¨SANS JESUS, BOUS NE POUVONS RIEN FAIRE, FRANÇOIS (pape), LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, MISSION

Les dix punchlines du pape François sur la mission — Aleteia : un regard chrétien sur l’actualité, la spiritualité et le lifestyle

Dans un livre-entretien intitulé « Sans Jésus, nous ne pouvons rien faire » sortie le 8 janvier 2020, le pape François délivre une feuille de route sur la mission. Loin d’être une méthode toute faite, la « mystérieuse fécondité de la mission » naît du « vertige que l’on éprouve en présence des paroles de Jésus », déclare le pape François…

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L’évangélisation selon François : les extraits du nouveau livre du pape

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Le pape François publie ce mercredi 8 janvier, en français, « Sans Jésus, nous ne pouvons rien faire » (éditions Bayard), consacré à l’évangélisation. Dans ce livre d’entretien, il insiste sur la dimension évangélisatrice de l’Église et revient sur des notions chères comme le prosélytisme, l’attraction ou l’inculturation.

Le nouveau livre d’entretien que le pape publie ce mercredi 8 janvier est l’occasion pour François de revenir sur ce qui, dès l’origine, a été au cœur de son pontificat : la volonté d’une Église plus crédible dans l’évangélisation.

Une volonté affichée dès les réunions de cardinaux précédant le conclave quand, dans une intervention remarquée, il avait plaidé pour une Église appelée « à sortir d’elle-même vers la périphérie existentielle de l’humanité, pour qu’elle devienne mère féconde de la “douce et réconfortante joie d’évangéliser” ».

Ou bien avec son exhortation Evangelii gaudium « sur l’annonce de l’Évangile dans le monde d’aujourd’hui », véritable programme du pontificat. Ou encore quand, parmi ses premières interventions, il avait repris les mots de son prédécesseur Benoît XVI : « L’Église ne grandit pas par prosélytisme. Elle grandit par attraction ».

« Sans l’Esprit, la mission devient une conquête »

Au fil des pages de cet entretien avec le journaliste Gianni Valente, François prend le temps d’expliquer cette vision souvent mal comprise, voire détournée par tous ceux qui veulent dépeindre François comme un pape refusant l’annonce explicite de la foi.

François est pourtant clair : « Soit l’Église est en sortie, soit elle n’est pas l’Église. Soit elle est annonce, soit elle n’est pas l’Église ». « Si l’Église ne sort pas, elle se corrompt, se dénature, explique-t-il. Elle devient (…) une multinationale destinée à lancer des initiatives et des messages au contenu éthique et religieux. »

L’évangélisateur, explique François, ne saurait être « le petit imprésario de la vie ecclésiale où tout arrive selon un programme établi et où il suffit de suivre les instructions ». Ce qui arrive, continue-t-il, quand on ne propose plus la rencontre avec le Christ et qu’on oublie le rôle de l’Esprit Saint : sans, lui, affirme-t-il, « la mission devient autre chose (…) une conquête religieuse, ou peut-être idéologique ».

« Faciliter la foi et non à la contrôler »

D’où un long développement pour expliquer combien « l’élan missionnaire ne peut être fécond » que s’il se produit par « attraction »« Si c’est le Christ qui vous attire et que vous agissez parce que vous êtes attiré par le Christ, les autres n’ont aucune peine à s’en rendre compte », insiste-t-il.

Et si François rappelle que « l’Église n’est pas une ONG », il défend le travail humanitaire comme faisant « partie de sa mission ». « Tout dépend de l’amour qui anime le cœur de celui ou celle qui fait les choses », explique-t-il, prenant l’exemple d’une religieuse dans un hôpital : « fut-ce au milieu de personnes non chrétiennes, (elle) annonce l’Évangile par la charité avec laquelle elle soigne les malades et manifeste ainsi son amour pour Jésus et l’amour de Jésus pour les malades ».

Pour ce pape qui a toujours refusé les « douanes pastorales », le missionnaire chrétien est donc celui qui cherche « à faciliter la foi et non à la contrôler », à « ne pas mettre d’obstacle au désir de Jésus d’embrasser tout le monde, de guérir tout le monde, de sauver tout le monde ».

« Rendre visible le Christ aux autres par le témoignage »

C’est ce qui explique son rejet d’une évangélisation « élitiste » qui serait « la compétence exclusive de groupes particuliers » : « Jésus ne dit pas aux apôtres de former un groupe exclusif, un groupe d’élite », affirme celui pour qui « le baptême est suffisant pour annoncer l’Évangile » et qui se dit réticent face à l’expression « laïcs engagés ». « Si vous êtes un laïc baptisé, vous êtes déjà engagé. Le baptême suffit. Il n’est pas nécessaire d’imaginer un baptême double, un baptême spécial réservé à la catégorie des “laïcs engagés”. »

Au contraire, à la suite du concile Vatican II, le pape rappelle qu’il revient à tous les laïcs de « “rendre visible” le Christ aux autres par le témoignage de leur vie », notamment en vivant « sur le mode missionnaire les choses les plus ordinaires de la vie quotidienne ».

D’où, enfin, pour François, la nécessité de l’inculturation. Il faut, insiste-t-il, « tenir compte des rythmes quotidiens et des événements ordinaires des lieux et des communautés humaines »« Comment imaginer que la foi puisse se transmettre comme une espèce de transplantation de l’organisation d’un pays dans un autre, d’une situation dans une autre ? », s’interroge-t-il.

« Se libérer de certaines sacralisations orgueilleuses »

S’il reconnaît que « plusieurs cultures ont été étroitement liées à la prédication de l’Évangile et au développement de la pensée chrétienne », il souligne que « le christianisme ne dispose pas d’un seul et unique modèle culturel » et qu’il faut « garder présent à l’esprit que le message révélé ne s’identifie à aucune culture ». « Il ne faut pas essayer d’imposer une forme culturelle déterminée en même temps que la proposition évangélique », insiste-t-il.

« Aujourd’hui, dans l’œuvre missionnaire aussi, il convient de ne pas emporter de lourds bagages, de se libérer de certaines sacralisations orgueilleuses de leur propre culture », met en garde le pape pour qui « il ne s’agit pas de faire de l’animation missionnaire comme s’il s’agissait d’un métier, mais de vivre avec les autres, de les suivre pas à pas, de demander à les accompagner en apprenant à cheminer à leur rythme. »

La réforme de la Curie en ligne de mire

Avec ce livre, qui rappelle les fondements évangélisateurs de son pontificat, François pose aussi les jalons d’une année qui s’annonce cruciale. 2020 devrait en effet voir la publication de la constitution régissant la Curie romaine, en chantier depuis sept ans. Provisoirement intitulée Praedicate evangelium, « Proclamez l’Évangile », elle devrait rappeler combien la Curie est au service du travail d’évangélisation des Églises locales qui disposeraient de beaucoup plus d’autonomie qu’actuellement.

 

Un brouillon de ce texte qui a circulé a suscité de vives réactions et n’est sans doute pas étranger à la remobilisation de tous ceux qui, par peur de voir s’estomper leur pouvoir ou battre en brèche leur vision de l’Église, veulent à tout prix en empêcher la publication.

C’est à cette aune qu’il convient de lire les récentes rumeurs de démission du pape qui visent surtout à affaiblir la réforme : pourquoi suivre un pape qui va bientôt partir ? D’où l’importance pour François de redire l’urgence évangélisatrice qui fait le cœur de sa réforme.

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Extraits

Le témoignage suscite l’admiration

« L’attraction se fait témoignage en nous. Le témoin montre ce que l’œuvre du Christ et de son Esprit a vraiment accompli dans sa vie. Après la Résurrection, c’est le Christ qui se rend visible aux apôtres. C’est lui qui fait d’eux des témoins. Le témoignage n’est pas une prestation pour elle-même, on est témoin des œuvres du Seigneur. (…) Le témoignage suscite l’admiration, et l’admiration suscite des questions chez ceux qui le voient. Les autres se demandent : “Comment se fait-il que cette personne soit ainsi ? D’où lui vient le don d’espérer et de traiter les autres avec charité ?” Lorsque Dieu œuvre directement dans la vie et le cœur des gens, cela est source de stupeur. Admiration et stupeur voyagent ensemble dans la mission. (…) Admiration et stupeur sont les sentiments, les traits distinctifs qui caractérisent le chemin des missionnaires. Cela n’a rien à voir avec l’impatience et les angoisses des publicitaires envoyés par les entreprises pour gagner des adhérents et faire des prosélytes. »

La tromperie du prosélytisme

« Il y a du prosélytisme partout où se trouve l’idée de faire croître l’Église en se passant de l’attraction du Christ et de l’œuvre de l’Esprit, en misant tout sur une sorte de “discours savant”. Aussi, le prosélytisme exclut de la mission le Christ lui-même, et l’Esprit Saint même quand il prétend parler et agir au nom du Christ, de manière nominaliste. Par nature, le prosélytisme est toujours violent, même quand il dissimule sa violence ou qu’il l’exerce avec des gants. Il ne supporte pas la liberté et la gratuité avec lesquelles la foi peut se transmettre, par la grâce, de personne à personne. C’est pourquoi le prosélytisme n’appartient pas uniquement au passé, à l’époque du colonialisme ou des conversions forcées ou obtenues contre la promesse d’avantages matériels. Il peut exister du prosélytisme aujourd’hui, au sein des paroisses, des communautés, des mouvements ou encore des congrégations religieuses. »

Faire goûter la tendresse de Dieu

« Annoncer l’Évangile à haute voix ne consiste pas à assiéger les autres à l’aide de discours apologétiques, à hurler rageusement à l’adresse des autres la vérité de la Révélation. Il n’est pas plus utile de lancer à la tête des autres des vérités et des formules doctrinales comme si elles étaient des pierres. Quand cela se produit, c’est le signe que les paroles chrétiennes elles-mêmes sont passées à travers un alambic et se sont transformées en idéologie. (…) Annoncer l’Évangile signifie transmettre à l’aide de mots sobres et précis le témoignage du Christ comme le firent les apôtres. Mais il ne sert à rien d’inventer des discours persuasifs. (…) C’est pourquoi la répétition littérale de l’annonce n’a pas d’efficacité en elle-même et peut tomber dans le vide si les personnes à qui elle s’adresse n’ont pas l’occasion de rencontrer et de goûter d’une manière ou d’une autre la tendresse de Dieu pour eux, et sa miséricorde qui guérit. »

La force de la rencontre

« Dans l’expérience commune, on n’est pas frappé si l’on rencontre quelqu’un qui circule en martelant ce qu’est le christianisme, ce que sont le bien et le mal et ce qu’il faut faire ou ne pas faire pour aller ou non en enfer ou au paradis. Dans l’expérience commune, il arrive le plus souvent d’être marqué par la rencontre avec une personne ou une réalité humaine qui surprennent par des gestes et des mots révélant leur foi dans le Christ. Ce n’est que dans le climat d’admiration et de stupeur provoquant des questions que cette personne et cette réalité humaine peuvent attester et proclamer le nom et le mystère de Jésus de Nazareth, dans l’espoir de pouvoir répondre aux attentes et aux questions suscitées chez les autres par leur témoignage. (…) La stupeur suscitée par ce que le Seigneur réalise dans ses témoins précède habituellement l’annonce. »

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Le message révélé ne s’identifie à aucune culture

« Tous les processus féconds d’inculturation ont toujours creusé leur chemin petit à petit dans la trame de la vie concrète et quotidienne. Voilà quelle est la véritable inculturation. S’inculturer, c’est être dans la vie ordinaire, dans la temporalité comme dans la manière de s’exprimer et
d’exprimer la vie de ces peuples. Comment imaginer que la foi puisse se transmettre comme une espèce de transplantation de l’organisation d’un pays dans un autre, d’une situation dans une autre ? L’inculturation ne se fait pas dans des laboratoires théologiques, mais dans la vie quotidienne. (…)

Au cours des deux derniers millénaires, les peuples qui ont reçu la grâce de la foi l’ont fait s’épanouir dans leur vie quotidienne et l’ont transmise selon leurs propres usages culturels. Le christianisme ne dispose pas d’un seul et unique modèle culturel. (…)

Il est vrai que plusieurs cultures ont été étroitement liées à la prédication de l’Évangile et au développement de la pensée chrétienne. À l’époque où nous vivons, il devient toujours plus urgent de garder présent à l’esprit que le message révélé ne s’identifie à aucune culture. Dans la rencontre avec de nouvelles cultures ou avec des cultures qui n’ont pas accueilli la prédication chrétienne, il ne faut pas essayer d’imposer une forme culturelle déterminée en même temps que la proposition évangélique. Aujourd’hui, dans l’œuvre missionnaire aussi, il convient de ne pas emporter de lourds bagages, de se libérer de certaines sacralisations orgueilleuses de leur propre culture. »

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Repères

Un livre d’entretien avec le journaliste Gianni Valente

Sans Jésus, nous ne pouvons rien faire. Être missionnaire aujourd’hui dans le monde, texte inédit du pape François (entretien avec Gianni Valente), Bayard/Librairie éditrice vaticane, 128 p., 12,90 €.

Romain d’origine et spécialiste de l’Orient chrétien, Gianni Valente a collaboré au magazine 30 Giorni avant de rejoindre l’agence Fides, liée à la Congrégation pour l’évangélisation des peuples.

Grand connaisseur de la Chine, il collabore aussi à la revue italienne de géopolitique Limes et au site d’information Vatican Insider.

 

https://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/Pape/Levangelisation-selon-Francois-extraits-nouveau-livre-pape-2020-01-07-1201070284

CONCILE VATICAN I (1869-1870), EGLISE CATHOLIQUE, JOHN HENRY NEWMAN (1801-1890), LETTRE AU DUC DE NORFOLK, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION

Lettre au duc de Norfolk par John Henry Newman

 

Lettre au duc de Norfolk 

John Henry Newman

Paris, Ad Solem, 2017. 400 pages

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Présentation de l’éditeur

En 1870, le concile Vatican I définissait le dogme de l’infaillibilité pontificale. Cette définition prit place après plusieurs années de luttes et de débats théologiques dans l’Eglise. Pour les adversaires de cette définition, c’était l’Eglise qui était infaillible; pour les partisans, c’était le Pape; le concile arriva à une formule équilibrée, mais qui, à l’intérieur de l’Eglise, fût interprétée diversement, tantôt d’une manière maximaliste : tout ce que dit le Pape est infaillible, tantôt de manière réductrice. Hors de l’Eglise, l’infaillibilité fût perçue par les pays de confession protestante comme une agression politique pure et simple. Gladstone, le Premier ministre britannique, publia plusieurs pamphlets contre le nouveau dogme: d’un point de vue politique, les catholiques étaient selon lui tenus en conscience d’obéir au Pape avant d’obéir à la Couronne (protestante) d’Angleterre. Ils étaient désormais des traîtres potentiels à la nation. On fit appel à Newman pour lui répondre aux noms des catholiques anglais. Avant le concile, Newman avait estimé que la définition de l’infaillibilité était inopportune. Quand celle-ci fut proclamée, et qu’il constata que ses termes étaient mesurés, il s’employa à la défendre loyalement. La lettre au Duc de Norfolk est un chef d’œuvre  de finesse humaine et de rigueur théologique. Elle nous montre aujourd’hui, après Vatican II, quelle attitude doit-elle celle d’un catholique après un concile. Entre les deux tendances qui divisent toujours l’Eglise aujourd’hui: ultra doctrinaires d’un côté et catholiques libéraux de l’autre, elle dessine la voie d’une foi raisonnée et d’une fidélité au magistère éprouvée.

 

Biographie de l’auteur

Traduit de l’anglais par le P. Bernard Dupuy, op. Préface de Mgr Charles Morerod, évêque de Lausanne, Fribourg et Genève, directeur émérite de la Commission théologique international et ancien recteur de l’université de l’Angelicum à Rome.

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Quand John Henry Newman donna au Premier ministre britannique une leçon sur la conscience

“La conscience a des droits parce qu’elle a des devoirs. »

Dans une culture moderne qui part à la dérive, il est bon de se voir rappeler le Vrai, le Bien et le Beau. Dans une ère de contrevérité, savoir ce qui est vrai, aide à accomplir ce qui est juste.

Le Premier ministre W.E. Gladstone (1809-1898), avait lancé une remarque acerbe contre les catholiques de l’Empire britannique. Craignant que prêter allégeance à l’Église de Rome ne puisse entraîner un risque de traîtrise, il déclarait : « Personne ne peut se convertir sans renoncer à sa liberté morale et mentale ».

Ce n’était pas la première fois que cela se produisait, et ce n’allait pas être la dernière. Le prêtre catholique anglais John Henry Newman a donc été contraint de répondre. Dans sa Lettre au Duc de Norfolk en 1875, il fait la leçon au Premier ministre sur la vraie « liberté morale et mentale » des fidèles catholiques. La lettre est en fait un brillant traité sur la conscience catholique.

Devenu Créateur, [Dieu], a mis une parcelle de Lui-même dans toutes ses créatures douées de raison. La Loi divine est l’autorité souveraine, irréversible, absolue devant les hommes et les anges.

La conscience est un messager de [Dieu], qui nous parle derrière un voile et nous enseigne. Et même si l’Église devait disparaître, ce principe sacerdotal continuerait à s’appliquer.

Ces mots ne sont aujourd’hui que verbiage pour le monde de la philosophie. Il y a toujours eu une conspiration contre les droits de la conscience, tels que je les ai décrits. Les écrivains publics ont endoctriné les esprits de nombreux lecteurs avec les théories subversives de leurs revendications. L’intellect intervient pour saper les fondations d’un pouvoir que l’épée n’a pu détruire. La conscience existe chez l’homme primitif et son dictat n’est qu’imagination ; la notion de culpabilité que ce dictat fait respecter, est simplement… irrationnelle

Dans l’esprit populaire, « la conscience » n’a pas le sens véridique, catholique du mot.

Quand les hommes parlent des droits de la conscience, ils parlent du droit de réfléchir, d’agir, sans penser à Dieu. Ils ne prétendent nullement agir selon une règle morale, mais demandent que chacun soit son propre maître en tout et professe ce qui lui plaît, sans demander d’autorisation. La conscience a des droits parce qu’elle a des devoirs ; mais actuellement, la conscience est le droit et la liberté de se passer de la conscience, de se vanter d’être au-dessus des religions. La conscience est un moniteur sévère ; remplacée aujourd’hui par une contrefaçon, qui n’existait pas auparavant : le droit de la volonté individuelle…

Les catholiques ne sont pas liés par la personnalité du Pape mais par son enseignement formel. Il incarne la morale et la conscience, sa raison d’être…

Mais, quand je parle de conscience, je parle de vraie conscience. S’opposant à l’Autorité suprême, elle doit être davantage que la contrefaçon misérable qui porte ce nom… Si cette règle était respectée, les heurts entre l’autorité du Pape et l’autorité de la conscience seraient (…) très rares.

Si je dois porter un toast à la religion — je lèverai mon verre à la conscience d’abord et au Pape ensuite.

Newman a brillamment réfuté l’attaque du Premier ministre, et appelé les catholiques à rejeter la « conscience » contrefaite tout en saluant, par la grâce de Dieu et la sagesse de l’église, la formation appropriée de la conscience.

« La conscience a des droits parce qu’elle a des devoirs. » Le Cardinal Newman le savait. Et nous ?

https://fr.aleteia.org/2016/05/11/quand-john-henry-newman-donna-au-premier-ministre-britannique-une-lecon-sur-la-conscience/

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La voie de la conscience chez Newman

Un génie religieux

Il y a quinze ans, le cardinal Joseph Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, considérait Newman comme l’un des plus grands personnalistes du christianisme. Le cardinal théologien voyait dans son œuvre une envergure d’attention et d’examen du sujet humain qui n’avait pas été aussi présente dans l’histoire de la pensée chrétienne depuis le temps d’Augustin d’Hippone.

Il y a deux ans, le 19 septembre 2010, le même Ratzinger, désormais le pape Benoît XVI, a voulu officier personnellement lors de la béatification de John Henry Newman. Le désir du pape de présider une célébration dont lui-même avait voulu qu’elle soit déléguée à la hiérarchie des églises locales, non seulement montre l’affection personnelle que le pape nourrit envers la figure de Newman, mais elle met en évidence l’importance et l’actualité de cette figure pour toute l’Eglise.

John Henry Newman a apporté une contribution précieuse et prophétique à la foi chrétienne et à la théologie dans divers milieux. Ce n’est pas un hasard si en 1975, le pape Paul VI a défini la seconde moitié du XXème siècle et en particulier la période du concile Vatican II comme « l’heure de Newman ». Le génie religieux de Newman a élargi les perspectives et offert ses intuitions perspicaces et éclairantes à de nombreux milieux d’une grande actualité spirituelle, théologique et sociale. Que l’on pense simplement à sa théologie du laïcat, à la théorie du développement des dogmes, à la théologie de l’imagination religieuse et à la vision élargie de l’intellect (implicit reason – explicit reason).

Il est difficile de couvrir en quelques paragraphes le vaste et magnifique spectre de ce que Newman a donné à la raison théologique et au chemin de l’homme vers Dieu. Mon intention est d’inviter le lecteur à connaître Newman à partir d’un aspect fascinant de sa vision : celui du chemin de l’homme vers Dieu à partir de sa conscience, ce que Ratzinger a défini comme « la voie de la conscience » (Gewissensweg) de Newman.

En formulant l’argument de la conscience, Newman cherche une preuve qui touche la réalité de l’homme dans ce qu’il est. Les arguments classiques disent peu de choses des attributs moraux de Dieu et se concentrent davantage sur les attributs métaphysiques ; ceux-ci n’aident pas beaucoup l’homme dans sa recherche d’une rencontre qui le réconcilie avec lui-même, avec l’existence et avec Dieu. Une argumentation sur l’existence de Dieu basée seulement sur l’ontologie institue une religion basée sur la philosophie – et pour être précis, sur une certaine philosophie partiale et incomplète qui réduit l’homme à sa tête et la capacité de raisonner au syllogisme – et non sur une expérience religieuse ou spirituelle.

Il est important de préciser que Newman ne nie pas totalement la validité des arguments extérieurs sur l’existence de Dieu, mais ceux-ci, s’ils étaient considérés comme exclusifs, ne pourraient pas constituer un fondement pour l’expérience religieuse, au contraire ils prêteraient le flanc à de nombreuses critiques et deviendraient souvent des contre-preuves. Il soutient que les arguments pourraient au mieux porter à un « assentiment de notion » (« notional assent ») et à une affirmation abstraite de l’existence de Dieu. La conscience, au contraire, nous confronte directement à Dieu comme une réalité qui préexiste à notre existence et à laquelle cette dernière est relative. Pour Newman, le regard sur le monde sans l’écoute de la voix qui parle dans la conscience a, pour l’homme, deux issues extrêmes : l’athéisme ou le panthéisme. Le monde semble plutôt être le témoin de l’absence de Dieu. Le monde ne donne pas la réponse-Dieu, mais il est souvent le lieu du silence de Dieu, de l’éclipse de Dieu (la Gottesfinsternis dont parle Martin Buber).

De la même manière que les cieux proclament la gloire de Dieu et que le ciel étoilé suscite un étonnement presque religieux, les désastres naturels engendrent beaucoup de doutes et de perplexité sur l’existence de Dieu, sur sa puissance et son autorité dans le monde. Newman serait tout à fait d’accord avec M. Buckley qui affirme « C’est la conscience humaine, et non pas la nature, qui peut donner des réponses aux questions que pose la nature ».

Les arguments extérieurs sont donc pleins d’apories et de cette ambiguïté faite de contrastes violents qui caractérisent le monde et l’histoire. L’argument idéal des grades de perfections, selon Newman, ne tient pas face à l’état réel du monde qui ressemble davantage à la vague des lamentations et des malheurs des prophètes.

La conscience, elle, marque le point de rencontre entre la religion naturelle et la religion révélée. La conscience est une fissure dans l’immanence qui s’ouvre à la transcendance ; c’est une niche de révélation. Elle est « un messager de celui qui, dans la nature ou par grâce, nous parle de derrière un voile ».

Au-delà du moi, une seule autre réalité est certaine : celle de Dieu, dont la voix résonne dans le témoignage de la conscience. La conscience qui invite l’homme à éviter le mal et à faire le bien fait référence à quelque chose qui dépasse la personne et implique l’existence de quelqu’un devant qui l’homme est responsable. Newman met cet argument de la conscience dans la bouche de Calixte qui, avant même de découvrir la foi chrétienne, entend l’interpellation et l’écho de Dieu dans sa conscience.

« J’entends ce Dieu au fond de mon cœur. Je m’entends en sa présence. Il me dit : Fais ceci, ne fais pas cela. Vous pouvez me dire que cette prescription est seulement une loi de ma nature, au même titre que lorsque je me réjouis ou que je suis triste. Je ne parviens pas à le comprendre. Non, c’est l’écho d’une personne qui me parle. Rien ne me convaincra à la fin qu’elle ne provient pas d’une personne extérieure à moi-même. Elle porte en elle la preuve de son origine divine. Ma nature éprouve à son endroit un sentiment semblable à ce que je peux ressentir pour une personne. Quand je lui obéis, je me sens satisfait ; quand je lui désobéis, je me sens affligé, – exactement comme ce que je ressens lorsque je fais plaisir ou que j’offense un ami cher… l’écho implique une voix ; la voix renvoie à une personne qui parle. Cette personne qui parle, je l’aime et je la crains ».

Ce passage très dense réassume tout le parcours de l’affirmation, à partir de la conscience de soi et du sens moral, du Dieu personnel et non simplement d’une loi ou de « something », en sorte que nous pouvons synthétiser ainsi toute la phénoménologie réaliste de Newman : cogito ergo sum e coscientiam habeo, ergo Deus est.

https://fr.zenit.org/articles/la-voie-de-la-conscience-chez-newman/

 

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Biographie succincte du cardinal Newman

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John Henry Newman (1801-1890) a exercé son ministère comme diacre puis comme prêtre dans l’Eglise anglicane d’Angleterre, à Oxford, de 1824 à octobre 1845. Avant comme après sa conversion il est très présent auprès des étudiants et des universitaires (il fut recteur de l’Université catholique d’Irlande). Comme vicaire puis comme curé, il rejoint les paroissiens ordinaires. Après sa conversion, il s’installe à Birmingham.
Comme universitaire et chercheur il fut amené à étudier les différents courants théologiques ainsi que les conflits dans les Eglises. Par-dessus tout, il accordait la primauté à l’Ecriture et une grande place aux Pères de l’Eglise. Il reconnaitra plus tard que c’est par la lecture de leurs écrits qu’il s’est davantage tourné vers le catholicisme. Des controverses l’ont amené à davantage étudier des questions comme la mission de l’Eglise, articulant les trois fonctions prophétique, sacerdotale et royale, regrettant par exemple que Rome privilégie la fonction hiérarchique (royale) au dépens des autres, sacerdotale (culte et prière) et prophétique, celle-ci lui semblant première (enseignement) pour comprendre la mission de l’Eglise.

Il est vrai qu’au XIXème siècle l’Eglise catholique a surtout valorisé la dimension d’autorité (royale et institutionnelle) ainsi que la centralisation du Vatican (le concile Vatican I représente probablement l’apogée de ce courant). Chacune des trois fonctions peut être déformée : la fonction sacerdotale (entre superstition et formalisme ritualiste), la fonction royale (entre autoritarisme et faiblesse), la fonction prophétique (risque de tout conceptualiser).

Pourquoi Newman finit-il par quitter l’Eglise d’Angleterre pour devenir catholique romain ? C’est l’aboutissement d’un parcours et de décisions en matière de foi. Au fil du temps des changements se produisent, mais c’est l’homme tout entier qui fait sa conversion. Sans doute était-il aussi très sensible à “une voie médiane”, éloignée des absolus tels qu’il les ressentait pour les Eglises protestantes, comme pour les exagérations post-tridentines. Il lui semblait nécessaire qu’il y ait une “autorité” pour préserver le “dépôt de la foi”, afin qu’elle demeure insérée dans les changements et le mouvement de l’histoire. Ceci suppose une conception dynamique et non statique de la foi chrétienne. Pour lui, les dogmes doivent être moyens d’expression de la foi et non enfermement dans un dogmatisme stérile. : “ici-bas, vivre, c’est changer, et être parfait, c’est avoir changé souvent”, précisant de l’Eglise qu’elle “change toujours pour demeurer la même”. C’est la condition indispensable à son développement.

Newman aura sûrement influencé l’église anglicane dans les domaines comme l’autorité, l’eucharistie, la communion universelle, l’importance de l’Office divin.
Ce serait une erreur de considérer la conversion de Newman comme un “changement de camp”. On ne peut comprendre sa conversion que dans la perspective d’une continuité profonde de son existence croyante. S’il a beaucoup souffert de la séparation d’avec ses amis anglicans, il a autant souffert de subir la suspicion l’incompréhension côté catholique. La présence de Newman dans l’Eglise catholique n’était pas sans problèmes pour les autorités catholiques. Ce furent de nombreuses années sombres.

Dans la phase préparatoire de Vatican I de 1870, il fut invité comme expert théologien (peritus) par plusieurs évêques, ce qu’il refusera. Il doutait de l’utilité de vouloir définir l’infaillibilité pontificale et fut pris à partie, par la suite, dans la tourmente interprétative par les maximalistes catholiques, voulant amplifier les conséquences de la définition. En 1879, le pape Léon XIII le crée cardinal, une sorte de consécration après tant d’années de suspicions contre son œuvre. Les papes Paul VI et Jean-Paul II ont reconnu l’influence positive de Newman, Paul VI parlant du caractère prophétique de sa pensée religieuse. Sans doute le cardinal Newman avait-il perçu les questions qui se poseraient inévitablement à l’Eglise confrontée à a culture moderne, à la critique historique, à l’incroyance. Ses réponses furent inspiratrices pour le renouveau de la théologie catholique (l’œcuménisme, le rôle des laïcs dans l’Eglise, les rapports avec les religions non chrétiennes). Newman est reconnu comme théologien de la conscience, ce “lieu secret où se fait entendre en l’homme l’écho de la voix de Dieu”. Jean-Paul II dira de sa doctrine sur la conscience qu’elle est subtile et complète. On ne peut entendre ces qualificatifs que comme un éloge. Cette réflexion théologique sur la conscience est-elle partagée par tous les catholiques ?

Le pape Benoît XVI se rendra au Royaume-Uni du 16 au 19 septembre 2010. Il rencontrera la reine Elisabeth II, qui est également chef de l’Eglise anglicane, et les évêques catholiques d’Angleterre, du Pays de Galles et d’Ecosse. Il présidera à cette occasion la cérémonie de béatification du cardinal John Henry Newman.

Petite bibliographie :

Croire aujourd’hui (n° 268 de juin 2010) article sur le cardinal Newman.

Petite vie de John Henry Newman,  Beaumont, Keith, (Desclée de Brouwer 2010)

Prier 15 jours avec le cardinal Newman » (Nouvelle Cité 2005)

John Henry Newman, Chadwick, Owen, (prêtre anglican)

John Henry Newman. Un homme de Dieu, Jean Honoré

Par l’amour de l’invisible  article de Olivier de Berranger (ad solem)(articles sur Newman et de Lubac )

Article publié par Emile Hennart – Maison d’Evangile • Publié Mercredi 04 août 2010 • 9648 visites

 

ECRIVAIN CHRETIEN, ECRIVAIN FRANÇAIS, LE SANG DU PAUVRE, LEON BLOY, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION

Le Sang du Pauvre de Léon Bloy

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Léon Bloy

Le Sang du pauvre

Stock, Delamain et Boutelleau, 1932

 

Mon discours, dont vous vous croyez peut-être les juges, vous jugera au dernier jour.

Bossuet. Oraison funèbre de la Princesse Palatine.

Le Sang du Pauvre, c’est l’argent. On en vit et on en meurt depuis les siècles. Il résume expressivement toute souffrance. Il est la Gloire, il est la Puissance. Il est la Justice et l’Injustice. Il est la Torture et la Volupté. Il est exécrable et adorable, symbole flagrant et ruisselant du Christ Sauveur, in quo omnia constant.

Le sang du riche est un pus fétide extravasé par les ulcères de Caïn. Le riche est un mauvais pauvre, un guenilleux très puant dont les étoiles ont peur.

La Révélation nous enseigne que Dieu seul est pauvre et que son Fils Unique est l’unique mendiant. « Solus tantummodo Christus est qui in omnium pauperum universitate mendicet », disait Salvien. Son Sang est celui du Pauvre par qui les hommes sont « achetés à grand prix ». Son Sang précieux, infiniment rouge et pur, qui peut tout payer !

Il fallait donc bien que l’argent le représentât : l’argent qu’on donne, qu’on prête, qu’on vend, qu’on gagne ou qu’on vole ; l’argent qui tue et qui vivifie comme la Parole, l’argent qu’on adore, l’eucharistique argent qu’on boit et qu’on mange. Viatique de la curiosité vagabonde et viatique de la mort. Tous les aspects de l’argent sont les aspects du Fils de Dieu suant le Sang par qui tout est assumé.

Faire un livre pour ne dire que cela est une entreprise qui pourra paraître déraisonnable, C’est offrir sa face à tous les bourreaux chrétiens qui déclarent heureux les riches que Jésus a détestés et maudits. Cependant il y a peut-être encore des cœurs vivants dans cet immense fumier des cœurs et c’est pour ceux-là que je veux écrire.

Hier c’était le cataclysme sicilien, prélude ou prodrome de beaucoup d’autres, dernier avis préalable à l’accomplissement des menaces de la Salette. On dit que Messine était une ville superbe, peu éloignée de la Pentapole. Deux cent mille êtres humains y sont morts d’un frisson de la terre. Quelqu’un a-t-il pensé que cent mille tout au plus ont dû être tués sur le coup ? Soit cent mille agonies réparties sur quinze ou vingt jours.

Amoureux de la justice, je veux croire que les riches ont été favorisés de ce privilège, après tant d’autres privilèges, et que cette occasion ne leur a pas été refusée de méditer, dans le vestibule de l’enfer, sur les délices et la solidité des richesses. On a parlé d’une survivante, immobilisée sous les décombres, de qui la main avait été dévorée par son chat enseveli avec elle. Était-ce la « droite » ou la « gauche », cette main faite pour donner, comme toutes les mains ? Oublieuse des affamés, elle avait peut-être servi à nourrir cette seule bête qui lui continuait ainsi sa confiance.

Leçons terribles, si l’on veut, rudimentaires pourtant, mais combien perdues ! Il en faudra de plus terribles et on les sent venir… Le Christianisme est en vain, la Parole de Dieu est En vain, Donc, voici le « Bras pesant » qui fut annoncé, le Bras visible et indiscutable !

Ah ! il en est temps ! Le droit à la richesse, négation effective de l’Évangile, dérision anthrophagique du Rédempteur, est inscrit dans tous les codes. Impossible d’arracher ce ténia sans déchirer les entrailles, et l’opération est urgente. Dieu y pourvoira. — Tu n’as pas le droit de jouir quand ton frère souffre ! hurle, chaque jour, de plus en plus haut, la multitude infinie des désespérés.

Le présent livre sera l’écho de cette clameur.

 

Paris-Montmartre, 23 Janvier 1909.

Fiançailles de la Sainte Vierge.

 

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Le Sang du Pauvre de Léon Bloy

Crédits photographiques : Micah Albert (Redux Images).

Le Sang du Pauvre

«Le Sang du Pauvre est peut-être ce que j’ai fait de plus important. En tout cas, c’est un livre d’une exceptionnelle générosité, en ce temps de bassesse et de lâcheté à tous les étages. C’est aussi le livre d’un écrivain désormais incontestable. Dans la pénurie effrayante et tout à fait inouïe de l’intellectualité contemporaine, alors que l’Académie en enfance est réduite à inaugurer des cabotins, une attention singulière commence à se fixer sur moi. Il se dit déjà, même chez mes ennemis qui en écument, que je suis le seul. Il n’est donc pas déraisonnable ni téméraire d’espérer le retentissement d’un tel livre signé de mon nom et lancé par un éditeur puissant… Nulle personnalité choquante. Je parle au-dessus de l’actualité. C’est un Miserere chrétien où j’ai voulu ramasser la douleur universelle.»
Léon Bloy, Le Vieux de la montagne 1907-1910Journal de Léon Bloy, t. 3, Mercure de France, 1963, pp. 89-90, l’auteur souligne).

Le Sang du Pauvre est l’un des plus beaux et l’un des plus véhéments textes de Léon Bloy qui écrit à son sujet, le 5 février 1909 : «Ce livre que je porte depuis des années, sort de moi, comme un flot de mon propre sang, si on me perçait le cœur. C’est nouveau, inouï dans toute ma vie d’écrivains. Les deux ou trois auditeurs choisis qui en connaissent les premiers chapitres, s’étonnent, persuadés que j’accomplis l’œuvre qui me dépasse» (in Le Vieux de la montagne 1907-1910op. cit., pp. 88-9). Ce livre, avec Le Salut par les Juifs aurait été apprécié, dit-on, par Franz Kafka lui-même peut-être parce que, justement, Léon Bloy y manifestait plus que dans tout autre livre sa hauteur de vue et son invincible solitude, alors que le cochon Zola bâfrait avec les échotiers et, selon Bloy, devenait, de livre en livre, millionnaire : «Il y a plus : le Juif Franz Kafka s’est réclamé de Bloy. Il aimait le Salut par les Juifs et le Sang du Pauvre. Il a dit à son ami Janouch : «Bloy sait vitupérer de façon tout à fait extraordinaire… Bloy est animé d’un feu qui rappelle l’ardeur des prophètes. Que dis-je ! Il vitupère mieux qu’eux : et cela s’explique : son feu se nourrit de tout le fumier de notre temps» (cité par Georges Cattaui, in Léon Bloy, Lettre-Préface de J. Maritain et Avant-propos de Pierre Emmanuel, Éditions Universitaires, coll. Classiques du XXe siècle, 1954, p. 94).

C’est en 1909 que paraît, chez l’éditeur Juvent, Le Sang du Pauvre (1), dont le thème est le même que celui du Salut par les Juifs. Léon Bloy, pour sa propre stupéfaction (cf. son Journalop. cit., à la date du 17 avril 1909) a écrit très rapidement ce livre, de janvier à mars de cette même année et car  cette rapidité nous prouve  incontestablement  qu’il sait de quoi il parle lorsqu’il évoque deux sujets qui n’en forme qu’un : le Pauvre et l’Argent puisque, comme l’écrivain l’affirme dès les toutes premières lignes du premier chapitre, «Le Sang du Pauvre, c’est l’argent. On en vit et on en meurt depuis les siècles. Il résume expressivement toute souffrance» (p. 87). C’est avec son sang que le Christ a racheté les pauvres mais aussi les riches, une horreur eschatologique que Léon Bloy ne manque jamais de souligner. Si le sang du Christ coule, littéralement, sur le monde entier depuis des siècles, «Il fallait donc bien que l’argent le représentât : l’argent qu’on donne, qu’on prête, qu’on vend, qu’on gagne ou qu’on vole; l’argent qui tue et qui vivifie comme la Parole, l’argent qu’on adore, l’eucharistique argent qu’on boit et qu’on mange. Viatique de la curiosité vagabonde et viatique de la mort. Tous les aspects de l’argent sont les aspects du Fils de Dieu suant le Sang par qui tout est assumé» (Ibid., l’auteur souligne).
Ceci établi, Léon Bloy va se contenter de dérouler le fil de plusieurs métaphores. L’une d’entre elles, la plus frappante sans doute, est celle de la dévoration : le Riche consomme le pauvre, ou, en d’autres termes, il le mange : «Le Sang et la Chair du Pauvre sont le seuls aliments qui puissent nourrir, la substance du riche étant un poison et une pourriture» (p. 94). Innombrables sont les rappels de cette évidence, qu’il s’agisse des propriétaires qui doivent manger (cf. p. 112), d’un «modeste collier de perles de soixante mille francs» qui représente «l’addition du déjeuner de soixante requins» mais aussi «la mort affreuse de soixante créatures à la ressemblance de Dieu que nourrissait à peine leur épouvantable métier» (p. 115), l’égoïsme des riches étant celui de «cannibales» (p. 124), les gérants ne pouvant être qualifiés que de «carnassiers» (p. 125).
Il est arrivé à Léon Bloy d’apprécier certains des romans d’anticipation d’H. G. Wells comme La Machine à explorer le Temps ou bien L’Île du Docteur Moreau et la métaphore filée de la dévoration réelle, pas seulement symbolique, des pauvres par les riches, nous fait irrésistiblement songer au monde décrit par Harry Harrison dans le classique Make room ! Make room ! improprement traduit par Soleil vert, titre français du roman mais aussi de l’adaptation cinématographique qui en a été tirée, par Richard Fleischer, livre et film qui trouvent leur prolongement dans l’étrange roman d’O. Sarban (pseudonyme de John W. Hall) intitulé Le Son du cor, dans lequel l’auteur décrit une dystopie où les Nazis, victorieux du monde libre, organisent, pour se divertir, des chasses à l’homme dans d’immenses propriétés hantées par des êtres tout droit sortis des éprouvettes du Docteur Moreau.
Si la chair des pauvres est dévorée par les riches, leurs propres enfants étant «fortifiés avec du jus de viande de pauvre et [leur] cuisine [étant] pourvue de pauvre concentré» (p. 94), c’est aussi leur sang, le Sang du Christ, qui est bu par les riches qui se pourlèchent «en songeant à l’agonie des locataires malheureux qui s’exterminent pour son estomac de vautour femelle et pour son boyau culier» (p. 111), alors qu’ils ne leur manquent, pour devenir des vampires, «vraiment que du sang à boire, du sang humain de première marque» (ibid.), le sang des pauvres étant aussi celui des ouvriers crevant à la tâche, qui «s’ajoute au torrent de sang préalablement répandu pour la conquête monstrueuse de ce pays» (p. 113), peu importe lequel finalement, puisque l’universelle rapine se déchaîne dans toutes les colonies, comme l’indique le très beau chapitre intitulé Jésus-Christ aux colonies (2), soit l’histoire de la conquête des Amériques qui peut se résumer à «une longue rigole de sang noire qui coule derrière» les conquérants auxquels «les belles-mamans, éblouies, leur mijoteront des vierges» (p. 120), retour des pays chauds.
La richesse s’exprime par la dévoration mais aussi la succion. Le riche vampirise.
La Pauvreté, elle, ne saurait être confondue avec la Misère, comme l’écrivain le rappelle en quelques lignes magnifiques, qui auraient pu être écrites par son ami, Ernest Hello : «La Pauvreté groupe les hommes, la Misère les isole, parce que la pauvreté est de Jésus, la misère du Saint-Esprit. La Pauvreté est le Relatif, – privation du superflu. La Misère est l’Absolu, – privation du nécessaire. La Pauvreté est crucifiée, la Misère est la Croix elle-même. Jésus portant la Croix, c’est la Pauvreté portant la Misère. Jésus en croix, c’est la Pauvreté saignant sur la Misère» (p. 92).
Cette distinction n’intéressera finalement que peu de monde que car en fait, qu’il s’agisse de pauvreté ou de misère, les prélats, le clergé contemporains et l’ensemble des catholiques français (et belges, ajoute Bloy, perfidement) ne semblent, aux yeux de l’écrivain, pas dignes d’étreindre ces deux mots, parce qu’ils les confondent, probablement, comme ils confondent d’ailleurs tous les mots qu’ils emploient les uns à la place des autres : «Prêtres élégants, éloignez [des riches] le lit d’amour de Jésus-Christ, la croix misérable, infiniment douloureuse, plantée au milieu d’un charnier de criminels, parmi les ordures et les puanteurs, la vraie Croix simplement hideuse, bonnement infâme, atroce, ignominieuse, parricide, matricide, infanticide; la croix du renoncement absolu, de l’abandon et du reniement à jamais de tous ceux, quels qu’ils soient, qui n’en veulent pas; la croix du jeûne exténuant, de l’immolation des sens, du deuil de tout ce qui peut consoler; la croix du feu, de l’huile bouillante, du plomb fondu, de la lapidation, de la noyade, de l’écorchement, de l’écartellement (sic), de l’intercision, de la dévoration par les animaux féroces, de toutes les tortures imaginées par les bâtards des démons… La Croix noire et basse, au centre d’un désert de peur aussi vaste que le monde; non plus lumineuse comme dans les images des enfants, mais accablée sous un ciel sombre que n’éclaire pas même la foudre, l’effrayante croix de la Déréliction du Fils de Dieu, la Croix de Misère !» (pp. 92-3).

La préoccupation première de Bloy est, comme pour tout écrivain qui se respecte, de faire œuvre de langue. Si tout est inversé depuis la Chute, si nous voyons le monde, selon le mot énigmatique de l’apôtre, comme au travers d’un miroir et en énigme, l’écrivain véritable est celui qui va tenter de redresser les mots gauchis, et d’abord celui de pauvreté, galvaudé par ce siècle de sueur (cf. le chapitre 16 intitulé Le système de la sueur) : «L’homme est si près de Dieu que le mot pauvre est une expression de tendresse. Lorsque le cœur crève de compassion ou de tendresse, lorsqu’on ne peut plus retenir ses larmes, c’est le mot qui vient sur les lèvres» (p. 102, l’auteur souligne).
Notons que c’est la ressemblance même entre l’homme et Dieu qui fait du langage, aussi imparfait soit-il (3), Léon Bloy le sait mieux que nul autre qui a toujours tenté d’exprimer ce qui dépasse la parole, un instrument de salut qu’il ne faut jamais dédaigner : «Catastrophe de la Parole tombée dans la boue» (p. 135), qu’il faut donc laver et utiliser, à l’instar du poète juif Morris (Moïse-Jacob) Rosenfeld sur lequel Léon Bloy écrit des phrases magnifiques, pour chanter humblement et sincèrement la misère des hommes, et ainsi l’élever jusqu’à Dieu. L’écriture est intercession ou elle n’est rien : «[…] les poètes font ce qu’ils veulent. Ce jargon cosmopolite formé des guenilles de toutes les langues, il en a fait une musique de harpe lamentatrice» (p. 138).
Écrire, c’est donc redonner, du moins pour un artiste de race qui, toujours, aimera la douleur et la pauvreté (4), leur sens aux mots de la tribu, qu’un usage bourgeois a falsifiés, démonétisés, selon la règle très stricte de l’inversion parodique, de la dérision : «La dérision du Désir des pauvres est l’iniquité impardonnable, puisqu’elle est l’attentat contre la suprême étincelle du flambeau qui fume encore et qu’il est tant recommandé de ne pas éteindre» (p. 102).
En fin de compte, nous pourrions avancer l’hypothèse selon laquelle le lent travail de l’écriture redonnant aux mots galvaudés leur sens véritable n’est que la métaphore d’un autre retour à l’ordre ô combien vital aux yeux du catholique intransigeant qu’est Léon Bloy, qui mieux que nul autre a compris la mission (du moins à ses yeux) du peuple juif (5) : «Lorsqu’ils se convertiront, ainsi qu’il est annoncé, leur puissance commerciale se convertira de même. Au lieu de vendre cher ce qui leur aura peu coûté, ils donneront à pleines mains ce qui leur aura tout coûté. Leurs trente deniers, trempés du Sang du Sauveur, deviendront comme trente siècles d’humilité et d’espérance, et ce sera inimaginablement beau» (p. 136).
Ne nous attardons point sur cette dimension que nous avons explorée dans notre note sur Le Salut par les Juifs, et remarquons plutôt que c’est à propos de ce même livre, qui lui fut si cher, que Léon Bloy utilise, pour décrire son travail exégétique, la métaphore de l’artisan humble qui façonne les mots à l’exemple d’un sculpteur : «Celui de tous mes livres que j’estime le plus et qui m’a le plus coûté. J’ai voulu être le statuaire de la Parole» (6).
Au fond, comme les tragédies de Shakespeare, les meilleurs livres de Léon Bloy, qui sont souvent les plus ramassés et énigmatiques comme Le Sang du Pauvre, miment l’unique mouvement qu’il importe d’instaurer, au sein même de l’écriture : le constat de l’inversion du monde, sa déchéance depuis la Chute, la prostitution des mots qui en découle, puis l’effort pour tenter de rédimer ce qui gît dans les ordures du lieu commun. Ainsi, au moment où les Juifs reconnaîtront le Christ, l’ordre naturel sera de nouveau réinstauré, et les pauvres logiquement placés à la place éminente dont ils n’auraient jamais dû être chassés si les mots avaient conservé leur sens : «Celui qui parle ainsi [il s’agit du poète Rosenfeld] est, aux yeux du monde, un peu moins qu’un ver. Mais il a raison infiniment et Dieu lui-même n’a pas pu mieux dire. Les Juifs sont les aînés de tous et, quand les choses seront à leur place, leurs maîtres les plus fiers s’estimeront honorés de lécher leurs pieds de vagabonds. Car tout leur est promis et, en attendant, ils font pénitence pour la terre» (p. 140). Léon Bloy : nous pourrions, de même, caractériser son œuvre en affirmant qu’elle a fait ou tenté de faire pénitence pour la terre entière.
Il n’est ainsi point étonnant qu’une fois de plus, l’écrivain lie intimement les Juifs et les Pauvres, les uns et les autres ne constituant à ses yeux qu’une seule réalité, bien évidemment invisible (7) pour les bourgeois et les catholiques de son temps, qu’il faudrait sans doute regrouper au sein d’une même appellation péjorative, celle de cochons.
Mais les Juifs refuseront sans doute, c’est là je crois la grande, l’unique peur de Bloy, de reconnaître le Christ pour leur unique Messie, ce refus étant peut-être lié à la permanence, puis à l’accroissement inéluctable, des pauvres parmi nous. Ainsi, le dernier pauvre sera très probablement un Juif, même si Léon Bloy ne pose pas cette affirmation aussi clairement que je le fais : «On a demandé souvent ce que pourrait bien être l’Iota du Sermon sur la Montagne, lequel iota doit subsister et s’accomplir avant que passent le ciel et la terre. Un enfant répondrait à cette question. C’est précisément le Règne du Pauvre, le royaume des pauvres volontaires, par choix et par amour. Tout le reste est vanité, mensonge, idolâtrie et turpitude» (p. 149, l’auteur souligne).
Et c’est ainsi, à sa façon trouble, tortue, que Léon affirme, ne peut qu’affirmer le fait que sa mission d’écrivain est par avance vouée à l’échec et, qu’après lui, d’autres horribles travailleurs ne devront pas craindre d’intercéder, au moyen de leur art, auprès de Celui qu’il importe seul d’invoquer.

Notes
(1) Le Sang du pauvreŒuvres de Léon Bloy, t. 9 (Mercure de France, 1983). Les pages entre parenthèses renvoient, sauf exception, à notre édition.
(2) La condamnation de la colonisation par Léon Bloy est sans la moindre équivoque : «[…] on peut dire avec certitude et sans documents, que la condition des autochtones incivilisés, dans tous les pays conquis, est le dernier degré de la misère humaine pouvant être vue sur terre. C’est l’image stricte de l’Enfer, autant qu’il est possible d’imaginer cet Empire du Désespoir» (p. 120). Et, afin d’accentuer la culpabilité des catholiques tripatouilleurs d’affaires et toujours prêts à ruser par les bons offices des préceptes jésuitiques qui, dans ce livre comme dans les autres, constituent la première cible sur laquelle Léon Bloy ne se lasse jamais de tirer : «Tout chrétien partant pour les colonies emporte nécessairement avec lui l’empreinte chrétienne. Qu’il le veuille ou non, qu’il le sache ou qu’il l’ignore, il a sur lui le Christ Rédempteur, le Christ qui saigne pour les misérables, le Christ Jésus qui meurt, qui descend aux enfers, qui ressuscite et qui juge vivants et morts» (ibid.).
(3) «Le mal de ce monde est d’origine angélique et ne peut être exprimé dans une langue humaine. La Désobéissance d’abord, le Fratricide ensuite. Voilà toute l’Histoire» (p. 147).
(4) «Instinctivement, sans qu’il ait besoin de le savoir, [l’artiste] tend vers la Douleur, la Pauvreté, le Dépouillement complet, parce qu’il n’y a pas d’autres gouffres et que son attraction est au fond des gouffres» (p. 135). Léon Bloy, quelle qu’ait été son expérience, ô combien douloureuse, de la pauvreté, n’en idéalise volontairement pas moins cette situation qu’il n’a pas voulue mais subie : «L’argent est pour la Gloire de Dieu, sachez-le bien, et la Gloire de Dieu est au sein des pauvres. Tout autre usage qu’on en peut faire est une prostitution et une idolâtrie. Mais, avant tout, c’est un vol. Il n’y a qu’un moyen de ne pas détrousser les autres, c’est de se dépouiller soi-même» (p. 129).
(5) Une fois de plus, la conversion finale au christianisme des Juifs donne à Bloy l’occasion de vitupérer contre les catholiques de son temps : «L’abjection juive peut invoquer la foudre, l’abjection commerciale des chrétiens ne peut attirer que des giboulées de crachats et de déjections» (p. 136).
(6) Il s’agit d’une dédicace à un ami sculpteur, consignée le 30 octobre 1909, cf. em>Le Vieux de la montagne 1907-1910, op. cit., p. 118.
(7) C’est ce même thème de l’invisibilité de l’action divine dans notre monde qui a permis à Léon Bloy de justifier la thèse selon laquelle certains grands hommes, relativement à leur rôle dans l’Histoire, ont pu représenter le bras de Dieu : «Il y a des hommes, innocents ou criminels, en qui Dieu semble avoir tout mis, parce qu’ils prolongent son Bras et Napoléon est un de ces hommes» (p. 90). Notons que c’est dès 1909 que Léon Bloy va commencer à rédiger son ouvrage sur l’Empereur, comme il l’écrit le 17 avril 1909 : «Maintenant, je vais me jeter à Napoléon. 1809, hélas ! fut le commencement de son déclin. Cent ans après, je tâcherai de le remettre à cheval, ce plus grand des hommes qui m’attend peut-être», in Journalop. cit., p. 117.

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FRANCE, HISTOIRE DE FRANCE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, UNE NOUVELLE COLLECTION DE L'HISTOIRE DE FRANCE

Une nouvelle collection de l’histoire de France

HISTOIRE DE FRANCE

SOUS LA DIRECTION DE JOËL CORNETTE

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L’Histoire de France en 13 volumes de Joël Cornette rééditée chez Folio (auparavant édité chez Belin entre 2009 et 2012)

La série Histoire de France, supervisée par Joël Cornette, Professeur des Universités, précédemment publiée chez Belin, sera rééditée à compter de septembre par Folio. Treize volumes sont à venir, les trois premiers seront disponibles pour la rentrée, avec un panorama allant du Haut Moyen Âge à nos jours.

 

La démarche commune aux treize volumes qui composent cette Histoire de France se veut plurielle, diverse, inventive, et surtout ouverte aux débats. Elle ambitionne de rendre compte de la variété des « vérités », de la diversité des problématiques, des enjeux, des controverses dont se nourrit le métier d’historien, pour répondre aux interrogations du présent.
 Ces ouvrages militent et témoignent pour une Histoire de France qui n’est figée dans aucune certitude, dans aucune vérité préétablie. Il ne s’agit pas d’une nouvelle version du « roman national ». Il s’agit d’une Histoire de France non pas enfermée dans son hexagone, mais largement ouverte à tous les espaces.

L’Europe et le monde sont constamment parties prenantes de et dans notre passé et chacun des 13 volumes en tient particulièrement compte. Tous comportent une partie finale intitulée «L’atelier de l’historien » grâce à laquelle chaque lecteur devient acteur de cette Histoire de France.
 Cette Histoire de France joue à tous les jeux d’échelle possibles : les rois, mais aussi les artisans et les paysans ; l’échelle du royaume, mais aussi celle du village ; la politique, mais aussi l’économique, le culturel, le religieux, jusqu’aux choses les plus banales du quotidien.

La France, d’avant à aujourd’hui
Pour cette nouvelle édition, les ouvrages ont été revus et corrigés avec une mise à jour des bibliographies. Trois premiers volumes^sont déjà parus depuis le mois de septembre : 

La France avant la France (481 – 888) de Charles Mériaux et Geneviève Bührer-Thierry

Féodalités (888 – 1180) de Florian Mazel

Les Grandes Guerres (1914 – 1945) de Nicolas Beaupré
Pour la suite, sans date encore communiquée, on retrouvera :
 

Le Temps de la guerre de Cent Ans, 1328-1453 – Boris Bove (dir. Jean-Louis Biget)

Les Renaissances, 1453-1559 – Philippe Hamon (dir. Joël Cornette)

Les Guerres de religion, 1559-1629 – Nicolas Le Roux (dir. Joël Cornette)

Les Rois absolus, 1629-1715 – Hervé Drévillon (dir. Joël Cornette)

La France des Lumières, 1715-1789 – Pierre-Yves Beaurepaire (dir. Joël Cornette)

Révolution, Consulat, Empire, 1789-1815 – Michel Biard, Philippe Bourdin, Silvia Marzagalli (dir. Joël Cornette)

La Révolution inachevée, 1815-1870 – Sylvie Aprile (dir. Henry Rousso)

La République imaginée, 1870-1914 – Vincent Duclert (dir. Henry Rousso)

Les Grandes Guerres, 1914-1945 – Nicolas Beaupré (dir. Henry Rousso)

La France du temps présent, 1945 – à nos jours – Michelle Zancarini-Fournel, Christian Delacroix

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Geneviève Bührer-Thierry, Charles Mériaux

481-888. La France avant la France

Édition publiée sous la direction de Jean-Louis Biget

Nouvelle édition

Collection Folio histoire (n° 287) , Série Histoire de France

Parution : 26-09-2019. 

770 pages

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L’histoire a longtemps juxtaposé des images simples pour définir les quatre siècles écoulés de 481 à 888 : aux Mérovingiens sanguinaires et incapables – à l’exception de Clovis – succédaient des Carolingiens glorieux, conquérants et propagateurs actifs de la foi chrétienne. Les recherches récentes, fondées sur une réévaluation des sources écrites et sur les progrès de l’archéologie, ont libéré cette période du carcan des idées reçues. 
Si les premiers Carolingiens rassemblent sous leur sceptre presque toute l’Europe occidentale, cette construction brillante se révèle fragile. La puissance effective ne vaut que sur une échelle territoriale étroite et le pouvoir central est obligé de collaborer avec les aristocraties locales. Quand apparaît le nom de «Francie», il recouvre une mosaïque de communautés régionales très diverses. 
Rejetant les anachronismes et les outrances, les auteurs restituent une société étrangère à la nôtre par ses hiérarchies, ses caractères anthropologiques et ses institutions. Cette histoire renouvelée possède un attrait majeur : au-delà des représentations traditionnelles, elle s’efforce d’atteindre le réel.

 

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Florian Mazel

888-1180. Féodalités

Édition publiée sous la direction de Jean-Louis Biget

Collection Folio histoire (n° 289) , Série Histoire de France

Parution : 26-09-2019

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La dynastie capétienne ne se confond pas avec «la naissance de la France». Sans doute le royaume de Francie occidentale puis de France devient-il une entité politique qui ne se partage plus, mais le souverain continue de se nommer roi «des Francs». Si la monarchie construit et élargit méthodiquement son domaine, le sentiment d’une unité française n’existe pas encore. Soucieux d’échapper à toute téléologie dynastique ou nationale, ce livre accorde une grande attention aux singularités régionales. 
Les siècles de la féodalité, longtemps décrits comme des siècles de fer, correspondent en réalité au moment du «décollage» européen. Les acquis des recherches historiques récentes, y compris archéologiques, conduisent à réexaminer le regroupement des populations et la «naissance du village», l’instauration de la seigneurie châtelaine, le rôle des réformes monastiques ou l’épanouissement de l’art roman et gothique. Florian Mazel remet ici en question la thèse d’une «mutation féodale» rapide et brutale autour de l’an mil au profit d’une appréciation plus nuancée des évolutions.

 

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Nicolas Beaupré

1914-1945. Les Grandes Guerres

Édition publiée sous la direction d’Henry Rousso

Collection Folio histoire (n° 288) , Série Histoire de France

Parution : 26-09-2019

1382 pages + 12 pages hors-texte

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Le grand basculement de l’été 1914, les horreurs des tranchées et le «front de l’arrière» font comprendre le processus qui conduit à un conflit inédit par son ampleur et sa brutalité : une guerre totale. En 1918, la France émerge, victorieuse mais «malade de la guerre» : profondément affectées, jusque dans leurs structures, l’économie et la démographie ne peuvent être «réparées» aussi rapidement qu’un pont ou une route. La démobilisation culturelle et le retour à la mobilisation politique se déroulent dans une atmosphère de tensions et de modernisation artistique. Alors que la France abandonne, en partie à regret, une politique de puissance en Europe, elle l’exprime avec force sur le terrain colonial. Avant que tout ne retombe dans des crises multiples pour aboutir à la catastrophe de mai-juin 1940 et, avec elle, à la mise à mort des principes républicains. 
Pour restituer ce «passé qui ne passe pas», Nicolas Beaupré a su trouver la bonne distance entre passion et parti pris pour rendre intelligibles les enjeux d’une des périodes les plus dramatiques et controversées de l’histoire de France.

 

CAROLINE MULLER (1987-...), DIRECTION SPIRITUELLE, EGLISE CATHOLIQUE, HISTOIRE DE L'EGLISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, Non classé, UNE HISTOIRE INTIME DES CATHOLIQUES AU XIXè SIECLE

Une histoire intime des catholiques au XIXè siècle

 

Au plus près des âmes et des corps

Une histoire intime des catholiques au XIXe siècle

Caroline Muller

Paris, PUF, 2019. 364 pages.

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Au XIXe siècle, nombre d’hommes et de femmes – de femmes principalement – confient le récit de leur vie personnelle, de leurs pensées et de leurs tourments les plus intimes à un directeur de conscience. Cet homme d’Église, avec qui l’on évoque ce dont on ne peut parler ailleurs, est tout à la fois un guide moral et le premier confident : si sa charge initiale est de veiller à la bonne tenue des âmes, son écoute devient souvent pour les individus dirigés une occasion de parler d’eux-mêmes et de s’observer, d’ouvrir une « chambre à soi ». Les femmes y content les pesanteurs de la vie conjugale et domestique, les hommes leur difficulté à remplir leurs devoirs : se marier, entretenir une famille.
Caroline Muller a mené l’enquête sur ces hommes et ces femmes, mais aussi sur les directeurs de conscience qui les accompagnent, à une époque où la vertu thérapeutique de la parole n’est pas encore une fin en soi. Préoccupations morales et spirituelles, inquiétudes existentielles, désirs de liberté se lisent dans ces lettres, largement retranscrites ici, et qui portent bien souvent la mention « à brûler ».
 

 

Sommaire

Prologue.
Qu’est-ce que la direction de conscience ?
Un observatoire des secrets : une histoire des pratiques de soi, de l’intime et du genre.
« Il est interdit de penser par lettres », et pourtant …
Note d’intention.

Introduction
À la recherche d’un « douanier vigilant » pour son âme : le retour de la direction de conscience.
De Boileau à Michelet, la direction de conscience en débat
Trouver le bon directeur.
Penser par lettres. Les règles de la correspondance
S’écrire, chaque semaine ou chaque mois
« Mon enfant, quel long silence, n’est-ce pas ? » L’espace-temps de la correspondance.
Des secrets délivrés par le papier

Chapitre 1. — Dans l’armée silencieuse des femmes catholiques, sur le front de la reconquête des âmes
Les « pétrisseuses d’âmes » d’une nouvelle humanité : il y a des femmes dans l’armée catholique
À la tête des armées féminines, le directeur de conscience
Le foyer, espace de la mission. Convertir les enfants et les maris
Adélaïde Mignon (1854‑1874) : trouver la «vocation du milieu »
Adélaïde et son directeur. Une affaire de famille(s)
Une religieuse dans la famille ? Vie publique et « vie cachée »
La « vocation du milieu » : de la religieuse à l’apôtre dans la famille

Chapitre 2. — « Le bon Dieu est à la mode »
Le grand monde de la direction de conscience
« Jamais un prêtre ne mangea plus en ville que moi »
Se distinguer : la direction de conscience entre intime et affichage de soi
Marie Rakowska : « Dieu seul change les cœurs ! »
Des attachements spirituels et des intérêts matériels
Une dirigée désobéissant
Une autorité spirituelle affaiblie ?

Chapitre 3. — Aimer, obéir, contester
L’horizon du mariage. Qu’est-ce qu’une union réussie ?
Aimer l’autre après Dieu et avant soi
Qu’est-ce qu’un bon mariage ? 
« Quand on connaît un peu la vie et les secrets des familles… »
Les arrangements du mariage     155
Prendre un parti. Le directeur de conscience et les secrets des familles
Influencer les choix… « en supposant toutefois que le bon Dieu consente »
« Le rêve que j’ai formé pour vous » …Pourquoi des directeurs marieurs ?
Les cœurs, les corps, les âmes. Le directeur arbitre des conflits conjugaux
Du devoir conjugal aux violences sexuelles Disputes et violences.
De qui le directeur est-il l’allié ? 
Conciliations et conciliabules
L’obéissance à tout prix ? La théorie et la pratique
Arthémine de Menthon : « J’ai passé ma vie à désirer, craindre, regretter »
Scènes de la vie conjugale
La direction sans en avoir l’air : Arthémine directrice de conscience
« Comment supporter que tout rayonne de son foyer et que je ne sois plus rien ? » Arthémine en son foyer

Chapitre 4. — Libertés de papier
Un monde à soi. Expériences spirituelles féminines
Communier, se confesser
Combattre le « féminin » en soi : lutter contre la sensibilité
Des femmes qui doutent
Écrire pour repousser l’horizon
Une armée de plumes dans la bataille de l’imprimé
Autrice, collaboratrice, autre ?
Madame d’Adhémar et l’abbé Frémont, du confessionnal au salon 
« Vos fleurs sur mes lèvres »
L’écriture comme exploration de l’expérience
Une association intellectuelle
« Vous avez voulu du bruit et de la discussion, vous voilà exaucé » 
Organiser le passage à la postérité
« Je compte sur vous, comptez aussi sur moi, car nous ne comptons l’un et l’autre que sur Dieu et n’agissons l’un et l’autre que pour Dieu »
Un monde à soi (2). Écrire, guérir, penser
Écrire, c’est penser
Madame de Lestrange et le père Janvier : « Je me réfugie près de vous » (1908‑1914)
Écrire pour contester : scènes de la vie domestique
En quête d’un allié
Un directeur en fuite
Quand écrire, c’est guérir

Chapitre 5. — « Qu’il fasse ce qu’un homme doit faire »
Des pères et des maris 
Le prêtre, un père spirituel
Des maris et des pères de famille 
Lucien Laveur : prêtre envers et contre tous
Le catholicisme au masculin
La religion, « affaire de bonnes femmes » 
Compter (sur) les hommes
Confession et communion des hommes
Compter les hommes
En pratiques : un catholicisme de morale
Antoine M. : la foi, l’amour et le devoir
Devenir un homme
Des devoirs irréconciliables : le mariage et le déclassement
Un enfant spirituel devenu chef de famille

Conclusions

Annexes
Glossaire
Documents consultés
Tableau de synthèse des principales correspondances consultées
Bibliographie indicative
Index des noms de personnes
 

 

 

FREDRIC GROS (1965-...), LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, MARCHER, UNE PHILOSOPHIE, PHILOSOPHE FRANÇAIS, PHILOSOPHIE

Marcher, une philosophie de Frédéric Gros

Marcher, une philosophie

Frédéric Gros

Paris, Flammarion, 2011. 312 pages.

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Résumé :

« La marche, on n’a rien trouvé de mieux pour aller plus lentement. Pour marcher, il faut d’abord deux jambes. Le reste est vain. Aller plus vite ? Alors ne marchez pas, faites autre chose : roulez, glissez, volez. Ne marchez pas. Car marchant, il n’y a qu’une performance qui compte : l’intensité du ciel, l’éclat des paysages. Marcher n’est pas un sport. »
Si mettre un pied devant l’autre est un jeu d’enfant, la marche est bien plus que la répétition machinale d’un geste anodin : une expérience de la liberté, un apprentissage de la lenteur, un goût de la solitude et de la rêverie, une infusion du corps dans l’espace…
Frédéric Gros explore ici, en une série de méditations philosophiques et en compagnie d’illustres penseurs en semelles (Nietzsche et Rimbaud, Rousseau et Thoreau, Nerval et Hölderlin…) mille et une façons de marcher – flânerie, errance ou pèlerinage -, comme autant d’exercices spirituels.

L’auteur

Frédéric Gros est professeur de pensée polique à Sciences Po Paris. Il est l’auteur de plusieurs essais dont Désobéir (2017), et de deux romans Possédés (2016) et Le Guérisseur des Lumières (2019). Il est aussi l’éditeur de Michel Foucaul dans la Pléiade.

 

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« Marcher, une philosophie », de Frédéric Gros : crève pas, marche !

De ce livre, en fin de compte, on pourrait dire que le propos est ténu, les constats simples, les remarques presque toujours évidentes. Mais l’écriture est souveraine – limpide, exacte, les termes tous sentis.

Beaucoup, l’été venant, mettront bientôt un pied devant l’autre. Acharnés à faire vite, pour certains. Bêtement. Pour la plupart, heureusement, ce sera avec lenteur, mesure et endurance, en avançant pas à pas, solitaire en soi-même, au coeur du paysage soudain retrouvé, une fois largués les artifices, les semblants, les urgences connectées où l’on crève. Cette lenteur de la marche, où l’on oublie l’inutile pour l’essentiel, et l’actualité de l’heure pour la présence du monde, indique une philosophie.

C’est ce que fait voir Frédéric Gros, dans un admirable petit livre qui ravira même les incurables sédentaires, ceux que Nietzsche appelait « culs-de-plomb ». Car personne, après tout, n’est obligé de pratiquer la randonnée pédestre pour prendre plaisir et intérêt à cette prose intelligente et claire – rare, somme toute. Philosophie, ici, ne signifie ni pédanterie ni jargon. Frédéric Gros réinvente, à l’antique, une méditation qui accompagne le mouvement du corps et en creuse les sensations.

« En marchant, écrit-il, on échappe à l’idée même d’identité, à la tentation d’être quelqu’un, d’avoir un nom et une histoire. » On songe à Michel Foucault, que Frédéric Gros a étudié, édité et commenté, disant : « J’écris pour n’être personne. » Ecrire, marcher, serait-ce la même chose ? La parenté existe : nombreux sont les écrivains-penseurs-marcheurs. On en croise certains au fil des pages, depuis Nietzsche arpentant l’Engadine ou les collines niçoises jusqu’à Gandhi nomadisant en Inde avec la marche pour action, sans oublier ces promeneurs célestes que furent Rimbaud, Rousseau ou Thoreau. Contrairement à Kant, hygiéniste et métronome, ils convainquent que sur terre l’homme habite en marcheur. En parcourant le monde à pied, ne fût-ce que quelques heures ou quelques jours, on le voit tout différemment. Et l’on se voit soi-même autre.

Car la marche insiste sur les articulations, en particulier celle du corps et de l’âme. Elle métamorphose le temps, impose fatigue à la pensée, se fait subversion ou vacuité. En pérégrinant, on se perd et se retrouve, comme en tout exercice spirituel. On cesse de s’affairer, on crée parfois. Nietzsche avait les sentiers pour atelier, d’autres y élaborent des psaumes. « Marcher fait venir naturellement aux lèvres une poésie répétitive, spontanée, des mots simples comme le bruit des pas sur le chemin. »

On évitera donc de croire que la marche est un sport. Pas même un loisir, encore moins un divertissement. Au contraire, si l’on en croit Frédéric Gros, ce serait plutôt une ascèse, au vieux sens grec – exercice, entraînement -, qui nous ramène à l’essentiel, c’est-à-dire à ce presque rien que nous sommes, présent-absent dans le monde, ne faisant qu’y glisser. Avec des mots de tous les jours, et sans en avoir l’air, façon Montaigne, ce philosophe donne là une vraie leçon.

De ce livre, en fin de compte, on pourrait dire que le propos est ténu, les constats simples, les remarques presque toujours évidentes. Mais l’écriture est souveraine – limpide, exacte, les termes tous sentis. D’où ce ton juste, qui fait de ce petit volume une très bonne surprise. Du coup… on marche !

 

https://www.lemonde.fr/livres/article/2009/06/18/marcher-une-philosophie-de-frederic-gros_1208227_3260.html

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Extraits du livre

« L’assurance nous est donnée parce qu’on sait qu’on dispose du nécessaire pour faire face : faire face aux intempéries, aux sentiers multiples, à l’absence de source, à la fraîcheur des nuits. On sent alors qu’on peut compter sur son matériel, son expérience, ses capacités d’anticipation. C’est l’assurance de l’homme technique, qui maîtrise les situations. Avisé, responsable.
– Marcher, sans même le nécessaire, c’est s’abandonner aux éléments. Désormais, plus rien ne compte, plus de calculs, plus d’assurance en soi. Mais une confiance pleine, entière dans la générosité du monde. Les pierres, le ciel, la terre, les arbres : tout devient pour nous auxiliaire, don, secours inépuisable. En s’y abandonnant, on gagne une confiance inconnue, qui comble le coeur, parce qu’elle fait dépendre absolument d’un Autre et nous ôte jusqu’au souci de notre conservation. L’élémentaire, c’est ce à quoi on s’abandonne, et qui nous est donné absolument. Mais pour en éprouver la consistance, il faut prendre le risque, le risque de dépasser le nécessaire ». (pp. 254-55)

« Il fallait finir en marchant. La nécessité de terminer sur ses jambes comprend plusieurs leçons. C’est d’abord le rappel de la pauvreté christique. Humilité : celui qui marche est pauvre d’entre les pauvres. Le pauvre, pour toute richesse, a son seul corps. Le marcheur est fils de la terre. Chaque pas est un aveu de gravité, chaque pas témoigne de l’attachement et martèle la terre comme un tombeau définitif, promis. Mais c’est aussi que la marche est pénible, elle exige un effort répété. On n’approche bien un lieu sacré qu’en ayant été purifié par la souffrance et marcher exige un effort indéfiniment réitéré ». (p. 158)

« Compostelle est la dernière destination majeure. On raconte de saint Jacques – un des trois préférés du Christ, premier des apôtres martyrs, décapité sur ordre du roi Hérode – qu’il aurait été transporté par ses disciples sur une embarcation, finalement échouée sur les plages de Galice. Là, on aurait soigneusement porté en terre le lourd tombeau de marbre, bientôt oublié… Jusqu’à ce fameux jour où un ermite nommé Pélage aperçoit en songe des anges lui découvrant l’emplacement exact du tombeau, tandis qu’au même moment, toutes les nuits, le ciel indique une direction par un filet d’étoiles. On construira sur la sépulture redécouverte un sanctuaire, puis une église, enfin une cathédrale. Et la visite du saint deviendra un des plus fameux pèlerinages, prenant bientôt sa place aux côtés de Rome et de Jérusalem ». (pp. 159-160)

« Les grands chemins pour les chrétiens sont d’abord ceux de Rome ou de Jérusalem. Jérusalem, dès le IIIe siècle, c’est pour les chrétiens le pèlerinage absolu en tant qu’ accomplissement de la présence : fouler le sol même sur lequel il avait marché, refaire le chemin du calvaire, être pris dans le même paysage, approcher le bois de la Croix, se tenir auprès de la grotte où il parlait à ses disciples.[…]
Rome offre bientôt une destination plus sûre. Deux apôtres majeurs y reposent (Pierre et Paul). Rome est immédiatement sacrale : nombril et cœur  de l’Eglise catholique instituée ». (pp.158-159)

« Certains décident de consacrer à l’écriture le même temps qu’ils ont donné à la lecture. Thoreau, rappelle Emerson, s’était donné comme principe de ne s’accorder de temps d’écriture qu’autant qu’il aurait marché. Pour éviter les pièges de la culture et des bibliothèques. Car, autrement, ce qu’on écrit est rempli de l’écriture des autres. (…) » (p.132)

« Les livres ne sont pas ce qui nous apprendrait à vivre (c’est le triste programme des donneurs de leçons), mais ce qui nous donne envie de vivre, de vivre -autrement-: retrouver en nous la possibilité de la vie, son principe. La vie ne tient pas entre deux livres (gestes monotones, quotidiens, nécessaires, entre deux lectures), mais le livre fait espérer une existence différente. (…) ».  (p. 132)

« Il est vain de s’asseoir pour écrire quand on ne s’est jamais levé pour vivre » (Thoreau-Journal) (p.133)

FRANCE, HISTOIRE DE FRANCE, LES GRANDES DECISIONS DE L'HISTOIRE DE FRANCE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION

Les grandes décisions qui ont fait l’histoire de France

Les grandes décisions de l’histoire de France

Collectif sous la direction de Patrice Gueniffey et François-Guillaume Lorrain

Paris, Perrin-Le Point, 2018. 410 pages.

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Présentation de l’éditeur

Les vingt choix qui ont fait la France.

Alors que les débats sur l’histoire de France font rage, le présent ouvrage dissèque pour la première fois vingt décisions cardinales qui dessinent la singularité française et racontent sa véritable histoire ; à l’opposé de l’hagiographie béate comme de la repentance mortifère. Sous la direction d’un grand historien (Patrice Gueniffey) et d’un maître-enquêteur du passé (François-Guillaume Lorrain) ; les meilleures plumes du Point et de Perrin racontent avec maestria vingt moments-charnières qui ont bouleversé le présent et dont les conséquences se font toujours sentir.

 

En voici le sommaire.

Le couronnement de Charlemagne (800) – Georges Minois
L’arrestation des Templiers (1307) – Sylvain Gouguenheim
Jeanne d’Arc et le sacre de Charles VII (1429) – Philippe Contamine
La Saint-Barthélémy (1572) – Bernard Cottret
La prise du pouvoir de Louis XIV (1661) – Simone Bertière
Le tournant de l' » absolutisme  » (1682-1685) – Jean-François Solnon
La convocation des états généraux (1788) – Jean-Christian Petitfils
Les états généraux deviennent  » Assemblée nationale  » (1789) – Jean-Pierre Poussou
Le procès et l’exécution de Louis XVI (1793) – Loris Chavanette
Le Consulat à Vie (1802) – Patrice Gueniffey
La conquête de l’Algérie (1830-1834) – Laurent Theis
La fracture sociale (1848) – Arnaud Teyssier
La déclaration de guerre à la Prusse (1870) – Thierry Lentz
La sanctuarisation de la République (1884) – Pierre Cornut-Gentille
La séparation de l’Église et de l’État (1905) – François-Guillaume Lorrain
L’entrée dans la Première Guerre mondiale (1914) – Renaud Meltz
L’appel du 18 juin 1940 – François Malye
Le sacre républicain (1962) – Saïd Mahrane
Le tournant de la rigueur (1982-1983) – Clément Lacombe
Le roman de l’euro – Romain Guibert

 

Il survole l’Histoire nationale en vingt récits bien enlevés, parfaitement documentés et écrits par des historiens de renom.

Chaque récit traite un événement majeur de notre Histoire et en détaille le contenu mais aussi et surtout ses causes, ses conséquences et son écho dans nos mémoires.  Le gabarit de quinze à vingt pages oblige l’auteur à s’en tenir à l’essentiel et en rend la lecture aisée. C’est clair, limpide, souvent haletant, toujours surprenant et enrichissant. Les enseignants du secondaire comme les étudiants et les amateurs en feront leur miel.

Conçu sous la direction de l’historien Patrice Gueniffey et du journaliste François-Guillaume Lorrain, responsable de la rubrique Histoire au Point, l’ouvrage traite l’Histoire comme une source d’enseignement sur le fonctionnement des sociétés et les ressorts des hommes. Il tente de comprendre et nous faire comprendre comment a vécu la France, au gré des passions humaines et des contraintes de tous ordres. « À l’heure où le fatalisme gagne les rangs, nourri de l’impuissance des États nationaux dépossédés de leur marge de manœuvre par des institutions supranationales ou des entités économiques tentaculaires, il est salutaire aussi de revisiter notre histoire à la mesure de l’exercice du pouvoir et de l’engagement, » écrit Patrice Gueniffey.

Nous nous retrouvons dans cette approche qui est aussi celle d’Herodote.net. Aucun événement n’a d’intérêt en soi. Au mieux, il peut être apprécié pour son aspect sensationnel ou romanesque comme l’arrestation des Templiers par Philippe le Bel. Mais derrière cet aspect, l’événement prend sens comme le montre Sylvain Gouguenheim car il permet au roi de s’affirmer à la tête de son royaume comme de la chrétienté. L’important, du point de vue de l’historien et de l’amateur, est ce que révèle l’événement sur la société qui l’a produit et sur les hommes qui l’ont inscrit dans leur mémoire.

Georges Minois se saisit ainsi du couronnement de Charlemagne à Rome (Noël 800). Il est inhabituel de placer cet événement au commencement de l’Histoire de France. Le roi des Francs Charlemagne n’avait lui-même nulle envie de se faire couronner empereur. Il y a été poussé par le pape et son conseiller Alcuin qui voulaient donner un protecteur à l’Église romaine.

Lui-même se voulait avant tout roi des Francs et c’est en cette qualité que les chroniqueurs royaux de Saint-Denis le rattacheront au Moyen Âge à la lignée des rois de France. Par contre, les Allemands ne voudront jamais voir en lui que le fondateur du Reich germanique. Il est vrai qu’il parlait tudesque et résidait à Aachen (Aix-la-Chapelle).

Mille ans exactement après le sacre, un autre sacre, celui de Napoléon Ier, fera référence à l’illustre ancêtre. Plus près de nous enfin, nouvel avatar : Charlemagne est érigé en précurseur de l’Europe et l’on crée un prix Charlemagne pour honorer chaque année une personnalité qui a fait avancer l’union du continent.

Certaines « décisions » historiques ont des conséquences autrement plus dramatiques et imprévisibles. C’est le cas avec le massacre de la Saint-Barthélemy (24 août 1572) qui garde encore une part de mystère. On est fondé à penser qu’au début, le monarque Charles IX, sa mère Catherine de Médicis ou encore les Guise voulaient se débarrasser des chefs protestants opportunément conviés à Paris pour le mariage de leur champion Henri de Navarre (futur Henri IV). Mais une fois la tuerie entamée dans la cour du Louvre, le peuple parisien, très remonté contre les protestants, allait se faire justice lui-même en massacrant aussi les protestants de la ville.

L’indécision et parfois la malchance peuvent faire échouer les meilleures résolutions. C’est ce que montre bien Jean-Christian Petitfils dans son récit des trois années qui ont précédé la Révolution et conduit à la convocation des états généraux à Versailles, le 5 mai 1789.

Il raconte comment Louis XVI, sincèrement désireux de réformer son pays, a soutenu la réforme de Calonne et son Assemblée des notables, réunie le 22 février 1787 pour valider un impôt universel. Mais les privilégiés se sont rebellés et ont réussi le coup de maître de rallier à leur cause les classes populaires qui avaient pourtant tout intérêt à la réforme.

En détruisant le crédit de la monarchie, les privilégiés et les nobles ont par aveuglement préparé la Révolution. Celle-ci était déjà quasiment terminée quand elle a commencé ! « Les plus grands coups portés à l’antique Constitution de l’État le furent par des gentilshommes.  Les patriciens commencèrent la Révolution, les plébéiens l’achevèrent », note Chateaubriand dans Mémoires d’outre-tombe.

Quand il s’est agi de juger et exécuter le roi Louis XVI, les députés étaient par contre parfaitement conscients de l’enjeu. La décapitation de la plus ancienne monarchie européenne diviserait comme jamais la France et le reste du continent. Elle creuserait « un fossé infranchissable entre l’ancien monde et le nouveau », écrit Loris Chavanette.

On ne peut pas dire que l’entourage de Charles X ait fait preuve de la même lucidité quand il s’est agi d’attaquer Alger en 1830 : « Qu’y a-t-il au fond de cette expédition ? De mauvais ministres qui croient échapper à leur sort avec du bruit et de la fumée, » a-t-on pu en dire. Laurent Thies témoigne de l’inconscience de ces hommes qui entreprirent une grande conquête sans savoir ce qu’ils en feraient le jour d’après.

Ainsi va l’histoire, tissée de décisions conscientes, sages ou folles, voire d’indécision.

Bien sûr, les historiens, pas moins que les autres hommes, ont des opinions et des préjugés qui peuvent à leur insu influencer leur vision des choses. Rassurons-nous, ils n’en laissent rien voir ici.  Les grandes décisions de l’histoire de France est dépourvu de parti-pris idéologique et les auteurs se montrent exclusivement mus par le désir de donner de la cohérence à l’enchaînement des faits (on est ici aux antipodes de L’Histoire mondiale de la France, dont le coordonnateur Patrice Boucheron annonçait en ouverture le dessein idéologique).

À ceux qui en doutaient, à commencer par nous-mêmes, Les grandes décisions de l’histoire de France démontre que la science historique française conserve de beaux atours, à une sage distance des modes, des préjugés et de l’air du temps.

S’il y avait un reproche à faire à cet ouvrage, c’est de s’être limité à vingt décisions, si judicieuses soient-elles, du sacre de Charlemagne à la décision de faire l’euro. Nous aurions bien aimé que soient aussi traitées la désignation d’Hugues Capet par ses pairs comme roi de Francie occidentale ; également la non-décision de sacrer Louis VIII du vivant de son père Philippe Auguste, preuve que l’État capétien était assez solide au début du XIIIe siècle pour se dispenser de cette formalité ; la promulgation de l’ordonnance de Villers-Cotterêts par François Ier en 1539, qui témoigne de la constitution d’un État national et centralisé.

 

 

https://www.herodote.net/articles/article.php?ID=1751

 

 

Biographie de l’auteur

 

Patrice Gueniffey est considéré par beaucoup comme le meilleur historien français actuel. Après son  » Bonaparte  » en 2013,  » Napoléon et De Gaulle. Deux héros français » a reçu trois prix historiques (Montaigne, Prix de la Revue de Deux Mondes, Prix du Nouveau cercle de l’Union) avant d’être désigné  » Livre d’histoire de l’année  » par Lire et de figurer dans le  » Palmarès des 25 livres de 2017  » du Point.

François-Guillaume Lorrain , écrivain, historien et journaliste a notamment publié  » L’année des volcans  » (2014) et  » Ces lieux qui ont fait la France  » (2015)