes gens et le miracle de leur survie n’en ressortent que mieux.
« Nabuchodonosor ordonna de chauffer la fournaise sept fois plus qu’on avait coutume de la chauffer. Puis il ordonna à des hommes vigoureux de son armée de ligoter les trois jeunes gens (Shadrak, Méshak et Abed-Négo) pour les jeter dans la fournaise de feu ardent. Alors ces trois hommes furent ligotés avec leurs pantalons, leurs tuniques, leurs bonnets et leurs manteaux, et ils furent jetés au milieu de la fournaise de feu ardent ».
Premier miracle, les voilà donc dans la fournaise surchauffée et ce n’est pas eux qu’elle brûle, mais leurs bourreaux. « Comme la parole du roi était rigoureuse et que la fournaise avait été extraordinairement surchauffée, ces hommes mêmes qui avaient hissé les trois jeunes gens, la flamme du feu les tua ».
Deuxième miracle, tout ligotés qu’ils étaient, ils marchent au milieu des flammes en chantant la gloire de Dieu. Mais surtout, le grand miracle, c’est qu’ils font un véritable examen de conscience au nom de tout leur peuple et donnent un bel exemple d’humilité ; notre auteur suggère évidemment à ses lecteurs de s’y associer : « Béni et loué sois-tu, Seigneur, Dieu de nos pères et que ton nom soit glorifié à jamais !… Car tu es juste en tout ce que tu as fait…Tu as exécuté de justes sentences en tout ce que tu nous as infligé… Car nous avons péché et agi en impies jusqu’à nous séparer de toi, et nous avons failli en toutes choses ; nous n’avons pas observé tes commandements… Ne romps pas ton Alliance, et ne nous retire pas ta miséricorde, à cause d’Abraham, ton ami, d’Isaac ton serviteur et d’Israël que tu as consacré, eux à qui tu parlas en disant que tu multiplierais leur descendance comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est au bord de la mer… Agis envers nous selon ton indulgence et selon l’abondance de ta miséricorde ! Qu’ils soient confondus, tous ceux qui projettent du mal contre tes serviteurs !… Qu’ils sachent que tu es l’unique Seigneur Dieu, glorieux sur toute la terre ! » (Dn 3, 26… 45).
Vous connaissez la suite : plus on attise le feu, plus il y a de victimes parmi les bourreaux pendant que les trois martyrs se promènent au milieu d’une rosée rafraîchissante: alors, du milieu des flammes, s’élève le plus beau chant que l’humanité ait inventé et ce sont ses premiers versets que nous chantons pour la fête de la Trinité.
« Béni sois-tu, Seigneur, Dieu de nos pères » : c’est le rappel de l’Alliance conclue par Dieu avec Abraham, Isaac et Jacob (surnommé Israël) : le rappel des promesses de Dieu, mais aussi le rappel de l’Alliance vécue au quotidien pendant des siècles : la longue quête d’Abraham, Isaac et Jacob vers le pays et la descendance promise… la longue marche de l’Exode avec Moïse, le long apprentissage de ce peuple choisi pour témoigner au milieu du monde… Malheureusement, au long de cette marche, on a souvent trébuché et l’expression « Dieu de nos pères » est plus encore le rappel des multiples pardons de Dieu, surmontant inlassablement les infidélités de son peuple.
« Béni soit le Nom très saint de ta gloire » : le Nom de Dieu c’est Dieu lui-même, mais on a tellement de respect qu’on dit « le Nom » pour ne pas dire « Dieu » ; « Béni sois-tu dans ton saint temple de gloire » : ce verset est historiquement situé ! Il ne correspond pas au contexte supposé de l’Exil à Babylone : le temple avait alors été dévasté par les troupes de Nabuchodonosor, et là-bas, on n’aurait pas pu chanter cela ! En revanche, à Jérusalem, sous le roi grec Antiochus Epiphane, qui remplace le culte du vrai Dieu par son propre culte, il est très important de continuer à proclamer, fût-ce au péril de sa vie, que Dieu seul est Dieu et que le Temple est sacré, car là réside la gloire de Dieu.
Et d’ailleurs, les expressions « Le trône de ton règne » et « Toi qui sièges au-dessus des Keroubim » sont des allusions très concrètes à l’aménagement intérieur du Temple : dans (la partie la plus retirée du Temple), le « Saint des Saints », il y avait l’arche d’Alliance qui était un coffret de bois ; et sur ce coffret deux statues de chérubins (les « keroubim »). C’étaient deux animaux ailés (avec une tête d’homme et un corps et des pattes de lion) : leurs ailes déployées représentaient le trône de Dieu. Au-dessus des keroubim, invisible, mais certaine, demeurait la présence de Dieu.
Rappel des temps de certitude, où l’on savait d’évidence que Dieu était en permanence au milieu de son Temple, ce qui voulait dire au milieu de son peuple. L’auteur du livre de Daniel déploie volontairement ce chant de victoire ; en bon prophète qu’il est, il sait de toute la force de sa foi que les puissances du mal peuvent bien se déchaîner, elles ne l’emporteront pas. Dans la tourmente que traversent tant de peuples aujourd’hui, ce message nous est tout autant nécessaire.
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Note
1 – Les « keroubim » (chérubins) : c’étaient deux animaux ailés à tête d’homme, qui étaient sculptés en bois d’olivier et disposés au-dessus de l’Arche d’Alliance.
La phrase « Que notre sacrifice, en ce jour, trouve grâce devant toi » nous vient du cantique des trois jeunes martyrs du livre de Daniel.

 

DEUXIEME LECTURE –

deuxième lettre de Paul aux Corinthiens 13, 11-13

11 Frères, soyez dans la joie,
cherchez la perfection,
encouragez-vous,
soyez d’accord entre vous,
vivez en paix,
et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous.
12 Saluez-vous les uns les autres
par un baiser de paix.
Tous les fidèles vous saluent.
13 Que la grâce du Seigneur Jésus Christ,
l’amour de Dieu
et la communion du Saint-Esprit
soient avec vous tous.

Vous avez reconnu cette dernière phrase : « La grâce de Jésus notre Seigneur, l’amour de Dieu le Père et la communion de l’Esprit Saint soient toujours avec vous ». C’est la première phrase du célébrant à la messe. Ce qui veut dire que Saint Paul termine sa deuxième lettre aux Corinthiens par là où nous commençons nos liturgies. Et ce n’est pas un hasard si c’est le président de la célébration qui la dit, et personne d’autre. Car cette phrase, à elle seule, annonce tout le projet de Dieu, et le président de la célébration, ici, parle au nom de Dieu. Ce que Dieu propose à l’humanité, en quelques mots, c’est d’entrer dans son intimité, dans le foyer d’amour de la Trinité.
La « grâce », « l’amour », la « communion », c’est la même chose ; le Père, le Fils, l’Esprit Saint, c’est la Trinité ; « La grâce de Jésus notre Seigneur, l’amour de Dieu le Père et la communion de l’Esprit Saint », c’est bien le foyer d’amour que constitue la Trinité.
Je vous disais que c’est une proposition de Dieu : c’est le sens du subjonctif « soient avec vous ». La liturgie emploie souvent des subjonctifs : « Que Dieu vous pardonne », « Que Dieu vous bénisse », « Que Dieu vous protège et vous garde », « Le Seigneur soit avec vous » : on n’envisage évidemment pas une minute que Dieu pourrait ne pas nous pardonner, ne pas nous bénir, ne pas nous protéger et nous garder, ne pas être avec nous…
Le sens de ce subjonctif n’est pas « pourvu que » : « Pourvu qu’Il veuille bien vous bénir, vous pardonner… » En Dieu, le pardon, le don, la bénédiction ne sont pas des gestes ponctuels qu’il doit décider, c’est son être même.
Et pourtant un subjonctif, en français, signifie toujours un souhait. Seulement, ce souhait, c’est nous qu’il concerne. Ce subjonctif dit notre liberté : nous sommes toujours libres de ne pas entrer dans la bénédiction et le pardon de Dieu. On dit souvent « l’homme propose, Dieu dispose »… En réalité, c’est tout le contraire. Dieu nous propose en permanence son dessein bienveillant, son Alliance, mais nous, nous restons libres de ne pas entrer dans ce projet.
Encore un mot sur cette expression trinitaire de Paul : les expressions qui parlent aussi clairement des trois personnes divines sont complètement absentes dans l’Ancien Testament et très rares dans le Nouveau. Une fois de plus on voit les progrès de la Révélation qui atteint son sommet avec Jésus-Christ.
C’est cette révélation du mystère d’amour qui est en Dieu qui inspire les recommandations de Paul. Frères, soyez dans la joie… » : quand l’Ancien Testament parle de joie, il s’agit toujours du sentiment très fort que suscite toute expérience de libération ; on pourrait presque remplacer le mot « joie » par « exultation de la libération » ; Isaïe, par exemple, annonçant la fin d’une guerre, proclame « Ils se réjouissent devant toi, comme on se réjouit à la moisson… car le joug qui pesait sur lui (le peuple), le bâton sur son épaule, le fouet du chef de corvée, tu les as brisés … » (Is 9, 2).
Plus tard, c’est le retour d’exil que le prophète annonce comme une grande joie : « Ils reviendront, ceux que le Seigneur a rachetés, ils arriveront à Sion avec des cris de joie. Sur leurs visages une joie sans limite ! Allégresse et joie viendront à leur rencontre, tristesse et plainte s’enfuiront. » (Is 35, 10).
Et ces expériences de libération ne sont qu’une pâle image de la libération définitive promise à l’humanité. « Voici que je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle ; ainsi le passé ne sera plus rappelé, il ne remontera plus jusqu’au secret du coeur. Au contraire, c’est un enthousiasme et une exultation perpétuels que je vais créer. » (Is 65,17-18).
Signe d’une vie qui s’épanouit, la joie était considérée dans l’Ancien Testament comme la caractéristique du temps du salut et de la paix qui s’instaurera à la fin des temps. Quand Jésus parle de joie à ses apôtres, c’est à ce niveau-là qu’il se place et il en donne la raison : « Prenez courage, j’ai vaincu le monde. » (Jn 16,33). C’est ce qui lui permet de dire : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. » (Jn 15,11) et encore : « Vous êtes maintenant dans l’affliction, mais je vous verrai à nouveau, votre coeur alors se réjouira, et cette joie, nul ne vous la ravira. » (Jn 16,22).
La deuxième recommandation de Paul, c’est : « Soyez d’accord entre vous » ; et on est frappés de son insistance sur la paix : « Vivez en paix, et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous. Saluez-vous les uns les autres par un baiser de paix. » On a là un écho de la prière de Jésus pour ses apôtres dans l’évangile de Jean « Qu’ils soient UN pour que le monde croie » ; Paul le dit à sa manière dans la lettre aux Romains : « Que le Dieu de la persévérance et de la consolation vous donne d’être bien d’accord entre vous, comme le veut Jésus-Christ, afin que d’un même coeur et d’une seule voix, vous rendiez gloire à Dieu, le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ. » (Rm 15,5).
Ailleurs, dans la lettre aux Ephésiens, il dit : « Je vous y exhorte donc dans le Seigneur… accordez votre vie à l’appel que vous avez reçu. Il y a un seul corps et un seul Esprit, de même que votre vocation vous a appelés à une seule espérance ; un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême ; un seul Dieu et Père de tous, qui règne sur tous, agit par tous et demeure en tous » (Eph 4,1… 6).
Cet accord se manifeste liturgiquement dans le baiser de paix ; car la formule « Exprimez votre amitié en échangeant le baiser de paix » que l’on retrouve plusieurs fois dans des lettres de Paul vise ce geste liturgique qui existait déjà de son temps ; vers 150, Saint Justin racontait : « Quand les prières sont terminées, nous nous donnons un baiser les uns aux autres. » Nous avons heureusement retrouvé ce geste très symbolique depuis le concile Vatican II.
Et voilà ce que disait un Evêque de Rome, Saint Hippolyte, vers 215 : « Que l’évêque salue l’assemblée en disant : Que la paix du Christ soit avec vous tous. Et que tout le peuple réponde : Et avec ton esprit. Que le diacre dise à tous : Saluez-vous dans un saint baiser et que les clercs embrassent l’évêque, les laïcs hommes (embrassent) les laïcs hommes et les femmes (embrassent) les femmes ».

 

EVANGILE – selon Saint Jean 3, 16-18

16 Dieu a tellement aimé le monde
qu’il a donné son Fils unique,
afin que quiconque croit en lui ne se perde pas,
mais obtienne la vie éternelle.
17 Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde,
non pas pour juger le monde,
mais pour que, par lui, le monde soit sauvé.
18 Celui qui croit en lui échappe au Jugement ;
celui qui ne croit pas est déjà jugé,
du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.

« Dieu a tellement aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique » ; c’est le grand passage de l’Ancien Testament au Nouveau Testament qui est dit là. Dieu aime le monde, c’est-à-dire l’humanité : on le savait déjà dans l’Ancien Testament ; c’était même la grande découverte du peuple d’Israël. La grande nouveauté du Nouveau Testament, c’est le don du Fils pour le salut de tous les hommes.
« Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. » Si je comprends bien, il suffit de croire en lui pour être sauvé. Voilà la grande nouvelle de l’évangile, et de celui de Jean en particulier ; voici ce qu’il dit dans le Prologue : « Mais à ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. » (Jn 1,12). Et encore un peu plus loin au chapitre 3, Jean rapporte cette parole de Jésus : « Celui qui croit au Fils a la vie éternelle » (Jn 3,36 // 6,47 )
Et quand il dit « vie éternelle », Jésus évoque autre chose que la vie biologique, bien sûr, il parle de cette autre dimension de la vie qu’est la vie de l’Esprit en nous, celle qui nous a été insufflée au jour de notre Baptême. (Jn 5,24 ; 11,26) ; pour lui, c’est cela le salut. Etre sauvé, au sens biblique, c’est vivre en paix avec soi et avec les autres, c’est vivre en frères des hommes et en fils de Dieu. Pour cela, il suffit, nous dit Jésus, de nous tourner vers lui. Pour pouvoir être en permanence inspiré par son Esprit qui nous souffle des comportements de frères et de fils.
Pour parler à la manière de la Bible, on dira : « Il suffit de lever les yeux vers Jésus pour être sauvé. » C’est une nouvelle extraordinaire, si on veut bien la prendre au sérieux ! Il nous suffit de nous tourner vers lui, et d’accepter de le laisser transformer nos cœurs de pierre en cœurs de chair.
Pourquoi ? Parce que sur le visage du crucifié, qui donne sa vie librement, l’humanité découvre enfin le vrai visage du Dieu de tendresse et de pardon, à l’opposé du Dieu dominateur et vengeur que nous imaginons parfois malgré nous. « Qui m’a vu a vu le Père » dit Jésus à ses disciples dans le même évangile de Jean (Jn 14,9).
La seule chose qui nous est demandée, c’est de croire en Dieu qui sauve pour être sauvés, de croire en Dieu qui libère pour être libérés. Il nous suffit de lever vers Jésus un regard de foi pour être sauvés. C’est ce regard de foi, et lui seul, qui permet à Jésus de nous sauver. Et là, on ne peut pas ne pas penser à toutes les fois dans les évangiles où Jésus relève quelqu’un en lui disant « Ta foi t’a sauvé ».1
Cette annonce de Jésus, dans son entretien avec Nicodème, Jean la médite au pied de la Croix. C’est là que lui revient en mémoire une prophétie de Zacharie qui annonçait le salut et la conversion de Jérusalem à la suite de la mort d’un homme aimé comme un « fils unique » : Dieu dit « Je répandrai sur la maison de David et sur l’habitant de Jérusalem un esprit de bonne volonté et de supplication. Alors ils lèveront les yeux vers moi, celui qu’ils ont transpercé… Ils pleureront sur lui comme sur un fils unique… Ce jour-là une source jaillira pour la maison de David et les habitants de Jérusalem en remède au péché et à la souillure. » (Za 12,10).
Je pense que, pour Saint Jean, cette prophétie de Zacharie est une lumière très importante ; quand il médite sur le mystère du salut accompli par Jésus-Christ, c’est à elle qu’il se réfère. On la retrouve dans l’Apocalypse : « Voici, il vient au milieu des nuées, et tout oeil le verra, et ceux mêmes qui l’ont percé ; toutes les tribus de la terre seront en deuil à cause de lui. » (Ap 1,7).
Et, du coup, nous comprenons mieux l’expression « fils unique » : « Dieu a tellement aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique ». Déjà, au tout début de l’évangile, Jean en avait parlé : « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire, cette gloire que, Fils unique plein de grâce et de vérité, il tient du Père ». (Jn 1,14). Il est l’unique parce qu’il est la plénitude de la grâce et de la vérité ; il est l’unique, aussi, au sens de Zacharie, parce qu’il est l’unique source de vie éternelle ; il suffit de lever les yeux vers lui pour être sauvé ; il est l’unique, enfin, parce que c’est lui qui prend la tête de l’humanité nouvelle. Là encore je retrouve Paul : le projet de Dieu c’est que l’humanité tout entière soit réunie en Jésus et vive de sa vie qui est l’entrée dans la communion d’amour de la Trinité. C’est cela qu’il appelle le salut, ou la vie éternelle ; c’est-à-dire la vraie vie ; non pas une vie après la vie, mais une autre dimension de la vie, dès ici-bas. Ailleurs Saint Jean le dit bien : « La vie éternelle, c’est connaître Dieu et son envoyé, Jésus-Christ » (Jn 17,3) ; et connaître Dieu, c’est savoir qu’Il est miséricorde.
Et c’est cela le sens de l’expression « échapper au jugement », c’est-à-dire à la séparation : il nous suffit de croire à la miséricorde de Dieu pour y entrer. Je prends un exemple : si j’ai blessé quelqu’un, et que je crois qu’il peut me pardonner, je vais me précipiter dans ses bras et nous pourrons nous réconcilier ; mais si je ne crois pas qu’il puisse me pardonner, je vais rester avec le poids de mon remords ; comme dit le psaume 51/50 : « ma faute est devant moi sans relâche » ; c’est devant moi qu’elle est sans relâche ; mais il nous suffit de sortir de nous-mêmes et de croire au pardon de Dieu pour être pardonnés.
Il nous suffit donc de croire pour être sauvés mais nous ne serons pas sauvés malgré nous ; nous restons libres de ne pas croire, mais alors nous nous condamnons nous-mêmes : « Celui qui ne croit pas est déjà jugé, du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu. » Mais « Celui qui croit en lui échappe au jugement » ; c’est bien ce qu’a fait le bon larron : sa vie n’avait rien d’exemplaire mais il a levé les yeux sur celui que les hommes ont transpercé ; et en réponse, il a entendu la phrase que nous rêvons tous d’entendre « Aujourd’hui même tu seras avec moi dans le Paradis ».
———————–
Note
1 – Le mot « croire », Chouraqui le traduit par « adhérer » : il ne s’agit donc pas d’une opinion ; croire, chez Jean, a un sens très fort ; adhérer à Jésus, c’est être greffé sur lui, inséparable de lui. Ce n’est pas un hasard si c’est le même Jean qui évoque l’image de la vigne et des sarments. Saint Paul, lui, emploie l’image de la tête et des membres.
Complément
– Une fois de plus, Paul est très proche de Jean : « Si, de ta bouche, tu confesses que Jésus est Seigneur et si, dans ton coeur, tu crois que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé. » (Romains 10,9).

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Dimanche 15 mars 2020 : 3ème dimanche de Carême : lectures et commentaires

Dimanche 15 mars 2020 :

Troisième dimanche de Carême

 

1312298-Pierre_Mignard_le_Christ_et_la_Samaritaine

Jésus et la Samaritaine de Pierre Mignard

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile.

PREMIERE LECTURE – livre de l’Exode 17, 3-7

En ces jours-là,
3 dans le désert, le peuple, manquant d’eau,
souffrit de la soif.
Il récrimina contre Moïse et dit :
« Pourquoi nous as-tu fait monter d’Égypte ?
Était-ce pour nous faire mourir de soif
avec nos fils et nos troupeaux ? »
4 Moïse cria vers le SEIGNEUR :
« Que vais-je faire de ce peuple ?
Encore un peu, et ils me lapideront ! »
5 Le SEIGNEUR dit à Moïse :
« Passe devant le peuple,
emmène avec toi plusieurs des anciens d’Israël,
prends en main le bâton avec lequel tu as frappé le Nil,
et va !
6 Moi, je serai là, devant toi,
sur le rocher du mont Horeb.
Tu frapperas le rocher,
il en sortira de l’eau,
et le peuple boira ! »
Et Moïse fit ainsi sous les yeux des anciens d’Israël.
7 Il donna à ce lieu le nom de Massa (c’est-à-dire : Épreuve)
et Mériba (c’est-à-dire : Querelle),
parce que les fils d’Israël avaient cherché querelle au SEIGNEUR,
et parce qu’ils l’avaient mis à l’épreuve, en disant :
« Le SEIGNEUR est-il au milieu de nous,
oui ou non ? »

On a beau chercher sur la carte du désert du Sinaï, le lieu dit « Massa et Meriba » n’existe pas ; c’est un nom symbolique : Massa veut dire « défi », Meriba veut dire « accusation » parce que, effectivement, c’est l’histoire d’un défi, d’une accusation, presque d’une mutinerie qui s’est passée là. L’histoire se passe à « Rephidim », en plein désert, quelque part entre l’Egypte et Israël : le texte dit simplement : « Les fils d’Israël campaient dans le désert à Rephidim » ; Moïse guidait la marche du peuple, hommes, femmes, enfants, troupeaux, de campement en campement, de point d’eau en point d’eau. Mais un jour, à l’étape de Rephidim, l’eau a manqué. On imagine bien qu’en plein désert, en pleine chaleur par-dessus le marché, le manque d’eau peut vite devenir gravissime et cela peut dégénérer. En quelques heures, la déshydratation devient une question de vie ou de mort et la panique peut nous prendre.
Ce n’est évidemment pas la bonne attitude ! La seule bonne attitude serait la confiance : il aurait fallu trouver la force de se dire « Dieu nous veut libres, il l’a prouvé, donc il nous fera trouver les moyens de survivre ».
Au lieu de cela, la panique a pris tout le peuple. Que fait-on quand on se laisse envahir par la panique ? Nos ancêtres du treizième siècle av.J.C. ont fait exactement ce que nous ferions aujourd’hui : ils s’en sont pris au gouvernement ; et le gouvernement de l’époque, c’est Moïse. C’était tentant de s’en prendre à lui ; parce que c’est bien joli de fuir l’Egypte pour conquérir sa liberté… Mais si c’est pour mourir ici, en plein désert, à quoi bon ? Mieux vaut être esclave et vivant… que libre et mort… Et comme, en plus, on a toujours tendance à embellir les souvenirs, ils commencent tous à s’attendrir sur le passé et sur les délicieuses marmites et l’eau en abondance qu’ils avaient chez leurs maîtres en Egypte.
En fait, bien sûr, la mutinerie contre Moïse vise quelqu’un d’autre… Dieu lui-même, parce qu’on sait bien que si Moïse a conduit le peuple jusque-là, c’est en se référant à un ordre qu’il dit avoir reçu jadis, quand Dieu lui a parlé dans un buisson en feu et qu’il lui a dit « Descends en Egypte et fais sortir mon peuple »… Mais qu’est-ce que c’est que ce Dieu qui prétend libérer une nation et qui l’amène crever de faim et de soif dans un désert stérile ?
La phrase : « Pourquoi nous as-tu fait monter d’Egypte ? Etait-ce pour nous faire mourir de soif avec nos fils et nos troupeaux ? » peut vouloir dire deux choses : dans un premier temps, on trouve que Moïse s’est bien mal débrouillé « tu nous as fait sortir d’Egypte, c’est entendu, mais si c’est pour en arriver là, tu aurais mieux fait de t’abstenir » … les heures passant, le ton monte et l’angoisse aussi. Et on en arrive à faire un véritable procès d’intention à Moïse et surtout à Dieu : sur le thème : « On a compris ; tu nous as fait sortir, tu nous as amenés au fin fond du désert pour qu’on y meure de soif, pour te débarrasser de nous ».
Alors le texte dit que Moïse se mit à crier vers Dieu : « Que dois-je faire pour ce peuple ? Encore un peu, et ils me lapideront ! ». Et Dieu répond : « Emmène avec toi plusieurs des anciens d’Israël, prends en main le bâton avec lequel tu as frappé le Nil, et va ! Moi, je serai là, devant toi, sur le rocher du mont Horeb. Tu frapperas le rocher, il en sortira de l’eau, et le peuple boira ! » Alors Moïse a frappé le rocher et le peuple a pu étancher sa soif.
Cette eau qui jaillit, c’est la soif apaisée, d’abord, et déjà c’est un immense soulagement. Mais c’est encore plus : c’est la certitude retrouvée que Dieu est bien là, « au milieu de son peuple » comme on dit, c’est-à-dire à ses côtés et qu’il mène lui-même son peuple sur le chemin de la liberté … Ce dont on n’aurait jamais dû douter.
Et voilà pourquoi, dans la mémoire d’Israël, ce lieu ne s’appelle plus Rephidim, comme si c’était le nom d’un campement parmi d’autres ; ce qui s’y est passé est trop grave. « Moïse donna à ce lieu le nom de ce lieu s’appelle « Massa et Meriba » : c’est-à-dire « Epreuve et Querelle », parce que les fils d’Israël avaient accusé le SEIGNEUR et parce qu’ils l’avaient mis au défi, en disant « le SEIGNEUR est-il vraiment au milieu de nous, ou bien n’y est-il pas ? » En langage moderne, on dirait « le Seigneur est-il pour nous ou contre nous ? »
Cette tentation de douter de Dieu est aussi la nôtre quand nous rencontrons des difficultés ou des épreuves : le problème est bien toujours le même, tellement toujours le même qu’on en est venu à dire qu’il est « originel », c’est-à-dire qu’il est à la racine de tous nos malheurs. L’auteur du récit du jardin d’Eden n’a fait que transposer l’expérience de Massa et Meriba pour nous faire comprendre que le soupçon porté sur Dieu empoisonne nos vies. Adam confronté à un commandement qu’il ne comprend pas écoute la voix du soupçon qui prétend que Dieu ne veut peut-être pas le bien de l’humanité… Chacun de nous rencontre des difficultés à faire confiance, quand vient l’épreuve de la souffrance ou la difficulté de rester fidèles aux commandements… Qui nous dit que Dieu nous veut vraiment libres et heureux ?
Quand le Christ enseignait le Notre Père à ses disciples, c’était précisément pour les installer dans la confiance filiale ; « ne nous laisse pas succomber à la tentation » pourrait se traduire « tiens-nous si fort que nos Rephidim ne deviennent pas Massa », ou si vous préférez « que nos lieux d’épreuve ne deviennent pas lieux de doute ». Dans la difficulté, continuer à appeler Dieu « Père », c’est affirmer envers et contre tout qu’il est toujours avec nous.

 

PSAUME – 94 (95), 1-2. 6-7. 8-9

1 Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR,
acclamons notre Rocher, notre salut !
2 Allons jusqu’à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

6 Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le SEIGNEUR qui nous a faits.
7 Oui, il est notre Dieu :
nous sommes le peuple qu’il conduit.

Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?
8 « Ne fermez pas votre coeur comme au désert
9 où vos pères m’ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

Dans la Bible le texte de la dernière strophe que nous venons d’entendre est légèrement différent ; le voici : « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre coeur comme à Meriba, comme au jour de Massa dans le désert, où vos pères m’ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit ». C’est dire que ce psaume est tout imprégné de l’expérience de Massa et Meriba ; on comprend bien pourquoi nous le chantons pour ce troisième dimanche de Carême, en écho au récit de Massa et Meriba, qui est la première lecture.
Dans cette simple strophe, est résumée toute l’aventure de notre vie de foi, personnelle et communautaire. C’est ce que l’on peut appeler, au vrai sens du terme, la « question de confiance ». Pour le peuple d’Israël, la question de confiance s’est posée à chaque difficulté de la vie au désert : « Le SEIGNEUR est-il vraiment au milieu de nous, ou bien n’y est-il pas ? » ce qui revient à dire « Peut-on lui faire confiance ? S’appuyer sur lui ? Etre sûr qu’il nous donnera à chaque instant les moyens de nous en sortir… ? »
La Bible dit que la foi, justement, c’est tout simplement la confiance. Cette question de confiance, telle qu’elle s’est posée à Massa et Meriba, est l’un des piliers de la réflexion d’Israël ; la preuve, c’est qu’elle affleure sous des quantités de textes bibliques ; et, par exemple, le mot qui dit la foi en Israël signifie « s’appuyer sur Dieu » ; c’est de lui que vient le mot « Amen » qui dit l’adhésion de la foi : il signifie « solide », « stable » ; on pourrait le traduire « j’y crois dur comme pierre » (en français on dit plutôt « dur comme fer »).
Toute une autre série de textes brodent sur le mot « écouter », parce que quand on fait confiance à quelqu’un, on l’écoute. D’où la fameuse prière juive, le « Shema Israël » : « Ecoute Israël, le SEIGNEUR ton Dieu est le SEIGNEUR UN. Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton esprit, de toutes tes forces »… Tu aimeras, c’est-à-dire tu lui feras confiance.
Pour écouter, encore faut-il avoir l’oreille ouverte : encore une expression qu’on rencontre à plusieurs reprises dans la Bible, dans le sens de mettre sa confiance en Dieu ; vous connaissez le psaume 39/40 « tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu m’as ouvert l’oreille » ; ou encore ce chant du serviteur d’Isaïe : « Le SEIGNEUR Dieu m’a ouvert l’oreille… » (Is 50, 4-5). Et les mots « obéir, obéissance » sont de la même veine : en hébreu comme en grec, quand il s’agit de l’obéissance à Dieu, ils sont de la même racine que le verbe écouter, au sens de faire confiance. En français aussi, d’ailleurs, puisque notre verbe « obéir » vient du verbe latin « audire » qui veut dire « entendre ».
Cette confiance de la foi est appuyée sur l’expérience… Pour le peuple d’Israël, tout a commencé avec la libération d’Egypte ; c’est ce que notre psaume appelle « l’exploit de Dieu » : « Et pourtant ils avaient vu mon exploit. » (verset 9). Cette expérience, et de siècle en siècle, pour les générations suivantes, la mémoire de cette expérience vient soutenir la foi : si Dieu a pris la peine de libérer son peuple de l’esclavage, ce n’est pas pour le laisser mourir de faim ou de soif dans le désert.
Et donc, on peut s’appuyer sur lui comme sur un rocher… « Acclamons notre rocher, notre salut », ce n’est pas de la poésie : c’est une profession de foi. Une foi qui s’appuie sur l’expérience du désert : à Massa et Meriba, le peuple a douté que Dieu lui donne les moyens de survivre… Mais Dieu a quand même fait couler l’eau du Rocher ; et, désormais, on rappellera souvent cet épisode en disant de Dieu qu’il est le Rocher d’Israël.
Le récit du paradis terrestre, lui-même, peut se lire à la lumière de cette réflexion d’Israël sur la foi, à partir de l’épisode de Massa et Meriba : pour Adam, c’est-à-dire chacun d’entre nous, la question de confiance peut se poser sous la forme d’un obstacle, une limitation de nos désirs (par exemple la maladie, le handicap, la perspective de la mort)… Ce peut être aussi un commandement à respecter, qui limite apparemment notre liberté, parce qu’il limite nos désirs d’avoir, de pouvoir… La foi, alors, c’est la confiance que, même si les apparences sont contraires, Dieu nous veut libres, vivants, heureux et que de nos situations d’échec, de frustration, de mort, il fera jaillir la liberté, la plénitude, la résurrection.
Pour certains d’entre nous la question de confiance se pose chaque fois que nous ne trouvons pas de réponse à nos interrogations : accepter de ne pas tout savoir, de ne pas tout comprendre, accepter que les voies de Dieu nous soient impénétrables exige parfois de nous une confiance qui ressemble à un chèque en blanc… Il ne nous reste plus qu’à dire comme Pierre à Capharnaüm, « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle ».
Quand Saint Paul dit dans la lettre aux Corinthiens « Laissez-vous réconcilier avec Dieu » on peut traduire « Cessez de lui faire des procès d’intention, comme à Massa et Meriba » ou quand Marc dit dans son Evangile « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle », on peut traduire « croyez que la Nouvelle est bonne », c’est-à-dire croyez que Dieu vous aime, qu’il n’est que bienveillant à votre égard.
Ce choix résolu de la confiance, il est à refaire chaque jour : « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? » Je lis cette phrase comme très libérante : chaque jour est un jour neuf, aujourd’hui, tout est de nouveau possible. Chaque jour nous pouvons réapprendre à « écouter », à « faire confiance » : c’est pour cela que ce psaume 94 est le premier chaque matin dans la liturgie des heures ; et que chaque jour les juifs récitent deux fois leur profession de foi (le SHEMA Israël) qui commence par ce mot « Ecoute ». Et le texte d’Isaïe que je citais tout-à-l’heure à propos du Serviteur le dit bien : « Le SEIGNEUR Dieu m’a donné une langue de disciple… Matin après matin, il me fait dresser l’oreille, pour que j’écoute, comme les disciples. »
Dernière remarque, le psaume parle au pluriel : « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? »… Cette conscience de faire partie d’un peuple était très forte en Israël ; quand le psaume 94 dit « Nous sommes le peuple que Dieu conduit », là non plus, ce n’est pas de la poésie, c’est l’expérience d’Israël qui parle ; dans toute son histoire, on pourrait dire qu’Israël parle au pluriel. « Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous » sous-entendu sans vous demander où vous en êtes chacun dans votre sensibilité croyante ; nous touchons peut-être là un des problèmes de l’Eglise actuelle : dans la Bible, c’est un peuple qui vient à la rencontre de son Dieu… « Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR, acclamons notre rocher, notre salut ! »

 

DEUXIEME LECTURE – lettre de saint Paul aux Romains 5, 1-2. 5-8

Frères,
1 nous qui sommes devenus justes par la foi,
nous voici en paix avec Dieu
par notre Seigneur Jésus Christ,
2 lui qui nous a donné, par la foi,
l’accès à cette grâce
dans laquelle nous sommes établis ;
et nous mettons notre fierté
dans l’espérance d’avoir part à la gloire de Dieu.
5 Et l’espérance ne déçoit pas,
puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs
par l’Esprit Saint qui nous a été donné.
6 Alors que nous n’étions encore capables de rien,
le Christ, au temps fixé par Dieu,
est mort pour les impies que nous étions.
7 Accepter de mourir pour un homme juste,
c’est déjà difficile ;
peut-être quelqu’un s’exposerait-il à mourir pour un homme de bien.
8 Or, la preuve que Dieu nous aime,
c’est que le Christ est mort pour nous,
alors que nous étions encore pécheurs.

Le chapitre 5 marque un tournant dans la lettre aux Romains : jusque-là, Paul parlait du passé de l’humanité (des païens comme des croyants) ; désormais il parle de l’avenir, un avenir transfiguré pour les croyants, par la vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ.
Peut-être pour comprendre la pensée de Paul, faut-il lire ce texte en commençant par la fin : premièrement, le Christ a accepté de mourir pour nous, alors que nous étions pécheurs ; deuxièmement, l’Esprit Saint nous a été donné, et avec lui, c’est l’amour même de Dieu qui s’est répandu dans nos coeurs  ; troisièmement, désormais, tout notre orgueil est là, nous espérons et nous savons que nous aurons part à la gloire de Dieu.
Premièrement, le Christ a accepté de mourir pour nous, alors que nous étions pécheurs ; la formule « pour nous » en français est ambiguë : elle ne signifie pas « à notre place » ; comme si les condamnés à mort que nous étions avaient pu se faire remplacer par lui. « Pour nous » veut dire « en notre faveur ». « Alors que nous n’étions encore capables de rien, le Christ, au temps fixé par Dieu, est mort en faveur des coupables que nous étions », dit Paul.
De quoi étions-nous coupables ? De toute la haine et la violence qui envahissent la vie des hommes, tout cela, bien souvent, par amour de l’argent ou du pouvoir…
De quoi étions-nous coupables ? De cette espèce de dévoiement général que Paul décrit au début de cette lettre aux Romains, et qui fait qu’on a bien souvent envie de dire « pauvre humanité ». Créée pour la paix, la tendresse, l’amour, le partage des biens et des joies, l’humanité a laissé s’installer en son sein des germes sans cesse renaissants de divisions, d’injustice et donc de haine et on a bien peur que ce soit sans issue ; Jésus prend cette situation à bras le corps et il la combat jusqu’à en mourir. Il vient dire ce qui est pourtant simple, mais que nous avons bien du mal à entendre : « Il vous faut retrouver le seul chemin qui mène au bonheur ; dussé-je en perdre la vie, je vous montrerai jusqu’au bout ce qu’aimer et pardonner veut dire. Et alors il vous suffira de me suivre, de prendre le même chemin que moi pour vous retrouver, avec moi, dans le monde pour lequel vous êtes faits, celui de la grâce et de l’amour. »
Deuxièmement, l’Esprit Saint nous a été donné, et avec lui, c’est l’amour même de Dieu qui s’est répandu dans nos coeurs ; ce que Paul dit là, c’est que, mystérieusement, mais de façon certaine, dans ce paroxysme d’amour du Fils de Dieu qu’a été la passion et la croix, l’Esprit de Dieu s’est répandu sur le monde. Jusqu’à ce chapitre 5, la lettre aux Romains ne mentionne jamais l’Esprit Saint sauf dans les toutes premières lignes qui constituent l’adresse. Mais, dans le corps de la lettre, c’est la première fois que Paul en parle, et ce n’est certainement pas un hasard ; c’est justement le moment où il parle de la croix du Christ ; le lien entre les deux versets est frappant : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. Alors que nous n’étions encore capables de rien, le Christ, au temps fixé par Dieu, est mort pour les coupables que nous étions. »
Saint Jean fait exactement le même rapprochement dans son évangile ; déjà au moment de la fête des tentes quand Jésus avait parlé de l’eau vive : « Le dernier jour de la fête, qui est aussi le plus solennel, Jésus, debout, se mit à proclamer : Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive celui qui croit en moi. Comme l’a dit l’Ecriture, de son sein couleront des fleuves d’eau vive. » Et Jean ajoute : « Il désignait ainsi l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui ; en effet, il n’y avait pas encore d’Esprit (sous-entendu donné aux croyants) parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié. » (Jn 7, 37-39). Et, au moment de la mort du Christ, pour montrer que cette promesse est accomplie, Jean note « Dès qu’il eut pris le vinaigre, Jésus dit : Tout est achevé ; et, inclinant la tête, il remit l’esprit. » (Jn 19, 30).
Troisièmement, désormais, tout notre orgueil est là, nous espérons et nous savons que nous aurons part à la gloire de Dieu. Paul utilise plusieurs fois le mot « orgueil » ou le verbe « s’enorgueillir » dans sa lettre et il a une position très ferme là-dessus ; elle tient en deux points : tout d’abord, nous n’avons en nous-mêmes aucun motif d’orgueil, quelles que soient nos bonnes oeuvres ; ce serait oublier que tout nous vient de Dieu, y compris le peu de vertu que nous avons. En revanche, et c’est le deuxième point, nous avons le droit d’être orgueilleux des dons de Dieu, à partir du moment où nous avons découvert à quel destin fabuleux Dieu nous invite ; déjà son Esprit nous habite ; et mieux encore, nous savons quelle gloire nous attend, quand ce même Esprit, justement, aura transformé nos coeurs et nos corps à l’image du Christ ressuscité. Le récit de la Transfiguration, dimanche dernier, nous en a donné comme un avant-goût.
Quel chemin depuis Massa et Meriba, le récit du peuple soupçonneux de notre première lecture ! Un chemin que seule notre foi en Jésus-Christ peut nous faire parcourir : « Notre Seigneur Jésus Christ nous a donné, par la foi, l’accès au monde de la grâce dans lequel nous sommes établis ; et notre orgueil à nous, c’est d’espérer avoir part à la gloire de Dieu. »
Dernière remarque : cet Esprit que Jésus nous a transmis, c’est l’Esprit même de Dieu, c’est-à-dire l’amour personnifié ; cette certitude devrait vaincre toutes nos peurs. Avec lui, les croyants d’abord, toute l’humanité ensuite, vaincront les forces de division. C’est une certitude puisque « l’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. »

 

EVANGILE – selon saint Jean 4, 5 … 42  

En ce temps-là,
5 Jésus arriva à une ville de Samarie, appelée Sykar,
près du terrain que Jacob avait donné à son fils Joseph.
6 Là se trouvait le puits de Jacob.
Jésus, fatigué par la route, s’était donc assis près de la source.
C’était la sixième heure, environ midi.
7 Arrive une femme de Samarie, qui venait puiser de l’eau.
Jésus lui dit :
« Donne-moi à boire. »
8 – En effet, ses disciples étaient partis à la ville
pour acheter des provisions.
9 La Samaritaine lui dit :
« Comment ! Toi, un Juif, tu me demandes à boire,
à moi, une Samaritaine ? »
– En effet, les Juifs ne fréquentent pas les Samaritains.
10 Jésus lui répondit :
« Si tu savais le don de Dieu
et qui est celui qui te dit : ‘Donne-moi à boire’,
c’est toi qui lui aurais demandé,
et il t’aurait donné de l’eau vive. »
11 Elle lui dit :
« Seigneur, tu n’as rien pour puiser,
et le puits est profond.
D’où as-tu donc cette eau vive ?
12 Serais-tu plus grand que notre père Jacob
qui nous a donné ce puits,
et qui en a bu lui-même, avec ses fils et ses bêtes ? »
13 Jésus lui répondit :
« Quiconque boit de cette eau
aura de nouveau soif ;
14 mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai
n’aura plus jamais soif ;
et l’eau que je lui donnerai
deviendra en lui une source d’eau
jaillissant pour la vie éternelle. »
15 La femme lui dit :
« Seigneur, donne-moi de cette eau,
que je n’aie plus soif,
et que je n’aie plus à venir ici pour puiser.
19 Je vois que tu es un prophète !…
20 Eh bien ! Nos pères ont adoré sur la montagne qui est là,
et vous, les Juifs, vous dites
que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem. »
21 Jésus lui dit :
« Femme, crois-moi :
l’heure vient
où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem
pour adorer le Père.
22 Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ;
nous, nous adorons ce que nous connaissons,
car le salut vient des Juifs.
23 Mais l’heure vient – et c’est maintenant –
où les vrais adorateurs
adoreront le Père en esprit et vérité :
tels sont les adorateurs que recherche le Père.
24 Dieu est esprit,
et ceux qui l’adorent,
c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer. »
25 La femme lui dit :
« Je sais qu’il vient, le Messie,
celui qu’on appelle Christ.
Quand il viendra,
c’est lui qui nous fera connaître toutes choses. »
26 Jésus lui dit :
« Je le suis,
moi qui te parle. »

39 Beaucoup de Samaritains de cette ville crurent en Jésus.
40 Lorsqu’ils arrivèrent auprès de lui,
ils l’invitèrent à demeurer chez eux.
Il y demeura deux jours.
41 Ils furent encore beaucoup plus nombreux à croire
à cause de sa parole à lui,
et ils disaient à la femme :
42 « Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit
que nous croyons :
nous-mêmes, nous l’avons entendu,
et nous savons que c’est vraiment lui
le Sauveur du monde. »

L’eau courante n’apporte pas avec elle que des bienfaits ; nous ne connaissons plus les rencontres autour du puits, le puits en plein désert ou le puits du village : combien de relations sont nées là, combien de mariages dans la Bible ? Auprès d’un puits, le serviteur d’Abraham a rencontré Rébecca, celle qui devait devenir la femme d’Isaac ; auprès d’un puits, Jacob s’est épris de Rachel ; auprès d’un puits de Palestine, Jésus entame l’un des dialogues les plus célèbres de l’évangile de Jean, le dialogue avec celle qu’on appelle désormais la Samaritaine.
Jésus est de passage en Samarie, en route vers la Galilée ; il a quitté la Judée où les Pharisiens commencent à le surveiller ; il est environ midi : pourquoi Jean précise-t-il l’heure ? Dans un pays chaud, ce n’est pas l’heure d’aller puiser de l’eau ; la Samaritaine, mal vue dans son village, choisit-elle cette heure précisément pour ne rencontrer personne ? Ou bien Jean veut-il nous faire entendre que c’est l’heure de la pleine lumière et que la lumière du monde vient de se lever sur la Samarie, avec la révélation du Messie ? Car aux yeux des Pharisiens la Samarie passait pour avoir bien besoin de conversion.
La brouille entre Judéens et Samaritains remontait loin : du côté de Jérusalem, on considérait depuis longtemps les Samaritains comme des hérétiques, parce que certains d’entre eux descendaient de populations païennes installées là par l’empire assyrien après la conquête de Samarie. Mais, soyons francs, les Samaritains le leur rendaient bien ; car il n’y avait quand même pas que des descendants de populations déplacées parmi eux ; il y avait également des descendants des tribus du Nord et qui essayaient tout autant que les habitants de Jérusalem de rester fidèles à la loi de Moïse ; et ils trouvaient tout autant de reproches à faire à ceux qui se croyaient plus purs qu’eux à Jérusalem. L’inimitié était donc parfaitement réciproque et la méfiance mutuelle n’avait fait que se durcir au cours des siècles ; on la ressentait très nettement à l’époque du Christ. D’où l’étonnement de la femme de Samarie : un Juif s’abaisserait-il à lui demander quelque chose ?
Mais simplement parce qu’elle l’a écouté, Jésus peut lui proposer le don véritable « Si tu savais le don de Dieu, si tu connaissais celui qui te parle » ; le don de Dieu, c’est Jésus lui-même ; c’est de le connaître : Jésus le redit dans sa dernière prière, toujours dans l’évangile de Jean « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi et celui que tu as envoyé » (Jn 17,3).
Bien qu’ils soient des hérétiques aux yeux des Pharisiens de Jérusalem, les Samaritains attendent, eux aussi, le Messie et ils savent qu’il leur fera tout connaître : comme la Samaritaine le dit à Jésus « Je sais qu’il vient le Messie, celui qu’on appelle Christ. Quand il viendra, il nous fera connaître toutes choses ». Simplement parce qu’elle a accepté le dialogue, parce qu’elle a été ouverte, parce qu’elle a demandé de bonne foi une explication sur ce qu’il fallait faire pour plaire à Dieu, elle peut entrer dans cette connaissance du Messie « Je le suis, moi qui te parle ».
Tout au long de ce récit, Jean nous fait comprendre qu’avec la venue du Messie, la face du monde est changée : toutes les questions ont trouvé leur réponse, les temps sont accomplis : l’heure vers laquelle tendait toute l’histoire humaine a sonné. Désormais, le culte n’est plus une affaire de lieu, de temple, de montagne. L’eau vive jaillit dans chaque coeur croyant : « Celui qui boira de cette eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source jaillissante pour la vie éternelle ». Vous avez remarqué l’insistance de Jésus sur le don : avec le Dieu d’amour tout est don et pardon ; la Samaritaine qui se sait bien peu vertueuse accueille tout simplement, (plus simplement que d’autres, peut-être ?) le don et le pardon.
Et quand Jésus parle de source jaillissante, il veut peut-être dire que l’eau qui jaillit des coeurs croyants peut désormais en abreuver d’autres ? En tout cas c’est ce que vivra la Samaritaine qui aussitôt va dire à toute la ville « J’ai rencontré le Messie ».

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRE DE L 'EXODE, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL A TIMOTHEE, PSAUME 50

Dimanche 15 septembre 2019 : 24ème dimanche du Temps Ordinaire : textes et commentaires

24éme dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,
dimanche 15 septembre 2019

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨

PREMIERE LECTURE – livre de l’Exode 32, 7…14

En ces jours-là,
7 le SEIGNEUR parla à Moïse :
« Va, descends,
car ton peuple s’est corrompu,
lui que tu as fait monter du pays d’Égypte.
8 Ils n’auront pas mis longtemps
à s’écarter du chemin que je leur avais ordonné de suivre !
Ils se sont fait un veau en métal fondu
et se sont prosternés devant lui.
Ils lui ont offert des sacrifices en proclamant :
‘Israël, voici tes dieux,
qui t’ont fait monter du pays d’Égypte.’ »

9 Le SEIGNEUR dit encore à Moïse :
« Je vois que ce peuple
est un peuple à la nuque raide.
10 Maintenant, laisse-moi faire ;
ma colère va s’enflammer contre eux
et je vais les exterminer !
Mais, de toi, je ferai une grande nation. »
11 Moïse apaisa le visage du SEIGNEUR son Dieu
en disant :
« Pourquoi, SEIGNEUR,
ta colère s’enflammerait-elle contre ton peuple,
que tu as fait sortir du pays d’Égypte
par ta grande force et ta main puissante ?
13 Souviens-toi de tes serviteurs,
Abraham, Isaac et Israël,
à qui tu as juré par toi-même :
‘Je multiplierai votre descendance
comme les étoiles du ciel ;
je donnerai, comme je l’ai dit,
tout ce pays à vos descendants,
et il sera pour toujours leur héritage.’ »
14 Le SEIGNEUR renonça
au mal qu’il avait voulu faire à son peuple.

Je vous rappelle très rapidement le contexte (pour une présentation plus large, voir les compléments) : trois mois après la sortie d’Egypte, Dieu a proposé l’Alliance à Moïse et à son peuple : et le peuple, unanime, a accepté l’Alliance. Et puis, il y a eu l’extraordinaire manifestation de Dieu, dans les éclairs, le tonnerre, le feu, la nuée. Et, de nouveau, le peuple s’est engagé : « Toutes les paroles que le SEIGNEUR a dites, nous les mettrons en pratique. » Puis Moïse est remonté sur la montagne pour recevoir les tables de la Loi.
L’épisode du veau d’or se situe à ce moment-là : on trouve que Moïse est bien long à redescendre ; on vient de vivre une expérience religieuse extraordinaire, et nous voilà retombés dans le quotidien. On n’entend plus rien, on ne voit plus rien… Où donc est Dieu ? Où donc est Moïse ? Alors la tentation est trop forte ; on exige d’Aaron qu’il fabrique une statue. Quand Moïse, enfin, redescend de la montagne, les tables de la Loi à la main, il est accueilli par les cantiques adressés à la statue !
Clairement, cette fabrication d’une statue a été considérée par Dieu et par Moïse comme une faute. On peut se demander en quoi est-ce mal ? Pour comprendre ce que représentait l’interdiction des idoles, et en quoi la fabrication du veau d’or est une faute, il faut relire les commandements, ce qu’on appelle le Décalogue. La première phrase, on l’oublie souvent, ce n’est pas un commandement, c’est une affirmation : « C’est moi, le SEIGNEUR ton Dieu, qui t’ai fait sortir d’Egypte, la maison de servitude. » Affirmation qui précède les commandements et les justifie, elle en donne le sens. C’est parce que Dieu a libéré son peuple que, maintenant, il lui donne les commandements : ceux-ci n’ont pas d’autre but que d’indiquer la façon de rester un peuple libre et heureux.
Le premier de ces commandements tient en deux points : premièrement, tu n’auras pas d’autres dieux que moi ; deuxièmement, tu ne te feras pas d’idoles… C’est très clair : « Tu ne te feras pas d’idole, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel, là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux sous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas, car c’est moi, le SEIGNEUR… » Cette interdiction de fabriquer des idoles était très neuve pour ce peuple sorti d’Egypte, où pullulaient des statues de toutes sortes de dieux représentés sous des formes d’animaux. Et d’ailleurs, si les Hébreux à peine sortis d’Egypte ont eu l’idée de fabriquer un veau en or, c’est parce qu’ils en avaient déjà vus ! Par exemple, on a retrouvé sur une fresque de la nécropole de Thèbes un jeune veau d’or représentant le soleil à son lever. Cette interdiction toute nouvelle est donc très exigeante : la preuve, c’est que, irrésistiblement, le peuple désobéit ; ce serait tellement rassurant de pouvoir mettre la main sur Dieu : le toucher, le voir… mais aussi pouvoir s’en éloigner, s’en cacher…
Mais le culte des idoles n’est qu’une fausse piste et Dieu le sait mieux que nous ; d’abord, parce que toute tentative pour représenter Dieu, le Tout-Autre, est inexorablement vouée à l’échec ; on ne peut pas réduire Dieu à une statue, tout simplement parce que Dieu n’est pas à la mesure de l’homme. Ensuite, plus grave encore, toute tentative pour figer Dieu, le fixer, prétendre avoir un quelconque pouvoir sur lui, est une tromperie ; cela conduit immanquablement à la magie, au fétichisme, et aussi au pouvoir exorbitant du clergé puisque ce sont les prêtres qui sont en quelque sorte les servants de l’idole… (Entre parenthèses, c’est exactement ce qui se passait en Egypte avec le culte d’Amon).
Le culte des idoles est donc à jamais interdit au peuple qui, le premier, a rencontré le Dieu libérateur. Mieux encore, l’interdiction de fabriquer des idoles fait partie de l’entreprise de libération du peuple de Dieu : pour le dire autrement, cette interdiction signifiait un sens interdit, elle rappelait que l’idolâtrie est une fausse piste, une impasse. La liberté était à ce prix. Car notre liberté authentique exige que nous acceptions cette vérité fondamentale ; alors et alors seulement, nous pouvons entrer avec Dieu dans l’Alliance qu’il nous propose.
Le récit nous présente Dieu en colère et Moïse plaidant pour l’apaiser : Dieu dit à Moïse « ton peuple m’a désobéi » et Moïse supplie « Ne te mets pas en colère contre ton peuple ». Evidemment, c’est une façon de parler ! On sait aujourd’hui que Dieu n’est pas sujet à la colère comme n’importe lequel d’entre nous et qu’il n’a pas besoin de paroles d’apaisement pour se calmer. Mais, à l’époque de la sortie d’Egypte, on imaginait encore un Dieu qui ressemble fortement aux hommes avec les mêmes sentiments et les mêmes emportements. Il a fallu des siècles de révélation pour qu’on découvre le vrai visage de Dieu. Au bout du compte, quand la Bible parle de la colère de Dieu, c’est toujours pour exprimer son refus inlassable de nous laisser nous fourvoyer.
Même chose pour le pardon de Dieu : il a fallu des milliers d’années pour que les croyants découvrent que le pardon de Dieu n’est pas conditionné par nos plaidoiries ! La découverte de Dieu est très progressive et ce n’est que très lentement que nos façons de parler de lui évoluent : ce qui est extraordinaire dans ce texte, c’est que déjà le peuple fait l’expérience du pardon de Dieu : un Dieu qui persiste à proposer inlassablement son Alliance après chacune de nos infidélités.
Enfin le peuple gardera toujours en mémoire l’exemple de Moïse : lui, le bénéficiaire des faveurs de Dieu, puisqu’il est le seul à l’avoir rencontré face à face, il ne se désolidarise jamais de son peuple, même quand il est en faute !
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Compléments

1 – le contexte
Cela se passe pendant l’Exode, c’est-à-dire la marche du peuple hébreu dans le désert après la sortie d’Egypte : une période tellement importante qui a marqué profondément la mémoire du peuple. Il y a d’abord eu la sortie d’Egypte, la libération de l’esclavage égyptien sous la conduite de Moïse, et grâce à la protection miraculeuse de Dieu ; et ce fameux chant de victoire qui a suivi : c’était au chapitre 15 du livre de l’Exode ; et puis, tout de suite après, les premières étapes dans le désert ont été autant d’épreuves non seulement pour l’endurance du peuple, mais surtout pour sa foi : on n’était plus habitué à cette vie nomade et à l’insécurité du désert… le manque d’eau potable, la soif, la faim… à chaque nouvelle épreuve, le peuple se révolte contre Moïse qui les a entraînés dans cette folle aventure, et finalement contre ce Dieu qui a promis sa protection mais qui semble parfois les oublier… Ce Dieu de Moïse est à la fois si proche parfois et si insaisissable.
Et puis, trois mois après la sortie d’Egypte, Dieu a proposé l’Alliance à Moïse et à son peuple : « Vous avez vu vous-mêmes ce que j’ai fait à l’Egypte, comment je vous ai portés sur des ailes d’aigle et vous ai fait arriver jusqu’à moi. Et maintenant, si vous entendez ma voix et gardez mon alliance, vous serez ma part personnelle parmi tous les peuples… et vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte. » Et déjà, une première fois, le peuple, unanime, a accepté l’Alliance ; il a répondu : « Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous le mettrons en pratique ».
Puis Moïse, sur l’ordre de Dieu, est monté sur la montagne du Sinaï : et le peuple, ébloui et tremblant à la fois, a assisté à une extraordinaire manifestation de Dieu, dans les éclairs, le tonnerre, le feu, la nuée. Quand Moïse est redescendu de la montagne, le peuple a entendu la proclamation des commandements et a solennellement fait Alliance avec Dieu : au pied de la montagne, Moïse a bâti un autel et offert des sacrifices. Et, de nouveau, le peuple s’est engagé : « Toutes les paroles que le SEIGNEUR a dites, nous les mettrons en pratique. » Puis Moïse est remonté sur la montagne pour recevoir les tables de la Loi.
L’épisode du veau d’or se situe à ce moment-là : pour la suite, voir plus haut le commentaire § 2.
2 – Je reviens sur l’expression « tête dure » : je n’ai pas eu le temps de l’aborder dans les limites de l’émission ; nous la retrouverons pour la fête de la Trinité (année A). « Tête dure » ce sont les termes de notre traduction liturgique ; mais, en hébreu, l’expression originale est « peuple à la nuque raide » ; au passage d’une langue à l’autre, malheureusement, nous avons perdu la richesse de l’image sous-jacente.
Dans une civilisation essentiellement agricole, ce qui était le cas en Israël au temps bibliques, le spectacle de deux animaux attelés par un joug était habituel : nous savons ce qu’est le joug : c’est une pièce de bois, très lourde, très solide, qui attache deux animaux pour labourer. Le joug pèse sur leurs nuques et les deux animaux en viennent inévitablement à marcher du même pas.
Les auteurs bibliques ont le sens des images : ils ont appliqué cette image du joug à l’Alliance entre Dieu et Israël. Prendre le joug était donc synonyme de s’attacher à Dieu pour marcher à son pas. Mais voilà, le peuple d’Israël se raidit sans cesse sous ce joug de l’Alliance conclue avec Dieu au Sinaï. Au lieu de le considérer comme une faveur, il y voit un fardeau. Il se plaint des difficultés de la vie au désert, et finit même par trouver bien fade la manne quotidienne. Au point que Moïse a connu des jours de découragement. Au lieu de se laisser entraîner par la force de Dieu, l’attelage de l’Alliance, en effet, est perpétuellement freiné par les réticences de ce peuple à la nuque raide.

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PSAUME – 50 (51), 3-4, 12-13, 17.19

3 Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour,
selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
4 Lave-moi tout entier de ma faute,
purifie-moi de mon offense.

12 Crée en moi un coeur pur, ô mon Dieu,
renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.
13 Ne me chasse pas loin de ta face,
ne me reprends pas ton esprit saint.

17 Seigneur, ouvre mes lèvres,
et ma bouche annoncera ta louange.
19 Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ;
tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un coeur brisé et broyé.

La dernière phrase de ce psaume peut prêter à d’abominables contresens : « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un coeur brisé et broyé. » Dieu pourrait-il se réjouir de voir des coeurs brisés ? Comment concilier cette formule avec d’autres phrases de la Bible ? Par exemple, dans le livre de l’Exode, Dieu se définit lui-même comme le « Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté » (et cette formule, on la retrouve telle quelle dans plusieurs psaumes, par ex. ps 86,15) ; ou encore toutes les affirmations que Dieu est Père et qu’il est amour et pardon… Et ces affirmations, on les trouve dès l’Ancien Testament car on n’a pas attendu le Nouveau Testament pour découvrir que Dieu est Amour.
Il ne s’agit donc pas d’imaginer que Dieu pourrait trouver une quelconque satisfaction à nous voir souffrir ; penser une chose pareille, c’est lui faire injure : nous qui sommes des parents bien imparfaits, nous ne supportons pas de voir souffrir nos enfants… comment imaginer que le Père par excellence pourrait y prendre plaisir… et si une telle idée nous choque, si j’ose dire, c’est tant mieux !
Et pourtant elle est bien là cette phrase « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un coeur brisé et broyé. » En fait, l’expression « coeur brisé » ne veut pas dire ce que nous croyons : il faut savoir qu’elle n’a pas été inventée par l’auteur du psaume ; on ne peut pas dire exactement quand le psaume 50/51 a été écrit mais il est certain que ses derniers versets au moins ont été écrits très tard, après l’Exil à Babylone : la preuve, c’est qu’ils parlent de la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor et prient pour sa reconstruction, ce qui, évidemment, n’était pas le souci de David ! Voici les derniers versets : « Accorde à Sion le bonheur, relève les murs de Jérusalem. » Nous sommes donc après le retour de l’Exil à Babylone ; or c’est pendant l’Exil que le prophète Ezéchiel a développé l’expression « coeur de pierre, coeur de chair »… C’est au chapitre 36 d’Ezéchiel : « Je vous donnerai un coeur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf ; j’enlèverai de votre corps le coeur de pierre et je vous donnerai un coeur de chair. » (Ez 36,26).
L’auteur de notre psaume reprend l’image d’Ezéchiel : ce qu’il appelle un « coeur brisé », c’est le coeur de chair qui apparaît quand notre coeur de pierre, notre carapace, est enfin brisé : un peu comme la coque dure de l’amande, quand on la casse, laisse apparaître l’amande elle-même qui est bonne. Dans le même sens, Jésus, à son tour, employait l’expression « doux et humble de coeur » : cela se traduit dans notre relation à Dieu et dans notre relation aux autres ; dans notre relation à Dieu, le coeur de chair, c’est tout le contraire des nuques raides dont parlait Moïse pendant l’Exode (voir supra la première lecture). Dans notre relation aux autres, le coeur brisé, ou le coeur de chair, c’est celui qui est compatissant et miséricordieux, un coeur tendre, aimant.
Si l’image « coeur de pierre, coeur de chair, coeur brisé » est nouvelle, l’affirmation que le sacrifice est avant tout affaire de coeur, elle, ne l’est pas. Car, si la Loi prévoyait bien des sacrifices d’action de grâce, les prophètes étaient depuis bien longtemps passés par là pour critiquer violemment l’attitude un peu facile qui consiste à offrir des sacrifices au Temple sans changer son coeur. C’est Isaïe, par exemple, qui disait de la part de Dieu : « Ce peuple m’honore des lèvres mais son coeur est loin de moi » (Is 29,13). Et Osée : « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices »… Ou encore Michée qui s’adressait justement à des gens qui cherchaient à plaire à Dieu et se demandaient quelle sorte de sacrifice Dieu préfère, des veaux, des béliers ou encore de l’huile? : « Avec quoi me présenter devant le SEIGNEUR ?… Me présenterai-je devant lui avec des holocaustes ? Avec des veaux d’un an ? Le SEIGNEUR voudra-t-il des milliers de béliers ? Des quantités de torrents d’huile ? Donnerai-je mon premier-né pour prix de ma révolte ? Et l’enfant de ma chair pour mon propre péché ? » Rien de tout cela, répondait Michée, dans une phrase superbe : « On t’a fait savoir, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et t’appliquer à marcher avec ton Dieu. » (Mi 6,6-8).
Visiblement, l’auteur du psaume 50/51 a retenu la leçon des prophètes ; et il la dédie au peuple qui se rend au Temple de Jérusalem pour une célébration pénitentielle, et qui, lui aussi, se demande ce qui pourrait plaire à Dieu. Pour célébrer le pardon de Dieu, le peuple se compare au roi David : lui aussi avait péché et pourtant il était le roi, il avait tout reçu de Dieu, il lui devait tout, lui le petit berger de rien du tout, choisi, protégé, comblé par Dieu… (vous vous souvenez de ce qu’on appelle le péché de David : c’est l’histoire de la trop belle Bethsabée que David avait aperçue par la fenêtre ; il l’avait fait venir au palais en l’absence du mari ; un peu plus tard, quand il avait appris que Bethsabée attendait un enfant de lui, David s’était arrangé pour faire tuer sur le champ de bataille le mari gênant, pour pouvoir épouser Bethsabée et reconnaître l’enfant)… Après sa faute, David, rappelé à l’ordre par le prophète Natan, est resté célèbre pour son repentir.
A son tour, le peuple, qui, lui aussi, doit tout à Dieu, se reconnaît pécheur et annonce la miséricorde de Dieu. Et il veut rendre grâce… et c’est là qu’il se demande quelle est la meilleure manière de rendre grâce ; qu’est-ce qui plaît à Dieu ? C’est là que le psaume répond : « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un coeur brisé et broyé. » La leçon est magnifique et encourageante : plaire à Dieu, au fond, c’est bien facile : il suffit d’aimer.

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DEUXIEME LECTURE – première lettre de Saint Paul à Timothée 1, 12-17

Bien-aimé,
12 je suis plein de gratitude
envers celui qui me donne la force,
le Christ Jésus notre Seigneur,
car il m’a estimé digne de confiance lorsqu’il m’a chargé du ministère,
13 moi qui étais autrefois blasphémateur, persécuteur, violent.
Mais il m’a été fait miséricorde,
car j’avais agi par ignorance,
n’ayant pas encore la foi ;
14 la grâce de notre Seigneur a été encore plus abondante,
avec la foi, et avec l’amour qui est dans le Christ Jésus.
15 Voici une parole digne de foi,
et qui mérite d’être accueillie sans réserve :
le Christ Jésus est venu dans le monde
pour sauver les pécheurs ;
et moi, je suis le premier des pécheurs.
16 Mais s’il m’a été fait miséricorde,
c’est afin qu’en moi le premier,
le Christ Jésus montre toute sa patience,
pour donner un exemple à ceux qui devaient croire en lui,
en vue de la vie éternelle.
17 Au roi des siècles,
au Dieu immortel, invisible et unique,
honneur et gloire pour les siècles des siècles. Amen.

Ce texte de Paul est, à lui tout seul, une superbe célébration pénitentielle ; rien n’y manque : l’aveu, le repentir, la proclamation de l’amour et du pardon de Dieu, et enfin le départ en mission pour annoncer à la face du monde la miséricorde de Dieu. La première phrase dit bien le sens du texte : « Je suis plein de reconnaissance » ; et c’est doublement vrai. C’est parce qu’il se reconnaît pécheur pardonné, lui l’ancien persécuteur, qu’il peut accueillir et reconnaître le pardon reçu et qu’il est du coup plein de reconnaissance, d’action de grâce. Et ces quelques lignes débordent littéralement de joie et de reconnaissance : « Il m’a fait confiance, moi qui ne savais que blasphémer, persécuter, insulter… » C’est cela l’inouï de l’amour de Dieu : il n’a pas attendu que Paul ait fait ses preuves pour lui confier un ministère. Il lui a fait confiance ; et c’est cette confiance qui a converti Paul et qui désormais le remplit de reconnaissance et d’énergie pour sa mission… « Je suis plein de reconnaissance pour celui qui me donne la force, car il m’a fait confiance ». Et cet amour et ce pardon que le Christ a prodigués à Paul, nous pouvons être certains qu’il nous les prodigue à nous aussi ; il n’y a pas des traitements différents pour les uns et les autres. Dieu n’est que miséricorde, il ne faut jamais l’oublier : quel que soit notre passé, il est toujours possible d’accueillir son pardon ; à chaque instant il nous fait confiance.
« Il m’a été fait miséricorde, car j’avais agi par ignorance… » : on entend ici en écho la phrase du Christ en croix, « Père, pardonne-leur… ils ne savent pas ce qu’ils font ». Nous devrions toujours penser que ceux qui font le mal le font par ignorance. Pierre dit exactement la même chose aux Juifs de Jérusalem dans les Actes des Apôtres : « Je sais, frères, que c’est par ignorance que vous avez agi, ainsi d’ailleurs que vos chefs ». Paul était d’une parfaite bonne foi quand il persécutait les Chrétiens ; il croyait défendre le vrai Dieu, la pureté de la religion juive. Mais sans qu’il s’en aperçoive, il avait fini par se tromper de Dieu. A sa manière, il était devenu à son tour idolâtre, comme les Hébreux, dans le désert, avec leur veau d’or ; il dit lui-même « Je ne savais que blasphémer », et cette erreur le poussait jusqu’au meurtre, puisque son seul objectif était d’emprisonner et de faire condamner les Chrétiens.
Paul est très lucide sur tout cela et d’autant plus émerveillé du pardon reçu ; un pardon accordé gratuitement ; encore une chose très forte dans ces lignes et que l’on retrouve dans l’histoire de David, (dans le psaume 50/51) comme dans celle de l’enfant prodigue (dans l’évangile de Luc), c’est que Dieu n’attend pas notre aveu, notre repentir pour nous pardonner ! Paul sur le chemin de Damas n’avait que haine au coeur pour les Chrétiens ; il n’a pas eu le temps de demander pardon qu’il était déjà tout baigné dans la lumière et la grâce du Christ. David a vécu la même expérience : le prophète Natan venu le trouver après sa faute a commencé par lui renouveler la confiance et la protection et les bienfaits de Dieu avant de lui demander « Alors, pourquoi as-tu fait ce qui est mal aux yeux du SEIGNEUR? » L’enfant prodigue, quant à lui, n’a pas eu des sentiments bien admirables : c’est seulement la faim qui lui a fait reprendre le chemin de la maison et il n’a même pas eu le temps de réciter en entier sa petite formule toute faite que le Père l’étouffait de baisers et commandait la fête !
L’aveu est utile, pourtant, me direz-vous ; oui, mais non pas pour nous contempler nous ; ce que nous découvre l’aveu, ce n’est pas d’abord notre faiblesse, qui n’est plus à prouver, mais l’immensité de l’amour de Dieu qu’aucune faiblesse, aucune noirceur ne décourage. L’aveu est utile surtout pour nous faire mesurer la grandeur de celui qui nous pardonne (et aussi pour nous éclairer sur les conversions nécessaires) ; ce n’est pas la petitesse du pécheur qui compte, c’est la grandeur de Dieu. D’ailleurs le Rituel du sacrement de pénitence et de réconciliation nous le dit bien : quand il emploie le mot « confesser », il précise : le pénitent confesse d’abord l’amour de Dieu ; et le mot « confesser » veut dire « proclamer ». Donc le pénitent « proclame » d’abord l’amour de Dieu. Et là encore Paul nous donne une leçon : dans cette démarche pénitentielle à laquelle il se livre devant nous, ce n’est pas lui, Paul, qui est au centre, c’est le Christ : le Christ qui lui fait confiance, le Christ qui lui pardonne et lui donne la force, désormais, d’annoncer au monde la générosité de Dieu.
Autre élément très important de l’expérience du croyant, la responsabilité que nous donne le pardon reçu : « Si le Christ Jésus m’a pardonné, c’est pour que je sois le premier en qui toute sa générosité se manifesterait » ; pour le dire autrement, le pardon reçu ne nous engage qu’à une chose : le faire savoir. C’est une chose qu’il ne faut surtout pas garder secrète, mais qu’il faut crier sur les toits ! Là encore on croit entendre le psaume 50/51 : « SEIGNEUR, ouvre mes lèvres et ma bouche annoncera ta louange ! » sous-entendu « annoncera au monde ». Celui qui se reconnaît sauvé devient un témoignage pour le reste du monde : depuis la libération d’Egypte, le peuple libéré est devenu à la face du monde un témoin et une preuve vivante de l’existence de ce Dieu libérateur. De la même manière, Paul, pécheur pardonné, est devenu à la face du monde témoin et preuve vivante du pardon de Dieu accordé à tous les pécheurs : « Voici une parole sûre et qui mérite d’être accueillie sans réserve : le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs ; et moi le premier je suis pécheur, mais si le Christ Jésus m’a pardonné, c’est pour que je sois le premier en qui toute sa générosité se manifesterait ; je devais être le premier exemple de ceux qui croiraient en lui pour la vie éternelle. » Et réellement, ce pardon reçu a ouvert les lèvres de Paul et il annonce au monde la louange de Dieu : précisément, la dernière phrase de ce passage est une pure louange de Dieu : « Honneur et gloire au roi des siècles, au Dieu unique, invisible et immortel, pour les siècles des siècles. Amen . »
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N.B. Beaucoup d’exégètes pensent que cette lettre ne serait pas de Paul, et même bien postérieure à sa mort. Cela ne change rien à la leçon : la communauté destinataire est invitée à méditer l’exemple du grand apôtre, le pécheur-pardonné par excellence.

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EVANGILE – selon Saint Luc 15, 1-32

En ce temps-là,
1 les publicains et les pécheurs
venaient tous à Jésus pour l’écouter.
2 Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui :
« Cet homme fait bon accueil aux pécheurs,
et il mange avec eux ! »
3 Alors Jésus leur dit cette parabole :
4 « Si l’un de vous a cent brebis et qu’il en perd une,
n’abandonne-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert
pour aller chercher celle qui est perdue,
jusqu’à ce qu’il la retrouve ?
5 Quand il l’a retrouvée,
il la prend sur ses épaules, tout joyeux,
6 et, de retour chez lui, il rassemble ses amis et ses voisins
pour leur dire :
‘Réjouissez-vous avec moi,
car j’ai retrouvé ma brebis,
celle qui était perdue !’
7 Je vous le dis :
C’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel
pour un seul pécheur qui se convertit,
plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes
qui n’ont pas besoin de conversion.
8 Ou encore, si une femme a dix pièces d’argent et qu’elle en perd une,
ne va-t-elle pas allumer une lampe, balayer la maison,
et chercher avec soin jusqu’à ce qu’elle la retrouve ?
9 Quand elle l’a retrouvée,
elle rassemble ses amies et ses voisines
pour leur dire :
‘Réjouissez-vous avec moi,
car j’ai retrouvé la pièce d’argent que j’avais perdue !’
10 Ainsi je vous le dis :
Il y a de la joie devant les anges de Dieu
pour un seul pécheur qui se convertit. »
11 Jésus dit encore :
« Un homme avait deux fils.
12 Le plus jeune dit à son père :
‘Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.’
Et le père leur partagea ses biens.
13 Peu de jours après,
le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait,
et partit pour un pays lointain
où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre.
14 Il avait tout dépensé,
quand une grande famine survint dans ce pays,
et il commença à se trouver dans le besoin.
15 Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays,
qui l’envoya dans ses champs garder les porcs.
16 Il aurait bien voulu se remplir le ventre
avec les gousses que mangeaient les porcs,
mais personne ne lui donnait rien.
17 Alors il rentra en lui-même et se dit :
‘Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance,
et moi, ici, je meurs de faim !
18 Je me lèverai, j’irai vers mon père,
et je lui dirai :
Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi.
19 Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.
Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.’
20 Il se leva et s’en alla vers son père.
Comme il était encore loin,
son père l’aperçut et fut saisi de compassion ;
il courut se jeter à son cou
et le couvrit de baisers.
21 Le fils lui dit :
‘Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi.
Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.’
22 Mais le père dit à ses serviteurs :
‘Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller,
mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds,
23 allez chercher le veau gras, tuez-le,
mangeons et festoyons,
24 car mon fils que voilà était mort,
et il est revenu à la vie ;
il était perdu,
et il est retrouvé.’
Et ils commencèrent à festoyer.
25 Or le fils aîné était aux champs.
Quand il revint et fut près de la maison,
il entendit la musique et les danses.
26 Appelant un des serviteurs,
il s’informa de ce qui se passait.
27 Celui-ci répondit :
‘Ton frère est arrivé,
et ton père a tué le veau gras,
parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.’
28 Alors le fils aîné se mit en colère,
et il refusait d’entrer.
Son père sortit le supplier.
29 Mais il répliqua à son père :
‘Il y a tant d’années que je suis à ton service
sans avoir jamais transgressé tes ordres,
et jamais tu ne m’as donné un chevreau
pour festoyer avec mes amis.
30 Mais, quand ton fils que voilà est revenu
après avoir dévoré ton bien avec des prostituées,
tu as fait tuer pour lui le veau gras !’
31 Le père répondit :
‘Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi,
et tout ce qui est à moi est à toi.
32 Il fallait festoyer et se réjouir ;
car ton frère que voilà était mort,
et il est revenu à la vie ;
il était perdu,
et il est retrouvé ! »

« Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! » Dans la bouche des scribes et des Pharisiens, c’est un reproche ; au contraire, pour l’évangéliste et pour nous-mêmes, comme pour Paul dans la lettre à Timothée (notre deuxième lecture), c’est, bien sûr, un sujet d’émerveillement ! Pourquoi ? Parce que nous n’aurions pas l’audace, ni les uns ni les autres, de nous compter parmi les quatre-vingt-dix-neuf justes de la première parabole. Chacun de nous est ce pécheur invité à donner de la joie au ciel par sa conversion. Entendons-nous bien : le mot « conversion » ne signifie pas changement de religion, mais un changement de direction, un véritable demi-tour : nous tournions le dos à Dieu, et nous nous retournons vers lui. Eh bien, nous pouvons nous dire que chaque fois que nous avons pris la décision de faire demi-tour, nous avons donné de la joie au ciel.
La joie est bien la tonalité majeure de ces trois paraboles : la joie de Dieu s’entend. Une fois encore, on est dans la droite ligne de l’Ancien Testament ; là où nous entendions Sophonie parler de la « danse » de Dieu : « Le SEIGNEUR ton Dieu est au milieu de toi… Il aura en toi sa joie et son allégresse, il te renouvellera par son amour ; il dansera pour toi avec des cris de joie, comme aux jours de fête. » (So 3,17-18). Pourquoi une telle joie quand nous prenons le chemin de la réconciliation ? Parce que Dieu tient à nous comme à la prunelle de ses yeux. Et l’expression n’est pas trop forte, elle aussi nous vient tout droit de l’Ancien Testament, plus précisément du livre du Deutéronome : « Le SEIGNEUR rencontre son peuple au pays du désert… Il l’entoure, il l’instruit, il veille sur lui comme sur la prunelle de son oeil. » (Dt 32,10).
Il veille, en effet, au point de partir lui-même à la recherche de la brebis perdue, car il sait bien qu’elle ne reviendra pas toute seule ; il veille au point de mettre la maison sens dessus dessous pour retrouver la pièce ; et s’il ne part pas lui-même à la recherche du prodigue, c’est pour respecter sa liberté ; mais il veille, là encore, au point d’attendre sur le pas de la porte l’ingrat qui est parti au loin et de l’accueillir par une fête sans s’interroger sur les véritables sentiments de son fils : car on peut quand même se demander si la contrition du garçon est vraiment parfaite ? Et, plus tard, il supplie le fils aîné parce que, pour lui, la fête n’est pas complète s’il en manque un.
Dernière remarque : Jésus fait appel à notre expérience : « Lequel d’entre vous n’irait pas chercher sa brebis perdue…? » Ce qui veut dire que, quelque part, nous lui ressemblons, ce qui n’est pas étonnant. Ne peut-on pas en déduire que chaque fois que nous avons fait la fête pour l’enfant qui revient, chaque fois que nous avons pardonné à l’ami, à l’époux, à l’épouse, (à l’ennemi aussi !), chaque fois que nous avons remué ciel et terre pour essayer d’empêcher quelqu’un de sombrer, physiquement ou moralement, nous avons ressemblé à Dieu ; nous avons été son image : ce qui est, après tout, notre vocation, n’est-il pas vrai ?
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NB. La troisième parabole, celle de l’enfant prodigue est proposée pour le Quatrième dimanche de Carême, de l’Année C ; on ne trouve donc ici que quelques remarques sur l’ensemble des trois paraboles, puisque, cette fois, elles nous sont proposées en une seule et même lecture.