L'EVANGILE INTERIEUR, LITTERATURE CHRETIENNE, LIVRES - RECENSION, LIVRES DE SPIRITUALITE, MAURIE ZUNDEL (1877-1975), MEDITATIONS, SPIRITUALITE

L’Evangile intérieur de Maurice Zundel

L’Evangile intérieur

Maurice Zundel

Editions Saint-Augustin, 2007. 151 pages

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Résumé :

« L’humanité n’a Jamais éprouvé plus tragiquement le besoin de Dieu. Elle ne semble repousser le plus souvent que pour avoir mis sous son nom des choses incompatibles avec l’idée que toute âme droite est appelée à s’en faire… Dieu n’est pas une invention, c’est une découverte. » Maurice Zundel situe le message chrétien dans la perspective intérieure qui fait saisir son rapport avec la vie spirituelle. L’Évangile intérieur relate les entretiens du Père Zundel diffusés sur Radio-Luxembourg en 1935. Le fruit de ces méditations lumineuses et prophétiques reçut un accueil unanime qui ne s’est jamais démenti.

Extrait

À la recherche de l’âme

Vous vous rappelez cette inscription que les pèlerins de la Grèce antique lisaient à Delphes sur le fron­ton du temple d’Apollon :
ΓΝΩΘΙ ΣΑΥΤΟΝ
«Connais-toi toi-même.»

Elle signifiait : connais-toi mortel, et non point dieu.
Les Sages y virent une invitation à philosopher. Ils pensaient avec raison que la vie intérieure de l’homme est le premier sanctuaire de la divinité, et ils inscrivaient dans leur âme les mots qu’ils avaient lus sur la pierre :

ΓΝΩΘΙ ΣΑΥΤΟΝ
«Connais-toi toi-même.»

C’est là que commence la découverte de la vie, et rien n’est plus passionnant que cette recherche : savez-vous qui vous êtes et quel est votre vrai nom ?
Quand vous vous poserez sérieusement cette question, vous sentirez soudain tout ce qu’elle soulève de mystère.
Une mère ne peut oublier l’instant où, pour la première fois, son petit enfant a dit : Maman. Une voix enfin répondait à la sienne. Après tant de sourires, où silencieusement déjà s’épanchait la lumière de l’esprit, cet appel soudain jaillissait comme l’explosion de l’âme : le dedans venait au jour. Elle ne cessera plus d’écouter cette révélation. Elle voudra connaître ce cœur  qu’elle s’applique à former. Elle n’aura pourtant jamais fini de le découvrir : son secret est à lui, et peut-être un jour sera-t-elle atrocement meurtrie d’y demeurer étrangère : jusqu’à ce qu’elle comprenne qu’on ne rencontre une âme qu’en baissant les yeux.
Nous ne savons pas qui nous sommes, et chaque jour, nous voyons surgir en nous des régions inexplorées, des terres inconnues, des continents en dérive, des cités qui s’élèvent ou s’écroulent : tout un univers en perpétuelle gestation.
Et le mystère de notre vie : nos espoirs et nos rêves, nos douleurs et nos faiblesses, notre grandeur et notre misère, tout cela chacun de nos semblables, à sa manière, le vit.
Voici notre ami le plus cher ; nous lui serrons la main pour lui donner le bonjour. À peine réalisons-nous le contact matériel qui s’établit entre nous par ce geste : sa main n’est dans la nôtre que le symbole et le gage de son amitié. Notre intention se porte au-delà, c’est son cœur  que nous cherchons. Non point évidemment ce muscle de chair qui bat dans sa poitrine, mais ce cœur spirituel avec lequel il nous aime : ce cœur , qu’on ne peut situer nulle part, et que les mains ne saisiront jamais, ce cœur  qui est l’être même en sa source : toute sa vie intérieure et tout le mystère de sa personne.
Combien de tragédies d’amour s’exaspèrent dans cette impuissance à saisir ce dedans qu’on ne peut atteindre qu’en renonçant à le posséder, car il est infini comme le rêve d’une pensée libre.
Personne ne pourra jamais forcer notre estime, contraindre notre jugement ou violer notre cœur .

 

Maurice Zundel (1897-1975).

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Maurice Zundel est un prêtre et théologien catholique suisse.

Ordonné prêtre pour le diocèse de Lausanne-Genève en 1919, il passe quelques années à Rome pour y obtenir un doctorat en théologie. Il s’initie aux recherches de la science, de la littérature et des arts. En 1920 sa rencontre avec le philosophe Pascal Goofy le bouleversera.

Il mène ensuite une vie itinérante de conférencier qui le conduit de Suisse en France, en Israël, en Égypte et au Liban. C’est à Paris, en 1926, qu’il fait la connaissance de l’abbé Jean-Baptiste Montini qui deviendra le pape Paul VI. Une profonde amitié liera les deux hommes tout au long de leur vie. Paul VI invite Maurice Zundel à prêcher la retraite au Vatican en 1972.

Publiée sous le titre de « Quel homme et quel Dieu? » (1986), cette retraite est la synthèse de sa recherche personnelle.
Écrivain, poète, mystique et conférencier, Maurice Zundel a publié une trentaine de livres.

site : http://www.mauricezundel.com/fr/
Source : Wikipedia

LIVRES - RECENSION, ADRIENNE VON SPEYR, LIVRES, SOUFFRANCE, MAL (problème du), DIEU, LA SOUFFRANCE, LE MAL, DIEU SANS IDEE DU MAL, LA SOUFFRANCE DE DIEU, FRANÇOIS VARILLON (1905-1978), JEAN-MICHEL GARRIGUES (1944-....)

Dieu, la souffrance, le mal

Dieu et le mystère de la souffrance du mal

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Dieu sans idée du mal 

Jean-Michel Garrigues

Paris, Desclée, 1998. 192 pages

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Si Dieu existe, pourquoi le mal ? Une réponse classique à cette question consiste à situer l’origine du mal moral, sous forme de permission, dans les idées divines. C’est pourtant dans une direction très différente que nous entraîne Jean-Miguel Garrigues. Le dominicain dit avoir été un jour ébloui par ce qu’a écrit saint Thomas dans la Somme théologique : « Dieu n’a pas idée du mal. » Dieu est absolument innocent car Il est infiniment étranger au mal. Il ne peut prévoir le mal, ni même le « voir » car Il n’a rien de commun avec lui. Le théologien entraîne alors le lecteur dans sa « contemplation du mystère de l’innocence de Dieu ». Il le fait en s’appuyant sur l’icône de la Trinité de Roublev et sur la fresque du Christ aux outrages de Fra Angelico où Jésus, les yeux bandés, ne peut voir le mal. Sans jargon, mais sans rien céder sur l’exigence, Jean-Michel Garrigues conduit le lecteur à découvrir « l’accomplissement du dessein bienveillant (de Dieu) à travers les contradictions du mal ».

 

Présentation de l’éditeur

Sommaire
Le Mystère : l’innocente bienveillance du dessein créateur du Père
La toute-puissance du Père
L’humanité de Dieu
L’innocence du Père dans notre adoption
La croissance glorieuse de la liberté filiale
La folle bienveillance du Dieu agneau
La vulnérabilité du Dieu agneau
L’économie du mystère : l’accomplissement du dessein bienveillant à travers les contradictions du mal
Le fils, agneau immolé dès l’origine du monde
Gethsémani : la suprême contradiction du mal
La mystérieuse ambivalence de la coupe
Dans la cellule de la miséricorde
L’Intelligence du Mystère : savoir haïr l’absurde et adorer le mystère
Dieu sans idée du mal
Comment Dieu connaît-il le mal dont il n’a pas idée ?

 

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La Souffrance de Dieu 

François Varillon

Paris, Bayard/Le Centurion, 1975. 115 pages.

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Quatrième de couverture

Un Dieu impassible qui surplombe du haut de sa gloire le mal et le malheur du monde ! Cette image continue de vivre dans les profondeurs de l’inconscient. Mais, si rien n’affecte jamais son éternelle sérénité, Dieu ne peut être qu’indifférent et insensible au drame des humains. Doit-on vraiment oublier la souffrance des hommes pour chanter l’éclat de Dieu trois fois saint ? La souffrance demeure. Aujourd’hui des théologiens s’interrogent sur la présence en Dieu même d’un mystère de souffrance. Ne souffrirait-il pas lui-même de tout le mal qui ravage la terre, comme osait l’écrire Jacques Maritain ? Il a fallu le courage intellectuel et l’audace croyante du père Varillon pour l’exprimer clairement, avec une fervente et patiente attention au mystère de Dieu vivant et à celui de notre condition. Pour parler de Dieu, de sa miséricorde autant que de sa puissance, de sa sensibilité autant que de sa perfection, pour dire la joie sans oublier le mal et la détresse, il faut méditer ces pages. Elles sont pleines du tourment de Dieu et de l’homme. Depuis la parution de ce très beau livre, beaucoup s’accordent à dire avec le père Jacques Guillet :  » Personnellement je ne puis penser à Dieu autrement que sous ces traits.  » Parce que ces traits consonnent le plus avec le témoignage même de la Bible.

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Job

Adrienne von Speyer ; Préface de Hans von Bathasar

Fribourg, Editions Johannes, 2014. 208 pages.

 

Présentation de l’éditeur

Dans ce commentaire du livre de Job, Adrienne von Speyr suit chapitre après chapitre les méandres du grand débat sur la souffrance dans lequel Job, ses amis, puis Dieu lui-même prennent la parole. Elle propose une analyse synthétique des différentes interventions qui se succèdent, et montre que la souffrance de Job, sa « nuit », ne peut pas encore recevoir son sens ultime : celui-ci ne sera donné que par la nuit du Christ à la croix, que Job annonce et préfigure, mais dont il est séparé par ce saut irréductible qu’est le passage de l’Ancienne à la Nouvelle Alliance. Dans ces pages, l’auteur propose aussi un fin discernement des différentes attitudes spirituelles face au mystère de la souffrance. C’est là un trait proprement ignatien, comme aussi l’insistance sur la majesté de Dieu toujours plus grand, devant laquelle Job, émerveillé, finit par s’incliner. En préface de l’ouvrage, Hans Urs von Balthasar conclut : « Cette analyse compte parmi les meilleures uvres de son auteur. »

Née dans une famille protestante de Suisse romande, Adrienne von Speyr (La Chaux-de-Fonds 1902 – Bäle 1967) connaît très jeune une vie spirituelle intense, à la recherche de Dieu toujours plus grand. Elle fait des études de médecine, se marie, élève deux enfants et exerce sa profession à Bâle. A la suite d’une rencontre décisive avec Hans Urs von Balthasar, elle entre dans l’Eglise catholique en 1940. C’est le début d’une mission commune qui a pour fruit la fondation d’un institut séculier et la publication d’une œuvre  théologique et spirituelle qui compte plus de soixante volumes.

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ANNE FRANK (1929-1945), GUERRE MONDIALE 1939-1945, JOURNAL D'ANNE FRANK, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, SHOAH, TEMOIGNAGE

Le Journal d’Anne Frank

Journal d’Anne Frank 

Anne Frank ; sous le direction de Otto H. Frank, Philippe Noble

Paris, Le livre de Poche, Edition nouvelle, 1977. 415 pages.

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Description

C’est d’abord pour elle seule qu’Anne Franck entreprend l’écriture de son journal le 12 juin 1942. Mais au printemps 1944, le gouvernement néerlandais décide de rassembler, dès la fin de la guerre, tout écrit relatant les souffrances du peuple occupé. Du haut de ses treize ans, Anne Franck s’adresse alors à la postérité. Au fil d’un récit alerte et chaleureux, elle décrit à sa « chère Kitty » imaginaire sa pénible vie clandestine. Car Anne et les siens vivent cachés dans « l’annexe » des bureaux paternels. L’occasion pour la jeune fille d’observer et de consigner dans son précieux cahier les comportements de chacun, d’analyser avec une maturité étonnante les tensions psychologiques dont vibre le quotidien. Elle y confie aussi sa peur, ses rêves et ses ambitions, ainsi que ses premières amours et ses réflexions sur la religion.

Ce Journal demeure l’un des témoignages les plus émouvants sur la Seconde Guerre mondiale. La mort d’Anne Franck en déportation nous laisse au coeur une plaie vive : le souvenir, rendu plus présent et plus insupportable encore, par cette lecture, du génocide des Juifs. –Laure Anciel

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Présentation de l’éditeur

Anne Frank est née le 12 juin 1929 à Francfort. Sa famille a émigréaux Pays-Bas en 1933. À Amsterdam, elle connaît une enfance heureuse jusqu’en 1942, malgré la guerre. Le 6 juillet 1942, les Frank s’installent clandestinement dans «l’Annexe» de l’immeuble du 263, Prinsengracht. Le 4 août 1944, ils sont arrêtés sur dénonciation. Déportée à Auschwitz, puis à Bergen-Belsen, Anne meurt du typhus en février ou mars 1945, peu après sa sœur Margot. La jeune fille a tenu son journal du 12 juin 1942 au 1er août 1944, et son témoignage, connu dans le monde entier, reste l’un des plus émouvants sur la vie quotidienne d’une famille juive sous le joug nazi. Cette édition comporte des pages inédites.

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ALBERT CAMUS (1913-1960), ECRIVAIN FRANÇAIS, LA PESTE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, PESTE

La Peste d’Albert Camus : la genèse d’une oeuvre

Histoire d’un livre : La Peste, d’Albert Camus

 

La Peste d’Albert Camus

« Je relis La Peste, lentement – pour la troisième fois. C’est un très grand livre, et qui grandira. Je me réjouis du succès qu’il obtient – mais le vrai succès sera dans la durée, et par l’enseignement par la beauté », écrit Louis Guilloux en  juillet 1947 à son ami Albert Camus à propos du roman sorti en librairie le 10 juin.

 

Retour sur la genèse de La Peste.

Édition originale de La Peste, 1947.

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Louis Guilloux, rencontré chez Gallimard au cours de l’été 1945, et Jean Grenier, ancien professeur de philosophie d’Albert Camus à Alger, furent les témoins de l’écriture du roman, commencé au cours de l’été 1942 et achevé en décembre 1946. Le 22 septembre 1942, Albert Camus écrit à Jean Grenier qu’il travaille « à une sorte de roman sur la peste », et poursuit quelques jours après : « Ce que j’écris sur la peste n’est pas documentaire, bien entendu, mais je me suis fait une documentation assez sérieuse, historique et médicale, parce qu’on y trouve des “prétextes”. » De fait, le roman est en gestation depuis plusieurs années. Camus – dont les premières notes sur le sujet ont été prises fin 1938 –, s’est abondamment documenté sur les grandes pestes de l’histoire dans le courant du mois d’octobre 1940. Son projet se précise dans ses Carnets en avril 1941, où figurent la mention « Peste ou aventure (roman) », suivi  d’un développement portant le titre La Peste libératrice. À André Malraux, qui a pressenti en Camus, jeune auteur encore inconnu en France, un « écrivain important » et s’emploie à faire publier chez Gallimard un premier roman intitulé L’Étranger, il écrit le 13 mars 1942 d’Oran, où il réside depuis janvier 1941 : « Dès que j’irai mieux je continuerai mon travail : un roman sur la peste. Dit comme cela, c’est bizarre. Mais ce serait très long de vous expliquer pourquoi ce sujet me paraît si  « naturel ». » Et, tandis que L’Étranger, bientôt suivi d’un essai, Le Mythe de Sisyphe, sont publiés à l’enseigne de la NRF,  Camus commence le travail d’écriture proprement dit au Panelier dans le Vivarais, où il s’est installé en août 1942 pour soigner une rechute de tuberculose.

Le débarquement allié en Afrique du Nord en novembre 1942 suivi de l’entrée des Allemands en zone Sud l’empêche de rejoindre son épouse rentrée en Algérie en octobre. « 11 novembre. Comme des rats ! » s’exclame-t-il dans ses Carnets, avant de noter quelques pages plus loin, fin 1942 ou début 1943 : « Je veux exprimer au moyen de la peste l’étouffement dont nous avons tous souffert et l’atmosphère de menace et d’exil dans laquelle nous avons vécu. Je veux du même coup étendre cette interprétation à la notion d’existence en général. La peste donnera l’image de ceux qui dans cette guerre ont eu la part de la réflexion, du silence – et celle de la souffrance morale. » Le roman aborde ainsi les thèmes de l’exil, de la séparation et de la solitude. Il avait déjà envisagé, en août 1942, de donner pour titre au roman, situé à Oran qu’il n’aimait pas,  « Les Séparés », puis, en septembre, de ne pas « mettre “La Peste” dans le titre. Mais quelque chose comme “Les Prisonniers”. » Le roman, « première tentation de mise en forme d’une passion collective » (Carnets, 1946), est aussi la représentation de la lutte contre le nazisme et la guerre. C’est bien ainsi que l’entend Francis Ponge dans une lettre adressée à Camus en août 1943. Faisant référence à conférence de Québec, où Américains et Anglais débattaient de la question stratégique du « second front », il encourage Camus à poursuivre dans ce sens : « Je crois qu’il y aura des chapitres à ajouter à La Peste, ou un nouveau livre à écrire sur de nouvelles formes de cette maladie pestilentielle…. »

Les lecteurs ne s’y sont pas trompés à la parution du roman. À Roland Bathes, Camus écrivait en février 1955 que « La Peste […] a cependant comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme. La preuve en est que cet ennemi qui n’est pas nommé, tout le monde l’a reconnu, et dans tous les pays d’Europe. […] La Peste, dans un sens, est plus qu’une chronique de la résistance. Mais assurément, elle n’est pas moins. »

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Spécimen d’impression pour La Peste, 8 février 1947.

Une première version  de La Peste est achevée en janvier 1943. Peu satisfait, Camus entreprend aussitôt une seconde version, tout en menant en parallèle d’autres projets d’écriture. Grippé, il écrit à Francis Ponge en août 1943 : « Il y a un mois que je n’ai pas écrit une ligne. Caligula et Le MalentenduLa Peste et mon étude sur d’Aubigné, tout cela dort et je traine dans l’inertie. » Le 15 janvier 1944, toujours à Ponge, il  annonce travailler « à mon chapitre sur la révolte que je donnerai à Grenier. Il vient sans venir. Ensuite, La Peste. J’attends ce moment avec impatience. Je crois que cette fois je tiens le bon bout ». Puis, fin mars : « Je suis revenu à La Peste. C’est-à-dire que le soir, tard, après des journées écrasantes, je regarde le manuscrit et je rêve à autre chose. Mais il en sortira peut-être quelque chose. » Entre temps, l’écrivain est devenu éditorialiste à Combat après qu’il eut pris contact avec les équipes du journal clandestin lors de son installation à Paris en octobre 1943, puis assure les fonctions de rédacteur en chef à la Libération. En octobre 1945, il prend la direction de la collection « Espoir » aux Éditions Gallimard, au comité de lecture desquelles il est entré grâce à Michel Gallimard avec lequel il s’est lié d’amitié. C’est au domicile de la mère de ce dernier, en Vendée, qu’il achève péniblement son roman en août 1946, de retour d’un séjour aux États-Unis : « Je suis revenu d’Amérique avec l’unique désir de me mettre au travail, écrit-il à un Louis Guilloux inquiet le 12 septembre. J’ai quitté Paris pour la Loire et j’ai travaillé comme un forçat pendant un mois. Au bout du compte, j’ai fini La Peste. Mais j’ai l’idée que ce livre est totalement manqué, que j’ai péché par ambition et cet échec m’est très pénible. Je garde ça dans mon tiroir, comme quelque chose d’un peu dégoûtant. » Il fait également part de ses doutes à Francis Ponge le 23  : « La Peste est finie. Mais je n’ai pas envie de publier ni cela, ni autre chose. » Et encore à Jean Grenier, le 21 décembre : « Les choses ne vont d’ailleurs pas très bien pour moi, depuis mon retour d’Amérique. J’ai eu toutes les peines du monde à finir mon livre sur la Peste. Il est terminé maintenant mais je suis plein de doutes à son (et à mon) égard. »

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Édition de La Peste reliée d’après la maquette de Mario Prassinos, 1947.

Il se décide cependant à confier le manuscrit à son éditeur qui fait paraître le livre le 10 juin 1947, achevé d’imprimer du 24 mai 1947 et tiré à 22 000 exemplaires, après que Camus eu apporté les ultimes corrections sur épreuves. La Peste, bien accueilli par la critique malgré quelques réserves de Gaëtan Picon, Georges Bataille et Étiemble, récompensé par le Prix des critiques le 14 juin 1947, est aussitôt un succès de librairie, le premier d’Albert Camus. De juin à novembre, le roman a fait l’objet de cinq réimpressions, atteignant un tirage de 119 000 exemplaires. Cela n’est pas fait pour convaincre son auteur qui se dit « déconcerté », et ajoute à l’attention de Louis Guilloux le 27 juin : « Il y a des applaudissements qui ne font pas plaisir. Du reste, je crois que je connais bien les défauts du livre. »  Ce dernier rassure bientôt Camus sur la qualité du roman : « Je relis La Peste, lentement – pour la troisième fois. C’est un très grand livre, et qui grandira. Je me réjouis du succès qu’il obtient – mais le vrai succès sera dans la durée, et par l’enseignement par la beauté. Je sais bien qu’on a toujours l’air un peu ballot quand on emploie ces grands mots, mais tant pis. Ce livre restera comme une des grandes œuvres de ce temps, j’en suis sûr. Le relisant, je suis de plus en plus frappé d’une chose : la pudeur. Je crois cette vertu essentielle en grand art. » Jean Grenier renchérit le 14 septembre 1947 : « Je pense souvent, à propos du “problème du mal”, à La Peste où vous avez su incarner et cerner ce qu’il y a de plus angoissant et de plus difficile à saisir, où vos personnages ont une justesse de ton et d’attitudes que je ne trouve nulle part ailleurs. Je l’ai relu – c’est une réussite extraordinaire, et mieux que cela, c’est un livre qui ne cesse pas d’avoir des résonances. » Malraux sera plus sévère, avouant en 1975 « avoir trouvé La Peste ennuyeux ». L’audience du roman traverse les frontières, et, dès le 27 juin 1947, Dionys Mascolo, en charge du service des cessions chez Gallimard, informe Camus que « La Peste marche à l’étranger à la même vitesse qu’en France. » La maison d’édition en fait un argument de vente, qui annonce dans le Bulletin de la NRF de décembre 1947 que La Peste « va être traduite en danois, finlandais, norvégien, suédois, slovaque, tchèque et en langue anglaise, tant en Grande-Bretagne qu’aux USA » puis, en novembre 1949, une traduction en japonais. Près de soixante-dix ans après sa parution, La Peste qui avec Les Justes (1950) et L’Homme révolté (1951) forme le triptyque de la Révolte, est, après Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry et L’Étranger, le troisième titre le plus vendu des Éditions Gallimard.

INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES

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Albert Camus, La Peste, Gallimard, 1947. Repris en « Folio » en 1972

Albert Camus, Œuvres complètes, II, Gallimard, 2006 (« Bibliothèque de la Pléiade »). Voir notamment
la notice que Marie-Thérèse Blondeau consacre à La Peste.

Albert Camus. Œuvres, Gallimard, 2013 (« Quarto »)

Albert Camus, Carnets, I et Carnets, II, Gallimard, 1962 et 1964. Repris en « Folio » en 2013

Robert Champigny, Sur un héros païen, Gallimard, 1959 (« Les Essais »)

Jacqueline Lévi-Valensi, Albert Camus ou la naissance d’un romancier, Gallimard, 2006 (« Les Cahiers de la NRF »)

Frédéric Musso, Albert Camus ou la fatalité des natures, Gallimard, 2006 (« NRF Essais »)

LA NAISSANCE DU VACCIN, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, MALADIE, MALADIES, VACCINATION, YVES-MARIE BERCE

La naissance du vaccin par Yves-Marie Bercé

La naissance du vaccin : Entre utopie et rejets 

Yves-Marie Bercé

Paris, Lexio, 2020. 335 pages.

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Présentation de l’éditeur

 

De Paris à Naples, Madrid, Vienne, contre l’ignorance et la superstition, la fantastique histoire de l’essor de la vaccination et de la médecine préventive au XVIIIe siècle.

Contre l’ignorance et la superstition, la fantastique histoire de la vaccination.
À l’époque moderne, la variole fait des ravages en Europe. Mais voilà qu’à la fin du xviiie siècle, quelques médecins affirment que ces temps de mort sont révolus, grâce à une formidable découverte : la vaccination. S’ensuit une véritable lutte contre l’ignorance, la pauvreté, les superstitions. On y voit l’enthousiasme des médecins, leur foi dans la science, mais aussi leur volonté de vaincre les résistances, d’où qu’elles viennent : gouvernement, prêtres, sages-femmes, nourrices ou mères de famille.
Prenant pour cadre l’Italie des XVIIIè et XIXè siècles, le récit de Jean-Yves Bercé est à la fois l’histoire d’une conquête des temps modernes et un passionnant récit de voyage. Une histoire magistrale de la médecine préventive.

 

Biographie de l’auteur

Membre de l’Institut, Yves-Marie Bercé est connu pour ses travaux sur l’époque moderne.

ANNE PHILIBERT, DES PRETRES ET DES SCANDALES DANS L'EGLISE DE FRNCE DU CONCILE DE TRENTE A VATICAN II, EGLISE CATHOLIQUE, HISTOIRE DE L'EGLISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, PRETRE, PRETRES

Des prêtres et des scandales dans l’Eglise de France : du Concile de Trente à Vatican II

Des prêtres et des scandales : dans l’Eglise de France du Concile de Trente au lendemain de Vatican II

Anne Philibert

Paris, Le Cerf, 2019. 461 pages.

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Présentation de l’éditeur

Qu’en a-t-il été des crimes et délits des curés en France au XIXe et au XXe siècle ? À l’heure où l’Église est dans la tourmente de la pédophilie, un regard historique salutaire.

Au milieu d’une actualité saturée par des scandales qui ont ébranlés l’Église, voici la grande étude historique qui fait enfin le point sur la question. Qu’en a-t-il été des crimes et des délits des membres du clergé, particulièrement en France au XIXe et au XXe siècle ? Comment la hiérarchie a-t-elle traité ces transgressions du point de vue de la doctrine, de la morale, de la justice ? Et quel impact ont-elles eu dans l’opinion ? Enfin, en quoi l’évidence du mal heurte-t-elle le sens du sacré en son tréfonds ?
Cette plongée sans concession dans les archives secrètes et inédites de la face noire du sacerdoce se veut d’abord une contribution salutaire à l’appel à la consécration qu’il implique.
Un livre courageux.

 Biographie de l’auteur

Ancienne élève de l’École normale supérieure et de l’ENA, Anne Philibert est docteur en histoire. Elle est l’auteur de Henri Lacordaire aux Éditions du Cerf

  

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L’Église face au scandale dans l’histoire

 Les scandales d’aujourd’hui sont-ils les mêmes que ceux d’hier ? L’historienne Anne Philibert retrace la manière dont le catholicisme a regardé le scandale à travers les époques, entre le XVIe et le XXe siècle.

 Si l’Église catholique fait aujourd’hui face à un grand scandale autour des prêtres pédophiles, cette institution a, par le passé, connu de nombreuses périodes « scandaleuses »… Et a su les dépasser. « On pourrait faire une liste de différents prêtres qui, au long des siècles, ont été perçus comme scandaleux pour leur époque, mais cette “litanie” de faits divers ne me semble pas permettre de comprendre le rapport de l’Eglise à la notion de “scandale” », explique l’historienne Anne Philibert. Dans son ouvrage Des prêtres et des scandales, la biographe du père Henri Dominique Lacordaire a préféré tenter d’analyser « le propos de l’Église sur elle-même, sa perception de sa mission, la relation que ses ministres doivent avoir avec les gens et sa définition même du scandale ».

 Scandale : une parole ou acte répréhensible qui sont pour le prochain une occasion de péché ou de dommage spirituel.
– dictionnaire Larousse

 Si le dictionnaire Larousse explique que le scandale est un « effet fâcheux, [une] indignation produit dans l’opinion publique par un fait, un acte estimé contraire à la morale, aux usages », une « grave affaire malhonnête, honteuse qui a un grand retentissement dans le public », une « querelle bruyante », un « fait qui heurte la conscience, le bon sens, la morale, suscite l’émotion, la révolte », il finit par en rappeler le caractère religieux : le scandale est aussi « une parole ou acte répréhensible qui sont pour le prochain une occasion de péché ou de dommage spirituel ». Car, rappelle Anne Philibert, dans la communauté chrétienne primitive, « scandaliser, c’est “entraîner quelqu’un au péché”. Le sens de choc, de provocation au péché, d’occasion de péché s’est imposé petit à petit. Est scandale ce qui provoque l’indignation, la révolte, parce que le scandale est cause de préjudice moral ou spirituel ». Elle précise alors qu’une distinction née entre deux formes de scandale : « Le scandale actif, qui consiste à provoquer le scandale, et le scandale passif, qui consiste à en être victime. (…) Dans la tradition de l’Église catholique, le scandale est grave à cause de son lien avec le péché. Ce lien n’est pas toujours direct : c’est une occasion. Cela veut dire qu’il y a des gens qui, à cause de l’occasion que crée le scandale, trébucheront et d’autres qui ne trébucheront pas. Cette manière de voir explique que, dans la tradition catholique, le scandale est d’autant plus grave qu’il touche plus de témoins. »

 Étudiant la période entre le concile de Trente et les lendemains du Vatican II, Anne Philibert observe que la nature du scandale change en fonction des périodes, mais surtout selon le point de vue de celui qui le dénonce. « Le grand souci du concile de Trente, convoqué en 1542, c’est la dignité du prêtre. Au XVIe siècle, les prêtres incultes, paillard, ivrognes représentent le plus grand scandale aux yeux des évêques. La formation est alors très inégale et non obligatoire, il n’existe pas encore de séminaire, raconte-t-elle. Chez les fidèles par contre, sur toutes les époques étudiées, ce sont les prêtres gloutons ou égoïstes qui choquent : la charité de l’Église étant le seul secours pour beaucoup d’entre eux, les prêtres avares sont scandaleux, même au sens spirituel, et les théologiens du XVIIIe et XIXe siècle disent même d’eux qu’ils sont “des prêtres athées”. » Bien sûr, il y a des tentations permanentes toute époque confondue : « les femmes, le vin, faire bombance », souligne l’historienne, mais « le scandale causé par des prêtres est d’abord constitué par des actes qui sont perçus comme des manquement aux vertus ». Avec des évolutions : « Les paysans bourguignons ne s’émouvait qu’un prêtre concubin élève ses enfants au presbytère au XVIe siècle. Au fil des décennies, cela a choqué de plus en plus et un double contrôle s’est instauré : le prêtre devient de plus en plus surveillé par ses ouailles, mais celui-ci devient aussi plus attentif à la moralité et aux moeurs des paroissiens. »

 Le scandale causé par des prêtres est d’abord constitué par des manquement aux vertus.
– Anne Philibert, historienne

 La France est ensuite un terreau particulier pour les « scandales intellectuels », selon Anne Philibert : « À côté des histoires relatives à la conduite des prêtres, il apparaît que les scandales causés par les questions politiques au sens large ont tenu une place importante dans l’Église de France. Le Français a un amour des idées. Les scandales liés aux idées religieuses ou politico-religieuses ont eu beaucoup d’écho : le jansénisme, puis la Révolution française jusqu’à l’adhésion à la République qui n’allait pas de soi. » Ainsi certains de ceux qui questionnent l’exégèse à une époque se sont retrouvés à l’index… pour finir réhabilités par la suite. Car l’historienne note qu’un même fait scandaleux peut évoluer et perdre son caractère sulfureux au cours du temps. « Il y a une historicité du scandale au sein même de l’Histoire de l’Église, comme le montre le rapport au peuple juif dans la liturgie catholique », explique Anne Philibert. Il fut une époque où il était scandaleux de s’agenouiller le Vendredi saint lors de la prière pour « les juifs perfides »… et quelques décennies plus tard, il est devenu scandaleux de réciter cette même prière.

 Et les abus sexuels sur mineurs ? Anne Philibert insiste d’abord sur la difficulté à enquêter sur le sujet : « Des archivistes diocésains m’ont confié qu’au début du siècle, les dossiers des prêtres condamnés ou accusés publiquement de pédophilie étaient souvent mis à part, qu’ils étaient plus sujets à des pertes ou des destructions. Je me suis aussi heurtée par endroit à la méfiance des évêchés, nécessaires pour avoir accès aux premières sources d’une historienne, les archives. » Prenant acte d’un document du Saint-Office posant dès 1922 des règles à l’encontre des prêtres agressant des enfants, Anne Philibert se penche donc sur une trentaine d’exemples de prêtres accusés ou condamnés dans les années 1920-1930. « Ce qui est certain, c’est que le problème existait déjà à l’époque, souligne-t-elle. Ensuite, les recommandations de Rome étaient : sanctions et secret. Mais en regardant les données que l’on a, on a l’impression que les sanctions – contrairement au secret – n’ont pas été appliquées avec la sévérité nécessaire par les évêques : sur les cas étudiés, presque tous les prêtres présents à l’audience et condamnés ont été mutés et ont souvent continué à avoir un ministère actif. »

 Je ne connais pas de plus grand scandale que l’impunité d’un prêtre scandaleux.
– Mgr d’Orléans de la Motte, évêque d’Amiens sous Louis XV

 Si la logique du secret reprend cette vision catholique du scandale public – considéré « plus grave que le scandale secret, en vie spirituelle par ce spectacle affligeant », « ce cadre mental peut expliquer la pratique répandue consistant à étouffer autant que possible le scandale », note Anne Philibert. L’historienne, refusant les généralités, n’oublie pas de préciser de notables exceptions à cette « culture du silence » dans l’Église au long des siècles, « comme Mgr d’Orléans de la Motte, évêque d’Amiens sous Louis XV, qui déclarait : “Je ne connais pas de plus grand scandale que l’impunité d’un prêtre scandaleux.” »vertu de l’idée que chacun des témoins est susceptible d’être affecté dans sa vie spirituelle »

 

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BOCCACE (1313-1375), ECRIVAIN ITALIEN, GIOVANNI BOCCACCIO (1313-1375), LE DECAMERON, LITTERATURE ITALIENNE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION

Le Décaméron dans l’oeuvre de Boccace

Le Décaméron et l’oeuvre de Boccace

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Le Décaméron (Il Decameron ou Decameron) est un recueil de cent nouvelles écrites en italien par Boccace entre 1349 et 1353.

Cette œuvre est célèbre pour ses récits de galanterie amoureuse, qui vont de l’érotique au tragique. Le Décaméron, surnommé par Boccace Prince Gallehault, en hommage au poète Dante Alighieri, est rédigé en italien et non en latin, donnant ainsi naissance à la prose italienne, et qui marqua le genre, dont l’édition la plus ancienne est celle de Venise, en 1471.

 

Titre

Le mot Décaméron vient du grec ancien δέκα / déka (« dix »), et ἡμέρα / hêméra (« jour ») ; littéralement, c’est donc le « livre des dix journées ».

 

Proême

Le Décaméron s’ouvre par un bref proême (proemio), préambule dans lequel l’auteur parle en son nom propre. On y apprend que, mystérieusement guéri d’un amour obsédant, il a décidé de consacrer un peu de son temps aux plaisirs d’un lectorat principalement féminin.

 Première journée

La première journée est précédée d’une description de la peste et du récit de la rencontre fortuite des narrateurs des nouvelles.

 La peste

La première journée commence par une longue introduction dans laquelle Boccace décrit de manière saisissante les ravages effroyables de la peste noire qui a atteint Florence en 1348 et l’impact de l’épidémie sur toute la vie sociale de la cité.

« Combien de vaillants hommes, que de belles dames, combien de gracieux jouvenceaux, que non seulement n’importe qui, mais Galien, Hippocrate ou Esculape auraient jugés en parfaite santé, dînèrent le matin avec leurs parents, compagnons et amis, et le soir venu soupèrent en l’autre monde avec leurs trépassés. »

— Boccace, Le Décaméron, Première journée.

 

La formation de la « brigade »

Alors que Florence est décimée, un mardi matin, sept jeunes femmes (amies, parentes ou voisines) de la haute société florentine se trouvent par hasard réunies en l’église Sainte Marie Nouvelle presque déserte. Alors que l’office religieux s’achève, les paroissiennes se mettent à bavarder. Boccace indique qu’il pourrait donner leurs noms exacts, mais afin de dissimuler leur identité par prudence, il a choisi de leur attribuer des noms d’emprunt. Il y a là :

Pampinée (Pampinea), 28 ans, la plus âgée du groupe ;

Flammette (Fiametta);

Philomène (Filomena);

Émilie (Emilia);

Laurette (Lauretta);

Néiphile (Neifile);

Élissa (Elissa), 18 ans, la plus jeune.

Évoquant la situation sanitaire, Pampinée lance l’idée de se retirer hors de la ville pour protéger à la fois leur santé et leur réputation. Alors que toutes approuvent l’idée, Philomène, « qui était fort sensée », précise Boccace, fait valoir le danger à laisser leur société sans homme pour les régir. Et la jeune Élissa d’appuyer :

« Assurément, les hommes sont les chefs des femmes, et s’ils n’y mettent bon ordre par eux-mêmes nos entreprises ont peu de chances de connaître une fin louable ; mais comment voulez-vous que nous trouvions ces hommes ? Chacune de nous sait bien que la majeure partie des siens sont morts, et que ceux qui sont encore en vie, regroupés çà et là, sans que nous sachions où, en plusieurs compagnies, s’en vont fuyant ce que nous cherchons nous aussi à fuir ; prendre des étrangers ne serait pas convenable. De ce fait, si nous avons souci de notre salut, il nous convient de nous arranger et de prendre nos dispositions pour ne pas voir, alors que nous partons pour notre agrément et notre repos, l’ennui s’ensuivre ou la discorde. »

— Boccace, Le Décaméron, Première journée.

Sur ces entrefaites entrent dans l’église trois jeunes gens élégants « dont le cadet n’avait pas moins de 25 ans » :

Pamphile (Panfilo);

Philostrate (Filostrato);

Dionée (Dioneo);

Les jeunes femmes mettent les garçons au courant de leur projet. Le premier instant de surprise passé, ceux-ci acceptent de les accompagner (d’autant plus volontiers que l’un d’entre eux aimait Néiphile, précise Boccace).

Pampinée est désignée « reine » de la journée et organise le départ. Les domestiques des uns et des autres sont mis à contribution pour assurer l’intendance (cuisine, valets de chambre, etc.)

Le lendemain, mercredi, quittant Florence au point du jour, la brigade se réfugie dans une campagne idyllique à deux milles7 à peine. Boccace dépeint le lieu comme un paradis terrestre : « Ce lieu était situé sur une montagnette, de tous côtés à l’écart de nos routes […] en haut de la colline s’élevait un palais […] il y avait de petits prés alentour, des jardins merveilleux, des puits aux eaux très fraîches8. » La Nature est omniprésente dans le récit et occupe une place centrale pour les personnages ; il est fait mention d’« oiseaux chanteurs, épars sur les vertes ramures », d’« herbes mouillées de rosée », d’une « vaste plaine sur la rosée des herbes », ainsi que d’une « guirlande de laurier » dans « le délectable jardin. »

Chaque jour nouveau débute par un lever de soleil poétique et coloré : « L’aurore déjà de vermeille qu’elle était, à l’apparition du soleil, devenait orangée » ou encore « tout l’orient blanchissait » (introductions à la Troisième journée et à la Cinquième journée). On voit en cette nature un univers protecteur où chacun peut trouver le repos de l’âme. Cet univers paisible forme un contraste prononcé avec l’atmosphère infectieuse de la ville contaminée par les épidémies.

La précision des descriptions qui en sont faites dans certains passages rapproche le Décaméron du traité médical : « la propriété de la maladie en question fut de se transformer en taches noires ou livides qui apparaissaient sur les bras, sur les cuisses » ; « presque tous […] dans les trois jours suivant l’apparition des signes mentionnés […] trépassaient » (Introduction à la Première journée).

La confrontation de ces deux aspects opposés que sont l’insouciance de quelques jeunes gens dans un jardin en fleurs et une population décimée par la peste noire, est un exemple de la figure de style dénommée antithèse. C’est, par ailleurs, l’une des tournures majeures du Décaméron.

Waterhouse, John William, 1849-1917; The Decameron

Règles du jeu

Pour se divertir, les personnages instaurent une règle selon laquelle chacun devra raconter quotidiennement une histoire illustrant le thème choisi par le roi ou la reine de la journée. Le premier et le neuvième jour, pour varier, ont un thème libre. Ainsi, dix jeunes gens, narrant chacun une nouvelle pendant dix jours, produisent un total de cent nouvelles. Le titre de l’œuvre indique d’ailleurs cette prééminence du nombre 10 puisque déca signifie 10. Ils se réunissent tous les jours sauf le vendredi et le samedi pour raconter tour à tour une histoire sur le thème choisi la veille.

 

Organisation des journées

En réalité, l’œuvre comprend au total 101 nouvelles. En effet dans l’Introduction à la quatrième journée, Boccace immisce une autre histoire à forte teneur moralisante dans son plaidoyer (il déjoue ici les attaques faites à son ouvrage). Il se refuse cependant à considérer cette petite nouvelle comme étant la 101e du Décaméron. De plus, contrairement à l’opinion courante, le séjour des jeunes gens à la campagne dure en réalité plus de dix jours puisqu’ils consacrent une partie de leur temps à d’autres plaisirs oisifs (banquets, danse, musique, etc.).

Boccace obéit à un cadre structurel précis. Chaque journée est introduite par un court paragraphe qui situe l’action et précise l’identité du roi ou de la reine. Généralement, le roi choisit un thème qui sera développé dans les récits des protagonistes. En outre, chaque journée est introduite par un court résumé qui donne le plan de son déroulement, juste avant la narration des nouvelles proprement dites.

Premier jour : reine — Pampinée : « Où l’on parle de ce qui sera le plus agréable à chacun. »

Deuxième jour : reine — Philomène : « Où l’on parle de ceux qui, tourmentés par le sort, finissent au-delà de toute espérance par se tirer d’affaire. »

Troisième jour : reine — Neifile : « Où l’on parle de ceux qui, par leur ingéniosité, ont obtenu ce qu’ils voulaient, ou ont retrouvé ce qu’ils avaient perdu. »

Quatrième jour : roi — Philostrate : « Où l’on parle de ceux qui eurent des amours se terminant par une fin tragique. »

Cinquième jour : reine — Flamette : « Où l’on parle des fins heureuses terminant des amours tragiques. »

Sixième jour : reine — Elissa : « Où l’on parle de ceux qui évitent dommage, danger ou honte par l’usage d’une prompte réplique. »

Septième jour : roi — Dionée : « Où l’on parle des tours que les femmes, poussées par amour ou pour leur salut, ont joué à leurs maris, conscients ou non. »

Huitième jour : reine — Laurette : « Où l’on parle des tours que les femmes jouent aux hommes et vice versa, ou que les hommes se jouent entre eux. »

Neuvième jour : reine — Émilie : « Où chacun parle de ce qui lui est le plus agréable. »

Dixième jour : roi — Pamphile : « Où l’on parle de tous ceux qui agirent en amour ou autre circonstance avec libéralité ou magnificence. »

 

Thèmes de l’œuvre

Chaque histoire met en scène des personnages tirés de la réalité contemporaine (marchands, notaires, banquiers, artisans, gens du peuple, paysans installés à la ville etc. mais on rencontre aussi des rois, des chevaliers, des personnages de l’histoire) au moyen de registres variés (comique, pathétique, tragique, héroïque, grotesque, picaresque…). Boccace se concentre donc sur l’être humain, son comportement et ses capacités qui lui permettent de s’adapter aux aléas de la vie et d’en abattre les obstacles. La plupart des personnages font peu de cas des valeurs morales de l’Église, leur préférant le bon sens et l’initiative personnelle pour se sortir des situations difficiles. Ce tableau est aussi le reflet de la nouvelle société bourgeoise de l’époque, dont les valeurs pratiques l’emportent sur l’ordre ancien, chevaleresque et aristocratique. Le comportement des dix conteurs, empreint d’élégance et de courtoisie fondée sur la dignité, le bon goût et le respect, est aussi l’occasion pour Boccace de tracer une esquisse d’un idéal de vie.

Les nouvelles traitent principalement du thème de l’amour aussi bien courtois que vulgaire. La plupart du temps, Boccace en profite pour prendre la défense des femmes. Il montre que leur meilleure arme est la parole, qu’elles savent exploiter correctement. Ici, la question de leur place est cruciale. En effet, la plupart des nouvelles mettent en scène le monde féminin. Cependant, Boccace peut faire preuve d’une vision dépréciative à leur égard ; certaines nouvelles sont de véritables critiques de leur attitude. Par exemple, la septième nouvelle de la huitième journée raconte la vengeance d’un écolier sur une veuve qui lui a joué un mauvais tour. L’écolier en profite pour faire une longue critique du comportement de certaines dames. On assiste aussi dans ces récits, considérés comme les premières nouvelles de la littérature européenne, à l’émergence d’une nouvelle classe sociale : une bourgeoisie commerçante et éclairée.

Plus précisément chaque journée est dédiée à un thème en particulier annoncé dans l’introduction qui débute le récit :

En examinant les thèmes des dix jours, et surtout en lisant les nouvelles, on peut comprendre qu’y sont représentés d’autres thèmes, autant importants que l’amour, la courtoisie, l’intelligence, la fortune (et leur contraires).

Boccace, dans l’Introduction, dédie son livre aux femmes et aborde un sujet typiquement féminin : l’amour. Il traite différents types de situations amoureuses. Tout d’abord, l’amour purement charnel, voire vulgaire, s’inspirant des fabliaux du Moyen Âge. Dans la quatrième nouvelle de la première journée, un abbé cède au péché de chair avec une jeune fille, juste après avoir condamné un moine qui venait de coucher avec cette même fille : « quelque vieux qu’il fût, soudainement et d’aussi cuisante manière que son jeune moine il ressentit à son tour les aiguillons de la chair ». Dans ce genre d’amour grivois, ce ne sont pas seulement les hommes qui recherchent le désir charnel : « La jeune fille, qui n’était ni de fer ni de diamant, se plia fort aisément aux vouloirs de l’abbé. » Ensuite, nous trouvons l’amour malheureux. Dans la conclusion de la troisième journée, le roi du jour est désigné, ainsi que le sujet sur lequel ils devront raconter des histoires : « Aussi me plaît-il que l’on ne devise pas demain d’une autre matière que de ce qui ressemble le plus à mon sort, à savoir DE CELLES ET DE CEUX DONT LES AMOURS CONNURENT UNE FIN MALHEUREUSE. » La première nouvelle de cette journée en est un exemple flagrant. Apprenant que son amant est mort, une jeune fille se suicide ; avant de se donner la mort, elle dit : « Ô mon cœur bien aimé, je t’ai rendu tous les offices dont je devais m’acquitter envers toi; il ne me reste plus autre chose à faire que m’en aller tenir avec mon âme compagnie à la tienne. » D’autre part, Boccace traite aussi d’histoires d’amour difficiles qui ont tout de même une fin heureuse. La deuxième nouvelle de la cinquième journée raconte l’histoire d’une femme qui croit son amant mort et qui finalement le retrouve vivant : « Quand la jeune fille le vit, il s’en fallut de peu qu’elle ne mourut de joie […] au triste souvenir de ses infortunes passées autant que sous le poids de son bonheur présent, sans pouvoir dire la moindre chose elle se mit tendrement à pleurer. » Puis, nous trouvons l’amour adultérin, notamment dans la cinquième nouvelle de la septième journée : « Déguisé en prêtre, un jaloux confesse sa propre femme ; celle-ci lui fait accroire qu’elle aime un prêtre qui vient la trouver toutes les nuits. Du coup, tandis que le jaloux monte la garde en cachette à sa porte, la dame fait venir son amant par le toit et se donne du bon temps avec lui. » À l’opposé de l’amour trompé, Boccace évoque l’amour courtois. Dans la sixième nouvelle de la dixième journée, un vieux roi épris d’une jeune fille, décide finalement de la marier ainsi que sa sœur à des jeunes hommes. Le roi raisonnable se rend compte de son erreur : « le roi donc se résolut néanmoins à marier les deux jeunes filles […] comme les siennes propres. » Boccace ne fait donc pas dans son œuvre un éloge d’un amour particulier, mais décrit toutes les formes d’amour possibles.

À travers son œuvre, Boccace nous livre également une véritable satire des mœurs du clergé qu’il accuse des plus grands vices. Dès la deuxième nouvelle de la première journée, l’auteur, par le biais de Néiphile, affiche nettement son anticléricalisme lorsqu’il décrit les habitudes douteuses des membres de l’Église. Cette nouvelle raconte ainsi l’histoire d’un marchand juif qui, poussé à se convertir par un ami catholique, part à Rome pour y observer le mode de vie des religieux. Se déclenche alors une longue diatribe contre les membres du clergé qui « le plus déshonnêtement du monde », péchaient par luxure, selon les voies naturelles, ou même sodomitiques, sans aucun frein de remords ou de vergogne ». Mais Boccace ne s’arrête pas là. Par le biais de Dionée, dans la quatrième nouvelle de la première journée, il dénonce les relations sexuelles entre certains membres du clergé et une jeune fille. Un vieil abbé surprend ainsi un jeune moine goûter aux plaisirs de la chair avec « une belle mignonnette » dans sa cellule. Décidé à le punir, il succombe lui aussi à la tentation. Les deux hommes deviennent alors complices « et tout laisse à penser que par la suite ils la firent plus d’une fois revenir. » L’auteur dénonce plus tard dans la sixième nouvelle de cette même journée la perversion, l’avarice et la bêtise des inquisiteurs à travers l’histoire d’Émilie. Dès le début de la nouvelle est soulignée « la malfaisante hypocrisie des religieux » que par la suite l’auteur illustre en désignant la corruption comme étant « un remède très curatif contre les maladies comme l’avarice pestilentielle des clercs ». Ainsi l’auteur ne manque-t-il pas de condamner et de tourner en dérision les membres du clergé. De tels propos, accompagnés d’un aspect licencieux dans certaines nouvelles, ont conduit plus d’un siècle plus tard à la censure de l’œuvre par les Papes Paul IV et Pie IV, mais celle-ci entretemps s’était déjà largement diffusée.

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Réactions

L’œuvre de Boccace semble avoir rapidement déclenché des réactions violentes. En effet, alors qu’elle est encore inachevée, l’auteur essuie des critiques lui reprochant sa « philogynie », ce qui consiste à confondre les femmes avec les Muses. Dans l’introduction à la quatrième journée, Boccace répond ouvertement à cette polémique : « En m’adressant à ceux qui m’assaillent ». Il va ainsi revendiquer ce phénomène de « philogynie » dont il fait preuve. Cette justification de l’auteur se retrouve jusque dans les dernières pages de l’œuvre, dans la « Conclusion de l’auteur » où il soutient sa position.

Postérité

En littérature

La nouvelle est un genre littéraire tout à fait inédit à l’époque de l’auteur. Issu du latin novellus lui-même dérivé de novus (nouveau), le terme même de « nouvelle » fait écho au caractère innovant du genre et renvoie aujourd’hui à une structure complexe dont les récits du Décaméron constituent un modèle. Ces récits puisent leur matière dans diverses sources comme les anecdotes latines et toscanes, les récits occitans et orientaux et les fabliaux. Nous pouvons noter l’influence importante de l’exemplum, genre rhétorique latin où l’orateur cherche à convaincre son auditoire en utilisant un exemple de type historique et véridique. La définition précise du genre de la nouvelle est encore balbutiante à l’époque de Boccace ; on peut cependant en dégager certaines caractéristiques à partir de son œuvre. Il s’agit d’un récit bref avec une relative unicité de point de vue ; l’action est simple et dépourvue de multiples péripéties ; le décor est lui aussi simple et ne fait pas l’objet de descriptions élaborées. Les personnages sont peu nombreux, typés et le plus souvent sans profondeur psychologique. L’utilisation des types participe de la brièveté du genre et permet le développement d’une vérité générale non moralisante à partir de l’intrigue racontée.

Il est à souligner que les premières nouvelles écrites ne sont ni merveilleuses, ni fantastiques, mais réalistes. Néanmoins, les caractéristiques du genre évoluent considérablement au cours des siècles puisque plusieurs auteurs, tant de langue italienne que française, se sont inspirés de cette œuvre de Boccacce. L’Heptaméron de Marguerite de Navarre en est la plus fidèle reprise en littérature française. Christine de Pizan restructure souvent des contes du Décaméron dans La Cité des dames, sans oublier Les Contes de Canterbury de Chaucer (1380) et les Cent nouvelles nouvelles (1461). Moderata Fonte dans Le Mérite des femmes reprend aussi des éléments du Décaméron, mais en les adaptant : les sept femmes sont présentes mais les hommes sont exclus et le lieu de la discussion, un jardin vénitien, s’inspire des lieux de la campagne où se déroule l’action du Décaméron En langue alémanique, le Rollwagenbüchlin, de 1555, est un livre de l’écrivain alsacien Jörg Wickram, qui est basé sur les histoires que peuvent se raconter les passagers d’une diligence pour passer le temps et reprend le principe du Décaméron.

Le Décaméron lance alors une mode européenne dans le domaine littéraire, qui connaîtra son apogée pendant la Renaissance ainsi qu’au xixe siècle. Les Cent Contes drolatiques d’Honoré de Balzac (1832-1837) en sont une réminiscence que l’auteur revendique, et avec laquelle plusieurs universitaires ont fait le rapprochement.

En musique

Le Decameron a été mis en musique par de nombreux musiciens, surtout florentins. Parmi eux, se distinguent Ser Gherardello, mort en 1362 ou 1364, Lorenzo Massii, appelé aussi Massini, mort en 1397, organiste aveugle de San Lorenzo. Ils pratiquent essentiellement la Ballate monodique relevant de l’Ars Nova, issue de la canzone populaire. Vers la fin du xive siècle, cependant, la ballate devient polyphonique, mais le plus souvent à deux voix, avec la traditionnelle chanson amoureuse à la donna du poète, ou, de façon plus réaliste, un récit tel Io son un pellegrin, tout ela relevant de ce qu’on appelle poesia per musica.

Esther Lamandier a enregistré des ballates monodiques extraites du Decameron mis en musique, accompagnée par l’orgue portatif, la harpe, le luth et la vièle. L’enregistrement a été publié chez Astrée et porte le numéro E 57706 AD O45. Il est accompagné d’une introduction explicative signée par Nanie Bridgman.

 

Au cinéma

Il inspirera aussi le cinéma italien avec Pasolini, principalement à travers Le Décaméron (1971).

Boccace 70 s’inspire des nouvelles de Boccace.

Medieval Pie : Territoires vierges (2008) adapte le Décaméron sous la forme d’une comédie romantique.

Contes italiens (Maraviglioso Boccaccio) (2015) des frères Paolo et Vittorio Taviani reprend cinq des nouvelles du livre de Boccace.

The Little Hours (2017) de Jeff Baena qui s’inspire de la troisième journée du Décaméron, avec le personnage de Masetto qui se fait passer pour muet et devient jardinier d’un couvent de nonnes qui finissent toutes par coucher avec lui.

 

En peinture

Sandro Botticelli a illustré le Décaméron par quatre tableaux consacrés à l’Histoire de Nastagio degli Onesti. Trois de ces œuvres sont exposées au Prado à Madrid, la quatrième est au palais Pucci de Florence.

Livres illustrés

De nombreuses éditions illustrées du Décaméron sont parues au xixe siècle :

1889 : Jacques Clément Wagrez, édition de la Libraire Artistique G. Boudet.

 

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Boccace

 

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Œuvres principales

Décaméron

Giovanni Boccaccio (en français Jean Boccace, ou encore Boccacio ou Boccace) (1313 à Certaldo en Toscane – 21 décembre 1375 dans sa ville natale) est un écrivain florentin.

Son œuvre en toscan, notamment son recueil de nouvelles le Décaméron, qui eut un énorme succès, le fait considérer comme l’un des créateurs de la littérature italienne en prose.

 

Biographie

Boccace est le fils illégitime d’un important homme d’affaires, Boccaccino di Chelino, originaire de Certaldo et résidant à Florence et qui, lié à la compagnie des Bardi, particulièrement puissante à Naples, a effectué plusieurs voyages à Paris. Boccace le suit en 1327 dans cette ville pour des études de droit canonique. Bien que le droit et le commerce l’intéressent peu, il s’intègre facilement à la cour du roi Robert de Naples où il a l’occasion de se lier avec des nobles de la cour de la Maison d’Anjou. Là, il commence également à cultiver ses connaissances littéraires, il lit les classiques latins, la littérature chevaleresque française, Dante et Pétrarque. Il commence également à rédiger ses premiers textes d’inspiration courtoise, en prose, comme le Filocolo, ou en vers, comme le Teseida. Il compose également un poème épique sur la guerre de Troie : le Filostrato. Enfin, c’est à Naples qu’il vit sa première passion amoureuse pour une dame qu’il surnomme Fiammetta.

À la fin de l’année 1340, il rentre à Florence en raison de la faillite des Bardi. Le retour est douloureux : Boccace est triste de quitter Naples et se retrouve dans une situation économique difficile. Cependant, il rencontre Pétrarque avec qui il se lie d’amitié. Dès sa jeunesse, il s’est occupé de poésie ; son admiration pour Dante ne lui permettant pas d’aspirer au premier rang parmi les poètes, il s’est flatté d’obtenir le second mais dès qu’il connait les poésies de Pétrarque, il perd tout espoir et jette au feu la plus grande partie de ses vers lyriques, sonnets, chants et autres poésies amoureuses. Il continue cependant d’écrire : La commedia delle Ninfe relate les amours d’une nymphe et de son berger, d’autres œuvres, l’Amorosa visione, le Ninfale d’Ameto et le Ninfale fiesolano plus allégoriques, l’Elégie de dame Fiammetta est le récit de style autobiographique d’une jeune Napolitaine trahie par son amant.

En 1348, Boccace assiste aux ravages que la peste noire provoque dans toute l’Europe. C’est peut-être cette pandémie qui le décide à rédiger son chef-d’œuvre : le Décaméron. L’œuvre est un succès et se propage très largement après 1353. Elle lui vaut la reconnaissance de ses pairs et lui offre de nouvelles missions intéressantes par le gouvernement communal de Florence. Dans cette ville, il va occuper la chaire qui vient d’être créée pour l’explication de Dante.

En 1362, à la suite de la malédiction d’un moine chartreux, Boccace vit une profonde crise religieuse et se retire en solitaire dans le domaine paternel de Certaldo. Il va jusqu’à faire le projet de détruire tous ses manuscrits, mais Pétrarque l’en dissuade en le convainquant qu’il doit faire pour la prose ce que lui-même a fait pour la poésie. Bientôt, par ses ouvrages, Boccace va se placer au-dessus de tous les prosateurs de la péninsule italienne, dont il restera longtemps le modèle. La même année, il est accueilli par Niccolò Acciaiuoli au castello di Montegufoni.

Entre 1365 et 1366, Boccace rédige le Corbaccio, œuvre qui reprend la tradition de la satire misogyne de façon moraliste. C’est son dernier ouvrage en toscan. Encouragé par Pétrarque, avec lequel il entretient une correspondance suivie, il revient au latin et compose divers traités, des biographies, des églogues et des épîtres. Il vénère Dante et lui consacre un Trattatello in laude di Dante et des Esposizioni sopra la Commedia di Dante.

Retiré à Certaldo, il vit la fin de sa vie dans la misère. Enfin, en 1373-1374, il est invité par la ville de Florence à faire la lecture publique de la Divine Comédie de Dante dans l’église Santo Stefano di Badia. Mais sa mauvaise santé le contraint d’arrêter et il meurt à Certaldo en 1375, un an après la disparition de Pétrarque.

Si Dante est considéré comme le fondateur de la poésie italienne, Boccace est généralement admis comme le créateur de la prose italienne.

Une stèle en marbre, qui le représente sur l’allée centrale de l’église de Certaldo Alto, lui rend hommage bien que ses écrits l’aient voué aux récriminations de la population en son temps.

En 2011, le nom de Boccace, l’un des précurseurs du genre littéraire de la nouvelle, a été donné à un prix littéraire français, le prix Boccace, qui récompense un recueil de nouvelles publié en langue française au cours de l’année écoulée

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Œuvres

Œuvres en italien

Œuvres de jeunesse

La caccia di Diana

Écrit à Naples vers 1334, La caccia di Diana est un bref poème érotique composé de dix-huit chants formés en tercets. La trame peut se résumer ainsi : Tandis que le poète est submergé par ses peines amoureuses, un esprit envoyé par la déesse Diane convoque certaines femmes de Naples, les plus belles, à la Cour «dell’alta idea», les appelant par leur nom, prénom et même leur nom hypocoristique. Guidées par l’inconnue aimée du poète, les dames arrivent dans une vallée et se baignent dans la rivière. Ensuite, Diane forme quatre groupes et la chasse commence. Les proies réunies sur un pré, la déesse invite les dames à faire un sacrifice à Jupiter et à se dédier au culte de la chasteté. L’aimée de Boccace se rebelle et, au nom de toutes, déclare que son inclination est bien différente. Diane disparaît dans les cieux, la donna gentile (l’aimée du poète) déclame une prière à Vénus. Celle-ci apparaît et transforme les animaux capturés — dont le poète sous forme de cerf — en de fascinants jeunes hommes. Le poème se termine en exaltant l’image du pouvoir rédempteur de l’amour (leitmotiv dans l’œuvre de Boccace).

Ce poème constitue une louange de la beauté des femmes de la ville, ce qui le rapproche de la Vita nuova de Dante. Cependant, il comporte de claires influences de la poésie alexandrine et le thème abordé reprend les topiques des joyeuses galanteries des littératures courtoises françaises et provençales.

 

Filocolo

Filocolo est un roman en prose, long et embrouillé, qui raconte la légende de Floire et Blancheflor, de tradition française et très diffusée en diverses versions au Moyen Âge. Il est très possible que Boccace se soit inspiré de l’œuvre toscane Il Cantare di Fiorio e Biancofiore, celle-ci étant basée sur un poème français du xiie siècle.

L’œuvre a probablement été composée entre 1336 et 1338, à la demande de Fiammetta, comme l’affirme Boccace dans le prologue. Le titre, inventé par l’auteur, signifie quelque chose comme « fatigue d’amour », en mauvais grec.

L’histoire se forme autour des malheurs de deux jeunes amoureux. Fiorio, fils du roi Félix d’Espagne, et Biancofiore, orpheline accueillie à la cour par piété, qui est en réalité la fille d’une famille de nobles romains, décédés lors de leur pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. Les deux jeunes gens ont été élevés ensemble et sont tombés amoureux à l’adolescence. Le roi, pour empêcher leur union, vend Biancofiore comme esclave à des marchands qui la cèdent à l’amiral d’Alexandrie. Florio, désespéré, prend le nom de Filocolo et part à la recherche de son aimée ; lorsqu’il la retrouve, son identité est découverte et il est réduit en captivité. L’amiral condamne les deux jeunes gens à mort. Juste avant leur exécution cependant, l’amiral reconnaît son neveu en Florio et découvre l’origine noble de Biancofiore. Les deux amants peuvent alors retourner en Italie et s’unir.

Dans le prologue de l’œuvre, après une description des origines du royaume de Naples utilisant de nombreuses allusions mythologiques, Boccace relate sa rencontre avec Fiammetta et comment est né son amour pour elle, l’apercevant un Samedi Saint dans l’église d’un couvent. C’est elle qui lui a demandé d’écrire un poème en « vulgaire », c’est-à-dire un roman. On peut classifier le Filocolo dans le genre littéraire du roman byzantin.

 

Filostrato

Filostrato est un poème narratif formé autour de la thématique classique. Il est divisé en huit chants écrits en ottava rima. Le titre, formé par un mot grec et un mot latin, peut se traduire approximativement par « Abattu par l’amour ».

La thématique du poème est tirée de la mythologie grecque : Boccace raconte l’amour de Troïlos, fils de Priam, envers Cressida, fille de Calchas, le devin grec aide d’Agamemnon. Troïlos gagne l’amour de Cressida avec l’aide de son ami Pandare. Cependant, lors d’un échange de prisonniers, Cressida est envoyée dans le campement grec. Là, le héros grec Diomède tombe amoureux d’elle et la jeune femme s’éprend également de lui. Troïlos se rend compte de la trahison de son aimée lorsque le troyen Déiphobe lui amène un vêtement de Diomède pris lors d’une bataille, orné d’une broche appartenant à Cressida. Furieux, Troïlos se lance dans la bataille afin d’affronter son rival ; il inflige des pertes aux troupes grecques, mais est abattu par Achille avant qu’il n’ait pu trouver Diomède.

L’histoire n’est pas directement inspirée du mythe, mais du Roman de Troie, élaboration médiévale française de la légende troyenne écrite par Benoît de Sainte-Maure (xiie siècle) dont Boccace a lu la version italienne de Guido delle Colonne. Le poème de Boccace a ensuite trouvé écho dans Troïlus et Criseyde de Geoffrey Chaucer.

L’histoire de Filostrato peut se lire comme la transcription littéraire de ses amours avec Fiammetta. L’ambiance du poème rappelle la cour de Naples, et la psychologie des personnages est décrite par de subtiles notes. Il n’existe pas d’accord sur la date de la composition : certains pensent que le texte a été écrit en 1335, d’autres considèrent qu’il date de 1340.

 

Teseida

Selon certains auteurs, la Teseida (de son nom complet Teseida delle nozze di Emilia – « Teseida des noces d’Emilia ») est le premier poème épique composé en italien. Tout comme dans Filostrato, la rime utilisée est la « ottava rima ». Boccace raconte les guerres que le héros grec Thésée mena contre les Amazones et contre la cité de Thèbes. Le poème est divisé en douze chants, imitant l’Énéide de Virgile et la Thébaïde de Stace.

L’épopée constitue le sujet principal mais Boccace ne délaisse pas complètement le thème amoureux. La Teseida fait le récit de l’affrontement entre deux jeunes habitants de Thèbes, Palemon et Arcita, afin de conquérir l’amour d’Emilia, sœur de Hippolyte (la reine des Amazones). L’œuvre contient une longue et alambiquée lettre à Fiammetta, ainsi que douze sonnets qui résument les douze chants du poème.

 

Comedia delle ninfe fiorentine

La Comedia delle ninfe fiorentine (Comédie des nymphes florentines), également connue sous le nom de Ninfale d’Ameto ou simplement Ameto, d’après le nom du personnage principal, fut probablement composée entre 1341 et 1342. Il s’agit d’une fable idyllique allégorique, écrite en prose, alternant des fragments en tercets enchaînés. Cette forme n’est pas nouvelle, on la retrouve dans de nombreuses œuvres médiévales, comme la Vita nuova de Dante ou De nuptiis Philologiae et Mercurii (Noces de Mercure et la Philologie), de Martianus Capella. Encore une fois, le thème de Boccace réside dans le pouvoir rédempteur de l’amour qui permet à l’humain de passer de l’ignorance à la connaissance et à la compréhension du mystère divin.

L’œuvre commence avec le berger Ameto qui erre dans les bois d’Etrurie où il aperçoit un groupe de magnifiques nymphes se baignant au son du chant de Lia. Ameto, fasciné par le chant de la nymphe, s’éprend d’elle et se dévoile aux nymphes. Le jour consacré à Vénus, sept nymphes se réunissent autour de Ameto et lui content leurs histoires amoureuses. Après avoir écouté leurs récits, Ameto, sur ordre de la déesse, prend un bain purificateur lui permettant de comprendre la signification allégorique des nymphes (qui représentent les vertus théologales et cardinales), celle de sa rencontre avec Lia (qui implique sa propre transformation de l’état animal à humain, ouvrant la possibilité de connaître Dieu).

Thème et ambiance sont cependant très différents ; la structure de cette œuvre annonce déjà celle de son œuvre principale le Décaméron.

 

Amorosa visione

L’Amorosa visione est un poème allégorique en tercets enchaînés composé, comme l’Ameto, au début des années 1340, lorsque l’auteur réside à Florence. Il se divise en cinquante chants brefs. Suivant la structure de la visio in somnis (« vision en songes »), il relate comment une très belle femme, envoyée par Cupidon au poète, l’invite à abandonner les « vains plaisirs » pour trouver la vraie félicité. La femme guide le poète vers l’étroite porte (représentant la vertu) d’un château dont il refuse de franchir le seuil préférant y accéder par la grande (symbole de la richesse et des plaisirs mondains). Deux salles du château sont ornées par des fresques dignes de Giotto : celles de la première salle représentent les triomphes de la Sagesse – entourée par des allégories des sciences du trivium (grammaire, dialectique et rhétorique) et du quadrivium (géométrie, arithmétique, astronomie et musique) —, de la Gloire, de la Richesse et de l’Amour. La deuxième salle représente la triomphe de la Fortune. Sur les fresques, de nombreux personnages historiques, bibliques et mythologiques côtoient de célèbres hommes de lettres. À la suite de la contemplation des peintures, le poète sort dans le jardin où il rencontre d’autres femmes : la « belle Lombarde » et la « Nymphe sicule » (qui pourrait être Fiammetta). Le poème se termine abruptement peu après.

L’Amorosa visione présente plusieurs similitudes avec la Divine Comédie. La critique l’a également comparé à une autre œuvre de caractère allégorique, les Triomphes de Pétrarque. Selon certains auteurs, le modèle de ce château allégorique est Castelnuovo di Napoli, dont les salles furent décorées de fresques de Giotto durant l’époque de Robert d’Anjou.

 Elegia di Madonna Fiammetta

Elegia di Madonna Fiammetta, probablement écrit entre 1343 et 1344, a été qualifié par la critique de « roman psychologique » — le terme « psychologie » n’ayant cependant pas encore été créé à son époque. En prose, il se présente comme une longue lettre. La protagoniste, Fiammetta, relate son amour juvénile pour Pamphile, dans le décor de la ville de Naples. Cette relation se termine lorsque Pamphile doit partir à Florence. Se sentant abandonnée, Fiammetta tente de se suicider. Vers la fin de l’œuvre, la protagoniste reprend espoir lorsqu’elle apprend que Pamphile est de retour à Naples, mais découvre avec amertume qu’il s’agit d’une personne portant le même nom. L’auteur dédicace l’œuvre aux « femmes amoureuses ».

Malgré la forte composante autobiographique – la relation de l’auteur avec l’énigmatique Fiammetta, qui se déroula d’une manière relativement différente -, son traitement de la passion amoureuse trouve des réminiscences dans des œuvres littéraires comme les Héroïdes d’Ovide, Pamphilus de amore d’un auteur anonyme, ou De Amore d’Andreas Capellanus.

 

Ninfale fiesolano

Ninfale fiesolano, écrit entre 1344 et 1346, est une fable étiologique destinée à expliquer les noms de deux fleuves de Toscane : Africo et Mensola. D’inspiration pastorale – comme l’Ameto —, elle est écrite en ottava rima, et raconte l’histoire des amours entre Africo et la nymphe Mensola ainsi que la naissance de leur enfant, Proneo.

Selon cette œuvre, les collines de Fiesole étaient habitées par les nymphes dédiées au culte de Diane et à la chasse. Le berger Africo s’éprit de l’une d’elles, Mensola, mais, à chaque fois qu’il s’approchait, les nymphes s’enfuyaient apeurées. Le père d’Africo, Girafone, essaya de le dissuader, lui contant l’histoire de Mugnone, transformé en fleuve pour avoir osé aimer une nymphe. Africo, cependant, persévèra et, aidé par Vénus, s’unit à son aimée. Mensola, enceinte, fuit la compagnie d’Africo. Pensant être méprisé par son aimée, celui-ci se suicida en plongeant dans la rivière qui porte ensuite son nom. Diane découvrit l’accouchement de Mensola et la maudit ; la jeune femme se suicida dans le cours d’eau qui prit son nom. Son fils, élevé par les parents d’Africo, devint l’un des premiers habitants de la ville de Fiesole.

L’œuvre a une grande influence sur les œuvres pastorales des siècles suivants, comme Stanze de Angelo Poliziano, ou Nencia da Barberino de Laurent le Magnifique.

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Œuvres de maturité

Décaméron

Durant la peste qui frappe la ville de Florence en 1348 et dont l’auteur a été témoin, trois jeunes hommes et sept jeunes femmes se réunissent à l’église Santa Maria Novella et prennent la décision de s’isoler dans une villa lointaine pour échapper à la peste.

Dans ce lieu, pour éviter de repenser aux horreurs vues, les jeunes gens se racontent des contes les uns aux autres. Ils restent durant quatorze jours dans la villa mais sans raconter d’histoire les vendredis et samedis. Le titre vient donc de ces dix journées de contes. Chaque jour, un participant tient le rôle de « roi » et décide du thème des contes. Cependant, le premier et le neuvième jours, cette règle n’est pas appliquée. Au total, l’œuvre se compose de cent récits de longueur inégale.

Les sources qu’utilise Boccace sont variées : des classiques gréco-romains aux fabliaux français médiévaux.

 

Il Corbaccio

Il Corbaccio a été rédigé entre 1354 et 1355. Il s’agit d’un récit dont la trame, fine et artificieuse, n’est qu’un prétexte pour agencer un débat moral et satirique. Par son ton et sa finalité, l’œuvre s’inscrit dans la tradition de la littérature misogyne. Le titre fait certainement référence au corbeau, considéré comme symbole de mauvais présage et de passion sans contrôle ; pour d’autres critiques, on le doit à l’Espagnol corbacho (la verge qu’utilisait le contremaître pour fustiger les galériens). Le sous-titre de l’œuvre est Laberinto d’Amore, labyrinthe d’amour. La première édition fut réalisée à Florence en 1487.

Le ton misogyne du Corbaccio est probablement une conséquence de la crise que provoque la relation de l’auteur avec un moine siennois. Il existe de nombreuses œuvres littéraires dans la tradition occidentale de caractère misogyne, depuis Juvénal à Jérôme de Stridon.

La composition trouve sa source dans les amours infructueuses de Boccace. Entré dans la quarantaine, il s’est épris d’une belle veuve et lui a adressé des lettres exprimant son désir et son amour. La dame a montré ces lettres à ses proches, se moquant de lui à cause de ses origines modestes et de son âge. Ce livre est la vengeance de l’auteur, dirigée non seulement contre la veuve, mais contre toute la gent féminine.

L’auteur rêve qu’il se déplace dans des lieux enchanteurs (les flatteries de l’amour), lorsqu’il se retrouve soudain dans une jungle inextricable (le Labyrinthe de L’Amour qu’il appelle également la Porcherie de Vénus). Là, transformés en animaux, expient leurs péchés les malheureux trompés par l’amour des femmes. Le défunt mari de la veuve apparaît sous forme de spectre et lui conte en détail les innombrables vices et défauts de son épouse. Comme pénitence, Boccace doit révéler ce qu’il a vu et entendu.

 Autres œuvres marquantes

Boccace est également l’auteur d’une des premières biographies de Dante Alighieri, le Trattatello in laude di Dante, ainsi que d’une paraphrase en tercets enchaînés, la structure de strophes utilisée par Dante dans la Divine Comédie (Argomenti in terza rima alla Divina Commedia).

Citons aussi ses Rimes, recueil de poésies de thème amoureux, et sa traduction en italien des décades III et IV de Tite Live.

 

Œuvres en latin

 Genealogia deorum gentilium

Genealogia deorum gentilium (« Généalogie des dieux des païens »), divisé en quinze livres, est une des anthologies les plus complètes de légendes de la mythologie grecque, auxquelles Boccace donne une interprétation allégorique et philosophique. Il commence cette œuvre avant 1350, à la demande de Hugo de Lusignan, roi de Chypre, à qui est dédicacé le livre. Il continue de le corriger jusqu’à sa mort. Ce livre de référence a été l’un des plus consultés par les écrivains jusque bien tard dans le xixe siècle.

 

De casibus virorum illustrium

De casibus virorum illustrium tente de démontrer la caducité des biens de ce monde et le caractère arbitraire de la fortune. L’auteur illustre son propos par une série d’histoires biographiques où apparaissent des personnages de toutes les époques : depuis Adam jusqu’à ses contemporains, les récits se structurent en neuf livres. L’œuvre est dédicacée à Mainardo Cavalcanti. Boccace en a certainement commencé l’écriture vers 1355, mais n’a pas complété l’ouvrage avant 1373–1374.

 

De claris mulieribus

Avec De mulieribus claris, bâti sur le modèle de la collection de biographies De viris illustribus de Pétrarque, Boccace compose entre 1361 et 1362 une série de biographies uniquement de femmes célèbres. Elle est dédicacée à Andrea Acciaiuoli, comtesse d’Altavilla. Elle a servi de base à de nombreux écrivains dont Geoffrey Chaucer, auteur des Contes de Canterbury. Cet ouvrage a été traduit du latin en italien par le Signeur Luc-Antonio Ridolfi, puis de l’italien en moyen français par Guillaume Rouville, qui était aussi imprimeur à Lyon. La traduction française a été publiée le 12 septembre 1551 (à Lyon chez Guill. Rouville à l’Escu de Venise) sous le titre de Des Dames de Renom.

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Autres œuvres en latin

Dans la même lignée de la Genealogia deorum gentilium, Boccace écrit un répertoire alphabétique des toponymes apparaissant dans les œuvres classiques de la littérature latine qu’il intitule De montibus, silvis, fontibus, lacubus, fluminibus, stagnis seu paludis, et de nominibus maris liber ; ce répertoire est publié en 1360. L’écrivain compose également seize églogues suivant les modèles de Virgile, Dante et Pétrarque, le Bucolicum carmen, dont la rédaction s’échelonne entre 1347 et 1369 ; sans oublier vingt quatre épîtres, dont ne sont conservées que deux traductions en italien.

Dans De Canaria et insulis reliquis ultra Ispaniam in Oceano noviter repertis, Boccace rassemble des lettres par lesquelles des marchands florentins rapportent l’expédition de Niccolò de Recco vers les Canaries en 1341. L’adaptation réalisée par Boccace se trouve dans le Zibaldone Magliabechiano, où il copiait des textes qui l’intéressaient et étaient susceptibles de nourrir sa production littéraire et savante.

 

Publications au xixe siècle

Les œuvres diverses de Boccace ont été publiées à Florence ou plutôt à Naple  en 1723 et 1724, en 6 volumes in-8 ; il faut y joindre le Décameron, dont un in-folio est l’édition la plus ancienne (Venise, 1471), et dont un in-4 constitue la plus précise (Florence, 1597).

On peut se contenter de l’édition de Paris, 1768, 3 volumes in-12, ou de Milan, 1803, le volume in-8. On recherche encore l’ancienne traduction française de Jean Martin, réimprimée à Paris en 1757 (5 volumes in-8) ; l’abbé Sabatier de Castres en a rajeuni le style en 1779 (40 volumes in-18, réimprimés en 1804). Une traduction publiée sous le nom de Mirabeau, (Paris, 1802, 4 volumes in-8) n’a pas eu de succès.

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