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Des prêtres et des scandales dans l’Eglise de France : du Concile de Trente à Vatican II

Des prêtres et des scandales : dans l’Eglise de France du Concile de Trente au lendemain de Vatican II

Anne Philibert

Paris, Le Cerf, 2019. 461 pages.

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Présentation de l’éditeur

Qu’en a-t-il été des crimes et délits des curés en France au XIXe et au XXe siècle ? À l’heure où l’Église est dans la tourmente de la pédophilie, un regard historique salutaire.

Au milieu d’une actualité saturée par des scandales qui ont ébranlés l’Église, voici la grande étude historique qui fait enfin le point sur la question. Qu’en a-t-il été des crimes et des délits des membres du clergé, particulièrement en France au XIXe et au XXe siècle ? Comment la hiérarchie a-t-elle traité ces transgressions du point de vue de la doctrine, de la morale, de la justice ? Et quel impact ont-elles eu dans l’opinion ? Enfin, en quoi l’évidence du mal heurte-t-elle le sens du sacré en son tréfonds ?
Cette plongée sans concession dans les archives secrètes et inédites de la face noire du sacerdoce se veut d’abord une contribution salutaire à l’appel à la consécration qu’il implique.
Un livre courageux.

 Biographie de l’auteur

Ancienne élève de l’École normale supérieure et de l’ENA, Anne Philibert est docteur en histoire. Elle est l’auteur de Henri Lacordaire aux Éditions du Cerf

  

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L’Église face au scandale dans l’histoire

 Les scandales d’aujourd’hui sont-ils les mêmes que ceux d’hier ? L’historienne Anne Philibert retrace la manière dont le catholicisme a regardé le scandale à travers les époques, entre le XVIe et le XXe siècle.

 Si l’Église catholique fait aujourd’hui face à un grand scandale autour des prêtres pédophiles, cette institution a, par le passé, connu de nombreuses périodes « scandaleuses »… Et a su les dépasser. « On pourrait faire une liste de différents prêtres qui, au long des siècles, ont été perçus comme scandaleux pour leur époque, mais cette “litanie” de faits divers ne me semble pas permettre de comprendre le rapport de l’Eglise à la notion de “scandale” », explique l’historienne Anne Philibert. Dans son ouvrage Des prêtres et des scandales, la biographe du père Henri Dominique Lacordaire a préféré tenter d’analyser « le propos de l’Église sur elle-même, sa perception de sa mission, la relation que ses ministres doivent avoir avec les gens et sa définition même du scandale ».

 Scandale : une parole ou acte répréhensible qui sont pour le prochain une occasion de péché ou de dommage spirituel.
– dictionnaire Larousse

 Si le dictionnaire Larousse explique que le scandale est un « effet fâcheux, [une] indignation produit dans l’opinion publique par un fait, un acte estimé contraire à la morale, aux usages », une « grave affaire malhonnête, honteuse qui a un grand retentissement dans le public », une « querelle bruyante », un « fait qui heurte la conscience, le bon sens, la morale, suscite l’émotion, la révolte », il finit par en rappeler le caractère religieux : le scandale est aussi « une parole ou acte répréhensible qui sont pour le prochain une occasion de péché ou de dommage spirituel ». Car, rappelle Anne Philibert, dans la communauté chrétienne primitive, « scandaliser, c’est “entraîner quelqu’un au péché”. Le sens de choc, de provocation au péché, d’occasion de péché s’est imposé petit à petit. Est scandale ce qui provoque l’indignation, la révolte, parce que le scandale est cause de préjudice moral ou spirituel ». Elle précise alors qu’une distinction née entre deux formes de scandale : « Le scandale actif, qui consiste à provoquer le scandale, et le scandale passif, qui consiste à en être victime. (…) Dans la tradition de l’Église catholique, le scandale est grave à cause de son lien avec le péché. Ce lien n’est pas toujours direct : c’est une occasion. Cela veut dire qu’il y a des gens qui, à cause de l’occasion que crée le scandale, trébucheront et d’autres qui ne trébucheront pas. Cette manière de voir explique que, dans la tradition catholique, le scandale est d’autant plus grave qu’il touche plus de témoins. »

 Étudiant la période entre le concile de Trente et les lendemains du Vatican II, Anne Philibert observe que la nature du scandale change en fonction des périodes, mais surtout selon le point de vue de celui qui le dénonce. « Le grand souci du concile de Trente, convoqué en 1542, c’est la dignité du prêtre. Au XVIe siècle, les prêtres incultes, paillard, ivrognes représentent le plus grand scandale aux yeux des évêques. La formation est alors très inégale et non obligatoire, il n’existe pas encore de séminaire, raconte-t-elle. Chez les fidèles par contre, sur toutes les époques étudiées, ce sont les prêtres gloutons ou égoïstes qui choquent : la charité de l’Église étant le seul secours pour beaucoup d’entre eux, les prêtres avares sont scandaleux, même au sens spirituel, et les théologiens du XVIIIe et XIXe siècle disent même d’eux qu’ils sont “des prêtres athées”. » Bien sûr, il y a des tentations permanentes toute époque confondue : « les femmes, le vin, faire bombance », souligne l’historienne, mais « le scandale causé par des prêtres est d’abord constitué par des actes qui sont perçus comme des manquement aux vertus ». Avec des évolutions : « Les paysans bourguignons ne s’émouvait qu’un prêtre concubin élève ses enfants au presbytère au XVIe siècle. Au fil des décennies, cela a choqué de plus en plus et un double contrôle s’est instauré : le prêtre devient de plus en plus surveillé par ses ouailles, mais celui-ci devient aussi plus attentif à la moralité et aux moeurs des paroissiens. »

 Le scandale causé par des prêtres est d’abord constitué par des manquement aux vertus.
– Anne Philibert, historienne

 La France est ensuite un terreau particulier pour les « scandales intellectuels », selon Anne Philibert : « À côté des histoires relatives à la conduite des prêtres, il apparaît que les scandales causés par les questions politiques au sens large ont tenu une place importante dans l’Église de France. Le Français a un amour des idées. Les scandales liés aux idées religieuses ou politico-religieuses ont eu beaucoup d’écho : le jansénisme, puis la Révolution française jusqu’à l’adhésion à la République qui n’allait pas de soi. » Ainsi certains de ceux qui questionnent l’exégèse à une époque se sont retrouvés à l’index… pour finir réhabilités par la suite. Car l’historienne note qu’un même fait scandaleux peut évoluer et perdre son caractère sulfureux au cours du temps. « Il y a une historicité du scandale au sein même de l’Histoire de l’Église, comme le montre le rapport au peuple juif dans la liturgie catholique », explique Anne Philibert. Il fut une époque où il était scandaleux de s’agenouiller le Vendredi saint lors de la prière pour « les juifs perfides »… et quelques décennies plus tard, il est devenu scandaleux de réciter cette même prière.

 Et les abus sexuels sur mineurs ? Anne Philibert insiste d’abord sur la difficulté à enquêter sur le sujet : « Des archivistes diocésains m’ont confié qu’au début du siècle, les dossiers des prêtres condamnés ou accusés publiquement de pédophilie étaient souvent mis à part, qu’ils étaient plus sujets à des pertes ou des destructions. Je me suis aussi heurtée par endroit à la méfiance des évêchés, nécessaires pour avoir accès aux premières sources d’une historienne, les archives. » Prenant acte d’un document du Saint-Office posant dès 1922 des règles à l’encontre des prêtres agressant des enfants, Anne Philibert se penche donc sur une trentaine d’exemples de prêtres accusés ou condamnés dans les années 1920-1930. « Ce qui est certain, c’est que le problème existait déjà à l’époque, souligne-t-elle. Ensuite, les recommandations de Rome étaient : sanctions et secret. Mais en regardant les données que l’on a, on a l’impression que les sanctions – contrairement au secret – n’ont pas été appliquées avec la sévérité nécessaire par les évêques : sur les cas étudiés, presque tous les prêtres présents à l’audience et condamnés ont été mutés et ont souvent continué à avoir un ministère actif. »

 Je ne connais pas de plus grand scandale que l’impunité d’un prêtre scandaleux.
– Mgr d’Orléans de la Motte, évêque d’Amiens sous Louis XV

 Si la logique du secret reprend cette vision catholique du scandale public – considéré « plus grave que le scandale secret, en vie spirituelle par ce spectacle affligeant », « ce cadre mental peut expliquer la pratique répandue consistant à étouffer autant que possible le scandale », note Anne Philibert. L’historienne, refusant les généralités, n’oublie pas de préciser de notables exceptions à cette « culture du silence » dans l’Église au long des siècles, « comme Mgr d’Orléans de la Motte, évêque d’Amiens sous Louis XV, qui déclarait : “Je ne connais pas de plus grand scandale que l’impunité d’un prêtre scandaleux.” »vertu de l’idée que chacun des témoins est susceptible d’être affecté dans sa vie spirituelle »

 

http://www.lavie.fr/debats/histoire/l-eglise-face-au-scandale-dans-l-histoire-18-01-2019-95838_685.php

BOCCACE (1313-1375), ECRIVAIN ITALIEN, GIOVANNI BOCCACCIO (1313-1375), LE DECAMERON, LITTERATURE ITALIENNE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION

Le Décaméron dans l’oeuvre de Boccace

Le Décaméron et l’oeuvre de Boccace

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Le Décaméron (Il Decameron ou Decameron) est un recueil de cent nouvelles écrites en italien par Boccace entre 1349 et 1353.

Cette œuvre est célèbre pour ses récits de galanterie amoureuse, qui vont de l’érotique au tragique. Le Décaméron, surnommé par Boccace Prince Gallehault, en hommage au poète Dante Alighieri, est rédigé en italien et non en latin, donnant ainsi naissance à la prose italienne, et qui marqua le genre, dont l’édition la plus ancienne est celle de Venise, en 1471.

 

Titre

Le mot Décaméron vient du grec ancien δέκα / déka (« dix »), et ἡμέρα / hêméra (« jour ») ; littéralement, c’est donc le « livre des dix journées ».

 

Proême

Le Décaméron s’ouvre par un bref proême (proemio), préambule dans lequel l’auteur parle en son nom propre. On y apprend que, mystérieusement guéri d’un amour obsédant, il a décidé de consacrer un peu de son temps aux plaisirs d’un lectorat principalement féminin.

 Première journée

La première journée est précédée d’une description de la peste et du récit de la rencontre fortuite des narrateurs des nouvelles.

 La peste

La première journée commence par une longue introduction dans laquelle Boccace décrit de manière saisissante les ravages effroyables de la peste noire qui a atteint Florence en 1348 et l’impact de l’épidémie sur toute la vie sociale de la cité.

« Combien de vaillants hommes, que de belles dames, combien de gracieux jouvenceaux, que non seulement n’importe qui, mais Galien, Hippocrate ou Esculape auraient jugés en parfaite santé, dînèrent le matin avec leurs parents, compagnons et amis, et le soir venu soupèrent en l’autre monde avec leurs trépassés. »

— Boccace, Le Décaméron, Première journée.

 

La formation de la « brigade »

Alors que Florence est décimée, un mardi matin, sept jeunes femmes (amies, parentes ou voisines) de la haute société florentine se trouvent par hasard réunies en l’église Sainte Marie Nouvelle presque déserte. Alors que l’office religieux s’achève, les paroissiennes se mettent à bavarder. Boccace indique qu’il pourrait donner leurs noms exacts, mais afin de dissimuler leur identité par prudence, il a choisi de leur attribuer des noms d’emprunt. Il y a là :

Pampinée (Pampinea), 28 ans, la plus âgée du groupe ;

Flammette (Fiametta);

Philomène (Filomena);

Émilie (Emilia);

Laurette (Lauretta);

Néiphile (Neifile);

Élissa (Elissa), 18 ans, la plus jeune.

Évoquant la situation sanitaire, Pampinée lance l’idée de se retirer hors de la ville pour protéger à la fois leur santé et leur réputation. Alors que toutes approuvent l’idée, Philomène, « qui était fort sensée », précise Boccace, fait valoir le danger à laisser leur société sans homme pour les régir. Et la jeune Élissa d’appuyer :

« Assurément, les hommes sont les chefs des femmes, et s’ils n’y mettent bon ordre par eux-mêmes nos entreprises ont peu de chances de connaître une fin louable ; mais comment voulez-vous que nous trouvions ces hommes ? Chacune de nous sait bien que la majeure partie des siens sont morts, et que ceux qui sont encore en vie, regroupés çà et là, sans que nous sachions où, en plusieurs compagnies, s’en vont fuyant ce que nous cherchons nous aussi à fuir ; prendre des étrangers ne serait pas convenable. De ce fait, si nous avons souci de notre salut, il nous convient de nous arranger et de prendre nos dispositions pour ne pas voir, alors que nous partons pour notre agrément et notre repos, l’ennui s’ensuivre ou la discorde. »

— Boccace, Le Décaméron, Première journée.

Sur ces entrefaites entrent dans l’église trois jeunes gens élégants « dont le cadet n’avait pas moins de 25 ans » :

Pamphile (Panfilo);

Philostrate (Filostrato);

Dionée (Dioneo);

Les jeunes femmes mettent les garçons au courant de leur projet. Le premier instant de surprise passé, ceux-ci acceptent de les accompagner (d’autant plus volontiers que l’un d’entre eux aimait Néiphile, précise Boccace).

Pampinée est désignée « reine » de la journée et organise le départ. Les domestiques des uns et des autres sont mis à contribution pour assurer l’intendance (cuisine, valets de chambre, etc.)

Le lendemain, mercredi, quittant Florence au point du jour, la brigade se réfugie dans une campagne idyllique à deux milles7 à peine. Boccace dépeint le lieu comme un paradis terrestre : « Ce lieu était situé sur une montagnette, de tous côtés à l’écart de nos routes […] en haut de la colline s’élevait un palais […] il y avait de petits prés alentour, des jardins merveilleux, des puits aux eaux très fraîches8. » La Nature est omniprésente dans le récit et occupe une place centrale pour les personnages ; il est fait mention d’« oiseaux chanteurs, épars sur les vertes ramures », d’« herbes mouillées de rosée », d’une « vaste plaine sur la rosée des herbes », ainsi que d’une « guirlande de laurier » dans « le délectable jardin. »

Chaque jour nouveau débute par un lever de soleil poétique et coloré : « L’aurore déjà de vermeille qu’elle était, à l’apparition du soleil, devenait orangée » ou encore « tout l’orient blanchissait » (introductions à la Troisième journée et à la Cinquième journée). On voit en cette nature un univers protecteur où chacun peut trouver le repos de l’âme. Cet univers paisible forme un contraste prononcé avec l’atmosphère infectieuse de la ville contaminée par les épidémies.

La précision des descriptions qui en sont faites dans certains passages rapproche le Décaméron du traité médical : « la propriété de la maladie en question fut de se transformer en taches noires ou livides qui apparaissaient sur les bras, sur les cuisses » ; « presque tous […] dans les trois jours suivant l’apparition des signes mentionnés […] trépassaient » (Introduction à la Première journée).

La confrontation de ces deux aspects opposés que sont l’insouciance de quelques jeunes gens dans un jardin en fleurs et une population décimée par la peste noire, est un exemple de la figure de style dénommée antithèse. C’est, par ailleurs, l’une des tournures majeures du Décaméron.

Waterhouse, John William, 1849-1917; The Decameron

Règles du jeu

Pour se divertir, les personnages instaurent une règle selon laquelle chacun devra raconter quotidiennement une histoire illustrant le thème choisi par le roi ou la reine de la journée. Le premier et le neuvième jour, pour varier, ont un thème libre. Ainsi, dix jeunes gens, narrant chacun une nouvelle pendant dix jours, produisent un total de cent nouvelles. Le titre de l’œuvre indique d’ailleurs cette prééminence du nombre 10 puisque déca signifie 10. Ils se réunissent tous les jours sauf le vendredi et le samedi pour raconter tour à tour une histoire sur le thème choisi la veille.

 

Organisation des journées

En réalité, l’œuvre comprend au total 101 nouvelles. En effet dans l’Introduction à la quatrième journée, Boccace immisce une autre histoire à forte teneur moralisante dans son plaidoyer (il déjoue ici les attaques faites à son ouvrage). Il se refuse cependant à considérer cette petite nouvelle comme étant la 101e du Décaméron. De plus, contrairement à l’opinion courante, le séjour des jeunes gens à la campagne dure en réalité plus de dix jours puisqu’ils consacrent une partie de leur temps à d’autres plaisirs oisifs (banquets, danse, musique, etc.).

Boccace obéit à un cadre structurel précis. Chaque journée est introduite par un court paragraphe qui situe l’action et précise l’identité du roi ou de la reine. Généralement, le roi choisit un thème qui sera développé dans les récits des protagonistes. En outre, chaque journée est introduite par un court résumé qui donne le plan de son déroulement, juste avant la narration des nouvelles proprement dites.

Premier jour : reine — Pampinée : « Où l’on parle de ce qui sera le plus agréable à chacun. »

Deuxième jour : reine — Philomène : « Où l’on parle de ceux qui, tourmentés par le sort, finissent au-delà de toute espérance par se tirer d’affaire. »

Troisième jour : reine — Neifile : « Où l’on parle de ceux qui, par leur ingéniosité, ont obtenu ce qu’ils voulaient, ou ont retrouvé ce qu’ils avaient perdu. »

Quatrième jour : roi — Philostrate : « Où l’on parle de ceux qui eurent des amours se terminant par une fin tragique. »

Cinquième jour : reine — Flamette : « Où l’on parle des fins heureuses terminant des amours tragiques. »

Sixième jour : reine — Elissa : « Où l’on parle de ceux qui évitent dommage, danger ou honte par l’usage d’une prompte réplique. »

Septième jour : roi — Dionée : « Où l’on parle des tours que les femmes, poussées par amour ou pour leur salut, ont joué à leurs maris, conscients ou non. »

Huitième jour : reine — Laurette : « Où l’on parle des tours que les femmes jouent aux hommes et vice versa, ou que les hommes se jouent entre eux. »

Neuvième jour : reine — Émilie : « Où chacun parle de ce qui lui est le plus agréable. »

Dixième jour : roi — Pamphile : « Où l’on parle de tous ceux qui agirent en amour ou autre circonstance avec libéralité ou magnificence. »

 

Thèmes de l’œuvre

Chaque histoire met en scène des personnages tirés de la réalité contemporaine (marchands, notaires, banquiers, artisans, gens du peuple, paysans installés à la ville etc. mais on rencontre aussi des rois, des chevaliers, des personnages de l’histoire) au moyen de registres variés (comique, pathétique, tragique, héroïque, grotesque, picaresque…). Boccace se concentre donc sur l’être humain, son comportement et ses capacités qui lui permettent de s’adapter aux aléas de la vie et d’en abattre les obstacles. La plupart des personnages font peu de cas des valeurs morales de l’Église, leur préférant le bon sens et l’initiative personnelle pour se sortir des situations difficiles. Ce tableau est aussi le reflet de la nouvelle société bourgeoise de l’époque, dont les valeurs pratiques l’emportent sur l’ordre ancien, chevaleresque et aristocratique. Le comportement des dix conteurs, empreint d’élégance et de courtoisie fondée sur la dignité, le bon goût et le respect, est aussi l’occasion pour Boccace de tracer une esquisse d’un idéal de vie.

Les nouvelles traitent principalement du thème de l’amour aussi bien courtois que vulgaire. La plupart du temps, Boccace en profite pour prendre la défense des femmes. Il montre que leur meilleure arme est la parole, qu’elles savent exploiter correctement. Ici, la question de leur place est cruciale. En effet, la plupart des nouvelles mettent en scène le monde féminin. Cependant, Boccace peut faire preuve d’une vision dépréciative à leur égard ; certaines nouvelles sont de véritables critiques de leur attitude. Par exemple, la septième nouvelle de la huitième journée raconte la vengeance d’un écolier sur une veuve qui lui a joué un mauvais tour. L’écolier en profite pour faire une longue critique du comportement de certaines dames. On assiste aussi dans ces récits, considérés comme les premières nouvelles de la littérature européenne, à l’émergence d’une nouvelle classe sociale : une bourgeoisie commerçante et éclairée.

Plus précisément chaque journée est dédiée à un thème en particulier annoncé dans l’introduction qui débute le récit :

En examinant les thèmes des dix jours, et surtout en lisant les nouvelles, on peut comprendre qu’y sont représentés d’autres thèmes, autant importants que l’amour, la courtoisie, l’intelligence, la fortune (et leur contraires).

Boccace, dans l’Introduction, dédie son livre aux femmes et aborde un sujet typiquement féminin : l’amour. Il traite différents types de situations amoureuses. Tout d’abord, l’amour purement charnel, voire vulgaire, s’inspirant des fabliaux du Moyen Âge. Dans la quatrième nouvelle de la première journée, un abbé cède au péché de chair avec une jeune fille, juste après avoir condamné un moine qui venait de coucher avec cette même fille : « quelque vieux qu’il fût, soudainement et d’aussi cuisante manière que son jeune moine il ressentit à son tour les aiguillons de la chair ». Dans ce genre d’amour grivois, ce ne sont pas seulement les hommes qui recherchent le désir charnel : « La jeune fille, qui n’était ni de fer ni de diamant, se plia fort aisément aux vouloirs de l’abbé. » Ensuite, nous trouvons l’amour malheureux. Dans la conclusion de la troisième journée, le roi du jour est désigné, ainsi que le sujet sur lequel ils devront raconter des histoires : « Aussi me plaît-il que l’on ne devise pas demain d’une autre matière que de ce qui ressemble le plus à mon sort, à savoir DE CELLES ET DE CEUX DONT LES AMOURS CONNURENT UNE FIN MALHEUREUSE. » La première nouvelle de cette journée en est un exemple flagrant. Apprenant que son amant est mort, une jeune fille se suicide ; avant de se donner la mort, elle dit : « Ô mon cœur bien aimé, je t’ai rendu tous les offices dont je devais m’acquitter envers toi; il ne me reste plus autre chose à faire que m’en aller tenir avec mon âme compagnie à la tienne. » D’autre part, Boccace traite aussi d’histoires d’amour difficiles qui ont tout de même une fin heureuse. La deuxième nouvelle de la cinquième journée raconte l’histoire d’une femme qui croit son amant mort et qui finalement le retrouve vivant : « Quand la jeune fille le vit, il s’en fallut de peu qu’elle ne mourut de joie […] au triste souvenir de ses infortunes passées autant que sous le poids de son bonheur présent, sans pouvoir dire la moindre chose elle se mit tendrement à pleurer. » Puis, nous trouvons l’amour adultérin, notamment dans la cinquième nouvelle de la septième journée : « Déguisé en prêtre, un jaloux confesse sa propre femme ; celle-ci lui fait accroire qu’elle aime un prêtre qui vient la trouver toutes les nuits. Du coup, tandis que le jaloux monte la garde en cachette à sa porte, la dame fait venir son amant par le toit et se donne du bon temps avec lui. » À l’opposé de l’amour trompé, Boccace évoque l’amour courtois. Dans la sixième nouvelle de la dixième journée, un vieux roi épris d’une jeune fille, décide finalement de la marier ainsi que sa sœur à des jeunes hommes. Le roi raisonnable se rend compte de son erreur : « le roi donc se résolut néanmoins à marier les deux jeunes filles […] comme les siennes propres. » Boccace ne fait donc pas dans son œuvre un éloge d’un amour particulier, mais décrit toutes les formes d’amour possibles.

À travers son œuvre, Boccace nous livre également une véritable satire des mœurs du clergé qu’il accuse des plus grands vices. Dès la deuxième nouvelle de la première journée, l’auteur, par le biais de Néiphile, affiche nettement son anticléricalisme lorsqu’il décrit les habitudes douteuses des membres de l’Église. Cette nouvelle raconte ainsi l’histoire d’un marchand juif qui, poussé à se convertir par un ami catholique, part à Rome pour y observer le mode de vie des religieux. Se déclenche alors une longue diatribe contre les membres du clergé qui « le plus déshonnêtement du monde », péchaient par luxure, selon les voies naturelles, ou même sodomitiques, sans aucun frein de remords ou de vergogne ». Mais Boccace ne s’arrête pas là. Par le biais de Dionée, dans la quatrième nouvelle de la première journée, il dénonce les relations sexuelles entre certains membres du clergé et une jeune fille. Un vieil abbé surprend ainsi un jeune moine goûter aux plaisirs de la chair avec « une belle mignonnette » dans sa cellule. Décidé à le punir, il succombe lui aussi à la tentation. Les deux hommes deviennent alors complices « et tout laisse à penser que par la suite ils la firent plus d’une fois revenir. » L’auteur dénonce plus tard dans la sixième nouvelle de cette même journée la perversion, l’avarice et la bêtise des inquisiteurs à travers l’histoire d’Émilie. Dès le début de la nouvelle est soulignée « la malfaisante hypocrisie des religieux » que par la suite l’auteur illustre en désignant la corruption comme étant « un remède très curatif contre les maladies comme l’avarice pestilentielle des clercs ». Ainsi l’auteur ne manque-t-il pas de condamner et de tourner en dérision les membres du clergé. De tels propos, accompagnés d’un aspect licencieux dans certaines nouvelles, ont conduit plus d’un siècle plus tard à la censure de l’œuvre par les Papes Paul IV et Pie IV, mais celle-ci entretemps s’était déjà largement diffusée.

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Réactions

L’œuvre de Boccace semble avoir rapidement déclenché des réactions violentes. En effet, alors qu’elle est encore inachevée, l’auteur essuie des critiques lui reprochant sa « philogynie », ce qui consiste à confondre les femmes avec les Muses. Dans l’introduction à la quatrième journée, Boccace répond ouvertement à cette polémique : « En m’adressant à ceux qui m’assaillent ». Il va ainsi revendiquer ce phénomène de « philogynie » dont il fait preuve. Cette justification de l’auteur se retrouve jusque dans les dernières pages de l’œuvre, dans la « Conclusion de l’auteur » où il soutient sa position.

Postérité

En littérature

La nouvelle est un genre littéraire tout à fait inédit à l’époque de l’auteur. Issu du latin novellus lui-même dérivé de novus (nouveau), le terme même de « nouvelle » fait écho au caractère innovant du genre et renvoie aujourd’hui à une structure complexe dont les récits du Décaméron constituent un modèle. Ces récits puisent leur matière dans diverses sources comme les anecdotes latines et toscanes, les récits occitans et orientaux et les fabliaux. Nous pouvons noter l’influence importante de l’exemplum, genre rhétorique latin où l’orateur cherche à convaincre son auditoire en utilisant un exemple de type historique et véridique. La définition précise du genre de la nouvelle est encore balbutiante à l’époque de Boccace ; on peut cependant en dégager certaines caractéristiques à partir de son œuvre. Il s’agit d’un récit bref avec une relative unicité de point de vue ; l’action est simple et dépourvue de multiples péripéties ; le décor est lui aussi simple et ne fait pas l’objet de descriptions élaborées. Les personnages sont peu nombreux, typés et le plus souvent sans profondeur psychologique. L’utilisation des types participe de la brièveté du genre et permet le développement d’une vérité générale non moralisante à partir de l’intrigue racontée.

Il est à souligner que les premières nouvelles écrites ne sont ni merveilleuses, ni fantastiques, mais réalistes. Néanmoins, les caractéristiques du genre évoluent considérablement au cours des siècles puisque plusieurs auteurs, tant de langue italienne que française, se sont inspirés de cette œuvre de Boccacce. L’Heptaméron de Marguerite de Navarre en est la plus fidèle reprise en littérature française. Christine de Pizan restructure souvent des contes du Décaméron dans La Cité des dames, sans oublier Les Contes de Canterbury de Chaucer (1380) et les Cent nouvelles nouvelles (1461). Moderata Fonte dans Le Mérite des femmes reprend aussi des éléments du Décaméron, mais en les adaptant : les sept femmes sont présentes mais les hommes sont exclus et le lieu de la discussion, un jardin vénitien, s’inspire des lieux de la campagne où se déroule l’action du Décaméron En langue alémanique, le Rollwagenbüchlin, de 1555, est un livre de l’écrivain alsacien Jörg Wickram, qui est basé sur les histoires que peuvent se raconter les passagers d’une diligence pour passer le temps et reprend le principe du Décaméron.

Le Décaméron lance alors une mode européenne dans le domaine littéraire, qui connaîtra son apogée pendant la Renaissance ainsi qu’au xixe siècle. Les Cent Contes drolatiques d’Honoré de Balzac (1832-1837) en sont une réminiscence que l’auteur revendique, et avec laquelle plusieurs universitaires ont fait le rapprochement.

En musique

Le Decameron a été mis en musique par de nombreux musiciens, surtout florentins. Parmi eux, se distinguent Ser Gherardello, mort en 1362 ou 1364, Lorenzo Massii, appelé aussi Massini, mort en 1397, organiste aveugle de San Lorenzo. Ils pratiquent essentiellement la Ballate monodique relevant de l’Ars Nova, issue de la canzone populaire. Vers la fin du xive siècle, cependant, la ballate devient polyphonique, mais le plus souvent à deux voix, avec la traditionnelle chanson amoureuse à la donna du poète, ou, de façon plus réaliste, un récit tel Io son un pellegrin, tout ela relevant de ce qu’on appelle poesia per musica.

Esther Lamandier a enregistré des ballates monodiques extraites du Decameron mis en musique, accompagnée par l’orgue portatif, la harpe, le luth et la vièle. L’enregistrement a été publié chez Astrée et porte le numéro E 57706 AD O45. Il est accompagné d’une introduction explicative signée par Nanie Bridgman.

 

Au cinéma

Il inspirera aussi le cinéma italien avec Pasolini, principalement à travers Le Décaméron (1971).

Boccace 70 s’inspire des nouvelles de Boccace.

Medieval Pie : Territoires vierges (2008) adapte le Décaméron sous la forme d’une comédie romantique.

Contes italiens (Maraviglioso Boccaccio) (2015) des frères Paolo et Vittorio Taviani reprend cinq des nouvelles du livre de Boccace.

The Little Hours (2017) de Jeff Baena qui s’inspire de la troisième journée du Décaméron, avec le personnage de Masetto qui se fait passer pour muet et devient jardinier d’un couvent de nonnes qui finissent toutes par coucher avec lui.

 

En peinture

Sandro Botticelli a illustré le Décaméron par quatre tableaux consacrés à l’Histoire de Nastagio degli Onesti. Trois de ces œuvres sont exposées au Prado à Madrid, la quatrième est au palais Pucci de Florence.

Livres illustrés

De nombreuses éditions illustrées du Décaméron sont parues au xixe siècle :

1889 : Jacques Clément Wagrez, édition de la Libraire Artistique G. Boudet.

 

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Boccace

 

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Œuvres principales

Décaméron

Giovanni Boccaccio (en français Jean Boccace, ou encore Boccacio ou Boccace) (1313 à Certaldo en Toscane – 21 décembre 1375 dans sa ville natale) est un écrivain florentin.

Son œuvre en toscan, notamment son recueil de nouvelles le Décaméron, qui eut un énorme succès, le fait considérer comme l’un des créateurs de la littérature italienne en prose.

 

Biographie

Boccace est le fils illégitime d’un important homme d’affaires, Boccaccino di Chelino, originaire de Certaldo et résidant à Florence et qui, lié à la compagnie des Bardi, particulièrement puissante à Naples, a effectué plusieurs voyages à Paris. Boccace le suit en 1327 dans cette ville pour des études de droit canonique. Bien que le droit et le commerce l’intéressent peu, il s’intègre facilement à la cour du roi Robert de Naples où il a l’occasion de se lier avec des nobles de la cour de la Maison d’Anjou. Là, il commence également à cultiver ses connaissances littéraires, il lit les classiques latins, la littérature chevaleresque française, Dante et Pétrarque. Il commence également à rédiger ses premiers textes d’inspiration courtoise, en prose, comme le Filocolo, ou en vers, comme le Teseida. Il compose également un poème épique sur la guerre de Troie : le Filostrato. Enfin, c’est à Naples qu’il vit sa première passion amoureuse pour une dame qu’il surnomme Fiammetta.

À la fin de l’année 1340, il rentre à Florence en raison de la faillite des Bardi. Le retour est douloureux : Boccace est triste de quitter Naples et se retrouve dans une situation économique difficile. Cependant, il rencontre Pétrarque avec qui il se lie d’amitié. Dès sa jeunesse, il s’est occupé de poésie ; son admiration pour Dante ne lui permettant pas d’aspirer au premier rang parmi les poètes, il s’est flatté d’obtenir le second mais dès qu’il connait les poésies de Pétrarque, il perd tout espoir et jette au feu la plus grande partie de ses vers lyriques, sonnets, chants et autres poésies amoureuses. Il continue cependant d’écrire : La commedia delle Ninfe relate les amours d’une nymphe et de son berger, d’autres œuvres, l’Amorosa visione, le Ninfale d’Ameto et le Ninfale fiesolano plus allégoriques, l’Elégie de dame Fiammetta est le récit de style autobiographique d’une jeune Napolitaine trahie par son amant.

En 1348, Boccace assiste aux ravages que la peste noire provoque dans toute l’Europe. C’est peut-être cette pandémie qui le décide à rédiger son chef-d’œuvre : le Décaméron. L’œuvre est un succès et se propage très largement après 1353. Elle lui vaut la reconnaissance de ses pairs et lui offre de nouvelles missions intéressantes par le gouvernement communal de Florence. Dans cette ville, il va occuper la chaire qui vient d’être créée pour l’explication de Dante.

En 1362, à la suite de la malédiction d’un moine chartreux, Boccace vit une profonde crise religieuse et se retire en solitaire dans le domaine paternel de Certaldo. Il va jusqu’à faire le projet de détruire tous ses manuscrits, mais Pétrarque l’en dissuade en le convainquant qu’il doit faire pour la prose ce que lui-même a fait pour la poésie. Bientôt, par ses ouvrages, Boccace va se placer au-dessus de tous les prosateurs de la péninsule italienne, dont il restera longtemps le modèle. La même année, il est accueilli par Niccolò Acciaiuoli au castello di Montegufoni.

Entre 1365 et 1366, Boccace rédige le Corbaccio, œuvre qui reprend la tradition de la satire misogyne de façon moraliste. C’est son dernier ouvrage en toscan. Encouragé par Pétrarque, avec lequel il entretient une correspondance suivie, il revient au latin et compose divers traités, des biographies, des églogues et des épîtres. Il vénère Dante et lui consacre un Trattatello in laude di Dante et des Esposizioni sopra la Commedia di Dante.

Retiré à Certaldo, il vit la fin de sa vie dans la misère. Enfin, en 1373-1374, il est invité par la ville de Florence à faire la lecture publique de la Divine Comédie de Dante dans l’église Santo Stefano di Badia. Mais sa mauvaise santé le contraint d’arrêter et il meurt à Certaldo en 1375, un an après la disparition de Pétrarque.

Si Dante est considéré comme le fondateur de la poésie italienne, Boccace est généralement admis comme le créateur de la prose italienne.

Une stèle en marbre, qui le représente sur l’allée centrale de l’église de Certaldo Alto, lui rend hommage bien que ses écrits l’aient voué aux récriminations de la population en son temps.

En 2011, le nom de Boccace, l’un des précurseurs du genre littéraire de la nouvelle, a été donné à un prix littéraire français, le prix Boccace, qui récompense un recueil de nouvelles publié en langue française au cours de l’année écoulée

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Œuvres

Œuvres en italien

Œuvres de jeunesse

La caccia di Diana

Écrit à Naples vers 1334, La caccia di Diana est un bref poème érotique composé de dix-huit chants formés en tercets. La trame peut se résumer ainsi : Tandis que le poète est submergé par ses peines amoureuses, un esprit envoyé par la déesse Diane convoque certaines femmes de Naples, les plus belles, à la Cour «dell’alta idea», les appelant par leur nom, prénom et même leur nom hypocoristique. Guidées par l’inconnue aimée du poète, les dames arrivent dans une vallée et se baignent dans la rivière. Ensuite, Diane forme quatre groupes et la chasse commence. Les proies réunies sur un pré, la déesse invite les dames à faire un sacrifice à Jupiter et à se dédier au culte de la chasteté. L’aimée de Boccace se rebelle et, au nom de toutes, déclare que son inclination est bien différente. Diane disparaît dans les cieux, la donna gentile (l’aimée du poète) déclame une prière à Vénus. Celle-ci apparaît et transforme les animaux capturés — dont le poète sous forme de cerf — en de fascinants jeunes hommes. Le poème se termine en exaltant l’image du pouvoir rédempteur de l’amour (leitmotiv dans l’œuvre de Boccace).

Ce poème constitue une louange de la beauté des femmes de la ville, ce qui le rapproche de la Vita nuova de Dante. Cependant, il comporte de claires influences de la poésie alexandrine et le thème abordé reprend les topiques des joyeuses galanteries des littératures courtoises françaises et provençales.

 

Filocolo

Filocolo est un roman en prose, long et embrouillé, qui raconte la légende de Floire et Blancheflor, de tradition française et très diffusée en diverses versions au Moyen Âge. Il est très possible que Boccace se soit inspiré de l’œuvre toscane Il Cantare di Fiorio e Biancofiore, celle-ci étant basée sur un poème français du xiie siècle.

L’œuvre a probablement été composée entre 1336 et 1338, à la demande de Fiammetta, comme l’affirme Boccace dans le prologue. Le titre, inventé par l’auteur, signifie quelque chose comme « fatigue d’amour », en mauvais grec.

L’histoire se forme autour des malheurs de deux jeunes amoureux. Fiorio, fils du roi Félix d’Espagne, et Biancofiore, orpheline accueillie à la cour par piété, qui est en réalité la fille d’une famille de nobles romains, décédés lors de leur pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. Les deux jeunes gens ont été élevés ensemble et sont tombés amoureux à l’adolescence. Le roi, pour empêcher leur union, vend Biancofiore comme esclave à des marchands qui la cèdent à l’amiral d’Alexandrie. Florio, désespéré, prend le nom de Filocolo et part à la recherche de son aimée ; lorsqu’il la retrouve, son identité est découverte et il est réduit en captivité. L’amiral condamne les deux jeunes gens à mort. Juste avant leur exécution cependant, l’amiral reconnaît son neveu en Florio et découvre l’origine noble de Biancofiore. Les deux amants peuvent alors retourner en Italie et s’unir.

Dans le prologue de l’œuvre, après une description des origines du royaume de Naples utilisant de nombreuses allusions mythologiques, Boccace relate sa rencontre avec Fiammetta et comment est né son amour pour elle, l’apercevant un Samedi Saint dans l’église d’un couvent. C’est elle qui lui a demandé d’écrire un poème en « vulgaire », c’est-à-dire un roman. On peut classifier le Filocolo dans le genre littéraire du roman byzantin.

 

Filostrato

Filostrato est un poème narratif formé autour de la thématique classique. Il est divisé en huit chants écrits en ottava rima. Le titre, formé par un mot grec et un mot latin, peut se traduire approximativement par « Abattu par l’amour ».

La thématique du poème est tirée de la mythologie grecque : Boccace raconte l’amour de Troïlos, fils de Priam, envers Cressida, fille de Calchas, le devin grec aide d’Agamemnon. Troïlos gagne l’amour de Cressida avec l’aide de son ami Pandare. Cependant, lors d’un échange de prisonniers, Cressida est envoyée dans le campement grec. Là, le héros grec Diomède tombe amoureux d’elle et la jeune femme s’éprend également de lui. Troïlos se rend compte de la trahison de son aimée lorsque le troyen Déiphobe lui amène un vêtement de Diomède pris lors d’une bataille, orné d’une broche appartenant à Cressida. Furieux, Troïlos se lance dans la bataille afin d’affronter son rival ; il inflige des pertes aux troupes grecques, mais est abattu par Achille avant qu’il n’ait pu trouver Diomède.

L’histoire n’est pas directement inspirée du mythe, mais du Roman de Troie, élaboration médiévale française de la légende troyenne écrite par Benoît de Sainte-Maure (xiie siècle) dont Boccace a lu la version italienne de Guido delle Colonne. Le poème de Boccace a ensuite trouvé écho dans Troïlus et Criseyde de Geoffrey Chaucer.

L’histoire de Filostrato peut se lire comme la transcription littéraire de ses amours avec Fiammetta. L’ambiance du poème rappelle la cour de Naples, et la psychologie des personnages est décrite par de subtiles notes. Il n’existe pas d’accord sur la date de la composition : certains pensent que le texte a été écrit en 1335, d’autres considèrent qu’il date de 1340.

 

Teseida

Selon certains auteurs, la Teseida (de son nom complet Teseida delle nozze di Emilia – « Teseida des noces d’Emilia ») est le premier poème épique composé en italien. Tout comme dans Filostrato, la rime utilisée est la « ottava rima ». Boccace raconte les guerres que le héros grec Thésée mena contre les Amazones et contre la cité de Thèbes. Le poème est divisé en douze chants, imitant l’Énéide de Virgile et la Thébaïde de Stace.

L’épopée constitue le sujet principal mais Boccace ne délaisse pas complètement le thème amoureux. La Teseida fait le récit de l’affrontement entre deux jeunes habitants de Thèbes, Palemon et Arcita, afin de conquérir l’amour d’Emilia, sœur de Hippolyte (la reine des Amazones). L’œuvre contient une longue et alambiquée lettre à Fiammetta, ainsi que douze sonnets qui résument les douze chants du poème.

 

Comedia delle ninfe fiorentine

La Comedia delle ninfe fiorentine (Comédie des nymphes florentines), également connue sous le nom de Ninfale d’Ameto ou simplement Ameto, d’après le nom du personnage principal, fut probablement composée entre 1341 et 1342. Il s’agit d’une fable idyllique allégorique, écrite en prose, alternant des fragments en tercets enchaînés. Cette forme n’est pas nouvelle, on la retrouve dans de nombreuses œuvres médiévales, comme la Vita nuova de Dante ou De nuptiis Philologiae et Mercurii (Noces de Mercure et la Philologie), de Martianus Capella. Encore une fois, le thème de Boccace réside dans le pouvoir rédempteur de l’amour qui permet à l’humain de passer de l’ignorance à la connaissance et à la compréhension du mystère divin.

L’œuvre commence avec le berger Ameto qui erre dans les bois d’Etrurie où il aperçoit un groupe de magnifiques nymphes se baignant au son du chant de Lia. Ameto, fasciné par le chant de la nymphe, s’éprend d’elle et se dévoile aux nymphes. Le jour consacré à Vénus, sept nymphes se réunissent autour de Ameto et lui content leurs histoires amoureuses. Après avoir écouté leurs récits, Ameto, sur ordre de la déesse, prend un bain purificateur lui permettant de comprendre la signification allégorique des nymphes (qui représentent les vertus théologales et cardinales), celle de sa rencontre avec Lia (qui implique sa propre transformation de l’état animal à humain, ouvrant la possibilité de connaître Dieu).

Thème et ambiance sont cependant très différents ; la structure de cette œuvre annonce déjà celle de son œuvre principale le Décaméron.

 

Amorosa visione

L’Amorosa visione est un poème allégorique en tercets enchaînés composé, comme l’Ameto, au début des années 1340, lorsque l’auteur réside à Florence. Il se divise en cinquante chants brefs. Suivant la structure de la visio in somnis (« vision en songes »), il relate comment une très belle femme, envoyée par Cupidon au poète, l’invite à abandonner les « vains plaisirs » pour trouver la vraie félicité. La femme guide le poète vers l’étroite porte (représentant la vertu) d’un château dont il refuse de franchir le seuil préférant y accéder par la grande (symbole de la richesse et des plaisirs mondains). Deux salles du château sont ornées par des fresques dignes de Giotto : celles de la première salle représentent les triomphes de la Sagesse – entourée par des allégories des sciences du trivium (grammaire, dialectique et rhétorique) et du quadrivium (géométrie, arithmétique, astronomie et musique) —, de la Gloire, de la Richesse et de l’Amour. La deuxième salle représente la triomphe de la Fortune. Sur les fresques, de nombreux personnages historiques, bibliques et mythologiques côtoient de célèbres hommes de lettres. À la suite de la contemplation des peintures, le poète sort dans le jardin où il rencontre d’autres femmes : la « belle Lombarde » et la « Nymphe sicule » (qui pourrait être Fiammetta). Le poème se termine abruptement peu après.

L’Amorosa visione présente plusieurs similitudes avec la Divine Comédie. La critique l’a également comparé à une autre œuvre de caractère allégorique, les Triomphes de Pétrarque. Selon certains auteurs, le modèle de ce château allégorique est Castelnuovo di Napoli, dont les salles furent décorées de fresques de Giotto durant l’époque de Robert d’Anjou.

 Elegia di Madonna Fiammetta

Elegia di Madonna Fiammetta, probablement écrit entre 1343 et 1344, a été qualifié par la critique de « roman psychologique » — le terme « psychologie » n’ayant cependant pas encore été créé à son époque. En prose, il se présente comme une longue lettre. La protagoniste, Fiammetta, relate son amour juvénile pour Pamphile, dans le décor de la ville de Naples. Cette relation se termine lorsque Pamphile doit partir à Florence. Se sentant abandonnée, Fiammetta tente de se suicider. Vers la fin de l’œuvre, la protagoniste reprend espoir lorsqu’elle apprend que Pamphile est de retour à Naples, mais découvre avec amertume qu’il s’agit d’une personne portant le même nom. L’auteur dédicace l’œuvre aux « femmes amoureuses ».

Malgré la forte composante autobiographique – la relation de l’auteur avec l’énigmatique Fiammetta, qui se déroula d’une manière relativement différente -, son traitement de la passion amoureuse trouve des réminiscences dans des œuvres littéraires comme les Héroïdes d’Ovide, Pamphilus de amore d’un auteur anonyme, ou De Amore d’Andreas Capellanus.

 

Ninfale fiesolano

Ninfale fiesolano, écrit entre 1344 et 1346, est une fable étiologique destinée à expliquer les noms de deux fleuves de Toscane : Africo et Mensola. D’inspiration pastorale – comme l’Ameto —, elle est écrite en ottava rima, et raconte l’histoire des amours entre Africo et la nymphe Mensola ainsi que la naissance de leur enfant, Proneo.

Selon cette œuvre, les collines de Fiesole étaient habitées par les nymphes dédiées au culte de Diane et à la chasse. Le berger Africo s’éprit de l’une d’elles, Mensola, mais, à chaque fois qu’il s’approchait, les nymphes s’enfuyaient apeurées. Le père d’Africo, Girafone, essaya de le dissuader, lui contant l’histoire de Mugnone, transformé en fleuve pour avoir osé aimer une nymphe. Africo, cependant, persévèra et, aidé par Vénus, s’unit à son aimée. Mensola, enceinte, fuit la compagnie d’Africo. Pensant être méprisé par son aimée, celui-ci se suicida en plongeant dans la rivière qui porte ensuite son nom. Diane découvrit l’accouchement de Mensola et la maudit ; la jeune femme se suicida dans le cours d’eau qui prit son nom. Son fils, élevé par les parents d’Africo, devint l’un des premiers habitants de la ville de Fiesole.

L’œuvre a une grande influence sur les œuvres pastorales des siècles suivants, comme Stanze de Angelo Poliziano, ou Nencia da Barberino de Laurent le Magnifique.

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Œuvres de maturité

Décaméron

Durant la peste qui frappe la ville de Florence en 1348 et dont l’auteur a été témoin, trois jeunes hommes et sept jeunes femmes se réunissent à l’église Santa Maria Novella et prennent la décision de s’isoler dans une villa lointaine pour échapper à la peste.

Dans ce lieu, pour éviter de repenser aux horreurs vues, les jeunes gens se racontent des contes les uns aux autres. Ils restent durant quatorze jours dans la villa mais sans raconter d’histoire les vendredis et samedis. Le titre vient donc de ces dix journées de contes. Chaque jour, un participant tient le rôle de « roi » et décide du thème des contes. Cependant, le premier et le neuvième jours, cette règle n’est pas appliquée. Au total, l’œuvre se compose de cent récits de longueur inégale.

Les sources qu’utilise Boccace sont variées : des classiques gréco-romains aux fabliaux français médiévaux.

 

Il Corbaccio

Il Corbaccio a été rédigé entre 1354 et 1355. Il s’agit d’un récit dont la trame, fine et artificieuse, n’est qu’un prétexte pour agencer un débat moral et satirique. Par son ton et sa finalité, l’œuvre s’inscrit dans la tradition de la littérature misogyne. Le titre fait certainement référence au corbeau, considéré comme symbole de mauvais présage et de passion sans contrôle ; pour d’autres critiques, on le doit à l’Espagnol corbacho (la verge qu’utilisait le contremaître pour fustiger les galériens). Le sous-titre de l’œuvre est Laberinto d’Amore, labyrinthe d’amour. La première édition fut réalisée à Florence en 1487.

Le ton misogyne du Corbaccio est probablement une conséquence de la crise que provoque la relation de l’auteur avec un moine siennois. Il existe de nombreuses œuvres littéraires dans la tradition occidentale de caractère misogyne, depuis Juvénal à Jérôme de Stridon.

La composition trouve sa source dans les amours infructueuses de Boccace. Entré dans la quarantaine, il s’est épris d’une belle veuve et lui a adressé des lettres exprimant son désir et son amour. La dame a montré ces lettres à ses proches, se moquant de lui à cause de ses origines modestes et de son âge. Ce livre est la vengeance de l’auteur, dirigée non seulement contre la veuve, mais contre toute la gent féminine.

L’auteur rêve qu’il se déplace dans des lieux enchanteurs (les flatteries de l’amour), lorsqu’il se retrouve soudain dans une jungle inextricable (le Labyrinthe de L’Amour qu’il appelle également la Porcherie de Vénus). Là, transformés en animaux, expient leurs péchés les malheureux trompés par l’amour des femmes. Le défunt mari de la veuve apparaît sous forme de spectre et lui conte en détail les innombrables vices et défauts de son épouse. Comme pénitence, Boccace doit révéler ce qu’il a vu et entendu.

 Autres œuvres marquantes

Boccace est également l’auteur d’une des premières biographies de Dante Alighieri, le Trattatello in laude di Dante, ainsi que d’une paraphrase en tercets enchaînés, la structure de strophes utilisée par Dante dans la Divine Comédie (Argomenti in terza rima alla Divina Commedia).

Citons aussi ses Rimes, recueil de poésies de thème amoureux, et sa traduction en italien des décades III et IV de Tite Live.

 

Œuvres en latin

 Genealogia deorum gentilium

Genealogia deorum gentilium (« Généalogie des dieux des païens »), divisé en quinze livres, est une des anthologies les plus complètes de légendes de la mythologie grecque, auxquelles Boccace donne une interprétation allégorique et philosophique. Il commence cette œuvre avant 1350, à la demande de Hugo de Lusignan, roi de Chypre, à qui est dédicacé le livre. Il continue de le corriger jusqu’à sa mort. Ce livre de référence a été l’un des plus consultés par les écrivains jusque bien tard dans le xixe siècle.

 

De casibus virorum illustrium

De casibus virorum illustrium tente de démontrer la caducité des biens de ce monde et le caractère arbitraire de la fortune. L’auteur illustre son propos par une série d’histoires biographiques où apparaissent des personnages de toutes les époques : depuis Adam jusqu’à ses contemporains, les récits se structurent en neuf livres. L’œuvre est dédicacée à Mainardo Cavalcanti. Boccace en a certainement commencé l’écriture vers 1355, mais n’a pas complété l’ouvrage avant 1373–1374.

 

De claris mulieribus

Avec De mulieribus claris, bâti sur le modèle de la collection de biographies De viris illustribus de Pétrarque, Boccace compose entre 1361 et 1362 une série de biographies uniquement de femmes célèbres. Elle est dédicacée à Andrea Acciaiuoli, comtesse d’Altavilla. Elle a servi de base à de nombreux écrivains dont Geoffrey Chaucer, auteur des Contes de Canterbury. Cet ouvrage a été traduit du latin en italien par le Signeur Luc-Antonio Ridolfi, puis de l’italien en moyen français par Guillaume Rouville, qui était aussi imprimeur à Lyon. La traduction française a été publiée le 12 septembre 1551 (à Lyon chez Guill. Rouville à l’Escu de Venise) sous le titre de Des Dames de Renom.

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Autres œuvres en latin

Dans la même lignée de la Genealogia deorum gentilium, Boccace écrit un répertoire alphabétique des toponymes apparaissant dans les œuvres classiques de la littérature latine qu’il intitule De montibus, silvis, fontibus, lacubus, fluminibus, stagnis seu paludis, et de nominibus maris liber ; ce répertoire est publié en 1360. L’écrivain compose également seize églogues suivant les modèles de Virgile, Dante et Pétrarque, le Bucolicum carmen, dont la rédaction s’échelonne entre 1347 et 1369 ; sans oublier vingt quatre épîtres, dont ne sont conservées que deux traductions en italien.

Dans De Canaria et insulis reliquis ultra Ispaniam in Oceano noviter repertis, Boccace rassemble des lettres par lesquelles des marchands florentins rapportent l’expédition de Niccolò de Recco vers les Canaries en 1341. L’adaptation réalisée par Boccace se trouve dans le Zibaldone Magliabechiano, où il copiait des textes qui l’intéressaient et étaient susceptibles de nourrir sa production littéraire et savante.

 

Publications au xixe siècle

Les œuvres diverses de Boccace ont été publiées à Florence ou plutôt à Naple  en 1723 et 1724, en 6 volumes in-8 ; il faut y joindre le Décameron, dont un in-folio est l’édition la plus ancienne (Venise, 1471), et dont un in-4 constitue la plus précise (Florence, 1597).

On peut se contenter de l’édition de Paris, 1768, 3 volumes in-12, ou de Milan, 1803, le volume in-8. On recherche encore l’ancienne traduction française de Jean Martin, réimprimée à Paris en 1757 (5 volumes in-8) ; l’abbé Sabatier de Castres en a rajeuni le style en 1779 (40 volumes in-18, réimprimés en 1804). Une traduction publiée sous le nom de Mirabeau, (Paris, 1802, 4 volumes in-8) n’a pas eu de succès.

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ABUS SEXUELS, GABRIEL MATZNEFF (1936-...), LE CONSENTEMENT, LITTERATURE, LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, PEDOPHILIE, VANESSA SPRINGORA (1972-...)

Le consentement par Vanessa Spingora

Vanessa Springora

Le consentement

Paris, Grasset, 2020. 205 pages

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Résumé :

Au milieu des années 80, élevée par une mère divorcée, V. comble par la lecture le vide laissé par un père aux abonnés absents. A treize ans, dans un dîner, elle rencontre G. , un écrivain dont elle ignore la réputation sulfureuse. Dès le premier regard, elle est happée par le charisme de cet homme de cinquante ans aux faux airs de bonze, par ses oeillades énamourées et l’attention qu’il lui porte.
Plus tard, elle reçoit une lettre où il lui déclare son besoin  » impérieux  » de la revoir. Omniprésent, passionné, G. parvient à la rassurer : il l’aime et ne lui fera aucun mal. Alors qu’elle vient d’avoir quatorze ans, V. s’offre à lui corps et âme. Les menaces de la brigade des mineurs renforcent cette idylle dangereusement romanesque. Mais la désillusion est terrible quand V. comprend que G. collectionne depuis toujours les amours avec des adolescentes, et pratique le tourisme sexuel dans des pays où les mineurs sont vulnérables.
Derrière les apparences flatteuses de l’homme de lettres, se cache un prédateur, couvert par une partie du milieu littéraire.
V. tente de s’arracher à l’emprise qu’il exerce sur elle, tandis qu’il s’apprête à raconter leur histoire dans un roman. Après leur rupture, le calvaire continue, car l’écrivain ne cesse de réactiver la souffrance de V. à coup de publications et de harcèlement.
 » Depuis tant d’années, mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre  » , écrit-elle en préambule de ce récit libérateur.

Plus de trente ans après les faits, Vanessa Springora livre ce texte fulgurant, d’une sidérante lucidité, écrit dans une langue remarquable. Elle y dépeint un processus de manipulation psychique implacable et l’ambiguïté effrayante dans laquelle est placée la victime consentante, amoureuse.
Mais au-delà de son histoire individuelle, elle questionne aussi les dérives d’une époque, et la complaisance d’un milieu aveuglé par le talent et la célébrité.

 

Vanessa Springora

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Vanessa Springora, née le 16 mars 1972, est une éditrice, écrivaine et réalisatrice française. Elle publie, début janvier 2020, l’ouvrage Le Consentement, témoignage de sa relation avec Gabriel Matzneff lorsqu’elle était adolescente.

 

Biographie

Situation personnelle

Vanessa Springora est élevée par une mère divorcée. Son père, qu’elle décrit comme absent dans Le Consentement, meurt en janvier 2020.

Après une scolarité au collège Jacques-Prévert, puis au lycée Fénelon, à Paris, et deux années en classe préparatoire, Vanessa Springora obtient un DEA de lettres modernes à l’université Paris-Sorbonne. Elle est réalisatrice-autrice en 2003 pour l’Institut national de l’audiovisuel avant de devenir assistante d’édition au sein des éditions Julliard en 2006. Elle en est la directrice depuis décembre 2019.

Elle coordonne parallèlement depuis 2010 la collection « Nouvelles Mythologies », dirigée par Mazarine Pingeot et Sophie Nordmann, pour les éditions Robert Laffont.

 

Le Consentement

Dans son livre intitulé Le Consentement, paru chez Grasset le 2 janvier 2020, Vanessa Springora décrit, en le désignant par ses seules initiales, l’emprise qu’a eue l’écrivain Gabriel Matzneff sur elle. Ce dernier n’a jamais caché son penchant pour les très jeunes adolescents ou les enfants : déjà en 1974, il écrit un essai titré Les Moins de seize ans, publié chez Julliard et « mode d’emploi pour les pédophiles » d’après Springora, abordant sa relation avec un garçon de douze ans, ses habitudes de tourisme sexuel, ainsi que d’autres frasques. Par la suite, il a lui-même retracé la relation avec Vanessa Springora dans le récit La Prunelle de mes yeux, volume de son journal paru en 1993, qui couvre la période allant du 13 mai 1986 au 22 décembre 1987, mais « avec sa version des faits », « du point de vue du chasseur » selon Vanessa Springora ; elle se voit à l’époque n’être qu’« une proie vulnérable » soumise à une prédation à la fois « sexuelle, littéraire et psychique ».

Les faits décrits dans ce livre remontent à la seconde partie des années 1980, durant son adolescence, et commencent alors qu’elle est âgée de 13 ans et lui de 49 : elle reconnait être à l’époque « encore vierge » mais avec « une envie d’aller vers la sexualité ». Alors qu’elle a accompagné sa mère, attachée de presse dans l’édition, à un dîner où l’écrivain était présent — le 6 novembre 1985 —, celui-ci la contacte plusieurs fois ensuite, l’attend à la sortie du collège presque chaque jour ; elle est alors en classe de quatrième. Les premières relations sexuelles, elles, arriveront malgré le fait que la jeune fille, âgée de 14 ans alors, n’ait donc pas encore atteint la majorité sexuelle de quinze ans en vigueur en France. L’écrivain loue une chambre d’hôtel à proximité et Vanessa Springora néglige alors le collège. « À quatorze ans, on n’est pas censée être attendue par un homme de cinquante ans à la sortie de son collège, on n’est pas supposée vivre à l’hôtel avec lui, ni se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche à l’heure du goûter » écrit-elle. Il partage avec elle sa vie parisienne dans le monde littéraire : dîners, théâtre, cinéma, visites, entretiens avec la presse, elle se joint à lui régulièrement. « Mais, en fait, notre activité principale, c’était le sexe » explique-t-elle. Quelque temps après, la Brigade des mineurs est alertée par lettres anonymes puis Vanessa Springora est admise à l’hôpital des enfants malades.

Elle explique que c’est notamment l’obtention du prix Renaudot par Gabriel Matzneff en 2013 qui la révolte et la pousse à écrire, souhaitant faire entendre sa version. Elle dit que c’est par l’écriture, alors qu’elle en a été longtemps incapable, qu’elle tente de se réapproprier cette histoire, après avoir souffert de celle des livres de Gabriel Matzneff. Elle précise qu’à l’époque, elle était « consentante », ce qui l’a empêché d’aller en justice alors que le statut d’écrivain de Matzneff l’aurait longtemps protégé.

 Répercussions

L’ouvrage obtient un retentissement médiatique international avant même sa parution, posant la question de la pédophilie, de la pédocriminalité et s’interrogeant sur le milieu littéraire français des années 1980. L’Express parle « d’un récit sans concession sur son expérience avec le romancier ». L’ouvrage est supposé avoir autant d’importance dans le milieu littéraire en France que le témoignage d’Adèle Haenel pour le cinéma. Dès sa sortie, après un premier tirage prudent, son éditeur Grasset lance rapidement cinq réimpressions consécutives ; 10 000 exemplaires sont écoulés en trois jours et l’ouvrage atteint immédiatement la première place des ventes « Essais-Documents » et la deuxième place en format Kindle sur Amazon.

À la suite de ces révélations, l’association Innocence en danger demande à ce que les ouvrages de Gabriel Matzneff soient retirés de la vente, alors que Vanessa Springora s’est elle-même exprimée contre cette action.

Quant à l’écrivaine québécoise Denise Bombardier, qui avait déjà publiquement réagi contre les agissements à caractère pédophile de Gabriel Matzneff lors de l’émission de télévision Apostrophes diffusée en mars 1990, elle salue un « livre remarquable, courageux, d’une écriture chirurgicale »

 

 

Gabriel Matzneff

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Gabriel Matzneff, né le 12 août 1936 à Neuilly-sur-Seine, est un écrivain français.

Pour ses œuvres littéraires, il reçoit les prix Mottart et Amic de l’Académie française, respectivement en 1987 et 2009, le prix Renaudot essai en 2013, les prix Cazes de la brasserie Lipp et du livre incorrect en 2015.

Alors qu’il décrit dans ses livres ses pratiques pédophiles, il reste longtemps à l’abri de toute poursuite pénale et bénéficie d’un important appui du monde littéraire. En 2019, l’annonce de la publication d’un livre témoignage de Vanessa Springora, qui était une adolescente au moment de leur liaison, déclenche une intense polémique sur la tolérance envers un pédophile assumé, et entraîne l’ouverture de deux procédures judiciaires contre lui ainsi que l’arrêt de la commercialisation de certaines de ses œuvres.

Biographie

Famille, jeunesse et formation

Gabriel Matzneff est issu d’une famille de hobereaux russes émigrée en France après 1917. Selon les informations disponibles sur son site officiel, « ses parents divorcent lorsqu’il a six mois ; de sa vie, il ne les verra dans la même pièce, et sera souvent séparé de sa sœur Alexandra, de ses frères André et Nicolas. Une petite enfance ballottée de droite et de gauche, assombrie par les déchirures familiales et la guerre. Une enfance dont il garde de très douloureux souvenirs ».

Sa famille l’élève dans un milieu culturel raffiné — il côtoie ainsi Léon Chestov et Nicolas Berdiaev —, où il découvre la littérature et la religion. Après un an à Gerson (1943-1944), deux à Saint-Louis-de-Gonzague (1944-1946), il est scolarisé à l’école Tannenberg (1946-1952), puis au lycée Carnot à partir de 1952. Il commence en 1954 des études de lettres classiques et de philosophie à la Sorbonne. Après avoir effectué son service militaire en Algérie en 1959-1960, Gabriel Matzneff rentre à Paris en 1961, s’inscrit en russe à l’Institut des langues orientales et commence une carrière de journaliste.

En juin 1957, il rencontre Henry de Montherlant et demeure pour lui un ami, en dépit de brouilles, jusqu’à son suicide, le 21 septembre 1972. Dans la nuit du 21 au 22 mars 1973, il disperse les cendres de Montherlant avec l’exécuteur testamentaire de ce dernier, Jean-Claude Barat, sur le Forum romain et dans le Tibre.

Il commence à tenir son journal intime le 1er août 1953 mais ne le publie qu’à partir de 1976. Dans le premier volume, il dessine de lui-même le visage d’un « réfractaire », adepte d’une pratique individualiste, opposée aux mœurs modernes. Français d’origine russe, et pédéraste — au vrai sens du terme, c’est-à-dire amateur de jeunes garçons, sans qu’il renonce aux femmes ni aux jeunes filles, — il se sent « un peu métèque », un peu exclu. « J’étais Athos, écrit-il, le grand seigneur misanthrope, secret, différent… »

 

Carrière littéraire

Philippe Tesson, alors directeur de publication du quotidien Combat, le remarque et lui propose en octobre 1962 d’écrire chaque jeudi en une du quotidien une chronique sur la télévision. À compter de cette période, Matzneff ne cesse d’écrire pour de nombreux organes de presse aux opinions politiques très contrastées : Aux écoutesNotre RépubliqueLa Nation françaisePariscopeLes Nouvelles littérairesMatuluLe Nouvel AdamLe Quotidien de ParisLe FigaroLe Monde (de 1977 à 1982), Impact Médecin, la Revue des Deux MondesNewmenL’Idiot internationalLe Choc du mois. De 2013 à décembre 2019, il tient une chronique irrégulière sur le site du Point.

En octobre 1964, à Montgeron, il participe au congrès fondateur du Comité de coordination de la jeunesse orthodoxe, où il rencontre la lycéenne Tatiana Scherbatcheff — « adolescente aux cheveux hirsutes, au visage un peu triangulaire, aux vastes et magnifiques yeux noirs, ensemble princesse et poulbot ». Il épouse le 8 janvier 1970 à Londres celle qui deviendra la Véronique d’Isaïe réjouis-toi (La Table ronde, 1974), avant d’en divorcer le 3 mars 1973. Ce divorce entraîne en lui une crise religieuse qui l’éloigne de l’Église : il quitte alors le Comité et se défait également de la coproduction de l’émission télévisée Orthodoxie, qu’il avait, avec le Prince Andronikov et le père Pierre Struve, contribué à créer en mai 1965. Il rencontre Hergé la même année, en décembre. Leur amitié ne cessera qu’à la mort de ce dernier, en mars 1983.

Son premier livre, Le Défi, qui est un recueil d’essais, paraît en 1965. Son premier roman, L’Archimandrite, dont il a commencé la rédaction pendant son service militaire, paraît en 1966. En avril 1967, il séjourne en URSS et en République populaire de Pologne. Il fait dans les années 1970, en particulier en 1970 et 1971, de nombreux voyages au Proche-Orient, en particulier au Liban, en Égypte, en Syrie et, plus tard, en Libye.

Le critique Pol Vandromme écrit de lui, en 1974, qu’il est « le premier écrivain de sa génération » Jean d’Ormesson lui rend hommage par la formule suivante : « C’est un sauteur latiniste, un séducteur intellectuel, un diététicien métaphysique »

En 1990, il entre chez Gallimard avec l’aide de Philippe Sollers, qui le publie dans sa collection « L’Infini ».

Gallimard arrête la commercialisation des Carnets noirs en janvier 2020.

 Politique et médias

D’un tempérament mondain, Gabriel Matzneff affiche, au fil des volumes publiés de son Journal, des relations avec un large spectre de personnalités politiques : dans les années 2000 et 2010, il rend visite au maire de Paris, Bertrand Delanoë, puis il déjeune avec Jean-Marie Le Pen en 2017. Dans les années 1960, il dit de François Mitterrand qu’il est « le seul homme d’État de la gauche ».

Selon l’historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu, « porté par des écrivains, le discours pédophile est assez bien accueilli par la critique littéraire médiatique ». Ainsi, Gabriel Matzneff, pour son roman L’Archimandrite, reçoit en 1966 bon accueil du Figaro littéraire qui insiste surtout sur le fait qu’il est imprégné de théologie et renseigne sur les orthodoxes en France alors que le héros drague de très jeunes filles à la piscine. Pierre Viansson-Ponté, autre éditorialiste influent, reconnait aussi son talent dès 1969 dans Le Monde tout en sermonnant « un petit personnage parfaitement odieux » cherchant d’abord « à intriguer en se prétendant pêle-mêle nietzschéen, byronien et stendhalien » et « qui ira loin si la cabale ne lui brise pas les reins ».

Notre République remarque aussi qu’il apprécie « le commerce des femmes fort jeunes », sans non plus préciser leur âge, l’hebdomadaire gaulliste insistant surtout sur le désespoir que ne parvient pas à dissimuler ce « libertinage ».

Durant Mai 68, il séjourne à Llafranc, en Catalogne, du 25 avril au 15 juin, avec sa future épouse. En 1970, il participe au deuxième numéro de la revue Contrepoint, fondée en mai 1970 par Patrick Devedjian, qui veut « reprendre le flambeau de l’anticommunisme » avec un dossier « Où en est la Russie ? », coordonné par Kostas Papaïoannou.

En 1972, la publication de Nous n’irons plus au Luxembourg reçoit les critiques positives de Jean Dutourd dans Pariscope et de Jean d’Ormesson dans Le Point, pour qui le héros, « amateur de très jeunes personnes », a bien de « l’allure ». L’année suivante, sur le plateau de l’émission de l’ORTF Ouvrez les guillemets de Bernard Pivot, il accompagne Jean-Claude Barat, exécuteur testamentaire d’Henry de Montherlant, qui s’est suicidé en 1972, pour évoquer avec lui la dispersion des cendres de leur ami, faite lors d’un voyage à Rome. Le Monde venait d’ironiser sur son long récit de ce voyage dans Le Figaro, Matzneff l’accusant en retour de mettre « un point d’honneur à n’être ému de rien et à ricaner de tout ».

Son essai Les Moins de seize ans, dans lequel il fait l’apologie des relations sexuelles avec des mineurs, est l’objet dans Monde du 25 octobre 1974 d’une collaboration extérieure de son ami l’éditeur Roland Jaccard, futur cofondateur du magazine Causeur, qui tente d’inclure les deux visions opposées de Matzneff, à la fois apprécié par le signataire et réprouvé par bien d’autres : « un vilain monsieur heureux de l’être » qui « puise son équilibre [dans] la clandestinité, le danger, la transgression » car « la cause est entendue : psychiatres, juges, mères de famille, voire même les homosexuels respectables, c’est-à-dire ceux qui ne s’attaquent pas aux chères têtes blondes et qui réclament un statut honorable, le statut de Monsieur Tout-le-Monde, en conviennent ». Le Magazine littéraire se demande lui « où serait le scandale » sous le titre « Matzneff et la sexualité », pour constater simplement que « l’idée fixe de Matzneff est la gloire des enfants, garçons et filles de moins de seize ans ». Son propriétaire depuis 1970, Jean-Claude Fasquelle, refuse par la suite d’éditer le témoignage d’une victime de Matzneff ayant avorté, adolescente, avant la loi Veil de 1975.

En 1977, François Bott, responsable de la chronique littéraire du Monde et ami de Matzneff, allègue que ce dernier « indispose ou même irrite le milieu intellectuel, c’est un euphémisme, car ses livres et ses articles entraînent fréquemment des réponses hargneuses, quand ce n’est pas haineuses » et observe que « lui-même avoue être un outsider » Les Éditions Pygmalion accuseront sa critique dans le Monde des livres d’une adaptation d’un roman de Casanova de « procès d’intention […] purement et gratuitement diffamatoires ».

Quand Bernard Pivot invite Gabriel Matzneff le 12 septembre 1975 dans Apostrophes, pour Les Moins de seize ans, les thèses de ce livre sont mises en cause par deux auteurs également présents sur le plateau. Jeanne Delais, professeur de lycée, qui a fondé une association pour la défense des droits de l’enfant, s’efforce de ménager l’amour-propre de l’écrivain mais l’accuse de ne pas respecter les enfants et les adolescents, d’attenter à leur dignité, en les utilisant à son profit. Le biologiste Rémy Chauvin déclare, quant à lui, avoir été « gêné » par le livre de Matzneff, et conteste l’affirmation de celui-ci selon laquelle ses relations sexuelles avec « des petits garçons » ne causeraient en eux aucun traumatisme, déclarant notamment, à propos de tel ou tel de ces garçons : « Vous l’avez peut-être traumatisé pour la vie. » Matzneff révélera un an après qu’un téléspectateur a porté plainte contre lui « pour détournement de mineurs, actes contre nature et incitation de mineurs à la débauche », et s’inquiète du « silence » des intellectuels sur son sort, dans Le Monde, qui signale, lui, « de nombreuses réactions de nos lecteurs pour la plupart critiques, voire hostiles et quelquefois indignées » à cette « Tribune libre » de Gabriel Matzneff et en publie trois.

Entre-temps, le 4 février 1976, il signe dans Le Monde un appel titré « Des gaullistes s’élèvent contre l’élection du Parlement européen au suffrage universel ».

En 1981, Philippe Sollers se montre élogieux à l’égard du roman Ivre du vin perdu, l’un des succès commerciaux de Matzneff (20 000 exemplaires vendus). Dans les colonnes du Monde, Sollers félicite son confrère d’avoir écrit un roman qui « va beaucoup plus loin que ce qui pourrait rester, somme toute, un reportage amélioré sur une particularité, une marge ». Sollers le qualifie, son personnage ou lui, de « libertin métaphysique », car il se hisse « à la hauteur du mythe » et « réinvent[e] la transgression, le scandale, en se lançant à corps perdu dans l’aventure qui ne peut pas ne pas révulser la Loi : la chasse aux mineurs ». Sollers ajoute aussitôt : « Ce dernier point est probablement inacceptable. Il m’est complètement étranger. Je ne juge pas, je constate. […] J’essaie de comprendre cette fantaisie obstinée peinte par ses illustrateurs comme un paradis », et commente : « Il y a dans tout cela quelque chose d’odieux et de sympathiquement puéril ». Richard Garzarolli dépeint également Matzneff comme un « libertin sentimental »

En 1986, alors président de la République, François Mitterrand écrit sur Matzneff un article admiratif : « Ce séducteur impénitent, qui se définit lui-même comme un mélange de Dorian Gray et de Dracula, m’a toujours étonné par son goût extrême de la rigueur et par la densité de sa réflexion. La spontanéité de son jugement, exprimée dans un style limpide, s’allie à une exigence de vérité qui le mène souvent hors des limites considérées comme ordinaires. À sa vie et à son œuvre, il porte la même attention. »

Au cours des années 1980, Gabriel Matzneff est invité quatre fois dans Apostrophes : en 1980 pour Vénus et Junon (deuxième volume paru de son journal), en 1983 pour L’Archange aux pieds fourchus (troisième volume paru de son journal), en 1984 pour La Diététique de lord Byron, en 1987 pour son dictionnaire philosophique Le Taureau de Phalaris — émission au cours de laquelle il est complimenté pour ce livre par Bernard-Henri Lévy.

Il y est invité une sixième fois, le 2 mars 1990, à l’occasion de la sortie d’un nouveau volume de son journal, intitulé Mes amours décomposés, en compagnie de cinq autres écrivains : Alexandre Jardin, le couple catholique formé par Pierre et Denise Stagnara, Catherine Hermary-Vieille et Denise Bombardier. Au cours de l’émission, cette dernière, choquée par Mes amours décomposés, le prend vigoureusement à partie en déclarant notamment : « Moi, M. Matzneff me semble pitoyable. […] On sait bien que des petites filles peuvent être folles d’un monsieur qui a une certaine aura littéraire, d’ailleurs on sait que les vieux messieurs attirent les petits enfants avec des bonbons. M. Matzneff, lui, les attire avec sa réputation. » Elle ajoute : « Je ne comprends pas qu’on puisse publier des choses comme ça. […] La littérature ne peut pas servir d’alibi, il y a des limites même à la littérature. Et je crois que si M. Matzneff était plutôt un employé anonyme de n’importe quelle société, je crois qu’il aurait des comptes à rendre à la justice de ce pays. » Trente ans plus tard, Denise Bombardier dit avoir gardé en mémoire la pluie d’insultes et de chroniques d’opinion qui ont déferlé à son sujet dans les jours — et les années — qui suivirent la diffusion de l’émission. « J’ai été traitée de mal baisée partout. On m’a dit de retourner à ma banquise. » Le 19 mars sur France 3, Philippe Sollers, éditeur de Matzneff aux éditions Gallimard, traite Denise Bombardier de « connasse » et de « mal baisée ». Dans Le Monde du 30 mars, Josyane Savigneau encense l’écrivain, qui « ne viole personne », et raille la Canadienne : « Denise Bombardier a eu la sottise d’appeler quasiment à l’arrestation de Matzneff, au nom des “jeunes filles flétries” par lui… Découvrir en 1990 que des jeunes filles de 15 et 16 ans font l’amour à des hommes de trente ans de plus qu’elles, la belle affaire ! » Dans VSD, l’écrivain, scénariste et parolier Jacques Lanzmann s’étonne que Matzneff n’ait pas « aligné la Bombardier d’une grande baffe en pleine figure ».

Denise Bombardier continue pendant des années d’être la cible occasionnelle de blâmes et même d’attaques parfois violentes, de la part d’écrivains et de critiques littéraires qui ne lui pardonnent pas sa spectaculaire intervention de mars 1990. Dans sa chronique de Libération en 1999, Pierre Marcelle écrit : « Un nom comme ça ne s’oublie pas. Voici déjà pas mal d’années, il me semble avoir entendu Mme Denise Bombardier franchir, chez M. Bernard Pivot, le mur du son. J’en conserve le souvenir, un peu flou mais encore suffisamment effrayant, d’éructations appuyées et de glapissements torquemadesques — il était question de pédophilie — dont ce pauvre Gabriel Matzneff, je crois, fut la cible. C’était bien avant l’affaire Dutroux, mais déjà Christine Boutin pointait sous Bombardier. » En 2001, dans Campus, autre émission littéraire télévisée, Christine Angot estime, pour sa part, qu’« elle prouve, cette femme [Denise Bombardier], que ce qui dérange, ce n’est pas ce qu’il fait dans la vie, c’est l’écriture. Elle lui reproche en fait d’être un écrivain, c’est ça qui la dérange. »

Dans Le Nouvel Observateur, le journaliste Guy Sitbon est un des rares à critiquer l’écrivain, qui « ne recule devant aucune goujaterie ». Patrick Besson y voit « un article de haine franche et même un peu hystérique ».

Matzneff raconte, dans Mes amours décomposés, avoir eu recours à des enfants prostitués en Asie : « Quel repos la prostitution ! Les gamines et les gamins qui couchent avec moi sans m’aimer, c’est-à-dire sans prétendre dévorer mon énergie et mon temps, quelle sinécure ! Oui, dès que possible, repartir pour l’Asie ! » Anne-Claude Ambroise-Rendu remarque que ce propos « ne semble troubler personne ».

Gabriel Matzneff reçoit encore, des années plus tard, des soutiens de la part d’une large partie de la presse française et des milieux intellectuels. Si le critique et écrivain Hugo Marsan le qualifie en 1993 de « dandy oublié », Matzneff continue de publier régulièrement et sera encore convié plus de douze fois à des émissions télévisées jusqu’en 2019. Thierry Ardisson, Franz-Olivier Giesbert, François Busnel, David Abiker tiennent des propos louangeurs à son égard. Ce dernier admire ainsi sur Paris Première début 2017 « une incroyable pulsion de vie dans l’écriture de Matzneff » qui lui a « toujours donné envie de boire, de lire et de baiser », bien qu’il ne partage « pas les mêmes goûts que lui ». Le 1er décembre 2019, Frédéric Taddeï l’accueille dans son émission Interdit d’interdire, sur RT France, pour parler du dernier tome de son journal L’Amante de l’Arsenal, expliquant que l’écrivain « n’a jamais été inquiété par la justice » et ajoutant : « je ne vois pas pourquoi je me montrerais plus sévère que le ministre de l’Intérieur en lui refusant la parole ». Cependant, Gabriel Matzneff est parfois vigoureusement interpellé : Frédéric Beigbeder évoque en novembre 2004 une « mise à mort télévisuelle » dans une émission de Michel Field. Dans l’émission Stupéfiant diffusée sur France 2 le 22 janvier 2018, Guillaume Auda le confronte à ses écrits « paraissant banaliser la prostitution infantile ».

L’année 2001 voit ces polémiques s’accentuer quand des citations de Daniel Cohn-Bendit datant de 1975 sont diffusées dans la presse européenne fin janvier par la journaliste allemande Bettina Röhl, dont la mère Ulrike Meinhof, cofondatrice de la Fraction armée rouge s’est suicidée quand elle avait 14 ans, les écrits pédophiles de Daniel Cohn-Bendit ayant été publiés peu après par son père. Daniel Cohn-Bendit évoque alors dans Le Monde du 22 février « le contexte des années 1970 » et des pages « dont nous devons avoir honte ». L’écrivain Sorj Chalandon rédige le lendemain un mea culpa de Libération sur des pétitions oubliées datant des années 1970 et L’Express publie des entretiens avec deux de leurs anciens signataires, Philippe Sollers, devenu entre-temps éditeur de Matzneff, faisant part de ses regrets et Bernard Muldworf assurant être déjà anti-pédophile à l’époque.

L’article de Libération cite le slogan Il est interdit d’interdire !, mais pas son auteur Jean Yanne, et celui des situationnistes de 1966 en version tronquée, lui aussi interprété au sens sexuel, pour présenter « plus qu’une période », un « laboratoire », qui aurait été « accoucheur » de « monstres ». Dans le même numéro, l’éditorial pourfend une « haine de Mai 68 » ; Romain Goupil, Serge July et Philippe Sollers dénoncent un « procès stalinien », Romain Goupil déclarant même : « J’ai envie de dire : oui, je suis pédophile ! ». La semaine d’après, une pétition indignée, titrée « Cohn-Bendit et mai 68 : quel procès ? », parle de naturisme, affirme que ses écrits relevaient d’une « nécessaire explosion de parole » et que « la révolution sexuelle a d’abord appris aux enfants, aux adolescentes, aux femmes à dire non ».

En août 2001, Le Monde défend un nouveau tome de son journal intime, Les Soleils révolus, par une critique clairement adressée aux « bien-pensants » qui voudraient renvoyer l’écrivain à l’oubli, selon Arrêt sur images : « N’en déplaise au diariste et à ses contempteurs, ce qui nous captive n’est pas l’inépuisable et récurrent défilé de jeunes filles amoureuses de l’homme de quarante ans », écrit le journal. Toujours en novembre 2001, Hugo Marsan, critique au Monde, écrit : « [Il est] l’éternel initiateur des jeunes filles intelligentes qui s’accordent la pleine découverte du plaisir, en toute sécurité. Gabriel et ses conquêtes créent ensemble un paradis éphémère, une enclave de beauté sous un soleil toujours printanier. Il n’est responsable que de leur plaisir. […] Esclave du personnage de son Journal, il a subi la vindicte de ceux qui ont voulu le cataloguer pédophile. On ne veut pas admettre qu’il est, parmi nous, un être du futur où les femmes iraient jusqu’au bout de leurs fantasmes et déchireraient les voiles dont on les recouvre pour mieux les asservir. ». Peu après, un chapitre du best-seller La Face cachée du Monde dénonce en 2003 les liens de connivence entre Le Monde des livres, dont Josyane Savigneau, proche de Matzneff, est rédactrice en chef, les grands éditeurs et les chroniqueurs littéraires d’autres médias.

Gabriel Matzneff a ainsi droit l’année suivante à un portrait admiratif de Luc Le Vaillant en dernière page de Libération, lequel écrit notamment : « Gabriel Matzneff, 67 ans, écrivain. Cet amateur de jeunes filles en fleur, qu’il couche aussi dans son journal, irrite une société au moralisme de plus en plus sourcilleux. […] Si le classicisme de l’écrivain est reconnu, le personnage continue à angoisser. Il faut dire que le lascar fait le maximum pour froisser les délicatesses de libellule des braves gens. ». Puis c’est au tour du Figaro d’estimer en 2009 que « Matzneff fut la proie d’un néopuritanisme conquérant. » Le thème de « l’artiste victime de la société » traverse les décennies.

À l’occasion de la parution de ses Carnets noirs 2007-2008, la critique du Monde le dépeint comme « un de ces jouisseurs désœuvrés qui d’une bouteille de vin ou d’une nuit d’amour font un combat contre l’ordre moral, le récit d’un martyr. Trahissant l’ordinaire, le banal de l’existence, il sublime l’insignifiant »

Gabriel Matzneff, après avoir été sympathisant de la Nouvelle Droite, déclare voter pour Jean-Luc Mélenchon en 2012 et 2017

 Reconnaissance, prix, distinctions

De l’Académie française, il reçoit en 1987 le prix Mottart et en 2009 le prix Amic.

En mars 1995, à l’occasion du Salon du livre, Jacques Toubon, ministre de la Culture du gouvernement Balladur, remet à Gabriel Matzneff l’insigne d’officier des Arts et des Lettres.

En décembre 2004, Gabriel Matzneff est invité au Palais-Bourbon par Jean-Louis Debré, président de l’Assemblée nationale, et par le Haut Conseil français à l’intégration à donner son témoignage lors du Forum sur la réussite des Français venus de loin

Il fait partie de la Société française des études byroniennes.

En 2013, après une quarantaine de livres publiés, il reçoit son premier prix notable, le Renaudot essai, pour Séraphin, c’est la fin !, recueil de textes rédigés entre 1964 et 2012, sur Schopenhauer, Kadhafi, les prêtres ou le viol. Ayant été tout près de lui décerner ce prix en 2009b, le jury le choisit, à sept voix contre trois, après qu’un de ses membres, Christian Giudicelli, ami et éditeur de Matzneff chez Gallimard, a plaidé sa cause. Fin 2019, Franz-Olivier Giesbert, directeur de publication du Point et président du jury en 2013, se défend de son appui à Gabriel Matzneff en expliquant, comme il l’avait déjà fait dans le passé, que « la pédophilie était très courante au temps des Grecs ». Frédéric Beigbeder — amateur de l’œuvre de Matzneff, qui, dans la liste de ses cent coups de cœur littéraires (2011), place celui-ci parmi les géants de la littérature mondiale, avant Truman Capote et juste derrière Scott Fitzgerald — justifie ce choix dans M, le magazine du Monde du 23 décembre 2019 en insistant sur le fait que « quand on juge une œuvre d’art, il ne faut pas avoir de critères moraux », puis fait valoir que Gabriel Matzneff était alors « un auteur ostracisé, jugé sulfureux et scandaleux depuis une vingtaine d’années et qui n’avait plus accès aux médias ». Patrick Besson abonde dans son sens : « Dans ce qu’il a pu écrire sur sa vie amoureuse, il y a des choses ahurissantes et inacceptables, mais c’est un vieux monsieur blacklisté et dans le besoin : on a fait la part des choses. » Aussitôt le prix annoncé, trois pétitions apparaissent pour qu’il lui soit retiré. Le livre ne se vend qu’à 3 800 exemplaires en six ans.

En 2015, il lui est attribué le prix Cazes de la brasserie Lipp pour La Lettre au capitaine Brunner. Thierry Clermont du Figaro littéraire note que Gabriel Matzneff fête également ce jour-là ses cinquante ans de vie littéraire : « Une bonne partie du monde germanopratin s’était réunie pour saluer l’œuvre de cet auteur aussi sulfureux qu’hors pair. […] On a ainsi pu croiser Patrick Besson, Christine Jordis et Joël Schmidt (membres du jury), la directrice de la Table Ronde, Alice Déon, le nouvel élu à l’Académie française Marc Lambron, Éric Neuhoff, Jean-Claude Lamy »

 

Revenus et train de vie

Gabriel Matzneff est mensualisé par le groupe Gal

Selon L’Express, Gabriel Matzneff perçoit entre 1984 et 2010 une « petite mensualité de la maison Gallimard » ; en 2013, l’un de ses livres reçoit le prix Séraphin, ce qui représente « la promesse d’une petite rentrée d’argent » ; ses ouvrages « se vendent très peu, entre 800 et 3 000 exemplaires en moyenne ». Le magazine précise : « Matzneff a toujours tiré le diable par la queue. Il a pu compter sur l’aide discrète de mécènes, comme Yves Saint Laurent, qui a pris en charge ses frais d’hôtel à l’époque de son aventure » avec Vanessa Springora.

Toujours selon L’Express, du 25 décembre 2019, l’écrivain bénéficie depuis une quinzaine d’années d’une allocation du Centre national du livre. Versée « en raison de sa situation sociale et de son apport global à la littérature », elle est estimée à un montant compris entre 7 000 et 8 000 euros par an.

Dans le dernier volume de son journal, L’Amante de l’Arsenal, paru en octobre 2019, il écrit qu’il reçoit 800 euros de minimum vieillesse par mois.

Selon L’Express, il bénéficierait également depuis 1994 d’un appartement de la Ville de Paris. Ce logement serait situé dans le 5e arrondissement et aurait une superficie de 33 m2. Il lui aurait été attribué sous le mandat de Jacques Chirac.

 

Prosélytisme pédophile

Dans son œuvre

À la fin du mois d’octobre 1974, Gabriel Matzneff publie chez Julliard, dans la collection « Idée fixe » dirigée par Jacques Chancel, Les Moins de seize ans, un essai dans lequel il expose crûment son goût pour les « jeunes personnes », soit les mineurs des deux sexes, semant le trouble car utilisant le mot « enfant » de manière indifférenciée pour des enfants ou des adolescents. Il écrit : « Ce qui me captive, c’est moins un sexe déterminé que l’extrême jeunesse, celle qui s’étend de la dixième à la seizième année et qui me semble être — bien plus que ce que l’on entend d’ordinaire par cette formule — le véritable troisième sexe. Seize ans n’est toutefois pas un chiffre fatidique pour les femmes qui restent souvent désirables au-delà de cet âge. […] En revanche, je ne m’imagine pas ayant une relation sensuelle avec un garçon qui aurait franchi le cap de sa dix-septième année. […] Appelez-moi bissexuel ou, comme disaient les Anciens, ambidextre, je n’y vois pas d’inconvénient. Mais franchement je ne crois pas l’être. À mes yeux l’extrême jeunesse forme à soi seule un sexe particulier, unique. »

Gabriel Matzneff revendique pour lui-même la qualification de « pédéraste », soit un « amant des enfants », et utilise également le terme « philopède », employé pour la première fois dans les Passions schismatiques (Stock, 1977). Il dénonce par ailleurs le fait que le « charme érotique du jeune garçon » soit nié par la société occidentale moderne « qui rejette le pédéraste dans le non-être, royaume des ombres ». Il ajoute plus loin : « les deux êtres les plus sensuels que j’aie connus de ma vie sont un garçon de douze ans et une fille de quinze ».

Gabriel Matzneff admet cependant l’existence d’« ogres », d’abuseurs sadiques d’enfants : il se souvient avoir « toujours eu un faible pour les ogres » et avoir suscité la polémique en relativisant, le 30 juin 1964, dans les colonnes de Combat, le crime de Lucien Léger, qu’il appelle « un jeune homme seul », ou, le 21 avril 1966, l’affaire des meurtres de la lande au Royaume-Uni, achevant cependant son propos en dénonçant la « confusion » entre les criminels et l’ensemble des « pédérastes », qui apportent aux « enfants » « la joie d’être initiés au plaisir, seule “éducation sexuelle” qui ne soit pas une foutaise ». Pour l’universitaire américain Julian Bourg, la distinction opérée ainsi par Matzneff relève d’un désir de défendre les « pédophiles bien intentionnés comme lui ».

Si en 1974, il écrivait que la société française était « plutôt “permissive” » et que ses amours avec sa « merveilleuse maîtresse de quinze ans » — la protagoniste de La Passion Francesca (Gallimard, 1998) et l’Angiolina du roman Ivre du vin perdu (La Table ronde, 1981) — ne « semblent choquer personne », il qualifie en 1994, dans sa préface à la quatrième édition de son livre, celui-ci de « suicide mondain » et reconnaît : « C’est des Moins de seize ans que date ma réputation de débauché, de pervers, de diable. » Il déplore par ailleurs le fait que « les impostures de l’ordre moral n’ont jamais été aussi frétillantes et bruyantes. La cage où l’État, la société et la famille enferment les mineurs reste hystériquement verrouillée. »

Gabriel Matzneff, dont le terrain de chasse fut dans les années 1970 la piscine Deligny, revient sur ses goûts sexuels dans plusieurs de ses livres, notamment dans les différents tomes de son Journal. Déjà scandaleuses à l’époque de leur parution, ces confessions lui valent plus tard d’être un auteur controversé, surtout à partir des années 1990, durant lesquelles la pédophilie est de plus en plus ouvertement dénoncée par les psychologues et les psychiatres.

 

Pétitions de 1977

Le 26 janvier 1977, Gabriel Matzneff rédige un appel demandant au tribunal, à la veille de leur procès, de libérer trois hommes en détention préventive depuis trois ans et deux mois et inculpés d’attentat à la pudeur sans violence sur des mineurs de quinze ans, les signataires pensant qu’il n’y a eu que baisers et caresses, en raison du secret de l’instruction : c’est l’affaire de Versailles. Le texte est publié dans les pages « tribunes libres » du journal Le Monde puis le lendemain dans Libération, mais Gabriel Matzneff n’apparaît pas comme son auteur.

Le surlendemain, Le Monde prend ses distances avec cette pétition car il couvre le procès et découvre la réalité des faits, grâce à la décision de la cour d’assises de supprimer le huis clos, même si les victimes sont mineures, pour que les signataires de la pétition comprennent pourquoi l’enquête a duré plus de trois ans et son évolution : les victimes affirmaient certes avoir donné leur « consentement », mais les experts judiciaires montrent à l’audience qu’il s’avère très fragile vu leur âge et l’influence des adultes. Si la durée de la détention provisoire était « « inadmissible », là s’arrête l’indignation » écrit le journaliste envoyé par Le Monde. Il « est naturel de ne pas aimer cette forme d’amour et d’intérêt », conclut le journal.

Gabriel Matzneff ne révélera être l’auteur de cette pétition que trente-six ans plus tard. Mais il a déclaré, dans une « tribune libre » publiée le 8 novembre 1976 par le même journal (Le Monde), avoir rencontré un des trois hommes, arrêtés à l’automne 1973, dans cette affaire. Aucun journal ne connaissait les faits en raison du secret de l’instruction.

Le 23 mai de la même année, lorsque le jugement de affaire de Versailles est rendu, les signataires du texte de janvier en signent un second, plus prudent, qui tente de relativiser la portée du premier, en mettant surtout l’accent sur le fait que la majorité sexuelle est à 18 ans pour les homosexuels contre 15 ans pour les autres, afin de demander la fin de cette discrimination. C’est seulement en 1982 que la loi abolira cette discrimination, conformément à une promesse de campagne présidentielle de François Mitterrand.

Gabriel Matzneff signe — avec notamment Jean-Paul Sartre, Philippe Sollers, Roland Barthes, Simone de Beauvoir, Alain Robbe-Grillet, Françoise Dolto, Jacques Derrida, Louis Althusser, Jean-Louis Bory, Gilles Deleuze, Michel Foucault et Christiane Rochefort — une lettre ouverte à la commission de révision du code pénal. Des extraits sont publiés par le seul journal Le Monde, qui cite les rappels des lois de 1810, 1836, 1863 et 1945 faits par la pétition. Le journal ne s’attarde pas sur la dizaine de lignes sur vingt consacrées à l’Affaire de Versailles, dont le verdict vient d’être rendu, cinq ans de prison avec sursis, pour s’en tenir à la conclusion des signataires, qui « demandent que le dispositif pénal soit allégé, pour que de telles affaires, aujourd’hui passibles de la cour d’assises, soit jugées par un tribunal correctionnel », car « la détention préventive, en matière correctionnelle, ne peut excéder six mois » Devant un tribunal correctionnel, la peine maximum encourue est de cinq ans de prison.

L’appel explique que l’affaire de Versailles, « jugée en audience publique, a posé le problème de savoir à quel âge des enfants ou des adolescents peuvent être considérés comme capables de donner librement leur consentement à une relation sexuelle. C’est là un problème de société. Il appartient à la commission de révision du code pénal d’y apporter la réponse de notre temps », pour des textes de loi « rajeunis et actuels ». Le texte propose explicitement de dépénaliser la pédophilie, puisqu’il proclame l’existence d’un prétendu « droit de l’enfant et de l’adolescent à entretenir des relations [sexuelles] avec des personnes de son choix ». Toutefois, selon l’historien Jean Bérard, l’une des signataires de cette pétition, Françoise Dolto, estime que les relations sexuelles entre mineurs et adultes sont toujours source de traumatisme.

Cependant, un mois après cet appel de mai 1977 sort le premier livre d’un autres des signataires, Pascal Bruckner, Le Nouveau Désordre amoureux, plaidoyer pour la diversité des sexualités, dont l’un des chapitres sera jugé « plus que complaisant » envers l’apologie de la pédocriminalité.

Ces pétitions « touchant à la norme et à la transgression dans des domaines aussi délicats que les rapports avec les enfants leur conféra parfois, par le ton utilisé, un caractère désinvolte […] qui les placera ensuite en porte-à-faux », expliquera en 2007 l’historien Jean-François Sirinelli, pour qui les motivations des signataires sont très différentes de l’un à l’autre.

 

Œuvres ultérieures

En 1982, Gabriel Matzneff est, comme René Schérer, impliqué à tort dans l’affaire du Coral, ce qui provoque son renvoi du journal Le Monde, où il tenait une chronique hebdomadaire depuis 1977. Le quotidien démentira qu’il y ait un lien de cause à effet entre cette mise en cause et le départ de Matzneff.

En 1990, il publie Mes amours décomposés, son journal intime pour les années 1983-1984, dans lequel il évoque sa vie quotidienne, ses amours avec de multiples partenaires dont plusieurs adolescentes âgées de quatorze à seize ans, et son renvoi du Monde à la suite de l’affaire du Coral. Il raconte également son voyage aux Philippines, au cours duquel il se livre au tourisme sexuel, draguant notamment ses victimes dans l’enceinte du principal centre commercial de Manille, le Harrison Plaza, et couchant avec des prostitués qui sont des « petits garçons de onze ou douze ans ». Il y fréquente des Occidentaux venus à la recherche de contacts sexuels, comme Edward Brongersma, juriste et homme politique néerlandais et défenseur connu de la pédophilie.

 

Premières accusations

En 1996, selon Antoine Garapon, secrétaire général de l’Institut des hautes études sur la justice, « l’affaire Dutroux provoque un phénomène de « panique morale » dans toutes les démocraties occidentales. […] On rentre désormais dans la vie collective par les victimes, on s’identifie à leur souffrance. La solidarité de fait qui existait entre la politique, la justice, la presse pour ne pas parler de ces affaires, se fissure. L’opinion y devient sensible. » En 1993, Le Nouvel Observateur prend à partie Gabriel Matzneff en parlant de « viol au nom de la littérature » et cite Marie-France Botte et Jean-Paul Mari, auteurs du livre Le Prix d’un enfant, consacré à la prostitution enfantine dans le tiers-monde ; ces derniers estiment que « Matzneff est un personnage public. Lui permettre d’exprimer au grand jour ses viols d’enfants sans prendre les mesures nécessaires pour que cela cesse, c’est donner à la pédophilie une tribune, c’est permettre à des adultes malades de violenter des enfants au nom de la littérature ».

En 1995, le psychiatre Bernard Cordier estime que, contrairement à Gide ou à Montherlant : « un écrivain comme Gabriel Matzneff n’hésite pas à faire du prosélytisme. Il est pédophile et s’en vante dans des récits qui ressemblent à des modes d’emploi. Or cet écrivain bénéficie d’une immunité qui constitue un fait nouveau dans notre société. Il est relayé par les médias, invité sur les plateaux de télévision, soutenu dans le milieu littéraire. […] D’ailleurs, les pédophiles sont très attentifs aux réactions de la société française à l’égard du cas Matzneff. Les intellectuels complaisants leur fournissent un alibi et des arguments : si des gens éclairés défendent cet écrivain, n’est-ce pas la preuve que les adversaires des pédophiles sont des coincés, menant des combats d’arrière-garde ? »

Le psychothérapeute Pierre Lassus déclare quant à lui, en 2003 : « Matzneff n’écrit pas de romans, mais des journaux, comme il est spécifié, qu’il rend publics, et où il raconte avec délectation des viols sur des enfants de douze ans. » Pierre Lassus a plusieurs fois dénoncé la complaisance culturelle et médiatique dont bénéficie Gabriel Matzneff, faisant notamment campagne en 2000 pour que l’écrivain n’obtienne pas le prix de l’Académie française (finalement remporté cette année-là par Pascal Quignard

Gabriel Matzneff récuse pour sa part l’amalgame de l’amour des adolescents avec la pédophilie et déclare en 2002 : « Lorsque les gens parlent de « pédophilie », ils mettent dans le même sac le salaud qui viole un enfant de huit ans et celui qui vit une belle histoire d’amour avec une adolescente ou un adolescent de quinze ans. Pour ma part, je méprise les salauds qui abusent des enfants et je suis partisan de la plus grande sévérité à leur égard. Mais les gens confondent tout. Pour eux, le mot “enfance” est un mot générique qui désigne aussi bien un bambin de trois ans à la crèche qu’un élève de première au lycée. Les gens ont de la bouillie dans la tête. S’ils n’avaient pas de la bouillie dans la tête, ils ne confondraient pas des petits enfants qui ne sont pas maîtres de leurs décisions, qui peuvent être abusés et violés, avec des adolescents de l’un et l’autre sexe qui ont le droit de découvrir le plaisir, l’amour, la passion. »

Ainsi, à ce moment de sa vie, Matzneff intègre dans l’exégèse de son œuvre ou de sa pensée une distinction entre l’abus sur les plus jeunes et les rapports consentis avec des adolescents aptes, selon lui, à avoir des relations sexuelles. Toutefois, cette tentative de mise au point n’efface pas ses positions extrêmes — rapports sexuels avec des petits garçons de dix ans lors de séjours à Manille, aux Philippines, soutien au pédophile Jacques Dugué —, et l’attribution le 4 novembre 2013 du prix Renaudot de l’essai pour son ouvrage Séraphin c’est la fin ! relance la polémique au sujet de sa pédophilie, ce qui mène l’association de protection de l’enfance Innocence en danger à déposer une plainte contre X pour apologie d’agression sexuelle. La plainte aboutit à un non-lieu.

 Témoignage de Vanessa Springora

En décembre 2019, Vanessa Springora, devenue directrice des éditions Julliard, raconte leur relation dans son ouvrage Le Consentement, relation qu’il avait lui-même retracée dans La Prunelle de mes yeux — volume de son journal paru en 1993 dans la collection « L’Infini », dirigée par Philippe Sollers, et qui couvre la période allant du 13 mai 1986 au 22 décembre 1987 —, ainsi que dans le roman Harrison Plaza (La Table ronde, 1988), où elle est Allegra. Elle relate son histoire avec Matzneff et l’emprise qu’il aurait exercée sur elle : elle rencontre l’écrivain lors d’un dîner alors qu’elle a 13 ans et lui 49 ; puis quelque temps après Matzneff lui envoie une lettre et tente de la rencontrer ; elle est alors « transie d’amour » et la relation sexuelle débute lorsqu’elle a 14 ans. L’auteure dénonce aussi l’utilisation par l’écrivain, dans son journal paru en 1993, d’extraits de lettres écrites lorsqu’elle était encore adolescente et les descriptions crues de leurs rapports sexuels. Elle affirme avoir étudié avec un avocat une procédure pour dénoncer la publication par Matzneff sur son blog de photos d’elle adolescente. Vanessa Springora se déclare également choquée qu’il ait déclaré dans son discours de réception du Prix Renaudot 2013 être récompensé ainsi de toute son œuvre et non seulement pour le livre primé. Les 20 000 exemplaires mis en place le 2 janvier sont quasiment écoulés en quatre jours. Le Monde décrit « un vrai tsunami » dans le monde de l’édition, où les opinions sur elle s’inversent en une semaine.

Avant même la publication du roman autobiographique, plusieurs articles critiquent les soutiens dont a bénéficié Gabriel Matzneff pendant des années au sein des médias et du monde des lettres.

Partant du principe que cette relation avait été, selon lui, consentie et épanouissante des deux côtés, Gabriel Matzneff fait part de « la tristesse » que lui inspire un ouvrage qu’il ne lira pas car selon lui « hostile, méchant, dénigrant, destiné à [lui] nuire, un triste mixte de réquisitoire de procureur et de diagnostic concocté dans le cabinet d’un psychanalyste ». Le 2 janvier, il fait parvenir une longue réaction à L’Express, dans laquelle, note l’hebdomadaire, l’écrivain ne fait aucun mea culpa ni ne demande le pardon, mais livre le récit de sa liaison avec la jeune fille. Dans une chronique du 14 mars 2009 sur le site qui lui est consacré, il écrivait : « Que des ex-amantes telles que Vanessa et Aouatife, qui n’ont plus de passion pour moi, qui renient celui qui fut le grand amour de leur adolescence, qui mènent à présent des existences bourgeoises et ont soif de respectabilité, payent des avocats pour écrire à mes éditeurs des lettres menaçantes, c’est dégueulasse, indigne d’elles et de ce que nous avons vécu, c’est triste et décevant, mais vu le peu de goût qu’ont les femmes pour leur passé amoureux, vu que leur rêve secret est d’être lobotomisées, c’est, hélas, explicable et plutôt banal. »

Le témoignage de Vanessa Springora, paru le 2 janvier 2020, décrit au contraire des violences sexuelles qui furent suivies, après la rupture de leurs relations, d’un harcèlement subi par la jeune fille encore lycéenne, sous forme de lettres puis de courriers électroniques à son premier employeur . Vanessa Springora positionne sa problématique ainsi : « Comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? Quand on a ressenti du désir pour cet adulte qui s’est empressé d’en profiter ? » Elle y répond ainsi : « Ce n’est pas mon attirance à moi qu’il fallait interroger, mais la sienne. » Vanessa Springora dénonce un dysfonctionnement des institutions, scolaire, policière, hospitalière, etc. La Brigade des mineurs avaient reçu des lettres de dénonciation, mais n’avait pas inquiété l’écrivain. Vanessa Springora raconte que deux policiers de la Brigade des mineurs l’ont croisée elle et l’écrivain dans son escalier, mais sont repartis après un échange courtois avec lui, sans un regard pour elle. Elle dit que cela a été un « bouleversement total » lorsqu’elle a pris connaissance des journaux intimes de l’écrivain : « J’ai pris conscience que la personne dont j’étais amoureuse était malade, pathologiquement malade. ». Elle déclare : « Une histoire d’amour entre une jeune fille de 14 ans et un homme de 50 ans, ça peut arriver, pourquoi pas. Le problème, c’est le caractère systématique et pathologique de son attirance pour les adolescents. Et le mal qu’il fait. ».

Ce témoignage déclenche des réactions d’intellectuels ayant croisé l’écrivain. La bienveillance dont il a bénéficié dans les années 1980 « n’est en rien le reflet d’une société et des années », souligne le 1er janvier 2020 Sylvie Brunel, qui préparait dans les années 1980 l’agrégation de géographie. Dans une tribune au Monde, l’écrivaine fustige, « ceux qui réécrivent l’histoire » peu après la parution d’une réaction de Bernard Pivot où celui-ci s’expliquait sur le fait que Gabriel Matzneff eût été invité six fois dans son émission Apostrophes. « Laisser penser que les années 1980 étaient celles de l’acceptation de la pédophilie serait un mensonge. Les jeunes que nous étions alors ressentions ces écrits et ces paroles comme d’insupportables offenses », rappelle-t-elle. Bernard Pivot avait estimé quatre jours avant que « la littérature passait avant la morale » dans les années 1970 et 1980, alors que « la morale passe avant la littérature » aujourd’hui, pour conclure : « Moralement, c’est un progrès ». La vidéo de l’émission Apostrophes de 1990 est vue deux millions de fois sur Internet au début de l’année 2019. L’alibi des années 1970 et 1980, utilisé en 2001 avec succès par Daniel Cohn-Bendit, ne réussit plus à Bernard Pivot, la numérisation progressive des archives de la télévision et des grands journaux au xxie siècle ayant entre-temps permis au grand public des vérifications rapides amenant à relativiser cet argument.

Les minimisations des « amours adolescentes » de Gabriel Matzneff ne « prennent plus auprès d’un public qui fouille et déterre les textes, pour les amener sous la lumière crue », observe le quotidien 20 Minutes, pour qui la « popularisation du web et des réseaux sociaux » a contribué au « consensus autour de la question de la pédophilie ». Au lendemain des articles annonçant le témoignage de Vanessa Springora, le journal exhume un extrait d’Un galop d’enfer, journal de Gabriel Matzneff sur ses années 1977-1978, publié en 1985, dans lequel l’écrivain raconte qu’il lui arrivait d’avoir « jusqu’à quatre gamins — âgés de 8 à 14 ans — dans [s]on lit en même temps, et de [s]e livrer avec eux aux ébats les plus exquis, tandis qu’à la porte d’autres gosses, impatients de se joindre à [eux] ou de prendre la place de leurs camarades, font « toc-toc » ».

Le 3 janvier 2020, le parquet de Paris ouvre une enquête contre Gabriel Matzneff pour « viols commis sur mineur de 15 ans ». Le 8 janvier, L’Ange bleu, association de prévention contre la pédophilie, annonce l’attaquer en justice « pour provocation à commettre des atteintes sexuelles et des viols sur mineurs ainsi que pour apologie de crime ». Le même mois, quatre éditeurs, Gallimard, La Table ronde, Léo Scheer, puis Stock, annoncent qu’ils ne commercialiseront plus certains de ses livres, notamment les volumes de son journal intime (Carnets noirs) et Les Moins de seize ans.

Le 30 janvier 2020, Vanessa Springora déclare que son audition la veille dans cette affaire n’aura pour elle « qu’une portée symbolique », mais salue une enquête judiciaire qui constitue « un message fort pour les potentielles autres victimes » La veille, dans deux entretiens qu’il a accordés à BFM TV à condition que son visage ne fût pas filmé, Gabriel Matzneff a déclaré « regretter » ses pratiques pédophiles du passé, aux Philippines, en disant : « Un touriste, un étranger, ne doit pas se comporter comme ça »

 

Œuvres

Journaux intimes

Le titre originel de la série, jusqu’en 2009, était « Journal », aussi bien aux éditions de la Table ronde, de 1976 à 1991, qu’aux éditions Gallimard, de 1990 à 2007. Selon le catalogue général de la Bibliothèque nationale de France, à partir de 2009, avec la publication aux éditions Léo Scheer, un nouveau titre d’ensemble aurait été adopté : « Carnets noirs ».

 

« Carnets noirs

Cette camisole de flammes : 1953-1962, Éditions de la Table ronde, 1976, 262 p.

L’Archange aux pieds fourchus : 1963-1964, éditions de la Table ronde, 1982, 233 p.

Vénus et Junon : 1965-1969, éditions de la Table ronde, 1979, 307 p

Élie et Phaéton : 1970-1973, éditions de la Table ronde, 1991, 386 p.

La Passion Francesca : 1974-1976, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 1998, 339 p.

 Un galop d’enfer : 1977-1978, éditions de la Table ronde, 1985, 294 p.

Les Soleils révolus : 1979-1982, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 2001, 544 p. (

Mes amours décomposés : 1983-1984, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 1990, 381 p.

Calamity Gab : janvier 1985 – avril 1986, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 2004, 361 p.

La Prunelle de mes yeux : 1986-1987, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 1993, 337 p.

Les Demoiselles du Taranne : journal 1988, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 2007, 396 p.

Carnets noirs 2007-2008, Éditions Léo Scheer, 2009, 512 p.

 

Journal

Mais la musique soudain s’est tue : Journal 2009-2013, éditions Gallimard, coll. « Blanche », Paris, 2015, 528 p. ().

La Jeune Moabite : Journal 2013-2016, éditions Gallimard, coll. « Blanche », Paris, 2017, 702 p. (

L’Amante de l’Arsenal : Journal 2016-2018, éditions Gallimard, coll. « Blanche », Paris, 2019, 432 p. .

 Romans

Gabriel Matzneff est l’auteur de plusieurs romans ayant le même héros, Nil Kolytcheff. Ce sont : Isaïe réjouis-toiIvre du vin perduHarrison PlazaMamma, li Turchi!Voici venir le fiancéLa Lettre au capitaine Brunner.

L’Archimandrite, éditions de la Table ronde, Paris, 1966, 222 p.  (réimpression 2005) (

Nous n’irons plus au Luxembourg, éditions de la Table ronde, Paris, 1972 (première édition), 245 p.

Isaïe réjouis-toi, éditions de la Table ronde, Paris, 1974, 251 p.

Ivre du vin perdu, éditions de la Table ronde, Paris, 1981, 323 p.

Harrison Plaza, éditions de la Table ronde, Paris, 1988, 235 p.

Les Lèvres menteuses, éditions de la Table ronde, Paris, 1992, 207 p. (Les Aventures de Nil Kolytcheff, éditions Jean-Claude Lattès, coll. « Les romanesques », Paris, 1994, 805 p. ) — Regroupe les romans : Isaïe réjouis-toiIvre du vin perdu et Harrison Plaza

Mamma, li Turchi!, éditions de la Table ronde, Paris, 2000, 271 p.

Voici venir le fiancé, éditions de la Table ronde, Paris, 2006, 313 p. ()

Les Émiles de Gab la Rafale, roman électronique, Paris, Éditions Léo Scheer, 2010

La Lettre au capitaine Brunner, la Table Ronde, Paris, 2015, 208 p.

 Essais

Le Défi, éditions de la Table ronde, Paris, 1965. Nouvelle édition, revue et augmentée, éditions de la Table ronde, Paris, 1977, 207 p.

La Caracole, éditions de la Table ronde, Paris, 1969

Les Moins de seize ans, éditions Julliard, coll. « Idée fixe », Paris, 1974 (première édition), 125 p.

Les Passions schismatiques, éditions Stock, coll. « Le Monde ouvert », Paris, 1977, 160 p.

La Diététique de lord Byron, éditions de la Table ronde, Paris, 1984, 215 p.

Le Sabre de Didi : pamphlet, éditions de la Table ronde, Paris, 1986, 266 p. . — Édition revue et augmentée de La Caracole. — Recueil de textes de diverses provenances, parus entre 1963 et 1986

Le Taureau de Phalaris : dictionnaire philosophique, éditions de la Table ronde, Paris, 1987, 300 p.. Réédition en 1994 en coll. « La Petite Vermillon »

Maîtres et complices, éditions Jean-Claude Lattès, Paris, 1994, 313 p. (. — Réédition : coll. « La Petite Vermillon »

Le Dîner des mousquetaires, éditions de la Table ronde, Paris, 1995, 408 p. . — Recueil d’articles de diverses provenances, parus entre 1961 et 1993

De la rupture, éditions Payot & Rivages, coll. « Manuels Payot », Paris, 1997, 167 p. (

C’est la gloire, Pierre-François !, éditions de la Table ronde, Paris, 2002, 284 p. . — Recueil de textes, de provenances diverses, parus entre 1962 et 2001

Yogourt et yoga, éditions de la Table ronde, coll. « Vermillon », Paris, 2004, 267 p— Recueil de textes, de provenances diverses, parus entre 1962 et 2003

Vous avez dit métèque ?, éditions de la Table ronde, Paris, 2008, 415 p. . — Recueil de 107 chroniques publiées entre 1958 et 2007

La Séquence de l’énergumène, éditions Léo Sheer, 2012, 340 p.  – Chroniques sur les émissions de télévision des années 1960

Séraphin c’est la fin !, Paris, La Table Ronde, 2013, 266 p.  qui obtient le prix Renaudot de l’essai 2013

Un diable dans le bénitier, Éditions Stock, Paris, 2017, 380 p. (

 

Récits

Le Carnet arabe, éditions de la Table ronde, Paris, 1971, 231 p. . — Réédition : coll. « La Petite Vermillon »

Comme le feu mêlé d’aromates : récit, éditions de la Table ronde, Paris, 1989, 176 p.

Boulevard Saint-Germain, éditions du Rocher, coll. « La fantaisie du voyageur », Monaco et Paris, 1998, 194 p.

Monsieur le comte monte en ballon, Paris, Éditions Léo Scheer, 2012, 72 p.

 

Poèmes

Le no 37 de la revue Recherches, alors dirigée par Félix Guattari, contient un poème de Gabriel Matzneff dans son dossier Fous d’enfance : qui a peur des pédophiles ? (autres contributeurs : Luc Rosenzweig, Gilbert Villerot, Jean-Luc Hennig, René Schérer, Bernard Faucon, Guy Hocquenghem…), Éditions Recherches, 1979.

Douze poèmes pour Francesca, éditions A. Eibel, coll. « Lettres » no 5, Lausanne, 1977, 41 p.

 Super Flumina Babylonis : poèmes, éditions de la Table ronde, Paris, 2000, 97 p.

 

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BENOIT XVI, DES PROFONDEURS DE NOS COEURS, EGLISE CATHOLIQUE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, PRETRE, PRETRES, ROBERT SARAH, SACERDOCE

Des profondeurs de nos coeurs

Benoit XVI, Cardinal Robert Sarah

Des profondeurs de nos cœurs

Paris, Fayard, 2020. 172 pages.

 

Retour  sur une polémique au sujet de la parution de cet ouvrage

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Présentation de l’éditeur

Les débats qui agitent l’Église depuis plusieurs mois ont convaincu Benoît XVI et le cardinal Robert Sarah qu’ils devaient s’exprimer.
Depuis sa renonciation, en février 2013, la parole du Pape émérite est rare. Il cultive le silence, protégé par les murs du monastère Mater Ecclesiae, dans les jardins du Vatican.
Exceptionnellement, en compagnie du cardinal Sarah, son grand ami, il a décidé d’écrire sur le sujet le plus difficile pour l’Église : l’avenir des prêtres, la juste définition du sacerdoce catholique et le respect du célibat.
À quatre-vingt-douze ans, Benoît XVI signe un de ses plus grands textes. D’une densité intellectuelle, culturelle et théologique rare, celui-ci remonte aux sources du problème : « Au fondement de la situation grave dans laquelle se trouve aujourd’hui le sacerdoce, écrit-il, on trouve un défaut méthodologique dans la réception de l’Écriture comme Parole de Dieu. »
À son analyse implacable répond le texte du cardinal Robert Sarah. Il apporte son éclairage singulier avec la force, la radicalité et la sagesse qui lui sont propres. Nous y retrouvons le courage de la réflexion de l’un des plus importants prélats de l’Église.
Les deux auteurs se répondent, se complètent et se stimulent. Ils livrent une démonstration parfaite, sans crainte d’ouvrir le débat.

Benoît XVI et le cardinal Robert Sarah ont répondu à l’élan de leurs cœurs. Ce livre fera date. À bien des égards, il est unique. Et, certainement, historique.

Livre sur le célibat sacerdotal : une mise au point de Mgr Gänswein, Préfet de la Maison pontificale et secrétaire du Pape émérite Benoît XVI

Le préfet de la Maison pontificale, qui est aussi le secrétaire particulier du Pape émérite, a déclaré que Benoît XVI n’avait pas donné l’autorisation pour une double signature, comme co-auteur, du livre du cardinal Sarah intitulé “Des profondeurs de nos cœurs”.

Mgr Georg Gänswein, préfet de la Maison pontificale et secrétaire particulier du Pape émérite, a laissé aux agences KNA et Ansa une déclaration concernant le livre du cardinal Robert Sarah sur le célibat sacerdotal, avec une contribution de Benoît XVI, censé sortir demain en France aux éditions Fayard.

«Je peux confirmer que ce matin, sur l’indication du Pape émérite, j’ai demandé au cardinal Robert Sarah de contacter les éditeurs du livre en les priant de retirer le nom de Benoît XVI comme co-auteur du livre, et de retirer aussi sa signature de l’introduction et des conclusions.»

«Le Pape émérite savait en effet que le cardinal était en train de préparer un livre, et il lui avait envoyé un bref texte sur le sacerdoce en l’autorisant à en faire l’usage qu’il voulait. Mais il n’avait approuvé aucun projet pour un livre à double signature, ni n’avait vu et autorisé la couverture. Il s’agit d’un malentendu, sans mettre en doute la bonne foi du cardinal Sarah», a précisé le préfet de la Maison pontificale.

Ce livre avait été interprété par certains comme une attaque dirigée contre le Pape François, à l’approche de la publication de l’exhortation post-synodale sur l’Amazonie. En octobre dernier, le Document final du Synode avait envisagé la possibilité d’ordonner des hommes mariés afin de répondre aux besoins spécifiques de la région. Cette proposition n’avait toutefois pas été évoquée par le Pape dans son discours conclusif. À plusieurs reprises, le Pape François s’est montré très prudent et réservé quant à cette option.

 

https://www.vaticannews.va/fr/vatican/news/2020-01/livre-benoit-xvi-cardinal-sarah-mise-au-point-mgr-gaenswein.html

Le pape émérite Benoît XVI n’a pas « co-signé » le livre sur le célibat sacerdotal

Démenti de son secrétaire Mgr Gänswein

Benoît XVI n’est pas le co-auteur du livre Des profondeurs de nos cœurs signé par le cardinal Robert Sarah en défense du célibat sacerdotal. Il a « pris ses distances de la paternité de ce livre » dont la teneur a fait couler beaucoup d’encre, déclare son secrétaire particulier Mgr Georg Gänswein à la veille de sa publication (le 15 janvier 2020 en français).

Le pape émérite, précise Mgr Gänswein à l’agence autrichienne Kathpress, a demandé que l’éditeur (Fayard) supprime son nom et sa photo de la couverture du livre, et que sa signature soit enlevée également de l’introduction et des conclusions, auxquelles il n’a « pas collaboré ». En revanche, le texte contenu dans l’ouvrage est de lui. Il a été écrit à l’été 2019 – avant le synode sur l’Amazonie qui a soulevé la question de l’ordination d’hommes mariés – et mis à disposition du cardinal Sarah.

Ainsi le pape émérite « savait que le texte devait apparaître dans un livre », sans en connaître le programme éditorial et sans signer aucun droit avec Fayard. Pour Mgr Gänswein, il s’agit d’un « malentendu », « sans remettre en cause la bonne foi du cardinal Sarah ».

Le préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements a publié un tweet confirmant cette demande de Benoît XVI : « Considérant les polémiques qu’a provoquées la parution de l’ouvrage Des profondeurs de nos cœurs, il est décidé que l’auteur du livre sera pour les publications à venir : Card Sarah, avec la contribution de Benoît XVI. En revanche, le texte complet demeure absolument inchangé. »

Le cardinal Sarah a également publié trois lettres d’une correspondance avec le pape émérite, apportant des détails sur sa contribution. Dans la première, datée du 20 septembre 2019, Benoît XVI confie qu’il a « commencé à écrire quelques réflexions sur le sacerdoce » mais que, sentant ses forces faiblir, il a interrompu son travail.

Il annonce qu’il reprend la plume après la demande « inattendue » du préfet concernant « un texte sur le sacerdoce, avec une attention particulière au célibat ». « Je vous laisse le soin de voir si ces notes dont je sens fortement l’insuffisance, ajoute-t-il, peuvent avoir quelque utilité. »

Le pape émérite a ensuite transmis son texte le 12 octobre 2019. Puis le 25 novembre, il écrit à nouveau en remerciant le cardinal : « J’ai été profondément touché par la façon dont vous avez compris mes intentions ultimes. J’avais écrit sept pages d’éclairage méthodologique sur mon texte et je suis heureux de dire que vous avez su dire l’essentiel en une demi-page. »

Benoît XVI autorise alors à publier son texte, vraisemblablement sans savoir que son nom serait indiqué en co-auteur de l’ouvrage.

https://fr.zenit.org/articles/celibat-sacerdotal-benoit-xvi-na-pas-co-signe-le-livre-du-card-sarah/

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¨SANS JESUS, BOUS NE POUVONS RIEN FAIRE, FRANÇOIS (pape), LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, MISSION

Les dix punchlines du pape François sur la mission — Aleteia : un regard chrétien sur l’actualité, la spiritualité et le lifestyle

Dans un livre-entretien intitulé « Sans Jésus, nous ne pouvons rien faire » sortie le 8 janvier 2020, le pape François délivre une feuille de route sur la mission. Loin d’être une méthode toute faite, la « mystérieuse fécondité de la mission » naît du « vertige que l’on éprouve en présence des paroles de Jésus », déclare le pape François…

via Les dix punchlines du pape François sur la mission — Aleteia : un regard chrétien sur l’actualité, la spiritualité et le lifestyle

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L’évangélisation selon François : les extraits du nouveau livre du pape

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Le pape François publie ce mercredi 8 janvier, en français, « Sans Jésus, nous ne pouvons rien faire » (éditions Bayard), consacré à l’évangélisation. Dans ce livre d’entretien, il insiste sur la dimension évangélisatrice de l’Église et revient sur des notions chères comme le prosélytisme, l’attraction ou l’inculturation.

Le nouveau livre d’entretien que le pape publie ce mercredi 8 janvier est l’occasion pour François de revenir sur ce qui, dès l’origine, a été au cœur de son pontificat : la volonté d’une Église plus crédible dans l’évangélisation.

Une volonté affichée dès les réunions de cardinaux précédant le conclave quand, dans une intervention remarquée, il avait plaidé pour une Église appelée « à sortir d’elle-même vers la périphérie existentielle de l’humanité, pour qu’elle devienne mère féconde de la “douce et réconfortante joie d’évangéliser” ».

Ou bien avec son exhortation Evangelii gaudium « sur l’annonce de l’Évangile dans le monde d’aujourd’hui », véritable programme du pontificat. Ou encore quand, parmi ses premières interventions, il avait repris les mots de son prédécesseur Benoît XVI : « L’Église ne grandit pas par prosélytisme. Elle grandit par attraction ».

« Sans l’Esprit, la mission devient une conquête »

Au fil des pages de cet entretien avec le journaliste Gianni Valente, François prend le temps d’expliquer cette vision souvent mal comprise, voire détournée par tous ceux qui veulent dépeindre François comme un pape refusant l’annonce explicite de la foi.

François est pourtant clair : « Soit l’Église est en sortie, soit elle n’est pas l’Église. Soit elle est annonce, soit elle n’est pas l’Église ». « Si l’Église ne sort pas, elle se corrompt, se dénature, explique-t-il. Elle devient (…) une multinationale destinée à lancer des initiatives et des messages au contenu éthique et religieux. »

L’évangélisateur, explique François, ne saurait être « le petit imprésario de la vie ecclésiale où tout arrive selon un programme établi et où il suffit de suivre les instructions ». Ce qui arrive, continue-t-il, quand on ne propose plus la rencontre avec le Christ et qu’on oublie le rôle de l’Esprit Saint : sans, lui, affirme-t-il, « la mission devient autre chose (…) une conquête religieuse, ou peut-être idéologique ».

« Faciliter la foi et non à la contrôler »

D’où un long développement pour expliquer combien « l’élan missionnaire ne peut être fécond » que s’il se produit par « attraction »« Si c’est le Christ qui vous attire et que vous agissez parce que vous êtes attiré par le Christ, les autres n’ont aucune peine à s’en rendre compte », insiste-t-il.

Et si François rappelle que « l’Église n’est pas une ONG », il défend le travail humanitaire comme faisant « partie de sa mission ». « Tout dépend de l’amour qui anime le cœur de celui ou celle qui fait les choses », explique-t-il, prenant l’exemple d’une religieuse dans un hôpital : « fut-ce au milieu de personnes non chrétiennes, (elle) annonce l’Évangile par la charité avec laquelle elle soigne les malades et manifeste ainsi son amour pour Jésus et l’amour de Jésus pour les malades ».

Pour ce pape qui a toujours refusé les « douanes pastorales », le missionnaire chrétien est donc celui qui cherche « à faciliter la foi et non à la contrôler », à « ne pas mettre d’obstacle au désir de Jésus d’embrasser tout le monde, de guérir tout le monde, de sauver tout le monde ».

« Rendre visible le Christ aux autres par le témoignage »

C’est ce qui explique son rejet d’une évangélisation « élitiste » qui serait « la compétence exclusive de groupes particuliers » : « Jésus ne dit pas aux apôtres de former un groupe exclusif, un groupe d’élite », affirme celui pour qui « le baptême est suffisant pour annoncer l’Évangile » et qui se dit réticent face à l’expression « laïcs engagés ». « Si vous êtes un laïc baptisé, vous êtes déjà engagé. Le baptême suffit. Il n’est pas nécessaire d’imaginer un baptême double, un baptême spécial réservé à la catégorie des “laïcs engagés”. »

Au contraire, à la suite du concile Vatican II, le pape rappelle qu’il revient à tous les laïcs de « “rendre visible” le Christ aux autres par le témoignage de leur vie », notamment en vivant « sur le mode missionnaire les choses les plus ordinaires de la vie quotidienne ».

D’où, enfin, pour François, la nécessité de l’inculturation. Il faut, insiste-t-il, « tenir compte des rythmes quotidiens et des événements ordinaires des lieux et des communautés humaines »« Comment imaginer que la foi puisse se transmettre comme une espèce de transplantation de l’organisation d’un pays dans un autre, d’une situation dans une autre ? », s’interroge-t-il.

« Se libérer de certaines sacralisations orgueilleuses »

S’il reconnaît que « plusieurs cultures ont été étroitement liées à la prédication de l’Évangile et au développement de la pensée chrétienne », il souligne que « le christianisme ne dispose pas d’un seul et unique modèle culturel » et qu’il faut « garder présent à l’esprit que le message révélé ne s’identifie à aucune culture ». « Il ne faut pas essayer d’imposer une forme culturelle déterminée en même temps que la proposition évangélique », insiste-t-il.

« Aujourd’hui, dans l’œuvre missionnaire aussi, il convient de ne pas emporter de lourds bagages, de se libérer de certaines sacralisations orgueilleuses de leur propre culture », met en garde le pape pour qui « il ne s’agit pas de faire de l’animation missionnaire comme s’il s’agissait d’un métier, mais de vivre avec les autres, de les suivre pas à pas, de demander à les accompagner en apprenant à cheminer à leur rythme. »

La réforme de la Curie en ligne de mire

Avec ce livre, qui rappelle les fondements évangélisateurs de son pontificat, François pose aussi les jalons d’une année qui s’annonce cruciale. 2020 devrait en effet voir la publication de la constitution régissant la Curie romaine, en chantier depuis sept ans. Provisoirement intitulée Praedicate evangelium, « Proclamez l’Évangile », elle devrait rappeler combien la Curie est au service du travail d’évangélisation des Églises locales qui disposeraient de beaucoup plus d’autonomie qu’actuellement.

 

Un brouillon de ce texte qui a circulé a suscité de vives réactions et n’est sans doute pas étranger à la remobilisation de tous ceux qui, par peur de voir s’estomper leur pouvoir ou battre en brèche leur vision de l’Église, veulent à tout prix en empêcher la publication.

C’est à cette aune qu’il convient de lire les récentes rumeurs de démission du pape qui visent surtout à affaiblir la réforme : pourquoi suivre un pape qui va bientôt partir ? D’où l’importance pour François de redire l’urgence évangélisatrice qui fait le cœur de sa réforme.

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Extraits

Le témoignage suscite l’admiration

« L’attraction se fait témoignage en nous. Le témoin montre ce que l’œuvre du Christ et de son Esprit a vraiment accompli dans sa vie. Après la Résurrection, c’est le Christ qui se rend visible aux apôtres. C’est lui qui fait d’eux des témoins. Le témoignage n’est pas une prestation pour elle-même, on est témoin des œuvres du Seigneur. (…) Le témoignage suscite l’admiration, et l’admiration suscite des questions chez ceux qui le voient. Les autres se demandent : “Comment se fait-il que cette personne soit ainsi ? D’où lui vient le don d’espérer et de traiter les autres avec charité ?” Lorsque Dieu œuvre directement dans la vie et le cœur des gens, cela est source de stupeur. Admiration et stupeur voyagent ensemble dans la mission. (…) Admiration et stupeur sont les sentiments, les traits distinctifs qui caractérisent le chemin des missionnaires. Cela n’a rien à voir avec l’impatience et les angoisses des publicitaires envoyés par les entreprises pour gagner des adhérents et faire des prosélytes. »

La tromperie du prosélytisme

« Il y a du prosélytisme partout où se trouve l’idée de faire croître l’Église en se passant de l’attraction du Christ et de l’œuvre de l’Esprit, en misant tout sur une sorte de “discours savant”. Aussi, le prosélytisme exclut de la mission le Christ lui-même, et l’Esprit Saint même quand il prétend parler et agir au nom du Christ, de manière nominaliste. Par nature, le prosélytisme est toujours violent, même quand il dissimule sa violence ou qu’il l’exerce avec des gants. Il ne supporte pas la liberté et la gratuité avec lesquelles la foi peut se transmettre, par la grâce, de personne à personne. C’est pourquoi le prosélytisme n’appartient pas uniquement au passé, à l’époque du colonialisme ou des conversions forcées ou obtenues contre la promesse d’avantages matériels. Il peut exister du prosélytisme aujourd’hui, au sein des paroisses, des communautés, des mouvements ou encore des congrégations religieuses. »

Faire goûter la tendresse de Dieu

« Annoncer l’Évangile à haute voix ne consiste pas à assiéger les autres à l’aide de discours apologétiques, à hurler rageusement à l’adresse des autres la vérité de la Révélation. Il n’est pas plus utile de lancer à la tête des autres des vérités et des formules doctrinales comme si elles étaient des pierres. Quand cela se produit, c’est le signe que les paroles chrétiennes elles-mêmes sont passées à travers un alambic et se sont transformées en idéologie. (…) Annoncer l’Évangile signifie transmettre à l’aide de mots sobres et précis le témoignage du Christ comme le firent les apôtres. Mais il ne sert à rien d’inventer des discours persuasifs. (…) C’est pourquoi la répétition littérale de l’annonce n’a pas d’efficacité en elle-même et peut tomber dans le vide si les personnes à qui elle s’adresse n’ont pas l’occasion de rencontrer et de goûter d’une manière ou d’une autre la tendresse de Dieu pour eux, et sa miséricorde qui guérit. »

La force de la rencontre

« Dans l’expérience commune, on n’est pas frappé si l’on rencontre quelqu’un qui circule en martelant ce qu’est le christianisme, ce que sont le bien et le mal et ce qu’il faut faire ou ne pas faire pour aller ou non en enfer ou au paradis. Dans l’expérience commune, il arrive le plus souvent d’être marqué par la rencontre avec une personne ou une réalité humaine qui surprennent par des gestes et des mots révélant leur foi dans le Christ. Ce n’est que dans le climat d’admiration et de stupeur provoquant des questions que cette personne et cette réalité humaine peuvent attester et proclamer le nom et le mystère de Jésus de Nazareth, dans l’espoir de pouvoir répondre aux attentes et aux questions suscitées chez les autres par leur témoignage. (…) La stupeur suscitée par ce que le Seigneur réalise dans ses témoins précède habituellement l’annonce. »

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Le message révélé ne s’identifie à aucune culture

« Tous les processus féconds d’inculturation ont toujours creusé leur chemin petit à petit dans la trame de la vie concrète et quotidienne. Voilà quelle est la véritable inculturation. S’inculturer, c’est être dans la vie ordinaire, dans la temporalité comme dans la manière de s’exprimer et
d’exprimer la vie de ces peuples. Comment imaginer que la foi puisse se transmettre comme une espèce de transplantation de l’organisation d’un pays dans un autre, d’une situation dans une autre ? L’inculturation ne se fait pas dans des laboratoires théologiques, mais dans la vie quotidienne. (…)

Au cours des deux derniers millénaires, les peuples qui ont reçu la grâce de la foi l’ont fait s’épanouir dans leur vie quotidienne et l’ont transmise selon leurs propres usages culturels. Le christianisme ne dispose pas d’un seul et unique modèle culturel. (…)

Il est vrai que plusieurs cultures ont été étroitement liées à la prédication de l’Évangile et au développement de la pensée chrétienne. À l’époque où nous vivons, il devient toujours plus urgent de garder présent à l’esprit que le message révélé ne s’identifie à aucune culture. Dans la rencontre avec de nouvelles cultures ou avec des cultures qui n’ont pas accueilli la prédication chrétienne, il ne faut pas essayer d’imposer une forme culturelle déterminée en même temps que la proposition évangélique. Aujourd’hui, dans l’œuvre missionnaire aussi, il convient de ne pas emporter de lourds bagages, de se libérer de certaines sacralisations orgueilleuses de leur propre culture. »

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Repères

Un livre d’entretien avec le journaliste Gianni Valente

Sans Jésus, nous ne pouvons rien faire. Être missionnaire aujourd’hui dans le monde, texte inédit du pape François (entretien avec Gianni Valente), Bayard/Librairie éditrice vaticane, 128 p., 12,90 €.

Romain d’origine et spécialiste de l’Orient chrétien, Gianni Valente a collaboré au magazine 30 Giorni avant de rejoindre l’agence Fides, liée à la Congrégation pour l’évangélisation des peuples.

Grand connaisseur de la Chine, il collabore aussi à la revue italienne de géopolitique Limes et au site d’information Vatican Insider.

 

https://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/Pape/Levangelisation-selon-Francois-extraits-nouveau-livre-pape-2020-01-07-1201070284

CONCILE VATICAN I (1869-1870), EGLISE CATHOLIQUE, JOHN HENRY NEWMAN (1801-1890), LETTRE AU DUC DE NORFOLK, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION

Lettre au duc de Norfolk par John Henry Newman

 

Lettre au duc de Norfolk 

John Henry Newman

Paris, Ad Solem, 2017. 400 pages

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Présentation de l’éditeur

En 1870, le concile Vatican I définissait le dogme de l’infaillibilité pontificale. Cette définition prit place après plusieurs années de luttes et de débats théologiques dans l’Eglise. Pour les adversaires de cette définition, c’était l’Eglise qui était infaillible; pour les partisans, c’était le Pape; le concile arriva à une formule équilibrée, mais qui, à l’intérieur de l’Eglise, fût interprétée diversement, tantôt d’une manière maximaliste : tout ce que dit le Pape est infaillible, tantôt de manière réductrice. Hors de l’Eglise, l’infaillibilité fût perçue par les pays de confession protestante comme une agression politique pure et simple. Gladstone, le Premier ministre britannique, publia plusieurs pamphlets contre le nouveau dogme: d’un point de vue politique, les catholiques étaient selon lui tenus en conscience d’obéir au Pape avant d’obéir à la Couronne (protestante) d’Angleterre. Ils étaient désormais des traîtres potentiels à la nation. On fit appel à Newman pour lui répondre aux noms des catholiques anglais. Avant le concile, Newman avait estimé que la définition de l’infaillibilité était inopportune. Quand celle-ci fut proclamée, et qu’il constata que ses termes étaient mesurés, il s’employa à la défendre loyalement. La lettre au Duc de Norfolk est un chef d’œuvre  de finesse humaine et de rigueur théologique. Elle nous montre aujourd’hui, après Vatican II, quelle attitude doit-elle celle d’un catholique après un concile. Entre les deux tendances qui divisent toujours l’Eglise aujourd’hui: ultra doctrinaires d’un côté et catholiques libéraux de l’autre, elle dessine la voie d’une foi raisonnée et d’une fidélité au magistère éprouvée.

 

Biographie de l’auteur

Traduit de l’anglais par le P. Bernard Dupuy, op. Préface de Mgr Charles Morerod, évêque de Lausanne, Fribourg et Genève, directeur émérite de la Commission théologique international et ancien recteur de l’université de l’Angelicum à Rome.

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Quand John Henry Newman donna au Premier ministre britannique une leçon sur la conscience

“La conscience a des droits parce qu’elle a des devoirs. »

Dans une culture moderne qui part à la dérive, il est bon de se voir rappeler le Vrai, le Bien et le Beau. Dans une ère de contrevérité, savoir ce qui est vrai, aide à accomplir ce qui est juste.

Le Premier ministre W.E. Gladstone (1809-1898), avait lancé une remarque acerbe contre les catholiques de l’Empire britannique. Craignant que prêter allégeance à l’Église de Rome ne puisse entraîner un risque de traîtrise, il déclarait : « Personne ne peut se convertir sans renoncer à sa liberté morale et mentale ».

Ce n’était pas la première fois que cela se produisait, et ce n’allait pas être la dernière. Le prêtre catholique anglais John Henry Newman a donc été contraint de répondre. Dans sa Lettre au Duc de Norfolk en 1875, il fait la leçon au Premier ministre sur la vraie « liberté morale et mentale » des fidèles catholiques. La lettre est en fait un brillant traité sur la conscience catholique.

Devenu Créateur, [Dieu], a mis une parcelle de Lui-même dans toutes ses créatures douées de raison. La Loi divine est l’autorité souveraine, irréversible, absolue devant les hommes et les anges.

La conscience est un messager de [Dieu], qui nous parle derrière un voile et nous enseigne. Et même si l’Église devait disparaître, ce principe sacerdotal continuerait à s’appliquer.

Ces mots ne sont aujourd’hui que verbiage pour le monde de la philosophie. Il y a toujours eu une conspiration contre les droits de la conscience, tels que je les ai décrits. Les écrivains publics ont endoctriné les esprits de nombreux lecteurs avec les théories subversives de leurs revendications. L’intellect intervient pour saper les fondations d’un pouvoir que l’épée n’a pu détruire. La conscience existe chez l’homme primitif et son dictat n’est qu’imagination ; la notion de culpabilité que ce dictat fait respecter, est simplement… irrationnelle

Dans l’esprit populaire, « la conscience » n’a pas le sens véridique, catholique du mot.

Quand les hommes parlent des droits de la conscience, ils parlent du droit de réfléchir, d’agir, sans penser à Dieu. Ils ne prétendent nullement agir selon une règle morale, mais demandent que chacun soit son propre maître en tout et professe ce qui lui plaît, sans demander d’autorisation. La conscience a des droits parce qu’elle a des devoirs ; mais actuellement, la conscience est le droit et la liberté de se passer de la conscience, de se vanter d’être au-dessus des religions. La conscience est un moniteur sévère ; remplacée aujourd’hui par une contrefaçon, qui n’existait pas auparavant : le droit de la volonté individuelle…

Les catholiques ne sont pas liés par la personnalité du Pape mais par son enseignement formel. Il incarne la morale et la conscience, sa raison d’être…

Mais, quand je parle de conscience, je parle de vraie conscience. S’opposant à l’Autorité suprême, elle doit être davantage que la contrefaçon misérable qui porte ce nom… Si cette règle était respectée, les heurts entre l’autorité du Pape et l’autorité de la conscience seraient (…) très rares.

Si je dois porter un toast à la religion — je lèverai mon verre à la conscience d’abord et au Pape ensuite.

Newman a brillamment réfuté l’attaque du Premier ministre, et appelé les catholiques à rejeter la « conscience » contrefaite tout en saluant, par la grâce de Dieu et la sagesse de l’église, la formation appropriée de la conscience.

« La conscience a des droits parce qu’elle a des devoirs. » Le Cardinal Newman le savait. Et nous ?

https://fr.aleteia.org/2016/05/11/quand-john-henry-newman-donna-au-premier-ministre-britannique-une-lecon-sur-la-conscience/

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La voie de la conscience chez Newman

Un génie religieux

Il y a quinze ans, le cardinal Joseph Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, considérait Newman comme l’un des plus grands personnalistes du christianisme. Le cardinal théologien voyait dans son œuvre une envergure d’attention et d’examen du sujet humain qui n’avait pas été aussi présente dans l’histoire de la pensée chrétienne depuis le temps d’Augustin d’Hippone.

Il y a deux ans, le 19 septembre 2010, le même Ratzinger, désormais le pape Benoît XVI, a voulu officier personnellement lors de la béatification de John Henry Newman. Le désir du pape de présider une célébration dont lui-même avait voulu qu’elle soit déléguée à la hiérarchie des églises locales, non seulement montre l’affection personnelle que le pape nourrit envers la figure de Newman, mais elle met en évidence l’importance et l’actualité de cette figure pour toute l’Eglise.

John Henry Newman a apporté une contribution précieuse et prophétique à la foi chrétienne et à la théologie dans divers milieux. Ce n’est pas un hasard si en 1975, le pape Paul VI a défini la seconde moitié du XXème siècle et en particulier la période du concile Vatican II comme « l’heure de Newman ». Le génie religieux de Newman a élargi les perspectives et offert ses intuitions perspicaces et éclairantes à de nombreux milieux d’une grande actualité spirituelle, théologique et sociale. Que l’on pense simplement à sa théologie du laïcat, à la théorie du développement des dogmes, à la théologie de l’imagination religieuse et à la vision élargie de l’intellect (implicit reason – explicit reason).

Il est difficile de couvrir en quelques paragraphes le vaste et magnifique spectre de ce que Newman a donné à la raison théologique et au chemin de l’homme vers Dieu. Mon intention est d’inviter le lecteur à connaître Newman à partir d’un aspect fascinant de sa vision : celui du chemin de l’homme vers Dieu à partir de sa conscience, ce que Ratzinger a défini comme « la voie de la conscience » (Gewissensweg) de Newman.

En formulant l’argument de la conscience, Newman cherche une preuve qui touche la réalité de l’homme dans ce qu’il est. Les arguments classiques disent peu de choses des attributs moraux de Dieu et se concentrent davantage sur les attributs métaphysiques ; ceux-ci n’aident pas beaucoup l’homme dans sa recherche d’une rencontre qui le réconcilie avec lui-même, avec l’existence et avec Dieu. Une argumentation sur l’existence de Dieu basée seulement sur l’ontologie institue une religion basée sur la philosophie – et pour être précis, sur une certaine philosophie partiale et incomplète qui réduit l’homme à sa tête et la capacité de raisonner au syllogisme – et non sur une expérience religieuse ou spirituelle.

Il est important de préciser que Newman ne nie pas totalement la validité des arguments extérieurs sur l’existence de Dieu, mais ceux-ci, s’ils étaient considérés comme exclusifs, ne pourraient pas constituer un fondement pour l’expérience religieuse, au contraire ils prêteraient le flanc à de nombreuses critiques et deviendraient souvent des contre-preuves. Il soutient que les arguments pourraient au mieux porter à un « assentiment de notion » (« notional assent ») et à une affirmation abstraite de l’existence de Dieu. La conscience, au contraire, nous confronte directement à Dieu comme une réalité qui préexiste à notre existence et à laquelle cette dernière est relative. Pour Newman, le regard sur le monde sans l’écoute de la voix qui parle dans la conscience a, pour l’homme, deux issues extrêmes : l’athéisme ou le panthéisme. Le monde semble plutôt être le témoin de l’absence de Dieu. Le monde ne donne pas la réponse-Dieu, mais il est souvent le lieu du silence de Dieu, de l’éclipse de Dieu (la Gottesfinsternis dont parle Martin Buber).

De la même manière que les cieux proclament la gloire de Dieu et que le ciel étoilé suscite un étonnement presque religieux, les désastres naturels engendrent beaucoup de doutes et de perplexité sur l’existence de Dieu, sur sa puissance et son autorité dans le monde. Newman serait tout à fait d’accord avec M. Buckley qui affirme « C’est la conscience humaine, et non pas la nature, qui peut donner des réponses aux questions que pose la nature ».

Les arguments extérieurs sont donc pleins d’apories et de cette ambiguïté faite de contrastes violents qui caractérisent le monde et l’histoire. L’argument idéal des grades de perfections, selon Newman, ne tient pas face à l’état réel du monde qui ressemble davantage à la vague des lamentations et des malheurs des prophètes.

La conscience, elle, marque le point de rencontre entre la religion naturelle et la religion révélée. La conscience est une fissure dans l’immanence qui s’ouvre à la transcendance ; c’est une niche de révélation. Elle est « un messager de celui qui, dans la nature ou par grâce, nous parle de derrière un voile ».

Au-delà du moi, une seule autre réalité est certaine : celle de Dieu, dont la voix résonne dans le témoignage de la conscience. La conscience qui invite l’homme à éviter le mal et à faire le bien fait référence à quelque chose qui dépasse la personne et implique l’existence de quelqu’un devant qui l’homme est responsable. Newman met cet argument de la conscience dans la bouche de Calixte qui, avant même de découvrir la foi chrétienne, entend l’interpellation et l’écho de Dieu dans sa conscience.

« J’entends ce Dieu au fond de mon cœur. Je m’entends en sa présence. Il me dit : Fais ceci, ne fais pas cela. Vous pouvez me dire que cette prescription est seulement une loi de ma nature, au même titre que lorsque je me réjouis ou que je suis triste. Je ne parviens pas à le comprendre. Non, c’est l’écho d’une personne qui me parle. Rien ne me convaincra à la fin qu’elle ne provient pas d’une personne extérieure à moi-même. Elle porte en elle la preuve de son origine divine. Ma nature éprouve à son endroit un sentiment semblable à ce que je peux ressentir pour une personne. Quand je lui obéis, je me sens satisfait ; quand je lui désobéis, je me sens affligé, – exactement comme ce que je ressens lorsque je fais plaisir ou que j’offense un ami cher… l’écho implique une voix ; la voix renvoie à une personne qui parle. Cette personne qui parle, je l’aime et je la crains ».

Ce passage très dense réassume tout le parcours de l’affirmation, à partir de la conscience de soi et du sens moral, du Dieu personnel et non simplement d’une loi ou de « something », en sorte que nous pouvons synthétiser ainsi toute la phénoménologie réaliste de Newman : cogito ergo sum e coscientiam habeo, ergo Deus est.

https://fr.zenit.org/articles/la-voie-de-la-conscience-chez-newman/

 

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Biographie succincte du cardinal Newman

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John Henry Newman (1801-1890) a exercé son ministère comme diacre puis comme prêtre dans l’Eglise anglicane d’Angleterre, à Oxford, de 1824 à octobre 1845. Avant comme après sa conversion il est très présent auprès des étudiants et des universitaires (il fut recteur de l’Université catholique d’Irlande). Comme vicaire puis comme curé, il rejoint les paroissiens ordinaires. Après sa conversion, il s’installe à Birmingham.
Comme universitaire et chercheur il fut amené à étudier les différents courants théologiques ainsi que les conflits dans les Eglises. Par-dessus tout, il accordait la primauté à l’Ecriture et une grande place aux Pères de l’Eglise. Il reconnaitra plus tard que c’est par la lecture de leurs écrits qu’il s’est davantage tourné vers le catholicisme. Des controverses l’ont amené à davantage étudier des questions comme la mission de l’Eglise, articulant les trois fonctions prophétique, sacerdotale et royale, regrettant par exemple que Rome privilégie la fonction hiérarchique (royale) au dépens des autres, sacerdotale (culte et prière) et prophétique, celle-ci lui semblant première (enseignement) pour comprendre la mission de l’Eglise.

Il est vrai qu’au XIXème siècle l’Eglise catholique a surtout valorisé la dimension d’autorité (royale et institutionnelle) ainsi que la centralisation du Vatican (le concile Vatican I représente probablement l’apogée de ce courant). Chacune des trois fonctions peut être déformée : la fonction sacerdotale (entre superstition et formalisme ritualiste), la fonction royale (entre autoritarisme et faiblesse), la fonction prophétique (risque de tout conceptualiser).

Pourquoi Newman finit-il par quitter l’Eglise d’Angleterre pour devenir catholique romain ? C’est l’aboutissement d’un parcours et de décisions en matière de foi. Au fil du temps des changements se produisent, mais c’est l’homme tout entier qui fait sa conversion. Sans doute était-il aussi très sensible à “une voie médiane”, éloignée des absolus tels qu’il les ressentait pour les Eglises protestantes, comme pour les exagérations post-tridentines. Il lui semblait nécessaire qu’il y ait une “autorité” pour préserver le “dépôt de la foi”, afin qu’elle demeure insérée dans les changements et le mouvement de l’histoire. Ceci suppose une conception dynamique et non statique de la foi chrétienne. Pour lui, les dogmes doivent être moyens d’expression de la foi et non enfermement dans un dogmatisme stérile. : “ici-bas, vivre, c’est changer, et être parfait, c’est avoir changé souvent”, précisant de l’Eglise qu’elle “change toujours pour demeurer la même”. C’est la condition indispensable à son développement.

Newman aura sûrement influencé l’église anglicane dans les domaines comme l’autorité, l’eucharistie, la communion universelle, l’importance de l’Office divin.
Ce serait une erreur de considérer la conversion de Newman comme un “changement de camp”. On ne peut comprendre sa conversion que dans la perspective d’une continuité profonde de son existence croyante. S’il a beaucoup souffert de la séparation d’avec ses amis anglicans, il a autant souffert de subir la suspicion l’incompréhension côté catholique. La présence de Newman dans l’Eglise catholique n’était pas sans problèmes pour les autorités catholiques. Ce furent de nombreuses années sombres.

Dans la phase préparatoire de Vatican I de 1870, il fut invité comme expert théologien (peritus) par plusieurs évêques, ce qu’il refusera. Il doutait de l’utilité de vouloir définir l’infaillibilité pontificale et fut pris à partie, par la suite, dans la tourmente interprétative par les maximalistes catholiques, voulant amplifier les conséquences de la définition. En 1879, le pape Léon XIII le crée cardinal, une sorte de consécration après tant d’années de suspicions contre son œuvre. Les papes Paul VI et Jean-Paul II ont reconnu l’influence positive de Newman, Paul VI parlant du caractère prophétique de sa pensée religieuse. Sans doute le cardinal Newman avait-il perçu les questions qui se poseraient inévitablement à l’Eglise confrontée à a culture moderne, à la critique historique, à l’incroyance. Ses réponses furent inspiratrices pour le renouveau de la théologie catholique (l’œcuménisme, le rôle des laïcs dans l’Eglise, les rapports avec les religions non chrétiennes). Newman est reconnu comme théologien de la conscience, ce “lieu secret où se fait entendre en l’homme l’écho de la voix de Dieu”. Jean-Paul II dira de sa doctrine sur la conscience qu’elle est subtile et complète. On ne peut entendre ces qualificatifs que comme un éloge. Cette réflexion théologique sur la conscience est-elle partagée par tous les catholiques ?

Le pape Benoît XVI se rendra au Royaume-Uni du 16 au 19 septembre 2010. Il rencontrera la reine Elisabeth II, qui est également chef de l’Eglise anglicane, et les évêques catholiques d’Angleterre, du Pays de Galles et d’Ecosse. Il présidera à cette occasion la cérémonie de béatification du cardinal John Henry Newman.

Petite bibliographie :

Croire aujourd’hui (n° 268 de juin 2010) article sur le cardinal Newman.

Petite vie de John Henry Newman,  Beaumont, Keith, (Desclée de Brouwer 2010)

Prier 15 jours avec le cardinal Newman » (Nouvelle Cité 2005)

John Henry Newman, Chadwick, Owen, (prêtre anglican)

John Henry Newman. Un homme de Dieu, Jean Honoré

Par l’amour de l’invisible  article de Olivier de Berranger (ad solem)(articles sur Newman et de Lubac )

Article publié par Emile Hennart – Maison d’Evangile • Publié Mercredi 04 août 2010 • 9648 visites

 

ECRIVAIN CHRETIEN, ECRIVAIN FRANÇAIS, LE SANG DU PAUVRE, LEON BLOY, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION

Le Sang du Pauvre de Léon Bloy

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Léon Bloy

Le Sang du pauvre

Stock, Delamain et Boutelleau, 1932

 

Mon discours, dont vous vous croyez peut-être les juges, vous jugera au dernier jour.

Bossuet. Oraison funèbre de la Princesse Palatine.

Le Sang du Pauvre, c’est l’argent. On en vit et on en meurt depuis les siècles. Il résume expressivement toute souffrance. Il est la Gloire, il est la Puissance. Il est la Justice et l’Injustice. Il est la Torture et la Volupté. Il est exécrable et adorable, symbole flagrant et ruisselant du Christ Sauveur, in quo omnia constant.

Le sang du riche est un pus fétide extravasé par les ulcères de Caïn. Le riche est un mauvais pauvre, un guenilleux très puant dont les étoiles ont peur.

La Révélation nous enseigne que Dieu seul est pauvre et que son Fils Unique est l’unique mendiant. « Solus tantummodo Christus est qui in omnium pauperum universitate mendicet », disait Salvien. Son Sang est celui du Pauvre par qui les hommes sont « achetés à grand prix ». Son Sang précieux, infiniment rouge et pur, qui peut tout payer !

Il fallait donc bien que l’argent le représentât : l’argent qu’on donne, qu’on prête, qu’on vend, qu’on gagne ou qu’on vole ; l’argent qui tue et qui vivifie comme la Parole, l’argent qu’on adore, l’eucharistique argent qu’on boit et qu’on mange. Viatique de la curiosité vagabonde et viatique de la mort. Tous les aspects de l’argent sont les aspects du Fils de Dieu suant le Sang par qui tout est assumé.

Faire un livre pour ne dire que cela est une entreprise qui pourra paraître déraisonnable, C’est offrir sa face à tous les bourreaux chrétiens qui déclarent heureux les riches que Jésus a détestés et maudits. Cependant il y a peut-être encore des cœurs vivants dans cet immense fumier des cœurs et c’est pour ceux-là que je veux écrire.

Hier c’était le cataclysme sicilien, prélude ou prodrome de beaucoup d’autres, dernier avis préalable à l’accomplissement des menaces de la Salette. On dit que Messine était une ville superbe, peu éloignée de la Pentapole. Deux cent mille êtres humains y sont morts d’un frisson de la terre. Quelqu’un a-t-il pensé que cent mille tout au plus ont dû être tués sur le coup ? Soit cent mille agonies réparties sur quinze ou vingt jours.

Amoureux de la justice, je veux croire que les riches ont été favorisés de ce privilège, après tant d’autres privilèges, et que cette occasion ne leur a pas été refusée de méditer, dans le vestibule de l’enfer, sur les délices et la solidité des richesses. On a parlé d’une survivante, immobilisée sous les décombres, de qui la main avait été dévorée par son chat enseveli avec elle. Était-ce la « droite » ou la « gauche », cette main faite pour donner, comme toutes les mains ? Oublieuse des affamés, elle avait peut-être servi à nourrir cette seule bête qui lui continuait ainsi sa confiance.

Leçons terribles, si l’on veut, rudimentaires pourtant, mais combien perdues ! Il en faudra de plus terribles et on les sent venir… Le Christianisme est en vain, la Parole de Dieu est En vain, Donc, voici le « Bras pesant » qui fut annoncé, le Bras visible et indiscutable !

Ah ! il en est temps ! Le droit à la richesse, négation effective de l’Évangile, dérision anthrophagique du Rédempteur, est inscrit dans tous les codes. Impossible d’arracher ce ténia sans déchirer les entrailles, et l’opération est urgente. Dieu y pourvoira. — Tu n’as pas le droit de jouir quand ton frère souffre ! hurle, chaque jour, de plus en plus haut, la multitude infinie des désespérés.

Le présent livre sera l’écho de cette clameur.

 

Paris-Montmartre, 23 Janvier 1909.

Fiançailles de la Sainte Vierge.

 

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Le Sang du Pauvre de Léon Bloy

Crédits photographiques : Micah Albert (Redux Images).

Le Sang du Pauvre

«Le Sang du Pauvre est peut-être ce que j’ai fait de plus important. En tout cas, c’est un livre d’une exceptionnelle générosité, en ce temps de bassesse et de lâcheté à tous les étages. C’est aussi le livre d’un écrivain désormais incontestable. Dans la pénurie effrayante et tout à fait inouïe de l’intellectualité contemporaine, alors que l’Académie en enfance est réduite à inaugurer des cabotins, une attention singulière commence à se fixer sur moi. Il se dit déjà, même chez mes ennemis qui en écument, que je suis le seul. Il n’est donc pas déraisonnable ni téméraire d’espérer le retentissement d’un tel livre signé de mon nom et lancé par un éditeur puissant… Nulle personnalité choquante. Je parle au-dessus de l’actualité. C’est un Miserere chrétien où j’ai voulu ramasser la douleur universelle.»
Léon Bloy, Le Vieux de la montagne 1907-1910Journal de Léon Bloy, t. 3, Mercure de France, 1963, pp. 89-90, l’auteur souligne).

Le Sang du Pauvre est l’un des plus beaux et l’un des plus véhéments textes de Léon Bloy qui écrit à son sujet, le 5 février 1909 : «Ce livre que je porte depuis des années, sort de moi, comme un flot de mon propre sang, si on me perçait le cœur. C’est nouveau, inouï dans toute ma vie d’écrivains. Les deux ou trois auditeurs choisis qui en connaissent les premiers chapitres, s’étonnent, persuadés que j’accomplis l’œuvre qui me dépasse» (in Le Vieux de la montagne 1907-1910op. cit., pp. 88-9). Ce livre, avec Le Salut par les Juifs aurait été apprécié, dit-on, par Franz Kafka lui-même peut-être parce que, justement, Léon Bloy y manifestait plus que dans tout autre livre sa hauteur de vue et son invincible solitude, alors que le cochon Zola bâfrait avec les échotiers et, selon Bloy, devenait, de livre en livre, millionnaire : «Il y a plus : le Juif Franz Kafka s’est réclamé de Bloy. Il aimait le Salut par les Juifs et le Sang du Pauvre. Il a dit à son ami Janouch : «Bloy sait vitupérer de façon tout à fait extraordinaire… Bloy est animé d’un feu qui rappelle l’ardeur des prophètes. Que dis-je ! Il vitupère mieux qu’eux : et cela s’explique : son feu se nourrit de tout le fumier de notre temps» (cité par Georges Cattaui, in Léon Bloy, Lettre-Préface de J. Maritain et Avant-propos de Pierre Emmanuel, Éditions Universitaires, coll. Classiques du XXe siècle, 1954, p. 94).

C’est en 1909 que paraît, chez l’éditeur Juvent, Le Sang du Pauvre (1), dont le thème est le même que celui du Salut par les Juifs. Léon Bloy, pour sa propre stupéfaction (cf. son Journalop. cit., à la date du 17 avril 1909) a écrit très rapidement ce livre, de janvier à mars de cette même année et car  cette rapidité nous prouve  incontestablement  qu’il sait de quoi il parle lorsqu’il évoque deux sujets qui n’en forme qu’un : le Pauvre et l’Argent puisque, comme l’écrivain l’affirme dès les toutes premières lignes du premier chapitre, «Le Sang du Pauvre, c’est l’argent. On en vit et on en meurt depuis les siècles. Il résume expressivement toute souffrance» (p. 87). C’est avec son sang que le Christ a racheté les pauvres mais aussi les riches, une horreur eschatologique que Léon Bloy ne manque jamais de souligner. Si le sang du Christ coule, littéralement, sur le monde entier depuis des siècles, «Il fallait donc bien que l’argent le représentât : l’argent qu’on donne, qu’on prête, qu’on vend, qu’on gagne ou qu’on vole; l’argent qui tue et qui vivifie comme la Parole, l’argent qu’on adore, l’eucharistique argent qu’on boit et qu’on mange. Viatique de la curiosité vagabonde et viatique de la mort. Tous les aspects de l’argent sont les aspects du Fils de Dieu suant le Sang par qui tout est assumé» (Ibid., l’auteur souligne).
Ceci établi, Léon Bloy va se contenter de dérouler le fil de plusieurs métaphores. L’une d’entre elles, la plus frappante sans doute, est celle de la dévoration : le Riche consomme le pauvre, ou, en d’autres termes, il le mange : «Le Sang et la Chair du Pauvre sont le seuls aliments qui puissent nourrir, la substance du riche étant un poison et une pourriture» (p. 94). Innombrables sont les rappels de cette évidence, qu’il s’agisse des propriétaires qui doivent manger (cf. p. 112), d’un «modeste collier de perles de soixante mille francs» qui représente «l’addition du déjeuner de soixante requins» mais aussi «la mort affreuse de soixante créatures à la ressemblance de Dieu que nourrissait à peine leur épouvantable métier» (p. 115), l’égoïsme des riches étant celui de «cannibales» (p. 124), les gérants ne pouvant être qualifiés que de «carnassiers» (p. 125).
Il est arrivé à Léon Bloy d’apprécier certains des romans d’anticipation d’H. G. Wells comme La Machine à explorer le Temps ou bien L’Île du Docteur Moreau et la métaphore filée de la dévoration réelle, pas seulement symbolique, des pauvres par les riches, nous fait irrésistiblement songer au monde décrit par Harry Harrison dans le classique Make room ! Make room ! improprement traduit par Soleil vert, titre français du roman mais aussi de l’adaptation cinématographique qui en a été tirée, par Richard Fleischer, livre et film qui trouvent leur prolongement dans l’étrange roman d’O. Sarban (pseudonyme de John W. Hall) intitulé Le Son du cor, dans lequel l’auteur décrit une dystopie où les Nazis, victorieux du monde libre, organisent, pour se divertir, des chasses à l’homme dans d’immenses propriétés hantées par des êtres tout droit sortis des éprouvettes du Docteur Moreau.
Si la chair des pauvres est dévorée par les riches, leurs propres enfants étant «fortifiés avec du jus de viande de pauvre et [leur] cuisine [étant] pourvue de pauvre concentré» (p. 94), c’est aussi leur sang, le Sang du Christ, qui est bu par les riches qui se pourlèchent «en songeant à l’agonie des locataires malheureux qui s’exterminent pour son estomac de vautour femelle et pour son boyau culier» (p. 111), alors qu’ils ne leur manquent, pour devenir des vampires, «vraiment que du sang à boire, du sang humain de première marque» (ibid.), le sang des pauvres étant aussi celui des ouvriers crevant à la tâche, qui «s’ajoute au torrent de sang préalablement répandu pour la conquête monstrueuse de ce pays» (p. 113), peu importe lequel finalement, puisque l’universelle rapine se déchaîne dans toutes les colonies, comme l’indique le très beau chapitre intitulé Jésus-Christ aux colonies (2), soit l’histoire de la conquête des Amériques qui peut se résumer à «une longue rigole de sang noire qui coule derrière» les conquérants auxquels «les belles-mamans, éblouies, leur mijoteront des vierges» (p. 120), retour des pays chauds.
La richesse s’exprime par la dévoration mais aussi la succion. Le riche vampirise.
La Pauvreté, elle, ne saurait être confondue avec la Misère, comme l’écrivain le rappelle en quelques lignes magnifiques, qui auraient pu être écrites par son ami, Ernest Hello : «La Pauvreté groupe les hommes, la Misère les isole, parce que la pauvreté est de Jésus, la misère du Saint-Esprit. La Pauvreté est le Relatif, – privation du superflu. La Misère est l’Absolu, – privation du nécessaire. La Pauvreté est crucifiée, la Misère est la Croix elle-même. Jésus portant la Croix, c’est la Pauvreté portant la Misère. Jésus en croix, c’est la Pauvreté saignant sur la Misère» (p. 92).
Cette distinction n’intéressera finalement que peu de monde que car en fait, qu’il s’agisse de pauvreté ou de misère, les prélats, le clergé contemporains et l’ensemble des catholiques français (et belges, ajoute Bloy, perfidement) ne semblent, aux yeux de l’écrivain, pas dignes d’étreindre ces deux mots, parce qu’ils les confondent, probablement, comme ils confondent d’ailleurs tous les mots qu’ils emploient les uns à la place des autres : «Prêtres élégants, éloignez [des riches] le lit d’amour de Jésus-Christ, la croix misérable, infiniment douloureuse, plantée au milieu d’un charnier de criminels, parmi les ordures et les puanteurs, la vraie Croix simplement hideuse, bonnement infâme, atroce, ignominieuse, parricide, matricide, infanticide; la croix du renoncement absolu, de l’abandon et du reniement à jamais de tous ceux, quels qu’ils soient, qui n’en veulent pas; la croix du jeûne exténuant, de l’immolation des sens, du deuil de tout ce qui peut consoler; la croix du feu, de l’huile bouillante, du plomb fondu, de la lapidation, de la noyade, de l’écorchement, de l’écartellement (sic), de l’intercision, de la dévoration par les animaux féroces, de toutes les tortures imaginées par les bâtards des démons… La Croix noire et basse, au centre d’un désert de peur aussi vaste que le monde; non plus lumineuse comme dans les images des enfants, mais accablée sous un ciel sombre que n’éclaire pas même la foudre, l’effrayante croix de la Déréliction du Fils de Dieu, la Croix de Misère !» (pp. 92-3).

La préoccupation première de Bloy est, comme pour tout écrivain qui se respecte, de faire œuvre de langue. Si tout est inversé depuis la Chute, si nous voyons le monde, selon le mot énigmatique de l’apôtre, comme au travers d’un miroir et en énigme, l’écrivain véritable est celui qui va tenter de redresser les mots gauchis, et d’abord celui de pauvreté, galvaudé par ce siècle de sueur (cf. le chapitre 16 intitulé Le système de la sueur) : «L’homme est si près de Dieu que le mot pauvre est une expression de tendresse. Lorsque le cœur crève de compassion ou de tendresse, lorsqu’on ne peut plus retenir ses larmes, c’est le mot qui vient sur les lèvres» (p. 102, l’auteur souligne).
Notons que c’est la ressemblance même entre l’homme et Dieu qui fait du langage, aussi imparfait soit-il (3), Léon Bloy le sait mieux que nul autre qui a toujours tenté d’exprimer ce qui dépasse la parole, un instrument de salut qu’il ne faut jamais dédaigner : «Catastrophe de la Parole tombée dans la boue» (p. 135), qu’il faut donc laver et utiliser, à l’instar du poète juif Morris (Moïse-Jacob) Rosenfeld sur lequel Léon Bloy écrit des phrases magnifiques, pour chanter humblement et sincèrement la misère des hommes, et ainsi l’élever jusqu’à Dieu. L’écriture est intercession ou elle n’est rien : «[…] les poètes font ce qu’ils veulent. Ce jargon cosmopolite formé des guenilles de toutes les langues, il en a fait une musique de harpe lamentatrice» (p. 138).
Écrire, c’est donc redonner, du moins pour un artiste de race qui, toujours, aimera la douleur et la pauvreté (4), leur sens aux mots de la tribu, qu’un usage bourgeois a falsifiés, démonétisés, selon la règle très stricte de l’inversion parodique, de la dérision : «La dérision du Désir des pauvres est l’iniquité impardonnable, puisqu’elle est l’attentat contre la suprême étincelle du flambeau qui fume encore et qu’il est tant recommandé de ne pas éteindre» (p. 102).
En fin de compte, nous pourrions avancer l’hypothèse selon laquelle le lent travail de l’écriture redonnant aux mots galvaudés leur sens véritable n’est que la métaphore d’un autre retour à l’ordre ô combien vital aux yeux du catholique intransigeant qu’est Léon Bloy, qui mieux que nul autre a compris la mission (du moins à ses yeux) du peuple juif (5) : «Lorsqu’ils se convertiront, ainsi qu’il est annoncé, leur puissance commerciale se convertira de même. Au lieu de vendre cher ce qui leur aura peu coûté, ils donneront à pleines mains ce qui leur aura tout coûté. Leurs trente deniers, trempés du Sang du Sauveur, deviendront comme trente siècles d’humilité et d’espérance, et ce sera inimaginablement beau» (p. 136).
Ne nous attardons point sur cette dimension que nous avons explorée dans notre note sur Le Salut par les Juifs, et remarquons plutôt que c’est à propos de ce même livre, qui lui fut si cher, que Léon Bloy utilise, pour décrire son travail exégétique, la métaphore de l’artisan humble qui façonne les mots à l’exemple d’un sculpteur : «Celui de tous mes livres que j’estime le plus et qui m’a le plus coûté. J’ai voulu être le statuaire de la Parole» (6).
Au fond, comme les tragédies de Shakespeare, les meilleurs livres de Léon Bloy, qui sont souvent les plus ramassés et énigmatiques comme Le Sang du Pauvre, miment l’unique mouvement qu’il importe d’instaurer, au sein même de l’écriture : le constat de l’inversion du monde, sa déchéance depuis la Chute, la prostitution des mots qui en découle, puis l’effort pour tenter de rédimer ce qui gît dans les ordures du lieu commun. Ainsi, au moment où les Juifs reconnaîtront le Christ, l’ordre naturel sera de nouveau réinstauré, et les pauvres logiquement placés à la place éminente dont ils n’auraient jamais dû être chassés si les mots avaient conservé leur sens : «Celui qui parle ainsi [il s’agit du poète Rosenfeld] est, aux yeux du monde, un peu moins qu’un ver. Mais il a raison infiniment et Dieu lui-même n’a pas pu mieux dire. Les Juifs sont les aînés de tous et, quand les choses seront à leur place, leurs maîtres les plus fiers s’estimeront honorés de lécher leurs pieds de vagabonds. Car tout leur est promis et, en attendant, ils font pénitence pour la terre» (p. 140). Léon Bloy : nous pourrions, de même, caractériser son œuvre en affirmant qu’elle a fait ou tenté de faire pénitence pour la terre entière.
Il n’est ainsi point étonnant qu’une fois de plus, l’écrivain lie intimement les Juifs et les Pauvres, les uns et les autres ne constituant à ses yeux qu’une seule réalité, bien évidemment invisible (7) pour les bourgeois et les catholiques de son temps, qu’il faudrait sans doute regrouper au sein d’une même appellation péjorative, celle de cochons.
Mais les Juifs refuseront sans doute, c’est là je crois la grande, l’unique peur de Bloy, de reconnaître le Christ pour leur unique Messie, ce refus étant peut-être lié à la permanence, puis à l’accroissement inéluctable, des pauvres parmi nous. Ainsi, le dernier pauvre sera très probablement un Juif, même si Léon Bloy ne pose pas cette affirmation aussi clairement que je le fais : «On a demandé souvent ce que pourrait bien être l’Iota du Sermon sur la Montagne, lequel iota doit subsister et s’accomplir avant que passent le ciel et la terre. Un enfant répondrait à cette question. C’est précisément le Règne du Pauvre, le royaume des pauvres volontaires, par choix et par amour. Tout le reste est vanité, mensonge, idolâtrie et turpitude» (p. 149, l’auteur souligne).
Et c’est ainsi, à sa façon trouble, tortue, que Léon affirme, ne peut qu’affirmer le fait que sa mission d’écrivain est par avance vouée à l’échec et, qu’après lui, d’autres horribles travailleurs ne devront pas craindre d’intercéder, au moyen de leur art, auprès de Celui qu’il importe seul d’invoquer.

Notes
(1) Le Sang du pauvreŒuvres de Léon Bloy, t. 9 (Mercure de France, 1983). Les pages entre parenthèses renvoient, sauf exception, à notre édition.
(2) La condamnation de la colonisation par Léon Bloy est sans la moindre équivoque : «[…] on peut dire avec certitude et sans documents, que la condition des autochtones incivilisés, dans tous les pays conquis, est le dernier degré de la misère humaine pouvant être vue sur terre. C’est l’image stricte de l’Enfer, autant qu’il est possible d’imaginer cet Empire du Désespoir» (p. 120). Et, afin d’accentuer la culpabilité des catholiques tripatouilleurs d’affaires et toujours prêts à ruser par les bons offices des préceptes jésuitiques qui, dans ce livre comme dans les autres, constituent la première cible sur laquelle Léon Bloy ne se lasse jamais de tirer : «Tout chrétien partant pour les colonies emporte nécessairement avec lui l’empreinte chrétienne. Qu’il le veuille ou non, qu’il le sache ou qu’il l’ignore, il a sur lui le Christ Rédempteur, le Christ qui saigne pour les misérables, le Christ Jésus qui meurt, qui descend aux enfers, qui ressuscite et qui juge vivants et morts» (ibid.).
(3) «Le mal de ce monde est d’origine angélique et ne peut être exprimé dans une langue humaine. La Désobéissance d’abord, le Fratricide ensuite. Voilà toute l’Histoire» (p. 147).
(4) «Instinctivement, sans qu’il ait besoin de le savoir, [l’artiste] tend vers la Douleur, la Pauvreté, le Dépouillement complet, parce qu’il n’y a pas d’autres gouffres et que son attraction est au fond des gouffres» (p. 135). Léon Bloy, quelle qu’ait été son expérience, ô combien douloureuse, de la pauvreté, n’en idéalise volontairement pas moins cette situation qu’il n’a pas voulue mais subie : «L’argent est pour la Gloire de Dieu, sachez-le bien, et la Gloire de Dieu est au sein des pauvres. Tout autre usage qu’on en peut faire est une prostitution et une idolâtrie. Mais, avant tout, c’est un vol. Il n’y a qu’un moyen de ne pas détrousser les autres, c’est de se dépouiller soi-même» (p. 129).
(5) Une fois de plus, la conversion finale au christianisme des Juifs donne à Bloy l’occasion de vitupérer contre les catholiques de son temps : «L’abjection juive peut invoquer la foudre, l’abjection commerciale des chrétiens ne peut attirer que des giboulées de crachats et de déjections» (p. 136).
(6) Il s’agit d’une dédicace à un ami sculpteur, consignée le 30 octobre 1909, cf. em>Le Vieux de la montagne 1907-1910, op. cit., p. 118.
(7) C’est ce même thème de l’invisibilité de l’action divine dans notre monde qui a permis à Léon Bloy de justifier la thèse selon laquelle certains grands hommes, relativement à leur rôle dans l’Histoire, ont pu représenter le bras de Dieu : «Il y a des hommes, innocents ou criminels, en qui Dieu semble avoir tout mis, parce qu’ils prolongent son Bras et Napoléon est un de ces hommes» (p. 90). Notons que c’est dès 1909 que Léon Bloy va commencer à rédiger son ouvrage sur l’Empereur, comme il l’écrit le 17 avril 1909 : «Maintenant, je vais me jeter à Napoléon. 1809, hélas ! fut le commencement de son déclin. Cent ans après, je tâcherai de le remettre à cheval, ce plus grand des hommes qui m’attend peut-être», in Journalop. cit., p. 117.

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