CORONAVIRUS, EPIDEMIES, LITTERATURE, MALADIE, MALADIES

Quinze ouvrages inspirés par des épidémies

Coronavirus : de Sophocle à Stephen King, quinze livres inspirés par des épidémies à lire ou à relire

 

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Couvertures de 15 livres inspirés par des épidémies (FRANCEINFO)

 

Les ventes du roman d’Albert Camus, La Peste, se sont envolées ces dernières semaines, sous l’effet, dit-on, de la propagation du virus COVID-19. Thème hautement romanesque, l’épidémie n’a pas inspiré qu’Albert Camus, pour qui la peste était plus une métaphore de la « peste brune », à savoir le nazisme, qu’une épidémie au sens propre.

De Sophocle à Philip Roth, en passant par Giono ou Stephen King, de très nombreux auteurs ont été inspirés par les phénomènes épidémiologiques, terreau dramaturgique de premier ordre où se révèlent les caractères et s’exacerbent les sentiments. De l’or pour les écrivains, chantres de l’âme humaine, de ses noirceurs, de sa grandeur. Voici une sélection de 15 livres inspirés par des épidémies ou des virus.

 

1« Œdipe roi », Sophocle (Ve siècle avant J.-C.)

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Œdipe Roi

Sophocle

Paris, Le Livre de Poche, 1994. 168 pages.

Qui a provoqué la colère des Dieux en envoyant la peste sur la ville de Thèbes ? Cette question est le point de départ d’une série d’évènements qui vont conduire Œdipe à réaliser son funeste destin, annoncé par l’oracle de Delphes : tuer son père, épouser sa mère. Déjà chez Sophocle, la peste provoque la tragédie autant qu’elle figure de manière métaphorique la violence des humains.

Quatrième de couverture –

Cruauté du sort qui amène Œdipe à commettre à son insu l’acte criminel prédit par l’oracle ! Averti par un oracle qu’il tuerait son père et épouserait sa mère, Œdipe fuit les lieux de son enfance, espérant ainsi préserver Polype et Mérope, ses parents présumés. Que ne lui a-t-on dit, hélas, qu’il était en réalité le fils de Laïos ! Cette cruauté du sort l’amène à commettre à son insu un acte criminel.
Ignorant du drame qui se joue, aveuglé par le hasard, Œdipe court à sa perte. Il tue un voyageur qui lui barre la route, libère Thèbes de l’emprise de la Sphinx et épouse, la reine de la cité, occupe royal et… accomplit son terrible destin.

 

2″Le Décaméron », Boccace (1353)

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Le Décaméron

Paris, Le Livre de Poche, 2006. 1056 pages.

BoccaceFuyant la peste qui sévit à Florence en 1348, sept jeunes filles et trois jeunes hommes se réfugient dans la campagne. Pendant dix jours, ils vont se raconter une histoire chacun, soit sur un sujet libre, soit sur un sujet imposé à tous. Le Décaméron, qui s’ouvre sur une description apocalyptique de la peste, (Boccace l’a vécue de près) est composé de 100 récits est considéré comme l’ancêtre de la nouvelle. Une somme (1056 pages), de quoi occuper une période de confinement !

Présentation de l’éditeur

Boccace a trente-cinq ans en 1348 quand,  » juste effet de la colère de Dieu », éclate la grande peste qui flagelle l’Italie. Composé dans les années qui suivent, le « Livre des dix journées  » s’ouvrira sur ce tableau apocalyptique, à la force grandiose et terrible, qui n’a rien à envier à la description de la peste d’Athènes chez Thucydide. C’est en effet dans ce contexte que sept jeunes filles courtoises et trois jeunes hommes qui ont conservé leur noblesse d’âme se retirent sur les pentes enchanteresses de Fiesole pour fuir la contagion de Florence, devenue un immense sépulcre, et pendant deux semaines se réunissent à l’ombre des bosquets et se distraient chaque jour par le récit de dix nouvelles, une pour chacun, tantôt sur un sujet libre, tantôt sur un sujet fixé à l’avance pour tous, par la reine ou le roi de la journée. Tel est le premier chef d’œuvre   de la prose littéraire en langue  » vulgaire « .

 

3« La peste écarlate », Jack London (1912)

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La peste écarlate

Jack London

Paris, Hatier, 2001. 192 pages

  1. Un ancien professeur d’université erre en compagnie de ses petits-enfants, revêtus de peaux de bêtes, dans le pays dévasté de la baie de San Francisco, ravagée soixante ans auparavant par un terrible fléau…

Quatrième de couverture –

Un ancien professeur d’université erre en compagnie de ses petits-enfants, revêtus de peaux de bêtes, dans un pays désolé. Celui de la baie de San Francisco, ravagée soixante ans auparavant par un terrible fléau.
Nous sommes en 2013. Quelques hordes subsistent, et de rares survivants tentent de raconter le monde d’avant. Peine perdue : les avancées technologiques restent lettre morte pour des enfants qui ne savent même pas compter. La seule issue est de reprendre depuis les commencements la marche vers la civilisation perdue.
Jack London met toute sa puissance d’évocation au service de ce récit d’apocalypse, offrant de ces grandes peurs qui ravagent le monde une vision terrible – et quasi prophétique – et inscrivant de fait sa peste écarlate, comme le note ici même Michel Tournier, dans la lignée des fléaux bibliques, des terreurs millénaristes. Un texte qui prend dès lors une étonnante et inquiétante modernité.

 

4« La Peste », Albert Camus (1947)

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La Peste

Albert Camus

Paris, Gallimard, 1972. 288 pages.

La Peste de Camus est une chronique de la vie quotidienne à Oran, alors que sévit dans les années 40 une épidémie de peste. Ce roman d’Albert Camus, écrivain engagé, est une allégorie de la seconde guerre mondiale, du nazisme, et plus largement du « mal » en général. A travers ce roman, Camus dénonce l’incurie de l’administration, une presse facilement versée dans la propagande, et montre comment une situation exceptionnelle révèle la nature des hommes.

Résumé :

– Naturellement, vous savez ce que c’est, Rieux ?
– J’attends le résultat des analyses.
– Moi, je le sais. Et je n’ai pas besoin d’analyses. J’ai fait une partie de ma carrière en Chine, et j’ai vu quelques cas à Paris, il y a une vingtaine d’années. Seulement, on n’a pas osé leur donner un nom, sur le moment… Et puis, comme disait un confrère :  » C’est impossible, tout le monde sait qu’elle a disparu de l’Occident. » Oui, tout le monde le savait, sauf les morts. Allons, Rieux, vous savez aussi bien que moi ce que c’est…
– Oui, Castel, dit-il, c’est à peine croyable. Mais il semble bien que ce soit la peste.

 

5« Le hussard sur le toit », Jean Giono  (1951)

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Le Hussard sur le toit

Jean Giono

Paris, Gallimard, 1995. 488 pages

  1. Le choléra fait des ravages en Provence. Angelo Pardi, hussard italien exilé en France est poursuivi par les Autrichiens qui le soupçonnent de complot révolutionnaire. Le jeune soldat s’arrête pourtant sur son chemin pour soigner les victimes, sans craindre la contagion. Les routes sont barrées, les villes barricadées, les voyageurs sont mis en quarantaine, on soupçonne Angelo d’avoir empoisonné les fontaines…  Il se réfugie alors sur les toits de Manosque. De son poste d’observation, il peut voir à la fois l’agitation provoquée par l’épidémie et la splendeur des paysages qui entourent la ville.  Angelo fait figure, comme son nom l’indique, d’ange immortel dans le marasme des hommes. Il traverse sans être contaminé le champ de ruines laissé par l’épidémie, protégé par son courage et la pureté de son âme. Le chef-d’œuvre de Giono.

Résumé :

Le hussard sur le toit : avec son allure de comptine, ce titre intrigue. Pourquoi sur le toit ? Qu’a-t-il fallu pour l’amener là ? Rien moins qu’une épidémie de choléra, qui ravage la Provence vers 1830, et les menées révolutionnaires des carbonari piémontais. Le Hussard est d’abord un roman d’aventures ; Angelo Pardi, jeune colonel de hussards exilé en France, est chargé d’une mission mystérieuse. Il veut retrouver Giuseppe, carbonaro comme lui, qui vit à Manosque. Mais le choléra sévit : les routes sont barrées, les villes barricadées, on met les voyageurs en quarantaine, on soupçonne Angelo d’avoir empoisonné les fontaines ! Seul refuge découvert par hasard, les toits de Manosque ! Entre ciel et terre, il observe les agitations funèbres des humains, contemple la splendeur des paysages et devient ami avec un chat. Une nuit, au cours d’une expédition, il rencontre une étonnante et merveilleuse jeune femme. Tous deux feront route ensemble, connaîtront l’amour et le renoncement.

 

6« Le sixième jour », Andrée Chedid (1960)

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Le sixième jour

Andrée Chedid

Paris, J’ai Lu, 2003. 186 pages.

L’histoire d’Hassan, petit garçon contaminé par le choléra, que sa grand-mère protège envers et contre tous « ceux qui l’épient, qui se méfient », qui veulent enlever l’enfant « par peur de la contagion »« Alors il faut tenir. Jusqu’au sixième jour ! Le sixième jour, ou bien on meurt, ou bien on ressuscite… »

Résumé :

On fait sa vie. II faut vouloir sa vie. La volonté d’aimer, de vivre est un arbre naturel…  » Pour Hassan, enfant beau et vigoureux il y a peu, aujourd’hui ratatiné comme un pruneau sec et bleu, la vie est un combat depuis que le choléra a posé sur lui son masque cruel. Dans cette course contre la mort, Saddika est là, grand-mère attentive, qui fait un barrage. Contre ceux qui l’épient, qui se méfient, qui veulent lui prendre l’enfant par peur de la contagion. Mais la vieille le sait. S’ils l’emportent, elle ne le reverra jamais. Alors il faut tenir. Jusqu’au sixième jour ! Le sixième jour, ou bien on meurt, ou bien on ressuscite..

 

 

7« L’Amour aux temps du choléra », Gabriel Garcia Marquez (1985)

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L’Amour aux temps du choléra

Gabriel Garcia Marquez

Paris, Le Livre de Poche, 2001. 499 pages.

« J’ai toujours aimé les épidémies », affirme l’écrivain dans un entretien au Monde en 1995, et en effet on trouve la peste dans La Mala Hora (1961), « l’épidémie de l’oubli » dans Cent ans de solitude (1967) et le choléra dans L’Amour aux temps du choléra (1985), un roman dans lequel la maladie sert de toile de fond à une romance contrariée. Le virus est ici une allégorie du sentiment amoureux, qui contamine à jamais l’âme d’un jeune poète.

Résumé :

À la fin du XIXᵉ siècle, dans une petite ville des Caraïbes, un jeune télégraphiste pauvre et une ravissante écolière jurent de se marier et de vivre un amour éternel. Durant trois ans ils vivent l’un pour l’autre, mais Fermina épouse Juvénal Urbino, un brillant médecin.
Alors Florentino, l’amoureux trahi, se mue en séducteur impénitent et s’efforce de se faire un nom et une fortune pour mériter celle qu’il ne cessera d’aimer, en secret, cinquante années durant.
L’auteur de Cent ans de solitude et de Chronique d’une mort annoncée, prix Nobel 1982, donne libre cours à son génie de conteur, à la richesse de son imagination et à l’enchantement baroque de son écriture.

 

8« Le fléau », Stephen King (1978, revu en 1990)

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Le Fléau

Stephen King

Paris, Jean-Claude Lattès, 2015. 1183 pages.

L’épidémie en mode thriller, par le roi du genre. Stephen King imagine la propagation d’un virus sorti tout droit d’un laboratoire de l’armée américaine. Avec un taux de contamination proche de 100 %, peu d’individus survivent, qui cherchent à rejoindre Mère Abigaël, vieille femme noire de cent huit ans, et dont dépend leur salut, tandis que règne sur ce nouveau monde la figure maléfique de L’homme Noir… 

Quatrième de couverture
13 juin 1990. 2 heures 37 du matin. Et 16 secondes. Dans le labo l’horloge passe au rouge. 48 heures plus tard, l’information tombe : Contamination confirmée. Code probable souche 848 – AB. Mutation antigène chez Campion. Risque élevé. Mortalité importante. Contagion estimée à 94,4%. Top secret. Dossier bleu. Ça chavire, ça bascule. La Super-Grippe, l’Etrangleuse ou le Grand Voyage commence ses ravages… Une mécanique bien huilée. Des corps sur le bord de la route. Puis dés fosses dans les cimetières. Ensuite des fosses communes. Et enfin des cadavres qu’on balance dans le Pacifique. De Los Angeles à New York le fléau se répand, pire que la peste. Mais est-il pire fléau que la peur qui tenaille les rares survivants, tous touchés par le même cauchemar au même instant ? L’image de l’Homme Noir…

 

9« Le neuvième jour », Hervé Bazin (1994)

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Le neuvième jour

Hervé Bazin

Paris, Grasset, 1994. 234 pages

L’ultime roman d’Hervé Bazin raconte l’apparition d’une terrible épidémie à Bombay, en Inde, d’un nouveau virus baptisé « surgrippe », qui fait des ravages dans le monde entier. Pendant que la pandémie fait rage, un biologiste reprend ses recherches virologiques abandonnées autrefois car jugées trop dangereuses… Manipulations génétiques, laboratoires ultra-secrets, arcanes des politiques sanitaires, course à l’argent et aux honneurs, ce neuvième jour de la Création imaginé par l’auteur de Vipère au poing est celui où l’Homo sapiens maîtrise tous les moyens de son autodestruction.

Résumé :
Une grave épidémie arrive de Bombay, qui va ravager la planète : on l’appelle la surgrippe ». Directeur du Centre européen de virologie, Eric Aleaume va contribuer à la lutte contre le fléau. La surgrippe atteint sa femme qui en meurt, puis sa belle-mère et nombre de ses amis. Le massacre de 1918 se répète (la grippe espagnole), jusqu’à ce qu’enfin un vaccin classique soit mis au point. Le fléau s’apaise au nord, mais glisse vers le Sud austral. Eric a au moins sauvé son oncle et sa fille, mais il apprend que Martin, son adjoint, est mort à Bombay où il était parti en vacances avec son amie, quelques jours avant le déclenchement de l’épidémie. Il y a 95% de chances qu’il l’y ait apportée. Eric se souvenait d’un manquement de Martin aux règles de sécurité régissant le laboratoire. Considéré comme un sauveur, Eric pourrait aussi être tenu responsable d’un mondial homicide par imprudence. Se découvrant atteint d’un cancer du foie qui lui promet la mort avant six mois, il rédige un compte rendu (le roman) que son notaire devra remettre au C.E.V. après son enterrement. Dieu créa le monde en six jours et le septième se reposa. Le huitième, il chassa Adam et Eve du Paradis. Nous vivons le neuvième jour, où l’homme a pris la place de Dieu, pouvant agir sur la Création, la détruisant ou la transformant à son gré par la science, particulièrement la biologie moléculaire. »

 

10« La quarantaine », J.M.G Le Clézio (1997)

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La quarantaine

J.M.G. Le Clézio,

Paris, Gallimard, 1997. 540 pages.

La Quarantaine est inspiré par une mésaventure vécue par son grand-père maternel. Le roman raconte l’histoire de deux frères, Léon et Jacques, qui, en rentrant en 1891 sur l’île Maurice, leur terre natale, à bord du navire l’Ava, sont contraints de vivre pendant plusieurs mois sur l’île Plate, avec la totalité des passagers, mis en quarantaine pour cause de cas de variole à bord.

Résumé :

« Que reste-t-il des émotions, des rêves, des désirs quand on disparaît ? L’homme d’Aden, l’empoisonneur de Harrar sont-ils les mêmes que l’adolescent furieux qui poussa une nuit la porte du café de la rue Madame, son regard sombre passant sur un enfant de neuf ans qui était mon grand-père ? Je marche dans toutes ces rues, j’entends le bruit de mes talons qui résonne dans la nuit, rue Victor-Cousin, rue Serpente, place Maubert, dans les rues de la Contrescarpe. Celui que je cherche n’a plus de nom. Il est moins qu’une trace moins qu’un fantôme.Il est en moi, comme une vibration, comme un désir, un élan de l’imagination, un rebond du cœur, pour mieux m’envoler. D’ailleurs je prends demain l’avion pour l’autre bout du monde. L’autre extrémité du temps. »

 

11″L’aveuglement », José Saramago (2000)

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L’aveuglement

José Saramango

Paris, Le Seuil, 2000. 384 pages.

Un homme perd soudainement la vue, bientôt suivi par d’autres cas inexpliqués. C’est le début d’une pandémie qui n’épargne personne. Mise en quarantaine, cette population privée de repères tente de survivre. Seule une femme n’a pas été frappée par la « blancheur lumineuse », la seule en mesure, peut-être, de sauver une humanité plongée dans les ténèbres.

Résumé :

Un homme devient soudain aveugle. C’est le début d’une épidémie qui se propage à une vitesse fulgurante à travers tout le pays. Mis en quarantaine, privés de tout repère, les hordes d’aveugles tentent de survivre à n’importe quel prix. Seule une femme n’a pas été frappée par la « blancheur lumineuse. » Saura-t-elle les guider hors de ces ténèbres désertées par l’humanité ?

 

12″Peste », de Chuck Palahniuk (Denoël, 2008)

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Peste

Chuck Palahniuk

Paris,  Denoël, 2008. 448 pages.

Dans un monde du futur proche, la population est divisée en deux groupes : l’un vit le jour, l’autre la nuit, selon un couvre-feu très strict.  Peste est un portrait brossé à plusieurs voix d’un personnage mystérieux, protéiforme insaisissable, Buster Casey, alias Rant, qui cherche par tous les moyens à se faire mordre, piquer, griffer… Tant et si bien qu’il finit par attraper la rage, qu’il s’empresse de refiler à tout le monde. …

Résumé :

Mais qui est donc Buster Casey, alias Rant ? Dans un futur où une partie de la population est  » diurne et l’autre – nocturne  » selon un couvre-feu très strict, Peste prend la forme d’une biographie orale faite de rapports contradictoires émanant de témoins qui ont connu le mystérieux Buster de près ou de loin. Garçon aux mœurs étranges, friand de morsures animales en tous genres pour certains, génial tueur en série ou répugnant individu pour d’autres, le véritable Buster Casey semble, au fil des récits, de plus en plus insaisissable et protéiforme. De quoi alimenter le mythe… Dans ce roman, sorte d’éloge funèbre chanté par un chœur constitué d’amis, de voisins, de policiers, de médecins, de détracteurs et d’admirateurs, Chuck Palahniuk explore les tréfonds de la vie moderne et dresse le portrait en creux d’une Amérique en mal de repères. Evangile subversif et grotesque ou le rire donne la réplique à l’horreur, Peste décrit un monde qui marche sur la tête, où la vie est à mourir d’ennui et la mort positive et créatrice.

 

13« Némésis », de  Philip Roth (2010)

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Némésis

Philip Roth

Paris, Gallimard, 2010. 272 pages

Newark, États-Unis, 1944. Une épidémie de polio sévit dans cette ville de près de 450 000 habitants. D’abord épargné, le quartier juif de Weequahic connait ses premiers malades, puis la propagation de l’épidémie. Bucky Cantor, 23 ans, vigoureux directeur du terrain de sports, continue à accueillir les enfants et fait face avec courage et sang-froid à l’apparition des premiers cas, des premiers morts, au deuil et à la douleur des familles. Cantor veut « bien faire », être un bon garçon, accomplir son devoir, d’autant plus qu’il se sent coupable de ne pas être au front avec ses camarades engagés dans les combats en Europe, à cause de sa mauvaise vue. Comme d’autres avant lui, Roth s’attaque avec Némésis à ce sujet propice à la dramaturgie : une communauté d’hommes face à un cataclysme qui les dépasse, et les sentiments qui en découlent : la peur, la culpabilité, la colère, la douleur, le désarroi, l’égoïsme.

Résumé :

C’est le long et chaud été de 1944 dans le quartier Weequahic de Newark. La plupart des jeunes hommes du pays sont engagés à l’étranger, mais Bucky Cantor, un muscle-bound, instructeur de 23 ans PE, est coincé à la maison à cause de ses yeux louches. Au lieu d’aider son pays dans la lutte contre Hitler, son travail pour l’été est de superviser le bien-être d’un groupe d’enfants, en tant que directeur de l’un des terrains de jeux de la ville. C’est à peine le rôle glorieux qu’il voulait pour lui-même, mais Bucky, qui a un sens profond de l’honneur, se rapproche de ses fonctions – du moins au début – avec un dévouement inlassable.

 

14″En un monde parfait », Laura Kasischke (2010)

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En un monde parfait

Laura Kasischke

Paris, Le Livre de Poche, 2011. 352 pages

La talentueuse auteure d’Esprit d’hiver (Bourgois, 2013) raconte ici l’histoire de Jiselle, trentenaire célibataire qui croit avoir trouvé le prince charmant avec Mark Dorn, un beau pilote, veuf et père de trois enfants. Elle accepte tête baissée, d’abandonner son travail d’hôtesse de l’air et d’épouser Mark. Mais le conte de fée tourne au cauchemar quand Mark la laisse de plus en plus souvent seule avec ses enfants peu bienveillants et qu’une mystérieuse épidémie frappe les États-Unis.

Résumé :

Lorsque Jiselle, hôtesse de l’air, rencontre le beau pilote Mark Dorn, veuf et père de trois enfants, cela ressemble au début d’un conte de fées. Le passé compliqué de Jiselle, ses sentiments confus envers son père et son désir de plaire la poussent dans les bras de Mark. Il l’épouse, lui permettant de démissionner et d’oublier les mille tracasseries quotidiennes de son travail (accrues depuis l’apparition de la grippe de Phoenix qui rendait les passagers plus nerveux et les allers-retours continuels plus complexes). Au bout de quelques semaines, Jiselle se retrouve dans une ville inconnue : elle emménage dans le chalet de Mark et commence une nouvelle vie avec trois beaux-enfants à sa charge.
Alors qu’elle s’évertue à gagner leur amour et à trouver sa place en tant que mère au foyer, Jiselle s’interroge sur la sincérité des sentiments de Mark à son égard. Elle s’inquiète des raisons pour lesquelles il l’a épousée et se demande s’il ne la considère pas plus comme une simple nounou que comme sa femme. En quelques mois, sa vie prend un tour dramatique. Jiselle a de plus en plus l’impression que les filles de Mark, avec lesquelles elle se trouve seule la plupart du temps, leur père étant souvent retenu en Allemagne, la détestent. La grippe de Phoenix, d’abord circonscrite à un périmètre maîtrisable, se transforme en épidémie et son quotidien devient une question de survie. Alors que les événements s’accélèrent autour d’elle, la vie que Jiselle pensait avoir choisie se trouve bouleversée. En effet, tandis que la mystérieuse maladie se répand rapidement à travers le pays, elle commence à se rendre compte que son mariage, ses beaux-enfants et leur monde parfait courent un terrible danger…
Mais Jiselle s’endurcit et reprend confiance en elle grâce à la tendre relation qu’elle parvient finalement à construire avec les enfants de Mark. Rassurée, elle se découvre une force intérieure qui lui donne la stature d’une véritable héroïne alors même que le monde semble s’écrouler autour d’elle.

 

15″Pandemia », Franck Thilliez (2015)  

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Franck Thilliez

Paris, Le Live de Poche, 2016. 648 pages

La France touchée par une épidémie de grippe qui tourne à la pandémie, sur fond d’attaque terroriste, par un maître du frisson.

Comme chaque matin, Amandine a quitté sa maison de verre pour les locaux de l’Institut Pasteur. Mais ce matin-là est particulier. Appelée pour des prélèvements à la réserve ornithologique du Marquenterre, la microbiologiste est déconcertée : trois cadavres de cygnes gisent sur une étendue d’eau.
En forêt de Meudon, un homme et son chien ont été abattus. Dans l’étang tout proche, un sac de toile contenant des ossements : quatre corps en kit.
Et pendant ce temps, une grippe à la souche non identifiable vire à l’épidémie et fauche jusqu’aux plus robustes du quai des Orfèvres, mettant à l’épreuve Franck Sharko et Lucie Henebelle…

Résumé :

Comme tous les matins, Amandine a quitté sa prison de verre stérile pour les locaux de l’Institut Pasteur. En tant que scientifique à la Cellule d’intervention d’urgence de l’Institut, elle est sommée, en duo avec son collègue Johan, de se rendre à la réserve ornithologique de Marquenterre pour faire des prélèvements sur trois cadavres de cygnes. Un sac avec des ossements est trouvé dans l’étang.

 

CONFINEMENT (temps de), CORONAVIRUS, EPIDEMIES, LITTERATURE, MALADIE, MALADIES

Epidémies et littérature

Epidémies et littérature, une inspiration contagieuse

Littérature-pandémies

A l’heure où la grippe A se propage à grande vitesse, avec une virulence certes relative, les œuvres de fiction sont riches d’enseignements quant aux réactions humaines et sociales en temps de pandémie.

Le choléra, la tuberculose, la syphilis et, plus récemment, le sida ont nourri la littérature. A l’heure où la grippe A(H1N1) se propage à grande vitesse, avec une virulence certes relative, les œuvres de fiction sont riches d’enseignements quant aux réactions humaines et sociales en temps de pandémie. La grippe elle, qu’elle soit saisonnière, aviaire ou porcine, n’a pas encore à proprement parler sa littérature. Mais pour ceux qui seraient touchés par le virus, contraints à un repos forcé, elle peut être une occasion réjouissante de plonger ou replonger dans de passionnantes lectures…

 

 

Œdipe roi (Ve siècle avant J.-C.), de Sophocle

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Sophocle

Paris, Gallimard, 2005. 208 pages,

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C’est d’abord dans les tragédies grecques que la notion d’épidémie a pris sa dimension mythologique et littéraire. Dans Œdipe roi, Sophocle fait de la peste qui accable Thèbes le point de départ de la découverte par Œdipe de l’accomplissement de son destin. Face à l’épidémie qui ravage la ville, Œdipe mandate son beau-frère Créon auprès de l’oracle de Delphes, qui répond qu’il faut expulser l’assassin du roi Laïos, le père biologique d’Œdipe, afin de sauver la ville. « On doit, cette souillure nourrie sur le sol, la chasser/Du pays, ne pas nourrir l’inguérissable. » Suivant les conseils de l’oracle, Œdipe découvre qu’il est lui-même l’assassin de son père. Dans l’œuvre de Sophocle, la peste est non seulement le prétexte qui permet au destin d’Œdipe de se réaliser, mais aussi une métaphore de la violence, qui se répand dans la ville de façon contagieuse.

 

 

Les Animaux malades de la peste (XVIIe siècle), de Jean de La Fontaine

Les fables de La Fontaine : version intégrale

Jean de La Fontaine

Paris, Auzou, 2011. 420 pages.

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Des siècles plus tard, la peste de Thèbes est évoquée chez Jean de La Fontaine, dans « Les Animaux malades de la peste ». La Fontaine y fait référence à l’Achéron, le fleuve des Enfers, frontière du royaume des morts, qu’il faut payer pour traverser. La « peste » n’y est prononcée qu’au quatrième vers, à demi-mot – « La peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom) » – après avoir été décrite comme « Un mal qui répand la terreur/Mal que le ciel en sa fureur/Inventa pour punir les crimes de la terre ». Afin de sauver son peuple de la peste, le roi propose le sacrifice du « plus coupable ». C’est l’âne, le plus naïf, qui est finalement condamné par excès d’honnêteté. L’épidémie fait ici écho à un univers politique corrompu : « Selon que vous serez puissant ou misérable,/Les jugements de la Cour vous rendront blanc ou noir ». Dans cette fable sans illusion, la peste est l’allégorie d’un climat de mensonge, de calculs et d’hypocrisie.

 

Le Théâtre et la Peste (1938), d’Antonin Artaud

Le Théâtre et son double / Le Théâtre de Séraphin (Français) Poche – Antonin Artaud

Paris, Folio, 14 mai 1985. 251 pages.

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Dans ce texte publié dans Le Théâtre et son double, Antonin Artaud fait de la peste une force positive. L’épidémie devient ici rédemption, en provoquant chez le malade l’effondrement de ses repères. En ce sens, l’expérience théâtrale est assimilable à la peste. « De même que la peste, le théâtre est fait pour vider collectivement des abcès », pour dénouer les crises, « par la mort ou la guérison ». Saint-Augustin avait lui aussi comparé le théâtre à la peste, jugeant que la différence entre les deux était que l’un s’attaque au corps et l’autre aux mœurs. Artaud précise quant à lui que « le théâtre, comme la peste, […] dénoue des conflits, dégage des forces, déclenche des possibilités et si ces possibilités et ces forces sont noires, c’est la faute non pas de la peste ou du théâtre, mais de la vie ». Ainsi, le théâtre et la peste sont la révélation « d’un fond de cruauté latente » chez l’homme, mais n’en sont pas la cause.

 

 La Peste (1947), d’Albert Camus

La Peste

Albert Camus

Paris, Gallimard, 1972.  288 pages.

La peste

Dans cette œuvre magistrale, Camus fait de la maladie qui met sens dessus dessous la cité algérienne d’Oran une allégorie de la guerre. Publié au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le texte fait clairement référence à l’horreur des camps nazis. Dans les descriptions des enterrements à la chaîne, des fosses communes, des cadavres transportés au crématoire à l’aide de tramways détournés, l’univers concentrationnaire est très présent. Le texte interroge les réactions humaines face à l’assaut du mal, rappelant que les épidémies, comme les guerres, réveillent les instincts les plus primitifs de l’être humain. Dans ce roman, certains s’acharnent à combattre l’épidémie et sauver les malades, d’autres s’enfuient, voire tentent de tirer profit de la pagaille provoquée par la maladie.

  

L’Amour au temps du choléra (1985), de Gabriel Garcia Marquez

L’Amour au temps du Choléra

Gabriel Garcia Marquez

Paris, Le Libre de Poche, 1972. 479 pages.

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Les maladies contagieuses sont au cœur de l’œuvre littéraire du Colombien Gabriel Garcia Marquez. « J’ai toujours aimé les épidémies », affirmait-il dans un entretien au Monde en 1995, citant la peste de La Mala Hora (1961), « l’épidémie de l’oubli » dans Cent ans de solitude (1967) et le choléra de L’Amour au temps du choléra (1985). Bien que la maladie ne soit pas le sujet central de ce dernier roman, qui narre une histoire d’amour sous les tropiques, elle constitue une trame de fond et sert d’allégorie. Florentino Ariza s’enamoure de la belle Fermina Daza, à une époque tourmentée par les plaies. Mais la main de Fermina revient à Juvenal Urbino, jeune docteur qui s’emploie à lutter contre l’épidémie. L’amour non consumé de Florentino Ariza croît au fil des années au point de secouer le « malade » comme le ferait le choléra. Tel un virus, la passion amoureuse attaque son corps sans que Florentino ne parvienne à l’en extirper. Chez Garcia Marquez, comme chez Artaud, la notion d’épidémie est vue de façon positive, comme une force permettant à des sentiments extraordinaires de se développer. Et si la peur et la méfiance vis-à-vis de l’autre, porteuses probables de la maladie, sont aussi évoquées, ce n’est que pour mieux souligner la façon dont l’amour peut surgir d’un sombre décor.

 

 Angels in America (1991), de Tony Kushner

Angels in America

Tony Kushner

Paris, Avant-Scène Théâtre, 2007. 283 pages

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Les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix ont été marquées par la montée en puissance du virus du sida. L’occultation de la maladie, individuelle, mais aussi collective, est au cœur de la pièce Angels in America de Tony Kushner. Cette fresque en deux parties met en scène une dizaine de personnages dans le New York des années Reagan. Homosexualité, maladie et corruption politique se croisent dans une œuvre qui mêle surréalisme et ancrage dans la réalité sociale de l’Amérique des années quatre-vingt. Un des personnages principaux, Roy Cohn (inspiré d’un conseiller du sénateur Joseph McCarthy qui a réellement existé), est un ambitieux avocat gay qui nie son homosexualité. « Je ne suis pas un homosexuel mais un hétérosexuel qui couche avec des hommes, dit-il. Comment un homme [de ma trempe] pourrait-il appartenir à une communauté qui n’a aucun poids politique ? » Découvrant qu’il est atteint du sida (il parle d’un « cancer du foie »), il use de ses influences politiques pour obtenir le traitement par AZT alors en vogue, disponible seulement auprès de quelques privilégiés.

Cohn a une vision très utilitariste de sa relation aux autres. Ses amis vont et viennent, les relations sont jetables, vite établies, vite remplacées. Voyant tant de vies écrasées par la maladie, Roy Cohn refuse de s’attacher aux autres. L’épidémie de sida devient alors synonyme d’individualisme. Lorsqu’un autre personnage, Prior, annonce à son partenaire Louis sa maladie, ce dernier le quitte. La brutalité des relations exposées dans Angels in America est toutefois atténuée par la tendresse de quelques personnages : un infirmier transsexuel qui soutient son ami dans l’épreuve de la maladie, une mère mormone qui se fait violence pour accepter l’homosexualité de son fils, et surtout, les anges, fidèles accompagnateurs des personnages dans leur fuite en avant.

 

https://www.lemonde.fr/epidemie-grippe-a/article/2009/09/11/epidemies-et-litterature-une-inspiration-contagieuse_1237724_1225408.html

 

 

 

 

CHINE, CORONAVIRUS, EPIDEMIES, MALADIE, MALADIES, WUHAN, LA VILLE DU CORONAVIRUS, WUNAN (Chine)

Wuhan, la ville du corinavirus

Wuhan est bien plus que la ville du coronavirus

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Le lac de l’Est, dans l’arrondissement de Wuchang à Wuhan. | White.RainForest ∙ 易雨白林. via Unsplash

Au-delà de l’épidémie et la quarantaine, Wuhan dit beaucoup de choses de la Chine d’hier et d’aujourd’hui.

 

武汉, lisez Wuhan, est au cœur de l’actualité depuis que la ville est devenue malgré elle la plus grande zone de confinement de l’histoire de l’humanité. Beaucoup ont attendu cette épidémie pour apprendre à placer Wuhan sur une carte, alors même que la capitale de la province du Hubei compte plus d’habitant·es que Paris (11 millions) et qu’elle est le berceau de nombreux mouvements révolutionnaires en Chine.

Wuhan naît en 1927 de la fusion de trois villes: Wuchang, Hankou et Hanyang, devenus ses quartiers historiques. À l’origine, il s’agissait d’une cité de petits marchands et de dockers, essentiellement basée autour du fleuve Yang-Tsé (长江) et de son affluent, la rivière Han (汉江). Elle est aujourd’hui devenue un carrefour central du transport de marchandises en Chine.

 

Le soulèvement de Wuchang

Au XXe siècle, Wuhan s’est souvent retrouvée au cœur de l’histoire chinoise. Elle est notamment le terrain de la révolte contre la dynastie Qing. À l’automne 1911, la population est agitée par une crise politique touchant les services ferroviaires; les mouvements révolutionnaires souterrains se multiplient.

Le 10 octobre, le soulèvement de Wuchang est le premier rouage de la chute d’un empire vieux de cinq millénaires. Deux groupuscules mènent une attaque contre le vice-roi résidant à Wuchang: 500 soldats de l’empire sont tués, presqu’autant sont capturés et les révolutionnaires s’emparent de la ville.

Très vite, les militaires se joignent au mouvement et la province de Hubei ne reconnaît plus l’autorité des Qing. Les autres provinces sont invitées à suivre le mouvement. Un an plus tard, l’empereur abdique.

Depuis, le «double dix», soit le dixième jour du dixième mois, est célébré en souvenir du premier soulèvement comme la fête nationale chinoise, l’équivalent de notre 14-Juillet français.

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Le mémorial du soulèvement de Wuchang à Wuhan. | Vmenkov via Wikimedia Commons

 La guerre de résistance

Si vous avez joué au jeu vidéo Hearts of Iron IV, sorti en 2016, vous connaissez sans doute un peu mieux l’un des autres épisodes les plus importants de l’histoire de Wuhan.

En 1937, l’Allemagne succombe au nazisme, l’Europe sera bientôt un champ de bataille. À l’autre bout du monde, la Chine tente de contrer la progression de l’armée impériale japonaise sur son territoire. C’est la seconde guerre sino-japonaise, que les Chinois·es appellent guerre de résistance (中国抗日战争).

Pékin, Tianjin, Nanjing et Shanghai tombent et le gouvernement est forcé de se retirer à Wuhan, la transformant pour la seconde fois en capitale temporaire de la Chine.

Le 11 juin 1938, l’armée impériale japonaise lance une attaque contre la capitale du Hubei et essuie un premier revers. Les combats durent quatre mois. Finalement, les forces nippones pénètrent dans la ville, après la probable utilisation d’armes chimiques.

Cette bataille marque l’histoire, puisqu’elle permet de stopper un temps les troupes impériales, jusqu’alors perçues comme inarrêtables.

Dans le jeu vidéo Hearts of Iron IV, la bande-son utilisée pour l’événement, une marche militaire chinoise, héroïque et entraînante, a d’ailleurs récemment reçu beaucoup de nouveaux commentaires sur YouTube: «Quand tu construis un hôpital en dix jours»«Quand tu es le seul à Wuhan à ne pas avoir été infecté et que tu vois les autres se diriger vers toi».

 

La seconde libération

Petit bond dans le temps, nous voilà en 1967, la Chine est en pleine Révolution culturelle; une partie de la jeunesse chinoise alimente les rangs des gardes rouges et obéit aux ordres de Mao Zedong.

Ce dernier entend relancer l’esprit révolutionnaire, purger le pays des éléments impurs et le débarrasser des «quatre vieilleries»: vieilles idées, vieilles cultures, vieilles coutumes et vieilles habitudes.

Wuhan, à elle seule, compte cinquante-quatre groupes de gardes rouges s’opposant pour déterminer lequel d’entre eux représente la vraie gauche révolutionnaire. Les deux principales factions, le Million de héros, composé de membres du Parti communiste et appuyé par l’Armée populaire de libération, et le Quartier général des travailleurs de Wuhan, s’affrontent dans la capitale.

Progressivement, la lutte gagne en violence. «Pendant une réunion au parc de Jianghan, Li [un chef du Million de héros] a dit: “Notre but aujourd’hui, c’est de tuer tout le monde dans les trois quartiers de Wuhan.” […] Après être arrivés, j’ai tué cinq gamins avec mon shuriken. Tuer un jeune gamin rapporte 20 yuan. Tuer un membre de “l’équipe de combat”, 50 yuan», peut-on lire dans l’ouvrage La Dernière Révolution de Mao de Roderick MacFarquhar et Michael Schoenhals.

Pour mettre un terme aux tueries, Pékin exige le retrait du soutien de l’armée au Million de héros, mais le général concerné refuse. Mao Zedong tente un déplacement secret pour régler la situation, ce qui pousse le général à rédiger son autocritique. Déçus, les soldats se rebellent, agressent et enlèvent deux émissaires de Pékin, secourus in extremis quelques jours plus tard.

À la fin du mois de juillet 1967, le Million de héros est démantelé, le général est emprisonné et les rebelles célèbrent la «seconde libération de Wuhan».

L’incident de Wuhan, comme il sera appelé par les historien·nes, est considéré comme un tournant de la Révolution culturelle, puisqu’il marque le premier refus des militaires de se soumettre au gouvernement.

 

La scène punk

Peut-être la plus belle scène de Wuhan, et la moins connue de toutes, n’est-elle pas à chercher sur les rives millénaires du Yang-Tsé mais dans le monde souterrain de la musique underground: pour les fans de musique et les spécialistes du centre de la Chine, Wuhan est avant tout la capitale du punk chinois.

Autour de la figure emblématique de Wu Wei et de son groupe SMZB (生命之饼, «le pain de la vie») s’est structurée ce qui est aujourd’hui considérée comme la plus importante scène punk du pays, qui a donné naissance à de nombreuses formations telles que Si Dou Le (死逗了), MUM (妈妈), Angry Dog Eyes, Big Buns, etc.

Pour l’ethnomusicologue Nathanel Amar, la chanson «Scream for Life» de SMZB exprime «en sept strophes le projet que s’est donné le punk chinois depuis ses débuts: parler –ou hurler– pour ceux qui ne peuvent pas, et toujours dire la vérité. La parole portée par ces punks est indissociable d’une lutte, contre la censure, contre les conditions de vie en Chine contemporaine et contre le Parti communiste chinois, insulté à chaque concert et à chaque chanson».

Nathanel Amar a consacré sa thèse à la scène punk de Wuhan, dans laquelle il raconte cette culture underground, indépendante du pouvoir et qui ne peut exister que dans l’illégalité.

En Chine, la musique punk est peut-être l’une des dernières musiques ouvertement contestataires du régime communiste en place. Au travers de leurs textes très souvent composés en anglais, les groupes n’hésitent pas à dénoncer les vices de la société chinoise moderne, à l’image de la chanson «E.I.S.V» de P-Town (皮通, groupe de Hefei):

«When I was sixteen I feel / Quand j’avais 16 ans je sentais
There must be something wrong / Que quelque chose n’allait pas
The rich man pissing on my face / Le mec riche qui me crachait au visage
The government stand for him / Le gouvernement le soutenait»

Dans la capitale du Hubei, en ces temps de confinement, c’est une chanson de SMZB, «Wuhan, Wuhan» (大武漢貼採樣), qui résonne haut et fort chez les fans du genre, comme un hymne de résistance face à la tragédie et d’amour pour la capitale du punk:

«She will be beautiful, she will get freedom / Elle sera magnifique, elle sera libre
It won’t be like a prison here forever / Ce ne sera pas une prison pour toujours ici
Break the darkness, there will be no more tears / Sortons de l’obscurité, il n’y aura plus de larmes
A seed has been buried in my heart / Une graine a été planté dans mon cœur
Here is a punk city –Wuhan! / Ceci est une ville punk –Wuhan!»

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Le groupe SMBZ. | Avec l’autorisation de Nathanel Amar

 

Les rè gān miàn

Lorsque certain·es scientifiques ont avancé que le virus était passé de l’animal à l’homme dans l’enceinte du marché aux fruits de mer de Wuhan, où des animaux sauvages sont vendus à la découpe, la révélation est venue entacher l’une des autres scènes de la ville de Wuhan, cette fois-ci culinaire, au premier rang de laquelle on retrouve un plat de nouilles emblématique, les 热干面 (rè gān miàn) –dont voici une recette.

Tout et n’importe quoi a été dit sur la cuisine et les habitudes alimentaires de la population chinoise dans la couverture médiatique de l’expansion du coronavirus. En jouant à la fois sur une méconnaissance totale de la cuisine asiatique et le fantasme d’un exotisme conjugué à un racisme ordinaire, les médias et réseaux sociaux se sont quelque fois reposés sur des illustrations (parfois honteusement détournées) de marchés chinois où l’on pouvait voir divers animaux morts juxtaposés, amenant les personnes plus zélées à colporter l’idée que les Chinois·es mangeraient des chauves-souris.

D’après Suki, une jeune Wuhanaise poursuivant ses études au Canada, les habitant·es de la capitale du Hubei sont «très attentifs à leur petit déjeuner». Dès l’aube, les restaurants préparent les rè gān miàn, que la population locale s’empresse d’avaler avant de partir travailler.

Ce plat de nouilles, à première vue très simple, représente à lui seul les saveurs de Wuhan et est devenu l’improbable ambassadeur de la ville. La légende dit que dans les années 1930, un petit restaurateur, Bao Li, aurait involontairement fait tomber de la pâte de sésame et des légumes marinés dans ses nouilles, qu’il aurait ensuite vendues. Devant un succès inattendu, il leur donna le nom de 热 (, «chaud») 干 (gān, «sec») 面 (miàn, «nouilles»).

Depuis, ce plat rapide à réaliser et économique a fait la renommée de Wuhan. Le célèbre Quotidien du peuple les classa même dans le Top 5 des meilleures nouilles de Chine.

La cuisine de Wuhan et plus largement du Hubei fait l’unanimité auprès de celles et ceux qui l’ont déjà testée, et elle s’exporte désormais aux quatre coins du monde grâce à la diaspora, qui ouvre de nombreux restaurants.

Les cous de canard (yabo, 鸭脖) font également partie des snacks très appréciés par la population wuhanaise. Très relevé en goût, ils redonnent de la noblesse à une partie du canard qu’on laisse souvent de côté et se dégustent à n’importe quelle heure de la journée. Mais attention: ils n’ont rien à voir avec la fameuse recette de cous de canards que l’on connaît bien dans le sud de la France.

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http://www.slate.fr/story/187995/chine-wuhan-ville-coronavirus-histoire-soulevement-wuchang-guerre-resistance-seconde-liberation-musique-punk-cuisine-reganmian#xtor=

BERNARDIN DE SIENNE (saint ; 1380-1444), CORONAVIRUS, EGLISE SAINT-JEAN-DE-MALTE (Aix-en-Provence), EPIDEMIES, MALADIE, MALADIES, PAROISSE SAINT-JEAN-DE-MALTE (Bouches-du-Rhône), PEINTURE, PESTE, ROCH DE MONTPELLIER (saint ; 1295-1327)

Saint Roch, saint Bernardin de Sienne et saint Sébastien… et la peste : tableau en l’église Saint-Jean-de-Malte (Aix-en-Provence)

Saint Roch, Saint Bernardin de Sienne et Saint Sébastien…. trois saints que la peste réunit.

 

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Saint Roch , Bernardin de Sienne et Saint Sébastien
Florence , XIV°

Si saint Roch et saint Sébastien sont invoqués lors des épidémies, il faut souligner que saint Bernardin de Sienne fut touché par la peste en 1411 ; malade de la peste à Sienne il affronta la maladie « avec une fermeté sereine et une conscience claire de la pureté de sa vie » et une fois guérit il reprit ses prédications à travers l’Italie.

C’est donc le thème de la peste qui réunit ces trois saints dans un même tableau pour évoquer une même épidémie : la peste qui à cette époque faisait d’immenses ravages dans la population. Quand la science est impuissante pour guérir les maladies du corps les hommes se tournent vers les saints pour y puiser la force de surmonter l’épreuve mais surtout pour espérer la guérison.

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Saint Roch de Montpellier

Saint Sébastien

Saint Bernardin de Sienne

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Prières d’intercession

 

Prière à saint Roch en cas d’épidémie

Roch, laïc pèlerin en Europe,

Pestiféré, emprisonné,

Toi qui guérissais les corps

Et amenais les hommes à Dieu,

Intercède pour nous

Et préserve-nous des misères

Du corps et de l’âme

 

 Prière à Saint Sébastien

Saint Sébastien écoute ma prière et présente là au Seigneur. Tu as été attaché et percé de flèches, mais ton corps inerte a été remis en vie.

Obtiens moi une nouvelle vigueur dans mes membres qui ne peuvent bouger, rends fermes mes pas sur les chemins que Dieu a tracé.

Saint Sébastien, mon âme est bouleversée et toute ma force m’a abandonné. Les flèches t’ont fait perdre du sang, mais pas la Foi.

Ne m’abandonne pas et aide-moi à garder l’espérance dans le Seigneur et la volonté de guérir.

Amen

CORONAVIRUS, GUERIR AVEC LES SAINTS, MALADIE, MALADIES, PRIERE, PRIERES, ROCH (saint ; 1350-1380), SEBASTIEN (saint ; 256-288)

Guérir avec les saints

 Guérir avec les Saints

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Saint Sébastien (256-288)

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Saint Sébastien (256-288)

Fêté le 20 Janvier

Lieux de culte en Normandie.

Saint Sébastien de Raids(Canton de Périers 50).

Mantilly (Canton de Passais la conception 61).

Nom.

D’origine grecque, signifie « Vénérable »

Iconographie.

Deux scènes dominent l’iconographie:

Sébastien est percé de flèches. et celle (moins courante) des soins apportés par Iréne. (Souvent représentés par Georges de La Tour « Saint Sébastien soigné par Iréne« )

Patronages.

Il est le patron des athlétes.

des archers.

des prisonniers.

des employés des pompes funébres.

des arquebusiers

des soldats.

Dictons.

A la Saint-Sébastien, l’hiver reprend ou se casse les dents.

 

Sa vie /Histoires/Légendes

Il est sans doute l’un des plus célèbres martyrs romains.

Un récit du V° siècle raconte sa vie et son martyr.

Sébastien, citoyen de Narbonne, élevé à Milan, est un soldat apprécié des empereurs Dioclétien et Maximien, qui lui confient le commandement de la première cohorte prétorienne, ignorant qu’il est chrétien. L’officier a en effet dissimulé sa foi afin de pouvoir mieux réconforter ceux qui sont promis au martyr. C’est ainsi qu’il exhorte à la fermeté les deux frères jumeaux Marcus et Marcellianus et, ce faisant, parvient à convertir aussi, par la parole et les miracles, tout leur entourage : les parents, le geôlier, sa femme, ses frères… En tout soixante-huit personnes recevront le baptême ! Le préfet Agrestius, voyant les miracles que provoquent ces conversions, finit par détruire les idoles qu’il adorait, pour se tourner vers le vrai Dieu… et obtenir la guérison ! C’est l’époque où Dioclétien et Maximien déclenchent une vaste persécution contre les chrétiens. Dioclétien accuse Sébastien d’avoir trahit sa confiance. Bien que Sébastien rappelle qu’il a toujours prié Dieu pour le salut de Rome, l’empereur ordonne de le percer de flèches, jusqu’à ce qu’il en soit criblé « comme un hérisson de ses piquants ». Après le supplice, Irène, une veuve pieuse, va prendre le corps pour l’ensevelir, mais constatant qu’il est encore vivant, le ramène chez elle pour le soigner. Guéri, Sébastien se place sur le chemin de l’empereur Dioclétien, afin de lui prouver que ce sont les prêtres païens qui accusent à tord les chrétiens. Ces derniers ne cessent de prier pour la sauvegarde de l’Empire. Arrêté, Sébastien est battu à mort et son corps est jeté dans l’égout principal de la ville. L’officier apparaît en songe à Lucine, une chrétienne, lui indique où elle trouvera son corps, et où elle aura à l’ensevelir.

 

Intercessions.

Invoqué contre la poliomyélite.

Contre la paralysie

Contre les maladies contagieuses.

Contre les fièvres.

Contre la peste

(Vénéré comme un saint efficace contre la peste, au même titre que saint Roch, saint Antoine, saint Adrien et saint Christophe. Cette vénération vient de l’efficacité d’une procession avec des reliques de Sébastien qui mit fin à une peste à Rome en 680. Invoqué à Pavie pour les mêmes causes, il obtient le même miracle. Les grandes épidémies du Moyen-Age entraînent une renaissance de cet aspect du culte de Sébastien.)

 

 

Prière à Saint Sébastien

Saint Sébastien écoute ma prière et présente là au Seigneur. Tu as été attaché et percé de flèches, mais ton corps inerte a été remis en vie.

Obtiens moi une nouvelle vigueur dans mes membres qui ne peuvent bouger, rends fermes mes pas sur les chemins que Dieu a tracé.

Saint Sébastien, mon âme est bouleversée et toute ma force m’a abandonné. Les flèches t’ont fait perdre du sang, mais pas la Foi.

Ne m’abandonne pas et aide-moi à garder l’espérance dans le Seigneur et la volonté de guérir.

Amen

 

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 Saint Roch (1350-1380)

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Fêté le^16 Août

Nom et iconographie

D’origine germanique signifie: »incertain »

On le représente habillé en pèlerin,une plaie sur la cuisse ;un chien se tient prés de lui,avec un morceau de pain .

 

Patronages.

des chirurgiens

des fossoyeurs

des pharmaciens

des pèlerins

des voyageurs

des invalides

des prisonniers.

 Dictons.

Connaissez-vous l’origine du proverbe: «C’est saint Roch et son chien» pour désigner deux personnes inséparables?

Intercessions.

Invoqué contre la peste, invocation un peu désuette aujourd’hui bien sûr, mais on peut se placer sous sa protection: lorsqu’on craint une épidémie, ou une contagion.

Pour se prémunir ou soigner les malades incurables.

Contre les rhumatismes, et les problèmes aux genoux.

Il intercède aussi pour aider à maigrir.

 

 

Prières 

Prière en cas d’épidémie

Roch, laïc pèlerin en Europe,

Pestiféré, emprisonné,

Toi qui guérissais les corps

Et amenais les hommes à Dieu,

Intercède pour nous

Et préserve-nous des misères

Du corps et de l’âme

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Coronavirus : Roch, le saint à invoquer contre les épidémies

 

Alors que l’épidémie de coronavirus semble prendre des proportions difficilement contrôlables dans le monde entier, les chrétiens peuvent se tourner vers saint Roch pour prier. Depuis le Moyen Âge et les pestes dévastatrices, c’est lui qui est invoqué comme protecteur des épidémies.

Saint Roch est le saint le plus invoqué, dès le Moyen Âge, comme protecteur contre le terrible fléau de la peste, et sa popularité est toujours aussi grande, notamment en Asie en ce moment, d’après les témoignages de missionnaires sur place. Sa protection s’est progressivement étendue au monde agricole, aux animaux, aux grandes catastrophes telles que les tremblements de terre, les épidémies et les maladies très graves. De façon plus récente, sa protection est également un exemple de solidarité humaine et de charité chrétienne, sous le signe du bénévolat.

Une vie auprès des pestiférés

Saint Roch était le fils d’un gouverneur de Montpellier. Ses parents, âgés, obtinrent sa naissance par de persévérantes prières, se promettant de donner à Dieu l’enfant qu’il leur accorderait. À la mort de ses parents — il a 20 ans — il décide alors de vendre ses biens, de se faire pauvre du Christ à l’exemple de saint François d’Assise. Il entre dans le Tiers-Ordre, et, vêtu en pèlerin, il prend le chemin de Rome, en demandant l’aumône. La peste sévissant en Italie, il se dévoue aux soins des pauvres pestiférés et il obtient beaucoup de guérisons.

Atteint à son tour de la maladie, et de retour à Montpellier, il est mourant et se retire dans une cabane dans les bois où un chien va lui apporter chaque jour un petit pain. D’où sa représentation dans l’histoire de l’art avec un chien à ses côtés. Miraculeusement guéri, il réapparait à Montpellier sans donner son identité et, considéré comme espion, il est mis en prison. Il y meurt au bout de cinq ans après avoir reçu les sacrements en révélant alors sa véritable identité au prêtre.

Peu de temps après sa mort, son culte devient très populaire en Italie, en France puis dans toute l’Église. Saint Roch est le protecteur notamment invoqué lors des épidémies de peste, depuis le concile de Ferrare, après les graves ravages de ce mal venu d’Orient et transmis par les marins, en particulier à Venise, Marseille, Lisbonne, Anvers et en Allemagne… Il est fêté le 16 août.

 

Voici une petite prière d’intercession à saint Roch :

Roch, laïc pèlerin en Europe,
Pestiféré, emprisonné,
Toi qui guérissais les corps
Et amenais les hommes à Dieu,
Intercède pour nous
Et préserve-nous des misères
Du corps et de l’âme.

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EPIDEMIES, HISTOIRE, LES EPIDEMIES AU COURS DES SIECLES, MALADIE, MALADIES

Les épidémies au cours des siècles

Terribles épidémies

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Entre la peste et le choléra

Peste bubonique, grippe espagnole, choléra ou Sida… ces termes nous font frémir à leur évocation car ils résonnent en nous comme synonymes de mort brutale.

De locales, ces épidémies peuvent se transformer en pandémies, avec une portée intercontinentale ou mondiale. Elles sont devenues de plus en plus mortelles au fil de l’Histoire, facilitées par la densification des territoires et les déplacements de populations, et laissant des traces durables dans les corps, les esprits et les mœurs.

La première épidémie dont il nous reste une trace est la « peste d’Athènes » qui a ravagé la Grèce de 430 à 426 av. J.-C. et aurait causé la mort de dizaines de milliers de personnes, dont le stratège Périclès en personne. Rapportée par l’historien Thucydide, cette épidémie reste un mystère pour les scientifiques qui continuent d’en chercher la cause. On a d’abord pensé qu’il s’agissait du typhus mais des recherches récentes penchent pour une fièvre typhoïde…

Une chose est sûre : l’histoire des épidémies continue de s’écrire…

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Le plus grand fléau, la peste

 

La plus ancienne et la plus effroyable des pandémies demeure la peste, qui a sévi en Eurasie pendant près de deux mille ans et causé plus de victimes que les pires des conquérants.  Elle a été repérée pour la première fois dans le bassin méditerranéen en 541-542, au temps des rois mérovingiens et de l’empereur Justinien. Par ses ravages brutaux, en particulier à Byzance et au Proche-Orient, elle a ruiné les efforts de Justinien pour restaurer la grandeur romaine.

Chaque année ou presque, depuis lors, elle a prélevé son lot de victimes dans la population de l’empire, affaiblie par la misère et l’insécurité propres aux temps barbares. Puis, à partir de 767, au temps de Charlemagne, les chroniques occidentales en ont perdu la trace… mais elle est restée endémique en Orient, en Inde et en Chine.

Sous sa forme bubonique (avec apparition de « bubons » ou tumeurs à l’aine), la peste a fait sa réapparition en 1320 en Mongolie. En 1344, les Mongols assiègent la ville de Caffa (aujourd’hui Féodossia, en Crimée) et envoient des cadavres contaminés par-dessus les murailles. Des marins génois arrivent à fuir la ville mais en emportant avec eux le terrible bacille. En accostant à Marseille le 1er novembre 1347, ils vont ouvrir au fléau les portes de l’Occident.

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L’épidémie se développe d’autant mieux et plus vite que la population est épuisée. Après trois siècles d’expansion démographique, l’Europe est saturée d’hommes que les sols peinent à nourrir. Les disettes, famines et « chertés » se font plus fréquentes et à ces pénuries alimentaires s’ajoute la guerre entre Français et Anglais.

Les Européens croient au début que les miasmes de la peste se répandent par voie aérienne. Aussi n’ont-ils rien de plus pressé, lorsque l’épidémie atteint une ville, que de fuir celle-ci.

Le poète Boccace raconte cela dans le Décaméron, son recueil de contes écrit après que Florence a été atteinte par l’épidémie de 1347. Ce que ses contemporains ignorent, c’est que la fuite est la pire attitude qui soit car elle a pour effet d’accélérer la diffusion de l’épidémie.

La « Grande Peste » ou « Peste noire » va ainsi tuer en quelques mois jusqu’à 40% de la population de certaines régions, ressurgissant par épisodes ici ou là. En quatre ans, 25 à 40 millions d’Européens vont en mourir. Par milliers, des villages sont désertés. Les friches, la forêt et les bêtes sauvages regagnent le terrain perdu au cours des deux siècles précédents qui avaient vu les campagnes se développer et se peupler à grande vitesse…

La Chine n’est pas épargnée. La dynastie des Yuan, fondée par les Mongols, disparaît en 1368, peu avant que meure son dernier empereur, Toghon Teghur, non de la peste mais de la dysenterie. Les itinéraires commerciaux reliant l’Europe au reste du monde deviennent les grand-routes mortelles de la transmission de la peste noire. Ils seront remplacés au siècle suivant par des routes maritimes.

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Peste bubonique, peste pulmonaire

La peste proprement dite est de deux sortes. On distingue :
• La peste bubonique avec des pustules qui se nécrosent et des bubons dans le cou, des accès de fièvre, des vertiges et des délires, et néanmoins quelques guérisons quasi-miraculeuses,
• La peste pulmonaire, occasionnée par la présence du bacille dans la salive et entraînant une mort inéluctable dans les trois jours.

La variole, une arme de conquête ; la syphilis, un prêté pour un rendu

Également très meurtrière, la variole a régulièrement frappé les Eurasiens…

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Cette maladie infectieuse d’origine virale qui se manifeste par l’apparition de pustules (d’où son nom, dérivé du latin varuspustule) fut responsable de dizaines de milliers de morts par an rien qu’en Europe avant que ne soit mise au point la vaccination au XVIIIe siècle (la descendance du roi Louis XIV a ainsi été décimée par la variole en 1712).

Mais elle figure aussi en tête des armes de destruction massive ! Quand Christophe Colomb aborda en effet dans le Nouveau Monde, il apporta sans le savoir le virus de la variole aux Indiens qui ne bénéficaient d’aucune immunité, à la différence des Eurasiens, accoutumés à la côtoyer.

Azteques

En quelques décennies, selon les estimations de l’historien et démographe Pierre Chaunu, les neuf dixièmes des 80 millions d’Amérindiens en sont morts. Le conquistador Hernan Cortès, en 1520, fut lui-même servi par le virus quand il fit le siège de Tenochtitlan, capitale de l’empire aztèque, car la variole fauchait déjà les habitants plus sûrement que ses arquebusiers.

Mais en échange du virus, les Amérindiens allaient transmettent aux Espagnols une maladie vénérienne bactérienne contre laquelle ils étaient eux-mêmes immunisés, la syphilis, jusque-là inconnue dans le Vieux Monde. Le capitaine Martin Alonzo Pinzon, compagnon de Christophe Colomb, en fut en 1493 la première victime européenne.

 

La syphilis allait dès lors contaminer en un temps record la péninsule italienne, profitant de la guerre entreprise par le roi de France, Charles VIII, le 25 janvier 1494, première des guerres d’Italie. Cela lui valut d’être surnommée le « mal de Naples » par les Français… et « morbo gallico » ou mal gaulois, par les Italiens. Au XVIe siècle, la maladie poursuivit sa course dans tout le Vieux Monde et atteint Canton, en Chine du sud, dès 1511, à peine plus de quinze ans après son introduction en Europe.

La syphilis se manifeste chez les hommes par l’apparition d’un chancre sur les parties génitales puis, dans une phase secondaire, par une éruption sur tout le corps, enfin par une paralysie mortelle du cerveau, du cœur ou de l’aorte. Chez les femmes, la maladie peut se développer sans qu’on y prenne garde du fait de l’absence de chancre au stade primaire. Au stade secondaire, elle se manifeste par l’apparition de pigmentations autour du cou…

La syphilis a sévi pendant près de cinq siècles en Europe, jusqu’à la découverte de la pénicilline.

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Le grand retour de la peste

À la Renaissance, les recherches scientifiques ont permis de mieux cerner les causes des épidémies et d’y répondre avec plus d’efficacité que par  le passé. C’est ainsi que l’Italien Jérôme Fracastor a suggéré une contagion de la peste d’homme à homme ou d’animal à homme (et non par voie aérienne comme on le croyait).

On a donc entrepris d’isoler les villes et les régions contaminées avec des soldats. Cette technique dite de la « ligne » fut appliquée pour la première fois en Catalogne en 1478 et peu à peu perfectionnée par les Espagnols avec un réel succès : l’armée coupait les communications et tirait à vue sur les personnes qui tentaient de passer !

Cela n’empêcha pas la peste de faire son retour en Europe et de tuer encore quelques centaines de milliers de personnes, en 1575 puis en 1630 à Venise, l’une des cités les plus opulentes d’Europe, en 1628-1631, dans plusieurs villes françaises, de Toulouse à Dijon, en 1656, à Naples, en 1720 enfin à Marseille en 1720. C’est la dernière manifestation du fléau en Europe.

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Après la peste, le choléra

Au XIXe siècle, le Bengale a « offert » à l’humanité pas reconnaissante du tout une nouvelle maladie pandémique, le choléra.

Strictement limité à l’espèce humaine, le choléra est provoqué par une bactérie qui vit dans l’eau, sévit de manière persistante dans le delta du Gange. Cette bactérie attaque l’intestin et provoque diarrhées, vomissements et nausées.

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Le développement des échanges commerciaux a contribué à sa dissémination, à l’est vers la Chine et le Japon, à l’ouest vers l’Afghanistan, l’Iran, la Syrie, l’Égypte et le bassin méditerranéen.

En 1817, une première épidémie touche toute l’Asie et s’étend jusqu’à la côte orientale de l’Afrique, prenant ainsi un caractère pandémique.

La France fut touchée en 1832, lors de la deuxième épidémie. Elle en perdit son chef du gouvernement, Casimir Perier.

Pour lutter contre sa diffusion, les gouvernements européens instituèrent des organismes de santé publique et adaptèrent l’urbanisme aux contraintes de l’hygiène publique.

Pandémies et maladies « endémiques »

Une maladie est qualifiée d’endémique quand elle devient habituelle dans une région déterminée et s’installe dans la durée. C’est le cas de la syphilis, du moins pendant cinq siècles, ainsi que de la rougeole, du typhus, de la dysenterie et de la diphtérie au XIXe siècle. La rougeole, maladie endémique d’origine virale, apparue au VIIème siècle av. J.-C., a tué près de 200 millions de personnes, principalement des enfants en bas âge, jusque dans les années 1960. Le Sida, qui sévit depuis plus de 30 ans, est aussi devenu endémique en attendant les thérapies qui en viendront définitivement à bout.

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Les avancées scientifiques

La recherche scientifique a permis à partir de la Renaissance de lutter contre certaines épidémies endémiques. En 1796, contre la variole, le vétérinaire et médecin anglais Édouard Jenner a ainsi généralisé la vaccination découverte dans les décennies précédentes.

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La découverte par Louis Pasteur des microbes ouvre une nouvelle voie à la recherche. Lui-même met au point le vaccin contre la rage, maladie virale qui se transmet de l’animal à l’homme, en 1885.

Lors d’une cinquième vague de choléra, en 1883, l’un de ses rivaux, le médecin allemand Robert Koch, à qui l’on doit également la découverte de la bactérie responsable de la tuberculose (« bacille de Koch »), découvre le germe responsable de la maladie. Il inaugure une nouvelle discipline : la bactériologie.

Le bacille de la peste est quant à lui identifié en 1894 en Extrême-Orient par un chercheur pastorien d’origine suisse, Alexandre Yersin.

En 1905, les zoologistes allemands Fritz Schaudinn et Erich Hoffmann identifient la bactérie responsable de la syphilis comme étant le tréponème pâle.

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En 1928, Charles Nicolle reçoit le prix Nobel de médecine pour ses travaux sur le typhus en découvrant le rôle du pou dans la transmission de l’infection chez l’homme. En 1938, un vaccin contre le typhus est développé par le bactériologiste américain Herald Rae Cox.

Depuis 1945, l’usage de la pénicilline se démocratise et des traitements permettent d’endiguer, ou du moins de réduire la propagation des épidémies. Celles-ci sont endiguées, mais les bactéries et virus qui en sont responsables continuent de sévir, la peste y compris…

Sauf peut-être le virus de la variole qui a été totalement éradiqué en 1977 grâce à une campagne de vaccination massive.

XXe siècle : de la « grippe espagnole » au Sida en passant par le typhus

Alors que le monde est engagé dans une guerre plus meurtrière que jamais au début du XXe siècle, un virus mystérieux décime à pas de géant les populations.

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En quinze mois, de mars 1918 à mai 1919, l’humanité est frappée par la plus terrible épidémie de grippe qu’elle ait jamais connue, avec près de cinquante millions de victimes. Les Européens, encore plongés dans la Première Guerre mondiale, en prennent conscience par la presse espagnole, d’où son nom de « grippe espagnole », mais c’est en Asie que surviennent les quatre cinquièmes des décès. Longtemps restée un mystère, l’origine du virus a été révélée grâce aux recherches récentes menées par les scientifiques.

Elle est la pire épidémie du XXème siècle, mais pas la seule. Au même moment, le typhus revient frapper le monde et fait trois millions de morts en Russie bolchévique, pendant la guerre civile, entre 1918 et 1922. Il revient ensuite pendant la Seconde Guerre mondiale et frappe l’armée allemande enlisée à Stalingrad. Ses dégâts sont terribles dans les camps de concentration.

Du grec typhos « stupeur, torpeur », le typhus est une infection provoquée par les bactéries de la famille des Rickettsies, l’appellation ayant été donnée pour la première fois avec exactitude à la maladie infectieuse par Boissier de Sauvages, au XVIIIe siècle.

Apparue au Moyen Âge, la maladie sévit dans les prisons au XVIe siècle au point qu’on la surnomme la « fièvre des geôles ». En 1759, les autorités anglaises estiment qu’un quart des prisonniers meurent du typhus. Impossible de s’en débarrasser ! Des épidémies voient le jour en Irlande pendant la Grande famine de 1846-1849 ou encore durant la guerre de Crimée.

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Dans la seconde moitié du XXe siècle, d’autres grippes vont frapper fort mais jamais autant que la « grippe espagnole ». C’est le cas de la grippe asiatique d’origine aviaire qui fait près de 2 millions de mort en 1958 ou encore de la grippe de Hong Kong qui tue dix ans plus tard près d’un million de personnes.

Apparait ensuite un virus nouveau, dont les symptômes font penser à ceux de la syphilis. C’est le virus de l’immunodéficience humaine, qui est à l’origine de la maladie du Sida.

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Les premiers cas sont observés à la fin des années 1970 chez des patients homosexuels. Les chercheurs réalisent rapidement que toute la population peut être infectée.

Cette maladie, transmise du singe vers les hommes, serait apparue dans les années 1920 dans le bassin du Congo. Entre 1980 et 2010, elle va faire trente-six millions de morts.

Dans les pays occidentaux, sa propagation est aujourd’hui endiguée grâce à une importante politique de prévention et de protection et à l’arrivée des traitements antiviraux mais le Sida reste un fléau menaçant pour les pays moins développés, particulièrement en Afrique.

La mondialisation des virus

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La mondialisation des épidémies a débuté avec les Grandes Découvertes. Aux XXe et XXIe siècles, elle s’est accélérée avec la massification des échanges internationaux et l’accroissement démographique (il est plus facile à un virus ou une bactérie de se transmettre d’un être humain à l’autre quand la planète compte huit milliards d’êtres humains que lorsqu’elle en compte 250 millions comme à l’époque du Christ).

Partie de Chine en 2002, une épidémie de SRAS (Syndrome respiratoire aigu sévère) s’est mondialisée en 2003. Cette maladie infectieuse était causée par un virus appartenant à la famille du coronavirus, le Sars-CoV. Très contagieuse, elle se transmet d’homme à homme par voie aérienne (postillons…).

 

Le réservoir animal du coronavirus du SRAS a été identifié comme étant une chauve-souris insectivore. L’hôte intermédiaire qui a permis le passage du virus à l’homme est la civette palmiste masquée, animal sauvage vendu sur les marchés et consommé au sud de la Chine. En mars 2003, l’OMS a déclenché une alerte mondiale et grâce aux mesures d’isolement et de quarantaine, l’épidémie a pu être endiguée au prix de 800 morts (une broutille).

En 2009, la grippe A, d’origine porcine a à son tour semé la terreur. Surtout qu’elle est la deuxième pandémie de souche H1N1, la première étant la grippe dite espagnole… Mais l’abattage systématique des cheptels d’animaux contaminés, l’isolement des malades et la création rapide d’un vaccin permettent d’endiguer l’épidémie qui ne fait finalement « que » 280 000 victimes, c’est-à-dire à peu près autant qu’une grippe « classique » saisonnière.

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Au XXIe siècle, les arbovirus, qui ont pour vecteur des insectes suceurs de sang, les moustiques généralement, sévissent dans les pays moins développés et les régions tropicales. Le moustique, piquant une personne malade, absorbe le virus et infecte ensuite d’autres personnes en les piquant à leur tour.

Ces maladies tuent rarement mais entraînent des complications pouvant entraîner la mort. La première épidémie de ce type, le chikungunya, remonte à 1957 en Tanzanie. Plusieurs ont suivi sur les continents africains et asiatiques, notamment en Inde en 2006 où 2 millions de cas ont été recensés. Le virus a été détecté en Europe l’année suivante et aux États-Unis en 2013. Même si les arbovirus sont moins dangereux que d’autres épidémies, il n’existe pas de réel moyen de prévention autre que moustiquaire et répulsifs.

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Dans cette même famille, on rencontre la dengue, qui, dans sa forme la plus sévère,  a fait 21 000 victimes en 2008, mais aussi la fièvre jaune et le paludisme ainsi que la maladie du sommeil.

Des vaccins et des médicaments comme la quinine ont été élaborés pour lutter contre ces maladies mais elles n’en demeurent pas moins très mortelles. Le paludisme en particulier tue encore 500 000 personnes par an en Afrique et en Asie du sud.

 

Dans la famille des arbovirus, on peut aussi demander… Zika. Ce virus est responsable de la quatrième épidémie pour laquelle l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) a décrété un état d’urgence mondiale. Ses symptômes ressemblent à ceux de la dengue ou du chikungunya : fièvre, maux de têtes, éruption cutanée, fatigue, douleurs musculaires et articulaires…

Détecté pour la première fois chez un singe en Ouganda en 1947, il a fait sa première apparition chez l’homme dans les années 1970. L’épidémie s’est déclarée en 2007 dans le Pacifique exportée en France en 2016.

En Afrique, le virus Ebola, découvert en 1976, a causé plus de 11 000 décès entre 2013 et 2016. Le réservoir naturel du virus serait la chauve-souris…

Tiens, tiens, la modeste chauve-souris serait aussi responsable du nouveau virus qui fait trembler le monde en 2020. Fin décembre 2019, ce nouveau virus de la famille du coronavirus, le Covid-19, a sévi dans la ville de Wuhan en Chine avant de s’exporter en Asie puis en Europe. Le 30 janvier 2020, l’OMS a qualifié l’épidémie « d’urgence de santé publique de portée internationale. »

En février 2020, de nouveaux cas se sont révélés en Corée du Sud, en Italie et en Iran. Avec ce nouveau coronavirus, le monde fait donc face à une nouvelle pandémie.

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Bacille ou virus ?

« Les antibiotiques, c’est pas automatique ». Oui mais pourquoi ? Et surtout dans quel cas ? Les antibiotiques sont efficaces contre les bactéries mais inefficaces en cas d’infection virale, c’est-à-dire d’une maladie causée par un virus, comme la grippe par exemple. Par contre, s’ils avaient  au Moyen Âge, la peste aurait pu être maîtrisée. Une petite explication s’impose.

  • Choléra, peste mais aussi tuberculose et tétanos sont des maladies provoquées par des bacilles. Quésaco ? Un bacille désigne simplement la forme allongée de la bactérie « en bâtonnet » (du latinbaculus, bâton). Pour rappel, une bactérie est un être vivant microscopique constitué d’une unique cellule entourée d’une paroi et dépourvue de noyau. Certaines, présentes dans notre corps, nous sont bénéfiques (pour la digestion par exemple), tandis que d’autres sont à l’origine de maladies graves. Première forme de vie apparue sur Terre, la bactérie est apparue il y a plus de trois milliards d’années !
  • Grippe, rage ou encore Sida et variole sont des maladies provoquées par des virus. Ce « poison »,d’après son étymologie latine, est un agent infectieux qui nécessite un hôte, souvent une cellule, qu’il utilise pour se répliquer. Environ vingt fois plus petit que la bactérie, son mécanisme a été mis en évidence en 1953 par le chercheur en biologie français André Lwoff, Prix Nobel de médecine 1965.

Et les microbes ? Ce terme fourre-tout regroupe virus, bactéries et tous les êtres vivants qui ne se voient qu’au microscope et provoquent des maladies (champignons, parasites, etc.). Il a été inventé par le chirurgien français Charles-Emmanuel Sédillot en 1878 et signifie « petite vie ».

 

 

 

XVIe siècle

La syphilis, cadeau empoisonné du Nouveau Monde

Pendant près de cinq siècles, de la découverte de l’Amérique à la découverte de la pénicilline, la syphilis a fait figure de maladie honteuse par excellence, en lien avec le sexe et la luxure. C’était avant l’apparition du sida…

 

Le « cadeau » des Indiens à Christophe Colomb

Le capitaine Martin Alonzo Pinzon, compagnon de Christophe Colomb, fut en 1493 la première victime européenne de la syphilis, une maladie vénérienne mortelle, jusque-là  inconnue dans le Vieux Monde.

La syphilis allait dès lors contaminer en un temps record la péninsule italienne, profitant de la guerre entreprise par le roi de France, Charles VIII, le 25 janvier 1494, première des guerres d’Italie. Cela lui valut d’être surnommée le « mal de Naples » par les Français… et « morbo gallico » ou mal gaulois, par les Italiens.

En 1504, un médecin espagnol, Rodrigo Diaz de l’Isla, la décrivit correctement et situa son foyer dans l’île d’Hispaniola (aujourd’hui Haïti). On comprit alors qu’elle avait été amenée en Europe par les marins de Colomb en contact avec les femmes Taïnos.

Syphilis et variole : troc mortel

La terrible maladie importée du Nouveau Monde a été qualifiée de syphilis vers 1530 (d’après un personnage des Métamorphoses d’Ovide). Elle a été aussi appelée vérole. Et plus tard grande vérole pour  la distinguer de la petite vérole, surnom de la variole.

La variole, maladie infectieuse du Vieux Monde, n’a rien à voir avec la syphilis mais, à l’inverse de celle-ci, elle a contaminé en un temps record le Nouveau Monde au XVIe siècle et en a décimé les habitants.

La mondialisation, une réalité dès 1500

Au XVIe siècle, la maladie poursuit sa course dans tout le Vieux Monde, jusqu’en Chine et au Japon. Elle est introduite en Extrême-Orient par les Portugais, lesquels ont établi un comptoir à Macao, à l’embouchure de la rivière des Perles, en aval de Canton, et fait son apparition à Canton, en Chine du sud, dès 1511, à peine plus de quinze ans après son introduction en Europe.

La syphilis se manifeste chez les hommes par l’apparition d’un chancre sur les parties génitales puis, dans une phase secondaire, par une éruption sur tout le corps, enfin par une paralysie mortelle du cerveau, du coeur ou de l’aorte.

Chez les femmes, la maladie peut se développer sans qu’on y prenne garde du fait de l’absence de chancre au stade primaire. La syphilis secondaire se traduit en particulier par l’apparition de pigmentations autour du cou des femmes qui en sont atteintes. C’est ce qu’on appelle ironiquement le  « collier de Vénus ». Dans sa conférence à l’Académie française, Le corps : esthétique et cosmétique, le philosophe Michel Serres suppose que c’est afin de le cacher que les coquettes de la fin de la Renaissance ont lancé la mode de la fraise, une collerette de dentelle à plusieurs couches superposées.

La syphilis n’a pu être maîtrisée qu’au XXe siècle, grâce à la découverte des antibiotiques. On ne connaissait auparavant d’autre remède que l’enduction du chancre avec une solution à base de mercure, pour soulager le mal.

Analogue au sida actuel par ses méfaits, la syphilis a frappé de nombreuses personnalités comme Alfred de Musset, Guy de Maupassant, Alphonse Daudet, le président Paul Deschanel, qui sauta en pyjama d’un train de nuit, le général Gamelin qui commandait les troupes françaises lors de l’invasion du territoire par la Wehrmacht…

 

 

 

14 mai 1796

Édouard Jenner découvre la vaccination

 

Le 14 mai 1796, un médecin de campagne vaccine un jeune garçon afin de le protéger contre la variole. Il utilise pour cela du pus provenant d’une maladie apparentée mais bénigne, la vaccine des vaches.  En cela, il se distingue de ses prédécesseurs qui, non sans risque, immunisaient leurs patients en leur inoculant la variole elle-même.

Par une action déterminée auprès de ses collègues,  Édouard Jenner  (47 ans), va donner à la vaccination une caution scientifique et la généraliser à l’ensemble de la population.

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Une maladie endémique aujourd’hui disparue

La variole est une maladie infectieuse qui se manifeste par l’apparition de pustules (d’où son nom, dérivé du latin varuspustule). Elle est surnommée abusivement « petite vérole » par référence à la syphilis ou « grande vérole », avec laquelle elle n’a rien à voir. Elle a été responsable jusqu’au XVIIIe siècle de dizaines de milliers de morts par an rien qu’en Europe (la descendance du roi Louis XIV a ainsi été décimée par la variole en 1712). Elle a surtout provoqué la quasi-extermination des Amérindiens sitôt après l’arrivée de Christophe Colomb dans le Nouveau Monde. Ne bénéficiant d’aucune immunité contre le virus, ils ont vu leur nombre réduit d’environ 80 millions à quelques millions en moins d’un siècle.
Aujourd’hui, grâce à la vaccination systématique, cette maladie a disparu de la surface de la Terre (un cas unique à ce jour). Le dernier malade aurait été repéré en 1977 en Somalie.

Une pratique ancestrale mais mal maîtrisée

Très tôt, dès le Moyen Âge, on s’est aperçu que les personnes ayant survécu à la variole étaient définitivement immunisées contre le fléau. Le savant andalou Averroès y fait allusion et des praticiens ont l’idée d’inoculer la maladie à leurs patients, avec un maximum de précautions, afin de les protéger contre les fréquentes épidémies.

Dans la onzième de ses Lettres philosophiques (ou Lettres anglaises, écrites entre 1714 et 1738), Voltaire se fait l’écho de cette pratique et, tout au long du XVIIIe siècle, des médecins inoculent la variole à titre expérimental à leurs riches patients, tel Johann Struensee sur le prince héritier du Danemark en 1769.

Mais cette protection préventive n’est pas sans danger et elle nécessite que le patient soit très soigneusement isolé afin qu’il ne provoque pas lui-même une épidémie. Elle est limitée pour cela aux milieux aristocratiques et bourgeois.

Jenner invente la vaccination

Édouard Jenner, médecin de campagne passionné par la recherche, n’a pas craint de lancer une campagne préventive auprès de sa clientèle. Il s’est aperçu comme cela que plusieurs de ses patients étaient insensibles à l’inoculation. Après enquête, il a découvert qu’il s’agissait de valets de ferme en contact avec les vaches.

Il a pu faire le rapprochement avec la vaccine ou variole des vaches (en anglais, « cow-pox »). Cette maladie bénigne est courante chez les valets qui traient les vaches et entrent en contact avec les pustules des pis. Elle a pour effet de les immuniser contre la véritable variole, le plus souvent mortelle.

Édouard Jenner a l’idée d’inoculer par scarification non plus du pus de la variole mais du pus de la vaccine, beaucoup plus bénin et tout aussi efficace. Il prélève donc du pus sur la main d’une femme, Sarah Nelmes, qui a été infectée par sa vache, Blossom, atteinte de la vaccine, et l’inocule à un enfant de 8 ans, James Phipps.

James Phipps contracte ladite maladie sous la forme d’une unique pustule et en guérit très vite.

Trois mois plus tard, indifférent au « principe de précaution », le médecin lui inocule la véritable variole. À son grand soulagement, la maladie n’a aucun effet sur l’enfant. C’est la preuve que la vaccine l’a immunisé contre la variole en entraînant la formation d’anticorps propres à lutter contre l’infection.

Rapide diffusion de la vaccination

Édouard Jenner diffuse avec courage le principe de la vaccination dans le public, en encourageant la vaccination de masse. Ses opposants contestent l’innocuité de sa méthode ou même parfois dénoncent la prétention de vouloir contrarier les desseins de la providence.

Il publie à ses frais An inquiry into the causes and effects of the variolae vaccina (Enquête sur les causes et les effets de la vaccine de la variole) et jette les bases de l’immunologie appliquée à la variole. Il se satisfait d’une approche empirique et ne se soucie pas d’aller plus avant dans la compréhension du phénomène. Il appelle « virus » le facteur mystérieux de la vaccine (d’après un mot latin qui signifie poison).

Quittant son village natal de Berkeley, dans le Gloucestershire, le médecin se rend ensuite à Londres où il vaccine gratuitement des centaines de sujets. Bientôt ruiné, il revient exercer la médecine à Berkeley où il finit honorablement sa vie.

Entre temps, la pratique de la vaccination se répand très vite en Europe et en Amérique, contribuant au recul des épidémies.

À Boston, aux États-Unis, un disciple enthousiaste, le médecin Benjamin Waterhouse, vaccine sa propre famille dès juillet 1800. L’année suivante, il convainc le président Thomas Jefferson d’en faire autant. Quatre-vingts ans plus tard, Louis Pasteur découvre les fondements théoriques de la vaccination et en améliore la pratique en vaccinant contre la rage le petit Joseph Meister en 1885.

À ce jour, les grandes campagnes de vaccination contre la variole ont pratiquement éliminé ce virus de la surface de la terre.

Hygiène et santé

Contrairement à des idées reçues, l’Europe doit son essor démographique exceptionnel des XVIIIe et XIXe siècles à l’amélioration de l’hygiène et de l’alimentation, plus encore qu’à la vaccination et aux progrès de la médecine.

L’hygiénisme s’est développé dès le siècle des « Lumières », incitant chacun à prendre davantage soin de son corps, de son environnement et de sa nourriture.

Ainsi les jeunes femmes sont-elles peu à peu revenues à l’allaitement maternel… Et les autorités ont déménagé les cimetières, sources de nombreuses infections, des centres-villes vers la périphérie. Ces actions ont notablement amélioré l’espérance de vie des Européens en réduisant en premier lieu la mortalité infantile, sans qu’interviennent les techniques médicales.

Louis Pasteur, en démontrant l’importance de l’asepsie, a apporté à ces principes d’hygiène les fondements théoriques qui leur manquaient. La vaccination et les antibiotiques ont encore accru l’espérance de vie mais en intervenant sur la mortalité des adultes bien plus que sur celle des nourrissons.

 

 

 

La grippe espagnole

Cinquante millions de victimes

En quinze mois, de mars 1918 à mai 1919, l’humanité est frappée par la plus terrible épidémie de grippe qu’elle ait jamais connue, avec près de cinquante millions de victimes.

Les Européens, encore plongés dans la Première Guerre mondiale, en prennent conscience par la presse espagnole, d’où son nom de « grippe espagnole », mais c’est en Asie que surviennent les quatre cinquièmes des décès.

Longtemps restée un mystère, l’origine du virus a été révélée grâce aux recherches récentes menées par les scientifiques.

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Un terrain propice à l’installation du virus

Tout commence en février 1916. Le médecin-major de première classe Carnot observe à Marseille une « épidémie spéciale de pneumococcie » qui « a éclaté chez les travailleurs annamites avec une gravité considérable ».

Le taux de mortalité atteint 50% dans les centres hospitaliers qui accueillent ces appelés vietnamiens souffrant de pneumonie. Mais les médecins français ne s’inquiètent pas, il s’agit probablement d’un mal exotique étranger à la race blanche. Et, en pleine guerre, ils ont d’autres soucis en tête.

Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’ils ont sous les yeux les symptômes qui préfigurent la plus grande pandémie du siècle. Et que ce pneumocoque (bactérie pathogène) n’est pas d’importation coloniale.

Particulièrement virulent, il s’attaque de prime abord aux sujets étrangers à nos climats et vivant dans la promiscuité. Mais très vite, les Européens ne sont pas épargnés…

Le médecin-major Trémollières, chef du secteur de Besançon, témoigne : « Au cours de mes tournées dans les diverses localités du secteur, j’ai constaté la grande proportion de bronchites, de contagions pulmonaires, de pleurésies, de broncho-pneumonies et de pneumonies par rapport aux autres maladies. En particulier la pneumonie lobaire, franche, aigüe, semble prendre un regain de fréquence ; avant la guerre, elle se faisait très rare dans les hôpitaux de Paris. Peut-être l’était-elle moins à la campagne. En tout cas, le nombre des cas actuellement observés vaut d’être signalé. »

 

Les premières manifestations en Europe

On a longtemps cru que les premiers cas de grippe étaient apparus au États-Unis le 4 mars 1918, dans un camp de formation militaire de Fort Riley, au Kansas, avec 500 soldats en partance pour l’Europe hospitalisés en une semaine. Mais c’est bien plutôt en Europe que le virus se manifeste pour la première fois dès 1917.

En 1917, dans un camp militaire du nord de la France, à Étaples-sur-mer, des soldats souffrent d’une forte fièvre dont il apparaîtra plus tard que c’est la grippe « grippe espagnole ». Comment le virus aurait-il atteint ces malheureux ? Peut-être par le biais des oiseaux migrateurs qui nichent à proximité du camp, dans la baie de la Somme, et ont pu l’amener d’Asie.

Les cas d’infection se multiplient dès lors à travers la France, comme en avril 1918 dans les tranchées de Villers-sur-Coudun. La propagation du virus est due à la promiscuité dans laquelle vivent les soldats, dans des campements et des tranchées surpeuplés. Au mois de mai et juin 1917, les pneumonies se font de plus en plus mortelles. C’est la première vague de l’épidémie en Europe.

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Les symptômes sont épouvantables : fièvre et insuffisance respiratoire, hémorragies qui engorgent les poumons de sang, provoquant des vomissements et des saignements de nez. Les malades, dont le visage se teint de bleu par manque d’oxygène, meurent ainsi asphyxiés dans leurs propres fluides corporels. Ce n’est pas de la grippe même qu’on décède, mais de toutes ces complications qu’elle entraîne.

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Au départ, les victimes sont, comme souvent, les plus faibles : les plus jeunes et les plus âgés. Mais les mutations de la souche la rendent si virulente qu’elle affecte de plus en plus les adultes en bonne santé, de 15 à 35 ans. Finalement, ce seront eux les principales victimes. Dans la guerre qui décime l’Europe, l’épidémie passe inaperçue et les décès sont régulièrement attribués à la pneumonie.

Les médecins sont mobilisés pour soigner les soldats de leurs blessures et n’ont pas le temps de s’en soucier. D’autre part, la censure militaire est stricte. Les presses européennes et américaines ont l’interdiction de relayer des informations au sujet de ce virus.

Mais l’Espagne, qui a conservé sa neutralité dans le conflit, est épargnée par la censure et le 22 mai 1918, un premier journal madrilène diffuse l’information, d’où le nom de « grippe espagnole » qui va lui rester. Les Anglo-Saxons l’appellent, eux, « influenza », en référence au virus qui a fait 200 000 morts en Espagne en 1889. Le terme est d’origine italienne et désignait aux XVe et XVIe siècles les épidémies genre rhume, grippe ou bronchite sous l’« influence » de refroidissements atmosphériques.

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De l’épidémie à la pandémie

Les choses semblent se calmer à l’été 1918. L’épidémie serait-elle passée ? Bien au contraire, elle redouble de force et sa deuxième phase, entre les mois de septembre et novembre 1918, va s’avérer la plus mortelle, alors même que les soldats commencent à rentrer du front. Après les militaires, les civils sont affectés à leur tour.

Fin 1918, en Europe, l’épidémie connaît un nouveau répit avant d’entrer dans sa troisième et dernière phase en janvier-mai 1919. Profitant du retour des soldats, la grippe s’installe aussi en Australie.

Vaccins et sérums, recettes de grand-mères et tisanes (eucalyptus, quinine), ou encore saignée et injections d’essence de térébenthine, une multitude de traitement tous plus inefficaces les uns que les autres voit le jour. Les conseils abondent dans les journaux et les files d’attente s’allongent dans les pharmacies mais rien n’y fait. C’est la mutation naturelle du virus et surtout l’immunisation progressive de la population qui mettront un terme à la pandémie durant l’été 1919.  Mais ses effets perdureront : familles en deuil et complications sur le long terme chez de nombreux patients.

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Célèbres victimes

La grippe espagnole s’est soldée en Europe et en Amérique du nord par une addition de drames individuels sans répercussions notables sur la vie politique et sociale. L’une des victimes les plus célèbres en fut le poète Guillaume Apollinaire, mort le 9 novembre 1918, à 38 ans. Deux ans plus tôt, dans les tranchées, il avait été gravement blessé à la tempe.

L’écrivain Edmond Rostand est aussi mort de la grippe espagnole le 2 décembre 1918, à 50 ans. Franz Kafka, qui souffrait déjà d’une tuberculose, a aggravé son cas en contractant la grippe espagnole en octobre 1918. Il meurt en 1924. L’on peut encore citer le fondateur de la sociologie, Max Weber, le peintre autrichien Egon Schiele, le pionnier français de l’aéronautique Léon Morane, ou les frères Dodge, célèbres constructeurs automobiles américains.

Un bilan chaotique incertain

Le bilan de la grippe espagnole dans le monde a longtemps été sous-évalué faute de données  relatives aux pays non occidentaux. La recherche historiographique ayant beaucoup progressé à partir des années 1970,  l’historien Niall Johnson a pu avancer en 2002 une fourchette de 50-100 millions de victimes, très au-dessus des évaluations antérieures (15 à 30 millions de morts) ! Depuis lors, grâce à l’étude approfondie des tables de mortalité partout où elles étaient disponibles, on est repassé à une fourchette plus basse : 45-50 millions, ainsi que le souligne l’historien Freddy Vinet.

  • En Europe (Russie exceptée), il y eut 2,5 millions de morts (de 150 à 240 000 pour la France), pour une population totale d’environ 300 millions.
    • En Afrique, 2,5 millions de victimes sur une population d’environ 120 millions d’âmes.
    • En Amérique du nord, 1 million de victimes sur 90 millions d’habitants ; en Amérique latine, 500 000 sur 75 millions d’habtiants.
    • Au Japon, 300 000 sur 50 millions d’habitants.

La région la plus touchée demeure les Indes britanniques. Les archives britanniques permettent d’évaluer la surmortalité à 18 millions sur environ 300 millions d’habitants sur la période mars 1918-mai 1919.

Les principales incertitudes concernent la Chine, l’Eurasie, essentiellement l’Asie du sud, la Russie bolchevique et l’empire ottoman.

Dans les îles du Pacifique, où les populations n’étaient pas immunisées contre les maladies extérieures et au surplus avaient été fragilisées par la rougeole dans les décennies précédentes, on arrive à des taux de mortalité de 25% à 40% ; sont essentiellement frappés les jeunes adultes (15-35 ans). Le 16 novembre 1918, un paquebot venant de San Francisco avec plusieurs grippés à son bord accoste à Papeete. Les pompes funèbres sont dépassées par les événements et doivent entasser les corps dans des fosses communes. Les trois médecins de l’île sont eux-mêmes victimes de l’épidémie.

Cette pandémie a fait prendre conscience de la menace de la mondialisation des épidémies et maladies infectieuses. Car cette grippe n’est pas sans précédent, mais elle est la première à prendre une telle ampleur. La grippe précédente, en décembre 1889 – janvier 1890, qui était arrivée en Europe d’Asie par la Russie, n’avait pas marqué les populations qui s’en étaient débarrassé bien plus facilement.

Dans les années 1920, le président du Conseil Georges Clemenceau a ainsi créé en France un ministère de l’Hygiène, les services d’hygiène étant jusqu’alors répartis dans huit ministères différents. Ce système a été également adopté au Royaume-Uni, en Inde, en Nouvelle-Zélande et en Afrique du Sud. Le Comité d’hygiène de la SDN (Société des Nations), ancêtre de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé), a été aussi créé pour prévenir les futures pandémies.

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À la poursuite du virus mystérieux

Aucune souche n’ayant été conservée, le virus de la grippe espagnole n’a été identifié que bien plus tard. En 1951, un jeune étudiant suédois travaillant à l’université de l’Iowa aux États-Unis, Johan Hultin, décide de consacrer sa thèse de recherche à l’isolement du virus disparu, à partir de prélèvements pulmonaires humains effectués sur des patients décédés en 1918 et inhumés en Alaska. Les populations inuites, très sensibles au virus, avaient été en effet décimées avec des taux de mortalité avoisinant 90%.

Mais Hultin échoue à cultiver le virus et, ne pouvant soutenir sa thèse, abandonne alors sa carrière de chercheur.

Quelques décennies plus tard, un médecin militaire, Jeffery Taubenberger, travaille sur l’identification de l’agent responsable d’une mystérieuse épidémie chez les dauphins et les phoques. En 1995, il parvient à identifier le virus à partir de cadavres de mammifères marins en utilisant une technique puissante d’amplification de l’ADN.

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Fier de son succès, il tente alors d’appliquer cette technique au virus de la grippe, bien que n’y connaissant rien. Il parvient à déterminer 15% du génome viral en travaillant sur des fragments de tissus pulmonaires de soldats morts de la grippe espagnole en septembre et octobre 1918.

En 1997, les résultats sont publiés dans la revue Science. Johan Hultin, alors âgé de 72 ans et profitant de la retraite à San Fransisco, est bouleversé par la lecture de l’article qui lui remémore sa thèse inachevée.

Le chercheur écrit immédiatement à Taubenbeger et propose d’aller effectuer, à ses frais, de nouveaux prélèvements en Alaska. Très déterminé, il se rend alors à Brevig Mission, un village d’Alaska de 200 habitants, à la recherche de cadavres. Avec l’autorisation des autorités locales, il exhume le corps parfaitement conservé d’une femme de 18 ans ensevelie dans le permafrost pour prélever un échantillon de son poumon. Il la baptise Lucy, « Lumière », nom du célèbre squelette de 3 millions d’années et envoie par la suite les prélèvements à Taubenberger.

Grâce à ces deux hommes, le génome du virus de la grippe espagnole a été enfin déterminé. Il s’agit d’une souche H1N1 (terme propre aux scientifiques), lointain ancêtre de la variante qui fit trembler le monde en 2009. Vraisemblablement d’origine chinoise, il s’avère cent fois plus mortel que le virus « classique » de la grippe.

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Le retour du fléau

Au XXème siècle, deux grandes pandémies ont suivi la grippe espagnole de 1918. Un virulent virus de la grippe est apparu dans les années 1950 et s’est répandu en Asie orientale en 1957. Il s’est diffusé à travers le globe faisant entre un et deux millions de victimes avant d’être endigué au milieu de l’année suivante.

En 1968, un nouveau type de grippe s’est déclaré à Hong Kong, faisant entre un et quatre millions de victimes. Ces épisodes et d’autres encore nous montrent qu’un siècle après la mère de toutes les pandémies, le risque subsiste dans notre monde surpeuplé et interconnecté.

Bien qu’elles aient fait trembler l’opinion, les grippes aviaires et porcines de 1997 et 2009 n’ont pas eu d’ampleur équivalente, faisant quelques centaines de morts pour la première et environ 18 000 pour la seconde. Mais rien n’exclut l’irruption prochaine d’une nouvelle pandémie, les mutations de virus étant imprévisibles…

 

https://www.herodote.net/Entre_la_peste_et_le_cholera-synthese-2672-548.php

 

 

 

HISTOIRE DE LA PROVENCE, LA PESTE DE MARSEILLE EN 1720, MALADIE, MALADIES, MARSEILLE (Bouches-du-Rhône), PESTE, PESTE (Marseille ; 1720), PROVENCE

La peste de 1720 à Marseille

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Scène de la peste de 1720 à la Tourette (Marseille), tableau de Michel Serre (musée AtgerMontpellier). L’inhumation des cadavres à la Tourette par le Chevalier Roze, qui figure de façon exemplaire l’intervention de l’État, a été l’objet de représentations iconographiques nombreuses

La peste  de Marseille de 1720 est la dernière grande épidémie de peste enregistrée en France.

Elle fut propagée à par280px-Mgr_de_Belsuncetir du Grand-Saint-Antoine, un bateau en provenance du Levant (la région de la Syrie), accostant à Marseille le 25 mai 1720, jugé comme étant à l’origine de l’épidémie. En effet, sa cargaison constituée d’étoffes et de balles de coton est contaminée par le bacille de Yersin responsable de la peste. À la suite de graves négligences, et malgré un dispositif de protection très strict comportant notamment la mise en quarantaine des passagers et des marchandises, la peste se propage dans la ville. Les quartiers déshérités et les plus anciens sont les plus touchés. La peste s’étend rapidement dans la cité où elle entraîne entre 30 000 et 40 000 décès sur 80 000 à 90 000 habitants, puis dans toute la Provence, où elle fait entre 90 000 et 120 000 victimes sur une population de 400 000 habitants environ.

La responsabilité de la non-application de la réglementation pour les navires potentiellement infectés a été recherchée auprès du commandant du navire, le capitaine Jean-Baptiste Chataud, et du premier échevin, Jean-Baptiste Estelle. Aucune preuve formelle n’a pu être trouvée. Il est cependant certain que les échevins et les intendants de santé chargés de cette réglementation ont agi avec beaucoup de légèreté.

Lors de l’épidémie, l’alimentation de la population ainsi que l’évacuation des cadavres posent de graves problèmes et mobilisent les échevins qui montrent beaucoup de courage. L’enlèvement des cadavres du quartier de la Tourette par les galériens de l’Arsenal des galères mobilisés à cet effet et placés sous le commandement du Chevalier Roze constitue un fait majeur de ce tragique évènement. Les religieux avec à leur tête Mgr de Belsunce apportent quant à eux un réconfort moral aux mourants.

Cette épidémie a donné naissance à de nombreuses représentations artistiques parmi lesquelles celles du peintre Michel Serre, témoin direct de l’épidémie. Elle constitue un épisode historique marquant, toujours présent dans la mémoire collective des Marseillais.

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Scène de la peste de 1720 à la Tourette (Marseille), tableau de Michel Serre (musée Atger, Montpellier). L’inhumation des cadavres à la Tourette par le Chevalier Roze, qui figure de façon exemplaire l’intervention de l’État, a été l’objet de représentations iconographiques nombreuses.

 

 

Marseille à la veille de l’épidémie

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Situation économique

Malgré les difficultés financières de la ville de Marseille, fortement endettée depuis la fin du xviie siècle, le commerce marseillais est en plein essor après une crise passagère consécutive au traité de Rastadt (signé en 1714) qui mettait fin à la guerre de Succession d’Espagne. La valeur des produits du Levant apportés dans le port de Marseille en 1714 s’élève à vingt-trois millions de livres, somme jamais atteinte précédemment. C’est à ce moment où s’amorcent des conditions de vie meilleures et un essor économique auxquels un coup d’arrêt brutal est donné par l’apparition de la peste.

 

Urbanisme de la ville

La ville est entièrement ceinturée par un nouveau rempart construit sur ordre de Louis XIV par Nicolas Arnoul. Cette enceinte prend appui sur chacune des deux puissantes forteresses placées de part et d’autre de l’entrée du port : le fort Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas. Les remparts du Moyen Âge ont été démolis et la superficie de la ville intra-muros est triplée, passant de 65 à 195 hectares. Dans les espaces intérieurs ainsi conquis sont construites des voies nouvelles se coupant perpendiculairement.

Il en résulte deux types d’urbanisation qui ne seront pas sans influence sur le développement et la propagation de la peste qui apparut d’abord dans les vieux quartiers. Au nord du port est située la ville ancienne qui correspond à celle du Moyen Âge avec des rues étroites, tortueuses et insalubres où se trouvent artisans et commerçants ; c’est dans cette zone que la peste apparaît et atteint son paroxysme. À l’est et au sud se développe la ville nouvelle avec ses nouvelles voies rectilignes : rue de Rome, rue Paradis, rue Saint-Ferréol.

 

Réglementation sanitaire

La peste constitue une menace permanente pour Marseille en liaison fréquente avec le Proche-Orient où cette maladie est endémique. Des épidémies frappent la ville à de nombreuses reprises, notamment en 1580 où la peste a été très meurtrière et a fait proportionnellement autant de morts sinon davantage que celle de 1720. Un système est progressivement mis en place et montre son efficacité puisqu’en 1720 Marseille n’a pas connu d’épidémie depuis soixante ans. Cette protection repose d’une part sur un cordon sanitaire mis en place à l’échelle méditerranéenne avec délivrance de patentes dans les ports du Levant et d’autre part sur un bureau de santé composé d’intendants qui décident de la durée de la mise en quarantaine pour l’équipage, les passagers et les marchandises.

 Les patentes

Chaque navire faisant escale dans un port du Levant se voit délivrer une patente, certificat délivré par les consuls des ports orientaux aux capitaines des vaisseaux souhaitant rentrer en France, qui précise l’état sanitaire de la ville. On distingue trois types de patentes :

la patente nette lorsque rien de suspect n’existe dans la région au moment du départ du vaisseau ;

la patente suspecte lorsque règne dans le pays une maladie soupçonnée pestilentielle ;

la patente brute lorsque la région est contaminée par la peste.

En cas de patente nette la durée de la quarantaine est ordinairement de dix-huit jours pour les personnes, vingt-huit pour le navire et trente-huit pour la cargaison. Ces périodes sont portées respectivement à vingt-cinq, trente et quarante si la patente est suspecte et trente-cinq, cinquante et soixante si la patente est brute

 Le bureau de santé

Un bureau de santé est créé à Marseille. Sa date de création est inconnue mais forcément avant 1622 car un texte émanant du parlement de Provence daté de cette année fait référence à cet établissement. Ce bureau, renouvelé chaque année par le conseil de ville, est composé de quatorze intendants bénévoles choisis parmi les négociants, marchands et anciens capitaines de vaisseau. La présidence est assurée à tour de rôle chaque semaine par l’un des intendants qui prend alors le nom d’intendant semainier. Afin d’assurer une bonne coordination entre le conseil municipal et le bureau de santé, les deux échevins à la sortie de leur charge font partie de droit du bureau de santé, ce qui porte le nombre total de ses membres à seize. Ils sont assistés dans leur tâche par un personnel nombreux : secrétaires, commis, etc. Un médecin et un chirurgien sont attachés à cet établissement.

Le siège du bureau de santé se trouve d’abord sur un ponton flottant basé près du fort Saint-Jean, puis à la consigne sanitaire, bâtiment construit à partir de 1719 sur les plans d’Antoine Mazin au pied du fort Saint-Jean. Ce bâtiment est toujours visible et a été classé monument historique par arrêté du 23 novembre 19497.

Les démarches sont strictes : le capitaine d’un vaisseau en provenance du Levant laisse son navire à l’île de Pomègues et se rend en barque au bureau de santé pour présenter la patente qui lui a été délivrée et selon le type de celle-ci, le bureau de santé décide de la durée de la quarantaine à appliquer aux marchandises et aux personnes.

 

Les lieux de quarantaine

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Carte de la rade de Marseille établie au xviie siècle, avec les îles de l’archipel du Frioul.

Les lieux de quarantaine des vaisseaux ont été établis à l’île Jarre, au sud de la rade de Marseille, si la peste est avérée, ou à l’île de Pomègues où cinq hectares de terrains et de bâtiments ainsi qu’un petit port ont été aménagés pour recevoir environ trente-cinq navires.

D’autre part, des infirmeries, parfois appelées lazarets car elles sont placées sous la protection de saint Lazare, ont été aménagées pour les passagers et les marchandises. Ces infirmeries sont situées au bord de la mer, entre l’anse de la Joliette et celle d’Arenc, à 400 m environ au nord de l’enceinte de la ville ; construites sous Colbert, elles sont constituées de hangars pour les marchandises et d’habitations pour les voyageurs, sur une emprise de 12 hectares, ceinturée de murailles et ne comportant que trois points d’accès.

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L’arrivée du Grand-Saint-Antoine

Le 25 mai 1720, le Grand-Saint-Antoine, navire en provenance du Proche-Orient, arrive à Marseille. Il apporte un précieux chargement d’étoffes de soie et de balles de coton, pour une valeur de 300 000 livres destinées à être vendues à la foire de Beaucaire de juillet.

Une partie de la cargaison appartient à plusieurs notables de Marseille, dont le premier échevin Jean-Baptiste Estelle et le capitaine du navire Jean-Baptiste Chataud. Le bateau a été armé par Ghilhermy et Chaud, Jean-Baptiste Estelle, Antoine Bourguet et Jean-Baptiste Chataud, intéressés chacun pour un quart. Comment ce vaisseau qui apporte la peste a-t-il pu être contaminé ?

 

Périple et mortalité à bord

Le Grand-Saint-Antoine quitte Marseille le 22 juillet 1719 et relie successivement Smyrne, Larnaca (Chypre), et Sidon (Liban). Dans cette ville, il embarque des tissus de soie et des sacs de cendre destinés au lest et afin d’absorber l’humidité des cales pour assurer une meilleure conservation des précieuses étoffes. Cette cendre se vendait à Marseille aux savonneries qui l’incorporaient dans leurs fabrications (en 1978 des plongeurs qui ont repéré l’épave du Grand Saint-Antoine au large de l’île Jarre ont remonté des échantillons de cendre). Le consul Poullard, qui ignore que la peste sévit à Damas, délivre une patente nette alors que le chargement est probablement contaminé. Le navire arrive à Tyr (aujourd’hui Sûr) et complète sa cargaison par de nouvelles étoffes probablement aussi contaminées. Le navire reprend la mer, mais doit faire escale à,Tripoli du Liban pour  remédier à des dégâts causés par une violente tempête. Le vice-consul de Tripoli, Monhenoult, délivre également une patente nette. Le 3 avril 1720 le navire se dirige vers Chypre après avoir embarqué quatorze passagers Le 5 avril un Turc meurt à bord et son cadavre est jeté à la mer. Les passagers descendent à Chypre et le navire repart le 18 avril 1720 en direction de Marseille. En cours de route meurent successivement cinq personnes, dont le chirurgien de bord.

L’alerte est grave et le capitaine Chataud décide de s’arrêter alors dans la rade du Brusc, à proximité de Toulon. Cette rade bien abritée par l’île des Embiez constitue un mouillage forain apprécié des navigateurs depuis l’Antiquité. Il s’agit en effet de l’ancienne Tauroentum.  Les raisons de cette escale sont assez mystérieuses, mais certains historiens estiment que Chataud a voulu prendre l’avis des propriétaires de la cargaison pour fixer la conduite à tenir.

Le Grand-Saint-Antoine fait alors demi-tour pour gagner Livourne, où il arrive le 17 mai. Les Italiens interdisent l’entrée du navire dans le port et le font mettre à l’ancre dans une crique gardée par des soldats. Cette précaution est d’autant plus judicieuse que le lendemain trois personnes décèdent à bord. Les cadavres sont examinés par des médecins qui concluent à une « fièvre maligne pestilentielle » ; ce terme ne doit pas prêter à confusion, car pour les médecins de l’époque il ne désigne pas la peste. Les autorités de Livourne mentionnent, au dos de la patente de Tripoli, qu’elles ont refusé l’entrée du navire dans le port à cause de la mortalité d’une partie de l’équipage en raison de cette fièvre.

Le navire retourne alors vers Marseille : il y a eu depuis le départ de Tripoli neuf décès à bord.

 La mise en quarantaine

À son arrivée, le capitaine Chataud se rend au bureau de santé faire sa déclaration à l’intendant semainier Tiran Il produit les patentes nettes et ne peut que l’informer des décès survenus durant la traversée. Le 27 mai, deux jours seulement après l’arrivée du navire, un matelot meurt à bord. Le bureau de santé, à l’unanimité décide d’envoyer le bateau à l’île de Jarre, puis se ravise et dans une seconde délibération, décide de faire transférer le cadavre aux infirmeries pour examen et d’envoyer le navire à l’île de Pomègues, dans l’archipel du Frioul. Le 29 mai ce même bureau décide, fait inhabituel, de faire débarquer aux infirmeries les marchandises de valeur tandis que les balles de coton doivent être transférées à l’île de Jarre.

Le 3 juin, le bureau revient sur sa position et prend une décision encore plus favorable aux propriétaires de la cargaison : toutes les marchandises seront débarquées aux infirmeries. Si aucune preuve écrite n’existe, il est probable que des interventions ont eu lieu pour faire adopter la réglementation la moins contraignante ; il est impossible de connaître les personnes qui sont réellement intervenues, mais l’intrication des intérêts des familles de négociants et des autorités qui dirigeaient la ville suffisent à comprendre les raisons de ces nombreuses négligences. La déclaration du capitaine Chataud est falsifiée par addition d’un renvoi indiquant que les membres d’équipage décédés en mer sont morts de mauvais aliments. Les intendants de santé ont probablement voulu sauver la cargaison destinée en partie à la foire de Beaucaire, qui devait avoir lieu le 22 juillet 1720.  Le 13 juin, veille du jour de sortie de quarantaine des passagers, le gardien de santé du vaisseau décède. Le chirurgien de service du port, Gueirard, examine le cadavre et conclut à une mort par vieillesse, sans observer des marques de peste.

Un mousse tombe malade et meurt le 25 juin. À partir de ce jour plusieurs portefaix qui ont manipulé les ballots de coton succombent à leur tour. Le bureau de santé s’inquiète très sérieusement et décide de transférer le vaisseau à l’île de Jarre, de faire brûler les hardes des personnes décédées et d’enterrer les cadavres dans de la chaux vive. Mais ces mesures arrivent trop tard, car des tissus sortis en fraude des infirmeries ont déjà transmis la peste dans la ville.

L’épidémie de peste

 Propagation de la peste

Les dix décès survenus à bord du navire ne présentaient pas apparemment les symptômes caractéristiques de la peste que sont les charbons et les bubons. Ces manifestations évidentes apparaîtront dans la ville lorsque commenceront à s’y répandre les tissus en provenance du Grand-Saint-Antoine infestés de puces porteuses du bacille de Yersin.

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Légende de la carte

Propagation de la peste.

A- Porte de la Joliette, B- Porte royale ou porte d’Aix, C- Porte Bernard-du-Bois, D- Porte des Chartreux ou des fainéants, E- Porte de Noailles, F- Porte d’Aubagne, G- Porte de Rome, H- Porte de Paradis, I- Porte Notre-Dame-de-la-Garde, J- Porte de Saint-Victor, K- Arsenal des galères, L- Estacade isolant les galères, M- Abbaye Saint-Victor, N- Fort Saint-Nicolas, O- Fort Saint-Jean.

1- Église Saint-Laurent, 2- Cathédrale de la Major, 3- Église des Accoules, 4- Église Saint-Martin, 5- Église Saint-Ferréol, 6- Église des Augustins, 7- La Vieille Charité, 8- Hôpital du Saint-Esprit (Hôtel-Dieu), 9- Couvent des Présentines, 10- Couvent des Récollets, 11- Couvent de la Visitation, 12- Rue Belle-Table, 13- Place du Palais, 14- Rue de l’Échelle, 15- Rue Jean-Galant, 16- Place des Prêcheurs, 17- Rue de l’Oratoire, 18- Rue des Grands-Carmes, 19- Rue des Fabres, 20- Cours Belsunce, 21- Hôtel de ville, 22- Place des Moulins, 23- Place de Lenche, 24- La Canebière, 25- Rue Saint-Ferréol, 26- Rue Paradis, 27- Place du Champ-Major (place Montyon), 28- Chantier de construction.

 

Les premiers cas

Le 20 juin 1720, rue Belle-Table, venelle étroite et sombre des vieux quartiers, une femme, Marie Dauplan, meurt en quelques heures. À ce moment les médecins doutent que ce décès soit vraiment dû à la peste. Il semble en effet qu’un premier foyer pesteux au sein de l’équipage ait été contenu jusqu’au déballage des balles de coton qui allaient répandre les puces porteuses de la maladie.

Le 28 juin, un tailleur, Michel Cresp, meurt subitement. Le 1er juillet, deux femmes, Eygazière et Tanouse, demeurant rue de l’Échelle, autre quartier déshérité de la ville, meurent l’une d’un charbon (escarre surinfecté à l’endroit de la piqûre de puce, à ne pas confondre avec la maladie du charbon) sur le nez, l’autre avec des bubons, signes évidents de la peste.

À partir du 9 juillet il est évident que la peste est présente ; ce jour-là Charles Peyssonnel et son fils Jean-André Peyssonnel, tous deux médecins, appelés au chevet d’un enfant d’une douzaine d’années rue Jean-Galland, diagnostiquent la peste et avertissent les échevins. Les morts sont enterrés dans de la chaux vive et leurs maisons sont murées Les échevins espèrent toujours qu’il s’agit d’une contagion limitée. La cargaison du navire est transférée des infirmeries à l’île de Jarre. À partir du 21 juillet le nombre de décès ne fait que croître ; le père Giraud peut écrire que « Dieu déclare la guerre à son peuple ».

 

Pic de l’épidémie

Les mesures prises, telles que la combustion de soufre dans les maisons, sont peu efficaces. L’épidémie de peste progresse dans la vieille ville. Les gens aisés quittent Marseille pour se réfugier dans leurs bastides situées dans les environs. Le corps des galères, à la demande du médecin des galères qui affirme qu’il s’agit bien de la peste, se retranche dans l’arsenal qui s’isole de la mer par une estacade faite de poutres flottantes. Les personnes modestes créent un immense campement sur la plaine Saint-Michel (actuellement place Jean-Jaurès). Le 31 juillet 1720 le parlement d’Aix fait interdiction aux Marseillais de sortir de leur terroir et aux habitants de la Provence de communiquer avec eux.

À partir du 9 août, il meurt plus de cent personnes par jour. Les infirmeries ne peuvent plus recevoir les malades ; les cadavres sont jetés dans les rues. À la mi-août des médecins, François Chicoyneau et Verny, de l’université de Montpellier, viennent à Marseille sur ordre du Régent, conseillé par son premier médecin Pierre Chirac. Émules de l’école de médecine de Salerne, leur diagnostic, s’opposant aux médecins marseillais à la formation scolastique, est évident : c’est la peste.

Fin août tous les quartiers de Marseille sont touchés, y compris le quartier de Rive-Neuve séparé de la ville par le port et le vaste arsenal des galères. Malgré les mesures prises par le chevalier Roze qui est alors capitaine de ce quartier, il a été impossible de couper toute communication avec la vieille ville contaminée d’où l’extension de la contagion. Il meurt alors trois cents personnes par jour. Des familles entières disparaissent, aucune rue de la vieille ville n’est épargnée. Les églises ferment leurs portes les unes après les autres : il meurt alors mille personnes par jour.

De nombreuses réglementations sont mises en place par les diverses autorités locales et les parlements. Afin d’harmoniser la réglementation, le Conseil d’État prend le 14 septembre 1720 un arrêt qui annule toutes les mesures prises, prononce le blocus de Marseille et règle la police maritime. Mais il est déjà trop tard : le bacille s’est répandu dans l’intérieur des terres et il faudra encore deux années de lutte pour éradiquer la peste du Languedoc et de la Provence car c’est le 22 septembre 1722 que la dernière quarantaine est ordonnée à Avignon. Un cordon sanitaire est mis en place pour protéger le reste de la France, avec le mur de la peste dans les monts de Vaucluse prolongé jusqu’à la Durance le long du Jabron puis jusqu’aux Alpes.

Extension aux régions voisines

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Mur de la peste dans le Vaucluse, édifié en 1720 pour isoler les régions atteintes.

Marseille n’est pas la seule cité provençale attaquée par l’épidémie qui touche également Arles, Aix-en-Provence et Toulon. Les petites communes situées dans le voisinage de ces grandes villes sont également atteintes par la peste : Allauch, Cassis, Aubagne, etc. Seule la commune de La Ciotat, protégée par ses murailles, est épargnée par la peste.

Le Languedoc et le Comtat sont également touchés avec les villes d’Alès et d’Avignon. La ville de Beaucaire est épargnée, probablement grâce à la sage précaution de supprimer la foire traditionnelle.

Le Gévaudan est aussi contaminé avec les villes de Marvejols et de Mende. L’épidémie du Gévaudan ne fait « que » 5 500 victimes, ce qui représente 41 % de la population des régions touchées. La Canourgue perd 64 % de sa population et Marvejols 53%.

Au total, l’épidémie fait entre 90 000 et 120 000 victimes environ (Marseille y compris) sur une population de 400 000 personnes. Les derniers foyers s’éteignent à la fin de 1722 dans les communes d’Avignon et d’Orange.

 

L’apaisement

À partir du mois d’octobre 1720 la peste se met à reculer dans Marseille et les personnes atteintes guérissent plus facilement ; la mortalité journalière tombe à une vingtaine de personnes. Cette baisse se poursuit au début de l’année 1721 avec une mortalité journalière de une ou deux personnes. Les boutiques rouvrent, le travail reprend sur le port et la pêche est de nouveau pratiquée. Parmi les différents signes qui marquent ce renouveau de l’activité en 1721, peut être retenue par exemple la reprise le 19 février des délibérations de la Chambre de commerce qui les a interrompues depuis le 19 juillet 1720. Le 20 juin 1721 Mgr de Belsunce organise une grande procession à l’occasion de la fête du Sacré-Cœur malgré les réticences de Langeron qui craint un retour de la peste.

 

Description contemporaine

Mme Leprince de Beaumont, dans les Mémoires de madame la baronne de Batteville, décrit les conditions dramatiques dans lesquelles la population de Marseille dut vivre : « Les rues, les devants des portes étaient couverts de malades qui confondus avec les mourants, étaient abandonnés de tout le monde, les hôpitaux ne pouvant plus les contenir. On y rencontrait peu de monde, personne n’osant paraître dans les rues sans un besoin absolu. (…) Heureusement l’évêque de Marseille, accompagné de quelques ecclésiastiques, portait des secours spirituels et corporels à tous les malades sans distinction de rang. »

 

La rechute de 1722

De nouveaux cas de peste se produisent en avril 1722. C’est la panique À la demande de Mgr de Belsunce, les échevins font le 28 mai 1722 à la suite de cette rechute le vœu solennel d’aller entendre à chaque date anniversaire la messe au monastère de la Visitation et d’offrir « un cierge ou flambeau de cire blanche, du poids de quatre livres, orné de l’écusson de la ville pour le brûler ce jour-là devant le Saint-Sacrement». Ce vœu du 28 mai 1722 ne cesse d’être accompli jusqu’à la Révolution. À partir de 1877, la Chambre de commerce et d’industrie Marseille-Provence reprend le vœu sans qu’il n’y ait plus eu d’interruption jusqu’à nos jours, se chargeant de l’organisation d’une cérémonie religieuse marquée par l’offrande d’un cierge tel que celui décrit en 1722. La cérémonie a lieu dans l’église du Sacré-Cœur du Prado.

Dès le début du mois d’août 1722, l’épidémie est enrayée, il n’y a plus ni malades ni décès causés par la peste.

 

Causes de la propagation et type de peste

L’ignorance au xviiie siècle des causes et modes de propagation de la peste est responsable du peu d’efficacité de la médecine de l’époque et des mesures de précautions prises : le bacille responsable de la peste n’a été découvert par Alexandre Yersin qu’en 1894. D’après les descriptions de l’époque, il est possible d’affirmer que la peste de Marseille fut bubonique ou plus exactement bubo-septicémique. En revanche la forme pulmonaire, transmissible par la seule respiration du malade, doit être écartée. Si ce type de peste avait sévi, certains historiens pensent que la maladie aurait pu toucher l’ensemble du pays, et toute l’Europe, avec un nombre de morts considérable. Cette affirmation n’est absolument pas fondée pour d’autres auteurs.

Les rats et les puces d’un animal sont généralement les vecteurs de la maladie. Or, les descriptions de l’époque faites par des contemporains tels que le docteur Bertrand ou Pichatty de Croissainte25 ne font aucune mention de mortalité de rats. Le vecteur de transmission est cependant bien la puce, mais qui se transmet d’homme à homme ou par l’intermédiaire de leurs vêtements et des étoffes. Certains pensent que le rat a joué un certain rôle dans la transmission de la maladie. À l’époque, seul le rat noir est présent en France ; toutefois, le comportement de ce rongeur est différent de celui du rat gris qui est actuellement très répandu. Le rat noir malade irait mourir dans des lieux écartés, tandis que le rat gris va mourir dans les rues. D’un point de vue strictement entomologique, la puce impliquée (Xenopsylla cheopis) ne peut généralement pas résister à des températures inférieures à 22 °C. Après la disparition des vecteurs principaux (rats puis humains les plus exposés), les conditions météorologiques et températures locales à Marseille ont pu être l’un des facteurs aggravants puis réducteurs de la propagation de la peste via les puces depuis fin mai 1720 jusqu’au mois d’octobre de la même année. D’un point de vue météorologique, la moyenne historique des températures diurnes relevées à Marseille s’élève à 25 °C pour le mois de juin et 23 °C en septembre alors qu’en octobre, cette valeur tombe à une moyenne de 18 °C seulement. En revanche, lors des pics de chaleur de juillet à août, ces valeurs moyennes s’élèvent à 26 °C à Marseille, ce qui favorise la reproduction et l’expansion des puces Xenopsylla cheopis.

 

Moyens de lutte

Les médecins (même les médecins de peste) sont impuissants devant cette épidémie dont ils ne connaissent que les symptômes apparents. Les mesures préventives sont largement traditionnelles, voire superstitieuses, telles que l’utilisation de phylactères. Certains médecins comme Chicoyeau, gendre de Pierre Chirac, premier médecin du Régent, estiment que la maladie n’est pas contagieuse. Il touche les malades, dissèque les cadavres sans aucune précaution : il a cependant la chance extraordinaire de ne pas avoir contracté la maladie.

La maladie étant inconnue, il en résulte une thérapeutique traditionnelle pour l’époque : transpiration, vomissement, purgation et bien sûr et surtout l’inévitable saignée qui n’a d’autre résultat que d’abréger les souffrances du malade. Quant aux pratiques chirurgicales, elles consistent à inciser les bubons lorsqu’ils arrivent à maturité.

Cependant tout n’est pas inutile. L’accoutrement des médecins avec leur tablier de cuir ou de toile cirée diminue les risques de piqûre des puces. Les parfums utilisés pour désinfecter les habitations à base de soufre et d’arsenic peuvent avoir un impact sur la destruction des puces. En revanche le fameux vinaigre des quatre voleurs n’a aucun effet. L’origine de cette potion est la suivante : quatre voleurs sont arrêtés alors qu’ils détroussaient les pestiférés au cours de l’épidémie de Toulouse en 1628-1631. Afin d’avoir la vie sauve, ils révèlent le secret de la composition d’un remède qui leur permettait de se préserver de la contagion. La préparation se faisait à partir d’absinthe, sauge, menthe, romarin, rue, lavande, cannelle, girofle et ail. Malgré la révélation de ce secret les voleurs auraient été pendus. Ce vinaigre antiseptique connut des heures de gloire et ne disparut du Codex qu’en 1884.

 

Organisation des secours

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Tableau de Magaud : Le chevalier Roze et les échevins.

Dans le désarroi général, peu de responsables demeurent à leur poste. Sous l’autorité du viguier, Louis-Alphonse Fortia, marquis de Pilles, les échevins de l’année, Jean-Pierre de Moustiès et Balthazar Dieudé, et ceux de l’année précédente, Jean-Baptiste Estelle et Jean-Baptiste Audimar, se dépensent sans compter et font preuve d’un grand courage. Peu de leurs collaborateurs demeurent en fonction à l’exception de Capus, archivaire secrétaire général de l’hôtel de ville, et Pichatty de Croissainte, procureur du roi. Restent également à leur poste, Jean-Pierre Rigord, subdélégué de l’intendant de Provence, et Jean-Jacques de Gérin, lieutenant de l’amirauté.

Un chef d’escadre, Charles-Claude Andrault de Langeron, arrive à Marseille le 4 septembre 1720 revêtu de pouvoirs extraordinaires : il a sous ses ordres tous les fonctionnaires, y compris le viguier et les échevins. D’autres civils apportent leur aide : le peintre Michel Serre ou le docteur Bertrand, qui laissent chacun un témoignage très intéressant sur ce qu’ils ont vu sous la forme de tableaux représentant des scènes de cette épidémie pour l’un et d’un mémoire intitulé Relation historique de la peste de Marseille en 1720 pour l’autre.

Cardin Lebret collectionne les titres et les fonctions puisqu’il est à la fois intendant de Provence et président du parlement de Provence. Élevé à l’école des grands fonctionnaires qui s’étaient directement inspirés des méthodes de Colbert et de Louvois, il aime avant tout l’ordre ; il est le représentant du roi en Provence et par son activité et sa compétence encourage et stimule les échevins. Mais il ne combat la peste que de loin et réside suivant l’évolution des zones contaminées à Aix-en-Provence, puis Saint-Rémy-de-Provence et Barbentane. C’est dans cette dernière ville qu’il accueille le 21 mars 1721 un groupe de vingt-et-un apprentis chirurgiens et médecins venus de Paris apporter leur aide. Parmi ces volontaires figure Jacques Daviel, qui deviendra maître chirurgien et oculiste du roi. De même, le parlement de Provence suit de loin l’évolution de l’épidémie et devant la propagation se retire à Saint-Rémy de Provence puis à Saint-Michel de Frigolet.

Sous la direction des échevins l’administration municipale assure une triple tâche : le ravitaillement des populations, le maintien de l’ordre et surtout l’enlèvement des cadavres. Les achats de blé sont effectués auprès des particuliers, des consuls de la province et de l’intendant du Languedoc. Le viguier et les échevins sont investis avec l’accord de l’intendant Lebret de pouvoirs extraordinaires et les délits sont réprimés avec sévérité. L’enlèvement des cadavres est la tâche la plus angoissante à cause du manque de main d’œuvre et des risques de contagion.

Un tableau de Dominique Antoine Magaud intitulé « Le Courage civil : la peste de 1720 à Marseille » peint en 1864 et actuellement exposé au musée des Beaux-Arts de Marseille, montre une réunion de travail des principales personnes chargées de l’administration de la ville. Les personnages représentés sont : debout, le chevalier Roze montrant de son bras gauche Mgr de Belsunce en arrière-plan ; autour de la table se trouvent les échevins Estelle, Dieudé, Audimar qui tourne le dos, et Moustier ; à la droite du chevalier Roze est représenté le commandant de Langeron s’appuyant sur son coude et semblant plongé dans une profonde méditation. En arrière-plan et à gauche se distinguent le peintre Michel Serre, le père Milley et un capucin

 

Évacuation des cadavres

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Avis au public de 1720 concernant l’enlèvement des cadavres morts de la peste.

Dès le début du mois d’août 1720 les caveaux des églises ou les cimetières ne sont plus autorisés à recevoir les corps des pestiférés qui doivent être emmenés aux infirmeries par les « corbeaux » (croque-morts). À partir du 8 août l’ouverture de fosses communes s’impose. Une compagnie de grenadiers enlève de force des paysans dans les campagnes pour creuser à l’extérieur des remparts une quinzaine de fosses.

Le 9 août, les civières ne suffisent plus et apparaissent les premiers tombereaux pour l’enlèvement des cadavres. À la mi-août, les infirmeries ne peuvent plus recevoir les malades ou les morts, les cadavres sont laissés dans les rues. Les chariots viennent à manquer ; les échevins font prendre d’autorité des attelages dans les campagnes. Les tombereaux ne pouvant circuler dans les rues étroites du quartier Saint-Jean de la vieille ville, des civières sont confectionnées pour apporter les cadavres jusqu’aux chariots. Pour conduire les chariots et enlever les cadavres, il est alors fait appel aux forçats de l’arsenal des galères, choisis parmi les plus médiocres rameurs. Mais cette main d’œuvre pour le moins indisciplinée nécessite une surveillance étroite. L’échevin Moustier en personne, précédé et suivi de quatre soldats baïonnette au canon, conduira lui-même chaque jour un détachement de forçats.

Si les échevins arrivent à nettoyer la ville d’une grande partie des cadavres, le quartier de la Tourette n’est pas dégagé. Ce quartier habité par des familles de marins et situé à proximité de l’église Saint-Laurent a été totalement ravagé par la peste. Seul le chevalier Roze qui s’est distingué dans le nettoiement du quartier de Rive-Neuve, accepte la mission de débarrasser de ses cadavres le quartier de la Tourette. À la tête d’un détachement de cent forçats, il fait jeter dans deux vieux bastions un millier de cadavres qui sont recouverts de chaux vive. C’est l’épisode le plus célèbre de cette lutte contre la peste. Parmi les forçats cinq seulement survécurent

 

Paléopathologie

 Charnier de l’Observance

Tout au long du xixe siècle plusieurs anciennes fosses communes ont été découvertes au cours de divers travaux d’aménagement. Ces charniers n’ont jamais été jugés dignes d’intérêt archéologique et les restes humains ont été réinhumés ou mis en décharge. C’est pour lutter contre cette destruction régulière d’archive qu’a été entreprise en 1994 une fouille d’une fosse commune découverte à l’angle des rues Jean-François-Leca et de l’Observance.

Cette fosse se trouvait dans les anciens jardins du couvent de l’Observance situé en contrebas de la Vieille Charité. Ce couvent appartenait aux frères mineurs de l’étroite observance, appelés ainsi parce qu’ils observaient à la lettre la règle de saint François. Il fut utilisé comme hôpital lors de l’épidémie de peste et fut ensuite vendu comme bien national à la Révolution.

Près de deux cents squelettes ont été exhumés entre août et septembre 1994 et ont fait l’objet d’études anthropologique et biologique Les archéologues ont constaté que la fosse a été inégalement remplie. Trois zones apparaissent : à l’est une zone à forte densité avec empilement des corps, au centre une zone à faible densité avec individualisation des inhumations et enfin à l’ouest une zone à densité presque nulle. Cette variation traduit les phases successives de l’épidémie qui va en décroissance rapide. Ce nombre relativement faible des inhumations pousse les archéologues à estimer qu’il s’agit d’une fosse qui aurait fonctionné au cours de la deuxième période de l’épidémie, soit de mai à juillet 1722.

Le décès par peste des individus inhumés dans ce charnier ne fait aucun doute puisque l’ADN du bacille de la peste a été mis en évidence. Les corps étaient systématiquement recouverts de chaux vive. À l’exception d’un corps possédant une boucle de ceinture, il n’y a aucun élément de parure. Des fragments de draps démontrent que les cadavres ont été enterrés nus dans des linceuls. Une épingle en bronze plantée dans la première phalange du gros orteil a souvent été trouvée : il s’agit d’une pratique habituelle à cette époque pour vérifier la mort effective de l’individu. Cette approche multidisciplinaire révéla des faits et des renseignements inconnus auparavant concernant l’épidémie de 1722 tels que la mise en évidence d’un geste anatomique d’ouverture de la boîte crânienne d’un adolescent de quinze ans environ. La restauration de ce crâne en laboratoire a permis de reconstituer la technique d’anatomie utilisée pour cette autopsie, qui semble être identique à celle décrite dans un livre de médecine datant de 1708.

 Étude de 2016 de l’Institut Max Planck

Selon Sciences et Avenir, une nouvelle étude de l’Institut Max Planck en 2016 révèle que cette épidémie de peste « marseillaise » ne venait pas du Moyen-Orient comme on le pensait, mais était une résurgence de la grande peste noire ayant dévasté l’Europe au xive siècle. Le bacille Yersinia pestis apporté par le navire Grand-Saint-Antoine, à l’origine de l’épidémie de peste qui a ravagé la Provence entre 1720 et 1722, est donc resté latent quatre siècles. Cette étude suggère ainsi l’existence probable d’un foyer permanent de peste des rongeurs en Europe centrale et de l’est (foyer aujourd’hui disparu) en lien avec ceux du Caucase.

Il existe en effet deux grandes théories sur le déroulement de la deuxième pandémie de peste en Europe (du xive au xviiie siècle) : l’une qui l’explique par des apports répétés d’Asie centrale, l’autre par la persistance de foyers européens ou caucasiens.

 

Les responsables de l’épidémie et les intervenants

Durant cette épidémie plusieurs personnes interviennent pour apporter une aide matérielle ou morale à la population particulièrement éprouvée. Les diverses responsabilités relatives à la propagation de la peste sont difficiles à établir avec précision et impartialité.

 Personnalités civiles

Le Grand-Saint-Antoine aurait dû effectuer sa quarantaine à l’île de Jarre conformément à une instruction de 1716 et n’aurait jamais dû débarquer directement ses marchandises aux infirmeries car le navire a connu plusieurs décès à bord durant son retour vers Marseille. Pourquoi la réglementation n’a-t-elle pas été respectée et quelles sont les diverses responsabilités ?

À l’époque, la première personne mise en cause est le capitaine Chataud. Il sait très probablement que la peste est à bord de son navire mais il fait une déclaration conforme à la réglementation, sans cacher les décès survenus durant la traversée. Il est cependant écroué le 8 septembre 1720 au château d’If et ne sera libéré que le 1er septembre 1723, bien que sa non-culpabilité ait été admise depuis longtemps.

Le deuxième personnage qui fait l’objet de nombreuses controverses est le premier échevin de la ville de Marseille, Jean-Baptiste Estelle, qui est propriétaire d’une partie de la précieuse cargaison. Cette marchandise dont la valeur est estimée entre 300 et 400 000 livres appartient pour les deux tiers à un grand nombre de petits propriétaires, le reste, soit le tiers de la valeur, se répartissant à parts égales entre quatre propriétaires dont Estelle. Le premier échevin est donc propriétaire d’une marchandise d’une valeur d’environ 25 000 livres, somme certes élevée mais non considérable pour un négociant de cette importance. Estelle est tout d’abord soupçonné de trafic d’influence auprès des intendants de la santé aussi bien pour son propre compte que pour les autres négociants. Grâce au soutien de l’intendant Lebret, il sera reconnu innocent par le roi en 1722 qui lui octroie des lettres de noblesse et lui accorde une rente annuelle de 6 000 livres. Estelle ne bénéficie pas longtemps d’une telle faveur car il décède peu après le 16 janvier 1723 à l’âge de 61 ans. La responsabilité éventuelle de certaines personnes dans l’origine de l’épidémie ne doit pas faire oublier le grand dévouement des échevins et celui de leurs collaborateurs.

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Le vœu des échevins : Vitrail de la basilique du Sacré-Cœur.

Les intendants sanitaires ont probablement une lourde responsabilité. En effet ils sont juges et parties : non indépendants par rapport aux négociants et au pouvoir municipal, ils se sont probablement laissés fléchir pour adopter des règles moins rigoureuses pour la mise en quarantaine des marchandises du Grand-Saint-Antoine. Par ailleurs le laxisme généralisé peut s’expliquer par la non-propagation de maladies contagieuses pendant une soixantaine d’années. Le manque de discipline au sein des infirmeries a entraîné une sortie en fraude de tissus contaminés provenant notamment de diverses pacotilles appartenant à l’équipage. Ce sont très probablement ces tissus sortis en fraude des infirmeries qui ont propagé la peste.

Parmi les personnalités civiles, la figure qui se détache le plus est celle du chevalier Roze qui, nommé capitaine du quartier de Rive-Neuve, organise le ravitaillement et engage tous ses biens pour trouver du blé. L’épisode du nettoiement du quartier de la Tourette est le plus célèbre. La modestie du chevalier Roze l’empêchera de faire valoir ses mérites.

Enfin parmi les personnalités civiles il ne faut pas oublier les médecins qui, malgré une science balbutiante à l’époque, se sont sacrifiés. Le nom du docteur Peyssonnel doit être rappelé mais il faut aussi se souvenir que vingt-cinq chirurgiens sur trente moururent. De même une centaine d’adolescents servirent comme infirmiers et succombèrent en grand nombre.

 

Ecclésiastiques

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Mgr de Belsunce consacrant la ville de Marseille au Sacré-Cœur de Jésus. : Vitrail de la basilique du Sacré-Cœur à Marseille.

 

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La personnalité religieuse la plus connue est l’évêque de Marseille, Mgr de Belsunce, qui se signala notamment par son zèle et son dévouement à secourir les malades. Face à cette épidémie sans précédent, il décide de rendre visite aux malades en leur administrant les derniers sacrements. On le vit aussi distribuer d’abondantes aumônes afin de soulager ses ouailles. Sur les conseils d’Anne-Madeleine Rémusat, il décide le 1er novembre 1720 de consacrer la ville au Sacré-Cœur de Jésus au cours d’une cérémonie expiatoire sur le cours qui porte aujourd’hui son nom. L’évêque célèbre la messe tête nue, pieds nus et un flambeau à la main.

Le 31 décembre 1720, il organise une procession générale sur les fosses communes situées pour la plupart à l’extérieur des remparts ; la bénédiction est donnée à chacune de ces fosses. Afin d’apporter une aide matérielle aux malades, il aliène une grande partie de son patrimoine

Sur plus de deux cent cinquante religieux, un cinquième d’entre eux, comme le père jésuite Millet succombent à l’épidémie en soignant et portant secours aux pestiférés. Ces attitudes courageuses ne sont pas généralisées. Ainsi les moines de l’abbaye Saint-Victor se renferment derrière les murailles de leur monastère et se contentent d’envoyer quelques aumônes. De même les chanoines de l’église Saint-Martin, qui sera démolie au xixe siècle pour la réalisation de la rue Colbert, se réfugièrent à la campagne.

 

Bilan et conséquences économiques

La ville de Marseille comptait avant la peste, au début de 1720, environ 90 000 habitants. Le nombre de décès provoqués par cette épidémie varie suivant les estimations. Il se situerait entre 30 000 et 35 000 morts pour certains, tandis que d’autres retiennent le chiffre de 40 000 pour la ville et 50 000 pour la ville et son terroir réunis.

Cette perte de population est rapidement compensée en trois ou quatre ans seulement. Un tel phénomène s’explique par la chute de la mortalité et une poussée importante de la natalité liée à une multiplication de mariages mais aussi et surtout par une immigration en provenance des régions proches (actuel département des Alpes-de-Haute-Provence) ou lointaines. L’immigration a réparé la plus grande partie des pertes.

Pour l’économie le coup d’arrêt est brutal car le port est fermé trente mois et les fabriques arrêtées. Mais les conséquences dues uniquement à la peste sont difficilement identifiables car elles s’enchevêtrent avec celles provoquées par l’effondrement du système de Law. Il est cependant évident que la paralysie du port a eu des répercussions multiples sur l’économie. À cela s’ajoute une méfiance des ports envers celui de Marseille qui ne prend fin qu’en 1724, bien après la fin de l’épidémie en 1722.

 

La peste et ses représentations

Le souvenir de la peste de 1720, évènement tragique d’une ampleur exceptionnelle, semble toujours présent dans la mémoire collective des Marseillais. Ainsi, jusque dans les années 1940, pour dire merde, les Marseillais prononçaient parfois le nom de Moustier. Cela peut expliquer le grand nombre de réalisations de peintures, gravures ou sculptures et de publications d’ouvrages historiques ou romans concernant cette épidémie.

 

Peintures et gravures

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Vue du Cours : huile sur toile de Michel Serre.

Une dizaine d’œuvres semblent avoir été réalisées pendant ou peu de temps après l’épidémie : trois toiles de Michel Serre, quatre gravures de Jacques Rigaud, un ex-voto de François Arnaud, une toile de Jean-François de Troy et une esquisse attribuée à Dandré-Bardon. Les toiles de Michel Serre, commissaire courageux du quartier Saint-Ferréol, sont d’autant plus intéressantes qu’il a été un témoin direct de l’évènement. Ces œuvres contemporaines peuvent être classées en deux groupes.

Le premier représente les scènes des rues. Il s’agit de deux toiles imposantes de Michel Serre : « Vue de l’hôtel de ville » (h. 3,05 × L. 2,77) et « Vue du Cours » (actuellement cours Belsunce) (h. 3,17 × L. 4,40), et de quatre gravures de Rigaud. Les deux toiles de Michel Serre sont achetées par M. de Cannis qui les fait exposer en Angleterre et en Hollande. Elles font partie de la collection attribuée par Mgr de Belsunce au collège des Jésuites qui porte son nom. Elles y demeurent jusqu’à la suppression de l’ordre en 1762. Elles sont ensuite acquises par délibération de la ville en date du 24 octobre 1763 pour être placée à l’hôtel de ville d’où elles seront transférées en 1804 dans le nouveau musée installé dans l’ancien couvent des Bernardines, actuel lycée Thiers. Elles se trouvent aujourd’hui au musée des Beaux-Arts de Marseille. La toile « Vue de l’Hôtel de ville » est remarquablement rendue depuis les scènes d’enlèvement des cadavres jusqu’au pavillon de l’hôtel de ville et de l’immeuble qui le jouxte avec ses fenêtres à meneaux. Cette toile est parvenue mutilée de sa partie gauche, au couchant de l’hôtel de ville.

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Le Chevalier Roze à la Tourette : Ensevelissement des cadavres par les forçats . Gravure de Thomassin (1727).

Le deuxième groupe représente l’inhumation des cadavres pestiférés de l’esplanade de la Tourette par le chevalier Roze ; il s’agit de la troisième toile de Michel Serre, « Scène de la peste de 1720 à la Tourette » (h. 1,25 × L. 2,10) exposée au musée Atger de Montpellier, du tableau de Jean-François de Troy, « Le chevalier Roze à la Tourette » (h. 2,28 × L. 3,75) peint en 1725 et actuellement au musée des Beaux-Arts de Marseille. Ce dernier tableau a servi de modèle à Thomassin pour réaliser une gravure en 1727 qui se trouve au musée de la Marine à Marseille. L’esquisse attribuée à Dandré-Bardon qui se trouve au musée des beaux-arts de Rouen concerne également le chevalier Roze. La toile « Scène de la peste de 1720 à la Tourette » de Michel Serre aurait appartenu au chevalier Roze en personne ; c’est celle où les pestiférés sont les plus présents avec les forçats dont l’aspect dramatique est renforcé par un bandeau imbibé de vinaigre qui est censé les protéger de la contagion. La présence du chevalier Roze, des échevins et des piquets de troupe à l’angle des rues est rendue nécessaire par la conduite redoutée des forçats. Cette toile donne par ailleurs en arrière-plan la meilleure représentation du portail baroque de l’ancienne cathédrale de la Major, détruit en 1851 pour faire place à la nouvelle cathédrale.

D’autres artistes ont, postérieurement à l’évènement, réalisé différents tableaux le représentant : on peut citer Paulin Guérin avec « Le Chevalier Roze faisant inhumer les pestiférés », toile peinte en 1826 et exposée au musée des Beaux-Arts à Marseille, J.B. Duffaud avec « Le Chevalier Roze à la montée des Accoules », toile peinte en 1911 et exposée au musée du Vieux Marseille et D.A. Magaud avec « Le Courage civil : la peste de 1720 à Marseille » exposée au musée des Beaux-Arts de Marseille.

Ces toiles participent à la glorification de héros, civil pour le chevalier Roze, religieux pour Mgr de Belsunce, en mettant en relief le courage et le dévouement de ces personnages. Le chevalier Roze personnifie l’exemplarité de l’intervention de l’État, élément nouveau et décisif en 1720.

 

Sculptures et vitraux

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Colonne de la peste à Marseille avec le génie de l’immortalité.

La statue la plus célèbre est celle de Mgr de Belsunce, réalisée par Joseph Marius Ramus et érigée en 1853 sur le cours qui porte aujourd’hui son nom ; elle se trouve actuellement sur le parvis de la cathédrale de la Major. Pendant la Seconde Guerre mondiale cette statue a été cachée par des résistants dans un entrepôt du boulevard de Louvain afin qu’elle ne soit pas prise par l’armée d’occupation pour la récupération du bronze après refonte.

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D’autres monuments et sculptures commémorent cet évènement : les statues de Mgr de Belsunce, du chevalier Roze et de l’intendant de Provence Lebret se trouvent sur les façades de la préfecture ; le buste de J. Daviel à l’Hôtel-Dieu de Marseille et celui du chevalier Roze. Les portraits du docteur Peyssonnel et du chirurgien Daviel figurent sur les murs de la station de métro La Timone.

Deux vitraux de la basilique du Sacré-Cœur de Marseille représentent l’un la consécration de la ville de Marseille au Sacré-Cœur de Jésus par Mgr de Belsunce sur les conseils de la visitandine Anne-Madeleine Rémusat et l’autre le vœu prononcé par les échevins le 28 mai 1722 à la suite de cette consécration.

Afin d’honorer l’héroïsme des Marseillais pendant la peste de 1720, un monument est érigé sous le Premier Empire place Estrangin-Pastré et inauguré le 16 septembre 1802 par le préfet Delacroix. Ce monument est constitué d’une sculpture de Chardigny représentant le génie de l’immortalité placé au sommet d’une colonne extraite des cryptes de l’abbaye Saint-Victor. Ce monument est transporté en 1839 place Félix-Baret (ancienne place Saint-Ferréol), puis en 1865 au jardin de la bibliothèque où il est toujours visible. L’original de la statue de Chardigny est au musée des Beaux-Arts de Marseille et ce n’est qu’une copie qui couronne aujourd’hui l’édifice. Sur le socle sont scellées quatre plaques de marbre avec les inscriptions suivantes :

Inscriptions du monument
Face antérieure Face droite Face gauche Face postérieure
À l’éternelle mémoire
des hommes courageux dont les noms suivent
Langeron, commandant de Marseille
de Pilles, gouverneur viguier
de Belsunce, évêque
Estelle, premier échevin
Moustier, Audemar, Dieudé, échevins
Roze, commissaire général
pour le quartier de Rive-Neuve
Milley, jésuite, commissaire pour la rue
de l’escale, principal foyer de la contagion
Serre, peintre célèbre, élève de Puget
Roze l’ainé et Rolland, intendant de la santé
Chicoineau, Verny, Peyssonel, Montagnier
Bertrand Michel et Deydier, médecins
ils se dévouèrent pour le salut des Marseillais
dans l’horrible peste de 1720
Hommage à plus de cent cinquante religieux
à un grand nombre de médecins
de chirurgiens
qui moururent victimes de leur zèle
à secourir et à consoler les mourants
leur nom ont péri
puisse leur exemple n’être pas perdu !
puissent-ils trouver des imitateurs
si ces jours de calamité venaient à renaître !
Hommage à Clément XII
qui nourrit Marseille affligé
Hommage au rais de Tunis
qui respecta le don
qu’un pape faisait au malheur
Ainsi la morale universelle
rallie à la bienfaisance
les hommes vertueux que divisent
les opinions religieuses
Ce monument a été élevé
L’an X de la République Française
une et indivisible
1802 de l’ère vulgaire
le général Bonaparte étant premier consul
les citoyens Cambacérés et Lebrun étant
deuxième et troisième consuls
le citoyen Chaptal, ministre de l’Intérieur
par les soins du citoyen Charles Delacroix
préfet du département des Bouches-du-Rhône
organe de la reconnaissance
des Marseillais

Sur la face gauche du socle il est fait allusion à la capture par des pirates tunisiens d’un navire chargé de blé envoyé par le pape Clément XII pour venir en aide aux Marseillais ; ayant apprètés la destination du chargement, les corsaires tunisiens laissèrent le vaisseau poursuivre sa route

 

La peste et la littérature

Cet événement est repris par de nombreux écrivains.

Dans les Mémoires d’outre-tombe, François-René de Chateaubriand parle de la peste et de celle de Marseille en particulier : « Dans un quartier dont tous les habitants avaient péri, on les avait murés à domicile, comme pour empêcher la mort de sortir. De ces avenues de grands tombeaux de famille, on passait à des carrefours dont les pavés étaient couverts de malades et de mourants étendus sur des matelas et abandonnés sans secours. (…) Sur l’esplanade de la Tourette, au bord de la mer, on avait, pendant trois semaines, porté des corps, lesquels, exposés au soleil et fondus par ses rayons, ne présentaient plus qu’un lac empesté. Sur cette surface de chairs liquéfiées, les vers seuls imprimaient quelque mouvement à des formes pressées, indéfinies, qui pouvaient avoir été des effigies humaines»

Dans les années cinquante, Marcel Pagnol écrit un texte sur l’épidémie qui deviendra, sous le titre Les Pestiférés, le chapitre neuf de son livre posthume Le Temps des amours (1977).

Dans Autant en apporte la mer (1993), Jean-Jacques Antier se base sur d’amples recherches parmi les documents historiques pour décrire le déroulement de la peste de 1720 à Marseille.

Dans Ce mal étrange et pénétrant (Editions Anfortas 2018) Bertrand Boileau publie pour la première fois des extraits du journal de Pierre-Honoré Roux commissaire général à Marseille pendant la peste de 1720.

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Peste_de_Marseille_(1720)

LA NAISSANCE DU VACCIN, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, MALADIE, MALADIES, VACCINATION, YVES-MARIE BERCE

La naissance du vaccin par Yves-Marie Bercé

La naissance du vaccin : Entre utopie et rejets 

Yves-Marie Bercé

Paris, Lexio, 2020. 335 pages.

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Présentation de l’éditeur

 

De Paris à Naples, Madrid, Vienne, contre l’ignorance et la superstition, la fantastique histoire de l’essor de la vaccination et de la médecine préventive au XVIIIe siècle.

Contre l’ignorance et la superstition, la fantastique histoire de la vaccination.
À l’époque moderne, la variole fait des ravages en Europe. Mais voilà qu’à la fin du xviiie siècle, quelques médecins affirment que ces temps de mort sont révolus, grâce à une formidable découverte : la vaccination. S’ensuit une véritable lutte contre l’ignorance, la pauvreté, les superstitions. On y voit l’enthousiasme des médecins, leur foi dans la science, mais aussi leur volonté de vaincre les résistances, d’où qu’elles viennent : gouvernement, prêtres, sages-femmes, nourrices ou mères de famille.
Prenant pour cadre l’Italie des XVIIIè et XIXè siècles, le récit de Jean-Yves Bercé est à la fois l’histoire d’une conquête des temps modernes et un passionnant récit de voyage. Une histoire magistrale de la médecine préventive.

 

Biographie de l’auteur

Membre de l’Institut, Yves-Marie Bercé est connu pour ses travaux sur l’époque moderne.

FABLE, FABLES DE LA FONTAINE, JEAN DE LA FONTAINE (1621-1695), LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE, MALADIE, MALADIES

Les animaux malades de la peste de Jean de La Fontaine

Les Animaux malades de la peste

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Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
– Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.
Et quant au Berger l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’Ane vint à son tour et dit : J’ai souvenance
Qu’en un pré de Moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Jean de La Fontaine

HISTOIRE, MALADIE, MOEURS ET COUTUMES, MOYEN AGE, PESTE, PESTE NOIRE

La peste noire au Moyen Âge

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La peste noire ou mort noire est le nom donné par les historiens modernes à une pandémie de peste médiévale, au milieu du xive siècle, principalement bubonique, causée par la bactérie Yersinia pestis. Cette pandémie a touché l’Asie, le Moyen-Orient, le Maghreb et l’Europe et peut-être l’Afrique sub-saharienne. Elle n’est ni la première ni la dernière pandémie de peste, mais elle est la seule à porter ce nom. En revanche, c’est la première pandémie à avoir été bien décrite par les chroniqueurs contemporains.

Elle a tué de 30 à 50 % des Européens en cinq ans (1347-1352) faisant environ vingt-cinq millions de victimes. Ses conséquences sur la civilisation européenne sont sévères et longues, d’autant que cette première vague est considérée comme le début explosif et dévastateur de la deuxième pandémie de peste qui dura, de façon plus sporadique, jusqu’au début du xixe siècle.

Cette pandémie affaiblit encore plus ce qui restait de l’Empire byzantin, déjà moribond depuis la fin du xie siècle, et qui tombe face aux Turcs en 1453.

 

Origines du terme

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Les contemporains désignent cette épidémie sous de nombreux termes : « grande pestilence », « grande mortalité », « maladie des bosses », « maladie des aines », et plus rarement « peste universelle » (qui doit être compris comme un équivalent de fléau universel). Le terme « peste noire » ou « mort noire » apparaît au xvie siècle. Il semble que « noir » doive ici être pris au sens figuré (terrible, affreux), sans allusion médicale ou clinique.

La popularité de l’expression serait due à la publication, en 1832, de l’ouvrage d’un historien allemand Justus Hecker  (1795-1850), Der schwarze Tod im vierzehnten Jahrhundert (La Mort noire au xive siècle). L’expression devient courante dans toute l’Europe. En Angleterre, le terme usuel de Black Death (mort noire) apparaît en 1843 dans un livre d’histoire destiné à la jeunesse. Au début du xxie siècle, Black Death reste le nom habituel de cette peste médiévale pour les historiens anglais et américains. En France, le terme « peste noire » est le plus souvent utilisé

Dans son ouvrage initial de 1832, Hecker dresse la liste des explications de l’emploi de l’adjectif « noir » : le deuil continu, l’apparition d’une comète noire avant l’épidémie, le fait qu’elle ait d’abord frappé les Sarrasins (à peau foncée), la provenance apparente de pays à pierres ou de terres noires, etc.. Cet ouvrage est à la base de celui d’Adrien Phillippe paru en 1853 Histoire de la peste noire.

Dans le langage médical français, jusqu’aux années 1970, le terme peste noire désignait plus particulièrement les formes hémorragiques de la peste septicémique ou de la peste pulmonaire.

  

Chroniqueurs et historiens

 

Histoire classique

Il ne manque pas d’écrits contemporains de la peste noire, comme la Nuova chronica du chroniqueur florentin Giovanni Villani, lui-même victime de la peste en 1348. Sa chronique s’arrête en 1346, mais elle est poursuivie par son frère Matteo Villani avec le récit détaillé de cette épidémie. Gabriel de Mussis (1280-1356) de Plaisance est l’auteur d’un Historia de morbo en 1348.

D’autres chroniqueurs notables sont les continuateurs de la chronique de Guillaume de Nangis à Saint-Denis ; Gilles Le Muisit à Tournai ; Simon de Couvin (?-1367) de Liège ; Baldassarre Bonaiuti  dit aussi Marchionne di Coppo Stefani (1336-1385) de Florence Louis Heyligen à Avignon et Michel de Piazza à Messine.

De nombreux auteurs, médicaux ou non, ont donné par la suite avis et observations, mais une approche proprement historique de la peste médiévale n’apparait qu’à la fin du xviiie siècle avec Christian Gottfried Gruner  (1744-1815) et Kurt Sprengel.

Le tournant décisif est pris en 1832 par Justus Hecker (voir section précédente) qui insiste sur l’importance radicale de la peste noire comme facteur de transformation de la société médiévale. L’école allemande place la peste noire au centre des publications médico-historiques avec Heinrich Haeser (1811-1885), et August Hirsch (1817-1894). Ces travaux influencent directement l’école britannique, aboutissant au classique The Black Death (1969) de Philip Ziegler.

 

Histoire multidisciplinaire

La découverte de la bactérie causale Yersinia pestis (1894), puis celle du rôle des rats et des puces, permettent de déterminer un modèle médical de la peste moderne dans la première moitié du xxe siècle. Ce modèle s’impose aux historiens pour expliquer et évaluer la peste médiévale. En même temps, ces chercheurs ont accès à de nouvelles sources locales officielles et semi-officielles, avec l’arrivée dans la deuxième moitié du xxe siècle de démographes, d’épidémiologistes et de statisticiens.

Le modèle initial de Hecker, représentatif d’une « histoire-catastrophe », quasi apocalyptique, est corrigé et nuancé. La peste noire n’est plus un séparateur radical ou une rupture totale dans l’histoire européenne. Nombre de ses effets et de ses conséquences étaient déjà en cours dès le début du xive siècle ; ces tendances ont été exacerbées et précipitées par l’arrivée de l’épidémie. Le phénomène « peste noire » est mieux situé dans un contexte historique plus large à l’échelle séculaire d’un ou plusieurs cycles socio-économiques et démographiques.

Un apport décisif est celui de Jean-Noël Biraben qui publie en 1975, Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, où la peste noire (Europe occidentale 1348-1352) n’est qu’un aspect particulier des épidémies de peste qui se succèdent jusqu’au xviiie siècle, englobant l’Europe de l’Est et le Moyen-Orient. Il est suivi en cela par nombre de chercheurs qui abordent la peste à différentes échelles spatio-temporelles, pas forcément centrées sur la peste noire du milieu du xive siècle, la plus connue du grand public.

À la fin du xxe siècle, l’étude de la peste noire médiévale apparait de plus en plus comme multidisciplinaire avec le traitement des données par informatique, l’arrivée de nouvelles spécialités comme l’archéozoologie ou la paléomicrobiologie. Si les notions initiales des premiers historiens paraissent se confirmer en général, la peste noire historique comporte encore de nombreux problèmes en suspens, non ou mal expliqués. Au début du xxie siècle, elle reste un objet vivant de recherches : mises en cause de données acquises, disputes et controverses avec pluralité de points de vue.

 

Et en Afrique sub-saharienne ?

On a longtemps supposé que la peste, actuellement endémique dans une partie de l’Afrique, était arrivée sur ce continent depuis l’Inde et/ou la Chine au xixe siècle. Des indices, notamment examinés par le programme de recherche GLOBAFRICA de l’Agence nationale de la recherche française, laissent cependant penser qu’on a sous-estimé la présence et les effets de l’épidémie dans la zone subsaharienne médiévale.

À cause du manque d’archives écrites pour cette région et du peu de trace archéologiques dans les zones de forêt tropicale, les historiens et archéologues ont d’abord estimé que la bactérie Yersinia pestis n’avait pas traversé le Sahara vers le sud via les puces et rats ou des navires marchands côtiers. On n’avait pas non plus retrouvé dans ces régions de grandes « fosses à peste » comme en Europe. Et les récits d’explorateurs venus d’Europe aux xve et xvie siècles ne rapportent pas de témoignages sur une grande épidémie.

Depuis, l’archéologie s’est alliée à l’histoire et à la génétique, plaidant pour une possible dévastation de la zone subsaharienne par la Peste à l’époque médiévale. Elle s’y serait propagée via les voies commerciales reliant alors ces régions à d’autres continents12.

À Akrokrowa (Ghana) les archéologues ont trouvé une communauté agricole médiévale très développée qui a subi un effondrement démographique au moment même où la peste noire ravageait l’Eurasie et l’Afrique du Nord, puis des découvertes similaires ont été faites dans le cadre du projet GLOBAFRICA pour des périodes situées au xive siècle à Ife (Nigeria chez les Yorubas), de même sur un site étudié à Kirikongo (Burkina Faso) où la population semble avoir été brutalement divisée par deux durant la seconde moitié du xive siècle. Dans ces cas il n’y a pas de signes contemporains de guerre ou de famine, ni de migration. Ces changements évoquent ceux observés ailleurs, dont dans les îles britanniques lors de la peste justinienne du vie au viiie siècle.

Les archives historiques éthiopiennes ont aussi commencé à livrer des mentions d’épidémies jusqu’ici ignorées pour la période allant du xiiie au xve siècle, dont l’une évoque une maladie qui a tué « un si grand nombre de gens que personne n’a été laissé pour enterrer les morts » et au CNRS, une historienne (Marie-Laure Derat) a découvert qu’au xve siècle, deux saints européens adoptés par la culture et l’iconographie éthiopienne ancienne étaient associés à la peste (Saint Roch et Saint Sébastien). En 2016 les généticiens ont aussi mis en évidence un sous-groupe distinct de Y. pestis qui pourrait être arrivé en Afrique de l’Est vers le xv-xvie siècle, uniquement trouvé en Afrique orientale et centrale, phylogénétiquement proche de l’une des souches connue pour avoir dévasté l’Europe au xive siècle (c’est même le parent encore vivant de la peste noire le plus proche note une historienne de la peste Monica Green). Un autre variant de la bactérie (aujourd’hui disparu) avait déjà sévi dans l’ouest de l’Afrique et peut-être même au-delà. Pour étayer cette hypothèse, de l’ADN ancien est cependant encore nécessaire.

 

Épidémies précédentes

Le Moyen Âge fut traversé par de nombreuses épidémies, plus ou moins virulentes et localisées, et souvent mal identifiées (incluant grippe, variole et dysenteries) qui se déclenchèrent sporadiquement. Hormis peut-être le mal des ardents, qui est dû à une intoxication alimentaire, la plupart de ces épidémies coïncidèrent avec les disettes ou les famines qui affaiblissaient l’organisme. Le manque d’hygiène général et notamment la stagnation des eaux usées dans les villes, la présence de marais dans les campagnes favorisèrent également leur propagation. Ainsi, l’Artois est frappé à plusieurs reprises en 1093, 1188, 1429, 1522.

La peste de Justinien (541-767) qui ravagea l’Europe méditerranéenne a été clairement identifiée comme peste due à Yersinia pestis. Elle fut sûrement à l’origine d’un déficit démographique pendant le haut Moyen Âge en Europe du Sud, et indirectement, de l’essor économique de l’Europe du Nord. Elle est considérée comme la première pandémie de peste ; sa disparition au viiie siècle reste énigmatique.

L’absence de la peste en Europe dura six siècles. Quand l’Europe occidentale fut de nouveau touchée en 1347-1348, la maladie revêtit tout de suite, aux yeux des contemporains, un caractère de nouveauté et de gravité exceptionnelle, qui n’avait rien de commun avec les épidémies habituelles. Pour les plus lettrés, les seules références connues pouvant s’en rapprocher étaient la peste d’Athènes et la peste de Justinien.

Contrairement à la peste de Justinien, qui fut essentiellement bubonique, la peste noire, due aussi à Yersinia pestis, a pu revêtir deux formes : principalement bubonique, mais aussi pulmonaire.selon les circonstances.

 

Chronologie

Origines

La peste bubonique sévissait de façon endémique en Asie centrale, et ce sont probablement les guerres entre Mongols et Chinois qui provoquèrent les conditions sanitaires permettant le déclenchement de l’épidémie. Elle se déclara en 1334, dans la province chinoise du Hubei et se répandit rapidement dans les provinces voisines : Jiangxi, Shanxi, Hunan, Guangdong, Guangxi, Henan et Suiyuan, une ancienne province disputée entre les empires mongol et chinois.

En 1346, les Mongols de la Horde d’or assiégèrent Caffa, comptoir et port génois des bords de la mer Noire, en Crimée. L’épidémie, ramenée d’Asie centrale par les Mongols, toucha bientôt les assiégés, car les Mongols catapultaient les cadavres des leurs par-dessus les murs pour infecter les habitants de la ville. Cependant, pour Boris Bove il est plus plausible d’imaginer que la contamination des Génois fut le fait des rats passant des rangs mongols jusque dans la ville, ou selon une théorie récente, plutôt des gerbilles.

Le siège fut levé, faute de combattants valides en nombre suffisant : Génois et Mongols signèrent une trêve. Les bateaux génois, pouvant désormais quitter Caffa, disséminèrent la peste dans tous les ports où ils faisaient halte : Constantinople est la première ville touchée en 1347, puis la maladie atteignit Messine fin septembre 1347, Gênes et Marseille  en novembre de la même année. Pise est atteinte le premier janvier 1348, puis c’est le tour de Spalato, la peste gagnant les ports voisins de Sebenico et de Raguse, d’où elle passe à Venise le 25 janvier 1348. En un an, la peste se répandit sur tout le pourtour méditerranéen.

Dès lors, l’épidémie de peste s’étendit à toute l’Europe du sud au nord, y rencontrant un terrain favorable : les populations n’avaient pas d’anticorps contre cette variante du bacille de la peste, et elles étaient déjà affaiblies par des famines répétées, des épidémies, un refroidissement climatique sévissant depuis la fin du xiiie siècle, et des guerres.

Entre 1345 et 1350, le monde musulman et la région du croissant fertile sont durement touchés par la pandémie. Partie de Haute-Égypte, elle touche Alexandrie, Le Caire en septembre 1348, atteint la Palestine, touche successivement Acre, Sidon,  Beyrouth, Tripoli et Damas en juin de la même année. Au plus fort de l’épidémie, Damas perd environ 1 200 habitants par jour et Gaza est décimée. La Syrie perd environ 400 000 habitants, soit un tiers de sa population. C’est après avoir ravagé l’Égypte, le Maghreb et l’Espagne qu’elle se répand finalement en Europe.

 

Diffusion

La peste noire se répandit comme une vague et ne s’établit pas durablement aux endroits touchés. Le taux de mortalité moyen d’environ trente pour cent de la population totale, et de soixante à cent pour cent de la population infectée, est tel que les plus faibles périssent rapidement, et le fléau ne dure généralement que six à neuf mois.

Depuis Marseille, en novembre 1347, elle gagna rapidement Avignon, en janvier 1348, alors cité papale et carrefour du monde chrétien : la venue de fidèles en grand nombre contribuant à sa diffusion. Début février, la peste atteint Montpellier puis Béziers. Le 16 février 1348, elle est à Narbonne, début mars à Carcassonne, fin mars à Perpignan. Fin juin, l’épidémie atteint Bordeaux. À partir de ce port, elle se diffuse rapidement à cause du transport maritime. L’Angleterre est touchée le 24 juin 1348. Le 25 juin 1348, elle apparaît à Rouen, puis à Pontoise et Saint-Denis. Le 20 août 1348, elle se déclare à Paris. En septembre, la peste atteint le Limousin et l’Angoumois, en octobre le Poitou, fin novembre Angers et l’Anjou. En décembre, elle est apportée à Calais depuis Londres. En décembre 1348, elle a envahi toute l’Europe méridionale, de la Grèce au sud de l’Angleterre. L’hiver 1348-1349 arrête sa progression, avant qu’elle resurgisse à partir d’avril 1349.

En décembre 1349, la peste a traversé presque toute l’Allemagne, le Danemark, l’Angleterre, le Pays de Galles, une bonne partie de l’Irlande et de l’Écosse. Elle continue ensuite sa progression vers l’est et vers le nord dévastant la Scandinavie en 1350, puis l’Écosse, l’Islande ou le Groenland, s’arrêtant aux vastes plaines inhabitées de Russie en 1351.

Cette progression n’est pas homogène, les régions n’étant pas toutes touchées de la même façon. Des villages, et même certaines villes sont épargnés comme Bruges, Milan et Nuremberg,  au prix de mesures d’exclusion drastiques, et il en est de même pour le Béarn et la Pologne (carte ci-contre).

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Guerres et peste

Les rapports entre la guerre et la peste s’expliquent de diverses façons selon les historiens, et il n’est pas toujours facile de distinguer entre les causes et les conséquences.

 

Guerre de Cent Ans

Les effets de la guerre de Cent Ans paraissent limités, car elle n’est jamais totale (étendue géographique, et dans le temps – existence de trêves). L’impact démographique direct est faible et ne concerne que la noblesse, quoique des massacres de populations civiles soient attestés (Normandie, région parisienne). Il n’en est pas de même pour les conséquences indirectes liées à l’économie de guerre (pillage, rançon, impôts) : la misère, l’exode, la mortalité sont aggravées. Le bon sens populaire associe la guerre et la peste dans une même prière : « Délivre-nous, Seigneur, de la faim, de la peste et de la guerre ».

La peste frappe Anglais et Français, assiégeants et assiégés, militaires et civils, sans distinction. Cette mortalité par peste est sans commune mesure avec les pertes militaires au combat (une armée de plus de dix mille hommes est exceptionnelle à l’époque). La guerre tue par milliers sur un siècle, la peste par millions en quelques années. La peste est l’occasion d’interrompre la guerre de Cent Ans (prolongation de la trêve de Calais en 1348), mais elle n’en change guère le cours en profondeur. La proximité de la peste limite les opérations (évitement des zones où la peste sévit). Des bandes armées ont pu disséminer la peste, mais aucune armée n’a été décimée par la peste durant la guerre de Cent Ans.

 

Autres conflits

D’autres historiens insistent sur l’influence de la peste sur le déroulement des opérations militaires, surtout en Méditerranée : la fin du siège de Caffa, la mort d’Alphonse XI lors du siège de Gibraltar, la réduction des flottes de guerre de Venise et de Gênes, l’ouverture de la frontière nord de l’Empire byzantin, la dispersion de l’armée de Abu Al-Hasan après la bataille de Kairouan (1348), l’arrêt de la Reconquista pour plus d’un siècle, etc..

 

Conséquences démographiques et socio-économiques

La peste eut d’importantes conséquences démographiques, économiques, sociales et religieuses.

Les sources documentaires sont assez éparses et couvrent généralement une période plus longue, mais elles permettent une approximation assez fiable. Les historiens s’entendent pour estimer la proportion de victimes entre 30 et 50 % de la population européenne, soit entre 25 et 45 millions de personnes. Les villes sont plus durement touchées que les campagnes, du fait de la concentration de la population, et aussi des disettes et difficultés d’approvisionnement provoquées par la peste.

Au niveau mondial, il faut ajouter les morts de l’empire byzantin, du monde musulman, du Moyen-Orient, de la Chine et de l’Inde. Selon les sources la peste noire a fait entre 75 et 200 millions de morts lors du xive siècle

 

En Occident

Conséquences économiques

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Il existait déjà une récession économique depuis le début du xive siècle, à cause des famines et de la surpopulation (il y eut en 1315-1317 une grande famine européenne qui stoppa l’expansion démographique et prépara le terrain à l’épidémie).

Cette récession se transforme en chute brutale et profonde avec la peste noire et les guerres. La main-d’œuvre vint à manquer et son coût augmenta, en particulier dans l’agriculture. De nombreux villages furent abandonnés, les moins bonnes terres retournèrent en friche et les forêts se redéveloppèrent. En France, la production céréalière et celle de la vigne chutent de 30 à 50 % selon les régions.

Les propriétaires terriens furent contraints de faire des concessions pour conserver (ou obtenir) de la main-d’œuvre, ce qui se solda par la disparition du servage. Les revenus fonciers s’effondrèrent à la suite de la baisse du taux des redevances et de la hausse des salaires ; le prix des logements à Paris fut divisé par quatre.

Les villes se désertifièrent les unes après les autres, la médecine de l’époque n’ayant ni connaissance de la cause de l’épidémie ni les capacités de la juguler. Cette désertification est compensée par un exode rural pour repeupler les villes, dans un rayon moyen de 30 à 40 km autour des villes et des gros bourgs.

Mortalité et démographie

La France ne retrouva son niveau démographique de la fin du xiiie siècle que dans la seconde moitié du xviie siècle.

En France, entre 1340 et 1440, la population a décru de 17 à 10 millions d’habitants, une diminution de 41 %. La France avait retrouvé le niveau de l’ancienne Gaule. Le registre paroissial de Givry, en Saône-et-Loire, l’un des plus précis, montre que pour environ 1 500 habitants, on a procédé à 649 inhumations en 1348, dont 630 de juin à septembre, alors que cette paroisse en comptait habituellement environ 40 par an : cela représente un taux de mortalité de 40,6 %. D’autres registres, comme celui de l’église Saint-Nizier de Lyon, confirment l’ordre de grandeur de Givry (30 à 40 %).

Une source indirecte de mortalité est l’étude des séries de legs et testaments enregistrés. Par exemple, les historiens disposent des données de Besançon et de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui montrent que les legs et les testaments décuplent en 1348-1349 par rapport à 1347, mais l’interprétation en est délicate. « La mortalité précipite les hommes non seulement chez leur confesseur mais aussi chez leur notaire […] mais [cela] ne permet pas de la mesurer, car il dépend autant, sinon plus, de la peur de la maladie qui multiplie les legs pieux que des ravages de la peste elle-même ».

C’est l’Angleterre qui nous a laissé le plus de témoignages ce qui, paradoxalement, rend l’estimation du taux de mortalité plus ardue, les historiens fondant leurs calculs sur des documents différents : les chiffres avancés sont ainsi entre 20 et 50 %. Cependant, les estimations de population entre 1300 et 1450 montrent une diminution située entre 45 et 70 %. Même si là encore la baisse de population était en cours avant l’éclosion de la peste, ces estimations rendent le 20 % peu crédible, ce taux étant fondé sur des documents concernant des propriétaires terriens laïcs qui ne sont pas représentatifs de la population, essentiellement paysanne et affaiblie par les disettes.

Dans le reste de l’Europe, les historiens tentent d’approcher la mortalité globale par des études de mortalité de groupes socio-professionnels mieux documentés (médecins, notaires, conseillers municipaux, moines, évêques). En Italie, il est communément admis par les historiens que la peste a tué au moins la moitié des habitants. Seule Milan semble avoir été épargnée, quoique les sources soient peu nombreuses et imprécises à ce sujet. Des sources contemporaines citent des taux de mortalité effrayants : 80 % des conseillers municipaux à Florence, 75 % à Venise, etc. En Espagne, la peste aurait décimé de 30 à 60 % des évêques.

En Autriche, on a compté 4 000 victimes à Vienne, et 25 à 35 % de la population mourut. En Allemagne, les populations citadines auraient diminué de moitié, dont 60 % de morts à Hambourg et Brême.

Empire byzantin

L’Empire byzantin est durement touché lui aussi par la peste, il connaîtra 9 vagues épidémiques majeures du xive siècle au xve siècle (de 1347 à 1453) d’une durée moyenne de trois ans espacées d’une dizaine d’années. La peste touche particulièrement Constantinople, le Péloponnèse, la Crète et Chypre. L’Empire byzantin était déjà affaibli par des défaites militaires, des guerres civiles, des tremblements de terre. La peste noire accentue ce déclin, mais ne le provoque pas.

L’histoire médiévale de cette région montre que les ambitions économiques, politiques et militaires étaient plus fortes que la peur de la peste. Le commerce et la guerre contribuent à propager la peste, les hommes finissant par intégrer la peste comme une part de leur vie. Après la chute de Constantinople, l’Empire ottoman subit aussi des épidémies graves de peste jusqu’à la fin du xvie siècle.

 

Monde musulman

Ibn Khaldoun, philosophe et historien musulman du xive siècle évoque dans son autobiographie la perte de plusieurs membres de sa famille dont sa mère en 1348 et son père en 1349, de ses amis et de ses professeurs à cause de la peste. Il évoquera à plusieurs reprises ces événements tragiques, notamment dans la Muqaddima (traduite en Prolégomènes) :

« Une peste terrible vint fondre sur les peuples de l’Orient et de l’Occident ; elle maltraita cruellement les nations, emporta une grande partie de cette génération, entraîna et détruisit les plus beaux résultats de la civilisation. Elle se montra lorsque les empires étaient dans une époque de décadence et approchaient du terme de leur existence ; elle brisa leurs forces, amortit leur vigueur, affaiblit leur puissance, au point qu’ils étaient menacés d’une destruction complète. La culture des terres s’arrêta, faute d’hommes ; les villes furent dépeuplées, les édifices tombèrent en ruine, les chemins s’effacèrent, les monuments disparurent ; les maisons, les villages, restèrent sans habitants ; les nations et les tribus perdirent leurs forces, et tout le pays cultivé changea d’aspect. »

Le bilan humain en Méditerranée orientale est difficile à évaluer, faute de données fiables (manque de données démographiques, difficulté à interpréter les chroniques). On cite quelques données significatives : la plus grande ville de l’islam à cette époque était Le Caire avec près d’un demi-million d’habitants, sa population chute en quelques années à moins de 300 000. La ville avait 66 raffineries de sucre en 1324, elle en a 19 en 1400. Le repeuplement des grandes villes se fait aux dépens des campagnes, dans un contexte de disettes et de crises économiques et monétaires. En Égypte, le dirham d’argent est remplacé par du cuivre. Alexandrie qui comptait encore 13 000 tisserands en 1394, n’en compte plus que 800 en 1434.

 

Réactions collectives

Face à la peste, et à l’angoisse de la peste, les populations réagissent par la fuite, l’agressivité ou la projection. La fuite est générale pour ceux qui en ont la possibilité. Elle se manifeste aussi dans le domaine moral, par une fuite vers la religion, les médecins, charlatans et illuminés, ou des comportements par mimétisme (manie dansante, hystérie collective…).

L’agressivité se porte contre les juifs et autres prétendus semeurs de peste (lépreux, sorcières, mendiants…), ou contre soi-même (de l’auto-flagellation jusqu’au suicide). La projection est l’œuvre des artistes : les figurations de la peste et leurs motivations seraient comme une sorte d’exorcisme, modifiant les sensibilités.

Les réactions les plus particulières à l’époque de la peste noire sont les violences contre les juifs et les processions de flagellants.

 

Violences contre les Juifs

Déroulement

Dès 1348, la peste provoque des violences antijuives en Provence. Les premiers troubles éclatent à Toulon dans la nuit du 13 au 14 avril 1348. Quarante Juifs sont tués et leurs maisons pillées. Les massacres se multiplient rapidement en Provence, les autorités sont dépassées à Apt, Forcalquier et Manosque. La synagogue de Saint-Rémy-de-Provence est incendiée (elle sera reconstruite hors de la ville en 1352). En Languedoc, à Narbonne et Carcassonne, les Juifs sont massacrés par la foule. En Dauphiné, des Juifs sont brûlés à Serres. N’arrivant pas à maîtriser la foule, le dauphin Humbert II fait arrêter les Juifs pour éviter les massacres. Ceux-ci se poursuivent à Buis-les-Baronnies, Valence, la-Tour-du-Pin, et Pont-de-Beauvoisin où des Juifs sont précipités dans un puits qu’on les accuse d’avoir empoisonné. D’autres massacres ont lieu en Navarre et en Castille. Le 13 mai 1348, le quartier juif de Barcelone est pillé.

En juillet, le roi de France Philippe VI fait traduire en justice les Juifs accusés d’avoir empoisonné les puits. Six Juifs sont pris à Orléans et exécutés. Le 6 juillet, le pape Clément VI d’Avignon proclame une bulle en faveur des juifs, montrant que la peste ne fait pas de différences entre les juifs et les chrétiens, il parvient à prévenir les violences au moins dans sa ville. Ce n’est pas le cas en Savoie qui, au mois d’août, devient théâtre de massacres. Le comte tente de protéger puis laisse massacrer les Juifs du ghetto de Chambéry. En octobre, les massacres continuent dans le Bugey, à Miribel et en Franche-Comté.

Les ashkénazes d’Allemagne sont victimes de pogroms. En septembre 1348, les Juifs de la région du château de Chillon sur le lac Léman, en Suisse, sont torturés jusqu’à ce qu’ils avouent, faussement, avoir empoisonné les puits. Leurs confessions provoquent la fureur de la population qui se livre à des massacres et à des expulsions. Trois cents communautés sont détruites ou expulsées. Six mille Juifs sont tués à Mayence. Nombre d’entre eux fuient vers l’est, en Pologne et en Lituanie.

Plusieurs centaines de Juifs sont brûlés vifs lors du pogrom de Strasbourg le 14 février 1349, d’autres sont jetés dans la Vienne à Chinon. En Autriche, le peuple, pris de panique, s’en prend aux communautés juives, les soupçonnant d’être à l’origine de la propagation de l’épidémie, et Albert II d’Autriche doit intervenir pour protéger ses sujets juifs

 

Interprétations

Si les accusations contre les Juifs ont été largement répandues dans toute l’Europe occidentale, les violences se concentrent dans des régions bien limitées (essentiellement l’axe économique Rhône-Rhin). En Angleterre, les juifs sont accusés, mais non persécutés, à cause de leur évidente pauvreté (les banquiers et riches commerçants juifs ont été expulsés par Édouard Ier en 1290). En Scandinavie, on accuse aussi les juifs d’empoisonner les puits, mais il n’y a pas de juifs en Scandinavie. Les chroniqueurs arabes, de leur côté, ne mentionnent pas de persécutions contre les juifs à l’occasion d’épidémie de peste.

Selon J.N. Biraben, la richesse des juifs aurait pu jouer un rôle, à cause de leur situation de prêteurs, faisant appel aux autorités pour faire régler leurs débiteurs. La peste aurait mis le feu aux poudres, les héritiers des morts de peste se retrouvant débiteurs. Ce qui est bien documenté pour la région de Strasbourg, mais reste hypothétique ailleurs.

Un autre facteur est l’importance des communautés médicales juives en Provence. Un tiers à la moitié des médecins provençaux connus du xiie siècle au xve siècle étaient juifs. La petite ville de Trets comptait 6 médecins juifs et 1 chrétien au xive siècle. L’arrivée de la peste noire en Provence met à nu l’impuissance de la médecine, et par là celles des juifs, dont le savoir des remèdes se serait retourné contre eux. On croit qu’ils reçoivent, par la mer, des sachets de venins réduits en poudre qu’ils sont chargés de répandre.

 

Trésors de peste

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Lorsque les violences s’approchent des régions rhénanes, durant l’hiver 1348-1349, les familles juives d’Allemagne cachent monnaies et objets précieux dans ou autour de leur maison. De nombreux trésors furent enterrés, puis abandonnés à la mort ou la fuite de leurs propriétaires. Plusieurs de ces trésors ont été retrouvés, témoignant de la vie et de la culture juives médiévales en Europe.

Parmi les trésors étudiés les plus importants, le premier a été trouvé à Weissenfels en 1826, d’autres à Colmar (1863), Bale (1937), Cologne (1953)… Le plus récent à Erfurt (1998).

Le trésor de Colmar appartient au Musée de Cluny de Paris qui l’a exposé avec le trésor d’Erfurt du 25 avril au 3 septembre 2007. Ces trésors sont identifiés par leur lieu de découverte, leur datation et la présence caractéristique de bague juive de mariage.

Processions de flagellants

Des groupes de flagellants se formèrent, tentant d’expier les péchés, avant la parousie, dont ils pensaient que la peste était un signe annonciateur. Cependant ces groupes restaient extrêmement marginaux, la plupart des chrétiens firent face au fléau par une piété redoublée, mais ordinaire et encadrée par un clergé qui réprouvait les excès.

Danses maniaques

La disparition d’une partie du clergé entraine une résurgence de comportements superstitieux ou inhabituels, liés à une contagion par imitation lors de stress collectifs. C’est notamment le cas de la manie dansante ou épidémie de danse de saint Guy (ou saint Vit ou Vitus).

Déjà signalée dans les populations germaniques au xiiie siècle, une manie dansante survient en Lusace, près de la Bohême, en 1349 à l’approche de la peste noire. Des femmes et jeunes filles se mettent à danser devant un tableau de la Vierge. Elles dansent nuit et jour, jusqu’à l’effondrement, puis se relèvent et recommencent après sommeil réparateur.

En juillet 1374, dans plusieurs villes du Rhin moyen, des centaines de jeunes couples se mettent à danser et chanter, circulant dans toute la région. Les spectateurs les imitent et se joignent à eux. Le mauvais temps les arrête en novembre, mais chaque été, ils recommencent jusqu’en 1381. Le clergé parvient à les contrôler en les conduisant en pèlerinage.

Le phénomène se retrouve en 1414 à Strasbourg pour se répandre en Allemagne, il se répète en 1463 à Metz. Le plus documenté est l’épidémie dansante de 1518 à Strasbourg, liée à des tensions sociales et économiques, et aux menaces répétées et imprévisibles d’épidémie de peste.

Le rapport entre ces danses maniaques et le thème artistique de la danse macabre reste peu clair.

 

Moyens thérapeutiques

La médecine du xive siècle était impuissante face à la peste qui se répandait. Les médecins utilisent plusieurs moyens simultanément, car nul traitement unique n’avait de succès ou même n’était meilleur qu’un autre. La médecine galénique, basée sur la théorie humorale, privilégiait les remèdes internes, mais dès le début de la peste noire, elle tend à être supplantée par une théorie miasmatique basée sur un « venin » ou « poison ». Le poison de la peste pénètre le corps à partir de l’air infect ou par contact (personne ou objet).

Toutes ces théories pouvaient se combiner : la peste est une pourriture des humeurs due à un poison transmissible par air ou par contact. Ce poison est un principe de corruption provenant des profondeurs de la terre (substances en putréfaction), qui s’élève dans l’air, à la suite d’un phénomène « météo-géologique » (tremblement de terre, orage…) ou astronomique (conjonction de planètes, passage de comète…), et qui retombe sur les humains.

La distinction entre moyens médicaux, religieux, folkloriques ou magiques est faite par commodité, mais l’ensemble de ces moyens étaient largement acceptés par les médecins savants de l’époque.

Remèdes externes

Ils ont pour but, soit d’empêcher la pénétration du poison, soit de faciliter sa sortie. Contre l’air empoisonné, on se défend par des fumigations de bois ou de plantes aromatiques.

Les médecins arabes avaient remarqué que les survivants de peste étaient plutôt ceux dont les bubons avaient suppuré (vidés de leur pus). Selon leur avis, les chirurgiens de peste incisaient ou cautérisaient les bubons. Ils le faisaient dans des conditions non-stériles, occasionnant souvent des surinfections.

De nombreux onguents de diverses compositions (herbes, minéraux, racines, térébenthine, miel…) pouvaient enduire les bubons et le reste du corps (à visée préventive ou curative). On utilisait parfois des cataplasmes à base de produits répugnants (crapauds, asticots, bile et fiente d’origines diverses…) selon l’idée que les poisons attirent les poisons. Ainsi les parfums empêchent la pénétration du poison, et les mauvaises odeurs facilitent sa sortie.

Les saignées avaient pour but d’évacuer le sang corrompu, ce qui le plus souvent affaiblissait les malades.

Les bains chauds, les activités physiques qui provoquent la sudation comme les rapports sexuels sont déconseillés, car ils ouvrent les pores de la peau rendant le corps plus vulnérable aux venins aériens.

 

Remèdes internes

La médecine de Galien insiste sur les régimes alimentaire et de vie. Selon la théorie des humeurs, la putréfaction est de nature « chaude et humide », elle doit être combattue par des aliments de nature « froide et sèche », faciles à digérer. La liste et les indications de tels aliments varient selon les auteurs de l’époque.

Une attitude morale tempérée est protectrice car les principales passions qui ouvrent le corps à la pestilence sont la peur, la colère, le désespoir et la folie.

Les contre-poisons utilisés sont des herbes telles que la valériane, la verveine, ou des produits composés complexes connus depuis l’Antiquité comme la thériaque. Les antidotes minéraux sont des pierres ou métaux précieux, décapés ou réduits en poudre, pour être avalés en jus, sirop, ou liqueur : or, émeraude, perle, saphir.

Les remèdes visent à expulser le poison, ce sont les émétiques, les purgatifs, les laxatifs, ce qui épuisait les malades plus qu’autre chose.

 

Moyens religieux et magiques

L’Église organise des processions religieuses solennelles pour éloigner les démons, ou des actes de dévotion spectaculaire pour apaiser la colère divine, par exemple la confection de cierges géants, la procession à pieds nus, les messes multiples simultanées ou répétées.

Le culte à la Vierge cherche à répéter le miracle survenu à Rome en 590. Cette année-là, lors de la peste de Justinien, une image de la vierge censée peinte par saint Luc, promenée dans Rome, dissipa aussitôt la peste. À ce culte s’ajoute celui des saints protecteurs de la peste : saint Sébastien et saint Roch.

Des amulettes et talismans sont portés comme le symbole visible d’un pouvoir invisible, par les juifs, les chrétiens et les musulmans. Les musulmans portent des anneaux où sont inscrits des versets du Coran, quoique l’opinion des lettrés diverge sur ce point, de nombreux textes musulmans sur la peste recommandent des amulettes, incantations et prières contre la peste provenant non pas d’Allah, mais des démons ou djinns.

En Occident, en dépit de la désapprobation de l’Église, les chrétiens utilisent charmes, médaillons, textes de prière suspendus autour du cou. L’anneau ou la bague ornée d’un diamant ou d’une pierre précieuse, portée à la main gauche, vise à neutraliser la peste et tous les venins. C’est l’origine magique, à partir de la pharmacopée arabe, du solitaire ou bague de fiancailles des pays occidentaux.

 

Mesures sociales

Gestion des décès

Par leur nombre, les morts ont posé un problème aigu au cours de la peste noire. D’abord pour les évaluer, l’habitude sera prise de recensements réguliers, avant et après chaque épidémie. Le clergé sera chargé d’établir les enregistrements des décès et l’état civil. De nouveaux règlements interdisent de vendre les meubles et vêtements des morts de peste. Leurs biens, voire leur maison, sont souvent brûlés. Dès 1348, des villes établissent de nouveaux cimetières en dehors d’elles, Il est désormais interdit d’enterrer autour des églises, à l’intérieur même des villes, comme on le faisait auparavant.

Les règlements de l’époque indiquent que l’on devait enterrer les cadavres de pestiférés au plus tard six heures après la mort. La tâche est extrêmement dangereuse pour les porteurs de morts, qui viennent bientôt à manquer. On paye de plus en plus cher les ensevelisseurs qui seront, dans les siècles suivants, affublés de noms et d’accoutrements divers selon les régions (vêtus de cuir rouge avec grelots aux jambes, ou de casaques noires à croix blanche).

En dernière ressource on utilise la main-d’œuvre forcée : prisonniers de droit commun, galériens, condamnés à mort… à qui on promet grâce ou remises de peine. Ces derniers passent dans les maisons ou ramassent les cadavres dans les rues pour les mettre sur une charrette. Ils sont souvent ivres, voleurs et pilleurs. Des familles préfèrent enterrer leurs morts dans leur cave ou jardin, plutôt que d’avoir affaire à eux.

Lorsque les rites funéraires d’enterrement y compris en fosse commune ne sont plus possibles de par l’afflux de victimes, les corps peuvent être immergés comme en la Papauté d’Avignon dans le Rhône en 1348, dont les eaux ont été bénies pour cela par le Pape. De même, à Venise des corps sont jetés dans le Grand Canal, et un service de barges est chargé de les repêcher. Les sources mentionnent rarement l’incinération de cadavres, comme à Catane en 1347 où les corps des réfugiés venus de Messine sont brûlés dans la campagne pour épargner à la ville la puanteur des bûchers.

Pour les trois religions monothéistes, le respect du mort est essentiel, la promesse de vie éternelle et de résurrection dissuade en fait toute crémation ou autre forme de destruction de l’intégrité corporelle. Le rite funéraire est simplifié et abrégé, mais maintenu autant que possible, mais lorsque les membres du clergé eux-mêmes disparaissent, mourir de peste sans aucun rituel devient encore plus terrifiant pour les chrétiens. En pays d’islam, la difficulté de maintenir les rites est plus supportable pour les musulmans car mourir de peste fait partie des cinq martyrs (chahid). Comme la mort lors du djihad, elle donne accès immédiat au Paradis.

En Occident, durant la peste noire, la lutte contre les pillages et les violences de foule est d’abord assurée par les sergents de ville ordinaires. Plus tard, les conseils municipaux engageront des troupes spéciales chargées de garder, en temps de peste, les villes désertées par leurs habitants.

 

Règlements sanitaires

Au début du xive siècle, les règlements d’hygiène publique sont pratiquement inexistants, à l’exception de quelques grandes villes d’Italie  comme Florence (surveillance du ravitaillement, dont la qualité des viandes et de la santé des habitants). La peste noire prend la population au dépourvu et elle sera le point de départ des administrations de santé en Europe. Dès 1348 (première année de la peste noire) plusieurs villes italiennes se dotent d’un règlement de  peste : Pistoie, Venise, Milan, Parme… comme Gloucester en Angleterre. Ces villes interdisent l’entrée des voyageurs et des étrangers venant de lieux infectés.

Les premières villes à édicter un isolement radical de la ville elle-même sont Reggio en 1374, Raguse en 1377, Milan (1402) et Venise (1403). Ces premières mesures sont des tentatives et des tâtonnements, le plus souvent par emprunts d’une ville à l’autre. Elles sont très diverses, depuis l’interdiction de donner le sang des saignées des pestiférés aux pourceaux (Angers, 1410) jusqu’à l’interdiction de vendre des objets appartenant à des pestiférés (Bruxelles, 1439)

Les premiers isolements préventifs (quarantaine) apparaissent à Raguse (Dubrovnik depuis 1918) en 1377, tous ceux qui arrivent d’un lieu infecté doivent passer un mois sur une île avant d’entrer dans la ville. Venise adopte le même système la même année en portant le délai à 40 jours, comme Marseille en 1383. Ce système est adopté par la plupart des ports européens durant le xve siècle.

La quarantaine sur terre est adoptée d’abord en Provence (Brignoles, 1464), et se généralise pour les personnes et les marchandises durant le xvie siècle. C’est aussi en Provence (Brignoles 1494, Carpentras 1501) qu’apparait le « billet de santé » ou passeport sanitaire délivré aux voyageurs sortant d’une ville saine, et exigé par les autres villes pour y entrer. L’usage du billet de santé se répand lentement et ne se généralise que vers le début du xviie siècle (Paris, 1619).

Peu à peu se mettent en place des « règlements de peste », de plus en plus élaborés au fil du temps : c’est le cas des villes en France à partir du xve siècle. L’application de ces mesures dépend d’un « bureau de santé » composé de plusieurs personnes ou d’une seule dite « capitaine de santé », le plus souvent dotés d’un pouvoir dictatorial en temps de peste. Cette institution apparait d’abord en Italie et en Espagne, puis elle gagne le sud-est de la France à la fin du xve siècle. Elle s’étend lentement au nord de la France (Paris, 1531)

Durant le xvie siècle, ces règlements sont codifiés par les parlements provinciaux, ajustés et précisés à chaque épidémie au cours du xviie siècle. Ils relèvent du niveau gouvernemental au début du xviiie siècle.

 

Personnels de santé

À la fin du xiiie siècle, quelques villes italiennes engagent des médecins pour soigner les pauvres (en dehors des œuvres de charité de l’Église). À l’arrivée de la peste, de nouveaux médecins sont engagés à prix d’or (par manque de candidats). En 1348, c’est le cas d’Orvieto et d’Avignon. Des médecins de peste sont ainsi engagés durant les xve et xvie siècles, de même que des chirurgiens, apothicaires, infirmiers, sages-femmes… pour assurer les soins en temps de peste, souvent pour remplacer ceux qui ont fui, abandonnant leur poste, car les risques sont considérables

 Influences artistiques et culturelles

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La mort d’artistes, d’ouvriers qualifiés, de mécènes… entraîne des effets directs, notamment l’arrêt ou le ralentissement de la construction des cathédrales, comme celle de la cathédrale de Sienne, dont le projet initial ne sera jamais réalisé. Des historiens anglais attribuent l’apparition du style gothique perpendiculaire aux restrictions économiques liées à la peste noire. En France, la plupart des grands chantiers ne reprendront qu’après 1450.

Sur les lieux où la peste s’arrête ou se termine, des chapelles ou autres petits édifices dédiés (chapelles votives, oratoires…) sont construits invoquant ou remerciant la Vierge, des saints locaux, Saint Sébastien ou Saint Roch…

 

Sensibilités religieuses

La crainte, de la part des familles riches, des enterrements de masse et des fosses communes, entraîne par réaction un développement de l’art funéraire : caveaux et chapelles familiales, tombes monumentales… Le gisant, statue mortuaire représentant le défunt dans son intégrité physique et en béatitude, tend à être remplacé par un transi, représentant son cadavre nu en décomposition.

La peste marque également la peinture. Selon Meiss, les thèmes optimistes de la Vierge à l’enfant, de la Sainte Famille et du mariage laissent la place à des thèmes d’inquiétudes et de douleurs, comme la Vierge de pitié qui tient, dans ses bras, son fils mort descendu de la croix, ou encore celui de la Vierge de miséricorde ou « au manteau » qui abrite et protège l’humanité souffrante.

La représentation du Christ en croix passe du Christ triomphant sur la croix à celle du Christ souffrant sur la croix où un réalisme terrible détaille toutes les souffrances : les sueurs de sang, les clous, les plaies, et la couronne d’épines.

La représentation du supplice de Saint Sébastien évolue : de l’homme mûr habillé, à celle d’un jeune homme dénudé, juste vêtu d’un pagne à l’image du Christ.

Les thèmes millénaristes sont mis en avant : ceux de la fin des temps, de l’Apocalypse et du jugement dernier. Par exemple, en tapisserie la Tenture de l’Apocalypse, dans l’art des vitraux, ceux de la cathédrale d’York.

 

Macabre et triomphe de la mort

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L’omniprésence de la mort souligne la brièveté et la fragilité de la vie, thème traité par des poètes comme Eustache Deschamps, Charles Chastellain, Pierre Michault… jusqu’à François Villon. La poésie amoureuse insiste sur la mort de l’être aimé et le deuil inconsolable.

Selon Michel Vovelle, le thème de la vie brève s’accompagne d’une « âpreté à vivre », avec la recherche de joies et de plaisirs, comme dans l’œuvre de Boccace, le Décaméron.

Dès le xiiie siècle, des thèmes macabres apparaissent comme le Dit des trois morts et des trois vifs sur des fresques ou des miniatures, où de jeunes gens rencontrent des morts-vivants qui leur parlent : « nous avons été ce que vous êtes, vous serez ce que nous sommes ». Apparu en Italie et en France, ce thème se répand et se développe jusqu’au xvie siècle. Un autre thème plus célèbre est celui de la danse macabre où les vivants dansent avec les morts, ce thème se retrouve surtout sur les fresques d’églises de l’Europe du Nord.

Selon Vovelle : « C’est à peine exagérer que de dire que, jusqu’à 1350, on n’a point su comment représenter la mort, parce que la mort n’existait pas. » De rares représentations avant cette date, la montrent comme un monstre velu et griffu, à ailes de chauve-souris. Cette mort figurée perd ses références chrétiennes en rapport avec le péché et le salut.

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Elle devient une image autonome et « laïque » : c’est un transi avec une chevelure féminine, qui se décharne de plus en plus jusqu’au squelette proprement dit. C’est la mort implacable, d’origine pré-chrétienne, celle que rappelle le Memento mori.

Cette mort monte à cheval, armée d’une faux ou d’un arc, elle frappe en masse. C’est le thème du triomphe de la mort, dont les représentations les plus célèbres sont celles du palais Sclafani à Palerme, et Le Triomphe de la Mort de Brueghel.

Au xve siècle, et jusqu’à 1650, toute une littérature se développe sur « l’art de bien mourir », c’est l’Ars moriendi. Il s’agit de rituels destinés à se substituer à l’absence de prêtres (en situation d’épidémie de peste). Différentes versions apparaissent après la Réforme : anglicane, luthérienne et calviniste

Des thèmes picturaux se rattachent directement à la peste noire, comme celui du nourrisson s’agrippant au sein du cadavre de sa mère. Selon Mollaret, ces œuvres « sont d’hallucinants documents, en particulier lorsqu’elles furent peintes par des artistes ayant personnellement vécu la peste ».

Avec Hans Baldung (1484-1545) apparait le thème de la femme nue au miroir où la mort montre un sablier. Ce serait un premier exemple de peintures de vanité, où la mort-squelette laissera la place à des objets symboliques : sablier, horloge, lampe éteinte, bougie presque consumée, crâne, instrument de musique aux cordes brisées…

 

Poésie en Islam

De nombreux passages poétiques sont incorporés dans des chroniques historiques ou médicales, comme celles de Ibn al-Wardi  (mort en 1349) d’Alep, ou d’Ibrahim al-Mimar du Caire. Les descriptions poétiques de la peste noire expriment l’horreur, la tristesse, la résignation religieuse mais aussi l’espoir des musulmans en situation épidémique.

 

Dans la littérature moderne et le cinéma

Plusieurs uchronies ont été écrites sur le thème de la peste noire. Ainsi, dans La Porte des mondes de Robert Silverberg, l’auteur imagine que la peste noire est bien plus meurtrière, éliminant les trois quarts de la population européenne et changeant complètement l’histoire du monde. Cette idée est également reprise par Kim Stanley Robinson dans Chroniques des années noires, mais dans cette uchronie c’est la totalité des habitants de l’Europe qui périt, entraînant, de la même façon que dans le roman précédent, une histoire complètement différente de celle que l’on connaît.

Connie Willis donne aussi ce cadre à son roman, Le Grand Livre, où une historienne du xxiie siècle qui voyage dans le temps tombe par erreur en pleine peste noire, la confrontant ainsi aux horreurs de cette pandémie.

Ken Follett représente bien les conséquences de la peste noire dans son roman Un monde sans fin où les habitants de la ville fictive de Kingsbridge doivent affronter l’épidémie. L’auteur s’attarde particulièrement sur les différentes stratégies pour guérir les malades et les mesures entreprises par la ville pour diminuer la propagation de la peste.

Le Septième Sceau (Det sjunde inseglet) est un film suédois d’Ingmar Bergman, sorti en 1957, qui évoque la mort jouant aux échecs pendant une épidémie de peste avec un chevalier revenant des croisades.

Les premiers romans post-apocalyptiques traitent de civilisations détruites par la peste : The Last Man de Mary Shelley (1826) ou encore The Scarlet Plague de Jack London (1912).