HISTOIRE, MALADIE, MOEURS ET COUTUMES, MOYEN AGE, PESTE, PESTE NOIRE

La peste noire au Moyen Âge

Peste noire

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La peste noire ou mort noire est le nom donné par les historiens modernes à une pandémie de peste médiévale, au milieu du xive siècle, principalement bubonique, causée par la bactérie Yersinia pestis. Cette pandémie a touché l’Asie, le Moyen-Orient, le Maghreb et l’Europe et peut-être l’Afrique sub-saharienne. Elle n’est ni la première ni la dernière pandémie de peste, mais elle est la seule à porter ce nom. En revanche, c’est la première pandémie à avoir été bien décrite par les chroniqueurs contemporains.

Elle a tué de 30 à 50 % des Européens en cinq ans (1347-1352) faisant environ vingt-cinq millions de victimes. Ses conséquences sur la civilisation européenne sont sévères et longues, d’autant que cette première vague est considérée comme le début explosif et dévastateur de la deuxième pandémie de peste qui dura, de façon plus sporadique, jusqu’au début du xixe siècle.

Cette pandémie affaiblit encore plus ce qui restait de l’Empire byzantin, déjà moribond depuis la fin du xie siècle, et qui tombe face aux Turcs en 1453.

 

Origines du terme

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Les contemporains désignent cette épidémie sous de nombreux termes : « grande pestilence », « grande mortalité », « maladie des bosses », « maladie des aines », et plus rarement « peste universelle » (qui doit être compris comme un équivalent de fléau universel). Le terme « peste noire » ou « mort noire » apparaît au xvie siècle. Il semble que « noir » doive ici être pris au sens figuré (terrible, affreux), sans allusion médicale ou clinique.

La popularité de l’expression serait due à la publication, en 1832, de l’ouvrage d’un historien allemand Justus Hecker  (1795-1850), Der schwarze Tod im vierzehnten Jahrhundert (La Mort noire au xive siècle). L’expression devient courante dans toute l’Europe. En Angleterre, le terme usuel de Black Death (mort noire) apparaît en 1843 dans un livre d’histoire destiné à la jeunesse. Au début du xxie siècle, Black Death reste le nom habituel de cette peste médiévale pour les historiens anglais et américains. En France, le terme « peste noire » est le plus souvent utilisé

Dans son ouvrage initial de 1832, Hecker dresse la liste des explications de l’emploi de l’adjectif « noir » : le deuil continu, l’apparition d’une comète noire avant l’épidémie, le fait qu’elle ait d’abord frappé les Sarrasins (à peau foncée), la provenance apparente de pays à pierres ou de terres noires, etc.. Cet ouvrage est à la base de celui d’Adrien Phillippe paru en 1853 Histoire de la peste noire.

Dans le langage médical français, jusqu’aux années 1970, le terme peste noire désignait plus particulièrement les formes hémorragiques de la peste septicémique ou de la peste pulmonaire.

  

Chroniqueurs et historiens

 

Histoire classique

Il ne manque pas d’écrits contemporains de la peste noire, comme la Nuova chronica du chroniqueur florentin Giovanni Villani, lui-même victime de la peste en 1348. Sa chronique s’arrête en 1346, mais elle est poursuivie par son frère Matteo Villani avec le récit détaillé de cette épidémie. Gabriel de Mussis (1280-1356) de Plaisance est l’auteur d’un Historia de morbo en 1348.

D’autres chroniqueurs notables sont les continuateurs de la chronique de Guillaume de Nangis à Saint-Denis ; Gilles Le Muisit à Tournai ; Simon de Couvin (?-1367) de Liège ; Baldassarre Bonaiuti  dit aussi Marchionne di Coppo Stefani (1336-1385) de Florence Louis Heyligen à Avignon et Michel de Piazza à Messine.

De nombreux auteurs, médicaux ou non, ont donné par la suite avis et observations, mais une approche proprement historique de la peste médiévale n’apparait qu’à la fin du xviiie siècle avec Christian Gottfried Gruner  (1744-1815) et Kurt Sprengel.

Le tournant décisif est pris en 1832 par Justus Hecker (voir section précédente) qui insiste sur l’importance radicale de la peste noire comme facteur de transformation de la société médiévale. L’école allemande place la peste noire au centre des publications médico-historiques avec Heinrich Haeser (1811-1885), et August Hirsch (1817-1894). Ces travaux influencent directement l’école britannique, aboutissant au classique The Black Death (1969) de Philip Ziegler.

 

Histoire multidisciplinaire

La découverte de la bactérie causale Yersinia pestis (1894), puis celle du rôle des rats et des puces, permettent de déterminer un modèle médical de la peste moderne dans la première moitié du xxe siècle. Ce modèle s’impose aux historiens pour expliquer et évaluer la peste médiévale. En même temps, ces chercheurs ont accès à de nouvelles sources locales officielles et semi-officielles, avec l’arrivée dans la deuxième moitié du xxe siècle de démographes, d’épidémiologistes et de statisticiens.

Le modèle initial de Hecker, représentatif d’une « histoire-catastrophe », quasi apocalyptique, est corrigé et nuancé. La peste noire n’est plus un séparateur radical ou une rupture totale dans l’histoire européenne. Nombre de ses effets et de ses conséquences étaient déjà en cours dès le début du xive siècle ; ces tendances ont été exacerbées et précipitées par l’arrivée de l’épidémie. Le phénomène « peste noire » est mieux situé dans un contexte historique plus large à l’échelle séculaire d’un ou plusieurs cycles socio-économiques et démographiques.

Un apport décisif est celui de Jean-Noël Biraben qui publie en 1975, Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, où la peste noire (Europe occidentale 1348-1352) n’est qu’un aspect particulier des épidémies de peste qui se succèdent jusqu’au xviiie siècle, englobant l’Europe de l’Est et le Moyen-Orient. Il est suivi en cela par nombre de chercheurs qui abordent la peste à différentes échelles spatio-temporelles, pas forcément centrées sur la peste noire du milieu du xive siècle, la plus connue du grand public.

À la fin du xxe siècle, l’étude de la peste noire médiévale apparait de plus en plus comme multidisciplinaire avec le traitement des données par informatique, l’arrivée de nouvelles spécialités comme l’archéozoologie ou la paléomicrobiologie. Si les notions initiales des premiers historiens paraissent se confirmer en général, la peste noire historique comporte encore de nombreux problèmes en suspens, non ou mal expliqués. Au début du xxie siècle, elle reste un objet vivant de recherches : mises en cause de données acquises, disputes et controverses avec pluralité de points de vue.

 

Et en Afrique sub-saharienne ?

On a longtemps supposé que la peste, actuellement endémique dans une partie de l’Afrique, était arrivée sur ce continent depuis l’Inde et/ou la Chine au xixe siècle. Des indices, notamment examinés par le programme de recherche GLOBAFRICA de l’Agence nationale de la recherche française, laissent cependant penser qu’on a sous-estimé la présence et les effets de l’épidémie dans la zone subsaharienne médiévale.

À cause du manque d’archives écrites pour cette région et du peu de trace archéologiques dans les zones de forêt tropicale, les historiens et archéologues ont d’abord estimé que la bactérie Yersinia pestis n’avait pas traversé le Sahara vers le sud via les puces et rats ou des navires marchands côtiers. On n’avait pas non plus retrouvé dans ces régions de grandes « fosses à peste » comme en Europe. Et les récits d’explorateurs venus d’Europe aux xve et xvie siècles ne rapportent pas de témoignages sur une grande épidémie.

Depuis, l’archéologie s’est alliée à l’histoire et à la génétique, plaidant pour une possible dévastation de la zone subsaharienne par la Peste à l’époque médiévale. Elle s’y serait propagée via les voies commerciales reliant alors ces régions à d’autres continents12.

À Akrokrowa (Ghana) les archéologues ont trouvé une communauté agricole médiévale très développée qui a subi un effondrement démographique au moment même où la peste noire ravageait l’Eurasie et l’Afrique du Nord, puis des découvertes similaires ont été faites dans le cadre du projet GLOBAFRICA pour des périodes situées au xive siècle à Ife (Nigeria chez les Yorubas), de même sur un site étudié à Kirikongo (Burkina Faso) où la population semble avoir été brutalement divisée par deux durant la seconde moitié du xive siècle. Dans ces cas il n’y a pas de signes contemporains de guerre ou de famine, ni de migration. Ces changements évoquent ceux observés ailleurs, dont dans les îles britanniques lors de la peste justinienne du vie au viiie siècle.

Les archives historiques éthiopiennes ont aussi commencé à livrer des mentions d’épidémies jusqu’ici ignorées pour la période allant du xiiie au xve siècle, dont l’une évoque une maladie qui a tué « un si grand nombre de gens que personne n’a été laissé pour enterrer les morts » et au CNRS, une historienne (Marie-Laure Derat) a découvert qu’au xve siècle, deux saints européens adoptés par la culture et l’iconographie éthiopienne ancienne étaient associés à la peste (Saint Roch et Saint Sébastien). En 2016 les généticiens ont aussi mis en évidence un sous-groupe distinct de Y. pestis qui pourrait être arrivé en Afrique de l’Est vers le xv-xvie siècle, uniquement trouvé en Afrique orientale et centrale, phylogénétiquement proche de l’une des souches connue pour avoir dévasté l’Europe au xive siècle (c’est même le parent encore vivant de la peste noire le plus proche note une historienne de la peste Monica Green). Un autre variant de la bactérie (aujourd’hui disparu) avait déjà sévi dans l’ouest de l’Afrique et peut-être même au-delà. Pour étayer cette hypothèse, de l’ADN ancien est cependant encore nécessaire.

 

Épidémies précédentes

Le Moyen Âge fut traversé par de nombreuses épidémies, plus ou moins virulentes et localisées, et souvent mal identifiées (incluant grippe, variole et dysenteries) qui se déclenchèrent sporadiquement. Hormis peut-être le mal des ardents, qui est dû à une intoxication alimentaire, la plupart de ces épidémies coïncidèrent avec les disettes ou les famines qui affaiblissaient l’organisme. Le manque d’hygiène général et notamment la stagnation des eaux usées dans les villes, la présence de marais dans les campagnes favorisèrent également leur propagation. Ainsi, l’Artois est frappé à plusieurs reprises en 1093, 1188, 1429, 1522.

La peste de Justinien (541-767) qui ravagea l’Europe méditerranéenne a été clairement identifiée comme peste due à Yersinia pestis. Elle fut sûrement à l’origine d’un déficit démographique pendant le haut Moyen Âge en Europe du Sud, et indirectement, de l’essor économique de l’Europe du Nord. Elle est considérée comme la première pandémie de peste ; sa disparition au viiie siècle reste énigmatique.

L’absence de la peste en Europe dura six siècles. Quand l’Europe occidentale fut de nouveau touchée en 1347-1348, la maladie revêtit tout de suite, aux yeux des contemporains, un caractère de nouveauté et de gravité exceptionnelle, qui n’avait rien de commun avec les épidémies habituelles. Pour les plus lettrés, les seules références connues pouvant s’en rapprocher étaient la peste d’Athènes et la peste de Justinien.

Contrairement à la peste de Justinien, qui fut essentiellement bubonique, la peste noire, due aussi à Yersinia pestis, a pu revêtir deux formes : principalement bubonique, mais aussi pulmonaire.selon les circonstances.

 

Chronologie

Origines

La peste bubonique sévissait de façon endémique en Asie centrale, et ce sont probablement les guerres entre Mongols et Chinois qui provoquèrent les conditions sanitaires permettant le déclenchement de l’épidémie. Elle se déclara en 1334, dans la province chinoise du Hubei et se répandit rapidement dans les provinces voisines : Jiangxi, Shanxi, Hunan, Guangdong, Guangxi, Henan et Suiyuan, une ancienne province disputée entre les empires mongol et chinois.

En 1346, les Mongols de la Horde d’or assiégèrent Caffa, comptoir et port génois des bords de la mer Noire, en Crimée. L’épidémie, ramenée d’Asie centrale par les Mongols, toucha bientôt les assiégés, car les Mongols catapultaient les cadavres des leurs par-dessus les murs pour infecter les habitants de la ville. Cependant, pour Boris Bove il est plus plausible d’imaginer que la contamination des Génois fut le fait des rats passant des rangs mongols jusque dans la ville, ou selon une théorie récente, plutôt des gerbilles.

Le siège fut levé, faute de combattants valides en nombre suffisant : Génois et Mongols signèrent une trêve. Les bateaux génois, pouvant désormais quitter Caffa, disséminèrent la peste dans tous les ports où ils faisaient halte : Constantinople est la première ville touchée en 1347, puis la maladie atteignit Messine fin septembre 1347, Gênes et Marseille  en novembre de la même année. Pise est atteinte le premier janvier 1348, puis c’est le tour de Spalato, la peste gagnant les ports voisins de Sebenico et de Raguse, d’où elle passe à Venise le 25 janvier 1348. En un an, la peste se répandit sur tout le pourtour méditerranéen.

Dès lors, l’épidémie de peste s’étendit à toute l’Europe du sud au nord, y rencontrant un terrain favorable : les populations n’avaient pas d’anticorps contre cette variante du bacille de la peste, et elles étaient déjà affaiblies par des famines répétées, des épidémies, un refroidissement climatique sévissant depuis la fin du xiiie siècle, et des guerres.

Entre 1345 et 1350, le monde musulman et la région du croissant fertile sont durement touchés par la pandémie. Partie de Haute-Égypte, elle touche Alexandrie, Le Caire en septembre 1348, atteint la Palestine, touche successivement Acre, Sidon,  Beyrouth, Tripoli et Damas en juin de la même année. Au plus fort de l’épidémie, Damas perd environ 1 200 habitants par jour et Gaza est décimée. La Syrie perd environ 400 000 habitants, soit un tiers de sa population. C’est après avoir ravagé l’Égypte, le Maghreb et l’Espagne qu’elle se répand finalement en Europe.

 

Diffusion

La peste noire se répandit comme une vague et ne s’établit pas durablement aux endroits touchés. Le taux de mortalité moyen d’environ trente pour cent de la population totale, et de soixante à cent pour cent de la population infectée, est tel que les plus faibles périssent rapidement, et le fléau ne dure généralement que six à neuf mois.

Depuis Marseille, en novembre 1347, elle gagna rapidement Avignon, en janvier 1348, alors cité papale et carrefour du monde chrétien : la venue de fidèles en grand nombre contribuant à sa diffusion. Début février, la peste atteint Montpellier puis Béziers. Le 16 février 1348, elle est à Narbonne, début mars à Carcassonne, fin mars à Perpignan. Fin juin, l’épidémie atteint Bordeaux. À partir de ce port, elle se diffuse rapidement à cause du transport maritime. L’Angleterre est touchée le 24 juin 1348. Le 25 juin 1348, elle apparaît à Rouen, puis à Pontoise et Saint-Denis. Le 20 août 1348, elle se déclare à Paris. En septembre, la peste atteint le Limousin et l’Angoumois, en octobre le Poitou, fin novembre Angers et l’Anjou. En décembre, elle est apportée à Calais depuis Londres. En décembre 1348, elle a envahi toute l’Europe méridionale, de la Grèce au sud de l’Angleterre. L’hiver 1348-1349 arrête sa progression, avant qu’elle resurgisse à partir d’avril 1349.

En décembre 1349, la peste a traversé presque toute l’Allemagne, le Danemark, l’Angleterre, le Pays de Galles, une bonne partie de l’Irlande et de l’Écosse. Elle continue ensuite sa progression vers l’est et vers le nord dévastant la Scandinavie en 1350, puis l’Écosse, l’Islande ou le Groenland, s’arrêtant aux vastes plaines inhabitées de Russie en 1351.

Cette progression n’est pas homogène, les régions n’étant pas toutes touchées de la même façon. Des villages, et même certaines villes sont épargnés comme Bruges, Milan et Nuremberg,  au prix de mesures d’exclusion drastiques, et il en est de même pour le Béarn et la Pologne (carte ci-contre).

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Guerres et peste

Les rapports entre la guerre et la peste s’expliquent de diverses façons selon les historiens, et il n’est pas toujours facile de distinguer entre les causes et les conséquences.

 

Guerre de Cent Ans

Les effets de la guerre de Cent Ans paraissent limités, car elle n’est jamais totale (étendue géographique, et dans le temps – existence de trêves). L’impact démographique direct est faible et ne concerne que la noblesse, quoique des massacres de populations civiles soient attestés (Normandie, région parisienne). Il n’en est pas de même pour les conséquences indirectes liées à l’économie de guerre (pillage, rançon, impôts) : la misère, l’exode, la mortalité sont aggravées. Le bon sens populaire associe la guerre et la peste dans une même prière : « Délivre-nous, Seigneur, de la faim, de la peste et de la guerre ».

La peste frappe Anglais et Français, assiégeants et assiégés, militaires et civils, sans distinction. Cette mortalité par peste est sans commune mesure avec les pertes militaires au combat (une armée de plus de dix mille hommes est exceptionnelle à l’époque). La guerre tue par milliers sur un siècle, la peste par millions en quelques années. La peste est l’occasion d’interrompre la guerre de Cent Ans (prolongation de la trêve de Calais en 1348), mais elle n’en change guère le cours en profondeur. La proximité de la peste limite les opérations (évitement des zones où la peste sévit). Des bandes armées ont pu disséminer la peste, mais aucune armée n’a été décimée par la peste durant la guerre de Cent Ans.

 

Autres conflits

D’autres historiens insistent sur l’influence de la peste sur le déroulement des opérations militaires, surtout en Méditerranée : la fin du siège de Caffa, la mort d’Alphonse XI lors du siège de Gibraltar, la réduction des flottes de guerre de Venise et de Gênes, l’ouverture de la frontière nord de l’Empire byzantin, la dispersion de l’armée de Abu Al-Hasan après la bataille de Kairouan (1348), l’arrêt de la Reconquista pour plus d’un siècle, etc..

 

Conséquences démographiques et socio-économiques

La peste eut d’importantes conséquences démographiques, économiques, sociales et religieuses.

Les sources documentaires sont assez éparses et couvrent généralement une période plus longue, mais elles permettent une approximation assez fiable. Les historiens s’entendent pour estimer la proportion de victimes entre 30 et 50 % de la population européenne, soit entre 25 et 45 millions de personnes. Les villes sont plus durement touchées que les campagnes, du fait de la concentration de la population, et aussi des disettes et difficultés d’approvisionnement provoquées par la peste.

Au niveau mondial, il faut ajouter les morts de l’empire byzantin, du monde musulman, du Moyen-Orient, de la Chine et de l’Inde. Selon les sources la peste noire a fait entre 75 et 200 millions de morts lors du xive siècle

 

En Occident

Conséquences économiques

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Il existait déjà une récession économique depuis le début du xive siècle, à cause des famines et de la surpopulation (il y eut en 1315-1317 une grande famine européenne qui stoppa l’expansion démographique et prépara le terrain à l’épidémie).

Cette récession se transforme en chute brutale et profonde avec la peste noire et les guerres. La main-d’œuvre vint à manquer et son coût augmenta, en particulier dans l’agriculture. De nombreux villages furent abandonnés, les moins bonnes terres retournèrent en friche et les forêts se redéveloppèrent. En France, la production céréalière et celle de la vigne chutent de 30 à 50 % selon les régions.

Les propriétaires terriens furent contraints de faire des concessions pour conserver (ou obtenir) de la main-d’œuvre, ce qui se solda par la disparition du servage. Les revenus fonciers s’effondrèrent à la suite de la baisse du taux des redevances et de la hausse des salaires ; le prix des logements à Paris fut divisé par quatre.

Les villes se désertifièrent les unes après les autres, la médecine de l’époque n’ayant ni connaissance de la cause de l’épidémie ni les capacités de la juguler. Cette désertification est compensée par un exode rural pour repeupler les villes, dans un rayon moyen de 30 à 40 km autour des villes et des gros bourgs.

Mortalité et démographie

La France ne retrouva son niveau démographique de la fin du xiiie siècle que dans la seconde moitié du xviie siècle.

En France, entre 1340 et 1440, la population a décru de 17 à 10 millions d’habitants, une diminution de 41 %. La France avait retrouvé le niveau de l’ancienne Gaule. Le registre paroissial de Givry, en Saône-et-Loire, l’un des plus précis, montre que pour environ 1 500 habitants, on a procédé à 649 inhumations en 1348, dont 630 de juin à septembre, alors que cette paroisse en comptait habituellement environ 40 par an : cela représente un taux de mortalité de 40,6 %. D’autres registres, comme celui de l’église Saint-Nizier de Lyon, confirment l’ordre de grandeur de Givry (30 à 40 %).

Une source indirecte de mortalité est l’étude des séries de legs et testaments enregistrés. Par exemple, les historiens disposent des données de Besançon et de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui montrent que les legs et les testaments décuplent en 1348-1349 par rapport à 1347, mais l’interprétation en est délicate. « La mortalité précipite les hommes non seulement chez leur confesseur mais aussi chez leur notaire […] mais [cela] ne permet pas de la mesurer, car il dépend autant, sinon plus, de la peur de la maladie qui multiplie les legs pieux que des ravages de la peste elle-même ».

C’est l’Angleterre qui nous a laissé le plus de témoignages ce qui, paradoxalement, rend l’estimation du taux de mortalité plus ardue, les historiens fondant leurs calculs sur des documents différents : les chiffres avancés sont ainsi entre 20 et 50 %. Cependant, les estimations de population entre 1300 et 1450 montrent une diminution située entre 45 et 70 %. Même si là encore la baisse de population était en cours avant l’éclosion de la peste, ces estimations rendent le 20 % peu crédible, ce taux étant fondé sur des documents concernant des propriétaires terriens laïcs qui ne sont pas représentatifs de la population, essentiellement paysanne et affaiblie par les disettes.

Dans le reste de l’Europe, les historiens tentent d’approcher la mortalité globale par des études de mortalité de groupes socio-professionnels mieux documentés (médecins, notaires, conseillers municipaux, moines, évêques). En Italie, il est communément admis par les historiens que la peste a tué au moins la moitié des habitants. Seule Milan semble avoir été épargnée, quoique les sources soient peu nombreuses et imprécises à ce sujet. Des sources contemporaines citent des taux de mortalité effrayants : 80 % des conseillers municipaux à Florence, 75 % à Venise, etc. En Espagne, la peste aurait décimé de 30 à 60 % des évêques.

En Autriche, on a compté 4 000 victimes à Vienne, et 25 à 35 % de la population mourut. En Allemagne, les populations citadines auraient diminué de moitié, dont 60 % de morts à Hambourg et Brême.

Empire byzantin

L’Empire byzantin est durement touché lui aussi par la peste, il connaîtra 9 vagues épidémiques majeures du xive siècle au xve siècle (de 1347 à 1453) d’une durée moyenne de trois ans espacées d’une dizaine d’années. La peste touche particulièrement Constantinople, le Péloponnèse, la Crète et Chypre. L’Empire byzantin était déjà affaibli par des défaites militaires, des guerres civiles, des tremblements de terre. La peste noire accentue ce déclin, mais ne le provoque pas.

L’histoire médiévale de cette région montre que les ambitions économiques, politiques et militaires étaient plus fortes que la peur de la peste. Le commerce et la guerre contribuent à propager la peste, les hommes finissant par intégrer la peste comme une part de leur vie. Après la chute de Constantinople, l’Empire ottoman subit aussi des épidémies graves de peste jusqu’à la fin du xvie siècle.

 

Monde musulman

Ibn Khaldoun, philosophe et historien musulman du xive siècle évoque dans son autobiographie la perte de plusieurs membres de sa famille dont sa mère en 1348 et son père en 1349, de ses amis et de ses professeurs à cause de la peste. Il évoquera à plusieurs reprises ces événements tragiques, notamment dans la Muqaddima (traduite en Prolégomènes) :

« Une peste terrible vint fondre sur les peuples de l’Orient et de l’Occident ; elle maltraita cruellement les nations, emporta une grande partie de cette génération, entraîna et détruisit les plus beaux résultats de la civilisation. Elle se montra lorsque les empires étaient dans une époque de décadence et approchaient du terme de leur existence ; elle brisa leurs forces, amortit leur vigueur, affaiblit leur puissance, au point qu’ils étaient menacés d’une destruction complète. La culture des terres s’arrêta, faute d’hommes ; les villes furent dépeuplées, les édifices tombèrent en ruine, les chemins s’effacèrent, les monuments disparurent ; les maisons, les villages, restèrent sans habitants ; les nations et les tribus perdirent leurs forces, et tout le pays cultivé changea d’aspect. »

Le bilan humain en Méditerranée orientale est difficile à évaluer, faute de données fiables (manque de données démographiques, difficulté à interpréter les chroniques). On cite quelques données significatives : la plus grande ville de l’islam à cette époque était Le Caire avec près d’un demi-million d’habitants, sa population chute en quelques années à moins de 300 000. La ville avait 66 raffineries de sucre en 1324, elle en a 19 en 1400. Le repeuplement des grandes villes se fait aux dépens des campagnes, dans un contexte de disettes et de crises économiques et monétaires. En Égypte, le dirham d’argent est remplacé par du cuivre. Alexandrie qui comptait encore 13 000 tisserands en 1394, n’en compte plus que 800 en 1434.

 

Réactions collectives

Face à la peste, et à l’angoisse de la peste, les populations réagissent par la fuite, l’agressivité ou la projection. La fuite est générale pour ceux qui en ont la possibilité. Elle se manifeste aussi dans le domaine moral, par une fuite vers la religion, les médecins, charlatans et illuminés, ou des comportements par mimétisme (manie dansante, hystérie collective…).

L’agressivité se porte contre les juifs et autres prétendus semeurs de peste (lépreux, sorcières, mendiants…), ou contre soi-même (de l’auto-flagellation jusqu’au suicide). La projection est l’œuvre des artistes : les figurations de la peste et leurs motivations seraient comme une sorte d’exorcisme, modifiant les sensibilités.

Les réactions les plus particulières à l’époque de la peste noire sont les violences contre les juifs et les processions de flagellants.

 

Violences contre les Juifs

Déroulement

Dès 1348, la peste provoque des violences antijuives en Provence. Les premiers troubles éclatent à Toulon dans la nuit du 13 au 14 avril 1348. Quarante Juifs sont tués et leurs maisons pillées. Les massacres se multiplient rapidement en Provence, les autorités sont dépassées à Apt, Forcalquier et Manosque. La synagogue de Saint-Rémy-de-Provence est incendiée (elle sera reconstruite hors de la ville en 1352). En Languedoc, à Narbonne et Carcassonne, les Juifs sont massacrés par la foule. En Dauphiné, des Juifs sont brûlés à Serres. N’arrivant pas à maîtriser la foule, le dauphin Humbert II fait arrêter les Juifs pour éviter les massacres. Ceux-ci se poursuivent à Buis-les-Baronnies, Valence, la-Tour-du-Pin, et Pont-de-Beauvoisin où des Juifs sont précipités dans un puits qu’on les accuse d’avoir empoisonné. D’autres massacres ont lieu en Navarre et en Castille. Le 13 mai 1348, le quartier juif de Barcelone est pillé.

En juillet, le roi de France Philippe VI fait traduire en justice les Juifs accusés d’avoir empoisonné les puits. Six Juifs sont pris à Orléans et exécutés. Le 6 juillet, le pape Clément VI d’Avignon proclame une bulle en faveur des juifs, montrant que la peste ne fait pas de différences entre les juifs et les chrétiens, il parvient à prévenir les violences au moins dans sa ville. Ce n’est pas le cas en Savoie qui, au mois d’août, devient théâtre de massacres. Le comte tente de protéger puis laisse massacrer les Juifs du ghetto de Chambéry. En octobre, les massacres continuent dans le Bugey, à Miribel et en Franche-Comté.

Les ashkénazes d’Allemagne sont victimes de pogroms. En septembre 1348, les Juifs de la région du château de Chillon sur le lac Léman, en Suisse, sont torturés jusqu’à ce qu’ils avouent, faussement, avoir empoisonné les puits. Leurs confessions provoquent la fureur de la population qui se livre à des massacres et à des expulsions. Trois cents communautés sont détruites ou expulsées. Six mille Juifs sont tués à Mayence. Nombre d’entre eux fuient vers l’est, en Pologne et en Lituanie.

Plusieurs centaines de Juifs sont brûlés vifs lors du pogrom de Strasbourg le 14 février 1349, d’autres sont jetés dans la Vienne à Chinon. En Autriche, le peuple, pris de panique, s’en prend aux communautés juives, les soupçonnant d’être à l’origine de la propagation de l’épidémie, et Albert II d’Autriche doit intervenir pour protéger ses sujets juifs

 

Interprétations

Si les accusations contre les Juifs ont été largement répandues dans toute l’Europe occidentale, les violences se concentrent dans des régions bien limitées (essentiellement l’axe économique Rhône-Rhin). En Angleterre, les juifs sont accusés, mais non persécutés, à cause de leur évidente pauvreté (les banquiers et riches commerçants juifs ont été expulsés par Édouard Ier en 1290). En Scandinavie, on accuse aussi les juifs d’empoisonner les puits, mais il n’y a pas de juifs en Scandinavie. Les chroniqueurs arabes, de leur côté, ne mentionnent pas de persécutions contre les juifs à l’occasion d’épidémie de peste.

Selon J.N. Biraben, la richesse des juifs aurait pu jouer un rôle, à cause de leur situation de prêteurs, faisant appel aux autorités pour faire régler leurs débiteurs. La peste aurait mis le feu aux poudres, les héritiers des morts de peste se retrouvant débiteurs. Ce qui est bien documenté pour la région de Strasbourg, mais reste hypothétique ailleurs.

Un autre facteur est l’importance des communautés médicales juives en Provence. Un tiers à la moitié des médecins provençaux connus du xiie siècle au xve siècle étaient juifs. La petite ville de Trets comptait 6 médecins juifs et 1 chrétien au xive siècle. L’arrivée de la peste noire en Provence met à nu l’impuissance de la médecine, et par là celles des juifs, dont le savoir des remèdes se serait retourné contre eux. On croit qu’ils reçoivent, par la mer, des sachets de venins réduits en poudre qu’ils sont chargés de répandre.

 

Trésors de peste

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Lorsque les violences s’approchent des régions rhénanes, durant l’hiver 1348-1349, les familles juives d’Allemagne cachent monnaies et objets précieux dans ou autour de leur maison. De nombreux trésors furent enterrés, puis abandonnés à la mort ou la fuite de leurs propriétaires. Plusieurs de ces trésors ont été retrouvés, témoignant de la vie et de la culture juives médiévales en Europe.

Parmi les trésors étudiés les plus importants, le premier a été trouvé à Weissenfels en 1826, d’autres à Colmar (1863), Bale (1937), Cologne (1953)… Le plus récent à Erfurt (1998).

Le trésor de Colmar appartient au Musée de Cluny de Paris qui l’a exposé avec le trésor d’Erfurt du 25 avril au 3 septembre 2007. Ces trésors sont identifiés par leur lieu de découverte, leur datation et la présence caractéristique de bague juive de mariage.

Processions de flagellants

Des groupes de flagellants se formèrent, tentant d’expier les péchés, avant la parousie, dont ils pensaient que la peste était un signe annonciateur. Cependant ces groupes restaient extrêmement marginaux, la plupart des chrétiens firent face au fléau par une piété redoublée, mais ordinaire et encadrée par un clergé qui réprouvait les excès.

Danses maniaques

La disparition d’une partie du clergé entraine une résurgence de comportements superstitieux ou inhabituels, liés à une contagion par imitation lors de stress collectifs. C’est notamment le cas de la manie dansante ou épidémie de danse de saint Guy (ou saint Vit ou Vitus).

Déjà signalée dans les populations germaniques au xiiie siècle, une manie dansante survient en Lusace, près de la Bohême, en 1349 à l’approche de la peste noire. Des femmes et jeunes filles se mettent à danser devant un tableau de la Vierge. Elles dansent nuit et jour, jusqu’à l’effondrement, puis se relèvent et recommencent après sommeil réparateur.

En juillet 1374, dans plusieurs villes du Rhin moyen, des centaines de jeunes couples se mettent à danser et chanter, circulant dans toute la région. Les spectateurs les imitent et se joignent à eux. Le mauvais temps les arrête en novembre, mais chaque été, ils recommencent jusqu’en 1381. Le clergé parvient à les contrôler en les conduisant en pèlerinage.

Le phénomène se retrouve en 1414 à Strasbourg pour se répandre en Allemagne, il se répète en 1463 à Metz. Le plus documenté est l’épidémie dansante de 1518 à Strasbourg, liée à des tensions sociales et économiques, et aux menaces répétées et imprévisibles d’épidémie de peste.

Le rapport entre ces danses maniaques et le thème artistique de la danse macabre reste peu clair.

 

Moyens thérapeutiques

La médecine du xive siècle était impuissante face à la peste qui se répandait. Les médecins utilisent plusieurs moyens simultanément, car nul traitement unique n’avait de succès ou même n’était meilleur qu’un autre. La médecine galénique, basée sur la théorie humorale, privilégiait les remèdes internes, mais dès le début de la peste noire, elle tend à être supplantée par une théorie miasmatique basée sur un « venin » ou « poison ». Le poison de la peste pénètre le corps à partir de l’air infect ou par contact (personne ou objet).

Toutes ces théories pouvaient se combiner : la peste est une pourriture des humeurs due à un poison transmissible par air ou par contact. Ce poison est un principe de corruption provenant des profondeurs de la terre (substances en putréfaction), qui s’élève dans l’air, à la suite d’un phénomène « météo-géologique » (tremblement de terre, orage…) ou astronomique (conjonction de planètes, passage de comète…), et qui retombe sur les humains.

La distinction entre moyens médicaux, religieux, folkloriques ou magiques est faite par commodité, mais l’ensemble de ces moyens étaient largement acceptés par les médecins savants de l’époque.

Remèdes externes

Ils ont pour but, soit d’empêcher la pénétration du poison, soit de faciliter sa sortie. Contre l’air empoisonné, on se défend par des fumigations de bois ou de plantes aromatiques.

Les médecins arabes avaient remarqué que les survivants de peste étaient plutôt ceux dont les bubons avaient suppuré (vidés de leur pus). Selon leur avis, les chirurgiens de peste incisaient ou cautérisaient les bubons. Ils le faisaient dans des conditions non-stériles, occasionnant souvent des surinfections.

De nombreux onguents de diverses compositions (herbes, minéraux, racines, térébenthine, miel…) pouvaient enduire les bubons et le reste du corps (à visée préventive ou curative). On utilisait parfois des cataplasmes à base de produits répugnants (crapauds, asticots, bile et fiente d’origines diverses…) selon l’idée que les poisons attirent les poisons. Ainsi les parfums empêchent la pénétration du poison, et les mauvaises odeurs facilitent sa sortie.

Les saignées avaient pour but d’évacuer le sang corrompu, ce qui le plus souvent affaiblissait les malades.

Les bains chauds, les activités physiques qui provoquent la sudation comme les rapports sexuels sont déconseillés, car ils ouvrent les pores de la peau rendant le corps plus vulnérable aux venins aériens.

 

Remèdes internes

La médecine de Galien insiste sur les régimes alimentaire et de vie. Selon la théorie des humeurs, la putréfaction est de nature « chaude et humide », elle doit être combattue par des aliments de nature « froide et sèche », faciles à digérer. La liste et les indications de tels aliments varient selon les auteurs de l’époque.

Une attitude morale tempérée est protectrice car les principales passions qui ouvrent le corps à la pestilence sont la peur, la colère, le désespoir et la folie.

Les contre-poisons utilisés sont des herbes telles que la valériane, la verveine, ou des produits composés complexes connus depuis l’Antiquité comme la thériaque. Les antidotes minéraux sont des pierres ou métaux précieux, décapés ou réduits en poudre, pour être avalés en jus, sirop, ou liqueur : or, émeraude, perle, saphir.

Les remèdes visent à expulser le poison, ce sont les émétiques, les purgatifs, les laxatifs, ce qui épuisait les malades plus qu’autre chose.

 

Moyens religieux et magiques

L’Église organise des processions religieuses solennelles pour éloigner les démons, ou des actes de dévotion spectaculaire pour apaiser la colère divine, par exemple la confection de cierges géants, la procession à pieds nus, les messes multiples simultanées ou répétées.

Le culte à la Vierge cherche à répéter le miracle survenu à Rome en 590. Cette année-là, lors de la peste de Justinien, une image de la vierge censée peinte par saint Luc, promenée dans Rome, dissipa aussitôt la peste. À ce culte s’ajoute celui des saints protecteurs de la peste : saint Sébastien et saint Roch.

Des amulettes et talismans sont portés comme le symbole visible d’un pouvoir invisible, par les juifs, les chrétiens et les musulmans. Les musulmans portent des anneaux où sont inscrits des versets du Coran, quoique l’opinion des lettrés diverge sur ce point, de nombreux textes musulmans sur la peste recommandent des amulettes, incantations et prières contre la peste provenant non pas d’Allah, mais des démons ou djinns.

En Occident, en dépit de la désapprobation de l’Église, les chrétiens utilisent charmes, médaillons, textes de prière suspendus autour du cou. L’anneau ou la bague ornée d’un diamant ou d’une pierre précieuse, portée à la main gauche, vise à neutraliser la peste et tous les venins. C’est l’origine magique, à partir de la pharmacopée arabe, du solitaire ou bague de fiancailles des pays occidentaux.

 

Mesures sociales

Gestion des décès

Par leur nombre, les morts ont posé un problème aigu au cours de la peste noire. D’abord pour les évaluer, l’habitude sera prise de recensements réguliers, avant et après chaque épidémie. Le clergé sera chargé d’établir les enregistrements des décès et l’état civil. De nouveaux règlements interdisent de vendre les meubles et vêtements des morts de peste. Leurs biens, voire leur maison, sont souvent brûlés. Dès 1348, des villes établissent de nouveaux cimetières en dehors d’elles, Il est désormais interdit d’enterrer autour des églises, à l’intérieur même des villes, comme on le faisait auparavant.

Les règlements de l’époque indiquent que l’on devait enterrer les cadavres de pestiférés au plus tard six heures après la mort. La tâche est extrêmement dangereuse pour les porteurs de morts, qui viennent bientôt à manquer. On paye de plus en plus cher les ensevelisseurs qui seront, dans les siècles suivants, affublés de noms et d’accoutrements divers selon les régions (vêtus de cuir rouge avec grelots aux jambes, ou de casaques noires à croix blanche).

En dernière ressource on utilise la main-d’œuvre forcée : prisonniers de droit commun, galériens, condamnés à mort… à qui on promet grâce ou remises de peine. Ces derniers passent dans les maisons ou ramassent les cadavres dans les rues pour les mettre sur une charrette. Ils sont souvent ivres, voleurs et pilleurs. Des familles préfèrent enterrer leurs morts dans leur cave ou jardin, plutôt que d’avoir affaire à eux.

Lorsque les rites funéraires d’enterrement y compris en fosse commune ne sont plus possibles de par l’afflux de victimes, les corps peuvent être immergés comme en la Papauté d’Avignon dans le Rhône en 1348, dont les eaux ont été bénies pour cela par le Pape. De même, à Venise des corps sont jetés dans le Grand Canal, et un service de barges est chargé de les repêcher. Les sources mentionnent rarement l’incinération de cadavres, comme à Catane en 1347 où les corps des réfugiés venus de Messine sont brûlés dans la campagne pour épargner à la ville la puanteur des bûchers.

Pour les trois religions monothéistes, le respect du mort est essentiel, la promesse de vie éternelle et de résurrection dissuade en fait toute crémation ou autre forme de destruction de l’intégrité corporelle. Le rite funéraire est simplifié et abrégé, mais maintenu autant que possible, mais lorsque les membres du clergé eux-mêmes disparaissent, mourir de peste sans aucun rituel devient encore plus terrifiant pour les chrétiens. En pays d’islam, la difficulté de maintenir les rites est plus supportable pour les musulmans car mourir de peste fait partie des cinq martyrs (chahid). Comme la mort lors du djihad, elle donne accès immédiat au Paradis.

En Occident, durant la peste noire, la lutte contre les pillages et les violences de foule est d’abord assurée par les sergents de ville ordinaires. Plus tard, les conseils municipaux engageront des troupes spéciales chargées de garder, en temps de peste, les villes désertées par leurs habitants.

 

Règlements sanitaires

Au début du xive siècle, les règlements d’hygiène publique sont pratiquement inexistants, à l’exception de quelques grandes villes d’Italie  comme Florence (surveillance du ravitaillement, dont la qualité des viandes et de la santé des habitants). La peste noire prend la population au dépourvu et elle sera le point de départ des administrations de santé en Europe. Dès 1348 (première année de la peste noire) plusieurs villes italiennes se dotent d’un règlement de  peste : Pistoie, Venise, Milan, Parme… comme Gloucester en Angleterre. Ces villes interdisent l’entrée des voyageurs et des étrangers venant de lieux infectés.

Les premières villes à édicter un isolement radical de la ville elle-même sont Reggio en 1374, Raguse en 1377, Milan (1402) et Venise (1403). Ces premières mesures sont des tentatives et des tâtonnements, le plus souvent par emprunts d’une ville à l’autre. Elles sont très diverses, depuis l’interdiction de donner le sang des saignées des pestiférés aux pourceaux (Angers, 1410) jusqu’à l’interdiction de vendre des objets appartenant à des pestiférés (Bruxelles, 1439)

Les premiers isolements préventifs (quarantaine) apparaissent à Raguse (Dubrovnik depuis 1918) en 1377, tous ceux qui arrivent d’un lieu infecté doivent passer un mois sur une île avant d’entrer dans la ville. Venise adopte le même système la même année en portant le délai à 40 jours, comme Marseille en 1383. Ce système est adopté par la plupart des ports européens durant le xve siècle.

La quarantaine sur terre est adoptée d’abord en Provence (Brignoles, 1464), et se généralise pour les personnes et les marchandises durant le xvie siècle. C’est aussi en Provence (Brignoles 1494, Carpentras 1501) qu’apparait le « billet de santé » ou passeport sanitaire délivré aux voyageurs sortant d’une ville saine, et exigé par les autres villes pour y entrer. L’usage du billet de santé se répand lentement et ne se généralise que vers le début du xviie siècle (Paris, 1619).

Peu à peu se mettent en place des « règlements de peste », de plus en plus élaborés au fil du temps : c’est le cas des villes en France à partir du xve siècle. L’application de ces mesures dépend d’un « bureau de santé » composé de plusieurs personnes ou d’une seule dite « capitaine de santé », le plus souvent dotés d’un pouvoir dictatorial en temps de peste. Cette institution apparait d’abord en Italie et en Espagne, puis elle gagne le sud-est de la France à la fin du xve siècle. Elle s’étend lentement au nord de la France (Paris, 1531)

Durant le xvie siècle, ces règlements sont codifiés par les parlements provinciaux, ajustés et précisés à chaque épidémie au cours du xviie siècle. Ils relèvent du niveau gouvernemental au début du xviiie siècle.

 

Personnels de santé

À la fin du xiiie siècle, quelques villes italiennes engagent des médecins pour soigner les pauvres (en dehors des œuvres de charité de l’Église). À l’arrivée de la peste, de nouveaux médecins sont engagés à prix d’or (par manque de candidats). En 1348, c’est le cas d’Orvieto et d’Avignon. Des médecins de peste sont ainsi engagés durant les xve et xvie siècles, de même que des chirurgiens, apothicaires, infirmiers, sages-femmes… pour assurer les soins en temps de peste, souvent pour remplacer ceux qui ont fui, abandonnant leur poste, car les risques sont considérables

 Influences artistiques et culturelles

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La mort d’artistes, d’ouvriers qualifiés, de mécènes… entraîne des effets directs, notamment l’arrêt ou le ralentissement de la construction des cathédrales, comme celle de la cathédrale de Sienne, dont le projet initial ne sera jamais réalisé. Des historiens anglais attribuent l’apparition du style gothique perpendiculaire aux restrictions économiques liées à la peste noire. En France, la plupart des grands chantiers ne reprendront qu’après 1450.

Sur les lieux où la peste s’arrête ou se termine, des chapelles ou autres petits édifices dédiés (chapelles votives, oratoires…) sont construits invoquant ou remerciant la Vierge, des saints locaux, Saint Sébastien ou Saint Roch…

 

Sensibilités religieuses

La crainte, de la part des familles riches, des enterrements de masse et des fosses communes, entraîne par réaction un développement de l’art funéraire : caveaux et chapelles familiales, tombes monumentales… Le gisant, statue mortuaire représentant le défunt dans son intégrité physique et en béatitude, tend à être remplacé par un transi, représentant son cadavre nu en décomposition.

La peste marque également la peinture. Selon Meiss, les thèmes optimistes de la Vierge à l’enfant, de la Sainte Famille et du mariage laissent la place à des thèmes d’inquiétudes et de douleurs, comme la Vierge de pitié qui tient, dans ses bras, son fils mort descendu de la croix, ou encore celui de la Vierge de miséricorde ou « au manteau » qui abrite et protège l’humanité souffrante.

La représentation du Christ en croix passe du Christ triomphant sur la croix à celle du Christ souffrant sur la croix où un réalisme terrible détaille toutes les souffrances : les sueurs de sang, les clous, les plaies, et la couronne d’épines.

La représentation du supplice de Saint Sébastien évolue : de l’homme mûr habillé, à celle d’un jeune homme dénudé, juste vêtu d’un pagne à l’image du Christ.

Les thèmes millénaristes sont mis en avant : ceux de la fin des temps, de l’Apocalypse et du jugement dernier. Par exemple, en tapisserie la Tenture de l’Apocalypse, dans l’art des vitraux, ceux de la cathédrale d’York.

 

Macabre et triomphe de la mort

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L’omniprésence de la mort souligne la brièveté et la fragilité de la vie, thème traité par des poètes comme Eustache Deschamps, Charles Chastellain, Pierre Michault… jusqu’à François Villon. La poésie amoureuse insiste sur la mort de l’être aimé et le deuil inconsolable.

Selon Michel Vovelle, le thème de la vie brève s’accompagne d’une « âpreté à vivre », avec la recherche de joies et de plaisirs, comme dans l’œuvre de Boccace, le Décaméron.

Dès le xiiie siècle, des thèmes macabres apparaissent comme le Dit des trois morts et des trois vifs sur des fresques ou des miniatures, où de jeunes gens rencontrent des morts-vivants qui leur parlent : « nous avons été ce que vous êtes, vous serez ce que nous sommes ». Apparu en Italie et en France, ce thème se répand et se développe jusqu’au xvie siècle. Un autre thème plus célèbre est celui de la danse macabre où les vivants dansent avec les morts, ce thème se retrouve surtout sur les fresques d’églises de l’Europe du Nord.

Selon Vovelle : « C’est à peine exagérer que de dire que, jusqu’à 1350, on n’a point su comment représenter la mort, parce que la mort n’existait pas. » De rares représentations avant cette date, la montrent comme un monstre velu et griffu, à ailes de chauve-souris. Cette mort figurée perd ses références chrétiennes en rapport avec le péché et le salut.

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Elle devient une image autonome et « laïque » : c’est un transi avec une chevelure féminine, qui se décharne de plus en plus jusqu’au squelette proprement dit. C’est la mort implacable, d’origine pré-chrétienne, celle que rappelle le Memento mori.

Cette mort monte à cheval, armée d’une faux ou d’un arc, elle frappe en masse. C’est le thème du triomphe de la mort, dont les représentations les plus célèbres sont celles du palais Sclafani à Palerme, et Le Triomphe de la Mort de Brueghel.

Au xve siècle, et jusqu’à 1650, toute une littérature se développe sur « l’art de bien mourir », c’est l’Ars moriendi. Il s’agit de rituels destinés à se substituer à l’absence de prêtres (en situation d’épidémie de peste). Différentes versions apparaissent après la Réforme : anglicane, luthérienne et calviniste

Des thèmes picturaux se rattachent directement à la peste noire, comme celui du nourrisson s’agrippant au sein du cadavre de sa mère. Selon Mollaret, ces œuvres « sont d’hallucinants documents, en particulier lorsqu’elles furent peintes par des artistes ayant personnellement vécu la peste ».

Avec Hans Baldung (1484-1545) apparait le thème de la femme nue au miroir où la mort montre un sablier. Ce serait un premier exemple de peintures de vanité, où la mort-squelette laissera la place à des objets symboliques : sablier, horloge, lampe éteinte, bougie presque consumée, crâne, instrument de musique aux cordes brisées…

 

Poésie en Islam

De nombreux passages poétiques sont incorporés dans des chroniques historiques ou médicales, comme celles de Ibn al-Wardi  (mort en 1349) d’Alep, ou d’Ibrahim al-Mimar du Caire. Les descriptions poétiques de la peste noire expriment l’horreur, la tristesse, la résignation religieuse mais aussi l’espoir des musulmans en situation épidémique.

 

Dans la littérature moderne et le cinéma

Plusieurs uchronies ont été écrites sur le thème de la peste noire. Ainsi, dans La Porte des mondes de Robert Silverberg, l’auteur imagine que la peste noire est bien plus meurtrière, éliminant les trois quarts de la population européenne et changeant complètement l’histoire du monde. Cette idée est également reprise par Kim Stanley Robinson dans Chroniques des années noires, mais dans cette uchronie c’est la totalité des habitants de l’Europe qui périt, entraînant, de la même façon que dans le roman précédent, une histoire complètement différente de celle que l’on connaît.

Connie Willis donne aussi ce cadre à son roman, Le Grand Livre, où une historienne du xxiie siècle qui voyage dans le temps tombe par erreur en pleine peste noire, la confrontant ainsi aux horreurs de cette pandémie.

Ken Follett représente bien les conséquences de la peste noire dans son roman Un monde sans fin où les habitants de la ville fictive de Kingsbridge doivent affronter l’épidémie. L’auteur s’attarde particulièrement sur les différentes stratégies pour guérir les malades et les mesures entreprises par la ville pour diminuer la propagation de la peste.

Le Septième Sceau (Det sjunde inseglet) est un film suédois d’Ingmar Bergman, sorti en 1957, qui évoque la mort jouant aux échecs pendant une épidémie de peste avec un chevalier revenant des croisades.

Les premiers romans post-apocalyptiques traitent de civilisations détruites par la peste : The Last Man de Mary Shelley (1826) ou encore The Scarlet Plague de Jack London (1912).

 

 

 

 

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Une histoire de tabac

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Une histoire du tabac

Le fléau bien-aimé

 

Qu’on porte sa fumée aux nues ou qu’on ne puisse pas le sentir, on ne peut désormais échapper au tabac. En à peine quelques siècles, cette plante a réussi à imposer ces volutes sur toute la planète, faisant la joie des producteurs et le désespoir des médecins.

Déchirons les écrans de fumée pour revoir ensemble comment l’Humanité a pu s’imposer si vite un tel fléau.

 

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La belle Caraïbe

C’est très précisément le 28 octobre 1492 que le tabac est entré dans notre Histoire. Ce jour-là en effet, un dénommé Rodrigo de Jerez était en train de s’acharner dans l’île de Cuba à rechercher ce qui pourrait ressembler aux Indes, lorsqu’il croisa un membre de la peuplade des Taïnos occupé à transformer quelques feuilles en fumée.

Séduit, l’explorateur en rapporta à son chef, Christophe Colomb, qui sut à son tour apprécier cette « herbe aux feuilles charnues, douces et veloutées au toucher ». Il trouva vite normal que les indigènes se promènent avec « à la main un tison d’herbes pour prendre leurs fumigations ainsi qu’ils en ont coutume » (Journal de bord, 1492).

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Malgré les mésaventures de Jerez, emprisonné à son retour en Espagne par l’Inquisition qui comprenait mal comment de la fumée pouvait lui sortir des narines, les aventuriers qui se succédaient dans les nouvelles terres adoptèrent vite la pratique du tabacos, mot dérivé de la langue caraïbe arawak.

Rapportée en Europe, la plante trompe-la-faim se fait ornementale dans les jardins comme celui d’André Thévet, à Angoulême.

Le voyageur, spécialiste de l’éphémère France antarctique (Brésil), aurait bien aimé appeler la belle « l’angoumoise » ou « la panacée antarctique » mais c’était sans compter la rapidité et les relations d’un autre Français, Jean Nicot.

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Premiers pétards, premières dépendances

Dans sa monumentale Histoire des Indes, le dominicain Bartolomé de Las Casas, dont le père a accompagné Colomb lors de son second voyage, décrit une étrange coutume…
« Nos amis trouvèrent sur leur route beaucoup de gens, hommes et femmes, qui traversaient les villages, les hommes ayant toujours un tison à la main et certaines herbes pour se régaler de leur parfum. Il s’agit d’herbes sèches enveloppées dans une certaine feuille, sèche aussi, en forme de ces pétards (mosquete) en papier comme ceux que font les garçons à la Pentecôte. Allumés par un bout, par l’autre ils le sucent ou l’aspirent ou reçoivent avec leur respiration, vers l’intérieur, cette fumée dont ils s’endorment la chair et s’enivrent presque. Ainsi, ils disent qu’ils ne sentent pas la fatigue. Ces pétards, ou n’importe comment que nous les appelions, ils les nomment tabacs. J’ai connu des Espagnols dans l’île Espagnole qui s’étaient accoutumés à en prendre et qui, après que je les en ai réprimandés, leur disant que c’était un vice, me répondaient qu’il n’était pas en leur pouvoir de cesser d’en prendre. Je ne sais quelle saveur ou quel goût ils y trouvent » (Histoire des Indes, 1571).

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Tourne-nicotine

Nicot est entré dans l’Histoire la tête basse : envoyé au Portugal pour arranger le mariage du roi Sébastien et de la belle Marguerite de Valois, son ambassade est un fiasco.

Qu’importe ! Il parvient à entrer dans les bonnes grâces de Catherine de Médicis en lui proposant un remède infaillible contre les migraines dont souffre son fils François. Adepte des pratiques plus ou moins occultes, la souveraine tombe sous le charme de la poudre à priser ou chiquer dont elle va faire une belle promotion, à la cour et au-delà.

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L’ « herbe catherinaire » ou « à la Reine » vaudra à Nicot anoblissement et entrée dans le dictionnaire sous la forme du nom commun de « nicotiane ». Les savants ne tarissent pas d’éloge sur la Nicotiana tabacum dont on a découvert les supposées vertus médicinales : gale, phtisie, mal au ventre… rien ne résiste aux potions, pilules et pommades ! Et rien de tel qu’une petite dose de tabac pour ranimer les noyés, c’est bien prouvé !

Mais tout le monde n’est pas convaincu, à commencer par le pape Urbain VIII qui craint pour la bonne tenue des offices : « les personnes des deux sexes, même les prêtres et les clercs, autant les séculiers que les réguliers, oubliant la bienséance qui convient à leur rang, en prennent partout et principalement dans les églises […], ils souillent les linges sacrés de ces humeurs dégoutantes que le tabac provoque, ils infectent nos temples d’une odeur repoussante » (Bulle du pape Urbain VIII, 1642).

Il est rejoint à la même époque dans cette contestation par le sultan ottoman Mourad IV et l’empereur de Chine Chongzhen, deux adeptes de la décapitation pour les fumeurs, mais aussi par le tsar Michel qui préfère couper les lèvres. Une manière comme une autre de mettre fin au problème…

Première campagne anti-tabac

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En 1604 Jacques Ier entre en lice dans le combat anti-tabac avec un pamphlet intitulé Misocapnos (« Haine du tabac », en grec), et il n’y va pas de main morte :
« Une herbe fétide, répugnante, fumée par des sauvages de certains cantons d’Amérique, est à peine connue que son emploi se répand […] Si vous avez encore quelque pudeur, quittez cette folie, rejetez loin de vous cette plante ramassée dans la boue. C’est par ignorance que vous l’avez reçue, c’est par stupidité que vous en avez usé. Si vous ne suivez pas mes conseils, vous attirerez sur vous la vengeance divine, vous nuirez à votre santé, vous ruinerez votre bourse, vous déshonorerez la nation […]. C’est une chose qui répugne à la vue, d’une odeur insupportable, nuisible à l’intelligence. Pour tout dire enfin, ses noirs tourbillons de fumée ressemblent aux vapeurs qui s’échappent de l’enfer » (Misocapnos sive de abusu tobacci, lusus regius, 1604).

Prises de bec à répétition

Plutôt que de mutiler les sujets de son royaume, Jacques Ier d’Angleterre, que le tabac fait tousser, préfère frapper où ça fait mal : au porte-monnaie. Taxons !

Au début du XVIIe siècle est ainsi instaurée une petite augmentation de 4000 % des droits d’importation qui devait faire réfléchir les plus passionnés. C’était sans compter les débiteurs de tabac qui ne l’entendirent pas de cette oreille et expliquèrent habilement que les finances du royaume avaient tout à gagner d’une taxe plus modérée.

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Qui pour écouter Fagon, premier médecin de Louis XIV ? A quoi bon expliquer que « [l]e nez […] n’est pas fait pour servir d’égout à toutes les humeurs qu’il plaît d’y attirer par la force » (Dissertation […] sur les bons et mauvais effets du tabac […], 1699) lorsque soi-même on est adepte de la prise ?

D’ailleurs toute l’aristocratie du XVIIe siècle y va Le principe parvint outre-Manche et l’on vit Richelieu se friser les moustaches à l’idée de remplir facilement les caisses du royaume. Son compère Colbert alla plus loin puisqu’il mit carrément en place un monopole d’État sur le produit. Rien à faire, la population continua à courir après la fumée malgré les mises en garde du corps médical.de ses reniflements nicotiniques, comme le rappelle le célèbre éloge du tabac qui ouvre le Don Juan de Molière. Rien de plus chic que de faire voleter ses dentelles pour offrir une prise, tirée d’une délicate tabaquière !

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Louis XIV déteste, s’énerve, prend ombrage et interdit qu’on fume devant lui, à une exception : « Jean Bart, il n’est permis qu’à vous de fumer chez moi » (cité dans Le Plutarque français, 1845). Mais la « passion des honnêtes gens » (Molière) est aussi celle des petites gens qui préfèrent bien souvent la pratique de la pipe voire de la chique, notamment sur les navires.

Certes, Louvois fait distribuer des kits complets du parfait fumeur à ses soldats, mais gare aux incendies ! Ne dit-on pas qu’une partie de Moscou est partie en fumée en 1650 à cause d’un pratiquant maladroit ?

Pour devenir honnête homme

Molière a choisi d’ouvrir sa pièce Don Juan sur un monologue original : le serviteur Sganarelle s’y amuse à parler comme son maître en se lançant dans un éloge du tabac, présenté comme un bel instrument de convivialité… Molière avait tout compris !
« Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac : c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l’on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès qu’on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d’en donner à droite et à gauche, partout où l’on se trouve ? On n’attend pas même qu’on en demande, et l’on court au-devant du souhait des gens : tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d’honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent » (Molière, Don Juan ou le Festin de pierre, 1665).

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« J’ai du bon tabac… »

« Le tabac a-t-il été fait pour le nez ou le nez pour le tabac ? » Cette question hautement philosophique, née dit-on, du mauvais esprit de Voltaire, montre que le XVIIIe siècle n’a pas échappé à l’épidémie. Ce ne sont pas moins de 1 200 débits de tabac qui tentent alors d’attirer dans leurs filets les promeneurs parisiens.

La production vient alors essentiellement de Virginie, se nourrissant de l’esclavage ; la France a préféré interdire en 1719 toute culture et seules la Franche-Comté, l’Alsace et la Flandre peuvent alors faire concurrence à la Compagnie des Indes Orientales.

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Le pays se divise alors en deux : d’un côté l’usage tout aristocratique de la prise, toujours très chic, qui permet à Louis XVI d’offrir comme royal présent à Benjamin Franklin une tabatière ornée de diamants. De l’autre, l’habitude « sans-culotte » de la pipe qui, suite aux événements de 1789, va écraser sa concurrente à plates coutures en rejetant dans la ringardise l’utilisation de la « tabatière anatomique » (espace situé à la racine du pouce).

À quoi ressemblait d’ailleurs un volutionnaire ? « Représente-toi deux larges moustaches, une pipe en forme de tuyau de poêle et une large gueule d’où sortent continuellement les fumées de tabac » (extrait du journal Le Père Duchesne, 1790).

Les soldats de l’Empire, eux-mêmes issus du peuple, gardent le même amour pour la pipe mais lui sont quelque peu infidèles en faisant un triomphe à la bouffarde, au tuyau plus court. Son nom vient-il vraiment d’un certain Népomucène Bouffardi dont la main, pourtant clairement arrachée du bras, n’avait pas lâché l’objet ?

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Étaient moins tenaces les victimes des champs de bataille auxquelles on mettait une pipe entre les dents au moment de l’amputation : la chute de l’objet laissait fort présager que le blessé avait « cassé sa pipe » une bonne fois pour toutes.

Quant à Napoléon lui-même, pas de bouffarde puisqu’une tentative malheureuse le fâcha à jamais avec la pratique : « Fumer est un plaisir dont l’habitude n’est bonne qu’à désennuyer les fainéants » (Mémoires de Constant, 1830).

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« Je suis la pipe d’un auteur »

L’amie fidèle de Charles Baudelaire (« La Pipe », 1857) n’est pas la seule à avoir eu l’honneur de passer à la postérité. Stéphane Mallarmé a lui aussi honoré cette alliée de l’inspiration : « Jetées les cigarettes avec toutes les joies enfantines de l’été dans le passé qu’illuminent les feuilles bleues de soleil, les mousselines, et reprise ma grave pipe par un homme sérieux qui veut fumer longtemps sans se déranger, afin de mieux travailler » (Vers et prose, 1893). Et il est vrai que jamais vous ne croiserez Arthur Rimbaud sans sa fidèle bouffarde à la main, jamais vous ne pourrez dissocier Georges Brassens de sa chère « vieill’ pipe en bois » (« Auprès de mon arbre », 1956). Quant à Serge Gainsbourg, le « fumeur de havanes », il a très tôt rejoint le clan des amateurs de cigares et cigarettes où l’on a pu croiser Freud, Malraux, Prévert, Camus, Duras, Sagan et plus récemment Houellebecq, tous d’accord avec la marquise de Sévigné : « C’est une folie comme du tabac; quand on y est accoutumée, on ne peut plus s’en passer » (Lettre du 16 octobre 1675). Non, vraiment, comme le disait Flaubert, « sans la pipe la vie serait aride, sans le cigare, elle serait incolore, sans la chique, elle serait intolé¬rable ! » (Correspondance, 1843). C’était déjà l’avis du poète Saint-Amant qui nous rappelle que tout n’est que fumée, dans ce sonnet sobrement intitulé « Le Fumeur » (1626) :

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« Assis sur un fagot, une pipe à la main,
Tristement accoudé contre une cheminée,
Les yeux fixes vers terre, et l’âme mutinée,
Je songe aux cruautés de mon sort inhumain.

L’espoir, qui me remet du jour au lendemain,
Essaye à gagner temps sur ma peine obstinée,
Et, me venant promettre une autre destinée,
Me fait monter plus haut qu’un empereur romain.

Mais à peine cette herbe est-elle mise en cendre,
Qu’en mon premier état il me convient descendre,
Et passer mes ennuis à redire souvent :

Non, je ne trouve point beaucoup de différence
De prendre du tabac à vivre d’espérance,
Car l’un n’est que fumée, et l’autre n’est que vent »
.

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Le siècle des cheminées

S’il n’a pas succombé au tabac, Napoléon, en bon stratège, a su s’en servir. En 1811, il en rétablit le monopole, supprimé par l’Assemblée nationale en 1791, puis en 1815, à la fin de la guerre d’Espagne, il ordonne la fabrication de cigares en France. Héritées des Mayas, ces feuilles roulées remplies de tabac avaient rencontré dès le XVIe siècle un grand succès de l’autre côté des Pyrénées, devenant au fil des siècles symbole de raffinement.

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La bourgeoisie de Louis-Philippe ne peut plus s’en passer ! Mais les moins aisés lui préfèrent la cigarette, d’abord roulée à la main dans du papier avant que la production devienne mécanique en 1830.

En pleine révolution industrielle, c’est le triomphe de la machine ! Même la famille royale succombe puisque lors d’un gala de charité, en 1843, la reine Marie-Amélie en personne en fait la promotion avant que Napoléon III, fumeur invétéré, ne leur donne à son tour leurs lettres de noblesse.

Avec près d’un kilo de tabac consommé par an et par Français, on peut sans se tromper commencer à parler de « tabacomanie ». Si les femmes, étonnamment, continuent à priser, les hommes ne lâchent pas leur pipe.

Les romans se peuplent de fumeurs de tous poils, de Charles Bovary qui tente, maladroitement, d’adopter les cigares du beau monde, jusqu’au colonel Chabert qui en est réduit à trouver du réconfort dans la compagnie de son brûle-gueule.

Balzac, créateur du vieux bonhomme, ne manque pas de remarquer que « partout, l’homme est réduit à l’état de cheminée ». Mais s’il est lui-même grand consommateur d’excitants, il n’adopte pas ces fourneaux miniatures qu’il accuse de détruire le goût. Insupportable, pour ce bon vivant notoire !

« Vient enfin la cigarette… »

Dans sa Physionomie du fumeur (1841), Théodose Burette s’intéresse à ce nouveau mode de consommation, peu sophistiqué à son goût, mais utile…
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« Vient enfin la cigarette, dont la terminaison qui tombe en diminutif indique assez la nature amoindrie. La cigarette est gentille, vive, animée ; elle a quelque chose de piquant dans ses allures ; c’est la grisette des fumeurs. Ne la fait pas bien qui veut : c’est tout un apprentissage. […] Elle sèche la poitrine, débilite les glandes salivaires, et traîne après elle tous les inconvénients de la manie de se ronger les ongles. Elle jaunit le pouce et l’index, comme si l’on avait épluché des cerneaux, pis que cela peut-être ; et l’on est obligé de dire tout haut dans un salon : « Je fume la cigarette ». […]
Jeune homme qui ne fumez pas encore, mais qu’une noble émulation dévore, et qui brûlez de marcher sur les traces de vos anciens […] suivez un conseil d’ami, ne vous attaquez pas de prime abord à la pipe en terre […]. C’est par la cigarette que vous devez débuter. La cigarette est sans force ; elle n’engage à rien ; l’odeur du papier brûlé n’y corrige que trop la piquante odeur du tabac »
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Comme une traînée de poudre

« Ça, monsieur, lorsque vous pétunez, / La vapeur du tabac vous sort-elle du nez / Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? » Le XIXe siècle s’achève sur ces vers de Cyrano, truculent personnage au nez particulièrement bien approprié pour la pratique.

L’engouement ne faiblit pas, porté par la renommée thérapeutique du tabac que l’on utilise joyeusement pour soigner l’asthme, la tuberculose et même l’hystérie. Il est vrai qu’en lui associant un peu d’opium, il devient une agréable panacée !

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Mais en 1885 l’invention du mot « tabagisme » montre enfin une prise de conscience des méfaits de cette consommation, du moins de la part des scientifiques qui s’inquiètent du mauvais état de santé des ouvriers des manufactures de tabac. Les avertissements n’y changent rien, la population continue à rivaliser dans la fabrication de volutes.

Lorsque la Grande Guerre éclate, l’approvisionnement des soldats en tabac devient un des grands sujets d’inquiétude comme le rappelle John Pershing : « Si vous me demandez ce dont nous avons besoin pour gagner cette guerre, je réponds, du tabac autant que des balles ».

Chaque poilu doit en effet pouvoir trouver quelque réconfort en remplissant de « foin » ou de « gros cul » sa chère « quenaupe » (pipe) ou sa « grisette » (cigarette). Mais gare à celui qui oublie qu’il devient une belle cible dans la nuit !

Comme le rappelle le dicton, « Si trois cigarettes sont allumées par la même allumette, le troisième homme sera tué par les tirailleurs d’en face » qui auront eu le temps d’ajuster… Qu’importe le risque ! Les soldats ne peuvent plus se passer de leurs Gitanes Caporal prêtes à fumer. Elles sont les petites sœurs des fameuses Gauloises, elles aussi créées en 1910 et qui feront, jusqu’en 1970, partie des rations de combat.

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Chez les poilus pétuneurs

Ce dictionnaire d’argot, daté de 1918, montre bien à quel point le tabac était inséparable de tout bon poilu :
« Perlot, m. Tabac. Le perlot est une espèce particulière de tabac composé de troncs d’arbres et de feuilles de tabac ; le poilu appelle fin le tabac qui ne contient pas de troncs d’arbres. Le tabac est indispensable au poilu. Comme dit Sganarelle dans le Don Juan de Molière, « Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac […] ». Ainsi, chaque pipe de perlot « instruit les âmes à la vertu » : la pipe, la quenaupe, comme disent les poilus, est donc un grand instrument de perfectionnement moral et ce sera l’éternel honneur du peuple poilu d’en avoir héroïquement généralisé l’emploi.
Au XVIIIe siècle, on s’occupait, avant de charger, « d’assurer les chapeaux et les rubans de queue ». Au siècle des poilus, on se prépare au combat eu allumant sa pipe, et il y a une belle crânerie à la française dans le geste du poilu qui, en dépit des obus, s’absorbe dans le souci de rallumer une pipe qui ne tire pas.
Dans la tranchée, le perlot est un grand magicien : il ouvre les portes du paradis du rêve ; il tue le cafard mieux que n’importe quel insecticide ; et dans les volutes de sa fumée, le poilu, évoquant le pays et les visages aimés, croit que la guerre est finie… Aristote a tort, Sganarelle a raison : il n’est rien d’égal au tabac »
. (François Déchelette, L’Argot des Poilus, 1918).

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Tout feu tout flamme

Les années Folles vont se jeter à corps perdu dans le tabac, indispensable symbole de jeunesse et de modernité.

Il faut dire que les grandes marques américaines se sont lancées dans une guerre du marketing particulièrement efficace : Camel met en avant son dromadaire (1913), Malboro son cow-boy (1954), Lucky Strike son argument anti-poids pour ces dames (1927).

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La France n’est pas en reste puisque les campagnes de publicité du SEIT (Service d’Exploitation Industrielle des Tabacs, devenu SEITA en 1935 avec l’absorption du monopole des allumettes) font exploser les ventes. Qui peut résister aux belles fumeuses d’Alfons Mucha (Job), aux casques ailés de Maurice Giot (Gauloises), aux andalouses de Max Ponty (Gitanes) ? La présence en tous lieux de la cigarette devient banale et l’on dépasse alors allégrement le milliard de paquets vendus dans le pays.

Les stars du petit écran, détectives (Humphrey Bogard) ou voyous (Jean Gabin), femmes du monde (Audrey Hepburn) ou mégères (Cruella !) ne se font pas prier pour en allumer une petite. Et si tout le monde n’a pas le talent de Michel Simon pour fumer avec son nombril (L’Atalante), c’est tout de même efficace puisque la consommation double entre 1927 et 1938.

Avec la guerre, il faut calmer ses ardeurs et se contenter de ce que les cartes de rationnement veulent bien distribuer. Heureusement on peut compter sur les Américains pour apporter la paix et avec elle, leurs chères cigarettes blondes.

Ce sont eux aussi qui tirent une fois de plus le signal d’alarme sur les conséquences sanitaires, provoquant une rapide réaction des grandes industries du tabac de leur pays, connues sous le surnom de Big Tobacco : elles créent en 1953 le TIRC (Comité de Recherche de l’Industrie du Tabac) destiné à faire des études sur la dangerosité de leurs produits… et à rassurer leurs fidèles consommateurs, quitte à ne pas tout dire.

« Un ban pour la Gitane ! »

En 1929, une publicité de la Régie Française des Tabacs met en scène les plus célèbres poètes, cinéastes et sportifs de l’époque, rassemblés pour l’occasion sous les ors de la Rotonde pour vanter les mérites de la cigarette. Regardez de plus près : les sosies ont été bien sélectionnés !

La mort à petit feu ?

Les Trente Glorieuses et leur frénésie de consommation arrivent à point nommé !

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La jeunesse, en particulier, se jette sur ce symbole de liberté que l’État ne sait plus comment gérer. Doit-il en faire la promotion pour remplir les caisses de la SEITA, ou multiplier les accusations pour préserver la santé publique ?…

Alors que l’Organisation Mondiale de la Santé commence à parler de « désastre sanitaire », en 1973 le ton monte avec la loi Veil qui impose des restrictions dans la liberté de fumer et d’en faire la publicité.

Cette première campagne nationale anti-tabac est un succès, puisque en 10 ans 3 millions de personnes arrêtent de fumer. Mais ce n’est pas suffisant : en 1991, la loi Évin engage cette fois l’État dans une claire « dévalorisation du tabac » en interdisant la publicité et l’usage dans les lieux collectifs.

Face aux poches de résistance et aux détournements plus ou moins rusés de la loi, le président Jacques Chirac, lui-même gros fumeur, entame une « guerre contre le tabac » en 2002 avec la hausse brutale des prix (+ 35% en 2 ans) et l’interdiction de fumer dans tous les lieux publics (2006) avant l’arrivée d’images chocs sur les paquets (2010) puis du paquet neutre (2015).

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Les efforts semblent porter leurs fruits, puisqu’entre 2017 et 2019 les rangs des fumeurs se sont allégés d’1,6 million de personnes. Ambiance « hygiéniste », succès du mois sans tabac, vapotage, remboursement des substituts et prix prohibitifs peuvent expliquer ces chiffres, à moins que les fumeurs aient enfin pris conscience que la moitié d’entre eux mourront des suites de cette accoutumance.

Ces bons résultats ne doivent cependant pas faire oublier la hausse de la consommation chez les femmes ni la popularité inquiétante d’autres produits comme le haschich, dont la dépénalisation est même demandée par certains !

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Rappelons également que si en Occident le tabac est en recul, ses grandes industries ont su trouver de nouveaux terrains de chasse dans les pays moins développés où vivent près de 80 % des fumeurs de la planète. Le tabac n’a pas fini de faire des ravages.

Meurtre à la nicotine !

En 1851, le comte de Bocarmé est amené devant le bourreau pour avoir la tête tranchée. Son crime ? Avoir assassiné son beau-frère Gustave pour mettre la main sur sa fortune. Classique, me direz-vous ! Sauf que la méthode employée l’est beaucoup moins… Voici le rapport du célèbre chimiste Jean Stas qui avait été appelé à la rescousse :
« Je dois le déclarer ici parce que c’est la vérité, j’eus brusquement l’idée providentielle, j’ose le dire, de verser de la potasse sur une partie des matières [prélevées sur le cadavre]. Cette potasse je la versai ne sachant plus, pardonnez-moi l’expression, à quel saint me vouer. A l’instant même se dégage une odeur véreuse extrêmement forte. […] Sur la feuille de papier où, quand je pensais toucher au but, j’avais écrit le mot Cicutine [composant de la ciguë], j’en avais mis un autre avec un point d’interrogation. Le second mot écrit était Nicotine. J’instituais alors une série de recherches fort longues, mais le succès vint récompenser mes efforts et je pus m’écrier : J’ai trouvé !
Je déclare solennellement que la Nicotine est entrée dans le corps de Gustave Fougnies à l’état de pureté complète et en quantité effrayante »
 (cité dans la Revue d’Histoire de la Pharmacie, 1932).

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Le tabac, une force économique

Connaissant parfaitement la fameuse loi de l’offre et de la demande, les autorités françaises se sont vite intéressées à la production de tabac et aux bénéfices qu’elles pouvaient en tirer. Soumise au monopole royal depuis Colbert, sa production a été d’abord limitée aux terres grasses et humides de l’Est et du Sud-Ouest, ainsi que des Antilles.

Dans le même temps, fort logiquement, la contrebande se met en place tandis que les cultures clandestines se multiplient avant l’élargissement des droits de plantation du côté du Var ou encore des Landes, sous le Second Empire. En 1875, ce sont ainsi pas moins de 40 000 planteurs, dont la moitié dans le Sud-Ouest, qui vivent de cette production, bien plus rentable que le maïs !

La majorité d’entre elle est destinée aux 10 manufactures d’État qui rassemblent en 1840 près de 4000 ouvriers, ou plus précisément d’ouvrières, à l’image de la belle cigarière sévillane Carmen : « Elles sont 4 à 500 femmes occupées dans la manufacture. Ce sont elles qui roulent les cigares dans une grande salle, où les hommes n’entrent pas sans une permission du Vingt-quatre [magistrat], parce qu’elles se mettent à leur aise, les jeunes surtout, quand il fait chaud » (Prosper Mérimée, Carmen, 1845).

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Paqueteuses ou coupeuses, capables d’enrouler le tabac dans une feuille en un tour de main, ces cigaretteuses bien peu payées sont mal vues par la société qui craint leur penchant pour la revendication. À l’autre bout de la chaîne se trouvent les débitants, véritables agents de l’administration qui furent longtemps choisis par l’État parmi les anciens militaires ou leurs veuves et qui, aujourd’hui, se font chaque année moins nombreux.

On peut enfin rappeler que les taxes et la TVA sur le tabac et ses dérivés ne cessent de rapporter toujours plus d’argent dans les caisses de l’État, pactole estimé à 15 millions d’euros en 2018.

Conseils d’un écrivain

Bel-Gazou a 15 ans lorsqu’elle reçoit cette lettre de sa célèbre mère, l’écrivain Colette…
« Ma chérie, ne sois pas triste. Si j’ai eu un choc pénible à découvrir que tu fumais en cachette, c’est surtout parce que je sais la force d’une habitude, même anodine. Or, celle du tabac ne l’est pas, surtout sur un être jeune, en voie d’épanouissement. Si je me suis gardée de l’habitude de fumer, ce n’est pas à cause du mal que le tabac, modérément fumé, pouvait me faire, c’est parce que, pendant ma longue vie, j’ai vu à mes côtés des êtres dévastés par le despotisme de l’habitude. J’ai vu mon père, qui tous les ans prenait l’engagement de ne plus fumer (à cause de son foie). Tous les ans, dominé par l’habitude il retombait. J’ai vu mon frère aîné, esclave de la cigarette, et pourtant médecin. J’ai vu ton père, allumant une cigarette à la cigarette qui allait s’éteindre, tout le long du jour. Énervé, essoufflé (cœur), je l’ai entendu prendre des résolutions successives de ne plus fumer… La privation du poison, la privation de son habitude le rejetaient à bout de forces à l’usage du tabac. Enfin j’ai vu, pendant la guerre, un affreux spectacle […]. J’ai vu sur le trottoir de la Civette, place du Théâtre Français — tu sais ? — une file d’hommes effondrés, des mouvements nerveux dans les doigts, une petite sueur sur la figure, qui attendaient la réouverture du bureau de tabac de la Civette. C’est la vue des fumeurs qui m’a toujours détournée du tabac » (Colette, Lettres à sa fille, 1928).

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Histoires d’allumeuses

La femme et le tabac, quelle drôle d’histoire ! Si c’est bien une reine, Catherine de Médicis, qui valut à notre pays de succomber au charme de la fumée, longtemps on n’a guère apprécié de voir ces dames « avec le nez sale, qu’elles avaient plongé dans l’ordure » (témoignage de la princesse Palatine, 1713).

Elles ne peuvent être que des malades, des femmes de mauvaise vie ou pire, des « lionnes », ces êtres qui rejettent leur condition pour agir comme des hommes. George Sand en est l’exemple parfait, elle qui a la première féminisé le mot « cigaret » et qui n’hésita pas à se faire représenter en train de savourer les charmes d’une longue pipe.

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La cigarette serait-elle un instrument de libération pour la femme ? Les élégantes de la Belle Époque et les Garçonnes des années 20 en sont convaincues : rien de plus séditieux qu’une cigarette à la bouche, rien de plus frondeur qu’un fume-cigare à la main ! Colette les a utilisés pour provoquer, Coco Chanel en a fait des accessoires de mode.

Si la toute première publicité met en scène une jeune fille, la fumette féminine reste cependant rare, du moins jusqu’à la seconde guerre mondiale qui, en refusant au beau sexe l’accès à la carte de tabac, incite les plus frondeuses à adopter ce petit geste de rébellion. En 1945 finalement, c’est la même année que le droit de vote qu’elles obtiennent de nouveau celui de fumer !

On crée à leur intention des cigarettes légères et même supposées amincissantes, on les abreuve d’images de stars hollywoodiennes séduisant à coups de ronds de fumée…

De plus en plus présentes dans le monde du travail, elles deviennent financièrement indépendantes et aiment à partager quelques instants de convivialité autour d’une cigarette. Le résultat est là : aujourd’hui elles ne sont pas loin de représenter en France la moitié des adeptes du tabac et si elles fument encore moins que leurs compagnons, notamment à cause des grossesses, l’écart ne cesse de diminuer.

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Cigarettes fantômes

« C’est facile d’arrêter de fumer, j’arrête 20 fois par jour » aurait ironisé Oscar Wilde. Mais cela ne fait pas rire tout le monde si l’on en croit les nombreuses campagnes anti-tabagiques qui ont été organisées au fil des siècles. On a essayé de faire peur au fumeur, de lui faire honte, et même de lui cacher les exemples à ne pas suivre. Certes, il est difficile de faire oublier le cigare de Winston Churchill ou de Fidel Castro, mais saviez-vous que le général de Gaulle adorait les Craven et qu’Emmanuel Macron aime à allumer un petit cigare dans son bureau ? Cachez-moi ce vice que je ne saurais voir ! Et c’est ainsi que Lucky Luke fut contraint dès 1983 de cracher son mégot au profit d’un brin d’avoine et qu’un certain nombre de photographies légendaires furent retouchées pour obéir à l’hypocrisie ambiante. De peur de promouvoir de « façon directe ou indirecte » le tabac, on dépouilla ainsi André Malraux (1996) et Jean-Paul Sartre (2005) de leurs légendaires clopes pour pouvoir les afficher sur un timbre ou dans les catalogues de la BnF. On aurait pu penser que le gentil Jacques Tati, bien inoffensif, aurait pu passer entre les griffes de la censure (2009), que nenni ! Voilà sa pipe remplacée par un étrange moulin à vent au nom du politiquement correct. Faut-il y voir un subtil coup marketing ou une attaque contre la loi Évin ? Une fois de plus, le pays se divise entre défenseurs du patrimoine et combattants anti-tabac. Dix ans plus tard, les gros fumeurs qui constituent notre patrimoine ne sont toujours pas à l’abri d’une réécriture de leur histoire. Cependant, on peut se montrer optimiste quant au respect de l’Histoire lorsqu’on constate que dans un film comme J’Accuse, de Roman Polanski (2019), rares sont les plans où les personnages ne fument pas, XIXe siècle oblige !

Bibliographie

Didier Nourrisson, « Le Tabac, une passion française »Histoire n°233, juin 1999,
Didier Nourrisson, Cigarette. Histoire d’une allumeuse, éd. Payot, 2010,
Pierre Boisserie et Stéphane Brangier, Cigarettes, le dossier sans filtre, éd. Dargaud, 2019.

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