HANS URS VON BLATHASAR, L'INCARNATION DU CHRIST, LE COEUR DU MONDE, MEDITATIONS, NATIVITE DE JESUS

L’Incarnation du Christ : une méditation de Hans Urs von Balthasar

 

L’incarnation du Verbe de Dieu

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Jésus et le vieillard Syméon : un tableau de Rembrandt

Dans cet ouvage, Le Cœur du monde, de Hans Urs von Balthasar, l’auteur évoque dans la première partie de son livre (deuxième chapitre intulé « Il vint au monde ») le mystère de l’incarnation de Jésus, le Verbe de Dieu, sa kénose et sa gloire.

 

          L’océan divin contraint d’entrer dans la source minuscule d’un cœur humain, le puissant chêne de la divinité implanté dans le petit vase fragile d’un cœur de terre. Dieu trônant dans la gloire et le serviteur agenouillé dans la poussière désormais indiscernables l’un de l’autre. La conscience royale du Dieu éternel ramassée dans l’inconscience de l’humilité humaine. Tous les trésors de la sagesse et de la science divine entassés dans l’étroite cellule de l’humaine pauvreté. La vision du Père éternel enveloppée dans l’obscurité de la foi. Le roc de la sécurité divine se risquant sur les flots de l’espérance terrestre. Le triangle de la Trinité dressé sur sa pointe et prenant appui dans un cœur humain.

            Ainsi ce cœur, comme l’étroite ouverture du sablier, est-il suspendu entre le ciel et la terre, et incessamment s’écoule de la coupe supérieure, par cet orifice, le sable de la grâce tombant sur le sol terrestre. D’en bas, inversement, s’élève vers les sphères supérieures, à travers l’ouverture, une faible senteur inconnue du ciel, et aucune parcelle de la divinité infinie ne demeure indemne de ce nouvel arôme. Lentement et sans arrêt une vapeur rose teinte les champs immaculés des anges, et l’amour inaccessible du Père et du Fils se nuance de tendresse et d’inclination cordiale. Tous les mystères de Dieu qui, jusqu’à présent, cachaient leur face sous trois paires d’ailes, s’ouvrent et se penchent en souriant vers les hommes. Car, à l’improviste, la région terrestre, telle un miroir sans tache, leur renvoie intact le reflet de leur propre visage.

            Tout ce qui est un devient double, et tout ce qui est double devient un. Ce n’est pas une pâle image de la vérité céleste qui se joue sur terre, mais le ciel lui-même, traduit en langue terrestre. Lorsque, fatigué et accablé par le poids du jour, le serviteur ici-bas tombe à terre, et dans un geste d’adoration touche le sol de son front, cet acte tout simple enferme le parfait hommage du Fils incréé devant le trône du Père. Et, pour toujours, il ajoute à cette perfection éternelle la perfection douloureuse et sans éclat d’une humilité humaine. Mais jamais le Père n’a si bien aimé le Fils pour toujours qu’au moment où il aperçut ce geste las d’agenouillement : c’est alors qu’il jura d’élever cet enfant au-dessus de tous les cieux jusqu’à son cœur de Père, cet enfant d’homme qui est son Fils, et pour l’amour de ce Fils, d’élever aussi tout ceux qui ressemblaient à cet Unique, le bien-aimé par excellence, et dans lesquels il devinait, défigurés est recouverts d’un voile, les traits de son Fils.(*)

 

(*) Hans Urs von Balthasar, Le Cœur du monde, Versailles, Ed. Saint-Paul, 1997, pp. 45-47.

MARIE-NOËL (1883-1967), MARIE-NOËL ROUGET (1883-1967), MON DIEU, VOUS QUI DORMEZ FAIBLE ENTRE MES BRAS, NATIVITE DE JESUS, NOËL, NOEL, PRIERE DE MARIE NOËL ROUGET POUR NOËL, PRIERES

Prière de Marie Noël pour Noël

Prière de Marie Noël Rouget pour Noël

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La Prière de Marie Noël 

« Mon Dieu, qui dormez, faible entre mes bras » :

« Mon Dieu, qui dormez, faible entre mes bras,
Mon enfant tout chaud sur mon cœur qui bat,
J’adore en mes mains et berce étonnée,
La merveille, ô Dieu, que m’avez donnée.

De fils, ô mon Dieu, je n’en avais pas.
Vierge que je suis, en cet humble état,
Quelle joie en fleur de moi serait née ?
Mais Vous, Tout-Puissant, me l’avez donnée.

Que rendrais-je à Vous, moi sur qui tomba
Votre Grâce ? Ô Dieu, je souris tout bas
Car j’avais aussi, petite et bornée,
J’avais une grâce et Vous l’ai donnée.

De bouche, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas
Pour parler aux gens perdus d’ici-bas…
Ta bouche de lait vers mon sein tournée,
Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

De main, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas
Pour guérir du doigt leurs pauvres corps las…
Ta main, bouton clos, rose encore gênée,
Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

De chair, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas
Pour rompre avec eux le pain du repas…
Ta chair au printemps de moi façonnée,
Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

De mort, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas
Pour sauver le monde… Ô douleur ! Là-bas,
Ta mort d’homme, un soir, noir, abandonnée,
Mon petit, c’est moi qui te l’ai donnée. »

Ainsi soit-il.

Marie Noël Rouget (1883-1967)

 Prière de Berceuse de la Mère-Dieu à son Fils bien-aimé « Mon Dieu, qui dormez, faible entre mes bras » de Marie Rouget (1883-1967), Poète et écrivain française profondément Catholique au pseudonyme de « Marie Noël » suite à la mort de son jeune frère un lendemain de Noël qui resta célibataire toute sa vie après un amour de jeunesse déçu et l’attente d’un grand amour qui ne viendra jamais

CONTES, ENFANCE, NATIVITE DE JESUS, NOËL, NOEL

Contes de Noël

Contes de Noël

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Entre le bœuf et l’âne gris

Auteur : André-Delastre, Louise | Ouvrage : Autres textes .

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Parmi les fêtes chrétiennes, Noël avait toutes les préférences de saint François [d’Assise] (il n’est pas le seul) ! Ce jour, qui nous a donné le Sauveur, ne pouvait à ses yeux apporter assez de joie aux créatures, même à leur corps, ce « Frère Âne » qu’il traitait si mal d’ordinaire. Une année que Noël tombait un vendredi, les frères délibéraient pour savoir si l’on ferait maigre ce jour-là. François proteste : « Ne parlez pas de vendredi ni de maigre 1 un jour pareil, le jour où l’Enfant-Dieu est né. Je voudrais qu’en ce jour les murs mêmes puissent manger de la viande, ou du moins qu’on les frotte de graisse puisqu’ils ne peuvent manger ».

Il demandait aux riches de régaler les pauvres en l’honneur de la fête et de donner aux bœufs et aux ânes, compagnons de Jésus dans l’étable, double ration d’avoine et de foin. — « Si je connaissais l’Empereur, disait-il encore, je le supplierais de faire une loi ordonnant de semer du grain sur les routes pour le régal des petits oiseaux, et surtout de nos sœurs les Alouettes. » Ces alouettes, qui montent si haut dans le ciel en chantant, devaient lui rappeler les anges de Bethléem.

Bref, notre saint aimait tant Noël que, trois ans avant sa mort, lui vint à ce sujet une belle idée. Il fait appeler Messire Jean, noble riche, instruit et chrétien plus fervent encore. — « Rends-toi à Greccio si tu le veux bien, lui dit-il ; nous y célébrerons la prochaine fête du Seigneur. Pars dès maintenant et occupe-toi des préparatifs que je vais t’indiquer… »

Ici, nous ne trahirons pas le secret que, longuement, François confie à l’oreille de Jean. Celui-ci accepte aussitôt et se met en route.

La grande Nuit arrive. On a convoqué les Frères de plusieurs couvents des environs et le peuple se presse, nombreux, avec des torches et des cierges. Tous sont fort intrigués : il y aura une surprise, paraît-il. Le lieu, déjà, étonne. Une messe de minuit en plein bois, dans une grotte, une cabane ? Un frère rassure les scrupuleux : la permission de dresser cet « autel portatif » — comme nous dirions — a été obtenue de Rome. Elle était alors très rarement donnée, mais le Pape vénérait beaucoup Frère François.

Lorsque celui-ci arrive, il voit que Messire Jean a fait exactement comme il voulait et, déjà, se sent tout heureux. Les fidèles n’en croient pas leurs yeux : une mangeoire est là, remplie de foin, et de chaque côté, un âne et un bœuf, comme à Bethléem. Il ne manque que les personnages, mais à cette époque nul n’aurait osé aller jusque-là 2.

Les frères chantent l’Office et les montagnes d’alentour renvoient l’écho de ces belles prières ; les lumières brillent dans la nuit.

L’heure venue de la messe, François revêt le vêtement du diacre, la dalmatique, pour assister le prêtre à l’autel…

— Comment, ce n’est pas lui qui dit la messe ?

— Non, car il ne fut jamais ordonné prêtre et resta diacre toute sa vie. Par humilité, croyons-le ; mais le diacre peut toucher les hosties consacrées, lire l’Évangile et remplir bien d’autres fonctions et cela seulement le comblait de joie ».

Si pauvre pour lui et pour ses frères, il ne trouvait jamais assez beaux les calices et les ciboires qui doivent contenir le Corps et le Sang du Christ. Il avait aussi le plus grand respect pour les mains des prêtres et leur personne et disait souvent : « Si je rencontrais un saint venu du Ciel et le plus pauvre petit prêtre, je saluerais le prêtre avant le saint, car ses mains touchent le Verbe de Dieu, le Pain de vie ». 3

Mais revenons à notre messe.

Le prêtre, donc, monte à l’autel qu’on a dressé sur la mangeoire ; il dira n’avoir jamais senti autant de ferveur qu’en célébrant cette messe-là.

François, pourtant bien affaibli, chante l’Évangile d’une voix joyeuse et sonore, puis il prêche. Lorsqu’il parlait de l’Enfant de Bethléem, cette voix, écrit l’historien, devenait comme un bêlement d’agneau, tant le seul Nom de Jésus était doux, passant sur ses lèvres.

Messire Jean de Greccio, qui méritait bien une récompense aurait aperçu de ses yeux, dans la mangeoire, un merveilleux petit enfant endormi, mais qui se réveillait chaque fois que François approchait de lui. Le saint, par sa
parole, ne réveillait-il pas en effet dans le cœur des hommes Jésus, trop souvent oublié ?

Les cérémonies terminées, chacun rentra chez soi. Nul ne se souvenait d’avoir jamais connu un Noël aussi beau.

Mais les Frères avaient gardé le foin de la crèche, et chaque fois qu’une bête était malade dans une ferme de la région, on lui en faisait manger un peu. Souvent elle guérissait ; Dieu sait bien que les paysans ont besoin de leurs animaux. Des hommes et des femmes mêmes, en touchant pieusement quelques brins de ce foin recouvraient la santé, les mamans surtout, lorsqu’elles avaient de la peine à mettre leur bébé au monde.

La « crèche » de Greccio fut d’ailleurs convertie en chapelle et son autel s’élève à l’endroit de la mangeoire. Le Jésus de la crèche et celui de l’Hostie ne sont-ils pas le même divin Sauveur ?

Voila pourquoi, dans notre Arche de Saint François, les autres animaux se rangent avec une sorte de respect pour laisser entrer de compagnie l’âne et le bœuf ; ils leur ont même réservé un coin spécial, avec du foin.

Extrait de L’arche de Saint François, (1986), Louise André-Delastre

Illustration de Christine Tracol.

 

Notes :

Faire maigre est se priver de viande, par pénitence, le vendredi et certains jours de l’Avent et du Cueille ou les veilles de grandes fêtes. L’Église a adouci ce commandement, mais beaucoup de fidèles continuent à l’observer ; c’est tout de même une bien petite privation !

Il ne faut donc pas dire que Saint François ait inventé les crèches telles que nous aimons tant à les faire
aujourd’hui, mais sa belle idée en donna d’autres aux artistes. Quant aux santons… les premiers ne furent-ils pas tous les gens de Greccio ?

Un saint de notre temps, aussi ami de la pauvreté que François, comme lui ne trouvera jamais rien d’assez beau pour le culte de Dieu, pour les églises, et, comme lui, parlera admirablement de la grandeur du prêtre c’est le saint Curé d’Ars.
(Lire, du même auteur, « Saint Jean-Marie Vianney, Curé d’Ars », 2e éd., 1986, Bétinas Annonay).

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Une crèche à la page

Auteur : Dardennes, Rose | Ouvrage : Et maintenant une histoire II, Fêtes de l’année liturgique .

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Qu’en penses-tu, Michel ?

– Qu’en dis-tu, Nicolas ?

– Parle aussi, toi, Luc… »

Parler ?… Souvent, la chose est aisée aux trois garçons. Aujourd’hui, elle leur semble terriblement difficile : ils voudraient exprimer des choses… des choses qui ne sont pas faciles à dire. Alors, ils se taisent ; ils réfléchissent et concluent seulement :

« Il faut que ça finisse ! »

***

De mémoire d’homme, il y eût des frottements durs entre les Têtembois-de-la-ville et les Têtembois-de-la-terre. Ceux de la ville éclaboussaient les cousins paysans de leurs toilettes et de leur argent, de leur fin parler, de leur confort et de leur mépris pour cette allure de rustauds endimanchés qu’ils promenaient sur les trottoirs de la ville, les jours de marché. Ceux de la terre se moquaient un brin des cousins citadins qui ne distinguaient pas une poule d’un coq, et pour un peu de boue poussaient des cris de pintade effarouchée ; surtout, ils ne leur pardonnaient pas de compter pour abêtissant leur rude labeur, et de les tenir pour rustres, parce qu’ils n’avaient point appris à débiter joliment des inutilités et des menteries. À chaque rencontre, cela faisait des étincelles ; aussi, les rencontres s’espacèrent de plus en plus : hier, on en était à l’échange d’une carte au jour de l’an…

Mais le chômage survint, et se compliqua de la maladie, chez les Têtembois-de-la-ville, qui se firent « tout miel » avec les Têtembois-de-la-terre : « Cousin par-ci… Cousine par-là… Comment allez-vous ?… Quelle joie de vous revoir !… Dites donc ?… le petit a besoin de grand air et de bonne nourriture ; nous avions pensé que, peut-être… »

Les Têtembois-de-la-terre suivaient le manège d’un œil amusé. Tiens ! tiens ! Ça sert donc à quelque chose, ces paysans ? On échangea des mots acides ; et cela finit très mal.

Mais Luc, Michel et Nicolas Têtembois-de-la-terre se demandent par quel bout cet esprit « revanchard » peut bien s’accorder avec la Loi de Jésus qui dit de s’aimer tous comme des frères. Et, ne trouvant vraiment pas, ils concluent :

« Il faut que ça finisse ! »

Mais comment faire finir « ça » ?

***

« Où donc sont les gamins ?

– Dans la chambre, à déménager la crèche.

– Déménager la crèche ? C’est pas encore le temps, la Marie. Tu veux dire qu’ils y installent les Rois-Mages, sans doute ?

– Oh ! j’sais point, moi. Mais ils y sont d’puis l’matin, avec des airs de conspirateurs… »

Ils ont même demandé à Maman de ne pas venir voir avant que ce soit fini ; le mystère intrigue fort Maman… et même Papa…

« Tu crois, la Marie, qu’faut les laisser bricoler ça sans y voir ?

– C’est une surprise, qu’y-z-ont dit… »

***

Si Papa et Maman Têtembois-de-la-terre savaient ce qui se passe dans la chambre, ils seraient encore plus intrigués. Luc, Michel et Nicolas dessinent, découpent, collent, clouent et calligraphient… Cela n’a rien d’extraordinaire ; l’étonnant, c’est qu’ils prient en travaillant :

« Prête-moi tes ciseaux, Michel…

– Tiens… Je vous salue, Marie, pleine de grâce…

– Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, maintenant…

– Oui, c’est « maintenant » qu’elle doit prier pour nous, la maman du ciel…

– C’est surtout ce soir… Je vous salue, Marie, pleine de grâce…

– Priez pour nous… maintenant… et ce soir… quand Papa et Maman verront. »

Le murmure de leurs « ave » se mêle au crissement des ciseaux et au toc-toc des marteaux… Les petits Têtembois ne sont pourtant ni des moines ni des saints, je vous assure !… Leur cervelle déborde toujours d’idées désopilantes et leurs jambes nerveuses ont du mal à rester en place pendant le catéchisme ; mais aujourd’hui, ils ont décide de frapper un grand coup ; et ils sentent le besoin de « mettre la Sainte Vierge avec eux ».

« Dis donc, elle sera peut-être fâchée, la Sainte Vierge, qu’on la retire de la crèche ?

– Bêta, va ! On ne la retire pas : on la met à la mode d’à présent, tiens ! »

Et crac-crac-crac… les ciseaux s’activent…

Et pan-pan-pan, répondent les marteaux…

« C’est fou, fou, fou ! ›› souffle le diable qui n’est pas content.

« Que non, non, non ! » répliquent les petits gars.

« Je vous salue, Marie…

– Priez bien pour nous… »

***

« Marie ?… Eh, Marie ?… Écoute voir… »

Papa Têtembois a l’air tout drôle… Si ses petits gars le voyaient, ils se douteraient de quelque chose… Mais ils ne peuvent le voir : ils sont au catéchisme… Ils sont partis en fermant soigneusement la porte de la chambre… Mais Papa est venu tout doucement l’entrouvrir… il a jeté un coup d’œil… puis deux… puis tout d’un coup il est entré :

« Faut que j’aille voir ça ! »

Il n’en voulait pas croire ses yeux… Alors, il a appelé la Maman, pour qu’elle regardât aussi… Et maintenant, ils sont tous les deux devant la crèche. La même crèche qu’hier, avec les rochers et le sentier de mousse… Mais les personnages ont changé : le cousin Têtembois-de-la-ville a pris la place de saint joseph, et la Sainte Vierge est remplacée par la cousine !… Le Petit Jésus Lui-même est parti, avec son auge de paille : à la place, il y a les trois petits cousins Têtembois-de-la-ville, à. table devant des assiettes vides… Les bergers, le bœuf et l’âne ont déserté cette salle à manger de ville ; et les Rois-Mages qui étaient en route, chargés de présents, sur le chemin de mousse, se sont effacés devant Luc, Michel et Nicolas Têtembois-de-la-terre qui poussent une brouette vers cette extraordinaire crèche…

Et, sur leur brouette, il y a trois petits billets soigneusement pliés. L’un dit : « Je donne au Petit jésus les pommes de mon goûter d’une semaine ». L’autre annonce : « Le beurre de ma tartine pendant huit jours ». Et le troisième promet : « Mon beau lapin blanc »…

Sans doute ces choses eussent été réellement sur la brouette si celle-ci n’avait été si petite, petite, à la mesure des photographies dans lesquelles les trois garçons avaient découpé les personnages de leur crèche « à la mode d’à présent ».

Papa et Maman Têtembois-de-la-terre restent tout ébahis à la vue de la famille Têtembois-de-la-ville, surgit dans la crèche à la place de la Sainte Famille…

« Qu’est-ce ça signifie, la Marie ?

– T’en as point une ‘tite idée, le Père ?… »

Peut-être bien qu’ils en ont tous deux une « “tite idée »… car leurs cœurs sont drôlement retournés… Et, quand ils voient la banderole que tendent les anges au-dessus de cette crèche moderne, ils comprennent tout à fait. Les anges de cette année-là ne chantent plus « la paix aux hommes de bonne volonté » ; ils expliquent la « bonne volonté » qu’il faut pour mériter cette paix-là ; ils disent, de la part du Petit Jésus : « Ce que vous ferez au plus petit des miens, c’est à Moi que vous le ferez ».

Papa et Maman se regardent…

Ils se mouchent très fort… si fort que ce n’est pas naturel… Est-ce que ça fait cet effet-là quand des cœurs chrétiens se réveillent ?…

« Ils sont meilleurs que nous, nos petits gars…

– Mais on pourrait peut-être devenir aussi bons qu’eux, le Père ?… »

Cette année-là, il y eut cinq Rois-Mages à la crèche des Têtembois-de-la-terre, car le papa et la maman de Luc, Michel et Nicolas réclamèrent l’honneur d’y porter aussi leur offrande…

Et comme tout était vraiment moderne à cette crèche-là, le téléphone convia les Têtembois-de-la-ville à en prendre livraison, en partageant le lendemain le repas familial et la galette des rois… Une famille de bonne volonté avait retrouvé la paix auprès d’une « crèche à la page »…

Et le Petit Jésus demeura chez les Têtembois-de-la-terre avec le petit dernier des Têtembois-de-la-ville qui était si pâlot et avait besoin du grand air…

Rose Dardennes.

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Les rois mages

Auteur : Mistral, Frédéric | Ouvrage : Autres textes .

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À la rencontre des Rois. – La crèche.

– C’est demain la fête des Rois Si vous voulez les voir arriver, allez vite à leur rencontre, enfants, et portez-leur quelques présents.

Voilà, de notre temps, ce que disaient les mères, la veille du jour des Rois.

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Et en avant toute la marmaille, les enfants du village ; nous partions enthousiastes à la rencontre des rois Mages, qui venaient à Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite, pour adorer l’Enfant Jésus.

– Où allez-vous, enfants ?

– Nous allons au-devant des Rois !

Et ainsi , tous ensemble, mioches ébouriffés et petites blondinettes, avec nos calottes et nos petits sabots, nous filions sur le chemin d’Arles, le cœur tressaillant de joie, les yeux remplis de visions. Et nous portions à la main, comme on nous l’avait recommandé, des fouaces pour les Rois, des figues sèches pour les pages et du foin pour les chameaux.

Jours croissants,
Jours cuisants.

C’était au commencement de janvier et la bise soufflait : c’est vous dire qu’il faisait froid. Le soleil descendait, tout pâle, vers le Rhône. Les ruisseaux étaient glacés, l’herbe était flétrie. Des saules dépouillés, les branches rougeoyaient. Le rouge-gorge et le roitelet sautaient, frétillants, de branche en branche, et l’on ne voyait personne aux champs, à part quelque pauvre veuve qui mettait sur sa tête son tablier rempli de souches, ou quelque vieillard en haillons qui cherchait des escargots au pied d’une haie.

– Où allez-vous si tard, petits ?

– Nous allons au-devant des Rois !

Et la tête en arrière, fiers comme Artaban, en riant, en chantant, en courant à cloche-pied, ou en faisant des glissades, nous cheminions sur la route crayeuse, balayée par le vent.

Puis le jour baissait. Le clocher de Maillane disparaissait derrière les arbres, derrière les grands cyprès noirs ; et la campagne s’étendait tout là-bas, vaste et nue. Nous portions nos regards aussi loin que possible, à perte de vue, mais en vain ! Rien ne paraissait, si ce n’est quelques fagots d’épines emportés par le vent dans les chaumes. Comme cela a lieu dans les soirées d’hiver, tout était triste et muet.

Parfois, cependant, nous rencontrions un berger, pelotonné dans sa limousine, qui venait de garder ses brebis.

– Mais, où allez-vous, enfants, si tard ?

– Nous allons au-devant des Rois… Ne pourriez-vous pas nous dire s’ils sont encore bien éloignés ?

– Ah ! les Rois ?… C’est vrai… Ils arrivent là-derrière. Vous allez bientôt les voir.

Et de courir, et de courir au-devant des Rois, avec nos gâteaux, nos petites fouaces et des poignées de foin pour les chameaux.

Puis le jour tombait. Le soleil, noyé dans un gros nuage, s’évanouissait peu à peu. Les babils folâtres se calmaient un brin. Le vent devenait plus froid. Et les plus courageux marchaient avec retenue.

Tout d’un coup :

– Les voilà !

Un cri de joie folle partait de toutes les bouches. Et la magnificence de la pompe royale illuminait nos yeux. Un rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides embrasait le couchant. D’énormes lambeaux de pourpre flambaient ; une demi-couronne d’or et de rubis, lançant dans le ciel un cercle de longs rayons, rendait l’horizon éblouissant.

– Les Rois les Rois !… Voyez leur couronne ! voyez leurs manteaux, leurs drapeaux, leur cavalerie et leurs chameaux !

 

Et nous restions tout ébaubis !… Mais bientôt cette splendeur, cette gloire, dernière flambée du soleil couchant, se fondait, s’éteignait peu à peu dans les nuages ; et, stupéfaits, bouche béante, dans la campagne sombre, terrifiante, nous nous trouvions tout seulets.

– Où donc ont passé les Rois ?

– Derrière la montagne.

La chouette miaulait. La peur nous saisissait ; et, dans le crépuscule, nous nous en retournions penauds, en grignotant les gâteaux, les fouaces et les figues que nous avions apportés pour les Rois.

Et quand enfin nous arrivions à nos maisons :

– Eh bien les avez-vous vus ? nous disaient nos mères.

– Non ! Ils ont passé d’un autre côté, derrière la montagne.

– Mais quel chemin avez-vous donc pris ?

– Le chemin d’Arles.

– Ah mes pauvres enfants, les Rois ne viennent pas de ce côté. C’est du Levant qu’ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le vieux Chemin de Rome… Ah ! comme c’était beau, si vous aviez vu !… si vous aviez vu, quand ils sont entrés dans Maillane ! Les tambours, les trompettes, les pages, les chameaux, quel brouhaha ! mon Dieu !… Maintenant ils sont à l’église, en adoration. Après dîner, vous irez les voir.

Nous dînions vite ; puis, nous courions à l’église. Et dans l’église comble, dès notre entrée, l’orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, commençait lentement, puis continuait d’une voix formidable le superbe Noël :

Ce matin
J’ai rencontré le train
De trois grands rois qui partaient en voyage
Ce matin J’ai rencontré le train
De trois grands rois dessus le grand chemin.

Nous autres, affolés par la curiosité, nous nous faufilions entre les jupons des femmes, jusqu’à la chapelle de la Nativité ; et là, sur l’autel, nous voyions la belle Étoile ! Nous voyions les trois rois Mages en manteaux rouge, jaune et bleu, qui saluaient l’enfant Jésus : le roi Gaspard avec sa cassolette d’or ; le roi Melchior avec son encensoir, et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe ! Nous admirions les galants pages qui portaient la queue des manteaux traînants ; les chameaux bossus qui élevaient la tête sur l’âne et le bœuf ; la sainte Vierge et saint Joseph ; puis, tout alentour, sur une petite montagne de papier barbouillé, les bergers, les bergères, qui portaient des fouaces, des paniers d’œufs et des langes ; le Meunier, qui tenait un sac de farine ; la Fileuse, qui filait ; l’Ébahi qui s’émerveillait ; le Rémouleur, qui remoulait ; l’Hôtelier ahuri qui, réveillé en sursaut, ouvrait sa fenêtre, et tous les santons qui figurent à la Crèche ; mais celui que nous regardions le plus, c’était le roi Maure.

Parfois, depuis lors, quand viennent les Rois, je vais me promener, à la chute du jour, sur le chemin d’Arles. Le rouge-gorge et le roitelet y voltigent toujours le long des haies ; toujours quelque vieux cherche, comme jadis, des escargots dans l’herbe, et la chouette miaule toujours. Mais dans les nuages du couchant, je ne vois plus les illusions, je ne vois plus la gloire ni la couronne des vieux Rois.

– Où ont passé les Rois ?

– Derrière la montagne.

Frédéric Mistral
in Mémoires et souvenir (Traduit du provençal)

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Jésus, le petit frère

Auteur : Diethelm, P. Walther | Ouvrage : Le plus beau cadeau .

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Un bébé était arrivé pendant la nuit chez les voisins Dupré. Le matin, il était là, tout simplement couché dans le berceau. Il avait un mignon petit nez et des doigts si minuscules qu’il pouvait en porter plusieurs à la fois à la bouche.

Le bébé dormait et ne s’occupait nullement des gens qui l’entouraient. Ce n’était au fond pas bien poli ; et, les six enfants Dupré avaient l’air bien déçus. Ils auraient tant voulu saluer leur petit frère.

Papa leur expliqua qu’il ne fallait pas prendre cela comme une offense, que le petit enfant, ayant eu un long chemin à parcourir pour leur arriver, était fatigué, et que maintenant il voulait dormir.

Chacun fut satisfait de cette explication ; même, les enfants se mirent à parler tout bas pour ne pas empêcher le nouveau frère de dormir. Quand la nurse arriva et commanda à toute la petite compagnie de sortir, elle obéit sagement et se retira aussitôt, dans la chambre de famille, où, naturellement, la conversation continua à voix basse. Il s’agissait avant tout de savoir quel nom on donnerait au petit frère. Les uns voulaient l’appeler Francis, car ils avaient déjà eu un Francis, mais le Bon Dieu était venu le chercher. Les autres voulaient lui donner le nom de Robert ; le grand-père s’appelait ainsi. Finalement, papa mit fin à ces discussions en disant : « Claude sera son nom : son oncle et parrain s’appelle ainsi ».

* * *

Quelqu’un frappa à la porte. C’était Mariette, la petite voisine, qui passait la tête par l’entrebâillement de la porte et demandait si elle osait aussi entrer. Elle avait entendu parler d’un nouveau petit frère et elle aimerait tellement le voir.

Naturellement, elle put entrer ; comme elle n’avait pas de frères et sœurs pour jouer avec elle, les enfants Dupré la considéraient comme de la maison.

Pour faire plaisir à Mariette, papa ouvrit la porte de la chambre. Les enfants s’approchèrent sur la pointe des pieds et se groupèrent gentiment autour du berceau où était couché le petit Claude. Ils étaient fiers de présenter leur nouveau petit frère ! René expliqua même tout bas : « Tu sais, Mariette, il doit dormir maintenant, il a fait un si long chemin pour venir jusqu’à nous ; c’est pour cela que nous n’avons pas encore pu lui dire bonjour ».

Le petit Claude dormait et n’avait pas l’air de tenir beaucoup à faire connaissance avec ses frères et sœurs. Sans doute, trouvait-il qu’il lui resterait bien assez de temps pour cela, car il n’avait pas l’intention de retourner si vite chez le Bon Dieu ; au contraire, il semblait vouloir s’installer pour longtemps sur cette terre.

De retour dans sa famille, Mariette en eut long a raconter.

« Maman, dit-elle tout à coup, les Dupré avaient déjà six enfants, et maintenant ils en reçoivent encore un, cela fait sept. Et chez nous, il n’y a que moi ! Pourquoi les Dupré… ont-ils encore un enfant ? Ils en ont bien assez ! Le Bon Dieu aurait pu le savoir et nous le donner à nous, ce petit. Je lui aurais bien cédé la voiture de poupée que saint Nicolas m’a apportée ; elle est assez grande pour lui, il est si petit ! »

En entendant parler Mariette, la maman souriait, tout émue. Elle-même avait pensé presque la même chose. Depuis si longtemps elle souhaitait un petit frère à sa Mariette.

« Mariette, dit-elle pour consoler la petite et en-même temps pour se consoler elle-même, le Bon Dieu donne les petits enfants à qui il veut, et comme il veut ; on ne peut que le prier, et rien de plus, pour en obtenir un. Peut-être ne le lui as-tu pas dit assez aimablement et assez fort que tu désirais un petit frère. Ainsi il n’a pas frappé à la bonne porte ».

* * *

Il se trouva que la classe de Mariette put assister au baptême du petit Claude, parce que M. le Vicaire leur avait justement expliqué le sacrement de baptême au catéchisme. Tous se rassemblèrent autour de cet enfant de la terre qui allait devenir un enfant de Dieu. Pleins de respect, ils observèrent comment le prêtre traçait le premier signe de croix sur le front et sur la poitrine du bébé. Ils le virent mettre un peu de sel dans la bouche du petit Claude, « le sel de la sagesse », comme le prêtre l’appelait. Le petit tordit un peu la bouche, puis il se remit à dormir comme il l’avait toujours fait jusque là. Les enfants accompagnèrent le bébé dans l’église, où, avec le parrain et la marraine, ils récitèrent le Notre Père et le Credo. Du premier banc, ils suivirent attentivement chaque cérémonie. Ils virent comment se faisaient les onctions avec l’huile sainte ; comment l’eau du baptême était versée sur la petite tête. Ils se tenaient sur la pointe des pieds pour ne perdre aucun geste du prêtre, sachant combien le baptême est important. Ils savaient bien que sans baptême on n’est rien devant le Bon Dieu. En effet, on ne peut même pas recevoir un autre sacrement avant d’avoir été baptisé.

Celui qui n’aurait rien vu de ce saint acte, aurait au moins pu en entendre quelque chose. Claude, le nouveau chrétien, s’était mis à crier de toutes ses forces. Il ne paraissait pas du tout enchanté de recevoir cette eau. Le poupon pleurait encore même après que sa petite tête eut été séchée avec de la ouate. La cérémonie terminée, le parrain et la marraine sortirent de l’église avec leur protégé. René les suivait de tout près, portant le cierge baptismal, trop lourd pour les menottes de son petit frère nouveau-baptisé.

Après le baptême, Mariette attendit M. le Vicaire devant la sacristie. Quand il sortit, elle lui donna la main en lui disant : « M. le vicaire, j’aimerais aussi un petit frère. Maman a dit qu’il fallait le commander au Bon Dieu. Je l’ai fait déjà souvent, mais il ne m’a pas écoutée ; il a envoyé le bébé chez les Dupré. Peut-être saurez-vous mieux présenter mon désir au Bon Dieu ; chaque jour vous êtes si près de Jésus pendant la sainte messe. S’il vous plaît, demandez au Bon Dieu de m’exaucer ; n’oubliez pas la bonne adresse : Mariette Olivey, Rue Haute 15. »

* * *

Mariette ne remarqua pas le sourire de M. le Vicaire ; elle était tout oreilles pour écouter sa réponse et se demandait si M. le Vicaire avait bien tout compris et s’il ferait bien la commission.

« Bien, Mariette ! dit M. le Vicaire. Je présenterai à Jésus ta requête. Mais je ne peux pas te promettre qu’il fera selon ton désir. Il me vient une idée : peut-être Jésus ne veut-il pas te donner un petit frère, parce que c’est Jésus lui-même qui veut être ton petit frère. Tu sais, ma petite, qu’il s’est fait enfant pour descendre sur la terre le jour de Noël. S’il est si pauvre et si petit, c’est pour pouvoir dire à tous les hommes, grands et petits : « Je veux être votre frère ! » Mariette, maintenant que tu te prépares à ta première communion, tu devrais souvent penser à cela et aller tous les jours rendre visite à Jésus à l’église. Ainsi chaque fois que tu aimerais jouer avec un petit frère, va chez lui et dis-lui que tu l’aimes bien. Le jour de ta première communion, il viendra dans ton cœur, et ce divin petit frère te donnera cette joie non seulement une fois, mais chaque fois que tu iras communier plus tard. »

Mariette est rentrée toute pensive. Elle a froncé les sourcils comme une grande qui doit beaucoup réfléchir. Jésus est mon frère ?… C’est magnifique !… C’est encore plus beau que d’avoir le plus cher petit frère dans le berceau à la maison… Mariette se sent heureuse.

* * *

« M. le Vicaire, regardez ce que j’ai trouvé dans la crèche hier soir », dit le sacristain, le lendemain matin, à la sacristie. Et il lui tendit une grande poupée toute neuve. Heureusement, la porte de la sacristie était fermée, sinon, dans l’église on aurait entendu M. le Vicaire rire tout fort. — Que c’était amusant, cette poupée que quelqu’un avait mise dans la crèche avec l’enfant Jésus ! — « Voyez, il y avait encore un billet sur lequel est écrit en grandes lettres : Pour Jésus le petit frère ! C’est une enfant de la première ou de la deuxième classe qui doit l’avoir écrit. »

  1. le Vicaire eut vite trouvé la clef du mystère : personne d’autre que Mariette n’a pu faire cela, pense-t-il. Elle a voulu faire cadeau à l’enfant Jésus de ce qui lui était le plus cher, afin de réjouir son petit frère divin.

Naturellement, on ne remit pas la poupée dans la crèche à l’église. Jésus n’aurait su qu’en faire ; l’amour de Mariette lui suffisait. Une poupée dans la crèche ! … que diraient les personnes venant à l’église ? … Elles ne pouvaient savoir ce qu’une petite fille avait voulu donner et dire à l’enfant Jésus en lui apportant sa poupée.

 

* * *

Ce soir-là quand Mariette alla se coucher elle trouva sa poupée sur son lit. Elle tenait une image représentant le petit Jésus tendant les mains. M. le Vicaire avait écrit : « Le divin petit frère te dit merci ! »

Heureuse, la poupée dans ses bras, Mariette s’endormit. Dans son sommeil elle souriait encore, parce qu’elle aussi avait un petit frère.

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Dans la nuit où s’ouvrent les cœurs

Auteur : Dardennes, Rose | Ouvrage : Et maintenant une histoire II, Fêtes de l’année liturgique .

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Ils sont deux, Martine et Vincent, petits et transis, seuls entre le bois et la plaine immense, dans la profonde nuit. Leurs yeux grands ouverts sur tout ce noir hostile gardent encore l’affreuse vision du château paternel assailli, ravagé, pillé…

Et leur cœur est en eux comme avec une grande déchirure béante qui les fait pleurer et appeler douloureusement le papa et la maman que le sire de Mauroc a emmenés prisonniers…

« Papa !…

– Maman !… »

Ah ! dès que s’apaisa le tumulte de la bataille, durant laquelle ils s’étaient cachés tous les deux derrière une tenture, comme ils les ont cherchés !… Dans tout le château désert et ruiné, sinistre comme si la mort y rôdait encore, ils ont appelé… crié… Pleuré, aussi ; car dans la chère demeure ravagée, l’écho de leur propre voix répondait seul, lugubrement, à leurs appels ; et toutes les portes béantes ou enfoncées ouvraient sur des salles vides, abandonnées, glacées…

Tant qu’une lueur de jour pénétra par les hautes fenêtres à meneaux, ils ont erré par les couloirs et les galeries, et lorsqu’ils n’y virent plus à l’intérieur, ils furent chercher encore par les cours et les jardins…

Mais en vain.

Parents, serviteurs, amis, tous étaient morts ou prisonniers ; il n’y avait plus personne.

Personne, qu’un petit garçon de sept ans, et sa sœur qui en avait à peine six…

Dans la grande nuit tout à fait venue, un grand frisson les saisit et ils s’enfuirent sans savoir où, tout droit devant eux, courant comme si dans cette ombre affreuse le sire de Mauroc allait les poursuivre…

Tant coururent et crièrent, et pleurèrent, les pauvrets, qu’ils tombèrent épuisés au pied d’un grand chêne tout en haut de la colline… C’était fini, leurs petites jambes ne pouvaient plus avancer, et ils avaient si peur, si peur…

Alors ils se serrèrent très fort l’un contre l’autre, et tous les deux contre le grand arbre…

Mais comme le grand arbre était raide et froid !…

Tant qu’ils avaient marché, ils n’avaient pas pris garde au silence de la nuit. Mais maintenant que leurs pas se sont tus, ah ! comme c’est grand, et grave, et effrayant, tout ce noir où l’on n’entend rien, rien, rien…

Ils se serrent encore plus fort et retiennent même leur souffle…

Oh ! ce craquement, là tout près, n’est-ce pas un loup ?… Ou bien le sire de Mauroc et ses soudards venus pour les saisir et les tuer ?…

Et ces formes, là-bas, encore plus noires que la noire nuit ?… Des buissons ?… des bêtes ?… des hommes prêts à bondir ?… Ah ! que c’est affreux pour deux petits enfants d’être seuls et perdus dans la nuit !…

Leurs yeux, pourtant, finissent par se clore : ils sont si las… et ils ont tant pleuré.

* * *

Leurs anges gardiens seuls savent combien de temps Martine et Vincent ont dormi dans la froide nuit.

Mais voici que, tout à coup, dans cette nuit toute noire s’allume – très loin – une lumière tremblante… puis une autre… dix… vingt… cent… plus encore, bien sûr : à droite, à gauche, en face aussi, à croire que les étoiles du ciel sont toutes descendues pour voyager cette nuit sur la terre, par petits groupes clignotants, comme elles font les autres nuits dans le ciel… Elles sont seulement un peu moins blanches et brillantes que là-haut, mais c’est sans doute pour ne pas éblouir les petits enfants des hommes !…

Comme c’est drôle : les étoiles en voyage sur la terre partent des quatre coins de la nuit ; mais elles s’en viennent toutes vers une brillante constellation qui vient de s’allumer d’un seul coup au milieu, et ne bouge pas, elle… Martine et Vincent regardent, regardent ces lueurs amies, et songent à se mettre en route comme elles vers la lumière toute rose des six fenêtres en ogives et du grand portail illuminé… lorsque débouchent là, juste derrière eux, quelques lumières encore qui accourent, s’arrêtent et se penchent sur leurs visages.

« Oh ! les pauvres petits, mon Dieu !… » dit une douce voix à côté d’eux. Des bras solides et forts les soulèvent… Une douce chaleur, peu à peu, les enveloppe… Ils arrivent dans une grande salle où flambe une bûche énorme sur des landiers de fer, et le lait chaud et sucré coule entre leurs lèvres bleuies de froid… Ils sont bien… Trop bien… C’est un beau rêve sans doute ! »

* * *

« Que me dit-on, Bertrande ?… Vous avez recueilli… »

Un homme vient de pénétrer dans la haute salle, et les petits poussent un cri de terreur : cet homme à l’affreux regard de tigre, ils l’ont reconnu, ils en sont sûrs, c’est le sire de Mauroc ! Ah ! c’est un cauchemar, maintenant l’homme s’approche, et son regard luit…

« Maughein… Comme je me rendais avec mes gens à l’office de cette Sainte Nuit, je les ai trouvés, en larmes et transis sur le chemin glacé… Et je les ai ramenés ici…

– Mais savez-vous, Bertrande, qui sont ces enfants-là ?…

– Des malheureux, que Dieu nous envoie, Maughein…

– Le fils et la fille du seigneur de Haultjoye, mon prisonnier !… J’entends qu’on les jette dehors à l’instant !

– Maughein ?… Y pensez-vous ?… »

L’homme au regard de tigre se dresse, menaçant, et du doigt montre la porte à dame Bertrande son épouse.

« Qu’on me laisse seul avec eux ; je m’en charge, moi ! »

Plus encore qu’au pied du grand chêne, dans la nuit glacée, les pauvrets se serrent l’un contre l’autre, transis de peur…

« Maughein !… Maughein ! dit encore la douce voix derrière la porte, allez-vous une nuit de Noël mettre le comble à vos crimes ? Ne voyez-vous pas que Dieu vous envoie ces petits pour vous inviter plutôt à vous repentir ?

– Taisez-vous, et partez, vous dis-je !… Ou sinon… »

Elle se tait, oui. Car elle a dit les mots qu’elle avait à dire, et, quoi qu’il y fasse, son époux les a reçus en plein cœur ; si rudement que son pas en est plus lent, et moins cruel son regard pesant silencieusement sur Martine et Vincent…

Mon Dieu, qu’est-ce qu’il va faire ?… Et qu’il est impressionnant, là, tout droit au-dessus d’eux, sans rien dire et sans bouger…

Les secondes passent… Et puis les minutes…

D’abord, ils n’osent lever les yeux. Mais c’est si long qu’à la fin Vincent s’y risque, timidement…

« Oh ! regarde… » murmure-t-il à sa sœur dans un souffle.

Tous les deux voient ainsi rouler lentement une larme des yeux du sire de Mauroc. Et ces yeux qui pleurent ne luisent plus comme ceux du tigre…

« Noël !… » répète l’homme à mi-voix…

Noël !… Depuis dix ans qu’il brigande dans la région, il ne fête plus Noël, lui… Dame Bertrande, chaque année, s’en va seule avec ses gens vers la petite église en liesse…

Mais voici que ce soir, puisqu’encore il ne vient point, Monseigneur Jésus l’envoie chercher par ces deux petits-là… ? Monseigneur Jésus ne connaît point en son Cœur la méchante fierté des hommes qui se replient durement lorsqu’une fois on les a blessés… Il aime encore Maughein, et l’appelle ; Il lui envoie ces deux petits à sa porte pour lui suggérer le geste qui réparerait un peu le malheur qu’hier il sema à Haultjoye…

Ce geste… il le devine… il le voit… il n’aurait que trente pas à faire pour ouvrir au fond du sombre couloir la porte du cachot où pleurent sans doute Alain et Marie-Liesse de Haultjoye en songeant à leurs enfants perdus… Il les amènerait là… et les petits, éblouis, sauteraient dans leurs bras…

…Et puis ensemble, ayant fait la paix, tous iraient bien vite, avec les petites lanternes dans la grande nuit, retrouver les autres chez Monseigneur Jésus qui apporte le pardon et la paix aux gens de bonne volonté.

 

* * *

Ils iraient… Ils vont…

Ils arrivent, tout juste comme on sonne la messe.

Car ce geste, le sire de Mauroc l’a accompli pour montrer à Dieu sa bonne volonté revenue. Et tandis qu’au fond de l’église il avoue ses crimes et s’incline sous le divin pardon, Martine et Vincent, serrant bien fort la main de leur papa et de leur maman, s’en vont jusqu’à la crèche remercier Monseigneur Jésus venu parmi les hommes pour qu’en leur cœur la haine cède le pas à l’amour et que refleurisse le bonheur sur les pas de la charité…

 

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La pastorale de Galagu

Auteur : Renoux, Jean-Claude | Ouvrage : Autres textes .

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Dans une maison, vieille maison offerte à tous les vents, restait il y a bien longtemps une vieille, vieille femme qu’on appelait la mamet Jaumette. La vie n’avait guère épargné la vieille, et elle n’avait plus de famille qu’un petit-fils. Et encore : l’enfant qui s’appelait Olivier était si petit, si maigre, si pâle, que le voyant chacun retenait sa respiration de crainte de le voir s’affaisser comme un château de cartes. La vieille avait en charge la bergerie du château de la Baume qui se trouvait tout à côté de la maison, vieille maison offerte à tous les vents.

Un jour un médecin passant par là, vit l’enfant si petit, si maigre, si pâle. Il dit à la vieille femme qu’elle devrait mieux le conduire à l’hôpital. Au regard qu’échangèrent la mamet Jaumette et son petit-fils, il sut que rien ne pourrait séparer ces deux-là. Alors il proposa à la vieille de faire coucher l’enfant dans la bergerie, et non dans la vieille maison offerte à tous les vents :

— La chaleur des moutons le protégera du froid, et avec un peu de chance peut-être se portera-t-il mieux.
Et le médecin s’en fut là où l’on payait ses services.

La vieille femme aménagea un coin pour l’enfant, à l’écart des moutons, et la vie continua comme par le passé. Mais Olivier ne s’en portait pas mieux. La fièvre dévorait ses grands yeux, et il ne quittait plus guère la bergerie.

Vint la période de Noël. Olivier, pour passer le temps, confectionna une crèche, et y mit tous les santons que la mémé Jaumette lui avait offerts les Noëls précédents :

Le tout petit Enfant dans son nid de paille, Joseph et Marie, le bœuf et l’âne, les rois mages, l’ange Boufareu soufflant dans sa trompette, le berger et son chien, un petit pâtre qui portait un agneau, l’aveugle et son fils, un banc d’allumettes, les amoureux Mireille et Vincent se cachant derrière un buisson de mousse, Roustide et sa lanterne cherchant les amoureux, le Ravi s’extasiant tout en levant les bras, le garde champêtre et le boumian, la poissonnière et son pistachier de mari, le rémouleur, qu’on appelle amoulaïre en Provence, le meunier qui s’était chargé d’un sac énorme de farine fraîchement moulue, un montreur d’ours et sa bête…

Olivier se dit que l’âne et le bœuf ne suffiraient peut-être pas à réchauffer le tout petit enfant, et il découpa une étoile de papier jaune qu’il accrocha tout en haut de la crèche. Puis il songea que peut-être l’agneau du pastouret aurait soif, et il confectionna un gros nuage bleu avec du carton qu’il suspendit non loin de l’étoile de papier jaune. Quand il eut fini d’aménager la crèche, il se rappela les contes de la mamet Jaumette, et de Galagu, le géant du légendaire provençal. Alors avec un peu d’argile, il fit une figurine, plus grande que les autres, qu’il plaça non loin du pastouret et de l’agneau. Et puisqu’il lui restait du temps, puisqu’il avait sous la main bien des boites en carton, et beaucoup de planches, il fabriqua, à quelques pas de la crèche, un petit village provençal, avec ses maisons, ses rues commerçantes et ses ruelles tortueuses, sa place et sa fontaine… il n’y manquait que le mont du Castelas et l’étang de l’olivier pour que le village ressemblât à Istres, en ce temps-là !

Il eut terminé pour Noël. La mamet Jaumette vint lui apporter un grand plat de lentille, en guise de réveillon, et admira la crèche, et le village à quelques pas de là.

— Surtout ferme bien les portes : il fait si froid que les loups approchent du village. Bientôt on les verra gratter aux portes des bergeries. Ils pourraient manger les moutons, et toi par dessus le marché !

Olivier promit, et la vieille s’en fut vers la maison offerte à tous les vents.

L’enfant contemplait la crèche, quand tout à coup voilà qu’elle s’anima :

Le tout petit Enfant dans son petit nid de paille souriait à Joseph et Marie, le bœuf et l’âne soufflaient à qui mieux peut, les rois mages se félicitaient d’être arrivés à temps au bout de leur voyage, l’ange Boufareu reprenait son souffle, le berger caressait le chien qui remuait la queue, l’agneau se pressait contre le pastouret en regardant Galagu, le fils de l’aveugle faisait asseoir le vieux sur le banc d’allumettes, les amoureux Mireille et Vincent s’embrassaient derrière le buisson de mousse, pendant que Roustide balayait l’obscurité de sa lanterne pour les chercher, le Ravi s’extasiait tout en levant les bras et en regardant les amoureux : » Que le monde est beau « , le garde champêtre roulait une cigarette pour le boumian, et le boumian proposait au garde champêtre de partager avec lui la dinde qu’il avait volé à Roustide, la poissonnière surveillait son pistachier de mari, le rémouleur, qu’on appelle amoulaïre en Provence, affûtait un couteau, le meunier posait le sac énorme de farine fraîchement moulue pour s’éponger le front, le montreur d’ours faisait danser sa bête…

Galagu bailla bien fort, et déclara aux uns aux autres, qu’il avait bien faim et qu’il s’offrirait bien un agneau. Quand il fit un pas vers celui du pastouret, tous s’émurent. Mais le géant eut vite fait de bouléguer les uns, les autres, d’aganter le couteau du rémouleur, et de courir après le petit pâtre qui se sauvait de toutes ses courtes jambes d’argile vers le village provençal, à quelques pas de là, sous le regard étonné d’Olivier :

— Ne bouge pas, lui dit l’ange Boufareu, ou tu deviendrais santon parmi les santons !

Le pastouret et Galagu coururent entre les maisons de bois et de carton, au hasard des rues et des ruelles tortueuses…

Les rois mages n’avaient encore rien dit, rien fait pour empêcher Galagu de s’emparer de l’agneau. Mais figurez-vous que le soir de Noël chacun d’eux a droit à un vœu ! Gaspard tendit le doigt vers les araignées qui regardaient toute cette animation, suspendues aux poutres maîtresses de la charpente de la bergerie. Les araignées descendirent à toutes pattes et tentèrent de maîtriser en le ligotant de leurs fils le géant en furie. Elles se décarcassèrent tant et plus, mais malgré la peine qu’elles y prirent, le géant eut tôt fait de se libérer. Melchior tendit alors la main vers le nuage de carton bleu, et voilà que celui-ci déversa l’eau en quantité telle que bientôt les pas du géant se firent plus pesant, ses pieds ne se décollèrent plus qu’avec difficulté. Bientôt il ne put plus avancer, puis il ramollit, et se transforma en un tas informe d’argile humide, tout en haut du village de bois et de carton, pendant que l’eau dévalait les rues et les ruelles, pour former une mare en contrebas. Balthazar, qui ne voulait pas être de reste, tendit le doigt vers l’étoile de papier jaune, et voilà que les araignées affluèrent à nouveau, et entreprirent de la hisser tout en haut de la plus grosse des poutres maîtresses de la charpente de la bergerie. Là, l’étoile se mit à briller, à briller, à briller, alors que l’ange Boufareu, avant d’emboucher sa trompette, s’adressait à l’enfant pour lui dire :

— Eh bien, qu’attends-tu pour ouvrir toutes grandes les portes de la bergerie ? C’est Noël pour tous ce soir !
Puis chacun reprit la pause :

Le tout petit Enfant dans son nid de paille, Joseph et Marie, le bœuf et l’âne, les rois mages, l’ange Boufareu soufflant dans sa trompette, le berger et son chien, le petit pâtre portant l’agneau, l’aveugle et son fils, les amoureux Mireille et Vincent derrière un buisson de mousse, Roustide et sa lanterne, le Ravi levant les bras, le garde champêtre et le boumian, la poissonnière et son pistachier de mari, le rémouleur, qu’on appelle amoulaïre en Provence, le meunier et son sac énorme de farine fraîchement moulue, le montreur d’ours et sa bête…

Olivier ouvrit la porte ! Une première paire d’yeux s’allumèrent dans l’obscurité, et un loup rentra en montrant les dents, puis un autre, et un troisième. Mais au lieu de courir aux moutons, ils s’adoucissaient en pénétrant plus avant, et en passant sous l’étoile. Les voilà assis tout autour du plat de lentille ! Ensuite se fut au tour des renards, puis des blaireaux de prendre place dans la bergerie. Les lapins, les écureuils suivirent. Les animaux des bois, des combes et des collines se pressaient autour du plat, et plus ils en mangeaient, autant il y en avait. Le plat semblait ne devoir jamais diminuer. Quand ils furent assadoulés, ils partirent. Les loups d’abord, puis les renards et les blaireaux, suivis des lapins et des écureuils, et de tous les animaux qui peuplent les bois, les combes et les collines d’Istres.

Lorsqu’au matin la mamet Jaumette se rendit à la bergerie, sa gorge se noua en voyant les portes grandes ouvertes. Elle eut peur pour les moutons, bien sûr, mais surtout pour Olivier, si petit, si maigre, si pâle, incapable de résister à l’appétit des loups ! Ce furent des bêlements amicaux qui l’accueillirent, au lieu du carnage qu’elle redoutait voir. Tout à côté de la crèche, l’enfant dormait. La fièvre semblait être tombée. La vieille, vieille femme s’étonna de voir que le village de cartons et de bois comptait maintenant un mont qui ressemblait à celui du Castelas ; et un étang lui baignait les pieds, qu’on aurait pris pour celui de l’olivier : c’était bien Istres, tel qu’il était en ce temps-là. Un rayon de soleil rentra derrière la vieille. Mille fils d’or scintillèrent, mille fils d’or qui convergeaient vers l’étoile qui brillait, tout là-haut, suspendue à la plus grosse des poutres maîtresse de la charpente de la bergerie.

Jean-Claude Renoux

 

Source : http://contespourtous.centerblog.net/6536439-La-pastorale-de-Galagu

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Le Salut des Bêtes

Auteur : Lemaître, Jules | Ouvrage : Autres textes .

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La vieille Séphora habitait le village de Bethléem.

Elle vivait d’un troupeau de chèvres et d’un petit champ planté de figuiers.

Jeune, elle avait été servante chez un prêtre, en sorte qu’elle était plus instruite des choses religieuses que ne le sont d’ordinaire les personnes de sa condition.

Revenue au village, mariée, plusieurs fois mère, elle avait perdu son mari et ses enfants. Et alors, tout en restant secourable aux hommes selon ses moyens, le meilleur de sa tendresse s’était reporté sur les bêtes. Elle apprivoisait des oiseaux et des souris ; elle recueillait les chiens abandonnés et les chats en détresse ; et sa petite maison était pleine de tous ces humbles amis.

Elle chérissait les animaux, non seulement parce qu’ils sont innocents, parce qu’ils donnent leur cœur à qui les aime et parce que leur bonne foi est incomparable, mais encore parce qu’un grand besoin de justice était en elle.

Elle ne comprenait pas que ceux-là souffrent qui ne peuvent être méchants ni violer une règle qu’ils ne connaissent pas.

Elle s’expliquait tant bien que mal les souffrances des hommes. Instruite par le prêtre, elle ne croyait pas que tout finit dans la paix dormante du schéol, ni que le Messie, quand il viendrait, dût simplement établir la domination terrestre d’Israël. Le « royaume de Dieu », ce serait le règne de la justice par delà la tombe. Il apparaîtrait clairement, dans ce monde inconnu, que la douleur méritée fut une expiation. Et quant à la douleur imméritée et stérile (comme celle des petits enfants ou de certains malheureux qui n’ont que médiocrement péché), elle ne semblerait plus qu’un mauvais rêve, et serait compensée par une somme au moins égale de félicités.

Mais les bêtes qui souffrent ? Mais celles qui meurent lentement de maladies cruelles, — comme les hommes, — en vous regardant de leurs bons yeux ? Mais les chiens dont la tendresse est méconnue, ou ceux qui perdent le maître à qui ils s’étaient donnés, et qui se consument de l’avoir perdu ? Mais les chevaux, dont les journées si longues ne sont qu’un effort haletant, une lassitude saignante sous les coups, et dont le repos même est si morne dans l’obscurité des écuries étroites ? Mais les fauves captifs que l’ennui ronge entre les barreaux des cages ? Mais tous ces pauvres animaux dont la vie n’est qu’une douleur sans espoir et qui n’ont même pas une voix pour faire comprendre ce qu’ils endurent ou pour se soulager en malédictions ? A quoi sert leur souffrance, à ceux-là ? Qu’est-ce qu’ils expient ? Ou quelle compensation peuvent-ils attendre ?…

Séphora était une vieille femme bien simple ; mais, parce qu’elle était ingénument affamée de justice, elle agitait souvent ces questions dans son cœur ; et la pensée du mal inexpliqué obscurcissait pour elle la beauté du jour et les couleurs exquises des collines de Judée.

* * *

Lorsque ses voisins vinrent lui dire : « Le Messie est né ; un ange nous l’a annoncé la nuit dernière ; il est dans une étable, avec sa mère, à un quart de lieue d’ici ; et nous l’avons adoré », la vieille Séphora répondit :

— Nous verrons bien.

Car elle avait son idée.

Le soir, après avoir soigné ses chèvres, donné la pâtée à ses autres bêtes et les avoir toutes embrassées, elle se mit en marche vers l’étable merveilleuse.

… Dans l’enchantement de la nuit bleue, la plaine, les rochers, les arbres et jusqu’aux brins d’herbe semblaient immobiles de bonheur. On eût dit que tout sur la terre reposait délicieusement. Mais la vieille Séphora n’oubliait pas que, à cette heure même, la Nature injuste continuait de faire des choses à défier toute réparation future ; elle n’oubliait pas que, à cette heure même, par le vaste monde, des malades qui n’étaient pas des méchants suaient d’angoisse dans leurs lits brûlants, des voyageurs étaient égorgés sur les routes, des hommes étaient torturés par d’autres hommes, des mères pleuraient sur leurs petits enfants morts, — et des bêtes souffraient inexprimablement sans savoir pourquoi…

Elle vit devant elle une lueur suave, et pourtant si vive qu’elle faisait pâlir celle de la lune. Cette lumière émanait de l’étable, qui était creusée dans un rocher et soutenue par des piliers naturels.

Près de l’entrée, des chameaux dormaient sur leurs genoux repliés, au milieu d’un amoncellement de vases ciselés ou peints, de corbeilles de fruits, de lourds tapis déroulés et de coffrets entr’ouverts où des joyaux scintillaient prodigieusement.

« Qu’est-ce que cela ? demanda la vieille femme.

— Les rois sont arrivés, répondit un homme.

— Des rois ? » dit Séphora en fronçant les sourcils.

* * *

Elle entra dans l’étable, vit l’Enfant dans une crèche, entre Marie et Joseph, les trois rois Mages, des bergers et des laboureurs avec leurs femmes, leurs fils et leurs filles, et, dans un coin, un âne et un bœuf.

— Attendons, dit-elle.

Les trois rois s’avancèrent vers l’Enfant, et les bergers se reculèrent poliment devant eux. Mais l’Enfant fit signe aux bergers de s’approcher.

La vieille Séphora ne bougea point.

L’Enfant posa sa petite main d’abord sur la tête des femmes et des filles, parce qu’elles sont meilleures et souffrent davantage, puis sur celles des hommes et des garçons.

Et Marie leur dit :

— Soyez patients ; il vous aime et vient souffrir avec vous.

Alors le roi blanc crut son tour venu. Mais l’Enfant, d’un geste doux, appela le roi noir, puis le roi jaune.

Le roi noir, les cheveux tressés court et luisants d’huile, et riant de toutes ses dents, offrit au nouveau-né des colliers d’arêtes de poisson, des cailloux de diverses couleurs, des dattes et des noix de coco.

Et Marie lui dit :

— Tu n’es pas méchant, mais tu ne sais pas. Tâche de te figurer ce que tu serais si tu n’étais pas roi dans ton pays. Ne mange plus d’hommes et ne bats plus tes sujets.

Le roi jaune, aux yeux obliques, offrit des pièces de soie brodées de chimères, des potiches où des rayons de lune semblaient figés dans l’émail, une sphère d’ivoire curieusement fouillée, qui représentait le ciel avec ses planètes et tous les animaux de la création, et des sacs de thé cueilli sur des arbrisseaux de choix dans la bonne saison.

Et Marie lui dit :

— Ne te cache plus à ton peuple. Ne crois pas que toute sagesse soit en toi et dans ta race. Et prends soin de ceux qui ne mangent que de mauvais riz.

Le roi blanc, en habit militaire, offrit à l’Enfant des orfèvreries délicates, des armes ciselées et niellées, des statuettes taillées à la ressemblance des plus belles femmes, et des étuis de pourpre contenant les écritures d’un sage nommé Platon.

Et Marie lui dit :

— Ne fais pas de guerres injustes. Crains les plaisirs qui endurcissent le cœur. Fonde des lois équitables, et crois qu’il importe à tous et à toi-même que nul ne soit maltraité dans ton royaume.

Et, après les bergers et les laboureurs, l’Enfant bénit les rois, dans l’ordre où il les avait appelés.

* * *

La vieille Séphora songeait :

— Cet ordre est raisonnable. L’Enfant a commencé par ceux qui ont le plus besoin de sa venue. Il fait assez entendre qu’il se soucie de la justice et qu’il en rétablira le règne, soit dans ce monde, soit dans un autre… Sa mère, d’ailleurs, a très bien parlé… Cependant il ne songe pas à tout. Que fera-t-il pour les bêtes ?

Mais Marie entendit sa pensée. Elle se tourna vers l’Enfant, et l’Enfant se tourna vers l’âne et le bœuf.

* * *

L’âne, maigre et rogneux, le bœuf, assez gras, mais triste, s’approchèrent de la crèche et flairèrent Jésus…

L’Enfant posa une main sur le nez du bœuf et, de son autre main, il serra doucement une des oreilles de l’âne.

Et le bœuf sembla sourire ; et des yeux de l’âne jaillirent deux larmes, qui se perdirent dans son poil rude.

En même temps, un des chameaux qui étaient dehors entra paisiblement dans l’étable et allongea vers l’Enfant sa tête confiante.

* * *

La vieille Séphora comprit ce que cela signifiait, et qu’il y a aussi un paradis pour les bêtes qui souffrent…

Et, à son tour, elle s’avança vers l’Enfant.

 

 

 

AUTOUR DE LA NAISSANCE DE JESUS, EVANGILE DE JEAN D'OUTREMEUSE (XIVè siècle), JEAN D'OUTREMEUSE (1338-1400), JESUS CHRIST, NATIVITE DE JESUS, NOËL, NOEL, PRESENTATION DE JESUS AU TEMPLE

Autour de la naisance de Jésus : L’Evangile selon Jean d’Outremeuse (XIVè siècle) (7)

L’Évangile selon Jean d’Outremeuse (XIVe s.)

Autour de la Naissance du Christ (Myreur, I, p. 307-347 passim). Commentaire.

Présentation au Temple_Siméon

Chapitre IX : La Présentation de Jésus au Temple

 

 

Plan

  1. Texte de Jean d’Outremeuse
  2. Commentaire
  3. Le récit de Luc
  4. Les deux rituels
  5. La purification de la femme relevant de couches
  6. Le rachat du garçon premier-né
  7. La purification de la Sainte Vierge chez Jean d’Outremeuse
  8. L’épisode de Siméon chez Jean d’Outremeuse

Siméon et la traduction des Septante

  1. L’épisode de la prophétesse Anne

 

 

  1. Texte de Jean d’Outremeuse

 

 

Marie presentat Jhesum à temple Marie présenta Jésus au temple
 

[p. 347, l. 6] (1) A cel temps astoit la constummes, quant les dammes soy relevoient d’enfant marle, qu’elles portoient au temple dois colons ou turturelles, si en faisoient oblation, car le colon signifie humiliteit et la turturelle casteit ; sique la virgue Marie, quant el oit jeut XXXIX jours, si alat al XLe al temple où astoit gran parage.

 

 

(1) À cette époque, c’était la coutume, quand les femmes se relevaient de couches après la naissance d’un enfant mâle, d’apporter deux colombes ou tourterelles, et d’en faire l’offrande au temple ; car la colombe signifie l’humilité et la tourterelle la chasteté. Ainsi la Vierge Marie, après être restée couchée trente-neuf jours, alla au temple le quarantième jour, où il y avait beaucoup de monde.

L’angle s’apparut à sains Symeon l’evesque

Gran myracle de sains Symeon

L’ange apparut à l’évêque saint Siméon

Grand miracle de saint Siméon

 

(2) Adont vint I angle à sains Symeon, l’evesque de la loy, et Iy dest qu’iIh soy appareIhast, car ilh troveroit l’enfant qui astoit Ii fis de Dieu. Atant vint sains Symeon au temple, si at encontreit Nostre-Damme qui venoit à noble compangnie.

(3) AI entreir en temple fist Dieu gran myracle, car sains Symeon veit clerement, qui par-devant astoit si floible et si vies qu’ilh ne veioit gotes, et ne soy poioit sourtenir sens baston ; mains oussitoist que la virgue Marie Ii oit son enfant offiers, ilh le priste et l’enportat sour l’auteil enssi fortement com ilh fuist en l’eaige de XXX ans.

(4) Sains Symeon portoit cheluy qui meisme le sourtenoit, car ilh portoit son saingnour qui Ii donnoit forche et vigeur, chu astoit son Dieu son salut qui Iy donnoit si grant vertu, que ilh portoit et sourtenoit cheluy qui porte et sourtient tout le monde.

(5) Dieu amat mult sains Symeon, quant son corps laisat à luy ouffrir. En teile manere fut Dieu ouffert al temple par sains Symeon, qui longement l’avoit mult desinramment ratendut et demandeit.

 

 

(2) Alors un ange vint vers saint Siméon, l’évêque de la loi, et lui dit de se préparer, car il trouverait l’enfant qui était le fils de Dieu. Alors saint Siméon se rendit au temple, où il rencontra Notre-Dame arrivant en noble compagnie.

(3) À l’entrée du temple, Dieu fit un grand miracle, car saint Siméon se mit à voir clairement, lui qui auparavant était si faible et si vieux qu’il ne voyait rien et ne pouvait se soutenir sans bâton. Mais aussitôt que la vierge Marie lui eut présenté son enfant, il le prit et l’emporta sur l’autel avec autant de force que s’il était âgé de trente ans.

(4) Saint Siméon portait celui-là même qui le soutenait, car il portait son seigneur qui lui donnait force et vigueur ; c’était son Dieu, son sauveur qui lui donnait une si grande force parce qu’il portait et soutenait celui qui porte et soutient tout l’univers.

(5) Dieu aima beaucoup saint Siméon, quand il le laissa lui présenter son corps. Dieu fut présenté de cette manière au temple par saint Siméon, qui l’avait longtemps attendu et très intensément désiré.

 

 

 

  1. Commentaire

  

  1. Le récit de Luc

La présentation de Jésus se rencontre uniquement chez Luc (II, 22-39). Elle a lieu au temple le quarantième jour après la naissance. L’évangéliste ne précise peut-être pas assez clairement que deux cérémonies différentes vont se dérouler, prévues toutes les deux « par la loi de Moïse ». Il y a d’abord le rituel de purification imposé à toute femme juive qui avait accouché et qui était donc religieusement impure, ensuite celui du « rachat » au Seigneur du premier enfant mâle qui naissait dans une famille juive. C’étaient deux rituels différents et indépendants.

En fait, dans ce qui lui sert de paragraphe d’introduction, Luc a rassemblé les deux cérémonies sans trop veiller à les distinguer et à les expliquer, estimant probablement que ses lecteurs les connaissaient bien et qu’ils n’avaient pas besoin de détails.

Voici le début du texte évangélique :

Puis, lorsque les jours de leur purification furent accomplis, selon la loi de Moïse, ils [les parents] le [l’enfant] menèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, selon qu’il est écrit dans la loi du Seigneur : « Tout mâle premier-né sera regardé comme consacré au Seigneur », et pour offrir en sacrifice, ainsi qu’il est dit dans la loi du Seigneur, « une paire de tourterelles ou deux petites colombes. » (Luc, II, 22-24) (trad. A. Crampon)

En fait, l’intérêt principal de l’évangéliste ne se porte pas les rituels proprement dits, mais sur deux événements, inattendus semble-t-il, qui se produisirent à cette occasion. Le premier est l’émouvante rencontre – le calendrier orthodoxe l’appelle « la Sainte-Rencontre » – de Jésus avec le vieillard Syméon (ou Siméon). Le second est l’intervention sur les lieux de la prophétesse Anne – fort vieille elle aussi – qui se mit « à louer Dieu et à parler de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem » (Luc, II, 38), en d’autres termes à présenter Jésus comme le Messie.

Voici d’abord la rencontre de Siméon avec l’enfant, telle que la rapporte Luc :

Or, il y avait à Jérusalem un homme appelé Siméon ; c’était un homme juste et pieux, qui attendait la consolation d’Israël, et l’Esprit-Saint était sur lui. L’Esprit-Saint lui avait révélé qu’il ne mourrait point avant d’avoir vu le Christ du Seigneur.

Il vint donc dans le temple, poussé par l’Esprit. Et comme ses parents amenaient l’enfant Jésus pour observer les coutumes légales à son égard, lui-même le reçut en ses bras, et il bénit Dieu en disant :

« Maintenant, ô Maître, vous congédiez votre serviteur / en paix, selon votre parole ; / car mes yeux ont vu le salut, / que vous avez préparé à la face de tous les peuples, / lumière qui doit éclairer les nations / et gloire d’Israël votre peuple. »

Et son père et sa mère étaient dans l’étonnement pour les choses que l’on disait de lui. Et Siméon les bénit, et il dit à Marie sa mère : « Voici qu’il est placé pour la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël, et pour être un signe en butte à la contradiction, – vous-même, un glaive transpercera votre âme, –afin que soient révélées les pensées d’un grand nombre de cœurs. » (Luc, II, 25-35 ; trad. A. Crampon)

puis celle de la vieille prophétesse Anne :

Il y avait aussi une prophétesse, Anne, fille de Phanouel, de la tribu d’Aser ; elle était fort avancée en âge, ayant vécu, depuis sa virginité, sept ans avec son mari, et veuve jusqu’à quatre-vingt-quatre ans. Elle ne quittait point le temple, servant Dieu jour et nuit par des jeûnes et des prières. Survenant à cette heure, elle se mit à louer Dieu et à parler de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem. (Luc, II, 36-38 ; trad. A. Crampon)

Il sera ensuite question du retour à Nazareth :

Lorsqu’ils eurent accompli tout ce que prescrivait la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth. L’enfant grandissait et se fortifiait, tout rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui. » (Luc, II, 39 ; trad. A. Crampon)

 

 

  1. Les deux rituels

 

  1. La purification de la femme relevant de couches

Comme c’est le cas dans l’antiquité grecque, par exemple (cfr par exemple les nombreux travaux des hellénistes sur Les lois sacrées et, parmi les études récentes, celle d’O. TreschRites et pratiques religieuses dans la vie intime des femmes d’après la littératures et les inscriptions grecques, Paris, 2001, 100 p.), le sang en lui-même est un facteur de souillure. Ainsi les femmes qui ont leurs règles et à fortiori celles qui viennent d’accoucher sont impures pendant des délais fixés par les lois religieuses. Il leur est interdit, par exemple, de s’approcher des sanctuaires. Comme le montre le texte suivant, il en était de même dans le monde juif :

Quand une femme enfantera et mettra au monde un garçon, elle sera impure pendant sept jours, comme aux jours de son indisposition menstruelle. Le huitième jour, l’enfant sera circoncis ; mais elle restera encore trente-trois jours dans le sang de sa purification [note de l’éditeur : dans le sang et autres impuretés dont elle a à se purifier] ; elle ne touchera aucune chose sainte et elle n’ira point au sanctuaire, jusqu’à ce que les jours de sa purification soient accomplis. Si elle met au monde une fille, elle sera impure pendant deux semaines, comme à son indisposition menstruelle, et elle restera soixante-six jours dans le sang de sa purification.

Lorsque les jours de sa purification seront accomplis, pour un fils ou une fille, elle présentera au prêtre, à l’entrée de la tente de réunion, un agneau d’un an en holocauste, et un jeune pigeon ou une tourterelle en sacrifice pour le péché. Le prêtre les offrira devant Yahweh, et fera pour elle l’expiation, et elle sera pure du flux de son sang. Telle est la loi pour la femme qui met au monde soit un fils soit une fille. Si elle n’a pas de quoi se procurer un agneau, qu’elle prenne deux tourterelles ou deux jeunes pigeons, l’un pour l’holocauste, l’autre pour le sacrifice pour le péché ; et le prêtre fera pour elle l’expiation, et elle sera pure. (Lévitique, XII, 1-8 ; trad. A. Crampon)

 

  1. Le rachat du garçon premier-né

La question du rachat du garçon premier-né est abordée par divers textes du Pentateuque (Exode, XIII,1-16 ; XXII, 28-29 ; XXXIV, 19-20, et Nombres, XVIII, 15-19). Le principe est simple : « Tu consacreras à Yahweh tout premier-né, même tout premier-né des animaux qui seront à toi ; les mâles appartiennent à Yahweh. » (Exode, XIII, 12). Propriété de Yahweh, le premier-né des animaux aussi bien que des hommes devra lui être racheté, par un sacrifice ou de l’argent dans le premier cas, par de l’argent dans le second : « Le premier-né de l’homme […], tu le feras racheter, dès l’âge d’un mois, selon ton estimation, contre cinq sicles d’argent, selon le sicle du sanctuaire, qui est de vingt guéras. » (Nombres, XVIII, 16)

 

 

  1. La purification de la sainte Vierge chez Jean d’Outremeuse

 

Marie presentat Jhesum à temple Marie présenta Jésus au temple
[p. 347, l. 6] (1) A cel temps astoit la constummes, quant les dammes soy relevoient d’enfant marle, qu’elles portoient au temple dois colons ou turturelles, si en faisoient oblation, car le colon signifie humiliteit et la turturelle casteit ; sique la virgue Marie, quant el oit jeut XXXIX jours, si alat al XLe al temple où astoit gran parage. (1) À cette époque, c’était la coutume, quand les femmes se relevaient de couches après la naissance d’un enfant mâle, d’apporter deux colombes ou deux tourterelles, et d’en faire l’offrande au temple ; car la colombe signifie l’humilité et la tourterelle la chasteté. Ainsi la Vierge Marie, après être restée couchée trente-neuf jours, alla au temple le quarantième jour, où il y avait beaucoup de monde.

Jean d’Outremeuse n’envisage ici que le rite de la purification de la sainte Vierge, qu’il prend d’ailleurs la peine d’expliquer avec des détails absents du texte canonique. Mais il fait l’impasse sur le motif du « rachat » du fils premier-né, une question pourtant abordée dans l’évangile de Luc, lequel lie explicitement les deux sujets. À l’époque du chroniqueur liégeois, la Purification de la Sainte-Vierge était une grande fête mariale, commémorée, chaque année, lors de la fête de la Chandeleur. Jacques de Voragine a traité du sujet (La purification de la sainte Vierge) au chapitre 37 de sa Légende dorée (trad. A. Boureau, p. 191-201). Par contre le rachat de Jésus, premier-né mâle de la famille, ne semble pas ou plus célébré dans la liturgie.

Le jugement porté par Jean d’Outremeuse sur la colombe et la tourterelle (« car la colombe signifie l’humilité et la tourterelle la chasteté »), qui ne nous heurte évidemment pas, est fort éloigné de la position de Jacques de Voragine, pour qui « la colombe est un oiseau libidineux ; la tourterelle en revanche est un oiseau pudique » (ch. 37 : Purification de la sainte Vierge, p. 195, A. Boureau). Curieux, ce qualificatif donné à la colombe ! La note 18 de A. Boureau (p. 1167) ne marque pourtant aucun étonnement.

Sautant le rituel du rachat du premier garçon, Jean d’Outremeuse passe directement à l’épisode de Siméon.

 

 

  1. L’épisode de Siméon chez Jean d’Outremeuse

 

L’angle s’apparut à sains Symeon l’evesque

Gran myracle de sains Symeon

L’ange apparut à l’évêque saint Siméon

Grand miracle de saint Siméon

 

(2) Adont vint I angle à sains Symeon, l’evesque de la loy, et Iy dest qu’iIh soy appareIhast, car ilh troveroit l’enfant qui astoit Ii fis de Dieu. Atant vint sains Symeon au temple, si at encontreit Nostre-Damme qui venoit à noble compangnie.

(3) AI entreir en temple fist Dieu gran myracle, car sains Symeon veit clerement, qui par-devant astoit si floible et si vies qu’ilh ne veioit gotes, et ne soy poioit sourtenir sens baston ; mains oussitoist que la virgue Marie Ii oit son enfant offiers, ilh le priste et l’enportat sour l’auteil enssi fortement com ilh fuist en l’eaige de XXX ans.

(4) Sains Symeon portoit cheluy qui meisme le sourtenoit, car ilh portoit son saingnour qui Ii donnoit forche et vigeur, chu astoit son Dieu son salut qui Iy donnoit si grant vertu, que ilh portoit et sourtenoit cheluy qui porte et sourtient tout le monde.

(5) Dieu amat mult sains Symeon, quant son corps laisat à luy ouffrir. En teile manere fut Dieu ouffert al temple par sains Symeon, qui longement l’avoit mult desinramment ratendut et demandeit.

 

(2) Alors un ange vint vers saint Siméon, l’évêque de la loi, et lui dit de se préparer, car il trouverait l’enfant qui était le fils de Dieu. Alors saint Siméon se rendit au temple, où il rencontra Notre-Dame arrivant en noble compagnie.

(3) À l’entrée du temple, Dieu fit un grand miracle, car saint Siméon se mit à voir clairement, lui qui auparavant était si faible et si vieux qu’il ne voyait rien et ne pouvait se soutenir sans bâton. Mais aussitôt que la vierge Marie lui eut présenté son enfant, il le prit et l’emporta sur l’autel avec autant de force que s’il était âgé de trente ans.

(4) Saint Siméon portait celui-là même qui le soutenait, car il portait son seigneur qui lui donnait force et vigueur ; c’était son Dieu, son sauveur qui lui donnait une si grande force parce qu’il portait et soutenait celui qui porte et soutient tout l’univers.

(5) Dieu aima beaucoup saint Siméon, quand il le laissa lui présenter son corps. Dieu fut présenté de cette manière au temple par saint Siméon, qui l’avait longtemps attendu et très intensément désiré.

 

Ce Siméon qu’il présente comme un saint (sains Symeon) et comme un prêtre du temple (l’evesque de la loy) aurait été, selon le chroniqueur liégeois, convoqué au temple par un ange (dont vint I angle). C’est un infirme, « si faible et si vieux qu’il ne voyait rien et ne pouvait se soutenir sans bâton ». Il est également présenté comme le bénéficiaire d’un nouveau miracle : dès qu’il eut pris l’enfant, il retrouva ses forces de jadis. On notera la formule assez étudiée : Dieu donnait à Siméon pareille force parce que le vieillard « portait et soutenait celui qui porte et soutient tout l’univers » !

Cette présentation n’a guère de rapport avec le texte canonique. Luc présentait Siméon comme un homme juste, pieux, en rapport étroit avec l’Esprit-Saint, mentionné trois fois à son propos : L’Esprit-Saint « était sur lui », il lui avait fait jadis « une révélation » importante et il venait de le « pousser dans le temple ». Tout cela a pratiquement disparu chez Jean d’Outremeuse : c’est à peine si on peut en retrouver un souvenir très édulcoré de ce récit dans l’intervention d’un ange venu chercher Siméon et dans l’expression : « Siméon a longtemps attendu et très intensément désiré le Seigneur ». Pour le reste, le lecteur se trouve devant une parodie de miracle redonnant à un vieillard valétudinaire et « au bout du rouleau » ses yeux et ses forces de vingt ans.

Jean d’Outremeuse n’a pas conservé non plus ce qui faisait la force du récit évangélique : notamment le célèbre « Nunc dimittis », appelé aussi « Cantique de Siméon » et devenu une prière chrétienne traditionnelle, pour ne pas dire une expression courante. On ne retrouve pas non plus dans Ly Myreur les versets où, après avoir reconnu en Jésus le Messie, le vieillard annonce à Marie les souffrances qui l’attendent (« vous-même, un glaive transpercera votre âme »). Tous ces beaux textes ont disparu dans la réécriture – combien banale ! – du chroniqueur liégeois.

 

Siméon et la traduction des Septante

Jean d’Outremeuse n’est manifestement pas au courant de la légende censée expliquer cette « révélation » faite à Siméon. Selon cette légende, il aurait fait partie des soixante-douze savants venus à Alexandrie à la demande du roi Ptolémée II Philadelphe (IIIe siècle) pour traduire en grec la Bible hébraïque ; il aurait rencontré un certain nombre de difficultés dans son travail, notamment pour rendre le passage d’Isaïe (VII, 14), qui, pour l’Église chrétienne, est censé annoncer l’Incarnation et la naissance du Messie : « Voici que la Vierge a conçu, et elle enfante un fils / et elle lui donne le nom d’Emmanuel » (trad. A. Crampon). Siméon aurait d’abord utilisé en grec l’équivalent de notre mot « jeune fille », mais sa traduction se serait modifiée d’elle-même en « Vierge », un terme qu’il aurait à nouveau remplacé par ce qu’il avait d’abord proposé. C’est alors qu’il aurait eu la révélation (par le Saint-Esprit ?) qu’il ne mourrait pas avant d’avoir vu le Messie.

Cette légende est racontée par Dimitri de Heeringen dans un exposé vidéo du 13 novembre 2014 sur La présentation de Jésus au Temple et utilisée par Georges Nivat, Vivre en Russe, Lausanne, 2007, p. 402 (Collection Slavica). Ce dernier auteur fait allusion à une nouvelle de Vladimir Volkoff, intitulée L’Ange à la promesse, une belle fable qui fait intervenir les circonstances de la traduction de la Bible par les Septante. Elle est publiée dans Vladimir Volkoff, Chroniques angéliques, Lausanne, Éditions de Fallois, L’Âge d’Homme, 1997, mais je n’ai pas réussi à consulter ce volume.

Si l’on accepte cette légende, le Siméon de l’évangile et de Jean d’Outremeuse aurait dû être diablement vieux lorsqu’il a pris Jésus dans ses bras au moment de la présentation au temple. Seul le pseudo-Matthieu ose lui donner un âge :

Or il y avait dans le Temple un homme de Dieu, un prophète et un juste nommé Syméon, âgé de 112 ans. Il avait reçu de Dieu l’assurance qu’il ne goûterait pas la mort avant d’avoir vu le Christ, le fils de Dieu dans la chair (pseudo-Matthieu, XV, 2, trad. EAC I, 1997, p. 135).

L’apocryphe accorde toutefois à Siméon une place assez importante, tandis que le rédacteur de la Vie de Jésus en arabe (VIII, 1-2, trad. EAC I, 1997, p. 214) a tout à la fois réduit et dramatisé l’épisode, sans se risquer à donner l’âge du vieillard :

Lorsque Marie l’amena [= Jésus] dans la cour du Temple, le vieux Syméon le vit, resplendissant comme une colonne de feu. Sa mère le portait sur son sein, fière de lui. Les anges l’entouraient en cercle, louant Dieu, comme les serviteurs devant le roi. Syméon se rendit en hâte auprès de Marie, étendit ses mains devant elle et dit : « Maintenant, Seigneur, laisse ton serviteur aller en paix, car mes yeux ont vu ta bonté. »

 

  1. L’épisode de la prophétesse Anne

C’est manifestement Siméon qui intéresse Jean d’Outremeuse, car ce dernier a fait l’impasse sur l’épisode de la prophétesse Anne, « fille de Phanouel, de la tribu d’Aser » auquel s’était pourtant arrêté Luc. Il faut dire que ce personnage n’occupe pas une place importante dans la tradition. Ainsi, le pseudo-Matthieu l’intègre dans un récit relativement proche du texte canonique (XV, 3, p. 135, trad. EAC I, 1997), tandis que le rédacteur de la Vie de Jésus en arabe se borne à noter : « Anne la prophétesse fut aussi témoin de cela et vint remercier Dieu et féliciter Marie. » (VIII, 1-2, p. 214, trad. EAC I, 1997)

La prophétesse Anne qui, chez Luc, assiste à la présentation de Jésus au temple ne doit évidemment pas être confondue avec Anne, la mère de Marie, qui n’est d’ailleurs pas citée dans les évangiles canoniques. Ces derniers en effet, s’il s’intéressent bien à la généalogie de Jésus (cfr Matthieu, I, 1-17), ne disent rien de celle de sa mère Marie. Pour connaître le nom des parents de celle-ci, Joachim et Anne, Il faut se tourner vers les anciens apocryphes, qui ne sont pas avares d’informations sur les événements qui précèdent et suivent la naissance de leur fille, mais qui laissent dans l’ombre les ancêtres directs de la Sainte Vierge, en l’occurrence sainte Anne et le père de celle-ci.

En traitant ces questions dans notre étude sur la parenté de Marie, nous avions déjà attiré l’attention sur le Romanz de saint Fanuel (XIIIe siècle), que les pages précédentes ont si souvent évoqué comme une source de Jean d’Outremeuse. La première partie de ce poème anonyme était précisément consacrée à la mère de Marie, Anne, et à son père, nommé Fanuel. Elle mettait en scène deux épisodes très particuliers : Anne et son père auraient bénéficié l’un et l’autre d’une conception merveilleuse. La mère de Fanuel aurait engendré son fils simplement en respirant l’odeur d’une rose, et Anne pour sa part serait née « de la cuisse de son père ». Ce dernier aurait un jour essuyé sur sa cuisse son couteau tout humide encore du jus d’une pomme qu’il venait de couper ; sa cuisse aurait gonflé sans que les médecins puissent expliquer le phénomène jusqu’à ce qu’elle « accouche » d’une belle petite fille. Comme on peut le penser, cette étrange légende de la conception extraordinaire d’Anne, mère de la Sainte Vierge, rencontra très peu de succès. Pour plus de détails, le lecteur intéressé pourra se reporter à notre étude.

Mais pourquoi avoir évoqué ce récit à propos de la présentation de Jésus au temple ?

Très simplement parce que les Modernes estiment que le récit tardif de saint Fanuel et de sainte Anne doit avoir été inspiré au rédacteur du poème par le passage de la présentation de Jésus au temple où l’évangéliste (Luc, II, 36-38) met en scène une vieille prophétesse du nom d’Anne, « fille de Phanouel, de la tribu d’Aser [Asher] ». Phanouel, écrit aussi en français Phanuel, Fanouel ou Fanuel, signifie en hébreu « en face de Dieu », et Aser est une des douze tribus d’Israël.

Une chose en tout cas semble certaine. Jean d’Outremeuse, s’il a beaucoup utilisé Le Romanz de saint Fanuel, n’a rien conservé de la légende qui constituait la première partie du poème. Cela n’aurait en soi rien d’étonnant. Comme on l’a expliqué dans l’Introduction générale, la légende des conceptions très particulières de Fanuel et d’Anne ne faisait pas partie intégrante de toutes les versions du Romanz.

 

http://bcs.fltr.ucl.ac.be/FE/28/NAISS/04_Mariage.htm

 

ADORATION DES MAGES, AUTOUR DE LA NAISSANCE DE JESUS, EVANGILE DE JEAN D'OUTREMEUSE (XIVè siècle), JEAN D'OUTREMEUSE (1338-1400), JESUS CHRIST, NATIVITE DE JESUS, NOËL, NOEL, ROIS MAGES

Autour de la naissance de Jésus : L’Evangile selon Jean d’Outremeuse (XIXè siècle) (6)

Chapitre VIII : Les Rois Mages

Mages_Ravenne

 

Plan

  1. Matthieu, II, 1-12 : le point de départ
  2. La présentation générale des visiteurs (§ 1-4)
  3. Le nombre des mages et leur éventuelle escorte
  4. Le nom des mages
  5. Le statut des visiteurs
  6. Leurs pays d’origine
  7. Les relations de voyage et les mages
  8. La version de Marco Polo
  9. La version d’Odoric de Pordenone
  10. La version de Jean de Mandeville
  11. Description de la Basilique de la Nativité
  12. En Perse, sur la route de l’Inde
  13. Un mot sur les deux autres versions
  14. Chez Jean d’Outremeuse : Cassath, ville de rencontre et cité-étape (§ 5-7)
  15. La rencontre avec Hérode et l’arrivée à Bethléem (§ 8-13)
  16. Le motif du chapon cuisiné qui reprend vie (§ 10)
  17. Le puits des mages ou l’étoile tombée dans un puits de Bethléem
  18. Les mages, les cadeaux et l’enfant Jésus
  19. Les cadeaux offerts à Jésus et leur signification (§ 14)
  20. Le cas très particulier du cadeau de Melkon-Melchior : des «livres écrits et scellés par le doigt de Dieu»
  21. 3. Le cadeau offert aux mages chez Marco Polo
  22. 4. Le cadeau offert aux mages dans la Vie de Jésus en arabe
  23. 5. Autres variantes du même motif
  24. Des questions d’âge et d’apparence physique (§ 14-17)
  25. Multiplicité d’apparences dans l’Évangile arménien de l’Enfance.
  26. 8. Multiplicité d’apparences dans la relation de Marco Polo
  27. 9. Multiplicité d’apparences dans la version de Jean d’Outremeuse
  28. Le retour des mages dans leur pays
  29. 11. Et d’autres points encore

 

Quelques indications bibliographiques très générales

 

* M. Béaud, Iconographie et art monumental dans l’espace féodal du Xème au XIIème siècle : le thème des Rois Mages et sa diffusion, Université de Bourgogne, 2013, 458 p.; 182 fig. [Thèse de doctorat. Art et histoire de l’art. Université de Bourgogne, 2012 ; accessible sur la Toile]

* N. Bériou, G. Billon [e.a.], Les mages et les bergers, Paris, 2000, 130 p. (Cahiers Évangile. Supplément, 113).

* Fr. Cardini, I Re Magi. Storia e leggende, Venise, 2000, 159 p.

* M. Elissagaray, La légende des Rois Mages, Paris, 1965, 253 p. [consacré en grande partie à l’édition de la version française de l’Histoire des Trois Rois (XIVe siècle)].

* M. Félix, Le Livre des Rois Mages, Paris, Desclée de Brouwer, 2000, 239 p.

* U. Monneret de Villard, Le leggende orientali sui Magi evangelici, Cité du Vatican, 1952, 262 p.

* R. C. Trexler, The Journey of the Magi : Meanings in History of a Christian Story, Princeton, 1997, 277 p. Traduction française : Le voyage des mages à travers l’Histoire, Paris, 2009, 304 p.

* J.-M. Vercruysse [Dir.], Les (Rois) Mages, Arras, 2011, 182 p. (Graphè, 20).

 

 

  1. Matthieu, II, 1-12 : le point de départ

 

Les épisodes de l’étoile et des mages orientaux ne sont évoqués que dans un seul texte canonique, l’évangile selon Matthieu, sous la forme d’une narration historique :

(1) Jésus étant né à Bethléem de Judée, aux jours du roi Hérode, voici que des mages d’Orient arrivèrent à Jérusalem, disant (2) « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Car nous avons vu son étoile à l’orient, et nous sommes venus l’adorer. » (3) Ce que le roi Hérode ayant appris, il fut troublé, et tout Jérusalem avec lui. (4) Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et il s’enquit auprès d’eux où devait naître le Christ. (5) Ils lui dirent : « À Bethléem en Judée, car ainsi a-t-il été écrit par le prophète : (6) Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es pas la moindre parmi les principales villes de Juda, car de toi sortira un chef qui paîtra Israël, mon peuple ».

(7) Alors Hérode, ayant fait venir secrètement les mages, s’enquit avec soin auprès d’eux du temps où l’étoile était apparue. (8) Et il les envoya à Bethléem en disant : « Allez, informez-vous exactement au sujet de l’enfant, et lorsque vous l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que moi aussi j’aille l’adorer. » (9) Ayant entendu ces paroles du roi, ils partirent.

Et voilà que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient allait devant eux jusqu’à ce que, venant au-dessus du lieu où était l’enfant, elle s’arrêta. (10) À la vue de l’étoile, ils eurent une très grande joie. (11) Ils entrèrent dans la maison, trouvèrent l’enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils l’adorèrent ; puis, ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent des présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. (12) Et ayant été avertis en songe de ne point retourner vers Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin. (trad. A. Crampon)

Ce texte est suivi par les notices sur la Fuite en Égypte, le séjour dans ce pays, le Massacre des Enfants et le retour dans la terre d’Israël que nous avons examinées ailleurs. Seuls nous intéresseront les motifs des mages et de l’étoile qui forment l’essentiel de notre chapitre 8.

*

Sur ces questions, le récit canonique n’est guère précis. Résumons ce texte bien connu en l’accompagnant de quelques observations.

Des mages voient un jour apparaître en Orient une étoile : ils savent qu’elle annonce la naissance du roi des Juifs et ils la suivent. Elle les conduit jusqu’à Jérusalem où elle disparaît, les obligeant à s’adresser à Hérode pour obtenir de lui des informations complémentaires sur le lieu de naissance du nouveau roi qu’elle est censée annoncer. Hérode, après avoir consulté « tous les grands prêtres et les scribes du peuple », les envoie à Bethléem, en leur demandant de revenir lui faire rapport. Il leur déclare – perfidement – qu’il voudrait lui aussi lui rendre hommage.

À leur sortie du palais d’Hérode, les mages ont la grande joie de retrouver l’étoile qui les guide jusqu’à l’endroit « où était l’enfant », une « maison » de Bethléem au-dessus de laquelle elle s’arrête. Une fois entrés, ils y trouvent Jésus avec Marie, se prosternent, l’adorent et lui offrent les présents qu’ils ont apportés. Ils ne retourneront toutefois pas à Jérusalem auprès d’Hérode, comme ce dernier le leur avait demandé. Un ange, apparu en songe, les en a dissuadés et ils ont regagné leur pays par un autre chemin.

*

En ce qui concerne les mages, le récit de Matthieu n’est pas très riche en détails. L’évangéliste ne donne aucune information sur le statut exact de ces personnages, pas plus que sur leur nom, leur nombre, leur lieu d’origine, leur itinéraire aller, leur retour, le lieu de leur sépulture, la manière dont ils ont pu savoir que l’apparition de l’étoile annonçait la naissance d’un roi des Juifs. La seule précision porte sur les présents qu’ils offrent : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. L’évangéliste n’est pas davantage prodigue en informations sur l’étoile elle-même : rien n’est dit par exemple de ses caractéristiques, ni de son trajet, ni de ce qu’elle devient après avoir rempli sa mission.

Bref, le récit de Matthieu comportait de nombreux vides que l’imagination des rédacteurs postérieurs se chargera de combler. Des précisions de tout ordre apparaîtront progressivement, donnant ainsi naissance à une tradition complexe, multiforme, pluriséculaire et plus ou moins originale.

Il serait trop long de présenter, étape par étape, motif après motif, détail après détail, l’histoire de cette tradition. Toutefois la connaissance des grandes lignes de cette évolution est indispensable si l’on veut dégager les particularités de la version de Jean d’Outremeuse : qu’a-t-il repris à la tradition qui le précédait ? En quoi a-t-il innové ? Qu’a-t-il omis de traiter, ou tout simplement oublié ?

 

 

  1. Présentation générale des visiteurs (§ 1-4) (Myreur, I, p. 345)

 

Melchior le roy – Jaspar – Baltasar Le roi Melchior – Jaspar – Balthazar
(1) A cel temps astoit roy de Tharse en Perse uns valhans hons qui astoit nommeis Melchior en hebreu ; chu est à dire en grigois Sarachin et en latin Damasticus. (1) En ce temps-là, le roi de Tarse en Perse était un homme valeureux qui s’appelait Melchior en hébreu, c’est-à-dire Sarachin en grec et Damasticus en latin.
(2) Si avoit I altre roy en Arabe qui astoit nommeis Jaspar en hebreu ; ch’est en grigois Malgalat et en latin Appelliens. (2) En Arabie Il y avait un autre roi, nommé Jaspar en hébreu, Malgalat en grec et Appellius en latin.
(3) Et avoit I aItre roy en la terre de Saba, chis fut nommeis en hebreu Balthasar ; chu est en grigois Galgalat, et en latin Amerus. (3) Et en terre de Saba régnait un autre roi, nommé en hébreu Balthazar, en grec Galgalat, et en latin Amerus.
(4) Ches trois roys astoient si grans clers qu’ilhs astoient nommeis devineurs, c’est ortant à dire com philosophe. (4) Ces trois rois étaient si grands clercs, qu’ils étaient appelés mages, ce qui revient à dire philosophes

 

Les quatre premiers paragraphes présentent les visiteurs, tels en tout cas que se les imagine le chroniqueur liégeois. Une rapide mise en perspective permettra au lecteur de réaliser combien chaque élément du récit a en fait évolué au fil de la tradition. On passera successivement en revue ce qui concerne le nombre des mages et leur éventuelle escorte, leur nom, leur statut, leurs pays d’origine.

 

  1. Le nombredes mages et leur éventuelle escorte

Leur nombre varie selon qu’on étudie les traditions orientales ou occidentales.

L’évolution dans les Églises d’Orient s’est arrêtée finalement à douze mages, après avoir connu d’autres chiffres. Ainsi on peut lire dans la Vie de Jésus en arabe (V, 2, p. 213, EAC I, 1997 ; IXe siècle) : « Certains prétendent qu’ils étaient trois comme les offrandes, d’autres qu’ils étaient douze, fils de leurs rois, et d’autres enfin qu’ils étaient dix fils de rois accompagnés d’environ mille deux cents serviteurs. » Dans le Livre arménien de l’Enfance, qui va très loin dans l’amplification, les visiteurs sont trois frères, présentés non comme des « rois mages », mais comme les « rois des mages », comme s’ils régnaient sur un peuple de mages (ch. XI, 1-25, p. 131-150 ; éd. Peeters, 1914). Mais ce qui frappe davantage, c’est qu’ils sont accompagnés d’une véritable armée (12.000 hommes, 4.000 par roi), qui campe autour de Jérusalem et effraye d’ailleurs beaucoup le roi Hérode.

La tradition occidentale, que représente sur ce point Jean d’Outremeuse, est beaucoup plus sobre. Elle ne s’attarde guère sur les accompagnateurs, même si le principe de l’escorte est connu en Occident. Jacques de Voragine par exemple note dans sa compilation que les visiteurs « vinrent à Jérusalem avec une grande escorte » (Légende dorée, ch. XI, p. 109, trad. Boureau). Quant au nombre des mages, il sera limité à trois à partir du Ve-VIe siècle (saint Léon, saint Césaire), ce qui n’implique pas qu’ils soient toujours mis tous sur le même pied (cfr par exemple R.C. Trexler, Les mages à la fin du Moyen Âge : un duo dynamique, dans Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques, t. 5, 1990, mis en ligne en 2009).

Il était en effet tentant de déduire des trois présents canoniques (or, encens, myrrhe) l’existence de trois donateurs, mais certains commentateurs, pour justifier ce nombre, feront aussi intervenir des précédents bibliques. Ainsi, selon le rédacteur de la Glose ordinaire sur le texte de Matthieu (P.L., t. 114, 1852, col. 73), une œuvre qui n’est pas antérieure au XIIe siècle, les mages étaient trois « pour préfigurer qu’ils permirent l’accession à la foi des nations issues des trois fils de Noé ». Ils représenteraient ainsi la terre entière. On évoquait parfois aussi un passage de la Genèse (XXVI, 26-29), mettant en scène trois personnages (Abimélech, Ochozath et Phicol) venus rendre visite à Isaac dans un épisode de réconciliation.

 

  1. Le nom des mages

Un mot seulement sur les traditions orientales. Dans les recensions syriaques de la Caverne des Trésors (XLV, 19, p. 143, éd. Su-Min Ri, 1987), un apocryphe du VIe siècle, où ils sont trois, les mages sont nommés : Hormo, Azdayr et Porzdân. La version géorgienne du même traité les appelle Hirmiza, Makrze et Adribeǰan (XLV, 19, p. 85, éd. Mahé, 1992).  Dans une version éthiopienne du Protévangile de Jacques, ils apparaissent sous les noms de Tanisurām, Malīk et Sisseba [cfr infra]. Quand ils sont douze, leurs noms diffèrent également selon l’origine (syriaque ou arménienne) des listes.

Les noms, devenus traditionnels en Occident, de Melchior, Gaspard et Balthazar apparaissent pour la première fois dans un manuscrit du VIe siècle intitulé Excerpta Latina Barbari, sous les formes « Bithisarea, Melichior, Gathaspa ». Des dénominations avec lesquelles la tradition semble avoir pris plaisir à jouer, en particulier sur le plan linguistique.

Au XIIe siècle, Pierre le Mangeur (ch. VII : De oblatione et nominibus magorum) donne leurs noms en trois langues : Appellus, Amerus, Damasius en hébreu ; Galgalat, Magalath, Sarachim en grec ; Baltassar, Gaspar, Melchior en latin. Travaillant peut-être sur ce texte, le dominicain Hugues de Saint Cher, un exégète et théologien influent du XIIIe siècle, écrit dans son Commentaire de Matthieu 2, 11 :

Voici les noms des mages en hébreu : Appellius, dont la traduction est ‘fidèle’ et qui signifie la foi en la contrition ; Amerus, ‘amer’, qui signifie la confession ; Damasius, ‘miséricordieux’, qui signifie la satisfaction faite par les œuvres de miséricorde. En grec : Magalaath, ‘messager’ qui signifie la prédication annonciatrice de Dieu ; Galgalath, ‘dévot’ ; Sarachin, ‘pleine de grâce’. Ou en latin : Gaspar, Balthasar, Melchior. (trad. Mages et Bergers, 2000, p. 73, n° 104)

poussant la pédanterie jusqu’à tenter d’identifier la langue d’origine de ces mots et à fortiori d’en rechercher l’étymologie. Jeux érudits et qui seront pourtant repris !

Ainsi, au XIIIe siècle également, Jacques de Voragine (Légende dorée, ch. XIV, p. 108, trad. Boureau) conserve les noms en en bouleversant la provenance linguistique : Appellius, Amérius et Damascus viendraient du latin ; Galgalat, Malgalat, Sarachin, de l’hébreu ; Gaspard, Balthasar et Melchior, du grec.

Au XIVe siècle, un peu avant Jean d’Outremeuse, Jean de Mandeville, décrivant, dans Le Livre des Merveilles du Monde, l’église de la Nativité à Bethléem, mentionne le puits où tomba l’étoile qui avait conduit les roys Jaspar, Melcior et Balthazar, reprenant là les noms les plus courants en Occident. Mais immédiatement après, il éprouvera lui aussi le besoin de manifester son érudition en reproduisant ce qui est en fait le schéma de Pierre le Mangeur :

Item, les Juyfs appellent les .iij. roys en hebrieu Appellius, Amerius et Damasus, et les Grigois les nomment Algalach, Malgalach et Saraphus (ch. XXXIII, p. 41, éd. Tyssens-Raelet, 2011).

Jean d’Outremeuse, on le sait et on le constatera dans la suite de l’article, a utilisé le livre de Jean de Mandeville, mais apparemment ce ne fut pas le cas dans le passage qui nous occupe. Il y mélange en effet les cartes, s’écartant des différents schémas présentés plus haut : pour lui, les noms Melchior, Jaspar et Balthazar appartiendraient à l’hébreu ; Sarachin, Malgalat et Galgalat, au grec ; Damasticus, Appellius et Amerus, au latin.

Ces fantaisies linguistiques ne doivent pas nous éloigner de l’essentiel : dans la tradition occidentale, les visiteurs venus d’Orient sont au nombre de trois et portent très généralement les noms de Melchior, de Gaspard et de Balthazar.

Dans son Devisement du Monde, Marco Polo (fin du XIIIe siècle) rencontrant trois tombes monumentales à Sāwah, une ville de la Perse du Nord-Ouest, apprend par les habitants de l’endroit qu’elles appartenaient à trois de leurs rois à propos desquels ils ne peuvent pas lui dire grand-chose. Mais des indices que le voyageur se procure dans la région lui permettent de conclure que ce sont là les tombes des rois mages. Pour parler d’eux, Marco Polo utilise probablement les noms de la tradition occidentale qui lui étaient familiers, en l’espèce Jaspar, Balthasar et Melchion/Melchior (Marco Polo, Devisement, ch. XXX, p. 150, éd. Ménard, 2001). Cfr infra.

Il pourrait sembler surprenant que L’Évangile arménien de l’Enfance, dans son chapitre très détaillé traitant des mages (ch. XI, 1-25), ait donné aux visiteurs les noms de Melkon, Gaspar et Balthasar. En fait cette œuvre dans sa forme primitive remonte au Ve siècle mais elle a connu de nombreux développements difficiles à dater. Le chapitre XI pourrait faire partie des sections « retravaillées » : en tout cas, si son rédacteur donne aux trois « rois des mages » des noms influencés par la tradition occidentale, il a néanmoins conservé, avec leurs noms, les douze mages de la tradition orientale mais les rétrogradant, si l’on peut dire, au rang des chefs des armées de Melkon, Gaspar et Balthasar. Mais la question est accessoire.

 

  1. Le statut des visiteurs

Pour désigner les visiteurs orientaux, le récit canonique de Matthieu ne connaît que le mot mages. Mais c’est un terme ambigu.

Chez les Mèdes et les Perses de l’antiquité, les mages formaient « une classe sacerdotale de savants et de prêtres du mazdéisme » (Jean-Paul Roux, Le mazdéisme, la religion des mages, Clio, 2000), célèbres pour leurs compétences en matière d’astronomie, d’astrologie et de divination, trois disciplines qui à l’époque se confondaient. On connaît, par ailleurs, la réputation d’éminents astronomes qu’avaient les Babyloniens, régulièrement appelés Chaldéens par les anciens.

Mais en grec et en latin, le mot avait également une connotation négative : il servait à désigner des magiciens et des sorciers peu recommandables. Pour éviter toute ambiguïté, les auteurs chrétiens se devaient de préciser que les visiteurs venus d’Orient n’avaient rien à voir avec cette catégorie de personnes que l’Église condamnait vigoureusement.

De ces mages orientaux, les auteurs chrétiens médiévaux firent rapidement des rois. Déjà Tertullien (IIe-IIIe siècle), le premier des écrivains chrétiens de langue latine, avait souligné le rôle très important des mages en Orient : Magos reges habuit fere Oriens « L’Orient fut presque toujours gouverné par des mages » (Adversus Marcionem, III, 13, trad. de Genoude, XIXe siècle).

*

Cette transformation des mages en rois se fit très vraisemblablement sous l’influence de divers passages de l’Ancien Testament, comme celui du Psaume LXXII :

(10) Les rois de Tharsis et des îles

paieront des tributs ;

les rois de Saba et de Méroé

offriront des présents.

(11) Tous les rois se prosterneront devant lui ;

toutes les nations le serviront. (trad. A. Crampon ; cfr les notes géographiques)

ou encore celui de quelques versets d’Isaïe 60 :

(3) Les nations marchent vers ta lumière,

et les rois vers la clarté de ton lever.

(6) Des multitudes de chameaux te couvriront ;

les dromadaires de Madian et d’Epha ;

tous ceux de Saba viendront,

ils apporteront de l’or et de l’encens,

et publieront les louanges de Yahweh.

(9) Car les îles espèrent en moi,

et les vaisseaux de Tarsis viendront les premiers.

(10) Les rois seront tes serviteurs, etc. (trad. A. Crampon ; cfr les notes géographiques)

La procédure est bien connue : des textes vétérotestamentaires, souvent prophétiques, servirent à embellir – parfois même à composer – certains récits, canoniques ou apocryphes, sur la vie de Jésus. Les passages ainsi utilisés n’avaient au départ rien à voir avec celui-ci : ils s’appliquaient à toute autre chose.

Ainsi, dans leur contexte original, le passage du Psaume LXXII ne se rapportait pas à l’épisode de la Nativité mais à l’empire universel du Messie et, de son côté, le texte d’Isaïe n’exaltait pas la gloire de l’enfant de Bethléem mais celle de la « Nouvelle Jérusalem » attirant nations et tributs. Il était néanmoins tentant pour les rédacteurs de les utiliser, plus ou moins directement, et plus ou moins subtilement, afin de  « gonfler » le récit canonique de la visite de ces grands personnages venus d’Orient pour adorer Jésus et lui offrir des cadeaux.

*

Quoique l’identification des mages avec des rois remonte très haut, cela ne signifie pas qu’elle se soit généralisée. Très souvent dans l’histoire de la tradition, les visiteurs restent qualifiés de mages. C’est le cas dans de nombreux textes (Protévangile de Jacques, XXI, 1 ; pseudo-Matthieu, XVI, 1 ; Vie de Jésus en arabe, V, 1 ; Remi d’Auxerre, Homelia VII, col. 899-907) ; pseudo-Chrysostome, Opus imperfectum, Hom. 2, P.G., t. 56, 1859, col. 637 ; Jacques de Voragine, Légende dorée, XIV ; Pierre le Mangeur, Histoire scolastique, ch. VII).

C’est probablement dans l’iconographie que la royauté des visiteurs fut le plus marquée. On verra sur ce point l’imposante thèse de Matthieu Béaud, présentée en 2012 et publiée en 2013 (Iconographie et art monumental dans l’espace féodal du Xème au XIIème siècle : le thème des Rois Mages et sa diffusion, Université de Bourgogne, 458 p., 182 fig. ; accessible sur la Toile). On connaît l’énorme influence de l’iconographie sur les croyances populaires au Moyen Âge.

En tout cas, les rois firent aussi leur apparition dans des textes de diverse nature. La Glose ordinaire au XIIe siècle (P.L., t. 114, 1852, col. 73), après avoir parlé de magi, précisera que dans les pays d’Orient d’où ils étaient originaires, « les mages étaient des rois » (ubi reges magi fuerunt). Les récits des « voyageurs » utiliseront toujours le terme de « rois » : Marco Polo (ch. XXX-XXXI, éd. Ménard), Odoric de Pordenone (ch. IV : « une cité des trois rois »), Jean de Mandeville à propos de l’église de la Nativité et de l’itinéraire vers la Perse (p. 41 et 90, éd. Tyssens-Raelet, 2011)

Au XIVe siècle, l’Historia trium regum de Jean de Hildesheim, comme on peut s’y attendre d’après le titre, utilise systématiquement l’expression reges. Jean d’Outremeuse, aussi, dans le long développement qu’il leur consacre, ne parle que de rois. On notera au passage le contenu du § 4 (Myreur, I, p. 345), où le chroniqueur liégeois précise :

Ches trois roys astoient si grans clercs qu’ilhs astoient nommeis devineurs, c’est ortant à dire com philosophe.

Ces trois rois étaient si grands clercs qu’ils étaient appelés mages, ce qui revient à dire philosophes.

On assiste ici à une sorte de « retournement de situation ». Jean parle d’abord des rois, avant d’évoquer leur statut original qui est celui de mages et qu’il expliquera par une série d’équivalences du genre « clercs, devineurs, philosophe ». Comme beaucoup d’auteurs médiévaux, il a donc soin de préciser que le terme de mages n’a rien de péjoratif, il ne l’utilise d’ailleurs que dans ce § 3, et nulle part ailleurs dans le chapitre VIII.

Faut-il préciser, pour élargir la question, que dans le folklore et dans les appellations habituelles, c’est l’expression « Rois Mages » qui l’a emporté ?

 

  1. Leurs pays d’origine 

Pas plus qu’il ne donnait le nombre des mages, Matthieu ne précisait leur origine. Son texte évoquait toutefois explicitement l’Orient et le nom même de « mages » donné aux visiteurs trahissait une origine qui ne pouvait qu’être orientale.

Pour le reste, la porte était largement ouverte à l’imagination des commentateurs, qui pouvaient également prendre appui sur les passages vétérotestamentaires (le Psaume LXXII et Isaïe 60) que nous évoquions à l’instant et qui avaient déjà été utilisés pour transformer les mages en rois. Relativement riches en termes géographiques, ces passages de l’Ancien Testament étaient susceptibles d’aider les imaginations. Rappelons simplement quelques-unes des formules qu’on y trouvait :

Les rois de Tharsis et des îles

paieront des tributs ;

les rois de Saba et de Méroé

offriront des présents. (Psaumes, LXXII, 10)

(6) Des multitudes de chameaux te couvriront ;

les dromadaires de Madian et d’Epha ;

tous ceux de Saba viendront,

ils apporteront de l’or et de l’encens,

et publieront les louanges de Yahweh.

(9) Car les îles espèrent en moi,

et les vaisseaux de Tarsis viendront les premiers. (Isaïe, 60, 6 et 9)

Malheureusement les identifications proposées pour ces noms de lieux ne sont pas toujours sûres. Quelques exemples suffiront à le montrer.

Tarsis, si on l’identifie à Tartessos en Espagne (par exemple, J. Ratzinger, Enfance de Jésus, Paris, 2013, p. 136), désignerait l’extrême Occident, mais Tarse était aussi dans une des voies terrestres conduisant de l’Asie mineure à la Perse. Saba pouvait se rapporter à la capitale du Yémen dans l’Arabie Heureuse, lieu d’origine, dans la légende, de la reine de Saba, mais Pierre le Mangeur (Histoire scolastique, Evang., VII, col. 1541) plaçait « près des frontières des Perses et des Chaldéens » un « fleuve Saba, qui a donné son nom à la Sabée ». Et cette localisation ne relève pas nécessairement de la pure imagination. « L’appellation ‘Sabéens’ est attestée dans les écrits d’auteurs musulmans dès le VIIIe siècle, pour désigner des groupes de ‘Baptistes’ vivant le long des cours du Tigre et de l’Euphrate » (La religion racontée à Charlotte, Cahier 2, mai 2014, p. 107 ; cfr aussi l’article Wikipédia : <Sabéisme>). Si c’est le cas, on pourrait effectivement placer les Sabéens de Pierre le Mangeur non loin de la Perse et de la Chaldée.

Méroé, traditionnellement, est une cité antique de Nubie, située « en aval de la sixième cataracte du Nil, un peu à l’écart du fleuve et au milieu d’une plaine désertique. Appelé Koush par la Bible, Éthiopie par les Grecs et les Romains, le royaume méroïtique occupa du troisième siècle av. J.-C. au quatrième siècle de notre ère un immense territoire de Philae à Khartoum » (cfr La Civilisation de Méroé, par Claude Rilly). Quant aux termes Madian et Epha, ils renverraient à l’Arabie (http://www.topchretien.com/topbible/dictionnaire/epha/).

N’insistons pas. Le lecteur aura compris que ces termes, qui ne sont pas toujours localisables avec précision, servent en fait à désigner des terres lointaines, réelles ou légendaires d’ailleurs. Ils orientent majoritairement vers la Perse, l’Arabie et le Soudan. Les géographes modernes auraient bien sûr certaines difficultés à placer l’Arabie et la Nubie à l’Orient de Jérusalem. Mais peu importe : on évolue dans une géographie imaginaire ou légendaire.

*

Un imaginaire légendaire qu’on ne quitte pas nécessairement lorsqu’on passe rapidement en revue quelques positions d’auteurs médiévaux.

Bède le Vénérable, à la fin du VIe siècle, proposait une formule très simple, qui relevait clairement du symbole : « Mystiquement, les trois Mages symbolisent les trois parties du monde, l’Asie, l’Afrique, l’Europe, c’est-à-dire l’ensemble du genre humain, qui descend des trois fils de Noé » (Pseudo-Bède, In Matthaei Evangelium ExpositioP.L., t. 92, 1862, col. 13).

Davantage influencé peut-être par l’origine orientale des visiteurs formellement mentionnée par Matthieu, Pierre le Mangeur (Histoire scolastique. Évang., VII, col. 1541) – on l’a vu – regardait nettement vers l’Orient de Jérusalem : selon lui, les Mages venaient « des frontières des Perses et des Chaldéens, là où coule le fleuve Saba, qui a donné son nom à la Sabée ». Avec les Perses, les Chaldéens et les Sabéens des rives du Tigre et de l’Euphrate, on restait bien en Orient.

Jacques de Voragine (Légende dorée, XIV, p. 115, trad.  Boureau) n’exprime aucune opinion personnelle, se contenant de reprendre les vues de Pierre le Mangeur.

Selon le rédacteur de l’Évangile arménien de l’Enfance (ch. XI, 1, trad. Peeters, 1914), Melkon régnait sur les Perses, Balthasar, sur les Indiens, et le troisième, Gaspar sur les Arabes.

Dans l’Historia Trium Regum de Jean de Hildesheim, écrite très probablement entre 1364 et 1375 (d’après l’éditeur Alfonso M. Di Nola, Giovanni di Hildesheim : La storia dei Re Magi, Florence, 1966), la distribution des royaumes est peut-être plus large mais le flou général subsiste, malgré la présence de quelques indications géographiques précises (comme le mont Sinaï, la Mer Rouge).

Selon cet auteur, contemporain de Jean d’Outremeuse mais sans lien avec lui, les mages viendraient tous de l’Inde. Mais l’Inde de Jean de Hildesheim ne correspond pas à la nôtre. Au début de son exposé, l’auteur l’avait bien précisé : « Il faut savoir qu’il y a trois Indes » (est sciendum quod tres sunt Indie).

Voici la distribution des royaumes « indiens » des mages, telle qu’elle apparaît dans l’édition C. Horstmann (Londres, 1886) :

In prima ergo India fuit regnum Nubie, in quo regnavit Malchior ; cuius eciam fuit regnum Arabie, in quo est mons Synay, et mare rubrum, etc. (X, p. 226)

In secunda India fuit regnum Godolie, in quo regnauit Balthazar, qui thus optulit domino ; cuius eciam fuit regnum Saba, etc. (XI, p. 227)

In tercia India fuit regnum Tharsis, in quo regnauit Jaspar, mirram offerens ; cuius eciam fuit insula Egriscula, in qua corpus beati Thome quiescit, etc. (XII, p. 227-228)

Ainsi dans la première Inde se trouvait le royaume de Nubie, où régnait Melchior ; il possédait aussi le royaume d’Arabie, où se trouve le mont Sinaï et la mer Rouge, etc.

Dans la seconde Inde se trouvait le royaume de Godolie, où régnait Balthazar, qui offrit l’encens au Seigneur ; il possédait aussi le royaume de Saba, etc.

Dans la troisième Inde se trouvait le royaume de Tharsis, où régnait Gaspard, qui offrit la myrrhe ; il possédait aussi l’île d’Égrisoule, dans laquelle repose le corps de saint Thomas, etc.

Et à la fin de ce chapitre XII, Jean de Hildesheim fait explicitement référence au passage célèbre du Psaume LXXII, en n’en citant toutefois que quatre mots Reges Tharsis et Insule, etc., pour faire immédiatement remarquer que, selon lui, le Psaume avait omis les royaumes les plus importants des visiteurs, nam quilibet eorum duo regna possedit (« car chacun de ces rois possédait deux royaumes ») : Malchiar rex Nubie et Arabum, Balthazar rex Godolie et Saba, Jaspar rex Tharsis et Insule Egriseule.

Reste isolée la curieuse localisation de Jordan Catala de Sévérac dans ses Mirabilia descripta. Ce voyageur du XIVe siècle place le pays d’origine des Rois Mages « dans la plaine de ‘ Mogan ’ sur les bords occidentaux de la mer Caspienne » : de terra de Mogan venerunt tres reges adorare Dominum (§ 145 et § 151, éd. Gadrat, Paris, 2005, cfr p. 172-173).

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En fait, mieux vaut ne pas trop s’attarder sur ces noms de royaumes et sur les indications géographiques, généralement vagues et imprécises, qui les désignent. Ni chercher à savoir où les rédacteurs médiévaux les localisaient.

À part la mystérieuse plaine de Mogan citée en dernier lieu et qui est un unicum, les lieux cités sont soit des termes un peu « passe-partout », comme l’Inde, la Perse, la Chaldée, la Nubie, l’Arabie, soit des expressions tirées des passages de l’Ancien Testament présentant les « rois » venus adorer et offrir des tributs ou des présents, comme « Tharse et les îles » ou la « terre de Saba ». Des nouveautés parfois apparaissent, comme la Godolie ou l’île d’Égrisoule chez Jean de Hildesheim, deux termes rares sur lesquels nous ne souhaitons pas nous attarder ici.

Il y a mieux à faire en effet que de se perdre dans ces terres imaginaires ou fantasmées issues d’une géographie médiévale fluctuante. La variété même des termes rencontrés montre qu’aucune solution ne s’est réellement imposée et que chacun a tenté, à sa manière, de décliner, avec les compétences ou l’imagination dont il disposait, le point de départ évangélique qui laissait supposer que les mages venaient d’Orient : Vidimus enim stellam eius in oriente (« nous avons vu son étoile en Orient »).

En tout cas, pour en revenir à Jean d’Outremeuse, notre auteur de référence, Melchior était roy de Tharse en Perse et Jaspar, roi d’Arabie, tandis que Balthazar régnait en la terre de Saba. La présence conjointe de Tharse et de Saba pourrait faire songer à une influence du Psaume LXXII.

*

Un point encore doit être souligné. À l’exception de Jordan Catala de Sévérac, les auteurs que nous venons de passer en revue sont des écrivains de cabinet qui n’ont pas voyagé dans les régions – orientales ou non – dont ils parlent et qui se bornent à faire travailler leurs imaginations sur les écrits de leurs prédécesseurs. Nous disposons toutefois de relations de véritables voyageurs. Sont-elles susceptibles de jeter un éclairage nouveau sur la question des royaumes des mages ?

 

  1. Les relationsde voyage et les mages

 

Pour bien comprendre le récit de Jean d’Outremeuse sur le voyage des mages, il est important de le situer à sa juste place dans l’évolution du motif. C’est la procédure que nous suivons systématiquement. Dans le cas présent, nous aurons à nous intéresser à trois récits de voyage, qui sont antérieurs à notre chroniqueur, que nous avons conservés et qui placent tous l’origine des mages dans la région nord-occidentale de la Perse. Ils sont dus respectivement à Marco Polo, à Odoric de Pordenone et à Jean de Mandeville.

Bien sûr, le cas de ce dernier est un peu particulier. On se demande en effet comment le considérer : comme un véritable voyageur ou comme un habile compilateur ? Mais il nous intéresse parce que nous savons qu’il a influencé Jean d’Outremeuse, qui était son compatriote à Liège. Cette influence sera d’ailleurs perceptible dans le passage du Myreur que nous sommes en train d’examiner. Et pour notre travail le statut exact de l’auteur du récit est relativement secondaire.

 

  1. La version de Marco Polo

Marco Polo (1254-1324) est le plus ancien voyageur à nous apporter des informations utiles sur les Rois Mages. Ce marchand vénitien quitta sa ville natale en 1271, avec son père et son oncle, et arriva en 1275 à Pékin où il fut reçu par Kūbīlāy Khān, le grand Khān des Tartares, au service duquel il restera seize années, comblé d’honneurs et chargé de missions diverses. Rentré dans son pays après un voyage qui dura quatre ans (1291-1295), il fut fait prisonnier par les Génois et, dans sa prison, dicta en 1298 la relation de son périple à un de ses compagnons de cellule, Rusticien de Pise.

  1. la transmission du texte

Pour bien comprendre ce qui va suivre, certaines informations sur la transmission du texte de Marco Polo sont indispensables Elles expliquent notamment une chose qui peut surprendre un non-spécialiste, à savoir la manière très différente dont les manuscrits médiévaux et les éditions modernes orthographient les noms propres, et notamment les toponymes dont il va être beaucoup question dans la suite.

La relation de voyage que Marco Polo dicta à son retour à Rusticien de Pise fut transcrite dans un mélange de français et de dialecte italien (du pisan ?). Cette rédaction en franco-italien fut « habillée à la française » une dizaine d’années plus tard, dans les années 1310-1311 (Ménard, Devisement, 2001, p. 27). Elle donnera naissance à ce qu’on appelle aujourd’hui la « version française ». L’édition qui en fut faite en 1865 par G. Pauthier – excellente pour l’époque – se basait seulement sur trois manuscrits ; la dernière édition critique (2001-2009), celle de Philippe Ménard et de son équipe, en six volumes, porte sur dix-huit manuscrits, y compris les fragments. Elle l’emporte évidemment de beaucoup sur son vénérable ancêtre pour son texte (malgré quelques réserves à faire pour la présentation), pour sa longue introduction, sa bibliographie, ses notes et son apparat critique. Nous retrouverons ces deux éditions dans la suite de l’exposé.

Mais pour en revenir à la question de la transmission, le texte de Marco Polo a aussi connu d’autres recensions : latine, toscane, vénitienne. Pour donner une idée de la complexité de la tradition de Marco Polo, on dira que le total des manuscrits conservés est d’environ cent quarante, dont quelque quatre-vingt en latin (Christine Gadrat). La « version française », on vient de le dire, n’en compte que dix-huit.

En tout cas, après l’habillage à la française du début du XIVe siècle, la transmission du texte suivit un cours chaotique qui n’a rien fait pour en garantir la fidélité. Au fil des siècles, le texte de Marco Polo fut transformé et déformé.

Le résultat est qu’on se trouve aujourd’hui, surtout pour les noms propres, en face d’une multitude de transpositions variées proposées, au moyen âge par les copistes des manuscrits, ultérieurement par les éditeurs et les traducteurs modernes. On imagine dans ces conditions combien il est parfois très difficile, voire impossible, de retrouver les toponymes qui figuraient dans l’« original franco-italien ». Sans compter qu’on peut se poser une question plus fondamentale et se demander si la dictée de 1298 conservait avec précision les noms de lieux enregistrés par Marco-Polo. Les toponymes persans qui s’écrivaient en caractères arabes devaient être difficiles à retenir et il fallait transposer en français de l’époque ce qui restait dans les mémoires ou dans les notes des voyageurs.

Si telle était la situation de départ, que dire alors du fait, qu’au cours de la transmission du texte, chaque copiste de manuscrit se heurtait à des toponymes inconnus, difficiles à déchiffrer et parfois tout simplement illisibles ? Mais avant d’en venir au texte de Marco Polo, quelques données bibliographiques pourront être utiles.

 

  1. quelques indications bibliographiques

Marco Polo. Le Devisement du Monde. Édition critique publiée sous la direction de Ph. Ménard, Tome I. Départ des voyageurs et traversée de la Perse, Genève, 2001, 287 p. (Textes littéraires français, 533).

* Le Livre de Marco Polo, citoyen de Venise, conseiller privé et commissaire impérial de Khoubilaî-Khaân, rédigé en français sous sa dictée en 1298 par Rusticien de Pise, publié […] par M. G. Pauthier, Paris, Didot, 2 vol. 1865, 507 et 476 p. [Cette ancienne édition offre d’abondantes notes géographiques et historiques. D’autre part, en ce qui concerne les toponymes, le texte qu’elle propose est parfois fort commode. Cette édition est partiellement accessible sur Google Books.]

Le livre de Marco Polo ou Le devisement du monde. Texte intégral, mis en français moderne, annoté et commenté par A. t’Serstevens, Paris, 1955, 346 p.

Le devisement du monde. Le Livre des merveilles. Marco Polo. Texte intégral établi par A.-C. Moule et P. Pelliot. Version française de L. Hambis. Introduction et notes de S. Yerasimos. Cartes de P. Simonet, Paris, 1996, 509 p.

La description du monde. Marco Polo. Texte intégral en français moderne, avec introduction et notes par L. Hambis, Paris, 1955, 433 p. [Ces trois livres sont plus accessibles, mais moins approfondis. Ils contiennent une traduction en français moderne et sont pourvus de quelques notes]

* U. Monneret de Villard, Le leggende orientali sui Magi evangelici, Cité du Vatican, 1952 [262 p.], p. 81-90.

* A. Gabriel, Marco Polo in Persien, Vienne, 1963 [235 p.], p. 86-91.

* F. Scorza Barcellona, La notizia di Marco Polo sui Re Magi, dans Studi e Ricerche sull’Oriente cristiano, t. 15, 1992, p. 87-104.

* Fr. Cardini, I Re Magi. Storia e leggende, Venise, 2000 [159 p.], p. 79-85.

 

  1. les récits des informateurs de Marco Polo

En route vers la Chine, le marchand vénitien quitte donc sa ville natale en 1271. Il commence son récit par l’Arménie, d’où il passe en Perse, empruntant la route du sud-est qui descend de Tabriz (Tauris) vers le sud-est, dans la direction de Yazsd. Et c’est là, en Perse, dans la première province traversée, qu’il recueille des légendes locales sur les Rois Mages.

Ces légendes racontaient l’histoire de trois rois de la région partis adorer un prophète lointain et lui offrir de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Rentrés au pays, ils y auraient été enterrés et on y montrait encore leurs tombeaux.

Marco Polo a donné au ch. XXX le nom de la ville où étaient ensevelis ces trois rois et un peu plus loin, dans le ch. XXXI, les noms des trois centres dont ils étaient originaires. Dans l’édition Pauthier, il s’agit à chaque fois (p. 61 pour le ch. XXX et p. 65 pour le ch. XXXI) d’une ville du nom de Saba. La situation est un peu plus complexe dans l’édition Ménard. Au ch. XXX, une graphie Sarra apparaît dans le texte (p. 150), mais l’apparat critique montre que la majorité des manuscrits proposent Saba ou Sabba. Au ch. XXXI, pour la ville d’origine d’un des rois mages, là où apparaît Saba chez Pauthier (p. 65), Ménard (p. 153) propose Sabat mais avec un apparat critique majoritairement en faveur de Saba ou Sabba.

Ces variations, en fait très secondaires, sont dues aux intentions des éditeurs. Le texte retenu par Pauthier tient compte des localisations modernes, tandis que celui de Ménard livre la graphie attestée dans les manuscrits qu’il a l’habitude de suivre, rejetant dans l’apparat critique les autres leçons et dans les notes les discussions sur les identifications. Chez Ménard, il faut dans chaque cas consulter trois pages différentes pour avoir une vue complète de la situation, ce qui est un peu gênant.

*

Mais revenons à la relation de Marco Polo en utilisant le texte de la vieille édition Pauthier :

En Perse est la cité qui est apelée Saba, de laquelle se partirent les trois Roys quand il vinrent aourer Jhesu Crist ; car il sont enseveli en ceste cité, en trois sepulcres moult grant et beaux. Et dessus chascun sepulcre a une maison quarrée bien enquierée dessus ; et l’une jouste l’autre. Les corps sont encore tout entier ; et ont cheveus et barbes. L’un avoit nom Jaspar, l’autre Melchior ; le tiers : Balthazar. Et le dit Messire Marc Pol demanda moult à ceux de cele cité de l’être d’eux trois roys ; mais il n’en trouva nul qui riens l’en seust dire, mais que il estoient trois roys qui anciennement y furent seveli. (ch. XXX, p. 61-62, éd. Pauthier, 1865)

En Perse se trouve la cité appelée Saba, d’où partirent les trois rois, quand ils vinrent adorer Jésus-Christ. Ils sont en effet enterrés dans cette  ville, dans trois tombeaux, très grands et très beaux. Et sur chaque tombe s’élève une maison carrée, bien travaillée dans sa partie supérieure. Elles sont toutes les trois placées à côté l’une de l’autre. Les corps sont encore bien conservés : ils ont cheveux et barbes. L’un s’appelait Gaspard, l’autre Melchior et le troisième Balthasar. Marco Polo interrogea beaucoup les habitants pour savoir qui étaient ces personnages, mais il ne trouva personne qui pût lui dire autre chose que « c’étaient trois rois qui y avaient été ensevelis à date ancienne ». (trad. personnelle)

La Saba abritant les tombeaux correspond à la ville actuelle appelée en persan ساوه (SāwahSawehSaveh, selon les transcriptions). Pour un lecteur médiéval, pareil nom pouvait facilement évoquer le pays de la reine de Saba ou les royaumes des rois du Psaume LXII. Mais, on ne s’y trompera pas, à la différence de ces endroits légendaires qui orientent vers l’Arabie, la Saba dont il est ici question n’a rien à voir avec le Yémen.

Les habitants de Sāwah ne sont manifestement pas des guides très compétents. Mais, comme le précise la suite du texte, le voyageur vénitien peut compter sur d’autres informateurs :

Mais à trois journées aprist ce que je vous dirai, que il trouva un chastel qui est apelés Cala Ataperistan, qui est à dire en françois : « chasteaux qui est des aourours de feu ». Et ce est bien leur nom, car les gens de ce chastel aourent le feu, et vous dirai pourquoy il l’aourent, si comme il dient que anciennement leur trois roys de celle contrée alerent aourer un prophete qui estoit nez, et porterent trois offrandes : or et encens et mirre, « pour cognoistre se celui prophete estoit dieu, ou roy terrien, ou mire ». Car il distrent se il prenoit l’or que il seroit roy terrien ; et se il prenoit l’encens que il seroit dieu ; et se il prenoit le mirre que il seroit mire. (ch. XXXI, p. 62-63, éd. Pauthier, 1865)

Mais à une distance de trois jours, il apprit ce que je vais vous dire. Il trouva un lieu fortifié appelé Cala Ataperistan, ce qui veut dire en français : « forteresse des adorateurs du feu ». Et ce nom convient bien, car les gens de cet endroit adorent le feu. Et je vais vous dire pourquoi. Ils disent en effet qu’anciennement les trois rois de cette contrée allèrent adorer un prophète qui venait de naître, et leur portèrent trois offrandes : de l’or, de l’encens et de la myrrhe, pour savoir si ce prophète était dieu, ou roi terrestre, ou médecin. Ils dirent en effet que s’il prenait l’or, il serait un roi terrestre ; s’il prenait l’encens, un dieu, et s’il prenait la myrrhe, un médecin. (trad. personnelle).

Marco Polo a donc eu beaucoup de chance. Il a reçu des renseignements plus précis d’informateurs originaires d’un autre endroit de la région, dont il donne le nom : Cala Ataperistan, une déformation du mot persan Qal-a-yi Atachparastan, qui veut dire textuellement « château des adorateurs du feu ». Quelle que soit sa localisation précise (on en dira un mot dans un instant), ce toponyme conserve clairement le souvenir du Zoroastrisme, la religion antérieure à l’expansion de l’Islam et dans laquelle le culte du feu jouait un grand rôle.

Un mot de l’édition Ménard à propos du toponyme mentionné au début du paragraphe. Elle donne Acopensten (p. 151), en proposant toutefois dans l’apparat critique (p. 244) huit autres graphies (Acopensten, Ataperiscam, Ataperilcam, Atariscam, Ataperistam, Acaperistam, Ataperiscan, Acapsicam, Ataperistan) et en expliquant, à un autre endroit du livre (p. 204-205), qu’Ataperistan était la forme la plus satisfaisante.

Les informateurs parlent ensuite à Marco Polo de la rencontre de leurs rois avec l’enfant, des présents qu’ils lui offrirent, et aussi – détail moins connu – du cadeau que Jésus leur donna en retour et de ce qu’il en advint. Il était en réalité étroitement lié au culte du feu. Nous ne transcrirons pas ici ce long récit, que nous retrouverons ailleurs et qui se termine comme suit :

Et ainsi le conterent ceux de cellui chasteau à Messire Marc Pol, et lui affermerent par vérité que ainsi avoit esté, et que l’un des trois roys avoit esté d’une cité qui a nom Saba, et l’autre de Ava, et le tiers de cellui chasteau, où il aouroient le feu avec toute celle contrée. (ch. XXXI, p. 65, éd. Pauthier, 1865)

C’est ce que racontèrent à Marco Polo les habitants de ce lieu fortifié. Ils lui affirmèrent que tout cela s’était réellement passé ainsi, qu’un des trois rois était originaire d’une cité nommée Saba, que l’autre provenait de Ava, et le troisième, de ce château où ils adoraient le feu avec toute la région. (trad. personnelle)

Dans les récits des informateurs de Marco Polo, les rois venaient donc de Saba, d’Ava et de Cala Ataperistan. Les deux premières localités citées existent toujours aujourd’hui. On a parlé plus haut de Sāwah ; l’Ava du texte français correspondrait à la ville actuelle d’Awah,اوه  en persan, à une trentaine de kilomètres de la précédente par la route.

La localisation de la troisième (Cala Ataperistan) est plus délicate. On a pensé naguère à Qaryat al-Majus « le village des Mages » ou à Khalidabad (cfr Ménard, p. 204-205). On aurait plutôt tendance aujourd’hui à y voir le site de Takht-e Suleiman (cfr Wikipédia et bible.archeologie), dont les ruines imposantes sont liées au culte du feu et qui conserve le souvenir de la ville ancienne de Shiz (Chiz). Mais entrer dans les discussions à ce sujet nous écarterait beaucoup trop loin de notre sujet.

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Il est plus important de relever que Marco Polo a soigneusement veillé à mettre l’épisode des mages en évidence. Ainsi, après avoir précisé qu’en quittant Tauris il entrait en Perse (Or laissons de Tavriz et vous conterons de la grant province de Perse), il consacrait aux mages deux longs chapitres constituant un développement homogène (XXX et XXXI). Cet ensemble formait une sorte d’introduction à la description générale sur la Perse. Marco Polo l’avait même placée avant d’énumérer au chapitre suivant (XXXII) les huit provinces (« royaumes ») perses et de décrire les villes et régions qu’il allait rencontrer dans la suite (Jasoy, Creman, Comady, etc.).

Mais la première province, celle qui nous intéresse le plus, puisqu’elle conserve le souvenir des rois mages, comment s’appelle-t-elle ?

Le texte de Pauthier (p. 65) est le suivant : Le premier royaume c’est au commencement. Si a nom Casvin. L’éditeur précise toutefois que c’est la leçon d’un seul des trois manuscrits qu’il a utilise, les deux autres portent Chascun. Ménard (p. 153) pour sa part écrit : Le premier royaume, c’est au commencement, a a nom Casiun, donnant d’autres variantes dans son apparat critique : Casum, Chasam, Chascun, Chasium (p. 246) et expliquant dans ses notes (p. 207) qu’à la différence de Pauthier, il lit nettement dans le manuscrit Casiun et non Casvin.

En réalité les deux éditeurs s’accordent sur l’identification de la province, désignée par le persan Qazvin قزوین. C’est encore aujourd’hui une ville importante (quelque 380.000 habitants en 2011), qui est d’ailleurs toujours la capitale de la province qui porte son nom, bien que la province iranienne actuelle soit beaucoup moins étendue que celle du XIIIe siècle.

Que conclure de tout cela ?

*

Il n’est pas question de mettre en doute l’existence de trois tombeaux monumentaux aperçus par Marco Polo à Sāwah, mais on ne peut évidemment pas en conclure qu’il s’agissait réellement des tombeaux des Rois Mages. Il peut s’agit simplement de trois tombes de personnages importants, tombés dans l’oubli et réinterprétés. Une chose toutefois est certaine, c’est que nous avons conservé, grâce à Marco Polo et à ses informateurs, une forme de la légende des Rois Mages qui se racontait encore dans la région à la fin du XIIIe siècle. Indiscutablement cette version mêlait « des vestiges du culte de Zoroastre à des éléments chrétiens d’origine orientale » (Ménard, p. 204).

Cette légende était riche en précisions topographiques (Saweh, Aweh, Cala Ataperistan) montrant d’une manière indiscutable qu’on se trouvait dans la province perse de Qazvin, la première que traversent des voyageurs lorsqu’ils viennent d’Arménie et qu’ils prennent la route du sud-est vers le centre de la Perse.

Les habitants de Sāwah n’ont pas été très utiles à Marco Polo, qui a, semble-t-il, trouvé l’essentiel de ses informations chez des gens liés à Cala Atarepistan, une localité dont l’identification demanderait de trop longs développements. On retiendra surtout que, selon les informateurs du voyageur, les trois rois provenaient de trois cités de la région, qu’ils ont voyagé ensemble et qu’ils sont revenus tous les trois dans leur pays d’origine, où ils furent enterrés l’un à côté de l’autre, dans des sépultures imposantes.

Les noms de Jaspar, Melchior et Balthazar figurent en bonne place dans le récit. Comme il s’agit d’une légende recueillie en Orient, on peut se demander si ces noms, qui appartiennent plutôt à la tradition occidentale, ont réellement été donnés par les informateurs de Marco Polo ou s’ils sont dus à la culture religieuse de ce dernier. C’est un problème relativement secondaire pour nous, mais on peut faire remarquer que ces noms apparaissent aussi dans L’Évangile arménien de l’Enfance (cfr plus haut).

Le deuxième voyageur est Odoric de Pordenone, parfois appelé Odoric de Frioul.

 

  1. La version d’Odoricde Pordenone

 

Sélection bibliographique

* L’original latin de la Relatio ou Itinerarium d’Odoric (le titre du traité varie beaucoup dans les manuscrits) a été publié par A. Van den Wyngaert dans Sinica Franciscana, t. 1, 1929, p. 379-495.

* Une traduction en ancien français avait été effectuée par Jean le Long vers 1350. Cette traduction est importante car elle a servi de source à Jean de Mandeville. Il en existe une édition critique récente due à A. Andreose et Ph. Ménard, Le voyage en Asie d’Odoric de Pordenone, traduit en 1351 par Jean Le Long, Genève,  Droz, 2010, ccv-452 p. ill. (Textes littéraires français, 602). Avant cette édition de 2010, on avait coutume de citer la traduction française de Jean Le Long en se référant à : Henri Cordier, Les Voyages en Asie au XIVe siècle du bienheureux frère Odoric de Pordenone, religieux de Saint-François, publié avec une introduction et des notes, Paris, Ernest Leroux, 1891. [Recension sur le site Persée]

* N. Guglielmi, Odorico da Pordenone. Relación de viaje. Introducción, traducción y notas, Buenos Aires, 1987, 156 p. (Colección Historia. Serie mayor, 4). [traduction en espagnol avec des notes]

Odoric de Pordenone (ou de Frioul) est aussi un de ces rares occidentaux à s’être rendus en Extrême-Orient (Inde et Chine) pendant le Moyen Âge. Ce Franciscain semble être parti de son couvent d’Udine vers 1316-1318 pour ne revenir qu’à la fin de 1329 ou au début de 1330. En tout cas, c’est en mai 1330 qu’il aurait raconté l’histoire de ses voyages. Rappelons que Marco Polo, lui, avait quitté Venise en 1271, regagné l’Italie en 1294 et dicté sa relation de voyage en 1298. Chronologiquement Odoric aurait donc pu utiliser le Livre de Marco Polo. Il ne semble pourtant pas l’avoir fait. En ce qui concerne l’épisode des rois mages en tout cas, aucune influence entre les deux œuvres n’apparaît.

En ce qui concerne la Turquie et l’Iran actuels, les grandes étapes du voyage d’Odoric sont bien connues. Comme Marco Polo, il a abordé la Perse par le nord-ouest et, à partir de Tabriz (Thorris chez Odoric), il a suivi, comme lui, la route du sud-est.

Nous n’avons pas donné plus haut le texte de la description de Tauris chez Marco Polo (ch. XXIX), mais le lecteur peut nous faire confiance. La présentation de la ville chez Odoric (ch. III) ne correspond pas textuellement à celle de Marco Polo, mais les deux voyageurs ne se contredisent pas : ils soulignent tous les deux la grandeur et la noblesse de cette ville marchande très riche, ainsi que le caractère multiethnique et multireligieux de sa population, dominée, comme l’écrivait Marco Polo, par les hommes qui aourent Mahommet (G. Pauthier, p. 59) et où, pour reprendre les mots d’Odoric, les sarrasins en ont du tout la seignourie (p. 5). Certains éléments n’apparaissent que d’un côté seulement. Ainsi il n’est question que chez Odoric d’une importante montagne de sel qui servait à l’approvisionnement gratuit en sel de tous les habitants de Thorris. Tout cela ne peut que confirmer – ce que nous avons déjà dit plus haut – l’indépendance des deux récits.

*

Quoi qu’il en soit, les deux voyageurs sont donc entrés en Perse en venant de Tabriz, une ville qu’ils décrivent globalement de la même manière. Mais à partir de là, les choses changent : leurs récits et leurs itinéraires ne sont plus les mêmes ; leurs optiques aussi sont très différentes, notamment leur intérêt pour l’épisode des mages.

Contrairement à Marco Polo qui, nous l’avons dit, avait soigneusement veillé à mettre cet épisode en évidence, Odoric lui accorde très peu d’importance. Il ne lui consacre pas de développement particulier, se bornant à l’évoquer – c’est bien le mot – dans sa présentation d’une des cités rencontrées. Mais disons d’abord quelques mots de l’itinéraire qu’il emprunte.

Après avoir quitté Thorris (c’est le nom qu’Odoric donne à Tauris), le moine franciscain passe par Sodoma, que d’autres, précise-t-il, nomment Sostonia. C’est aujourd’hui SultānīyehSultaniya, ou Soltaniyeh, ou Soltanieh selon la transcription utilisée. Il présente dans son chapitre III cette ville dont Marco Polo n’avait pas parlé. Il signale ensuite Cassan, dont on va parler dans un instant, puis Geth, qu’il appelle aussi Gest. C’est un parcours de plus de 1200 kilomètres, qui, dans l’édition Andreose-Ménard (2010), occupe 58 lignes : 22 pour Thorris, 14 pour Sodoma, 12 pour Cassan et 10 pour Geth.

Cassan occupe le chapitre IV. Il est important et son titre même (« De la cité de Cassan, d’où les mages partirent à Jérusalem, aidés par la puissance de Dieu ») montre que nous sommes au cœur de notre sujet. Le voici :

De ceste cité (il s’agit de Sodoma) m’en alay par une neif vers la Haute Indie. Si vins par mainte[s] journees a une cité des .III. Roys qui f[i]rent offrande a Christ nouvel ney. Et appelle on ceste cité Cassan, cité royal et de grant honneur, mais Tartres le ont moult destruite. De ceste cité [de] Cassan jusques en Jherusalem a plus de .L. journees, dont on puet clerement appercevoir que les .III. rois, qui de celle cité [de] Cassan vinrent et furent en .XIII. jours admenés en Jherusalem, que ce fu par vertu divine et non humaine. En ceste cité a grant habondance de touz biens, de pain, de vin et de toutes autres choses. »» (ch. IV, p. 5, éd. Andreose-Ménard, 2010)

De cette cité, je m’en allai par mer vers la Grande Inde. On arriva après plusieurs jours à une cité des trois rois qui apportèrent des offrandes à Jésus-Christ qui venait de naître. On l’appelle Cassan, une cité royale très renommée que les Tatares ont fort détruite. De cette cité de Cassan jusqu’à Jérusalem, il y a plus de 50 jours de voyage. On voit donc clairement que les trois rois qui ont été amenés de là à Jérusalem en 13 jours l’ont été par la puissance divine et non la force humaine. Dans cette ville, il y a grande abondance de biens, pain, vin et toutes sortes de choses. (trad. personnelle)

L’expression par une neif surprend, SodomaSultānīyeh n’étant pas un port. C’est une erreur manifeste que les éditeurs et les traducteurs corrigent généralement en introduisant la notion de « caravane » : ainsi par exemple, un traducteur espagnol (N. Guglielmi, Odorico da Pordenone, Buenos Aires, 1987, p. 49) glose : con una caravana, es decir en compania de otras personas. On ne s’y attardera pas.

Pas plus qu’on ne s’attardera sur l’expression Haute Indie, une traduction du toponyme latin India superior qui  désigne « au Moyen Âge le Mangi, Manzi, à savoir les régions méridionales de la Chine situées au sud du fleuve Huang-He » (Andreose-Ménard, Odoric, 2010, p. 78, n.). On a vu plus haut, à propos des « trois Indes » de Jean Hildesheim le sens très large que pouvait revêtir le mot « Inde » au Moyen Âge. Cette Haute Indie désigne simplement la Chine.  Ces données  sont pour nous secondaires.

D’autres éléments sont beaucoup plus intéressants à relever. Il y a d’abord le fait que Marco Polo ne soufflait mot de Cassan, une ville qui correspond à l’actuelle کاشان (en transcription Kāchān, Kāshān), une cité de plus de 310.000 habitants en 2006. Les témoignages des deux voyageurs ne se recouvrent donc pas. Pour Odoric, les trois rois partent de Kāshān ; pour Marco Polo, ils sont originaires de Sāwah, d’Awah et de Cala Ataperistan. On peut considérer qu’on reste ­– globalement – dans la même région, mais Kāshān est nettement plus au sud.

Ces différences d’ordre géographique entre les deux récits permettraient à elles seules de conclure à l’indépendance des deux auteurs. Cette conclusion est renforcée par les grandes différences quantitatives observées dans le développement même du récit : dans l’édition Andreose-Ménard d’Odoric, 10 lignes seulement parlent des mages, tandis que celle de Marco Polo par Ménard leur consacre deux chapitres complets totalisant 87 lignes. La comparaison a toute sa valeur, car ces deux éditions, parues dans la même collection, ont le même format et le même type de présentation. L’importance qu’Odoric donne aux mages est très faible.

Les préoccupations des deux auteurs également sont très différentes. Sur les mages, Odoric n’a rien conservé des longs récits des informateurs de Marco Polo. Il met l’accent sur un point de détail : la distance entre la cité de départ et Jérusalem, une question que ne soulevait même pas Marco Polo. Manifestement le moine franciscain, davantage intéressé que le commerçant par le calendrier liturgique, est frappé par le fait que les mages n’auraient pas pu faire le trajet Cassan-Jérusalem dans l’intervalle de douze jours entre la Noël et l’Épiphanie, alors qu’un pareil voyage, selon ses calculs, nécessitait plus de 50 jours. Cette considération l’avait amené à conclure expressis verbis qu’un voyage aussi rapide avait dû nécessiter une intervention divine. Marco Polo ne s’était posé de question ni sur les distances ni sur l’éventualité d’un miracle.

Bref, il n’est pas raisonnable de penser qu’Odoric aurait copié – ou même utilisé – Marco Polo. Il est préférable d’imaginer que, traversant la région à quelques décennies de distance et sur des itinéraires voisins, les deux voyageurs ont entendu parler des mages. Mais apparemment dans des endroits différents (Sāwah et Cala Ataperistan d’un côté ; Kāshān de l’autre), et leurs informations étaient également très différentes.

Bref, le seul élément commun entre les deux récits est que les mages sont partis du nord-ouest de la Perse. Il ne serait donc pas exclu de penser que plusieurs villes, avec des arguments divers, revendiquaient l’honneur d’être le point de départ des mages. L’apport essentiel d’Odoric est d’avoir introduit dans le dossier des mages, non seulement la ville de Kāshān, sous la forme francisée de Cassan, mais aussi les questions de distances qui traînaient avec elles le motif du miracle.

 

  1. La version de Jean de Mandeville

Sélection bibliographique

Jean de Mandeville. Le Livre des Merveilles du Monde. Édition critique par Chr. Deluz, Paris, 2000, 538 p. (Sources d’Histoire Médiévale, publiées par l’Institut de Recherche et d’Histoire des Textes, 31).

* Chr. Deluz, Le livre de Jehan de Mandeville : une « géographie » au XIVe siècle, Louvain, 1958, 511 p. (Publications de l’Institut d’Études médiévales. Textes, études, congrès, 8).

* M. Tyssens, René Raelet, La version liégeoise du Livre de Mandeville, Bruxelles, 2011, LV-277 p., (Collection des Anciens auteurs belges. Nouvelle série, 16).

Voyage autour de la terre. Jean de Mandeville, traduit et commenté par Chr. Deluz, Paris, 1993, 301 p. (La roue à livres, 20).

The Book of John Mandeville with related texts. Edited and Translated, with an Introduction, by I. M. Higgins, Indianapolis, 2011, 320 p.

Mandeville’s travels. Edited by M. C. Seymour, Oxford, 1967, 303 p.

 

Après les récits de Marco Polo et d’Odoric, voyons celui du Livre des Merveilles du Monde de Jean de Mandeville. Cet auteur, au statut exact discuté, on l’a dit, est connu pour avoir utilisé Odoric. Il nous intéresse d’autant plus que des liens particuliers le lient à Jean d’Outremeuse et à la ville de Liège.

Des recherches approfondies, très récentes, ont jeté sur ce personnage et son œuvre un éclairage nouveau et beaucoup plus précis. La « Quatrième de couverture » de l’édition M. Tyssens-R. Raelet (2011) résume fort bien l’état actuel de la question.

Le Livre de Mandeville apparaît comme un guide touristique détaillé et pittoresque. L’auteur trace les divers itinéraires qui mènent en Terre Sainte ; il s’attarde d’abord au Caire, où il aurait servi dans les armées du sultan, puis il visite les lieux qui furent le théâtre des événements bibliques ; il évoque ensuite les contrées du Moyen-Orient et enfin, dans l’Asie profonde, les prestigieux empires du Grand Can et du Prêtre Jean.

De sérieux indices conduisent à penser que l’ouvrage a été rédigé à Liège. « Jean de Mandeville » serait un nom d’emprunt, attribué au voyageur imaginaire qui rapporte son périple. En réalité, l’œuvre est, pour l’essentiel, une compilation adroite et vivante de textes latins antérieurs, récits de croisade et de pèlerinage, ou traités savants qui, depuis l’Antiquité, proposaient des descriptions du monde.

L’essentiel est dit, mais ceux qui voudraient en savoir davantage trouveront dans les pages XIII à XXXVI de cette édition une excellente introduction à l’ensemble des problèmes liés à l’œuvre, à son lieu de rédaction (Liège), à la date de sa parution (en 1356 ou 1357), à l’identité de son auteur (Jean de Mandeville et Jean de Bourgogne seraient « un seul et même personnage »), aux retouches introduites vers 1375 dans le texte original, aux deux grandes versions de la tradition (la version « insulaire » d’une part, la version « continentale », dans laquelle prend place la version « liégeoise », de l’autre ) et – surtout – aux relations existant entre l’auteur et Jean d’Outremeuse.

*

Pour en venir aux mages, le Livre de Mandeville évoque leur histoire dans deux passages différents, d’abord quand le voyageur décrit l’Église de la Nativité à Bethléem, ensuite, beaucoup plus loin dans le récit, quand il parcourt la région nord-occidentale de la Perse. Seuls ces textes nous retiendront. De plus, pour ne pas alourdir inutilement la discussion, nous ne prendrons en compte que la version liégeoise, l’examen des deux autres versions n’apportant pas d’éléments vraiment nouveaux. Il y sera toutefois fait une allusion rapide in fine.

 

  1. Première mention : la description de la Basilique de la Nativité

Dans la version liégeoise (éd. Tyssens-Raelet, 2011), le chapitre XXIII, intitulé De la cité de Bethleem et de la cité qu’on nomme Euffrata ou est la plus belle esglise du monde, décrit l’Église de la Nativité d’une manière qu’on peut considérer comme classique : la descente de 16 marches, l’endroit même de la Naissance, moult noblement ouvrez, la mangeoire de l’âne et du bœuf, puis le puits où est tombée l’étoile qui avait servi de guide aux rois mages. Cette dernière évocation va amener le rédacteur à développer quelque peu la question des rois. Voici le texte :

Item, delez la tour de celle eglise dessus dite, a la dextre partie, en descendant par .xvj. degrez, est le saint lieu ou Nostre Sire nasqui, qui est moult noblement ouvrez de marbre et gentement point d’or et d’asur et d’autres coulours ; et delez, a .iij. pas, est la creppe du buef et de l’asne, et assez prez est le puis ou l’estoille cheÿ qui avoit conduit les roys Jaspar, Melcior et Balthazar.

Item, les Juyfs appellent les .iij. roys en hebrieu Appellius, Amerius et Damasus, et les Grigois les nomment Algalach, Malgalach et Saraphus. Et sachiez que ces .iij. roys ne vinrent pas par journees, maiz par miracle de Dieu, car il se trouverent en Ynde, a une cité qui a nom Cassac, qui siet a .liij. journees de Bethleem, et ilz vinrent au .xiij. jour de la nativité, et si estoit ja le .iiij. jour qu’il avoient veu l’estoile quant il se trouverent en celle cité : et ainsy ilz alerent en .ix. jours les .liij. journees. (XXIII, p. 41, éd. Tyssens-Raelet, 2011)

Près de la tour de cette église, du côté droit, on descend par seize marches au saint lieu où naquit Notre-Seigneur. Il est noblement orné de marbre et agréablement décoré de peintures d’or et d’argent et d’autres couleurs. Tout près, à trois pas, est la crèche du bœuf et de l’âne et assez près est le puits où est tombée l’étoile qui avait conduit les trois rois, Gaspar, Melchior et Balthazar.

Les Juifs appellent les troIs rois en hébreu Appellius, Amerius et Damasus, et les Grecs les appellent Algalach, Malgalach et Saraphus. Et sachez que ces trois rois n’arrivèrent pas là au terme de journées de voyage, mais par un miracle de Dieu. Car ils se trouvèrent en Inde dans une cité nommée Cassac qui est à cinquante-quatre jours de voyage de Bethléem et ils y parvinrent au treizième de la Nativité. Et c’était le quatrième jour après avoir vu l’étoile qu’ils se trouvèrent en cette cité. Et ainsi ils firent en neuf jours les cinquante-quatre jours du voyage. (trad. personnelle)

Comme on l’a dit plus haut, l’allusion aux visiteurs orientaux à la fin du premier paragraphe a donc conduit le rédacteur à s’intéresser de plus près au déplacement entrepris par les rois. Et ce qui, dans son développement, retiendra l’attention, c’est moins le rappel, un rien pédant, des noms des mages (où l’on retrouve une liste qui remonte à Pierre le Mangeur) que les données concrètes du voyage : l’endroit du départ, les distances à parcourir, la durée et l’intervention divine que la rapidité du trajet suppose.

Il est clair que l’on retrouve ici chez Mandeville le problème des distances et des jours de voyage que se posait Odoric – et pas du tout Marco Polo, on s’en souviendra. Fondamentalement, Odoric et Mandeville l’exposent dans les mêmes termes et le solutionnent de la même manière. Trois jours après avoir vu l’étoile (le quatrième jour de son apparition), les mages sont dans une ville, Cassac ici, Cassan là-bas, qui se situe à plus de 50 jours de voyage de Bethléem. Et le calendrier liturgique pèse de tout son poids dans le raisonnement. Comme l’Épiphanie tombe douze jours après la Noël (le treizième jour) et qu’ils sont évidemment arrivés à temps, ce long trajet de plus de 50 jours ne leur en a pris que neuf. Les rois ne peuvent donc pas s’être déplacés par journees (des journées normales de voyage), maiz par miracle de Dieu.

Cette identité générale de vues n’a rien d’étonnant. Mandeville est bien connu pour avoir suivi Odoric, probablement même dans la version française qu’en donna Jean Le Long en 1351. On peut toutefois relever entre eux quelques différences, dont certaines ne manquent pas d’intérêt.

D’abord deux points relativement secondaires. La ville d’où partent les mages pour la Judée est appelée Cassan chez Odoric, Cassac chez Mandeville. Mais comme les deux cités remplissent exactement le même rôle et qu’elles sont proches l’une de l’autre phonétiquement parlant, il ne peut s’agir que d’une simple variante sans importance. Nous en avons déjà rencontré tellement dans les récits des voyageurs.

Le second point ne mettra pas non plus en question ce qu’on pourrait appeler la communauté de vues des deux auteurs. Pour Odoric, Cassan est « sur la route de l’Inde », ce qui est tout à fait correct, alors que Mandeville place Cassac en Ynde, ce qui n’a géographiquement aucun sens, du point de vue moderne en tout cas. Ce doit être une erreur. Elle ne se répétera d’ailleurs pas dans l’autre passage de Mandeville sur les Mages (cfr infra).

La troisième observation va mettre en évidence un élément dont l’importance apparaîtra plus nettement dans la suite. Odoric et Mandeville, qui mentionnent tous les deux la présence des rois dans la ville de Cassan/Cassac, s’intéressent surtout à leur départ pour la Judée et à la durée de leur trajet. Mais cela dit, le lecteur est en droit de se poser une question : cette ville du nord-ouest de la Perse est-elle le lieu d’origine des rois ou constitue-t-elle pour eux un point de rencontre ? Pour formuler les choses autrement : les rois proviennent-ils de Cassan/Cassac ou d’ailleurs ?

Pour Marco Polo, on s’en souviendra, ils étaient originaires de la première province perse (Qazvin, en transcription française), plus précisément même de trois villes de cette province (SāwahAwah et Cala Ataperistan). Ils sont d’ailleurs enterrés à Sāwah. Odoric de Pordenone, qui est passé par cette région mais dont le texte est indépendant de celui de Marco Polo, présente Cassan comme la « cité des trois rois qui firent offrande à Jésus-Christ nouveau-né », précisant même qu’il s’agissait d’« une cité royale très renommée que les Tatares ont beaucoup détruite ». Bien sûr, les deux versions n’ont pas le même niveau de précision ; la seconde est moins riche en détails que la première, mais elles se rejoignent sur un point : les rois proviennent de la même région.

Lu avec attention, le texte de Mandeville va en quelque sorte briser la conception d’une origine commune des rois en introduisant une information absente chez Odoric, son modèle. Selon Mandeville, les rois étaient arrivés à Cassac « le quatrième jour de l’apparition de l’étoile », en d’autres termes ils avaient déjà marché pendant trois jours. La conclusion obvie était qu’ils n’étaient pas originaires de Cassac, et que cette ville était pour eux un point de rencontre, avant leur long voyage vers la Judée. Mandeville toutefois se garde bien d’être plus précis.

Un peu avant le passage qui nous occupe, il avait égrené les différents noms des rois dans les trois langues (latin, grec et hébreu). Ce détail montrait à l’évidence qu’il n’utilisait pas seulement Odoric, lequel, comme Marco Polo, ne donnait que la série Gaspard, Melchior et Balthazar, à rapprocher, nous l’avons dit, de la liste de Pierre le Mangeur. Mandeville toutefois ne donnait pas explicitement les noms des pays d’où provenaient les trois rois.

 

  1. Seconde mention : en Perse, sur la route de l’Inde

La seconde allusion aux rois mages dans le Livre des Merveilles, très brève, se trouve au chapitre XLVI, intitulé : De la montaigne ou s’aresta l’arche Noé. Elle est très brève.

À cet endroit du récit, le voyageur se trouve très loin des Lieux Saints, en route vers l’Inde ; il a quitté l’Arménie et le mont Ararat, pour entrer en Perse et suivre l’itinéraire de Tabriz (Tauris) en direction du sud-est, celui qu’avaient déjà suivi Marco Polo et Odoric.

Sans entrer dans les détails, nous dirons que Jean de Mandeville suit assez étroitement l’itinéraire et la description d’Odoric : Tabriz, Sadane, qui est la Sodoma d’Odoric, avant d’atteindre la ville des trois rois, qu’il nomme toutefois Casath, et de continuer vers Geth :

Et puis (de Sadane) vient on le chemin vers Ynde par maintes journees jusques a une cité qui a nom Casath, qui est noble et plentueuse de vin et d’autres bienz. En celle cité s’encontrerent et assemblerent les .III. roys par la grace de Dieu pour aller a Bethleem et aorer Nostre Seigneur et fere a lui present d’or, mirre et encens ; et a, de celle cité jusques a Bethleem, .liij. journees.

Item, de Casath vient on a la cité de Geth, qui est a une journee de la Mer Arenouse, qui est la meilleur cité que [l’empereur] de Persie ait en toute sa terre. (XLVI, p. 90, éd. Tyssens-Raelet, 2011)

Par rapport aux relations de Marco Polo et d’Odoric, on observe à nouveau des différences de graphies. Ainsi par exemple la ville des rois mages, qui s’appelait Cassan chez Odoric, Cassac chez Mandeville décrivant la Basilique de la Nativité, est, par ce même Mandeville, nommée ici Casath. Ces variations ne sont en rien significatives. Il est plus important de relever que la ville a retrouvé une situation géographique normale : elle n’est plus en Ynde, comme plus haut, mais sur le chemin vers Ynde.

Les informations chiffrées que livre ce texte sur le trajet des mages sont moins détaillées que celles données dans la description des Lieux Saints : ainsi il n’est question que des  journées de voyage entre Casath et Jérusalem (53 d’ailleurs au lieu de 54). On relève toutefois quelques éléments nouveaux intéressants : moins l’énumération des offrandes (or, mirre et encens) qu’une formulation (en celle cité s’encontrerent et assemblerent les .III. roys) confirmant ce que nous pressentions plus haut : selon ce second passage de Mandeville, Cassac/Casath était donc une cité de rencontre, une ville-étape. Les trois rois venaient d’ailleurs. L’auteur ne donne toutefois aucune information sur leurs régions d’origine. Il n’aurait pourtant eu qu’à puiser dans une tradition (cfr plus haut) qui lui offrait un large choix !

 

  1. Un mot sur les deux autres versions

Les pages qui précèdent n’ont présenté que la version liégeoise de Mandeville, mais nous avons dit qu’il existait aussi de son texte une version continentale et une version insulaire. L’examen attentif des deux dernières versions n’est pas susceptible de modifier en profondeur notre présentation qui se basait uniquement sur la liégeoise. Voici toutefois, en guise d’exemple, quelques menues différences qui pourraient se révéler intéressantes.

*

Un premier point concerne le statut exact de Cassac/Casath. Est-elle, oui ou non, autre chose qu’une simple ville de départ

Sur cette question – on se souviendra –, l’analyse de la description de l’Église de la Nativité dans la version liégeoise ne permettait pas de conclure en toute certitude. On y trouvait écrit :

Et sachiez que ces .iij. roys ne vinrent pas par journees, maiz par miracle de Dieu, car il se trouverent en Ynde, a une cité qui a nom Cassac, qui siet a .liij. journees de Bethleem, et ilz vinrent au .xiij. jour de la nativité, et si estoit ja le .iiij. jour qu’il avoient veu l’estoile quant il se trouverent en celle cité : et ainsy ilz alerent en .ix. jours les .liij. journees. (XXIII, p. 41, éd. Tyssens-Raelet, 2011)

Le verbe se trover y était employé deux fois. Si on le prenait dans son sens habituel, le texte disait simplement que les trois rois « se trouvaient » dans la ville. On ne pouvait pas en inférer qu’ils s’y étaient rencontrés et donc qu’ils étaient venus d’ailleurs.

Avec la version continentale du même passage, les choses sont plus claires. Qu’on en juge d’après le passage suivant, où il est toujours question des rois :

Et si ne viendrent pas la par jornés, mes par miracle de Dieu, qar ils se entretroeveront en Ynde en une cité qad a noun Cassak, qe est a LIII jornees de Bethleem, et ils y furent le XIIIme jour, et si estoit ja le quart jor q’ils avoient veu l’esteille quand ils se entretroeveront en celle cité, et ensy ils furent en IX jors de celle cité à Bethleem et ceo fust grand miracle. (p. 179-180, ed. Deluz, 2000).

Ils n’arrivèrent pas là au terme de journées de voyage, mais par un miracle de Dieu. Car ils se retrouvèrent en Inde dans une cité nommée Cassath qui est à cinquante-trois journées de voyage de Bethléem où ils parvinrent en treize jours. Et quand ils se rencontrèrent en cette cité de Cassath, il y avait quatre jours qu’ils avaient vu l’étoile. Ils ne mirent donc que neuf jours de cette cité à Bethléem, ce qui est un grand miracle. (p. 53, trad. Deluz, 2000)

Au lieu du simple se trover de la version liégeoise, la version continentale utilise – à deux reprises aussi – le composé s’entretrover, qui, en ce qui concerne le sens, ne laisse pas place au doute. Selon le Dictionnaire du Français Moyens’entretrover signifie toujours « se retrouver, se rencontrer », tandis que le simple se trover ne prend ce sens que dans certains contextes. Mandeville faisait se rencontrer les trois rois à Cassac/Cassath, qui devient dès lors une ville de rencontre.

*

Un second point concerne l’utilisation du miracle pour expliquer la rapidité du voyage des mages. On rencontrait déjà le motif sous la plume d’Odoric, lequel, dans la version française de Jean Le Long (1351), parlait de voyage accompli par vertu divine et non humaine (cfr supra). Le Mandeville de la version liégeoise écrivait, assez sobrement, que les trois rois ne vinrent pas par journées [des journées de route], maiz par miracle de Dieu (cfr supra). Le mot miracle, employé une seule fois, semblait porter sur l’ensemble du voyage.

Les versions continentales et insulaires mettront davantage encore l’accent sur ce point, en faisant intervenir à deux reprises la notion de miracle. C’est très clair dans la version continentale qui vient d’être citée et que nous reprenons ici :

Et si ne viendrent pas la par jornés, mes par miracle de Dieu, qar ils se entretroeveront en Ynde en une cité qad a noun Cassak, qe est a LIII jornees de Bethleem, et ils y furent le XIIIme jour, et si estoit ja le quart jor q’ils avoient veu l’esteille quand ils se entretroeveront en celle cité, et ensy ils furent en IX jors de celle cité à Bethleem et ceo fust grand miracle. (p. 179-180, ed. Deluz, 2000).

Ils n’arrivèrent pas là au terme de journées de voyage, mais par un miracle de Dieu. Car ils se retrouvèrent en Inde dans une cité nommée Cassath qui est à cinquante-trois journées de voyage de Bethléem où ils parvinrent en treize jours. Et quand ils se rencontrèrent en cette cité de Cassath, il y avait quatre jours qu’ils avaient vu l’étoile. Ils ne mirent donc que neuf jours de cette cité à Bethléem, ce qui est un grand miracle. (p. 53, trad. Deluz, 2000)

La version insulaire insiste elle aussi en répétant deux fois la formule. Voici par exemple le texte anglais, dans l’édition M.C. Seymour. Il s’agit de la description de la Basilique de la Nativité. On ne sera pas surpris par la graphie Cassak et par la localisation de la ville « en Inde » (a cytee in Ynde), variantes qui ne peuvent plus étonner le lecteur. L’intérêt du texte est ailleurs :

And besyde that is the place where the sterre felle that ladde the iii. kynges, Iaspar, Melchior, and Balthazar ; but men of Greece clepen hem thus, Galgalath, Malgalath, and Saraphie ; and the Iewes clepen [hem] in this manere in Ebrew, Appelius, Amerrius, and Damasus. Theise iii. kynges offreden to oure lord gold, ensense, and myrre. And thei metten togedre thorgh myracle of God, for thei metten togedre in a cytee in Ynde that men clepen Cassak that is liii. iourneyes fro Bethleem. And thei weren at Bethleem the xiii. day, and that was the iiii. day after that thei hadden seyn the sterre whan thei metten in that cytee. And thus thei weren in ix. dayes fro that cytee at Bethleem, and that was gre myracle. (ch. IX, p. 51, éd. M.C. Seymour, Mandeville’s Travels, 1967)

Et à côté [de la mangeoire du bœuf et de l’âne] se trouve l’endroit où tomba l’étoile qui avait guidé les trois rois, Gaspard, Melchior et Balthazar. Les Grecs les appelaient alors Galgalath, Malgalath et Saraphie ; les Juifs les appelaient en hébreu Appelius, Amerrius et Damase. Ces trois rois offrirent à Notre-Seigneur de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Ils s’étaient renc ontrés par un miracle de Dieu. Ils s’étaient rencontrés en effet dans une ville en Inde qui s’appelait Cassak, à 53 jours de voyage de Bethléem, et ils arrivèrent à Bethléem le 13ème jour. C’était le quatrième jour après avoir vu l’étoile qu’ils se rencontrèrent dans cette cité. Cela leur avait donc pris 9 jours pour aller de Cassak à Bethléem, et ce fut là un grand miracle. (trad. personnelle)

Si nous citons ce texte, c’est pour deux raisons. D’une part l’insistance – comme dans la version continentale – sur le motif de la rencontre : thei metten togedre, répété deux fois ; et d’autre part la répétition du mot myracle, encadrant l’événement raconté. C’est peut-être un peu forcer la lecture, mais on a l’impression qu’en procédant de la sorte, l’auteur du texte semble considérer comme relevant du miracle non seulement le déplacement de Cassak à Jérusalem mais aussi la rencontre des rois à Cassak.

Pour Marco Polo, les trois rois étaient dans un certain sens des voisins, et les distances parcourues ne le préoccupaient pas. Odoric ne disait rien de l’origine des visiteurs : il les faisait simplement partir de Cassan ; seul le voyage Cassan-Jérusalem le faisait réfléchir et lui suggérait la solution du miracle. En d’autres termes, l’« avant-Cassan » ne l’intéressait pas.  Le Mandeville de la version liégeoise (XXIII, p. 41, éd. Tyssens-Raelet, 2011) avait franchi un pas de plus en imaginant que les rois avaient déjà marché trois ou quatre jours avant de se rencontrer à Cassac. C’était dire implicitement qu’ils provenaient d’endroits assez éloignés les uns des autres. L’expression miracle de Dieu – employée une fois – couvrait chez lui l’ensemble de leur voyage.

En utilisant deux fois la formule, les versions continentales et insulaires auraient-elles voulu d’une manière plus formelle attribuer au miracle à la fois la rapidité extraordinaire du voyage de Cassak/Cassath à Bethléem et la rencontre à Cassak/Cassath de trois rois venus de coins différents et qui ne se connaissaient pas.

Sur certaines questions de détail, on voit donc que l’examen des versions non liégeoises peut fournir matière à réflexion. Ce n’est pas toujours le cas.

Ainsi on ne s’étendra pas sur les hésitations relevées dans la tradition manuscrite sur les données chiffrées portant sur les distances et les journées de voyage. Selon Odoric, le voyage Cassan-Bethléem prenait « plus de 50 jours ». Mandeville signalait tantôt 53, tantôt 54 jours. En ce qui concerne le second extrait, tiré de l’itinéraire en Perse, la version liégeoise (p. 41, éd. Tyssens-Raelet, 2011) donne 53 jours : et a, de celle cité [Casath] jusques a Bethleem, .liij. journees. Dans la version continentale par contre (p. 295, éd. Ch. Deluz, 2000), un manuscrit a corrigé LIII en XIIII, tandis que deux autres omettaient la phrase et qu’un autre encore considérait que le liii jorneez désignait la distance entre Cassan et la ville suivante Geth. Toutes ces variations ne présentent pas un grand intérêt pour nous.

Comme on le constate, les différences qu’il serait possible de relever entre la version liégeoise, la version continentale et la version insulaire de Jean de Mandeville sont mineures et ne nécessitent pas de longs développements. Elles donnent parfois à réfléchir, mais elles ne modifient jamais l’essentiel du message.

*

On en a dit assez sur Jean de Mandeville et sur la version liégeoise de son Livre. Le lecteur a sans doute l’impression que nous nous sommes exagérément attardé sur lui et sur ses deux prédécesseurs, Marco Polo et Odoric de Pordenone. En fait il se rendra vite compte qu’il eût été impossible sans passer par eux de commenter correctement le texte du chroniqueur liégeois.

 

  1. Chez Jean d’Outremeuse : Cassath, ville de rencontre et cité-étape (§ 5-7) (Myreur, I, p. 345)

Nous pouvons maintenant étudier la version du voyage, tel que l’a imaginé Jean d’Outremeuse. Le lecteur  retrouvera ci-dessous le texte original et sa traduction en français moderne.

 

[p. 345] (5) Ches trois roys veirent l’estoile qui s’apparut en Orient, le jour que Dieu fut neis, et le veirent tous oussitost Iy uns com l’autre. Adont se mist cascon de ches trois roys al chemyn, pour aleir où Ii estoile les conduroit, car ilh disoient que Dieu astoit nasquis de virge qui le monde devoit rachateir ; se le voloient aleir adoreir à la citeit de Cassath [Calsach en B] en Ynde.  (5) Ces trois rois virent l’étoile apparue en Orient le jour où Dieu vint au monde ; ils la virent tous, l’un comme les autres, immédiatement. Tous les trois se mirent alors en route, pour aller où l’étoile les conduirait, car ils disaient que Dieu était né d’une vierge et qu’il devait racheter le monde. Ils voulaient aller l’adorer en la cité de Cassath, en Inde.
(6) S’y soy trovarent ches trois roys et s’asemblarent par bonne compangnie, quant ils soy cognurent et oirent dit li uns à l’autre leurs opinions, et astoient tous d’onne opinion. (6) C’est là que les trois rois se retrouvèrent. Ils se mirent ensemble, en bons compagnons, lorsqu’ils se furent reconnus et eurent échangé leurs vues : ils avaient tous la même opinion.
(7) Celle citeit de Cassath siet à LII journéez de Bethleem, et nunporquant Dieu fist à trois roys grant myracle, car ils vinrent à Bethleem à XIIIe journee droite ; car ilh avoient jà aleit III ou IIII journées, anchois qu’ils s’encontrassent à Cassath. (7) Cette ville de Cassath se trouve à cinquante-deux jours de Bethléem, et cependant, Dieu fit pour ces trois rois un grand miracle : ils arrivèrent à Bethléem le treizième jour exactement. Avant de se rencontrer à Cassath, ils avaient déjà marché trois ou quatre jours. (trad. personnelle)

 

Il suffit de lire ces paragraphes pour comprendre que Ly Myreur des Histors a subi la nette influence du Livre des merveilles du monde. Cela apparaît clairement dans la rencontre des trois rois à Cassath (nouvelle graphie pour la ville), dans les données chiffrées concernant les voyages (« trois ou quatre jours avant Cassath » « douze jours de Cassath à Jérusalem ») et dans la mention – unique – d’une intervention divine (Dieu fist à trois roys grant myracle). Voilà pour l’essentiel. Cela étant, bien des choses restent à commenter.

Un élément doit d’abord être mis en évidence. À la différence de Mandeville, qui, comme Odoric, faisait l’impasse sur cette question, le chroniqueur liégeois avait fourni dans les paragraphes précédents (§ 1-3) des indications relativement précises sur l’origine des trois rois : Melchior est roi de Tarse en Perse, Gaspard roi d’Arabie et Balthazar, roi en la terre de Saba.

Jean d’Outremeuse ne ferme donc pas les yeux sur « l’avant-Cassath ». Il assume pleinement la donnée traditionnelle d’une origine, à la fois lointaine et diverse, des rois, tout en l’intégrant à deux motifs nouveaux trouvés chez Mandeville : celui d’une ville-étape et celui d’un voyage miraculeux.

Un point de détail mérite peut-être un commentaire : la localisation en Inde de Cassath, la ville de rencontre. En fait il s’agit là, nous le savons maintenant, de la reprise pure et simple par Jean d’Outremeuse de la grossière erreur géographique commise par Mandeville dans son premier texte sur les mages (il se trouverent en Ynde, a une cité qui a nom Cassac ; XXIII, p. 41, éd. Tyssens-Raelet) et qui n’apparaît plus dans le second (le chemin vers Ynde… jusques a une cité qui a nom Casath ; XLVI, p. 90, éd. Tyssens-Raelet). Il n’empêche que, exagérément fidèle sur ce point à son modèle, Jean d’Outremeuse n’a vu aucune difficulté à envoyer trois personnes, originaires respectivement de Perse, d’Arabie et de la terre de Saba, faire étape en Inde avant de se rendre à Jérusalem. La géographie n’est manifestement pas son fort.

Pour le reste, il n’a pas trop mal réussi à harmoniser les choses. Ses rois ont vu l’étoile en même temps, chacun dans son pays, et ils se sont mis immédiatement en route pour se rendre « où elle les conduirait ». De cette étoile, ils connaissaient la signification. Sans toutefois mentionner d’où leur venait cette connaissance particulière, le chroniqueur liégeois signale en effet « que les rois savaient que Dieu Sauveur était né d’une vierge ». La suite immédiate (« ils voulaient aller l’adorer à Cassath ») a de fortes chances d’être une innovation, un peu curieuse, de Jean d’Outremeuse. Peut-être croit-il pouvoir ainsi expliquer l’étrange détour vers une ville-étape. Selon lui, tous les voyageurs, indépendamment l’un de l’autre, auraient pensé que Cassath était leur destination définitive.

Le reste aussi ne se trouve nulle part ailleurs et relève de l’imagination du chroniqueur liégeois. Il dépeint les trois rois arrivant, chacun de son côté, à Cassath croyant adorer le Dieu qu’ils recherchent : ils constatent qu’ils se sont trompés, se rencontrent, s’interrogent mutuellement, confrontent leurs vues avant de prendre une décision commune. Ils ont en effet compris que leur but véritable se trouvait en Judée et qu’il leur faut reprendre la route.

Cassath joue donc pleinement dans la version de Jean d’Outremeuse son rôle de point de rencontre et de ville-étape. Notre auteur a retravaillé avec un certain succès ce motif que lui fournissait Mandeville.

Que dire maintenant du miracle ? Le chroniqueur liégeois a-t-il repris ici le motif du « double miracle » proposé par Mandeville ? Ce n’est pas clair. Dans le texte du Myreur, seul le voyage Cassath-Bethléem semble visé, explicitement en tout cas, mais, tout bien considéré, les déplacements vers Cassath pourraient aussi en avoir bénéficié : « trois ou quatre journées » pour venir, par exemple du Yémen à Cassath sans aide divine, c’est difficilement croyable. Mais ce n’est pas explicitement dit.

Quoi qu’il en soit, le groupe, maintenant rassemblé par bonne compangnie, se met en route en direction de la Judée.

 

 

  1. Rencontre avec Hérode et arrivée à Bethléem (§ 8-13) (Myreur, I, p. 345-346)

 

Les III roys vinrent en Judée – Herode parolle à eaux – Miracle à Herode Les trois rois arrivèrent en Judée – Hérode leur parle – Miracle chez Hérode
(8) Tant alerent ches trois roys que ils entrarent en Judée ; si ont troveit aux passaiges grans gens d’armes qui [p. 346] les prisent, et les mynarent devant Herode, qui leurs demandat cuy ilhs astoient et qu’ilh queroient. (8) Les trois rois marchèrent jusqu’à leur arrivée en Judée. Ils rencontrèrent aux frontières de nombreux hommes en armes qui les arrêtèrent et les menèrent à Hérode, lequel leur demanda qui ils étaient et qui ils cherchaient.
(9) Promier parlat Jaspar et dest : « Sires, nos  summes rois qui allons querant I jovene damoiseal, qui est neis novellement, qui justicherat nos et vos et tous cheaux qui sont et qui sieront, car ilh est roy de tout le monde. » (9) Jaspar parla le premier et dit : « Sire, nous sommes des rois à la recherche d’un jeune damoiseau, né récemment, et qui nous jugera, nous, vous et tous ceux qui existent et qui existeront, car il est le roi du monde entier ».
(10) Quant Herode entent chu se fut mult enbahis, et dest-ilh par trahison que chu ne poroit-ilh croire neis plus que uns cappons ne poroit del escuel où ilh astoit apparelhiés  por mangnier, salhir de la tauble à la perche chantant. Là demonstrat Dieu gran myracle, car Iy cappons salhit en plummes com de promier, et volat à la perche chantant. (10) Quand Hérode entendit cela, il fut très troublé, et perfidement il dit qu’il ne pourrait pas croire à cela plus qu’il ne pourrait croire qu’un chapon, préparé dans une écuelle pour un repas, puisse sauter de la table sur son perchoir en chantant. Là Dieu fit un grand miracle, car le chapon sauta, paré de ses plumes comme avant, et vola vers son perchoir en chantant.
(11) Adont dest Herode aux trois rois par grant trahison qu’ilhs alassent tant querant qu’ilh le trovassent, et quant ilhs l’avoient troveit se retournassent par là, et ilh l’iroit aoreir. (11) Alors Hérode, dans sa grande fourberie, dit aux trois rois de partir à la recherche de l’enfant jusqu’à ce qu’ils le trouvent et, qu’une fois l’enfant trouvé, ils repassent chez lui. Il irait alors l’adorer.
(12) Et les trois roys Ii oirent en convent ; puis soy partirent de luy, et soy misent al chemyn droit où ilh veirent l’estoile flammant, tant com ilh sont entreis en Bethleem. (12) Les trois rois lui donnèrent leur accord ; puis ils le quittèrent et ils reprirent la route à l’endroit où ils virent l’étoile flamboyante, jusqu’à leur entrée dans Bethléem.
(13) Et Ii estoile s’abassat, si les mynat tout droit sour la maison où Dieu astoit, puis chaiit Ii estoile en I puiche ; et les trois roys entrarent en la maison, si ont troveit Marie qui alaitoit Dieu, son enfant. (13) Et là, l’étoile s’abaissa et les conduisit directement vers la maison où Dieu se trouvait, puis elle tomba dans un puits. Les rois entrèrent dans la maison, et trouvèrent Marie allaitant Dieu, son enfant.

 

On se souviendra qu’à la fin du chapitre précédent (VII, § 8), Hérode, mis au courant par « la bête de Jérusalem » de ce qui le menaçait, avait juré de tuer l’enfant et donné l’ordre de surveiller les lieux de passage. Il avait même promis une solide récompense à qui capturerait le nouveau-né (« une si grande étendue de terre qu’elle l’enrichirait à jamais »).

Rien d’étonnant dès lors que les voyageurs (VIII, § 8) aient été interceptés à la frontière par les gens d’Hérode et conduits au roi. Sur ce point, on est très loin du récit de Matthieu, selon lequel les mages, ayant perdu l’étoile qui les guidait depuis l’Orient, se seraient d’eux-mêmes rendus au palais d’Hérode, pour lui demander le lieu de naissance du nouveau roi. Le dialogue avec Hérode (§ 9) par contre est davantage dans la ligne du récit canonique, encore qu’ici Jaspar seul soit censé parler et que ce qu’il dit à Hérode ne corresponde pas exactement aux paroles de l’Évangile.

 

  1. Le motif du chapon cuisiné qui reprend vie (§ 10)

Le § 10, avec en particulier le « miracle du chapon », s’écarte davantage encore de Matthieu. Jean d’Outremeuse introduit en effet dans son récit une histoire relativement peu connue, mais attestée ailleurs. Nous croyons utile de fournir quelques attestations de ce motif.

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La première qui vient à l’esprit se rencontre dans un apocryphe éthiopien de date incertaine, vraisemblablement traduit de l’arabe, qui est présenté dans EAC II, 2005, p. 153-203 et dont il n’existe pas encore de véritable édition critique. C’est précisément le motif du coq qui a donné son nom à ce traité connu aujourd’hui comme Le Livre du Coq.

Pour le dire en quelques mots, ce livre raconte les trois derniers jours de la vie de Jésus, en se basant sur les évangiles canoniques et sur des traditions apocryphes ou légendaires. Un coq cuisiné est au menu du repas pascal que Jésus et ses apôtres prennent à Béthanie. Le passage suivant se place au moment précis où Judas vient de quitter la table :

Le Seigneur Jésus toucha alors de son doigt le coq qui avait été tué et qui se trouvait placé devant lui, sur le plateau. Immédiatement, le coq se leva, rendu à la vie comme auparavant, et il se tint en face de lui, comme si le couteau n’avait jamais effleuré sa tête, comme s’il n’avait rien perdu de sa chair. Le Seigneur Jésus-Christ lui dit : « C’est moi, qui t’ordonne, ô coq, de suivre Judas en secret. Va à Jérusalem et tâche de savoir ce que Judas fera chez lui, auprès des Juifs et au Temple. Après t’être envolé sans crainte, reviens ici. Il te sera donné une langue comme aux humains, et tu feras aux apôtres de vive voix le récit de tout ce qui s’est passé. » Le coq s’envola aussitôt et suivit Judas. (IV, 6-8,  p. 169, trad. Piovanelli, EAC II, 2005)

Jésus ressuscite donc un coq qu’il charge de suivre Judas, de le surveiller et de revenir faire rapport à Jésus de ce qu’il aura vu et entendu.

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Le motif de Jésus mangeant avec ses disciples et ressuscitant un coq cuit qui leur est servi se retrouve aussi dans un fragment copte attribué au Livre (apocryphe) de la Résurrection de Jésus-Christ par l’apôtre Barthélemy (I, 1-3,  p. 307-308, trad. EAC I, 1977), mais dans une tout autre optique.

Un des convives, Matthias, qui avait lui-même tué le coq servi à table, rapporte à Jésus que les Juifs lui avaient dit que le sang de son maître serait versé comme celui du coq qu’il venait de tuer. Jésus lui répond en substance : « C’est bien vrai ; mon sang va couler, je vais mourir mais il m’arrivera après ce qui va arriver au coq ».

Alors Jésus toucha le coq et lui dit : « Je te le dis, à toi, ô coq, tu vivras comme tu vivais auparavant, des ailes te pousseront et tu prendras ton vol afin d’annoncer le jour où je serai livré. » Et le coq bondit sur le plat et s’échappa. Jésus dit à Matthias : « Voici, le volatile que tu avais égorgé il y a trois heures est ressuscité, vivant… [Le texte est incomplet, mais l’idée est : « Il en sera de même pour moi »].

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Troisième exemple. « Un miracle analogue, qui a lieu chez Judas dans les instants qui précèdent son suicide, a été inséré dans la forme secondaire M2 de l’Évangile de Nicodème (I, 3) avant d’être repris par une légende médiévale latine diffusée en Angleterre et en Irlande » (EAC II, 2005, p. 139-140) ». Ce texte est absent (je crois) des deux volumes des EAC, mais on le trouvera dans un article de Gianfranco Ravasi, intitulé Pâques selon les textes apocryphes. Judas, Pilate, Marie, et accessible sur la Toile :

Judas, après avoir trahi Jésus, rentre chez lui, sombre et décidé à se suicider. Sa femme cherche à le convaincre de ne pas se pendre, sûre que le Christ ne pourra jamais ressusciter. Comme elle fait rôtir un coq pour le repas, elle parie avec son mari : « Si ce coq rôti peut chanter, alors Jésus pourra ressusciter ». Mais, tandis qu’elle parlait, le coq écarta les ailes et chanta trois fois. Alors Judas, pleinement convaincu, fit un nœud coulant avec la corde et alla se pendre.

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Les EAC II (2005) signalent également en note (p. 140, n. 1) que « la résurrection inattendue d’un coq cuisiné joue aussi un rôle déterminant dans une autre légende médiévale, d’origine scandinave, qui a pour protagoniste saint Étienne ».

Quoi qu’il en soit de ces différentes attestations, on ignore d’où Jean d’Outremeuse a tiré ce motif de la résurrection d’un coq cuisiné ; on ignore aussi s’il l’a trouvé tel quel, déjà actualisé dans l’histoire d’une rencontre entre Hérode et les mages, ou s’il a été lui-même en contact avec le motif brut qu’il aurait ici adapté.

Cela nous entraînerait trop loin de creuser ces différentes questions et de rechercher le lien éventuel existant entre l’épisode du coq chantant trois fois lors du reniement de Pierre et le motif de la résurrection du coq cuisiné.

 

  1. Le puits des mages ou l’étoile tombée dans un puits de Bethléem

À partir du § 11, le récit de Jean d’Outremeuse va suivre d’assez près celui de Matthieu. On y trouve : la demande fourbe d’Hérode ; l’étoile réapparue qui guide à nouveau les mages jusqu’à Bethléem pour s’arrêter « au-dessus du lieu où était l’enfant » ; l’entrée des mages dans la maison « où ils trouvent l’enfant avec Marie, sa mère ». Tout cependant ne provient pas de l’évangéliste. Par exemple le détail de Marie « allaitant » son enfant n’est pas dans l’évangile, mais il va presque de soi.

Plus intéressante est la notice de la disparition de l’étoile dans un puits, une fois sa mission accomplie. Elle n’apparaît ni chez Matthieu ni, semble-t-il, chez les apocryphes. Il doit pourtant s’agir d’une antique légende.

À notre connaissance toujours, c’est Grégoire de Tours (540-594) qui en livre l’attestation la plus ancienne :

Est autem in Bethlem puteus magnus, de qua Maria gloriosa aquam fertur hausisse. Saepius aspicientibus miraculum inlustre monstratur, id est stella ibi mundis corde, quae apparuit magis, ostenditur.

Venientibus devotis ac recumbentibus super os putei, operiuntur lenteo capita eorum. Tunc ille, cuius meritum obtenuerit, videt stellam ab uno pariete putei super aquas transmigrari ad alium in illo modo, quo solent super caelorum circulo stellae transferri. Et cum multi aspiciant, ab illis tantum videtur, quibus est mens sanior. Nonnullos vidi, qui eam adserebant se vidisse. Nuper autem diaconus noster retulit, quod cum quinque viris aspexit, sed duobus tantum apparuit. (M.G.H., éd. B. Krusch, 1969, p. 38 du vol. 2 : Liber in gloria martyrum = Premier livre des Miracula, I, 1)

On trouve à Bethléem un grand puits, où la glorieuse Marie, dit-on, avait puisé de l’eau. Il offre assez souvent à ceux qui y regardent un miracle éclatant : l’étoile, celle qui apparut vraiment [aux mages], s’y montre à ceux qui ont le cœur pur.

Lorsqu’ils y viennent avec dévotion et se couchent sur l’orifice du puits, on leur couvre la tête d’un linge. Alors, celui qui le mérite, voit l’étoile passer d’une paroi du puits sur l’autre, en rasant la surface de l’eau, de la même manière que les étoiles passent sur la voûte céleste. Beaucoup regardent, mais elle n’est visible qu’à ceux qui ont l’esprit particulièrement sage. J’en ai vu personnellement plusieurs qui affirmaient l’avoir vue. Récemment notre diacre a rapporté que cinq hommes ont regardé, mais qu’elle n’est apparue qu’à deux d’entre eux. (trad. personnelle)

Grégoire de Tours ne précise pas l’emplacement exact de ce puits miraculeux, mais une chose est sûre : très tôt on a montré aux pèlerins une cisterna « dans laquelle on disait qu’était tombée l’étoile qui avait jusque là conduit les mages » et on la leur montrait « près de la chapelle de la crèche du Christ » :

Inde ad capellam presepis Christi est cisterna, in quam dicitur stilla cecidisse, que magos illuc duxerat. (Anonymi Descriptio Terrae Sanctae, dans le Cod. Bernensis 46, du XIIe siècle ; cfr l’éd. de T. Tobler, Topographie von Jerusalem und seinen Umgebungen, II, Berlin, 1854, p. 467. Accessible sur la Toile)

On ne s’étonnera donc pas de voir Jean de Mandeville mentionner ce puits dans sa description de la Basilique de la Nativité. Nous avons déjà donné le texte plus haut :

Item, delez la tour de celle eglise dessus dite, a la dextre partie, en descendant par .xvj. degrez, est le saint lieu ou Nostre Sire nasqui, qui est moult noblement ouvrez de marbre et gentement point d’or et d’asur et d’autres coulours ; et delez, a .iij. pas, est la creppe du buef et de l’asne, et assez prez est le puis ou l’estoille chey qui avoit conduit les roys Jaspar, Melcior et Balthazar. (XXIII, p. 41, éd. Tyssens-Raelet, 2011)

Rien d’étonnant non plus que la notice apparaisse chez Jean d’Outremeuse. Pour reprendre les termes de Voltaire, c’était devenu en quelque sorte la communis opinio :

On trouve dans Origène [pas de référence chez Voltaire] que l’étoile s’était arrêtée sur la tête de l’enfant Jésus. La communis opinio fut que l’étoile se jeta dans un puits ; on prétend que ce puits est encore montré aux pèlerins […]. Ils devraient [y] descendre car la vérité y est. (Œuvres complètes de Voltaire. T. VI, Paris, 1837, p. 472 [Sommaire historique des quatre évangiles] [p. 302, dans une autre édition, Paris, 1877, accessible sur la Toile])

Le puits dit des Mages est toujours signalé aujourd’hui sur le site officiel de la grotte de la Nativité. Le pèlerin s’y voit renvoyé à la tradition et à un texte du XIe siècle :

« Le puits dit des Mages », qui correspond à une grande citerne proche du presbyterium, suscitait la curiosité des pèlerins. La Tradition rappelle que dans la citerne se reflétait la lumière de l’étoile qui indiquait aux Mages le lieu exact de la naissance de Jésus. Comme le racontent divers témoignages, la lumière de l’étoile resta imprimée dans le puits : « …et sur le côté nord de la Grotte, il y a un puits sans fond, et dans l’eau du puits, on peut voir l’étoile qui accompagna les Mages » (Épiphane le moine, XIe siècle).

 

  1. Les mages, les cadeaux et l’enfant Jésus (§ 14-19) (Myreur, I, p. 346)

 

Reprenons la lecture du texte de Jean d’Outremeuse, en nous intéressant aux cadeaux offerts et reçus par les Mages.

 

Les III roys offrirent à Jhesus leurs joweals

La signifianche des III dons

Les trois rois offrirent leurs trésors à Jésus

La signification des trois présents

[p. 346] (14) Atant prist cascons des III roys ses joweals qu’ilh avoit aporteit, et Iy offrirent ; Iy anneis Melchior offrit encense, et Jaspar myrre, et Balthasar oir, et ilh les prist ; lesqueis trois dons ont trois grandes signifianches : car Iy oir signifie qu’ilh sierat roy de tout le monde, Iy encense signifie que ilh feroit la vielhe loy chaioir, et estaubliroit une novelle, et Ii mirre signifioit que ilh sieroit mors en la crois por le peuple à rachateir. (14) Alors ils prirent chacun les présents qu’ils avaient apportés et les offrirent ; l’aîné, Melchior, offrit l’encens, Jaspar la myrrhe, Balthazar l’or, et Dieu les accepta. Ces trois présents ont trois grandes significations : car l’or signifie que l’enfant sera le roi de tout l’univers, l’encens signifie qu’il fera tomber l’ancienne loi et en établira une nouvelle, et la myrrhe veut dire qu’il mourra sur la croix pour racheter le peuple.
(15) Item nos trovons en l’escripture que quant Melchior ouffrit à Dieu encense, ilh Iy semblat qu’ilh fust en l’eage de II ans, et ilh semblat à Balthasar qu’ilh ewist V ans, et ilh semblat à Jaspar qu’ilh ewist VII ans. (15) Nous trouvons aussi dans un texte qu’au moment où Melchior offrit l’encens à Dieu, l’enfant lui sembla être âgé de deux ans ; et Balthazar crut qu’il en avait cinq et il sembla à Jaspar qu’il en avait sept.
Jhesus sengnat les III roys Jésus bénit les trois rois
(16) Apres chu se sont les trois roys partis, et ont pris hosteit en Bethleem meismes ; et quant ilhs furent al repouse se dest Melchior aux aultres : (16) Après cela, les trois rois partirent, et se rendirent dans une auberge à Bethléem même. Et lorsqu’ils s’y reposaient, Melchior dit aux autres :
(17) « Bien doit yestre chis enfes roy de tout le monde, car ilh est mult saige, quant nos sengnat de sa diestre main qui signifie qu’ilh morat en crois, et enssi qu’ilh moy semble ilh at bien d’eage Il ans. » Enssi demoront et se sont aleis cuchiés. (17) « Cet enfant doit bien être le roi du monde entier, car il est très sage : quand il nous a bénis de sa main droite, signifiant qu’il mourrait en croix, il m’a semblé avoir au moins deux ans ». Ils restèrent ainsi et allèrent se coucher.

 

Ly angle s’apparut aux III roys Un ange apparut aux trois rois
[p. 347] (18) Mains quant chu vient à meynuit, se vient uns angle aux trois roys, qui leurs dest : (18) Mais quand arriva minuit, un ange vint vers les trois rois et leur dit :
« Barons, Dieu vos mande que vous n’en raleis mie par Judée, car Herode vos ochiroit ; mains raleis-en par aultre voie, et Dieu vos garderat de tous perilhes. » « Barons, Dieu vous fait savoir de ne pas retourner par la Judée, car Hérode vous tuerait ; prenez une autre route pour rentrer, et Dieu vous gardera de tous les périls. »
(19) Quant les trois roys entendirent chu, ilhs se sont leveis, puis en ralont par altre voie, et sains Mychiel les conduisit jusques en leurs paiis. (19 Quand les rois entendirent cela, ils se levèrent et s’en retournèrent par un autre chemin, et saint Michel les conduisit jusqu’à leur pays.

 

Les mages sont donc maintenant en présence de l’enfant Jésus à qui ils vont offrir leurs cadeaux. Dans le récit de Jean d’Outremeuse, la rencontre est entourée de quelques événements un peu particuliers, assez difficiles à expliquer. Ainsi l’enfant apparaît aux mages sous divers aspects. Par ailleurs, contrairement à ce qui se lit dans d’autres versions, le chroniqueur liégeois n’envisage aucun cadeau qui serait donné en retour aux mages. Ils vont repartir chez eux sans repasser par Hérode.

Mais avant d’aller plus loin, un mot sur l’origine lointaine des cadeaux offerts à Jésus par les mages lors de leur visite.

Les cadeaux « canoniques » offerts sont l’or, l’encens et la myrrhe (Matthieu, II, 11). Si la tradition s’est beaucoup interrogée sur la signification de ces présents (cfr ci-dessous), leur origine lointaine n’a guère intéressé que la littérature apocryphe orientale. Ainsi, par exemple, dans la Caverne des Trésors (Ve-VIe siècle), il s’agirait là de trois matières précieuses qu’Adam, après la faute, aurait emportées du paradis et déposées dans cette caverne où il aurait trouvé refuge avec Ève (V, 17). Les mages, passant par là pour gagner la Judée, les auraient utilisés pour les offrir en présents à Jésus (XLV, 12, éd. Su-Min Ri, Louvain, 1987). C’est en fait une question complexe sur laquelle on pourra voir le commentaire de Andreas Su-Min Ri (Louvain, 2000, p. 446-453).

Sur l’histoire primordiale de ces objets dans la caverne, le rédacteur du premier livre du Combat d’Adam et Ève [trad. française aux éditions Filbluz], un traité postérieur au précédent (du VII au IXe siècle) et inspiré par lui, s’attardera longuement en leur faisant jouer un grand rôle.

On se limitera à ces brèves mentions avant de présenter la signification prise par ces trois matières précieuses.
 

  1. Les cadeaux offerts à Jésus et leur signification (§ 14)

Chez Jean d’Outremeuse, les cadeaux offerts reçoivent le symbolisme devenu courant dans la tradition depuis Irénée de Lyon à la fin du IIe siècle (Contre les hérésies, III, 9, 2) et que la compilation de Jacques de Voragine résume de la manière suivante : « l’or convient au tribut, l’encens au sacrifice, la myrrhe à la sépulture des morts. Par ces trois présents furent proclamées, dans le Christ, la puissance royale, la majesté divine et la mortalité humaine. » (Légende dorée, ch. XIV, p. 115, trad. Boureau).

Fondamentalement, Jean d’Outremeuse ne dit pas autre chose :

l’or signifie que l’enfant sera le roi de tout l’univers, l’encens signifie qu’il fera tomber l’ancienne loi et en établira une nouvelle, et la myrrhe veut dire qu’il mourra sur la croix pour racheter le peuple.

mais la formulation qu’il adopte lui semble propre ; telle quelle, elle ne se retrouve pas ailleurs.

En fait, si le chroniqueur liégeois avait eu devant lui l’ensemble du texte de Jacques de Voragine, il aurait pu proposer d’autres significations. Parmi plusieurs interprétations, l’archevêque évoquait par exemple celle, très concrète, de saint Bernard au XIIe siècle :

Selon Bernard, ils offrirent de l’or pour soulager la misère de la Vierge, de l’encens pour chasser la puanteur de l’étable, de la myrrhe pour fortifier les membres de l’enfant et pour chasser la vermine. (Bernard, Sermones in epiphania Domini, III, 1 ; XIIe siècle)

ou encore cette autre, très banale, due à Remi d’Auxerre (IXe siècle) :

C’était une tradition ancienne que de ne point se présenter les mains vides devant Dieu ou devant un roi. Les Perses et les Chaldéens avaient précisément l’habitude d’offrir de tels présents. (Homiliae VII, P.L., t. 131, 1884, col. 90-907)

On a rencontré plus haut dans les légendes recueillies par Marco Polo en Perse, la myrrhe liée d’une manière spécifique à la médecine. Selon U. Monneret (Leggende orientali, Vatican, 1952, p. 91-95), l’idée d’un Cristo medico (« Le Christ médecin »), assez rare en Occident, est beaucoup plus fréquente en Orient et pourrait remonter à un vieux concept mésopotamien.

À propos des cadeaux, on se souviendra du récit de Marco Polo, présenté plus haut, où les trois rois partis aourer un prophete qui estoit nez :

… porterent trois offrandes : or et encens et mirre, « pour cognoistre se celui prophete estoit dieu, ou roy terrien, ou mire ». Car il distrent se il prenoit l’or que il seroit roy terrien ; et se il prenoit l’encens que il seroit dieu ; et se il prenoit le mirre que il seroit mire [médecin]. (ch. XXXI, p. 63, éd. Pauthier, 1865)

*

Dans le texte canonique à l’origine de toute la tradition (Matthieu, II, 11), et longtemps encore, les trois cadeaux (l’or, l’encens et la myrrhe) sont offerts sans spécification du donateur, ce qui ne signifie pas nécessairement qu’ils le furent par le groupe en tant que tel. Pierre le Mangeur utilise le terme singuli (« chacun en particulier ») : obtulerunt puero singuli aurum, thus et myrrham (ch. VII intitulé de oblatione et nominibus magorum) et dans La légende dorée (Ch. XIV) va dans le même sens :

Après être entrés dans la petite demeure et avoir vu l’enfant avec la mère, ils s’agenouillèrent et, l’un après l’autre, ils lui offrirent leurs présents, l’or, l’encens et la myrrhe (trad. Boureau, p. 114)

Mais l’indifférenciation fut assez vite levée, surtout chez les apocryphes, dont les récits d’ailleurs s’étofferont. On verra apparaître d’autres cadeaux, voire d’autres bénéficiaires.

Ainsi dans l’Évangile du pseudo-Matthieu (ch. XVI, 2, trad. EAC I, 1997, p. 135-136), l’enfant a deux ans lorsque les mages arrivent « dans la maison » et le trouvent assis sur les genoux de Marie :

Alors ils ouvrirent leurs trésors et donnèrent de très riches présents à Marie et à Joseph, mais à l’enfant lui-même ils offrirent chacun une pièce d’or. Et l’un offrit <en outre> de l’or, le deuxième de l’encens et le troisième de la myrrhe.

De très riches présents sont ici offerts à Marie et à Joseph, tandis que l’enfant reçoit de chaque mage une pièce d’or et que la distribution des trois présents canoniques est individualisée. Mais l’individualisation n’est encore que partielle : aucun nom n’étant cité, le lecteur ignore auquel des rois attribuer chacun des cadeaux.

Toutefois, lorsque les cadeaux sont expressément liés à un visiteur, il n’y a aucune unanimité dans la tradition.

Dans l’Évangile arménien de l’Enfance (ch. XI, 2, p. 132-133, trad. Peeters, 1914), où les mages offrent une pléthore de cadeaux, les trois présents canoniques sont attribués, pour la myrrhe à Melkon qui tient la place de notre Melchior, pour l’encens à Gaspar, et pour l’or à Balthasar. Dans un texte, attribué faussement à Bède et très riche en précisions sur les caractéristiques physiques et l’habillement des mages, Melchior offre l’or, Gaspar l’encens et Balthasar la myrrhe (Extraits des Pères contenant des sentences, des questions et des paraboles, référence inconnue). Jean d’Outremeuse pour sa part (§ 14) confie à Melchior l’encens, à Jaspar la myrrhe et à Balthasar l’or. Trois versions, trois répartitions différentes. C’était manifestement là pour les rédacteurs une « matière libre », laissée à la fantaisie de chacun.

 

  1. Le cas très particulier du cadeau de Melkon-Melchior : des « livres écrits et scellés par le doigt de Dieu ».

Mais en matière de cadeaux,  l’Évangile arménien de l’Enfance se caractérise par une offrande tout à fait particulière, qu’il est seul à attester et sur laquelle nous allons maintenant nous étendre quelque peu. Il signale en effet que Melkon-Melchior offre à l’Enfant Jésus des « livres écrits et scellés par le doigt de Dieu ». Cela nécessite quelques explications.

Rappelons, à propos de cet Évangile arménien que sa rédaction primitive ne serait pas postérieure au Ve siècle, mais que son texte a subi au fil des siècles de nombreux développements dont on a beaucoup de mal à déterminer les étapes. Une de ses caractéristiques est de ne pas reculer devant l’amplification.

C’est le cas dans le très long chapitre XI qui, sur près de 20 pages de l’édition Peeters (p. 131-150), raconte dans le plus grand détail la visite des Mages. C’est notamment le cas en ce qui concerne les cadeaux. Dans la tradition, on le sait, les cadeaux offerts à Jésus par les mages se réduisent généralement à de l‘or, de l’encens et de la myrrhe. Mais le Livre arménien de l’Enfance va non seulement les multiplier, mais en présenter un de très particulier qui concerne directement notre sujet. Il figure dans « la hotte » de Melkon, notre Melchior.

Ainsi en XI, 2, celle-ci est censée contenir, à côté de la myrrhe, attendue, divers présents relativement classiques comme « de l’aloès, de la mousseline, de la pourpre et des rubans de lin », un cadeau très spécial, en l’espèce des « livres écrits et scellés par le doigt de Dieu ». Revoici donc des livres, avec toutefois une précision essentielle : « Dieu en est l’auteur ». Le § 2 du chapitre toutefois n’en dit pas plus. Le secret ne sera dévoilé que beaucoup plus loin et d’une manière progressive.

Une première information substantielle, encore que fort incomplète, se dégage, en XI, 10 et 11, du dialogue des mages avec Hérode. À ce dernier qui leur demande comment ils ont appris qu’un fils de roi allait naître au pays de Judée (c’est le texte même de Mat., II, 2), les visiteurs répondent qu’ils sont en possession d’un « témoignage écrit, gardé sous pli scellé et transmis de génération en génération ». Ils précisent même qu’un ange est apparu pour leur dire que le message qu’il contenait s’était réalisé et pour leur demander de venir en Judée. Cette réponse toutefois ne satisfait pas complètement Hérode, qui insiste : « Mais d’où donc tenez-vous donc ce témoignage connu de vous seuls ? ».

Suit un très long passage. Le début, relativement court, reprend en d’autres mots  ce qui avait déjà été dit : c’est « une lettre écrite, fermée et scellée par le doigt de Dieu », contenant « un ordre divin concernant un projet que le Seigneur a promis d’accomplir en faveur des enfants des hommes » et « Notre peuple est le seul au monde à posséder ce témoignage écrit ». Le reste du passage, beaucoup plus long, ne dévoile encore rien du contenu du message. Il ne fait que retracer l’histoire de sa transmission des origines jusqu’aux visiteurs d’Hérode.

On apprend ainsi (XI, 11) que ce document rédigé par Dieu et donné à Adam avait été remis par ce dernier à Seth – nous retrouvons Seth – et s’était ensuite transmis de père en fils, de génération en génération, jusqu’à ce que le peuple des mages « le reçoive de Melchisédech au temps de Cyrus, roi de Perse ». Alors, continue Melkon, « nos pères le déposèrent en grand honneur dans une salle et la lettre parvint finalement jusqu’à nous. C’est elle qui nous permit de connaître à l’avance le nouveau monarque, fils du roi d‘Israël ».

En entendant cela, Hérode, dont l’impatience ne fait que croître, veut s’en emparer par la force pour la lire, mais son acte violent provoque l’effondrement du bâtiment et de nombreux morts. Hérode doit laisser partir les Mages, sans en apprendre davantage. Pas plus qu’Hérode, le lecteur ne retire du récit aucune précision sur le contenu du message.

Pour avoir la révélation de l’ultime secret, le lecteur devra encore patienter une dizaine de paragraphes (XI, 23). Il y a d’abord le moment où le roi Melkon présente à Jésus, sans l’ouvrir, la lettre toujours scellée. C’est ce qu’on appellerait en langage postal un « retour à l’expéditeur ». Le document est en effet remis à celui qui l’avait écrit – Dieu – par les héritiers lointains de celui à qui, à l’origine, il avait été confié – Adam. Le roi Melkon est très explicite sur ce point :

Et le roi Melkon, ayant pris le livre du Testament qu’il gardait chez lui (en héritage) des premiers ancêtres, comme nous l’avons dit, il l’apporta, le présenta à l’enfant et dit : « Voici l’écrit en forme de lettre, que vous avez donné à garder, après l’avoir scellé et fermé. Prenez et lisez le document authentique que vous avez écrit. » (XI, 22)

La lettre en question, le mage l’appelle « livre du Testament », mais on ne sait toujours pas ce qu’elle contient exactement. Le paragraphe suivant (XI, 23) va enfin révéler avec précision non seulement à quel moment et à qui elle a été donnée, mais surtout son contenu.

Le contexte est bien expliqué par le rédacteur. Adam a été chassé du Paradis, son fils Abel a été tué par Caïn et le meurtrier est sévèrement puni par Dieu. Adam est tellement attristé et plongé dans le deuil que, pendant plus de 200 ans, il n’a plus eu de rapports conjugaux avec Ève.

Mais Dieu dans sa miséricorde lui envoya son ange et lui dit de s’approcher d’Ève. Et Dieu donna à Adam, Seth, l’enfant de consolation. Il lui donna aussi ce livre, écrit par le doigt de Dieu, le pacte d’Adam, portant ce qui suit : « L’an 6000, le sixième jour (de la semaine), à la sixième heure, j’enverrai mon fils unique le Verbe divin, qui ira prendre chair dans ta race, et mon fils deviendra le fils de l’homme et te rétablira derechef dans ta dignité première, par les suprêmes tourments de sa croix. Et alors, Adam, tu seras comme l’un de nous, uni à Dieu d’une âme pure et d’un corps immortel. » (XI, 23)

Ainsi, le « parchemin écrit par Dieu en lettres d’or et scellé de son propre doigt » du début, appelé un peu plus haut « livre du Testament », reçoit ici le nom de « pacte d’Adam ». On connaît désormais le contenu de cette lettre rédigée par Dieu et remise à Adam lors de la naissance de Seth. Dieu y annonçait qu’il enverrait son fils s’incarner « en l’an 6000, le sixième jour de la semaine, à la sixième heure », et, par sa mort sur la Croix, rétablir dans sa dignité première Adam et tous ses frères les hommes.

C’est donc cette promesse solennelle de Dieu qui devait être remise intacte et en mains propres à Dieu qui venait de naître à Bethléem pour sauver le monde. Le document qui l’atteste et que nous appellerons, pour la facilité des choses, « la Lettre de Dieu à Adam »,  était ainsi passé de mains en mains pendant des générations pour aboutir finalement dans celles de Melkon qui, à Bethléem, le remettra à celui qui l’avait rédigé. Les mages sont devenus en quelque sorte les « héritiers testamentaires d’Adam ». Leur mission accomplie, ils peuvent désormais retourner chez eux.

*

Il s’agit donc, on le voit, d’un cadeau très particulier, qui tranche totalement sur ce que rapportent les autres versions et qui méritait un traitement particulier. Il est lié au motif plus général du « Testament d’Adam » que nous traiterons peut-être ailleurs un jour.

Mais après ce long développement, il est temps maintenant pour nous d’explorer un autre domaine, celui des cadeaux non pas donnés mais reçus par les Mages.

Quoique la version de Jean d’Outremeuse n’en porte aucune trace, ce motif pourtant existait. En effet, dans certaines traditions orientales, les mages seraient repartis dans leurs pays avec des cadeaux qu’ils auraient reçus lors de leur visite à l’enfant Jésus. C’est le cas dans les récits des informateurs de Marco Polo, également dans la Vie de Jésus en arabe, ainsi que dans quelques autres textes. C’est ce dont nous voudrions maintenant parler.

 

  1. 3. Le cadeau offert aux mages chez Marco Polo

On a présenté plus haut la relation de voyage de Marco Polo, son arrivée dans le nord-ouest de la Perse, où les habitants de la région connaissaient et racontaient encore la légende de trois de leurs rois partis adorer un prophète lointain et lui offrir de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Des informateurs de Marco Polo, liés à un lieu-dit appelé Cala Ataperistan, lui auraient même fourni un détail intéressant : les rois en question seraient rentrés de voyage avec un cadeau bien particulier qui leur aurait été remis par l’enfant.

Dans le Livre de Marco Polo, le texte qui clôture le chapitre XXX (p. 63 de l’édition Pauthier, 1865) est très clair. Après que les mages lui aient remis leur cadeau, l’enfant prist toutes trois les offrandes ; et puis leur donna une boiste close. Si s’en partirent les roys pour retourner en leur contrées. La suite, le chapitre XXXI, raconte le retour des rois dans leur pays. Voici la traduction française d’A. t’Serstevens (Le livre de Marco Polo, Paris, 1955, p. 86-87) :

Quand ils eurent chevauché plusieurs journées, ils se dirent qu’ils voulaient voir ce que l’enfant leur avait donné. Ils ouvrirent donc la boîte et trouvèrent dedans une pierre, et ils se demandèrent ce que cela voulait dire. Cela voulait dire que la foi qu’ils avaient commencée devait rester ferme en eux comme pierre ferme. C’est pour cette raison et dans ce sens qu’ils avaient reçu la pierre. Mais eux, qui ne comprirent pas que la pierre portait cette signifiance, la jetèrent dans un puits. Et à l’instant descendit du ciel un feu ardent qui tomba dans le puits où la pierre avait été jetée.

Et quand les trois rois virent cette merveille, ils furent tout ébahis et se repentirent de ce [p. 87] qu’ils avaient jeté la pierre, car ils s’aperçurent alors de la signifiance qui était grande et bonne. Ils prirent donc de ce feu et l’emportèrent dans leur pays, et le mirent dans une église très belle et très riche. Et quelquefois ils le font brûler et l’adorent comme un dieu, et toutes les choses qu’ils sacrifient, ils les font cuire avec ce feu. Et s’il arrive que le feu s’éteigne, ils vont aux autres cités d’alentour, qui gardent la même foi, et se font donner du feu qu’ils portent en leur église. Et c’est la raison pour laquelle les gens de cette contrée adorent le feu. Et maintes fois, ils font dix jours de marche pour trouver ce feu. Et ainsi le contèrent ceux du bourg à Messire Marco Polo et lui affirmèrent, par vérité, qu’il en avait été ainsi…

La forme initiale du cadeau est ici une pierre dure à laquelle les mages n’attachèrent d’abord aucune valeur. Il faudra qu’ils assistent à sa transformation prodigieuse pour en percevoir la signification profonde. À la limite, la matière n’a donc pas d’importance, et l’on comprend que certaines versions parallèles remplacent la pierre par du sable ou même du cumin, comme on l’explique sur le site Les Rois Mages et la galette des Rois,  ou par du pain, comme on le verra plus loin.

Il est plus important de relever qu’on est clairement dans l’optique du Zoroastrisme. Pareil récit conserverait-il la trace d’une tentative de « christianisation » de l’ancien culte du feu ? Ce récit donne en tout cas l’impression que le feu qu’on adore dapys proviendrait, en dernière analyse, de la crèche de Bethléem ; directement lié à l’enfant Jésus, il aurait en fin de compte été donné en cadeau aux rois de la région.

Nous n’insisterons pas. Pour commenter savamment pareil texte, il faudrait des compétences en Zoroastrisme que nous n’avons pas. Le même problème va d’ailleurs se poser dans le second récit, où un autre cadeau ramené par les mages apparaît lui aussi lié au feu.

 

  1. 4. Le cadeau offert aux mages dans la Vie de Jésus en arabe

Ce récit figure dans la Vie de Jésus en arabe (Ch. V-VI, p. 213-214, trad. EAC I, 1997). Il contient toutefois, par rapport au premier, une différence importante : c’est Marie, et non Jésus, qui offre le cadeau. Mais on sait que dans cet écrit apocryphe, « le personnage principal […] est Marie plutôt que Jésus » (EAC I, 1997, p. 207) Il s’agit d’un lange de l’enfant, que les visiteurs rapportent chez eux et qui va apparaît lui aussi – et ce n’est certainement pas une coïncidence – lié au culte du feu.

Nous sommes dans le chapitre V qui décrit l’arrivée à la grotte. Le nom de Zoroastre apparaît dès le § 1. Ce serait par une prophétie de celui-ci que les visiteurs auraient appris la naissance de Jésus. Les visiteurs sont désignés par le mot mages, mais comme ils déposent leurs couronnes devant Jésus, on peut supposer qu’ils sont aussi des rois. Mais c’est là un détail accessoire : on a étudié plus haut le statut mouvant de ces visiteurs. Voyons plutôt le texte :

(1) Lorsque Jésus naquit à Bethléem de Judas au temps du roi Hérode, les mages vinrent de l’Orient à Jérusalem – ainsi que l’avait prophétisé Zoroastre –, portant des offrandes d’or, de myrrhe et d’encens. […]

(3) Lorsqu’ils arrivèrent à la grotte et y entrèrent, ils trouvèrent Joseph, Marie et l’enfant emmailloté dans les langes et déposé dans la crèche. Ils se prosternèrent devant lui, lui présentèrent leurs offrandes et s’informèrent de l’histoire de Joseph et Marie.

(4) Ces derniers s’étonnèrent de les voir déposer leurs couronnes devant <Jésus> et se prosterner devant lui sans s’assurer de qui il était. Ils leur demandèrent : « Qui êtes-vous et d’où venez-vous  »

(5) Ils répondirent : « Nous sommes des Persans, et nous sommes venus pour celui-ci. » Alors, Marie, prit un des langes et le leur donna ; ils l’acceptèrent le plus gracieusement du monde.

(6) La nuit du jeudi suivant la naissance, l’ange apparut aux Persans, semblable à l’étoile qui les avait guidés à l’aller ; ils s’en allèrent, guidés par sa lumière, et retournèrent dans leur pays. (ch. V, p. 213)

Le chapitre suivant (Ch. VI, p. 213-214) raconte l’histoire de ce lange que les mages, de retour chez eux, montrèrent à leurs rois et à leurs prêtres. On fait une fête ; selon la coutume on allume un feu  devant lequel on se prosterne et on y jette ce lange, que le feu ne touche pas. « C’est, disent-ils, une chose divine, puisque le feu n’a pas pu le brûler ni le gâter ». « Et ils le gardèrent chez eux avec beaucoup de respect. » Voici le texte :

(1) Leurs rois et leurs prêtres se réunirent entre eux et leur dirent : « Qu’avez-vous vu et fait ? Comment êtes-vous allés et revenus ? Qu’avez-vous rapporté ? »

(2) Ils montrèrent alors le lange que Marie leur avait donné et firent une fête en son honneur ; ils allumèrent un feu selon leur coutume, se prosternèrent devant lui et y jetèrent ce lange. Le feu le saisit et se mêla à lui, mais lorsqu’il s’éteignit, ils en retirèrent le lange qui était comme avant : le feu ne l’avait pas touché.

(3) Ils se mirent à le baiser et le mirent sur leurs têtes et leurs yeux, disant : « Ceci est la Vérité, sans aucun doute ; c’est une chose divine puisque le feu n’a pas pu le brûler ni le gâter. » Et ils le gardèrent chez eux avec beaucoup de respect.

Bien qu’il s’agisse de part et d’autre du retour des rois mages dans leurs pays, les deux textes (le Livre de Marco Polo et la Vie de Jésus en arabe) ne racontent pas la même chose : les cadeaux ne sont pas les mêmes, leur symbolisme et leur réception non plus, mais les deux récits semblent avoir un lien avec le Zoroastrisme et avec les « adorateurs du feu » en Perse. Nous n’en dirons pas plus.

 

  1. D’autres variantes du même motif

Si l’on fait abstraction des variantes pour aller à l’essentiel, la structure du motif examiné est simple. Lors de leur visite à Bethléem, les mages reçoivent un cadeau en retour, offert par Jésus ou par Marie. Dans un premier temps, ils le considèrent comme un objet sans valeur, au point parfois qu’ils tentent de s’en débarrasser. Sa grande importance n’apparaît que dans la suite (en cours de trajet ou à la fin du voyage), dans les rapports fondamentaux qu’il entretient avec le feu et avec son culte.

Les deux exemples détaillés ci-dessus sont probablement les plus significatifs, mais d’autres attestations existent. On les trouvera, analysées en détail, dans le volumineux dossier constitué par Ugo Monneret dans son livre (Le leggende orientali sui magi evangelici, Cité du Vatican, 1952). Le titre de son chapitre II (p. 69-118) est très explicite : I Magi e il dono del Messia. En voici quelques-unes.

Au Xe siècle, un polygraphe et chroniqueur arabe du nom d’Al-Mas’ūdī, traitant du culte mazdéen du feu dans Les prairies d’or (t. IV, Paris, 1865, p. 79-80), fait état d’une légende selon laquelle Jésus donne un pain en cadeau aux Mages. Ceux-ci le cachent sous une pierre mais le pain disparaît dans les profondeurs de la terre. À cet endroit, on creuse un puits d’où jaillissent deux jets de feu (Monneret, ibidem, p. 71).

Cette forme de la légende apparaît dans le Protévangile de Jacques, mais uniquement dans une traduction éthiopienne du texte. Les mages y sont appelés Tanisurām, Malīk et Sisseba (on a vu plus haut combien leurs noms pouvaient varier) et la scène décrite se passe après leur retour au pays, lors du rapport qu’ils font à « leur roi » sur ce qu’ils ont vu et fait. Voici la fin du récit (Monneret, ibidem, p. 72) :
Leur roi leur demanda (parlant de l’enfant) : « Que vous-a-t-il donné ? ». Ils répondirent en disant : « Il nous a donné un petit pain béni, que nous avons caché sous terre ». Alors le roi dit : « Allez le rechercher et rapportez-le-moi ». Les mages retournèrent là où ils avaient caché le pain, creusèrent le sol et, du trou, sortit du feu. Et c’est pourquoi les Mages depuis lors adorent le feu.
Des variantes existent. Ainsi, dans la rédaction éthiopienne des Miracles de Jésus (ch. VI, 5, p. 615 ; éd. S. Grébaut, dans Patrologia Orientalis, XII, p. 615), le pain en question est un pain d’orge, donné comme viatique aux mages par Marie, qui n’avait rien d’autre à offrir.
Mais restons-en là. Tous ces textes nous mettent en présence d’une légende étiologique sur les origines du culte zoroastrien du feu, due à une plume chrétienne et de date incertaine.

  1. Des questions d’âgeet d’apparence physique (§ 14-17)

Melchior est le seul à propos duquel Jean d’Outremeuse donne une indication d’âge : il apparaît comme l’aîné (§ 14). Manifestement cet aspect des choses ne semble pas avoir beaucoup d’importance pour notre auteur, pas plus d’ailleurs que l’aspect extérieur des visiteurs (taille, chevelure, barbe, vêtements). C’est généralement le cas d’ailleurs dans la tradition littéraire sur les mages. La longue compilation de Jacques de Voragine sur l’Épiphanie (Légende dorée, ch. XIV , p. 107-116, trad. Boureau) par exemple ne fournit aucun détail de cet ordre.

À vrai dire, le problème de l’apparence physique a surtout dû se poser aux multiples auteurs de tableaux, de mosaïques ou de dessins. C’est que les représentations iconographiques des mages sont très nombreuses, les plus anciennes remontant au IIIe siècle (Wikipédia, art. Rois Mages) ; à partir du XVe siècle, l’Adoration des Mages est même devenue un thème très prisé par les peintres. Et sur ce plan-là aussi, les représentations des mages ont connu une évolution multiséculaire que l’angle choisi pour cette étude ne nous permet pas d’explorer.

Le fait devait toutefois être signalé et, dans cette optique, le lecteur sera peut-être intéressé par la citation suivante, où Marie-Odile Mergnac a tenté de schématiser cette évolution sur sa page « Qui sont les rois mages » :

Les tableaux, mosaïques ou dessins les plus anciens représentent les Rois mages en costume persan, avec des pantalons serrés à la cheville et des bonnets phrygiens ; ils offrent leurs présents selon le rite de la Perse, en tenant les offrandes dans des mains recouvertes par leurs manteaux. Ce n’est qu’à partir du IXème siècle qu’on prend l’habitude de les désigner comme des rois, avec des couronnes sur la tête.

  À partir du XIIème siècle, nouvelle évolution qui montre à travers eux les trois âges de la vie : Gaspard est un adolescent jeune et imberbe, Balthazar un homme mûr portant la barbe et Melchior un vieillard chauve à barbe blanche. Enfin, à partir du XVème siècle, les Rois mages évoquent l’humanité tout entière : un asiatique, un blanc, un noir. Les peintres n’ont pas ajouté de quatrième Mage pour les Indiens après la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb. Il n’y a que dans la cathédrale de Viseu au Portugal qu’on voit un chef indien du Brésil apporter ses présents au nouveau-né de Bethléem.

Mais cela nous entraîne assez loin de la très brève, et d’ailleurs imprécise, allusion de Jean d’Outremeuse à l’âge de Melchior.

*

En réalité la version du chroniqueur liégeois contient une autre allusion, beaucoup plus curieuse, à des questions d’âge, mais elle concerne cette fois l’enfant Jésus. Elle semble se développer en deux phases. On trouve d’abord au § 15 :

Nous trouvons dans un texte qu’au moment où Melchior offrit l’encens à dieu, l’enfant lui sembla être âgé de deux ans. Balthasar crut qu’il en avait cinq et il sembla à Jaspar qu’il en avait sept.

Deux paragraphes plus loin, au § 17, Melchior revient sur cette rencontre avec Jésus et l’impression que ce dernier lui a faite. Il dit à ses compagnons :

« Cet enfant doit bien être le roi du monde entier, car il est très sage ; quand il nous a bénis de sa main droite, signifiant qu’il mourrait en croix, il m’a semblé avoir au moins deux ans. »

Tout cela laisse perplexe et le commentaire n’est pas facile.

Nous commencerons par le geste de bénédiction de Jésus et la réflexion qu’il suscite chez Melchior. La bénédiction de la main droite étant un signe de croix, l’allusion à la mort sur la croix se comprend. Ce qui se comprend moins bien, c’est non seulement la phrase qui précède : « il doit être le roi du monde entier, car il est très sage », mais aussi le rapport existant entre cette royauté, la mort en croix et l’âge de deux ans.

Par ailleurs, le chroniqueur liégeois n’attribue à l’enfant aucun geste adressé aux deux compagnons de Melchior et – plus largement – aucun autre texte, à notre connaissance, ne fait état d’une bénédiction ou d’un signe de croix de Jésus à l’intention des mages en général ou de l’un d’entre eux.

La première impression du lecteur est que Jean d’Outremeuse a abrégé – d’une manière abrupte et maladroite – un récit qui devait être beaucoup plus long et qui développait un motif très spécial, celui d’une multiplicité d’apparences sous lesquelles Jésus se serait présenté aux rois mages. Dans un premier temps (§ 15), chaque visiteur aurait eu sa propre vision de l’enfant. Dans un second temps (§ 16-17), les trois mages, réunis, auraient confronté ces images disparates et réfléchi sur le message qu’elles étaient susceptibles de véhiculer.

Effectivement, ce motif de la multiplicité d’apparences est solidement attesté, mais avec des actualisations très différentes, dans l’Évangile arménien de l’Enfance et dans le Devisement du monde de Marco Polo. Voyons ces deux témoignages plus en détail.

 

  1. Multiplicité d’apparences dans l’Évangile arménien de l’Enfance.

Cet ouvrage apocryphe, dont l’original syriaque est perdu et que nous avons déjà rencontré à plusieurs reprises, est connu par une traduction arménienne. Les spécialistes le voient comme une amplification du Protévangile de Jacques et de l’Évangile de l’enfance par Thomas. Sa rédaction primitive ne serait pas postérieure au Ve siècle mais le texte dont nous disposons a subi au fil des siècles de nombreux développements dont on a beaucoup de mal à déterminer les étapes (Dictionnaire encyclopédique de la Bible).

La visite des mages est racontée en détail au chapitre XI, où elle occupe près de 20 pages dans l’édition Peeters de 1914 (p. 131-150). Voici les passages qui nous intéressent.

Au § 17, les trois rois, prosternés devant l’enfant « dans la crèche des animaux », lui offrent tour à tour leurs présents : l’encens (entre autres) pour Gaspar, roi de l’Inde, puis l’or (entre autres) pour Balthazar, roi des Arabes, puis la myrrhe (entre autres) pour Melkon, roi des Perses. Au § 18, quand ils sortent, ils décident de se raconter les uns aux autres « ce qui leur est apparu ». Ils sont alors surpris et émerveillés par leurs récits, que le narrateur rapporte aux §§ 19-21 et que nous allons transcrire ci-dessous.

Ces récits racontent que chaque roi a eu une vision différente de l’enfant et que ces visions ne sont pas seulement complexes mais mouvantes. Elles passent même en quelque sorte « d’un roi à l’autre ». Le passage est fort long, signe probable qu’on n’est pas en présence de la rédaction primitive, mais d’un développement relativement récent. Par ailleurs, on n’est pas sûr de bien le comprendre. Quoi qu’il en soit, voici comment il se présente :

  • 19. Le roi Gaspardit : « Lorsque j’eus apporté et présenté l’encens à cet (enfant), je vis en lui le Fils de Dieu incarné, assis sur un trône de gloire, et l’armée des (anges) incorporels formait sa cour. ». Balthasardit : « Tandis que je m’approchais, je le vis siégeant sur un trône sublime et, devant lui, une armée innombrable l’adorait prosternée. » Melkon dit : « Et moi, je vis qu’après être mort corporellement dans des supplices, il se levait, revenu à la vie. »

En entendant ces choses les uns des autres, les rois, frappés de stupeur, se dirent avec étonnement : « Quel est ce nouveau prodige qui se montre à nous : nos témoignages ne s’accordent pas. Il nous faut (pourtant) croire un fait que nous voyons de nos yeux ».

  • 20. Et le matin, les rois s’étant levés se dirent les uns aux autres : « Venez, allons ensemble à la grotte ; nous verrons si quelque autre signe se montrera à nous. » Balthasary alla et ne vit plus la vision qu’il avait eue d’abord ; mais ce fut le fils d’un homme, d’un roi terrestre qui lui apparut. Gaspar vit l’enfant assis dans la mangeoire des animaux et il vit la seconde vision. Il en fit le récit aux autres (en ces termes) : « Ce n’est plus ma première vision que j’ai eue ; c’est la vôtre, Balthasar, celle que vous nous avez rapportée. » Melkon entra alors et vit Jésus assis sur son trône. Il ne revit pas sa précédente vision, qui le lui avait montré mort et revenu à la vie ; mais il vit en lui, comme l’avait vu Gaspar, Dieu fait homme né de la Vierge. Plein de joie, Melkon s’en fut en hâte prévenir ses frères.
  • 21. Après avoir vu ces choses et s’être retirés chacun à part soi, tous les rois se réunirent et tinrent séance. Ils commencèrent à se raconter les uns aux autres la vision que (chacun) avait perçue et comprise. Ils se dirent mutuellement : « Venez, frères, retournons à notre gîte. (Demain), de bonne heure, nous nous rendrons de nouveau à la caverne et nous nous assurerons positivement si c’est bien là celui que le Seigneur nous a montré. » Étant donc retournés à leur habitation, ils demeurèrent dans la joie et l’allégresse jusqu’au matin.

Et de bonne heure, s’étant levés, ils allèrent jusqu’à l’ouverture de la caverne. Après être entrés un à un, les rois regardèrent et reconnurent l’(enfant). Ils se sentirent au cœur un même transport d’allégresse ; ils se réjouirent et, pleins de joie et d’amour, ils allèrent annoncer à toute leur armée en ces termes : « Celui-ci est vraiment Dieu et fils de Dieu, qui s’est montré à chacun de nous sous une apparence extérieure en rapport avec notre offrande ; il a reçu de nous avec bonté et douceur notre salut et nos hommages. » Et (tous) eurent foi en (lui) : les rois, les princes, toute la multitude de l’armée et le peuple qui se trouvait là.

La tradition manuscrite est complexe et certains manuscrits livrent un texte différent ; nous nous sommes borné à livrer le texte retenu par l’éditeur. Il est déjà suffisamment complexe, mais il suffit à notre propos, qui est, sans entrer dans trop de détails, de dégager le motif de la multiplicité d’apparences.

Pour comprendre ce récit, un élément de solution se trouve probablement dans la dernière partie du texte : « il s’est montré à chacun de nous sous une apparence extérieure en rapport avec notre offrande ». On a vu plus haut le symbolisme des offrandes. L’encens qu’offre Gaspar et qui est lié à la sphère religieuse fait en quelque sorte apparaître le fils de Dieu, assis au Ciel sur un trône de gloire avec, pour courtisans, une armée d’anges. L’or de Balthazar, lié à la puissance royale, provoque la vision d’un roi, adoré par une foule innombrable. Quant à la myrrhe, liée à la mort, à l’ensevelissement dans le tombeau et à la résurrection, elle fait voir à Melchior un Christ « mort corporellement dans des supplices, se lever et revenir à la vie. » Lorsque les mages se concertent et réalisent qu’ils ont vu chacun des choses différentes, ils décident de retourner à la grotte.

Mais les choses apparemment se complexifient car ils n’ont plus la même vision que lors de leur visite précédente. Le texte retenu par l’éditeur n’est pas très clair et nous n’avons pas l’intention d’explorer la tradition manuscrite pour l’améliorer. Quoi qu’il en soit, on a l’impression que Balthasar a vu « le fils d’un homme, d’un roi terrestre » tandis que Malkon et Gaspar voyaient un « Dieu fait homme né de la Vierge ».

Il semble même qu’il y ait eu une troisième visite à la grotte au cours de laquelle les trois rois virent un enfant s’offrir à eux.

 

  1. Multiplicité d’apparences dans la relation de Marco Polo

Le motif de la multiplicité d’apparences de l’enfant Jésus se rencontre aussi dans le Devisement du Monde de Marco Polo. Ses informateurs lui avaient raconté, avec assez bien de de détails, la rencontre des rois mages avec l’enfant Jésus. Nous donnerons ci-dessous la traduction proposée par A. t’Serstevens (Le livre de Marco Polo, Paris, 1955, p. 86). Le « ils » du début désigne les informateurs de Marco Polo :

Ils disent qu’anciennement les trois rois de cette contrée allèrent adorer un prophète qui était né et lui portèrent trois offrandes, or, encens et myrrhe, pour savoir si ce prophète était dieu, roi terrestre ou médecin. Car ils disaient que s’il prenait l’or ce serait un roi terrestre, s’il prenait l’encens, ce serait un dieu, s’il prenait la myrrhe, ce serait un médecin.

Or, il advint que quand ils furent arrivés là où l’enfant était né, le plus jeune des trois rois entra le premier et trouva l’enfant du même âge que lui. Et après, entra l’autre, qui était d’âge moyen ; et de même, il lui sembla, comme à l’autre, avoir le même âge que lui. Et il sortit, tout émerveillé. Puis entra l’autre, de plus grand âge, et il lui arriva la même chose qu’aux deux précédents ; et il sortit tout pensif.

Et quand ils furent tous trois assemblés, chacun dit ce qu’il avait trouvé et vu ; et ils en eurent grand-merveille. Ils s’accordèrent alors d’entrer tous trois ensemble, y allèrent et trouvèrent l’enfant de l’âge qu’il avait, c’est-à-dire de treize jours. Ils l’adorèrent et lui offrirent l’or, l’encens et la myrrhe. Et l’enfant prit les trois offrandes, et puis leur donna une boîte close. Et s’en repartirent les rois pour retourner en leur contrée.

On a la nette impression de se trouver devant un texte organisé un peu de la même manière que dans l’Évangile arménien de l’Enfance mais en modèle réduit. Dans un premier temps, lorsque chacun des rois se présente seul, il croit rencontrer quelqu’un du même âge que lui : un homme jeune, un adulte, un vieillard. En d’autres termes, l’âge de Jésus se modèle sur celui du visiteur. C’est dans un second temps seulement, lorsqu’ils entrent ensemble qu’ils ont devant eux la réalité, c’est-à-dire un petit enfant de treize jours.

Ici, il ne semble pas y avoir ici autant de visites que dans l’Évangile arménien, et surtout pas autant de complexité en ce qui concerne les visions. Par ailleurs, on ne voit pas très bien la signification des changements chez l’enfant Jésus. Il prend bien sûr l’âge de son visiteur, mais qu’est-ce que cela veut dire ? Que pour voir la réalité de Dieu, il faut se présenter à lui en laissant de côté tout ce qu’on a pu imaginer de Lui, en se débarrassant de tous les préjugés qu’on peut nourrir sur Lui, en étant simplement soi-même ?

En tout cas, avec ce texte du Devisement du Monde, on se trouve devant une autre actualisation du motif des apparences multiples.

 

  1. Multiplicité d’apparences dans la version de Jean d’Outremeuse

Les deux exemples qui viennent d’être mentionnés ne prouvent qu’une chose, l’existence d’un motif auquel Jean d’Outremeuse a fait lui aussi appel. Oserait-on l’appeler le motif de « visions variables » ou celui de la  « multiplicité d’apparences »  ?  Mais cela dit, nous sommes bien incapable de mettre la main sur le modèle précis qui l’aurait inspiré.

Chronologiquement, il aurait pu utiliser, directement ou indirectement, l’Évangile arménien de l’Enfance, voire le Devisement du Monde, mais force est de reconnaître que les correspondances de contenu entre le passage du Myreur et les deux autres textes sont extrêmement faibles. Peut-être rencontrerons-nous un jour un texte dont aurait pu s’inspirer le chroniqueur liégeois. Jusqu’ici nous ne l’avons pas trouvé.

 

  1. Le retour des mages

La finale de l’épisode des mages n’offre pas une grande originalité. Elle ne fait que développer le récit canonique : « Et ayant été avertis en songe de ne point retourner vers Hérode, ils [les mages] regagnèrent leur pays par un autre chemin. » (Matthieu, II, 12).

Chez le chroniqueur liégeois, l’injonction divine se place vers minuit, elle est présentée en style direct et est mise dans la bouche d’un ange. L’ange guide, pour ne pas parler d’ange annonciateur, se rencontre dans plusieurs apocryphes, et dans la compilation de Jacques de Voragine (Épiphanie, ch. XIV, p. 116, trad. Boureau), « ils rentrèrent sous la conduite d’un ange ». Mais la croyance que les mages rentrent chez eux « guidés par saint Michel », à notre connaissance, est propre à Jean d’Outremeuse.

Pourquoi saint Michel ? Ce dernier a beaucoup de fonctions dans le christianisme et la culture chrétienne européenne lui fait beaucoup de place. Mais quand il joue le rôle de guide, c’est plutôt comme psychopompe, pour conduire les âmes vers le Paradis.

Chez Matthieu, les mages rentrent simplement chez eux, « par un autre chemin ». Jacques de Voragine parle d’un ange. Ce dernier, sous la plume de Jean d’Outremeuse, aurait-il été l’archange saint Michel ?

*

Ce qu’ont fait les mages après leur retour n’intéresse guère la tradition. Si l’on peut croire Marco Polo et ses informateurs (cfr supra), les mages originaires de la première province perse sont enterrés tous les trois à Sāwah où le voyageur vénitien a encore pu voir leurs tombeaux. On sait par ailleurs que c’est au cours de leur voyage de retour que ces mêmes informateurs placent le prodige du cadeau de Jésus – une pierre dure – qui se transforme en un feu rayonnant. Le rédacteur de la Vie de Jésus en arabe connaît également un épisode prodigieux qui relie au feu le prodige du lange de Jésus : il résiste au feu, est donc supérieur à lui, et sera conservé par les mages avec beaucoup de respect. Dans les deux cas, on devine un lien sous-jacent avec le culte du feu dans le Zoroastrisme.

D’autres versions mettent les mages en rapport avec l’apôtre Thomas. Ainsi le chapitre XXVI de l’Historia Trium Regum de Jean de Hildesheim raconte que les Mages mirent deux ans à retourner chez eux et qu’une fois rentrés au pays, ils construisirent une belle chapelle où ils décidèrent d’être enterrés après leur mort. Ils passèrent le reste de leur vie dans une humilité et une dévotion telles que tout le monde n’arrêtait pas de louer leurs vertus, « jusqu’à l’arrivée du bienheureux Thomas l’Apôtre, après l’ascension du Seigneur » (in laudabili vita usque post ascensionem domini ad adventum beati Thome apostoli). On sait que pour Jean de Hildesheim les rois mages proviennent de l’Inde, et que par ailleurs la tradition fait de Thomas l’évangélisateur de l’Inde. Un apocryphe ancien (il remonterait au IIIe siècle), intitulé les Actes de Thomas, raconte longuement la vie et l’œuvre de l’apôtre au royaume indo-parthe du Taxila (présentation et édition dans EAC I, 1997, p. 1321-1470).

En fait, le lien de Thomas avec les mages est beaucoup plus ancien que Jean de Hildesheim, puisque qu’on trouve déjà dans le pseudo-Chrysostome (Opus imperfectum, Hom. 2, P.G., t. 56,  1859, col. 638) « que Thomas se rendit dans le pays des Mages qui étaient venus adorer le Christ, qu’il les baptisa et qu’ils l’aidèrent à répandre la foi chrétienne ». Telle est la phrase par laquelle Jacques de Voragine termine le chapitre V de sa Légende dorée intitulé « Saint Thomas, apôtre ». Ce paragraphe, ajouté lors de la seconde rédaction du traité, clôture de manière plutôt abrupte un développement long de quelque huit pages dans l’édition de La Pléiade  (p. 40-48) et qui ne soufflait mot d’un quelconque rapport de l’apôtre avec les mages.

 

  1. 11. Et d’autres points encore…

Il est temps d’en rester là. En voulant mettre la version de Jean d’Outremeuse dans son contexte, nous en avons déjà beaucoup dit sur les mages. Et pourtant il y aurait encore tellement à dire.

Nous aurions voulu parler aussi des reliques des mages (les reliquaires de Cologne et du Mont Athos), des rapports entre le drame liturgique et l’évolution de la tradition, des tentatives diverses de la tradition pour rendre compte du fait que les mages connaissaient parfaitement la signification de la mystérieuse étoile qu’ils avaient vu apparaître en Orient. Ces points de détails de la tradition mériteraient un examen particulier. Un autre sujet aussi, plus général et plus délicat, aurait dû être traité : celui de l’historicité du motif des mages et de l’étoile de Bethléem. Nous nous réservons de revenir sur ces questions dans une série d’exposés qui seront moins liés à Jean d’Outremeuse.

 

 

AUTOUR DE LA NAISSANCE DE JESUS, CIRCINCISION DE JESUS, EVANGILE DE JEAN D'OUTREMEUSE (XIVè siècle), JEAN D'OUTREMEUSE (1338-1400), JESUS CHRIST, NATIVITE DE JESUS, NOËL, NOEL

Autour de la naissance de Jésus : L’Evangile selon Jean d’Outremeuse (XIVè siècle) (5)

L’Évangile selon Jean d’Outremeuse (XIVe s.)

Autour de la Naissance du Christ (Myreur, I, p. 307-347 passim). Commentaire.

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[Extrait de Folia Electronica Classicat. 30, juillet décembre 2015]

Chapitre VII : Après la naissance de Jésus

Circoncision de Jésus

 

Plan

  1. Le texte de Jean d’Outremeuse
  2. Commentaire
  3. L’annonce aux bergers et l’apparition d’une étoile
  4. La circoncision et le prépuce
  5. Les prodiges marquant la naissance : l’eau qui se transforme en huile
  6. La sainte escripture
  7. L’origine et l’évolution du motif du « prodige de l’huile »
  8. Les particularités de la version de Jean d’Outremeuse
  9. L’influence du Romanz de saint Fanuel
  10. Le lien avec le Transtévère et la Taberna Meritoria
  11. Le Romanz de FanueletLy Myreur
  12. Les prodiges marquant la naissance : la couronne autour du soleil
  13. Les prodiges marquant la naissance : la bête de Jérusalem – Hérode et l’étoile

 

 

  1. Texte de Jean d’Outremeuse

 

Annonce aux bergers Annonce aux bergers
(1) Celle jour que Dieu fut neis, vient I angle aux pastureals, et se leurs nunchat que Dieu astoit neis de virgue en Bethleem, et l’alassent adoreir.

(2) Adont est aparut I estoile deseur Bethleem la citeit, qui fist les pastureals corir vers Bethleem ; si troverent Jhesum droit en l’estauble, s’en furent mult joians.

(1) Le jour de la naissance de Dieu, un ange vint annoncer aux bergers que Dieu était né d’une vierge à Bethléem et leur dire d’aller l’adorer.

(2) Alors apparut au-dessus de la cité de Bethléem une étoile qui fit courir les bergers à Bethléem ; ils trouvèrent directement Jésus dans l’étable, et s’en réjouirent beaucoup.

Del circoncision Jhesu-Crist La circoncision de Jésus-Christ
(3) AI VIIIe jour fut-ilh baptisiet ou circonchis solonc le loy des Juys ; si vos diray comment ilhs Iy trencharent del peais de son membre naturel ; chu estoit la baptemme des Juys, et Dieu qui fut extrais des Juys fut baptisiés ou circonchis solonc leur loy.

(4) A cel citeit de Bethleem fut la joie mult grant faite por cel nativiteit, et disoit cascons que chu astoit Iy fis Joseph ; mains chu astoit gas.

(3) Au huitième jour, Jésus fut baptisé ou circoncis, selon la loi des Juifs. Je vous dirai qu’ils tranchèrent un morceau de peau de son membre naturel ; c’était le baptême des Juifs, et Dieu, issu de leur race, fut baptisé ou circoncis selon leur loi.

(4) En cette cité de Bethléem, grande fut la joie à l’occasion de cette naissance, et chacun disait qu’il était fils de Joseph ; mais on se trompait.

Mervehle de la Tabarite emeritoir Prodige de Taberna Meritoria
(5) Item doit-ons savoir que ons true en la sainte escripture que le jour quant Dieu fut neis avient à Romme mult grant myracle, car les riwes qui coroient là, et par especial la Tybre, et une fontaine que ons nom la Tabarite emeritoir, qui siet en [p. 345] Trans-Tyberin, devinrent oyle, et par tout le jour jettont grans riwes. Et enssi apparut I circle entour le soleal, al manere del arch celeste.

(6) Item en la citeit de Jherusalem entrat à chi jour une bieste que oncques nuls hons n’avoit plus veyut, n’en ne savoit-ons dont elle venoit, ne queile bieste chu astoit : elle coroit par la citeit de Jherusalem, et disoit que Jhesus astoit neis de virgue, qui venoit tout le monde rachateir.

(5) On doit aussi savoir qu’on trouve dans la sainte écriture que le jour de la naissance de Dieu, un très grand miracle se produisit à Rome. Les rivières qui y coulaient, et spécialement le Tibre et une fontaine qu’on nomme la Taberna Meritoria, située dans le Transtévère, se changèrent en huile, coulant à flots durant tout le jour. Un cercle apparut aussi autour du soleil, comme un arc-en-ciel.

(6) Ce jour-là entra dans la cité de Jérusalem une bête que personne n’a plus jamais vue ; on ne savait pas d’où elle venait, ni de quelle bête il s’agissait ; elle courait à travers la cité de Jérusalem, et disait que Jésus était né d’une vierge et qu’il venait racheter l’univers.

De Herode qui vouloit ochire l’enfant

Del stoile flammant

Hérode voulait tuer l’enfant

L’étoile flamboyante

[p. 345, l. 6] (7) A cel jour astoit Iy roy Herode en Jherusalem, qui oit mult grant duelhe de chu que la bieste disoit, et jurat que ilh feroit l’enfant qui neis astoit ochire.

(8) Adont regardat Herode vers Orient, si at veyut le stoile flammant ; si appellat I sien siervan, et Ii dest qu’ilh fesist les pas bien gaitier, car qui poroit prendre l’enfant qui astoit neis, ilh donroit à cheIi si grant terre qu’ilh seroit riche à tousjours, car ilh voloit l’enfant ardre et exilier.

(7) Ce jour-là, le roi Hérode se trouvait à Jérusalem. Il fut douloureusement affecté par ce que disait la bête et il jura qu’il ferait tuer l’enfant qui venait de naître.

(8) Alors Hérode regarda vers l’Orient et vit l’étoile flamboyante ; il appela un de ses serviteurs et lui dit de bien faire surveiller les lieux de passage. Celui qui capturerait le nouveau-né recevrait de lui une si grande étendue de terre qu’elle l’enrichirait à jamais. Il voulait anéantir l’enfant et l’écarter. 

 

  1. Commentaire

 

  1. L’annonce aux bergers et l’apparition d’une étoile

On a dit dans le chapitre précédent que Jean d’Outremeuse avait cessé de suivre Li Romanz de saint Fanuel après l’épisode d’Anastasie et de son père. Le glissement s’était opéré dans la présentation des deux animaux de la crèche, au profit de la tradition de Pierre le Mangeur. Cette dernière est en tout cas très clairement à l’origine des informations des §§ 24 et 25 du chapitre VI.

Dès le premier paragraphe du chapitre VII, Jean d’Outremeuse reprend Li Romanz. Des deux côtés, on rencontre un ange venu annoncer la naissance aux bergers, et, liée à cette annonce, l’apparition d’une étoile, la célèbre « étoile de Bethléem ». Et comme on le verra à la lecture des vers suivants, l’influence du Romanz sur le Myreur redevient nette :

En celui jor que Dex fu nez, En ce jour où Dieu naquit,
Vint uns angles toz enpanez un ange tout entouré d’ailes s’approcha
As pastors, si lor anonça des bergers, et leur annonça
Dex estoit nez, qui tot cria : que Dieu était né. Il cria :
1715 « Alez molt tost en Belleent, « Allez tout de suite à Bethléem,
Si l’aourés devotement, Et adorez-le dévotement.
Ne le tenez pas en vilté Ne le méprisez pas
S’en viez dras est envolopé, s’il est enveloppé dans de vieux linges,
Car ce est Dex tot vraiement, car, en toute vérité, c’est Dieu,
1720 Qui est venuz salver sa gent. » venu sauver son peuple. »
Et une estoile est aparue Et une étoile est apparue
Qui onques mes ne fu veue. qu’on n’avait pas vue auparavant.
. Quant li pastor l’estoile virent, Quand les bergers l’aperçurent,
En la cité corant en vi[n]rent, ils arrivèrent en courant dans la cité.
1725 En l’estable s’en sunt entré, Ils entrèrent dans l’étable,
Grant joie ont que Dex ont trové. et eurent grande joie d’y trouver Dieu.
Li angle chantent hautement : Les anges chantent à haute voix :
« Dex qui est pardurablement, « Dieu qui existe éternellement,
Done nos joie et pais en terre, Donne-nous joie et paix sur terre
1730 Et volenté de toi requerre. » Et la volonté de te chercher. »

 

Une des caractéristiques communes aux deux récits est le lien étroit entre l’apparition de l’ange aux bergers et l’étoile qui les fait se rendre à Bethléem. Le récit correspondant de Luc (III, 8-20) ne signale aucune étoile. Des bergers sont là dans les champs, veillant la nuit sur leur troupeau, lorsque :

Un ange du Seigneur parut auprès d’eux et la gloire du Seigneur les enveloppa de clarté, et ils furent saisis d’une grande crainte. (Luc, III, 9)

Dans l’épisode vu par l’évangéliste, c’est le seul phénomène lumineux digne de mention.

Dans les textes canoniques, l’étoile n’apparaît que dans l’évangile de Matthieu (II, 1-10) où elle est liée à l’histoire des Mages. Les rédacteurs du Romanz de saint Fanuel et du Myreur des Histors semblent être les seuls à imaginer que les bergers ont couru à l’étable, suite à « l’apparition d’une étoile au-dessus de la cité de Bethléem ».

Dans le § 8, le chroniqueur liégeois joue « cavalier seul » en imaginant qu’Hérode, inquiet de l’annonce d’une bête entrée dans la ville de Jérusalem, avait « regardé vers l’Orient » et vu une étoile flamboyante. Dans la tradition canonique, Hérode n’a aucun rapport avec l’étoile des Mages, et il apprendra la naissance de Jésus par ses visiteurs orientaux, et non par une « bête que personne n’avait jamais vue » et qui était « entrée dans la cité de Jérusalem ».

 

  1. La circoncision et le prépuce

Dans Li Romanz comme dans Ly Myreur, l’épisode qui suit directement la visite des bergers est la circoncision. C’est d’ailleurs aussi le cas chez Luc (III, 21) qui ne s’attarde toutefois pas sur l’événement :

Les huit jours étant accomplis pour sa circoncision, il fut appelé du nom de Jésus, nom que l’ange lui avait donné avant qu’il eût été conçu dans le sein maternel (trad. A. Crampon)

L’auteur du Romanz a éprouvé le besoin de donner des informations complémentaires sur la manière dont se faisait la circoncision. Il décrit l’opération avec précision, en insistant sur le fait que c’était le baptême de l’époque :

Au sepme jor que Dex nasquit, Sept jours après la naissance de Dieu,
Si con trovomes en escrit, ainsi que nous le trouvons écrit,
Li juis, qi la loi tenoient les Juifs qui connaissaient la loi
Et qui a gouverner l’avoient, et qui avaient à la gérer
1735 En l’estable s’en sont venu, vinrent dans l’étable.
Ou l’enfant et la mere fu. où se trouvaient la mère et l’enfant.
Li mestre prestre dist avant : Le grand-prêtre dit d’abord :
« Faites nos tost venir l’enfant, « Amenez-nous vite l’enfant,
Lever l’estuet et baptisier. » il faut le lever et le baptiser. »
1740 .I. rasoir font apareillier. Ils font préparer un rasoir.
Entendez le baptisement Ecoutez le baptême
. Que li juis font a l’enfant : que les Juifs font à l’enfant.
Onques n’i ot oile ne cresme, Il n’y eut ni huile ni chrême
Quant il firent cel saint baptesme, quand ils pratiquèrent ce saint baptême.
1745 Mes que d’un rasoir bien trenchant Mais d’un rasoir bien tranchant,
Li trenchierent par de devant ils lui tranchèrent par devant
De son membre le cuir en son, la peau au sommet de son membre.
C’on claime circoncision. C’est ce qu’on appelle circoncision.
A icel jor qui donc estoit En ce jour dont il était question,
1750 Autre baptesme n’i avoit, il n’existait pas d’autre baptême ;
Mes que le membre li trenchoient ils coupaient simplement le membre
Au valleton q’il baptisoient. du petit garçon qu’ils baptisaient.

 

Dans son § 3, Jean d’Outremeuse a fortement résumé et simplifié son modèle, en conservant toutefois les données qu’il estimait les plus importantes : on coupait le prépuce du petit garçon et c’était l’équivalent du baptême. Précédemment, en racontant l’épisode de la Visitation, Jean d’Outremeuse avait (Myreur, I, p. 341) mentionné la circoncision de Jean-Baptiste et établit une équivalence entre celle-ci et baptême : alors l’enfant « fut baptisé selon leur loi et fut nommé Jean ; et aussitôt qu’il fut circoncis, son père Zacharie retrouva la parole » (ch. 5, § 6). Il sera encore question chez Jean d’Outremeuse de circoncision rapportée au baptême à propos du bébé de cire de Gonis dans l’épisode du Massacre des Saints Innocents (Myreur, I, p. 356 = § 9 de l’épisode égyptien).

On a généralement oublié aujourd’hui que la circoncision de Jésus – thème important par ailleurs dans l’iconographie chrétienne – était jadis une fête liturgique célébrée par l’Église catholique romaine le premier janvier, c’est-à-dire, dans le décompte ancien, huit jours après Noël. Elle fut supprimée par le pape Paul VI en 1974 et remplacée par une fête de la Sainte Vierge. Disparaissait ainsi « la manifestation fondamentale de la judéité de Jésus au profit d’une énième fête de la Vierge », comme l’écrit René Guyon, bibliste français hellénisant et hébraïsant, relevant qu’il existait déjà dans l’Église catholique de France treize fêtes mariales annuelles.

Luc, on l’a dit plus haut, est le seul des quatre évangélistes à mentionner l’événement, qu’on trouve également chez Paul (Colossiens II, 11) et certains apocryphes. Parmi ces derniers, le pseudo-Matthieu (XVI, 1) ne fait qu’évoquer la circoncision, mais d’autres lui accordent une place assez importante dans leurs récits.

Ainsi, selon le Livre arménien de l’Enfance (XII, 2), le moment de circoncire l’enfant étant venu, Joseph quitte la grotte, se rend à Jérusalem pour en ramener un « homme sage, très miséricordieux, craignant Dieu et connaissant à fond les lois divines » du nom de Joël, lequel revient avec Joseph à la grotte pour accomplir la cérémonie sur l’enfant Jésus. « Et quand il eut approché le glaive, il n’en résulta pas d’entaille dans le corps de ce dernier. À cette vue, il [Joël] fut frappé de stupeur. »

De ce texte, il faut rapprocher la version qui figure dans une des deux recensions syriaques de la Caverne des Trésors. C’est Joseph qui officie, au crépuscule du huitième jour, et là, un peu comme dans le Livre arménien de l’Enfance :

Il [Joseph] accomplit la circoncision en ne retranchant rien de lui [l’enfant]. Comme le fer passe et tranche un rayon de soleil ou de lumière, sans rien en retrancher, ainsi le Messie fut circoncis mais rien ne lui fut enlevé. (Caverne des Trésors, XLVI, 17-18, trad. Su-Min Ri, Louvain 1987, p. 146)

La recension géorgienne est un peu différente. Elle ne fait pas intervenir Joseph mais va dans le même sens :

Il fut circoncis en vérité selon la loi, mais rien ne fut retranché de ses membres. Bien plutôt, ce fut à la façon d’une épée dégainée que l’on purifie sur la flamme du feu, et elle tranche la flamme et le feu ne souffre en rien du glaive et rien n’est prélevé sur lui. C’est ainsi que le Christ fit : il reçut la circoncision en vérité, mais rien ne fut retranché ni ne se détacha de lui. (Caverne des Trésors, XLVI, 15-18, trad. J.-P. Mahé, Louvain, 1992)

On songera au motif de la semblance de la verrine et aux positions de certains auteurs médiévaux sur la conception et la naissance de Jésus.

Restant dans un cadre plus classique, l’Évangile arabe de l’Enfance – autre nom de la Vie de Jésus en arabe – fait également place à la cérémonie de la circoncision, qui se voit prolongée par l’évocation du sort réservé au prépuce. Le récit est lié à Marie-Madeleine et nous l’avons déjà rencontré en analysant ailleurs l’épisode égyptien de l’enfance du Christ. Dans l’Évangile arabe de l’Enfance, c’est une des « sages-femmes » de la Nativité, Salomé, qui procède à l’opération. Voici le texte :

Quand furent (accomplis) les jours de la circoncision, c’est-à-dire (quand vint) le huitième jour, la loi obligeait de circoncire l’enfant. On le circoncit dans la caverne. La vieille femme israélite [c’est la « sage femme » Salomé] prit le morceau de peau — d’autres disent qu’elle prit le cordon ombilical — et le mit dans une fiole d’huile de nard ancien. Elle avait un fils, parfumeur (de son état) ; elle lui en fit don, lui disant : « Gardez-vous de vendre cette fiole de nard parfumé, quand bien même on vous en offrirait trois cents deniers ». C’est cette fiole que Marie la pécheresse acheta et répandit sur la tête de Notre-Seigneur Jésus-Christ et sur ses pieds, qu’elle essuya ensuite avec les cheveux de sa (propre) tête. (Évangile arabe de l’enfance, V, p. 7, éd. P. Peeters, Évangiles apocryphes II, Paris, 1914 = texte légèrement différent dans la Vie de Jésus en arabe, VII, trad. EAC I, 1977, p. 214).

Le « Saint Prépuce » ! On l’a presque oublié aujourd’hui, mais cela n’a pas toujours été le cas. Il fut longtemps vénéré en tant que relique et plusieurs églises affirmaient le détenir. Si l’on peut croire François Brossier (Les reliques à l’épreuve du doute, dans Le Monde de la Bible n° 190, septembre-octobre-novembre 2009, p. 39), il y aurait même eu, au Moyen Âge, jusqu’à quatorze « Saints Prépuces » conservés dans diverses villes européennes.

Quoi qu’il en soit, la vénération officielle et publique de ce qui était une vénérable relique dura longtemps. Sur ce plan, le cas du village italien de Calcata est resté célèbre, parce que, jusqu’en 1983, une procession en l’honneur du Saint Prépuce parcourait les rues du village le 1er janvier. Mais le vol du reliquaire et de son contenu mit un terme au rituel. Le journaliste britannique Miles Kington, en parcourant – en vain d’ailleurs – l’Italie à sa recherche, tourna pour la BBC un long documentaire (1997) consacré surtout à la relique de Calcata et à sa disparition, mais abordant également le cas des autres exemplaires existants du prépuce. D’après le film, que j’ai vu retransmis sur une chaîne française, la disparition resta inexpliquée, et certains habitants de Calcata, interviewés par le journaliste, désignèrent même le Vatican comme commanditaire du vol de cet objet, qui à l’époque devenait peut-être un peu trop encombrant !

Le § suivant, qui pourrait représenter une addition propre au chroniqueur liégeois, est plutôt difficile à comprendre. Comme il concerne le nom de l’enfant, il semble bien à sa place après la mention de la circoncision, la cérémonie précisément où l’enfant recevait son nom. La circoncision étant une cérémonie joyeuse, on comprend que « grande fut la joie alors à Bethléem ». On comprend aussi que chacun ait pu penser et dire que l’enfant était le fils de Joseph. Mais les derniers mots (mains chu astoit gas) interpellent. Le mot gas n’existe pas dans le Dictionnaire du Moyen Français. S’agirait-il de gab, qui signifie « plaisanterie » ? Oserait-on comprendre : « chacun disait que Jésus était le fils de Joseph, mais c’était une plaisanterie » ? Les habitants de Bethléem se seraient-ils moqués de Joseph ? Il semble difficile d’attribuer à Jean d’Outremeuse cette idée. Le sens serait-il : « on disait cela, mais ce n’était pas vrai » ? Bref, le passage est assez difficile.

 

  1. Les prodiges marquant la naissance : l’eau qui se transforme en huile

Nous pourrons sur ce sujet être relativement bref, car nous avons longuement étudié ailleurs, dans un article consacré aux « Marqueurs de la Nativité » dans la littérature médiévale, l’histoire de motif qu’on appelle communément le « prodige de l’huile et dont le § 5 livre la version de Jean d’Outremeuse.

Ainsi donc, selon lui, un mult grant myracle se serait produit à Rome lors de la Nativité. Il aurait transformé en huile pendant toute une journée les riwes qui coroient là (« les rivières qui y coulaient »), et notamment l’eau du Tibre et celle d’une fontaine que ons nom la Tabarite emeritoir.

 

  1. La sainte escripture

Jean d’Outremeuse prétend baser son récit sur la sainte escripture. Apparemment il caractérise ainsi tout écrit racontant des événements en rapport avec l’histoire de Jésus. En tout cas, la version qu’il adoptée et qu’il dit avoir trouvée en la sainte escripture ne se rencontre – telle quelle – nulle part ailleurs. La seule œuvre dont il se soit inspiré est ici encore le Romanz de Fanuel. La conception que Jean d’Outremeuse se fait de la Sainte Écriture est donc fort différente de la nôtre.

Essayons maintenant de remettre sa version à sa juste place dans l’évolution du motif pour constater que le chroniqueur liégeois représente en fait le tout dernier état d’une évolution pluriséculaire.

 

  1. L’origine et l’évolution du motif du « prodige de l’huile »

Rappelons d’abord brièvement l’origine et l’évolution de ce motif.

Tout est parti, on le sait, de la mention très brève d’un phénomène curieux qui eut lieu vers 48 avant Jésus-Christ et qui fut considéré par les Romains comme un prodige : un peu d’huile était sorti de terre au Transtévère, d’un endroit lié à un bâtiment appelé Taberna Meritoria et qui, à l’époque, était probablement un bâtiment militaire.

Si les auteurs païens se contentèrent d’enregistrer l’événement comme un prodige parmi beaucoup d’autres, les Chrétiens s’y intéressèrent très fort. Ils l’amplifièrent, lui donnèrent une interprétation chrétienne et le considérèrent comme un de ces nombreux phénomènes extraordinaires du passé païen, qui, à leurs yeux, annonçaient ou marquaient la naissance du Christ.

Alors que l’événement avait eu lieu plusieurs décennies avant la Naissance, il fut déplacé dans le temps par certains chrétiens et censé se produire au moment de celle-ci. L’huile devint alors le symbole de la grâce et de la miséricorde divine se répandant sur la Terre. En outre le modeste écoulement des débuts connut, au fil des siècles, une amplification de plus en plus large : il se transforma très vite dans la tradition en une source (ou une fontaine) d’huile (fons olei) qui aurait coulé en abondance, une journée entière sans interruption, pour atteindre le Tibre.

 

  1. Les particularités de la version de Jean d’Outremeuse

Deux particularités de la version de Jean d’Outremeuse peuvent être relevées.

D’abord, le miracle ne consiste pas chez lui en un écoulement plus ou moins important d’huile, comme c’est le cas au départ de la tradition du prodige de l’huile et dans la plus grande partie de son développement. Le chroniqueur liégeois utilise un motif différent, celui de la transformation d’eau en huile. S’il est relativement rare dans cette tradition, on le rencontre toutefois chez Godefroi de Viterbe, chez Barthélemy de Trente, qui l’a transmis à Jacques de Voragine à titre de variante et dans Li Romanz de saint Fanuel. C’est certainement à cette dernière œuvre, qu’il connaît fort bien, que Jean d’Outremeuse a repris le motif de la transformation.

Le second point, plus importants, concerne les éléments sur lesquels porte cette transformation. Chez Godefroi de Viterbe, Barthélemy de Trente et Jacques de Voragine, celle-ci n’affecte que la fontaine (ou la source) du Transtévère. Chez Jean d’Outremeuse, elle touche également « les rivières de Rome et spécialement le Tibre ». Et sur ce point, nous sommes – mais en partie seulement – dans la ligne du Romanz de Fanuel. Il est temps de se reporter au texte de ce poème.

 

  1. L’influence du Romanz de saint Fanuel

Après avoir demandé à son public attention et silence pour le récit des merveilles qui marquèrent la naissance du Christ, l’auteur du Romanz évoque brièvement, en deux vers seulement (vers 1771-1772), le miracle de la transformation de l’eau en huile :

1767 Ovrés vos cuers et vos oreilles. Ouvrez vos cœurs et vos oreilles
Si escoutez molt granz merveilles et écoutez les très grandes merveilles
qui a Rome avindrent le jor qui se produisirent à Rome le jour
1770 que Dex nasqui por nostre amor. où Dieu naquit par amour pour nous.
La grant riviere et tot le Toivre La grande rivière et tout le Tibre
qui cort a Rome devint oile. qui coule à Rome devinrent huile.

avant de passer au prodige de la « bête de Jérusalem », qui nous occupera ultérieurement.

Ces vers 1771-1772 ont influencé Jean d’Outremeuse. On ne s’expliquerait pas autrement que Li Romanz et Ly Myreur soient les deux seuls témoins de toute la tradition à faire état d’un Tibre dont les eaux se seraient transformées en huile le jour de la Nativité. Le Tybre du chroniqueur liégeois est évidemment le Toivre du Romanz de saint Fanuel.

Restons un instant sur le vers 1771 du Romanz. Avant de mentionner le Tibre, l’auteur du poème signalait, sans autre précision, que la grant riviere aussi fut transformée ce jour-là en huile. Ne nous préoccupons pas trop pour le moment de ce que  le rédacteur du Romanz avait à l’esprit en utilisant cette expressionInterrogeons-nous plutôt sur ce qu’en a fait Jean d’Outremeuse. Et sur ce point, il est difficile de ne pas penser que le chroniqueur liégeois a rendu les vers 1771-1772 du Romanz (les riwes qui coroient là, et par especial la Tybre) par les mots du Myreur :  La grant riviere et tot le Toivre / Qui cort a Rome.

En utilisant le pluriel au lieu du singulier, le chroniqueur liégeois amplifiait fortement le récit, la transformation en huile concernant désormais « [toutes] les rivières de Rome, dont le Tibre ». Avait-il conscience de ce qu’il faisait ? Ou voulait-il réellement augmenter encore l’ampleur du miracle ? Qui pourrait le dire ? En tout cas, il s’écarte très nettement de la tradition « classique » sur le prodige de l’huile, poussant même l’amplification plus loin qu’aucun auteur antérieur ne l’avait fait.

 

  1. Le lien avec le Transtévère et la Taberna Meritoria

La suite immédiate ne manque pas d’intérêt. Après s’être sensiblement écarté de la tradition, le chroniqueur liégeois va, dans un certain sens, y revenir. Il introduit en effet dans son récit un élément important de cette tradition, à savoir le lien du prodige de l’huile avec le Transtévère et la Taberna Meritoria. Cette donnée traditionnelle apparaît dans son texte : …et une fontaine que ons nom la Tabarite emeritoir, qui siet en Trans-Tyberin.

Revoilà donc l’expression Tabarite Emeritoir. C’est le seul endroit du Myreur où elle est utilisée, mais son sens ne fait aucun doute. Elle ne peut correspondre qu’à la Taberna que les autres textes appellent généralement Meritoria, plus rarement Emeritoria, parfois Domus Meritoria, et dont – redisons-le – il a été longuement question dans notre article précédent. Cette Taberna / Domus devait s’appliquer à l’origine à un bâtiment, probablement militaire.

Mais la tradition ne fait jamais de la Taberna Meritoria une fontaine. Sur ce point, Jean d’Outremeuse s’est donc trompé. Une erreur, qui, dans un certain sens, peut s’expliquer, parce qu’une partie très importante de la tradition fait précisément sortir de ce bâtiment l’huile qui, à une certaine époque, se mit à couler dans la zone du Transtévère.

Cette version liant le Transtévère, la Taberna et le prodige de l’huile est ancienne puisqu’elle commence au Ve siècle avec Eusèbe-Jérôme (E taberna meritoria trans Tiberim oleum terra erupit fluxitque tota die sine intermissione significans Christi gratiam ex gentibus)et avec Orose (trans Tiberim e taberna meritoria fons olei terra exundauit, ac per totum diem largissimo riuo fluxit), et qu’elle se retrouve encore, presque dans les mêmes termes, chez Martin d’Opava au XIIIe siècle (Hoc ipso die quo natus fuit trans Tiberim de taberna emeritoria fons olei e terra manavit ac per totum diem largissimo rivo fluxit, éd. L. Weiland, 1872, p. 408).

En réalité, il pourrait fort bien se faire que Jean d’Outremeuse n’ait pas connu le lien existant dans la tradition entre les trois points (le Transtévère, la Taberna et le prodige de l’huile), mais seulement celui reliant le Transtévère au prodige de l’huile. On citera à ce propos le passage de Ly Myreur, I, p. 331-332, où le chroniqueur liégeois traite de l’an 579 de l’exil à Babylone (dix ans avant Jésus-Christ dans notre comput).

Après quelques notices concernant la vie d’Hérode, Jean d’Outremeuse était revenu aux événements de Rome pour y signaler des prodiges survenus dans la cité en cel temps. C’était celui de l’huile, qui s’accompagnait d’un autre concernant le soleil. Nous sommes donc dix ans avant la Nativité :

En cel temps, en Trans Tyberim à Romme, apparut I fontaine qui jettoit oyle à si grant planteit, que li riwe en corroit par si grant habundanche que ch’estoit mervelhe. (Myreur, I, p. 331-332)

À cette époque [du temps d’Hérode, en -10], au Transtévère à Rome, apparut une fontaine qui déversait une telle quantité d’huile qu’elle coulait à flots, avec une telle abondance que c’en était merveille. (trad. personnelle)

Le prodige de l’huile est décrit ici sous une forme beaucoup plus classique que celle de la transformation en huile des rivières de Rome, qui apparaît au § 5 du chapitre que nous examinons. Sa chronologie aussi n’est pas habituelle : il n’est pas lié à la naissance. En surtout aucune précision n’est donnée sur l’endroit précis d’où partait le flot d’huile : on y mentionne simplement le Transtévère, sans qu’il soit question de la Taberna Meritoria.

*

Mais qu’en est-il finalement de la Taberna Meritoria ? Était-elle connue de Jean d’Outremeuse ?

Oui, il la connaissait, ou plus exactement il aurait dû la connaître, parce qu’il avait rencontré l’expression beaucoup plus haut dans son œuvre lorsqu’il traduisait en français les Mirabilia urbis Romae, en Myreur, I, p. 68. Il s’était en effet trouvé devant le texte latin :

Trans Tiberim, ubi nunc est Sancta Maria, […] fuit ibi domus Meritoria, ubi merebantur milites qui gratis serviebant in senatu (Mirabilia, ch. 31, V.-Z., Codice topografico, III, 1946, p. 64)

qu’il avait rendu de la manière suivante :

Item, à Sainte-Marie trans Tyberim […] fut la maison de deserte, où ons deservoit aux chevaliers chu qu’ilh faisoient por les senateurs, et demoroient là lesdits chevaliers. (Myreur, I, p. 68)

*

Dans le texte qui nous occupe ici (Myreur, I, 344-345 – notre chapitre VII, § 5), l’expression Tabarite emeritoir utilisée par le chroniqueur correspond sans le moindre doute à l’expression Taberna Meritoria. Jean d’Outremeuse l’avait traduite en I, 68 par maison de deserte, sans commettre de véritable contresens, la Taberna étant réellement un bâtiment. Le fait qu’il en fasse ici une fontaine montre qu’il a perdu tout souvenir de cette traduction.

Il n’aura cependant pas perdu le souvenir de la tradition, largement répandue, qui faisait précisément sortir de ce bâtiment l’huile qui, à une certaine époque, se mit à couler dans la zone du Transtévère. Des textes (Eusèbe, Orose, Martin d’Opava) vont dans ce sens et Jean d’Outremeuse lui-même, quelques pages plus haut (en I, 331-332), avait signalé l’apparition au Trastévère d’une fontaine où de l’huile jaillissait à gros bouillons, sans toutefois mentionner la Taberna et en datant le phénomène des années 10 avant Jésus-Christ, sous Hérode.

*

En présentant en I, 344-345 cette transformation qu’il qualifie de mult grant myracle, Jean d’Outremeuse avait-il conscience qu’il avait déjà un peu plus haut (I, p. 331-332) fait intervenir un phénomène de ce genre ? C’est difficile à dire.

Les textes sont fort différents. Une raison assez forte devrait toutefois nous inciter à ne pas conclure trop vite à une indépendance totale entre I, 344-345 et I, 331-332 : des deux côtés le prodige de l’huile est immédiatement suivi par un prodige solaire, un cercle ici, trois cercles là-bas, autour du soleil, où intervenait une allusion à l’arc-en-ciel (al manere del arch celeste ici, sicom ly arc Dieu là-bas). Mais revenons à l’essentiel.

 

  1. Le Romanzde Fanuelet Ly Myreur

Il reste en effet que, dans la description par Jean d’Outremeuse du mult grant myracle censé avoir marqué à Rome la naissance de Jésus, l’influence du Romanz de Fanuel, qui a été déterminante, a dû également l’amener à se positionner. Reprenons les choses et tentons de reconstituer sa démarche.

En arrivant aux vers 1771-1772 qu’il avait à adapter :

1771 La grant riviere et tot le Toivre La grande rivière et tout le Tibre
1772 qui cort a Rome devint oile. qui coule à Rome devinrent huile.

le chroniqueur liégeois a d’abord rencontré le « prodige de l’huile », qu’il connaissait mais qui se présentait dans son modèle sous une forme qui ne lui était pas familière : celle de la transformation d’eau en huile. Une autre surprise, si l’on peut utiliser ce terme, l’attendait au vers 1771 dont le sens n’était pas clair : à quoi pouvait bien correspondre une formule comme « la grande rivière et tout le Tibre » ?

Il a d’abord modifié son modèle en introduisant un pluriel au lieu du singulier et en remplaçant le grant riviere et tot le Toivre par la formule les riwes… et par especial la Tybre (« les rivières et spécialement le Tibre »). Il a dû ensuite se souvenir de la fontaine du Transtévère qu’il connaissait (cfr Myreur, I, p. 331-332), qui occupait tant de place dans l’ensemble de la tradition et où il était également question d’huile, mais dans des conditions différentes.

Ne retrouvant pas ce motif dans son modèle, le chroniqueur liégeois a dû se sentir obligé de l’ajouter et de l’intégrer à son adaptation. Ce qu’il a fait, avec – il faut bien l’admettre – une certaine dose de maladresse. Le Romanz de saint Fanuel mettant l’accent sur une transformation d’eau en huile, Jean d’Outremeuse aura conservé le prodige traditionnel du Transtévère, en lui appliquant le motif non plus d’un jaillissement d’huile mais celui d’une fontaine crachant de l’huile en lieu et place d’eau.

Bref, on a l’impression qu’à cet endroit précis, Jean d’Outremeuse s’est rendu compte qu’il devait s’écarter du Romanz de saint Fanuel, ce dernier omettant – selon lui – une donnée importante de la tradition, à savoir la fontaine du Transtévère.

Selon lui, disions-nous. C’est qu’en définitive le lecteur moderne reste libre de se demander si par le singulier La grant riviere, l’auteur du Romanz de saint Fanuel, moins ignorant peut-être de la tradition que ne le croyait Jean d’Outremeuse, n’aurait pas voulu faire une allusion, poétique et savante, précisément à cette fontaine du Transtévère qui le jour de la Nativité s’était mise à couler à gros bouillons vers le Tibre, comme une véritable rivière. La grant riviere du Romanz n’aurait-elle pas précisément renvoyé à cette fontaine de la tradition ?

Peut-être après tout, le Romanz de saint Fanuel aurait-il mentionné subtilement la fontaine du Transtévère, sans que le chroniqueur liégeois ne saisisse l’allusion ?

Quoi qu’il en soit, Jean d’Outremeuse va abandonner ici Li Romanz de saint Fanuel, qui lui servait de modèle depuis longtemps et dont l’influence explique fort bien la présence dans Ly Myreur des deux éléments rares dans la tradition que sont le changement d’eau en huile et la double mention des rivières et du Tibre. Le chroniqueur liégeois a abandonné le Romanz pour utiliser (directement ou non) une autre source qui, au prodige de l’huile, joignait un prodige céleste. Serait-ce celle qui avait inspiré Jean d’Outremeuse en I, 331-332 ?

 

  1. Les prodiges marquant la naissance : la couronne autour du soleil

Outre le prodige de l’huile qu’il a profondément modifié par rapport à la version la plus courante, Jean d’Outremeuse a également repris à la tradition le prodige du cercle autour du soleil. La transformation ici sera ici beaucoup plus légère.

En fait, ce motif qui touche le soleil a, lui aussi, une histoire qui a été, elle aussi, examinée dans notre discussion sur les prodiges célestes en tant que « marqueurs de la Nativité ». Il y fut également question d’autres prodiges, comme celui des trois soleils par exemple.

Le fait est qu’on constate en Myreur, I, p. 331-332 et en Myreur, I, p. 344-345, la présence, successive et dans le même ordre, de deux prodiges particuliers, celui de l’huile et celui d’un soleil entouré d’un ou de trois cercles. Mais la description précise de ces phénomènes n’est pas la même des deux côtés. On l’a vu plus haut pour le prodige de l’huile, il en est de même du prodige céleste. Qu’on en juge. On a d’un côté :

   En cel temps, en Trans Tyberim à Romme, apparut I fontaine qui jettoit oyle à si grant planteit, que li riwe en corroit par si grant habundanche que ch’estoit mervelhe. Item, adont apparurent trois cercles entour le soleal, sicom ly arc Dieu. (Myreur, I, p. 331-332)

À cette époque [du temps d’Hérode, en -10], au Transtévère à Rome, apparut une fontaine qui déversait une telle quantité d’huile qu’elle coulait à flots, avec une telle abondance que c’en était merveille. Alors aussi apparurent trois cercles entourant le soleil, comme des arcs-en-ciel. (trad. personnelle)

et de l’autre :

Item doit-ons savoir que ons true en la sainte escripture que le jour quant Dieu fut neis avient à Romme mult grant myracle, car les riwes qui coroient là, et par especial la Tybre, et une fontaine que ons nom la Tabarite emeritoir, qui siet en Trans-Tyberin, devinrent oyle, et par tout le jour jettont grans riwes. Et enssi apparut I circle entour le soleal, al manere del arch celeste. (Myreur, I, p. 344-345)

On doit aussi savoir qu’on trouve dans la sainte écriture que le jour de la naissance de Dieu, un très grand miracle se produisit à Rome. Les rivières qui y coulaient, et spécialement le Tibre, ainsi qu’une fontaine qu’on nomme la Taberna Meritoria, située dans le Transtevère, se changèrent en huile, coulant à flots durant tout le jour. Un cercle apparut aussi autour du soleil, comme un arc-en-ciel.

Les différences sont évidemment moins sensibles dans la présentation du prodige solaire que dans celle du prodige solaire : d’un côté un cercle, de l’autre trois cercles autour du soleil, avec dans les deux cas une allusion à l’arc-en-ciel. Pareille mention de trois cercles autour du soleil est également curieuse. Sauf erreur de notre part en effet, les prodiges « solaires » mentionnés dans la tradition consistent soit en trois soleils qui finissent par n’en plus former qu’un, soit en un cercle autour du soleil, une sorte d’arc-en-ciel, l’image de la Vierge et de l’Enfant pouvant éventuellement s’introduire dans le cercle.

*

Nous avons relevé dans la tradition plusieurs notices mentionnant dans le même ordre les deux  prodiges, même si leurs descriptions et leurs ancrages chronologiques ne se recouvrent pas exactement.

C’est le cas de Martin d’Opava (XIIIe siècle, éd. L. Weiland, 1872, p. 408), de Paul Diacre (VIIIe siècle, VII, 8 ; éd. A. Crivellucci, 1914, p. 100-101 ; cfr aussi M.G.H, A.A, II, 1879, p. 119), de la Cronica pontificum et imperatorum Tiburtina (vers 1200, ed. O. Holder-Egger, 1903, M.G.H., Scriptores, 31. Annales et chronica Italica aevi Suevici, 1903, p. 228, l. 36 – p. 229, l. 2), mais toutes font état d’un seul cercle autour du soleil, jamais de trois. La version proposée par Jean d’Outremeuse en Myreur, I, p. 331-332 apparaît donc isolée.

*

Une dernière remarque : quand on est habitué aux mentions du prodige de l’huile dans la tradition, une absence saute aux yeux. Aucun des textes de Jean d’Outremeuse n’évoque les interprétations chrétiennes de ce prodige, un aspect des choses auquel pourtant beaucoup auteurs médiévaux s’étaient arrêtés.

 

  1. Les prodiges marquant la naissance : la bête de Jérusalem – Hérode et l’étoile

Le dernier prodige cité par Jean d’Outremeuse est celui de l’apparition dans les rues de Jérusalem d’une bête inconnue annonçant « que Jésus était né d’une vierge et venait racheter l’univers ». Vu sa place dans le récit, ce prodige peut certainement être considéré comme un « marqueur de la nativité », au même titre que les précédents.

L’épisode de la « bête parlante » de Jérusalem évoque celui du « bœuf parlant » de la campagne romaine, un événement remontant, lui, à la fin de l’antiquité romaine, bien attesté dès cette époque, que Jean d’Outremeuse (Myreur, I, p. 243-244) connaissait et avait d’ailleurs utilisé comme prodige annonciateur de la mort de César, dans le strict respect de la chronologie et de l’interprétation antiques.

Mais ce « bœuf parlant » n’a guère de rapport avec la « bête parlante » de Jérusalem. D’où proviendrait cette notice ? Le chroniqueur liégeois l’aurait-t-il trouvée quelque part ? Nous n’avons pas découvert des attestations antérieures à Jean d’Outremeuse, mais il en existe peut-être. En tout cas, sur le plan narratif, l’épisode a l’avantage de faire passer le récit de Rome à Jérusalem et d’y introduire Hérode. En tout cas, ce qu’annonçait la bête avait fort affecté le roi qui se trouvait alors à Jérusalem, et « il jura de faire tuer l’enfant qui venait de naître ».

Jean d’Outremeuse innove par rapport au texte canonique, car, chez Luc, Hérode n’apparaît dans le récit qu’avec l’arrivée à Jérusalem des Mages, qui viennent l’interroger dans son palais.

La suite aussi est propre au chroniqueur liégeois. Hérode est censé « regarder vers l’Orient et apercevoir l’étoile flamboyante ». Il ne peut s’agir que de l’étoile dont le chroniqueur venait de parler un peu plus haut au § 2 et qui était apparue au-dessus de Bethléem pour indiquer aux bergers des environs l’emplacement de la crèche. Bethléem se trouvant au sud de Jérusalem (une dizaine de kilomètres), la précision géographique (vers Orient) ne doit pas plus être prise au sens strict que l’indication qui figure, à propos des rois mages cette fois, dans la suite du récit et selon laquelle les « trois rois virent l’étoile apparue en Orient le jour où Dieu vint au monde » (VIII, 5). Cette dernière indication aussi est relativement vague : elle provient vraisemblablement du texte évangélique (Matthieu, II, 2) où les mages déclarent à Hérode qu’ils avaient vu « à l’Orient » l’étoile du nouveau roi des Juifs.

Voulant éliminer l’enfant, Hérode donne l’ordre de faire surveiller les lieux de passage et offre une récompense somptueuse à qui capturerait le nouveau-né. Ce détail aussi semble être une innovation de Jean d’Outremeuse, qui, dans un certain sens, « place ses pions » pour la suite du récit. L’« alerte rouge » ainsi déclenchée expliquera par exemple que, toujours chez Jean d’Outremeuse, les rois mages soient arrêtés à la frontière de la Judée (VIII, 8) et amenés devant Hérode.

 

 

 

ADORATION DES BERGERS, AUTOUR DE LA NAISSANCE DE JESUS, EVANGILE DE JEAN D'OUTREMEUSE (XIVè siècle), JEAN D'OUTREMEUSE (1338-1400), JESUS CHRIST, NATIVITE DE JESUS

Autour de la naissance de Jésus : L’Evangile selon Jean d’Outremeuse (XIVè siècle) (4)

Chapitre VIb : La naissance de Jésus

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Plan

  1. Le Romanz de Saint Fanuel
  2. Digression : La virginité de Marie et les « sages-femmes de la Nativité »
  3. Reprise de l’histoire d’Anastasie
  4. Synthèse du récit de Jean d’Outremeuse
  5. Aspects particuliers
  6. Ressemblances et différences
  7. Les trois lumières « inextinguibles »
  8. Les prophéties sont accomplies…
  9. Les animaux de l’étable
  10. Le recours à l’Ancien Testament comme procédé de composition
  11. Le foin et la crèche de Bethléem
  12. Des tombes, une chaise et d’autres choses
  13. Pierre le Mangeur et Jacques de Voragine sur la crèche

 

 

Pour décrire le recensement, on s’en souviendra, le chroniqueur liégeois avait abandonné le Romanz de saint Fanuel, mais il va y revenir très vite. En effet, lorsqu’il traite de l’entrée à Bethléem, des difficultés rencontrées par le couple pour trouver un logement et des circonstances entourant la naissance, l’essentiel du récit de Jean d’Outremeuse, et en particulier les § 5 à 15 de notre présentation, repose sans aucune contestation possible sur le texte du Romanz. Des deux côtés, on retrouve – et dans le même ordre, ce qui est significatif – toute une série de motifs bien précis.

Pour en convaincre le lecteur, nous présenterons d’abord le texte du Romanz de Saint Fanuel avant de le comparer à la version de Jean d’Outremeuse.

 

  1. Le Romanzde Saint Fanuel

 

Et d’abord l’arrivée du couple à Bethléem et les difficultés d’hébergement qu’ils rencontrent. Marie et Joseph sont à la porte de Bethléem. La future mère, épuisée, s’assied sur une pierre, tandis que Joseph part à la recherche d’un logement.

Atant vont droit en Belleant, Alors, ils vont droit à Bethléem,
Ainsi com nos trovons lisant. comme nous le trouvons écrit.
1415 A l’entrée de la cité À l’entrée de la cité,
Se sunt ambedoi reposé, ils se sont tous deux reposés
Par desus une blanche pierre. sur une pierre blanche.
Ce dist Joseph : « Amie chiere, Joseph dit : « Chère amie,
Atendez moi .i. seul petit, attendez-moi un petit moment,
1420 G’irai laiens, ne vos anuit, j’irai là-bas, si cela ne vous ennuie,
Por ostel querre et porchacier, pour chercher et découvrir un hôtel
Dont nos avons molt grant mestier. » dont nous avons très grand besoin. »
Joseph en la cit est entrez, Joseph entra dans la cité
. Molt hontex et molt trespensez ; fort mal à l’aise et très préoccupé.
1425 Mes il a trové tant de gent Mais il rencontra tant de gens
Qui venu sont au parlement venus à l’assemblée
C’onques n’i pot ostel trover, qu’il ne put trouver nulle part
Ou il se peust reposer. d’hôtel où ils puissent se reposer.

 

Ne trouvant de place dans aucune auberge, Jésus revient bredouille auprès de Marie, mais celle-ci décide quant même d’entrer à Bethléem.

Joseph est de la vile issus, Joseph est sorti de la ville,
 1430 A sa dame en est revenus, est revenu près de sa dame
Qui l’atendoit desus la pierre. qui l’attendait sur la pierre.
Ce dist Joseph : « Amie chiere, Joseph dit : « Chère amie,
Por le grant Deu, quel le ferons par le grand Dieu, que ferons-nous
Et en quel leu herbegerons ? et en quel lieu nous abriterons-nous ?
 1435 Ja ne troverons nos, ce cuit, Jamais nous ne trouverons, je crois,
Ostel ou nos gisons anuit, un hôtel pour y coucher cette nuit.
Car si est plaine la cité La cité est si remplie
Que je n’i puis trover ostel. » que je ne peux en trouver un. »
– « Sire, ce dist Ste Marie, « Sire, dit Sainte Marie,
1440 Por Deu, or ne vos doutes mie, par Dieu, ne craignez rien maintenant.
G’irai ensemble o vos laiens, J’irai avec vous là-bas ;
Se troverons aucunes gens nous trouverons bien quelques personnes
Qui por Deu nos herbergeront, qui, par Dieu, nous hébergeront
Et qui pitié de nos aront. » et auront pitié de nous. »
 1445 Ainsi se mistrent en la vile. Ainsi entrèrent-ils dans la ville.

 

Le couple va heureusement être « dépanné » par une personne rencontrée par hasard. C’est la fille d’un homme riche qui les prend en pitié et qui insiste auprès de son père pour qu’il leur procure malgré tout un abri de fortune, en l’occurrence une étable. Cette jeune personne, dont le nom (Anestese) sera donné au vers 1483 et que nous appellerons Anastasie, est lourdement handicapée : elle n’a, dit le texte au vers 1488, « ni pieds ni mains ». Nous verrons dans un instant ce qu’il faut  penser de ce très lourd handicap. Il reste qu’elle ne peut pas les aider autant qu’elle le voudrait, mais après leur avoir procuré le gîte et les avoir installés, elle veille aussi à ce que le couvert leur soit assuré.

.i. riches homs ot une fille Un homme riche avait une fille
Qui trespassoit parmi la rue ; qui passait dans la rue.
Joseph la vit, si la salue, Joseph la vit et la salua,
Et nostre dame l’apela, et Notre-Dame l’appela.
 1450 Molt doucement li demanda Très doucement elle lui demanda,
S’ele avoit ostel ne maison, si elle avait un hôtel ou une maison,
Qu’el lor prestast .i. anglechon qu’elle leur prête un petit coin
Ou il peussent reposer, où ils puissent s’installer,
Car ne poent avant aler, car ils ne pourraient aller plus loin
 1455 Tant que la nuit fust trespassée. une fois la nuit tombée.
La pucele dist que senée : La sage pucelle dit :
« E Dex, ge ne sui mie bome, « Eh Dieu ! je ne suis pas patronne,
Anchois sui fille a .i. riche home, mais la fille d’un homme riche
Mes g’irai mon pere proier Alors j’irai demander à mon père
Se il vos voudroit herbergier. de bien vouloir vous héberger.
1460 Certes j’en aroie grant joie. » Certainement, j’en serais très heureuse. »
Son pere apele, si li proie : Elle appelle son père et lui demande :
« Sire, por amor Deu le grant, « Sire, pour l’amour de Dieu le Grand,
Herbegiés ceste povre gent, hébergez ces pauvres gens,
1465 Car il sont molt desconseillié, car ils sont très désemparés.
Li grans Dex ait de vos pitié, Puissent-ils, par Dieu, obtenir votre pitié
Tant que la nuit soit trespassée, une fois la nuit tombée,
Car ceste dame est molt lassée. » car cette dame est très fatiguée. »
 – « Fille, ce dist li riches hom, – « Ma fille, dit l’homme riche,
1470 Je ai si plaine ma maison. ma maison est si remplie
Des chevaliers de cest païs de chevaliers de ce pays
Qu’il ont tot mon ostel porpris, qui ont occupé toute ma demeure,
Que ge nes aroie ou couchier, que je ne saurais où les coucher.
Si ne les ai ou herbergie[r].» Je n’ai pas où les héberger. »
1475 – « Sire, dist ele, si avez :  – « Messire, dit-elle, vous avez de la place :
En cele estable les metez. » mettez-les dans cette étable ».
– « Fille, fet il, et je l’otroi, – « Ma fille, fait-il, je veux bien,
Por ce que beles gens les voi, car je vois qu’ils sont bonnes gens.
Menés les i, ses i couchiés, Menez-les-y et couchez-les,
1480 A vo pooir les aaisiés. » mettez-les à l’aise autant que possible. »
Ele si fist tout maintenant, Elle fit tout cela immédiatement
Les i mena molt doucement. et les conduisit très gentiment.
 Anestese fu debonere : Anastasie se montra très bonne :
Molt s’entremist de lor affere, elle s’occupa beaucoup d’eux
1485 Et mex lor fust, s’ele poist. et aurait fait plus si elle l’avait pu.
De lor liz fere s’entremist Elle s’occupa de leur faire un lit
De blanche paille et d’estrain ; de paille blanche et de chaume.
Mes el n’avoit ne pié ne main (sic). Mais elle n’avait ni pieds ni mains.
Son pere, qui riche home estoit, Son père, qui était un homme riche,
1490 De tel vitaille come avoit leur fit porter à profusion
Lor fist porter a grant foison, des victuailles qu’il avait :
Pain et vin et char et poisson, pain, vin, viande et poisson ;
Puis les commande au salveor, Puis elle les recommanda au Sauveur,
Qui fist clarté et nuit et jor : qui a fait la clarté, et la nuit et le jour.

 

Avant d’aller plus loin, revenons sur la teneur du vers 1488 qui précise qu’Anastasie n’avait « ni pieds ni mains ». Pareille information peut surprendre. En effet, comme nous le verrons, la suite du texte, quand il fait allusion à son handicap et à sa guérison (v. 1554, 1573-1575, 1585-1624), n’évoque jamais les pieds, mais toujours les mains et les doigts. De même, le miracle dont elle bénéficiera ne porte que sur les mains (v. 1573-1575) et ce sont ses mains seulement que son père voudra trancher (v. 1585-1624). Bref, la formule « ni pieds ni mains » du vers 1488 interpelle.

En fait cette jeune infirme n’apparaît pas seulement dans le Romanz et dans Ly Myreur. De nombreux autres récits, que nous examinerons peut-être un jour dans un développement particulier, font allusion à l’Anastasie liée à la naissance de Jésus, mais elle y est toujours présentée comme « la fille sans mains ». Jamais son handicap ne porte sur les pieds.

Plus caractéristique encore peut-être, l’auteur du Romanz lui-même, là où il met Anastasie en scène (vers 1446-1449 du début), en fait une personne normale sur le plan de la marche. Elle se promenait normalement en rue lorsque Marie l’a interpellée. Et plus tard cette fois, à l’appel de Joseph, elle « court » auprès de Marie (La pucelle vint la corant, v. 1557).

Pareille incohérence a naturellement frappé l’éditeur (Chabaneau, 1888, p. 389), qui, tout en conservant au vers 1488 le texte du manuscrit suivi d’un sic, a noté qu’une variante de la tradition donnait nule main. Il a pour sa part proposé une correction en ne doit ne main (« ni doigts ni mains »). Bref, dans toute la tradition, à l’exception de ce vers 1488 dont le texte est fort discutable, Anastasie était « simplement » handicapée des mains. Mais laissons ce point de détail pour revenir au récit.

*

Après l’arrivée à Bethléem, la découverte d’un abri, l’installation, un lit simple et un bon repas, la nuit tombe. Mais l’étable est éclairée d’une vive clarté, jetée par trois candélabres portant trois grands cierges et descendus miraculeusement du ciel devant Marie. Dans une courte digression, le poète fait l’histoire de ces cierges qui, selon lui, existent encore. Quelle est cette lumière mystérieuse ? Quel sens a-t-elle ? Elle n’émane pas de l’enfant Jésus qui n’est pas encore physiquement présent parmi eux. Mais Joseph l’interprète quand même comme une manifestation de Dieu.

 

 1495 Quant la sainte virge ot soupé Quand la sainte Vierge eut soupé,
 Et li lit furent apresté, que les lits furent préparés,
 Donc est la noire nuit venue ; la nuit noire est donc venue,
 Et Dex, qui toz li mons salue, ainsi que Dieu, le sauveur du monde.
 Trois candelabres de fin or, Trois candélabres d’or fin,
 1500  Qui bien valoient .i. tresor, qui valaient bien un trésor
 Et .iii. grans cierges alumez, et trois grands cierges allumés
 Qui rendoient molt grans clartez, répandaient une très grande lumière,
 Com li solaux la matinée, comme le soleil le matin,
Quant il s’espant parmi la prée, quand il se répand sur les prairies.
 1505  Devant la virge sunt venu Devant la vierge ils sont venus
 Et a grant joie descendu. et joyeusement sont descendus.
Segnor, ce ne mescreez mie, Seigneurs, vous ne le croirez pas,
Devant l’autel Ste Soufie devant l’autel de Sainte Sophie,
En art li uns et nuit et jor, le premier brûle nuit et jour
1510 Qu’il ne puet perdre sa luor ; sans perdre de sa lumière.
Et a Meques resont li dui, Et à La Mecque, ils sont deux,
Bien l’avez oi dire autrui, vous l’avez entendu d’autrui,
Devant li deu as Sarrasins : devant les dieux des Sarrasins :
C’est Mahomes et Apollins ; Mahomet et Apollon.
1515 Non pas por ce que Dex les aint, Ce n’est pas parce que Dieu les aime
Mes il ne poent estre estaint. mais ils ne peuvent être éteints.
Trestoz jors ardent et ardront, Tous les jours ils brûlent et brûleront,
Ne james n’amenuiseront. et jamais ne diminueront.
Segnor, el font de haute mer Seigneurs, au fond de la mer
1520 Ardroient il autresi cler ils brûleraient aussi clairement.
Quant S. Joseph la clarte vit, Quand saint Joseph vit la lumière,
Dedenz son cuer s’en esjoist, en son cœur il se réjouit,
La sainte virge en apela : et appela la sainte Vierge :
« Dame, dist il, entendez ça ; « Dame, dit-il, voyez cela ;
1525 Dame, dist-il, or nos couchons ; dame, maintenant nous sommes couchés ;
Diex est ceains ensenble o nos, Dieu est ici, ensemble, avec nous,
Car bien le voi apertement ; je le vois bien clairement :
Il en fait bien l’aparissant. » c’en est bien la manifestation. »

 

Contentons-nous pour l’instant de relever la présence de ce motif des « cierges inextinguibles ». Nous reviendrons plus en détail sur lui dans le commentaire que nous consacrerons à Jean d’Outremeuse. Quoi qu’il en soit, à l’extérieur, il fait nuit noire (vers 1497) ; l’étable est éclairée d’une lumière mystérieuse, et Joseph a clairement la perception de la présence divine.

Que va-t-il se passer ensuite ?

*

Selon le poète, Marie et Joseph se sont couchés et se sont endormis, lorsqu’au point du jour, Marie réveille Joseph, le fait lever et l’envoie chercher la jeune personne qui les avait aidés la veille au soir. L’enfant  – le Sauveur, lui dit-elle –  va naître avec le jour.

Elle ne lui dit pas qu’elle a besoin d’une sage-femme, mais c’est ce que Joseph comprend.

 

La nuit quant il furent couchié La nuit, après s’être couchés
 1530 Et il se furent resveillié, quand ils se réveillèrent,
Grant piece ert de la nuit alée la nuit en grande partie était passée
Et pres estoit de l’ajornée. et le jour était proche.
Nostre dame issi del lit, Notre Dame sortit du lit
Josep apela, si li dist : appela Joseph et lui dit :
 1535 « Levez tost sus ignelement, « Levez-vous tout de suite,
Ovrez ces huis hastivement, ouvrez vite la porte,
Si me montez tost les degrez ; montez toutes les marches,
La damoisele m’apelez et appelez la demoiselle
Qu’ersoir nos herberja ceeins. qui hier soir nous logea ici.
 1540 Je ne quer plus de toutes gens ; Je ne veux personne d’autre.
Si recevra le saveor, Le sauveur va venir,
Qui nestera contre le jor.» qui naîtra avec le jour. »

 

Joseph sort à la recherche de quelqu’un qui pourrait l’aider. C’est ce qu’il fait aussi en la même circonstance dans les récits apocryphes de la naissance (Protévangile de Jacques, XIX, 1, p. 99, EAC I ; et Évangile du pseudo-Matthieu, XIII, 3, p. 133, EAC I). Ici, dans le Romanz de Fanuel, il frappe à la porte de la damoisele qui accepte sans hésiter de le suivre, tout en soulignant une fois de plus son infirmité, qui lui interdit d’être vraiment utile.

 

Josep molt tost s’apareilla Joseph se prépara immédiatement,
Et vint a l’uis, sel desfrema,  vint à la porte, l’ouvrit,
1545 Trois moz hucha la damoisele et appela trois fois la demoiselle
« He, Diex, dist ele, qui m’apele ? » « Par Dieu, dit-elle, qui m’appelle ? »
– « Dame, dist il, li povres hon – « Madame, dit-il, c’est le pauvre homme
Que herberjas en ta messon. que tu hébergeas dans ta maison.
Vien tost, si aïde a ma dame, Viens vite aider ma femme
1550 Qui molt a grant mestier de fame qui a grand besoin d’une femme.
Je sui uns hons, n’i doi touchier ; Comme homme, je ne dois pas agir ;
Je ne soi riens de tel mestier. » je ne sais pas ce qu’il faut faire.
 – « Sire, dist ele, n’est pas droiz ;  – « Messire, dit-elle, cela ne va pas ;
Diex ! ja n’ai je ne mains ne doiz ; Dieu ! Je n’ai ni mains ni doigts.
1555 Mes toutes voies ge irai Toutefois j’irai faire
A tout mon povair aiderai. » tout ce que je peux pour aider.

 

Dans les apocryphes aussi, lorsque Joseph revient avec de l’aide, l’enfant est déjà là. Personne en fait n’a assisté à l’accouchement proprement dit.

 

La pucele vint la corant, La jeune fille arriva en courant,
Delez la mere vit l’enfant. près de la mère elle vit l’enfant.

 

 

  1. Digression: la virginité de Marie et les « sages-femmes de la Nativité »

 

À cet endroit du récit, faisons une courte pause pour évoquer la question de l’accouchement proprement dit et de la virginité de la mère.

Lors de l’accouchement, les apocryphes anciens anciens (Protévangile de Jacques, XVIII-XX, p. 98-101, EAC I ; Pseudo-Matthieu, XIII, 3-5, p. 133-134, EAC I ; Vie de Jésus en arabe, II-IV, p. 212-213, EAC I) font généralement intervenir des personnages féminins, qui semblent être des sages-femmes de métier et qui sont apparemment convoquées comme telles. Appelées par Joseph ou liées à lui, elles arrivent après l’événement et n’aident donc pas beaucoup Marie. En fait elles ont pour fonction essentielle d’être des témoins crédibles du miracle que représente la virginité de l’accouchée.

Le témoignage de ces femmes qui reçoivent souvent un nom est bien mis en scène dans les apocryphes. L’une d’elles, Zahel, est acquise immédiatement au miracle, l’autre, Salomé, est d’abord incrédule. Elle demande même à vérifier de tactu cette virginité, ce qui va entraîner deux miracles successifs. En procédant à la vérification, l’incrédule perd sur le champ l’usage de sa main, qui est desséchée ou brûlée. Premier miracle qui sera presque immédiatement suivi d’un second : la victime demande pardon et sa main lui est rendue.

Sans avoir réellement assisté Marie lors de l’accouchement, ces « spécialistes » convoquées par les plus anciens apocryphes servent donc de preuves vivantes de l’événement extraordinaire qui s’est déroulé.

Le Romanz de Saint Fanuel n’a pas accueilli le témoignage des « sages-femmes de la Nativité ». Il aborde la question de la virginité de Marie en utilisant un tout autre  motif : celui de la semblance de la verrine, dont il a été assez longuement question plus haut dans l’article consacré à l’Annonciation :

 

Tout autresi con vos veez De la même manière que vous voyez
1560 Quant li soleil est eschaufez le soleil très chaud
Et il tresperce la verriere, traverser une verrière
La ou ele est la plus entiere, là où elle est intacte,
Si con li soleil vient et va y entrer et en sortir
Et la verriere mal n’en a, sans lui faire aucune mal,
 1565 Trestout autresi sainement, d’une manière tout aussi saine,
Ice sachiés vos vraiement, (et cela, sachez-le vraiment),
Nostre dame s’en delivra, Notre-Dame fut délivrée,
C’onques son cors n’en viola. sans que son corps n’en souffrit.

 

En fait, ces dix vers, qui suspendent la narration, remplissent dans le récit la même fonction que les « sages-femmes » des plus anciens apocryphes.

 

 

  1. Reprise de l’histoire d’Anastasie

 

Après cette affirmation de la virginité de Marie, l’histoire d’Anastasie reprend dans le Romanz de saint Fanuel. La jeune fille veut prendre l’enfant dans ses bras. C’est alors que Dieu va lui rendre ses deux mains :

 

La pucele sanz mains estoit, La pucelle était sans mains,
 1570 De l’enfant molt grant joie avoit, de l’enfant, elle avait grande joie ;
As .ii. moignons le volt lever, avec deux moignons, elle veut le soulever.
Et Diex, qui tout a a saver, Alors Dieu, qui doit tout sauver,
Andeus ses mains li a rendues. lui rendit ses deux mains.
Plus gentes ne furent veues, Des mains plus jolies, on n’en vit pas.
 1575 Beles et blanches come flor. Elles étaient blanches comme fleur.
Ele en vait prendre le seignor, Avec elles, elle va prendre le seigneur,
Celui qui nasqui purement, celui qui naquit dans la pureté
Pour racheter toute la gent, pour racheter le monde entier.
 En une creche le coucha, Elle le coucha dans une crèche,
1580 De blans drapiax l’envolopa. et l’enveloppa de linges blancs.

 

Le miracle rappelle évidemment celui de la main de la « sage-femme » incrédule des deux apocryphes déjà mentionnés et celui des deux mains d’une autre « sage-femme », celle qui apparaît dans l’Évangile arabe de l’enfance du Sauveur (ch. 2 et 3), dans la version traduite par P. Peeters en tout cas.

*

L’histoire aurait pu se terminer ici. Ce n’est pas le cas. Elle se prolonge par un épisode riche en valeur symbolique et dont il n’existe pas de trace dans les apocryphes anciens.

Rentrée chez elle, sainte Anestese va devoir affronter son père. Plus haut dans le récit, le poète l’avait présenté comme un homme riche, mais en taisant l’essentiel, à savoir qu’il était grand-prêtre et docteur de la loi, bref une haute autorité religieuse juive. Une confrontation violente va opposer les deux membres de la famille.

Montrant à son père ses « nouvelles mains », Sainte Anestese lui explique comment et par qui elle a été guérie. Refusant d’accepter ce que lui dit sa fille, à savoir que le Dieu Sauveur est né, il lui reproche d’avoir trahi la religion juive, s’empare d’une épée et veut lui trancher ses mains.

 

Sainte Anestese torne ariere Puis sainte Anastasie retourne
A son ostel, a bele chiere. dans sa maison, à belle allure.
Ses peres estoit archeprestres Son père était grand-prêtre,
Et de cele loi estoit mestres. et maître de la loi.
 1585 Sa fille voit qui avoit mains Il voit sa fille avec des mains,
Et les doiz lons, traitis et plains. avec de longs doigts, bien droits et entiers.
« Dont vien tu, dist il, ou alas ? « D’où viens-tu, dit-il, où es-tu allée ?
Noveles mains qui te dona ? » Qui t’a donné de nouvelles mains ? »
– « Pere, dist ele, li saverre, – « Père, dit-elle, c’est le sauveur,
 1590 Qui orendroit est nez de mere » qui en cet endroit est né de sa mère ».
 Li archeprestre fu crueus, Le grand-prêtre fut violent.
Ne volt pas croire ce fust Dieus. Il ne voulut pas croire que c’était Dieu.
Quant ot nomer sainte Marie, Et quand elle eut nommé sainte Marie,
Lors cuide bien perdre la vie. alors elle crut bien perdre la vie.
 1595 « Fille, dist il, mar le pensas. « Fille, dit-il, tu as mal pensé.
Pour nostre loi que fausée as, Au nom de notre loi que tu as trahie,
Te trencherai an .ii. les mains. » je te trancherai les deux mains. »

 

Mais – premier miracle –, quand il dégaine son épée pour frapper, il devient subitement aveugle. Comprenant vite son erreur, il s’explique avec sa fille (devenue sainte Agnetese au vers 1613) et fait alors profession de foi. Ce revirement entraîne un second miracle : il retrouve la vue.

 

Li juys, qui d’ire fu plains, Le Juif, qui était plein de colère,
Vint a s’espée, si l’a traite ; prend son épée, la dégaine,
1600 Sa fille prent par ire faite, saisit sa fille avec colère,
Andeus les mains li volt trenchier ; et veut lui trancher les deux mains.
Et quant ce vint au cop hauchier Mais quand il en vint à porter le coup
Et il dut sor les mains ferir, et qu’il dut frapper les mains,
Lors n’i pot il goute veir. alors il ne put plus rien voir.
 1605 A sa fille demande: « Ou es ? Il demande à sa fille : « Où es-tu ?
Avulgles sui par mes pechiés, Je suis aveugle à cause de mes péchés.
Pour Jhesu que mescreu ai. Pour n’avoir pas cru en Jésus,
Fille, james ne te verrai, ma fille, jamais plus je ne te verrai,
Terre, chalor, noif ne gelées. ni terre, ni chaleur, ni neige, ni gelée.
1610 S’a tes mains que Diex t’a donées Si, des mains que Dieu t’a données,
M’avoies tenu et tasté, tu m’avais tenu et touché,
Ja m’auroies enluminé. » déjà, j’aurais retrouvé la vue. »
Sainte Agnetese respondi : Sainte Anastasie répondit :
« Si m’aït Diex, qui ne menti, « Si m’aide Dieu qui ne ment pas,
1615 Ja par moi n’averez aïe, jamais par moi vous n’aurez d’aide,
Se ne creez sainte Marie si vous ne croyez en Sainte Marie
Et son chier filz, que je vi né et en son fils, que je vis naître
Sans luxure en virginité. » sans luxure, dans la virginité. »
 – « Fille, dist le pere, bien croi – « Ma fille, dit le père, je crois bien
1620 Que tenis le soverain roi que tu as tenu le souverain roi
Qui de la virge est nez en terre, qui est né sur terre de la vierge,
Pour nos ames d’enfer retrere. » pour retirer nos âmes de l’enfer. »
A ces paroles la veue À ces paroles, la vue
Fu au yuif tost revenue. au Juif fut aussitôt rendue.

 

Peut-être influencé par ce qui vient d’être dit au vers 1622, à savoir que le Christ était venu sur terre « pour aller rechercher nos âmes de l’enfer », le poète abandonne alors un instant le cas d’Anastasie pour introduire une digression de quelque quarante vers (vers 1625-1660). Il raconte qu’un ange descend du ciel dans une grande lumière pour annoncer la naissance et louer le Seigneur : « Que la joie et l’allégresse règnent au ciel pour la naissance du créateur. Que la paix et la joie soient maintenues sur terre pour sa venue. Les prophéties sont accomplies. Le monde entier, précédemment dans les ténèbres, est maintenant rempli de lumière. » Cette lumière gagne même les Enfers, au grand étonnement du Diable et à la grande joie des prophètes et de tous les amis du Christ, qui attendent sa venue.

*

Après cette digression, l’auteur revient en arrière, remontant toutefois un peu trop haut dans le fil de son récit. Il avait déjà dit en effet (vers 1579-1580) qu’Anastasie avait couché dans sa crèche l’enfant enveloppé de linges blancs. A-t-il changé de source ? C’est possible. En tout cas, il répète ce détail avant d’apporter des éléments nouveaux, notamment la présence près de la crèche de deux animaux (deus mues bestes), une vache et une mule, symboles respectifs pour lui de la nouvelle et de l’ancienne Loi. Nous n’avons toutefois pas repris ici son développement, qui se trouve aux vers 1671 à 1682, et que nous retrouverons en commentant la version de Jean d’Outremeuse.

 

Ore est bien droiz que je vos die Maintenant il est juste que je vous parle
De ma dame sainte Marie. De ma dame Sainte Marie.
Sainte Agnetesse a l’enfant pris, Sainte Anastasie a pris l’enfant
Qu’ele n’i a lonc terme quis. Qu’elle n’a pas mis longtemps à trouver.
 1665 En une creche l’a posé, Elle l’a posé dans une crèche,
De blans drapiax envolopé. Enveloppé de linges blancs.
En cele creche ou Diex estoit Dans cette crèche, où Dieu se trouvait,
Deus mues bestes i avoit. Il y avait deux bêtes silencieuses.
L’une s’ert vache debonere, L’une était une vache paisible,
 1670 Et l’autre iert mule por mal traire. L’autre une mule porte-malheur.

 

 

  1. Synthèsedu récit de Jean d’Outremeuse

 

Après cette présentation, presque intégrale, de la version du Romanz de saint Fanuel, il est temps de revenir à Jean d’Outremeuse. Notre lecteur dispose par ailleurs du texte complet, mais pour sa facilité il en trouvera ci-dessous un bref résumé numéroté en vingt éléments.

À Bethléem, Anastasie installe le couple dans une étable de sa maison – la lumière mystérieuse – l’accouchement – la virginité de Marie – Anastasie retrouve l’usage de ses mains – Son père, un haut dignitaire juif, veut les lui trancher – Il devient aveugle, mais, après une profession de foi, retrouve l’usage de la vue – Quelques précisions sur la crèche.

* 1. Avant d’entrer à Bethléem, Marie et Joseph font halte. Marie se repose sur une pierre.

* 2. Joseph part seul dans la cité à la recherche d’une auberge, mais la foule est telle qu’il ne trouve rien.

* 3. Il revient en avertir Marie qui décide d’entrer malgré tout.

* 4. Une fois en ville, le couple rencontre la fille d’un riche propriétaire, à qui Marie demande un abri dans sa maison. La fille répond qu’elle doit en référer à son père et qu’elle insistera auprès de lui.

* 5. Le père, d’abord très réticent vu l’affluence qu’il a déjà chez lui, finit, sur la suggestion de sa fille, par accepter de les héberger dans une étable.

* 6. Le couple s’y installe avec l’aide de la jeune fille, qui ne peut pas les aider beaucoup vu son handicap, mais qui leur fait apporter nourriture et boisson.

* 7. Au milieu de la nuit, l’étable se trouve éclairée par une vive lumière, assurée par trois grands cierges « inextinguibles » posés sur trois candélabres d’or fin. Ils brûlent encore, l’un à Constantinople, les deux autres à la Mecque.

* 8. Marie alors demande à Joseph d’appeler la fille de la maison. Il fait trois appels.

* 9. La fille de la maison se réveille et court chez Marie, en soulignant une fois de plus son handicap.

* 10. Quand elle arrive, l’enfant est déjà né. [Précision absente du Romanz : Il était sorti par l’oreille, par où il avait été conçu]. La virginité de Marie est rappelée par l’évocation du motif de la semblance de la verrine.

* 11. Miracle : quand la « fille sans mains » (on lui donne ici pour la première fois le nom d’Anastasie) veut prendre l’enfant dans ses bras, elle retrouve l’usage de ses mains.

[Digression, absente du Romanz, sur les prophéties, qui sont désormais accomplies]

* 12. Anastasie le couche alors dans une crèche et l’enveloppe de linges blancs.

* 13. Elle va ensuite montrer ses nouvelles mains à son père, un haut dignitaire religieux juif, en lui disant qu’elles lui ont été rendues par le « Sauveur du monde » qui venait de naître. Colère du Juif, furieux que sa fille trahisse de la sorte sa religion.

* 14. Il prend son épée et veut lui trancher les mains. Mais il devient brusquement aveugle.

* 15. Sa fille lui dit qu’il ne serait guéri qu’après une profession de foi en la Vierge Marie, Mère de Dieu.

* 16. Cette profession faite, il retrouve la vue.

* 17. Dans la crèche sont présentes deux bêtes silencieuses, qui réchauffent l’Enfant Jésus.

* 18. Cette naissance dans la crèche est une manifestation (une preuve) d’humilité.

* 19. Sur l’emplacement de la crèche fut construite une église où reposent saint Jérôme, sainte Paule et sainte Eustache.

* 20. La paille ou le fourrage de la crèche fut placé dans cette même église, avant d’être transporté à Sainte-Marie-Majeure.

*

Les constituants 1 à 16 ont pour modèle le Romanz de saint Fanuel, à quelques détails près : en 10, la précision de l’oreille, en tant qu’endroit de la conception et de la naissance est propre au Myreur, tout comme la digression sur l’accomplissement des prophéties, qui figure entre le 11 et le 12. Ces deux questions seront discutées plus loin.

Tout ce qui, chez Jean d’Outremeuse, précède le n° 1, à savoir le recensement et ses modalités qui permettent d’expliquer la présence de Marie et de Joseph à Bethléem, ne provient pas du Romanz. Ces données ont été commentées dans le fichier précédent. On n’y reviendra plus.

Nécessiteront également un commentaire spécial les éléments concernant la crèche qui suivent le n° 16. La présentation des deux animaux ne renvoie que très partiellement  au Romanz, les n° 18-20 ne figurent pas dans le Romanz. Jean d’Outremeuse les a empruntés à une autre source.

 

  1. Des aspects particuliers

 

  1. Ressemblanceset différences

Ces réserves faites, on peut conclure qu’en ce qui concerne le récit de la Nativité et l’histoire d’Anastasie, le chroniqueur liégeois a suivi le Romanz avec une grande fidélité. Comme on l’a dit en commençant, on retrouve des deux côtés toute une série de motifs bien précis et, de plus, dans le même ordre, ce qui est également très significatif.

Toutefois Jean d’Outremeuse a fortement résumé son modèle, notamment en en retravaillant la forme. La plupart des nombreux dialogues du Romanz ont disparu dans Ly Myreur, le chroniqueur préférant manifestement la forme narrative à la forme dialoguée.

D’autres observations plus ponctuelles pourraient également être faites concernant les ressemblances et les différences entre les deux textes. Épinglons-en quelques-unes.

On relèvera d’abord quelques brèves mais fort intéressantes correspondances de détail et de vocabulaire. Dans les deux versions du n° 1, Marie s’assied pour se reposer « sur une pierre blanche » ; dans le n° 4, Marie demande à la jeune fille de passage de lui prêter un anglechon de sa maison ; dans le n° 8, Joseph, dans les deux textes aussi, huche trois fois la fille de la maison ; dans les n° 15 et n° 16, la même expression « sans luxure, dans la virginité » se retrouve dans la bouche d’Anastasie dans Li Romanz (Et son chier filz, que je vi né / Sans luxure en virginité) et dans celle de son père dans Ly Myreur (qui de la vergue est neis sens luxure et sens pechiet, mains en pure virginiteit).

Ces quelques correspondances de détail – très précises – ne font évidemment que confirmer ce qui était déjà évident par ailleurs, vu le nombre important de constituants semblables se succédant dans le même ordre.

En ce qui concerne les différences, il serait vain de détailler toutes celles qui sont dues au passage d’un style majoritairement dialogué chez l’un à un style majoritairement narratif chez l’autre, de détailler aussi les légères différences de contenu, dues simplement au résumé. Ainsi – ce sera le seul exemple que nous donnerons – le père d’Anastasie, dans le Romanz, est présenté comme grand-prêtre et docteur de la Loi (Ses peres estoit archeprestres / Et de cele loi estoit mestres) ; il n’est plus qu’un docteur de la Loi chez Jean d’Outremeuse (astoit I des maistres de la loy).

Il vaut mieux s’arrêter là et consacrer le reste du fichier à ce qui mérite un commentaire. Il y a d’abord les trois lumières « inextinguibles » (n° 7), laissées en suspens un peu plus haut.

 

  1. Les trois lumières« inextinguibles »

Cet éclairage d’un type très spécial est présent dans Ly Myreur et dans Li Romanz. Au milieu de la nuit, une vive lumière envahit brusquement le local où Marie et Joseph sont endormis. Aussi forte que celle du soleil à midi, elle est due à la descente de trois grands cierges « inextinguibles » posés sur trois candélabres d’or fin.

Ici encore, pour comprendre ce motif, il faut partir des apocryphes les plus anciens. Chez eux la naissance miraculeuse de Jésus s’accompagne d’une lumière très vive, mystérieuse, apparue brusquement et symbolisant vraisemblablement « la lumière du Christ ».

Nous ne prendrons que deux exemples. Ainsi celui du Protévangile de Jacques (XIX, 2, p. 99, EAC I), où Joseph est parti chercher l’aide d’une « sage femme juive », avec laquelle il revient vers la grotte où il avait laissé Marie :

[…] ils se tinrent à l’endroit de la grotte. Et une nuée lumineuse couvrait la grotte. Et la sage-femme dit : « Mon âme a été exaltée aujourd’hui, parce qu’aujourd’hui mes yeux ont vu des choses extraordinaires : le salut est né pour Israël. » Et aussitôt la nuée se retira de la grotte et une grande lumière apparut dans la grotte, au point que les yeux ne pouvaient la supporter. Et peu à peu cette lumière se retirait jusqu’à ce qu’apparût un nouveau-né ; et il vint prendre le sein de sa mère Marie. Et la sage-femme poussa un cri et dit : « Qu’il est grand pour moi, le jour d’aujourd’hui : j’ai vu cette merveille inédite. »

ou celui de l’Évangile du pseudo-Matthieu (XIII, 2-3). La lumière mystérieuse y joue aussi un rôle important, quoique différent de celui du récit précédent. Elle est présente avant la naissance, mais à un autre moment que dans Li Romanz et Ly Myreur, puisqu’elle se manifeste pour éclairer la grotte dans laquelle le couple trouve refuge :

Joseph fit arrêter la monture et invita Marie à descendre de la bête et à entrer dans une grotte où régnait une obscurité complète, car elle était totalement privée de la lumière du jour. Mais, à l’entrée de Marie, toute la grotte se mit à briller d’une grande clarté, et, comme si le soleil y eût été, ainsi elle commença tout entière à produire une lumière éclatante, et, comme s’il eût été midi, ainsi une lumière divine éclairait cette grotte. Et cette lumière ne s’éteignit ni le jour ni la nuit, aussi longtemps que Marie y accoucha d’un fils, que des anges entourèrent pendant sa naissance, et qu’aussitôt né et debout sur ses pieds ils adorèrent en disant : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. »

C’est apparemment la présence même de Marie – et de l’enfant qu’elle porte – qui éclaire la grotte, dont la clarté égale celle du soleil à midi. Et, précise le rédacteur, cette lumière dura jusqu’à la naissance de Jésus. Marie aurait accouché seule, ou entourée d’anges, dans une lumière divine.

C’est très probablement ce motif ancien qui réapparaît ici sous la forme d’une lumière « inextinguible » provenant de cierges mystérieux.

*

Le motif du « feu inextinguible » est assez régulièrement utilisé au Moyen Âge. Nous l’avons d’ailleurs rencontré dans notre étude sur le Virgile de Jean d’Outremeuse, où il intervient à deux reprises dans le récit de prodiges qui accompagnèrent la vie du magicien. On se souviendra ainsi, à Rome, du feu toujours allumé pour les pauvres et surveillé par un archer d’airain et, à Naples cette fois, des deux cierges ardant perpetueis (« brûlant perpétuellement ») et de la lampe qui, elle aussi, brûlait toujours sens estindre et sens amenrir (diminuer), objets magiques que Virgile avait enfermés dans un endroit souterrain de son jardin.

Le cas qui nous occupe, celui de cierges apparus lors de la naissance de Jésus à Bethléem, s’il est différent des exemples donnés à l’instant, est relativement courant dans la littérature médiévale. La meilleure étude récente sur cette question est due à Claude Roussel, Conter de geste, Genève, 1998, p. 285-290. Ces cinq pages fournissent non seulement un examen attentif du contenu mais l’accompagnent d’un grand nombre d’attestations des XIIIe et XIVe siècles, où il est fait état tantôt de deux, tantôt de trois, tantôt même de quatre cierges réputés inextinguibles.

À propos de ce motif, on apprend, en lisant Claude Roussel, que si son origine est obscure, il est fort ancien, puisqu’à l’époque de saint Augustin déjà (Cité de Dieu, XXI, 6), on racontait « qu’il y avait à Rome dans un temple de Vénus un candélabre donnant en plein air une lumière qui ne pouvait être éteinte ni par la tempête ni par la pluie ». On y apprend aussi que les femmes berbères disaient « qu’une lampe s’allume à chaque naissance ». Y aurait-il dans le folklore universel un lien symbolique entre la lumière et la naissance ?

Claude Roussel examine aussi avec attention, dans la littérature médiévale, d’autres données plus précises en rapport avec les cierges de Bethléem, et notamment leur localisation, à Constantinople et – plus curieux encore – à la Mecque, chez les Sarrasins. On se souviendra que l’auteur du Romanz de Fanuel (v. 1515), source de Jean d’Outremeuse, était d’ailleurs un rien perplexe à propos de ce dernier point : « Ce n’est pas parce que Dieu aime les Sarrasins, [que les cierges sont là] » (Non pas por ce que Dieu les aint) ; Jean d’Outremeuse, lui, ne se pose pas de question à ce sujet.

Nous n’irons pas plus loin dans la discussion, nous contentant, pour illustrer le motif, de retranscrire deux citations reprises à Claude Roussel (p. 287-288) et dont nous avons assuré la traduction en français moderne.

La première est tirée du Roman de Mahomet, d’Alexandre du Pont, écrit en 1258. Elle signale trois luminaires :

 

Tous jors i durent en ardant Sans cesse restent allumés
doi cerge de vertu molt grant, deux cierges miraculeux,
dont li candelabre sont d’or. sur des candélabres d’or.
Ils valent .i. molt grant tresor, Ils valent un immense trésor,
 1920 car il ne pueent estre estaint : car on ne peut les éteindre :
ne mie pour chou que Dex l’aint, ce n’est pas que Dieu les aime,
ains lor fu la vertus donnee mais leur vertu leur fut donnée
en la glorieuse jornee en la journée glorieuse
que Dex em Betleem fu nés. où Dieu est né à Bethléem.
 1925 De teus trois fu enluminés, De tous ceux qui furent allumés
 ki molt sont vertuous et noble. trois ont une vertu forte et connue.
Li tiers est en Constantinoble, Un des trois est à Constantinople
a la tombe sainte Souphye sur le tombeau de sainte Sophie
ki fu virgene de bonne vie. qui fut une vierge de bonne vie.
 1930 Ne sai pas par quele aventure Je ne sais par quel hasard
li doi sont a la sepouture les deux autres sont sur la sépulture
de Mahommet le renoié, de Mahomet, le renégat,
mais molt i sont mal emploié. mais ils y sont très mal utilisés.

 

(v. 1916-1933, éd. Y.G. Lepage, Paris, 1977)

La seconde provient d’une chanson de geste de la première moitié du XIVe siècle, appartenant au deuxième cycle de la croisade et intitulée Le Bâtard de Bouillon. L’auteur du poème ne signale que deux luminaires, l’un à La Mecque, l’autre à Constantinople :

 

La [Miekes] est li Mahommés de chelle gent dervee La Mecque est le temple de ces dévoyés.
 1365 En la mahommerie qui est d’or fin ouvree. Dans le sanctuaire, tout ouvragé d’or,
Pendus à l’aÿmant pour faire renommee ; là suspendu à un aimant pour la montre
La est li candelabres ; ch’est le chierge loee se trouve le candélabre ; c’est le cierge célèbre
Qui cha jus aparut, par miracle ordenee, qui apparut ici-bas, sur un ordre miraculeux,
Quant Jhesucris nasqui de la Vierge senee. quand Jésus-Christ naquit de la vierge sage.
 1370 En l’estable des boes fu sa jouvente nee ; Dans l’étable des bœufs, son jeune enfant est né ;
Clarté i envoia la poissanche discree : la puissance avisée y envoya la clarté :
.ii. chierges reluisans, qui ardent le vespree, deux cierges brillants, qui brûlent le soir
Et par jour et par nuit en est clarté livree. et, jour et nuit, livrent leur clarté.
Des .ij. chierges en est li une demouree ; L’un des deux cierges est resté ;
 1375 Dedens Constentinoble en fu l’autre portee : l’autre fut transporté à Constantinople
Devant Sainte Souffie, une dame honneree, devant sainte Sophie, une dame honorée ;
Art par nuit et par jour, ch’est choze destinee, il y brûle jour et nuit : chose voulue par le destin
Et de Dieu le majour divinement creee. et divinement créée par Dieu le très grand.

 

(v. 1364-1378, éd. R.-F. Cook, Genève-Paris, 1972)

Passons maintenant à un autre innovation de Jean d’Outremeuse par rapport à sa source. Placée entre le n° 11 et le n° 12 et traitant ses « prophéties désormais accomplies », elle coupe en deux l’histoire d’Anastasie.

De quoi donc s’agit-il ?

 

  1. Les prophétiessont accomplies, celles des anciens prophètes et celles de Virgile

L’intertitre choisi reprend les mots même de la rubrique du Myreur. Mais en réalité, le chroniqueur ne développe pas le sujet annoncé. Ainsi, en ce qui concerne les anciens Prophètes, il ne fait qu’affirmer sans autre détail que leurs prédictions se sont réalisées lors de la nuit de Noël.

Et dans le paragraphe suivant, c’est à peine s’il consacre quelques mots à une autre prophétie, qui n’a d’ailleurs rien à voir avec l’Ancien Testament. En effet il l’a lui-même inventée et mise dans la bouche d’un personnage dont il s’est longuement occupé par ailleurs, Virgile. Mais cette pseudo-prophétie virgilienne est évoquée ici si brièvement que croyons devoir en dire quelques mots.

Nous avons déjà traité ailleurs ce sujet, particulièrement dans le premier chapitre de notre article sur La prédiction d’éternité conditionnelle portant sur des statues et des bâtiments dans la littérature médiévale (FEC, 27, 2014). Rappelons que sous la plume du chroniqueur liégeois, l’auteur de l’Énéide était devenu non seulement un magicien mais aussi un prophète du Christ. À ce propos, le Myreur, I, p. 233-235, pour ne prendre que cet exemple, contient des données particulièrement significatives, que les intertitres du manuscrit à cet endroit résument fort bien : La prophecie Virgile de la virge Marie et La confession katolique Virgile. C’est à ce passage que renvoie la formule enssi com j’ay dit deseur qu’emploie ici Jean d’Outremeuse.

Il y est raconté que Virgile, à Rome même où il est alors bien en cours, façonne une statue de cuivre qu’il place sur un socle de marbre. Elle représente une vierge, portant sur la poitrine une inscription latine dont la traduction en romans était « Che ymaige chi ne chairat / Jusqu’en virge enfant aurat ». Devant ses auditeurs, sceptiques, qui l’interrogent sur cette prédiction, il se lance dans un long discours, mêlant prophétie et profession de foi.

Il y annonce notamment que, dans quarante-trois ans, le seul vrai Dieu descendra dans une vierge, sans corrompre sa virginité, et que cette incarnation sera précisément marquée par la chute de la statue de la vierge qu’il avait fabriquée et installée sur son socle. Et effectivement, note Jean d’Outremeuse, ihl dest voir (= vrai), car sitoist que Nostre-Damme saincte Marie oit enfanteitly ymaige chaait jus de pyleir (= en bas du pilier) et debrisat tout (= se brisa complètement) (p. 235).

Cela dit, Jean d’Outremeuse reviendra encore plus loin sur cette pseudo-prophétie virgilienne. Une allusion à celle-ci figure en effet dans la biographie de Tibère (Myreur, I, p. 433-436). L’empereur, très malade, raconte le chroniqueur, ne fut guéri que par le Saint-Suaire, portant imprimée la face du Christ, que vint lui montrer sainte Véronique ; après cela, il ne voulut plus que l’on persécute les Chrétiens. Aux sénateurs romains qui contestaient sa position de clémence, il aurait, toujours selon Jean d’Outremeuse, tenu un discours évoquant notamment l’ymaige sour unc pyleir qu’avait fait dresser Virgile et qui s’effondra lors de la Nativité.

Pour en revenir à ce qui s’est passé la nuit de Noël, on rappellera – mais est-ce bien nécessaire ? – que la chute de la statue de la Vierge n’a aucun rapport avec une prophétie bien attestée scripturairement et émanant d’un saint Prophète de l’Ancien Testament. On est en présence d’une prédiction inventée par le chroniqueur liégeois et attribuée à un personnage historique, Virgile que ce même chroniqueur a arbitrairement transformé en « prophète du Christ ». On nage dans la fiction.

Passons maintenant au commentaire des passages où Jean d’Outremeuse s’écarte plus ou moins fort du Romanz de saint Fanuel. Nous commencerons par les animaux de l’étable.

 

  1. Les animauxde l’étable

Si l’on se réfère au texte du Romanz présenté plus haut, on se souviendra que son auteur avait présenté dans les termes suivants les animaux de la crèche :

 

En cele creche ou Diex estoit Dans cette crèche, où Dieu se trouvait,
Deus mues bestes i avoit. Il y avait deux bêtes silencieuses.
L’une s’ert vache debonere, L’une était une vache paisible,
 1670 Et l’autre iert mule por mal traire. L’autre une mule porte-malheur.

 

L’auteur du Romanz avait veillé à développer le sujet, comme l’attestent les vers suivants :

 

La vache as cornes qu’ele avoit La vache, avec ses cornes,
Nostre segnor acovetoit, abritait (couvait ?) Notre-Seigneur ;
La mule as denz le descovroit. la mule avec ses dents le découvrait.
Savés que ce senefioit ? Savez-vous ce que cela signifiait ?
 1675 La vache qui Dex coveta La vache qui protégeait Dieu
En essample senefia montrait par son exemple
Que la novele loi vendroit que la nouvelle loi viendrait,
Qui la vieille acaableroit ; qui l’ancienne accablerait.
Et la mule que je vos di Et la mule dont je vous parle
1680 Senefia, quant descovri, représentait, en découvrant l’enfant,
 La viese loi qu’est abatue que la vieille loi était abattue,
Et despecie et corrompue, démolie et corrompue.

 

Il est clair que, pour l’auteur du Romanz, ces deux bêtes symbolisaient, l’une, la nouvelle Loi, l’autre, l’ancienne. C’était en quelque sorte une reprise de l’opposition entre Anastasie, qui avait déjà reconnu le Christ, et son père, grand-prêtre juif et docteur de la Loi, refusant violemment de le faire et obligé in fine de céder.

Pourquoi Jean d’Outremeuse a-t-il, à cet endroit précis, abandonné sa source ? N’a-t-il pas voulu répéter le motif de l’opposition entre les deux lois ? Ou plus simplement a-t-il préféré la version, plus ancienne, de l’âne et du bœuf ? C’est difficile à dire. Quoi qu’il en soit, après une introduction (avoit II biestes mues) rappelant très fort celle du Romanz (Deus mues bestes i avoit), il abandonne complètement la vision, quelque peu théologique, de l’auteur du Romanz, pour fournir à son lecteur l’ancienne formule, la seule qui sera conservée dans l’imaginaire chrétien occidental, celle de l’âne et du bœuf, avec comme seule fonction, apparemment, celle de réchauffer l’enfant en période de grand froid.

On sait que les animaux autour de l’enfant ne constituent pas un motif canonique. Ils n’apparaissent qu’avec les apocryphes, et pas chez tous d’ailleurs. Ni le Protévangile de Jacques ni la Vie de Jésus en arabe ni le Livre arménien de l’enfance par exemple n’en font état. Par contre, ils sont bien présents dans l’Évangile du pseudo-Matthieu (XIV).

Selon l’auteur de cet apocryphe, l’accouchement a lieu dans une grotte, et ce n’est que deux jours plus tard que Marie quitte cet abri pour entrer dans une étable et déposer l’enfant dans une crèche, où « le bœuf et l’âne, fléchissant les genoux, adorèrent celui-ci ».

 

  1. Le recours à l’Ancien Testament comme procédé de composition

La suite du pseudo-Matthieu est intéressante, en ce qu’elle montre clairement l’origine lointaine – scripturaire et prophétique – de ce motif animalier :

Alors furent accomplies les paroles du prophète Isaïe disant : « Le bœuf a connu son propriétaire, et l’âne, la crèche de son maître », et ces animaux, tout en l’entourant, l’adoraient sans cesse. Alors furent accomplies les paroles du prophète Habaquq disant « Tu te manifesteras au milieu de deux animaux ». Et Joseph et Marie, avec l’enfant, demeurèrent au même endroit pendant trois jours » (pseudo-Matthieu, XIX, p. 134, trad. EAC I, 1977).

Ces références vétérotestamentaires furent reprises dans la tradition. Elles se retrouvent notamment chez Pierre le Mangeur lorsque, au chapitre V (De nativitate Salvatoris) de son Histoire scolastique, il évoque le bœuf et l’âne ainsi que la mangeoire dans laquelle fut déposé Jésus (in quo repositus est Jesus). Et la phrase est immédiatement suivie du renvoi aux deux prophéties de l’Ancien Testament :

Ad quod quidam referunt illud Isaiae: Cognovit bos possessorem suum, et asinus praesepe Domini sui (Isa. I). Et illud Habacuc: In medio duorum animalium cognosceris.

celle d’Isaïe (Cognovit bos possessorem suum, et asinus praesepe Domini sui) et celle d’Habaquq dans la version des Septante (In medio duorum animalium cognosceris ; 2.3.2).

L’intervention de ces références vétérotestamentaires nécessite quelques mots de commentaire. Elle est en effet révélatrice d’un procédé de composition courant.

L’âne et le bœuf interviennent effectivement dans un texte d’Isaïe (I, 2-3) où le prophète, parlant au nom de Yahweh, se plaignait amèrement de l’ingratitude d’Israël, son peuple. Voici ce texte :

J’ai nourri des enfants et je les ai élevés,

et eux se sont révoltés contre moi.

Le bœuf connaît son possesseur

et l’âne la crèche de son maître ;

mais Israël n’a point de connaissance,

mon peuple n’a point d’intelligence.

Mais ce texte fait allusion à l’Israël de l’époque d’Isaïe qui a « oublié » d’où il vient et qui se révolte contre son Dieu, alors que les animaux eux-mêmes restent étroitement liés à leur maître qu’ils connaissent bien. Rien dans ces phrases ne se rapporte à la naissance de Jésus. Le lien entre le texte d’Isaïe et celui des auteurs chrétiens sur la crèche de Bethléem est tout à fait artificiel. La prophétie d’Isaïe n’annonce pas Bethléem ; en réalité, elle a été utilisée par les rédacteurs chrétiens pour raconter Bethléem. Il faut donc inverser le sens de la relation entre les textes. En réalité, les deux animaux intervenant dans la prophétie furent empruntés à celle-ci, détournés du sens primitif et déplacés dans le récit de la Naissance à Bethléem pour l’enrichir – ou pour le constituer.

Le cas d’Habaquq est un peu plus compliqué en ce sens que les animaux n’interviennent que dans le texte des Septante, à la suite d’ailleurs d’une erreur de traduction. La phrase In medio duorum animalium cognosceris n’apparaît d’ailleurs plus dans nos Bibles modernes, qui ne travaillant pas sur la traduction des Septante, n’ont plus ce texte. Le « Tu te feras connaître entre deux animaux » est donc au départ le résultat d’une erreur de traduction.

Mais, dans un certain sens, peu importe pour nous, parce que c’est le texte qu’avaient sous les yeux des gens comme le pseudo-Matthieu, saint Jérôme, saint Augustin, Pierre le Mangeur, Jacques de Voragine, et les autres auteurs du moyen âge latin.

Au départ, le texte qui nous intéresse n’est donc rien d’autre résultat d’une traduction fautive. Mais l’histoire de cette pseudo-prophétie ne s’arrête pas là. La tradition chrétienne l’a en effet interprétée de différentes manières.

Ainsi, pour saint Jérôme (in Abac. 2.3.2, cfr CCSL 76 A, 631), le plus simple – c’était aussi, précisait-il, l’opinion commune – était d’y voir une allusion au Sauveur, qu’Habaquq aurait imaginé « crucifié entre deux larrons ». Pour sa part, saint Augustin (Cité de Dieu, XVIII, 32) laissait la porte ouverte à plusieurs interprétations : il s’agissait toujours du Seigneur bien sûr, mais « au milieu des deux Testaments, ou entre les deux larrons, ou encore au milieu de Moïse et d’Élie, conversant avec eux sur la montagne ».

On verra sur ce point l’article de R. Courtray, La figure des deux larrons chez Jérôme, dans A. Cain, Joseph Lössi, [Éd.], Jerome of Stridon : His Life, Writings, and Legacy, Aldershot, 2009, p. 105-116, avec, p. 108, le texte de saint Jérôme (in Abac. 2.3.2, cfr Corpus Christianorum. Series Latina, 76 A, 631) : Porro simplex interpretatio, et opinio vulgi de Salvatore intellegit, quod inter duos latrones crucifixus agnitus est. Cfr aussi : J. Ziegler, Ochs und Esel an der Krippe. Biblisch-patristische Erwägungen zu Is 1,3 und Hab 3,2 (LXX), dans Münchener Theologische Zeitschrift, t. 2, 1952, p. 385-402.

<https://ojs.ub.uni-muenchen.de/index.php/MThZ/article/viewFile/296/201&gt;

Point n’est besoin d’insister sur la facilité avec laquelle la tradition utilise les prophéties, moins pour expliquer les événements que pour les imaginer. On l’a déjà vu supra dans l’épisode du recensement. On aura l’occasion d’en reparler ailleurs.

Quoi qu’il en soit, c’est cette version ancienne (âne et bœuf) qui l’a emporté sur l’autre (mule et vache). Et dans nos crèches actuelles, ils continuent à occuper une place de prédilection, même si d’autres animaux viennent parfois les rejoindre, comme des moutons ou des agneaux (apportés par les bergers), des chameaux ou des dromadaires (amenés par les Rois Mages).

 

  1. Le foin et la crèche de Bethléem

L’information de Jean d’Outremeuse (§ 17) sur la paille ou le fourrage (ly fain ou ly four) de la crèche de Jésus qui se serait retrouvé à l’Église Sainte-Marie Majeure provient du chapitre V de Pierre le Mangeur qui la met du reste au compte de la tradition (dicitur) : Dicitur quod fenum in quo jacuit Jesus, delatum est Romam ab Helena, et est in ecclesia Sanctae Mariae Majoris « On dit que le foin sur lequel coucha Jésus, fut amené à Rome par Hélène, ou il se trouve dans l’Église de Sainte Marie Majeure. » Des deux côtés, le transfert de la relique est attribué à sainte Hélène.

On notera que plus haut (Myreur, I, p. 77-78), dans sa section consacrée aux Indulgentiae ecclesiarum de Rome, le chroniqueur liégeois présentait l’engliese de Nostre-Damme le Maiour, une des sept églises majeures de Rome, sans faire état de ce fourrage, mais il est vrai qu’il mettait l’accent, moins sur les reliques, que sur les indulgences que méritait la visite de l’ensemble de l’église aux différentes fêtes.

Nous n’avons pas mené une enquête approfondie pour tenter de savoir ce qu’étaient devenues aujourd’hui ces reliques, et nous nous contenterons de renvoyer un lecteur intéressé à la page de Wikipédia sur la Basilique Sainte-Marie-Majeure qui comporte une rubrique intitulée La première crèche et les reliques que nous transcrivons ci-dessous :

« Dans cette basilique est conservée la première crèche qui ait été réalisée en pierre. On la doit au pape Nicolas IV qui en 1288 passa commande à Arnolfo di Cambio d’une représentation de la Nativité. Cette tradition remonterait à l’an 432 lorsque le pape Sixte III (432-440) aurait créé dans la basilique originelle une « grotte de la Nativité » inspirée de celle de Bethléem, ce qui fit donner à cette église le nom de Notre-Dame ad praesepem (du latin : praesepium, « mangeoire »).

Des pèlerins revenant de Terre sainte en ramenèrent par ailleurs de précieux fragments du bois du Saint Berceau (en italien Sacra Culla, du latin cunabulum), qui sont encore aujourd’hui conservés dans un reliquaire doré. »

Peut-être la précieuse pièce se trouve-t-elle dans le Museo de cette basilique appelée parfois la « Bethléem d’Occident » (Bethlemme d’Occidente) et où, comme le signale le site officiel du monument, un local est consacré au Cristo nel mistero della Natività e della Passione. En tout cas, le site de la basilique de la Nativité à Bethléem signale qu’à Rome, « dans la Basilique Sainte-Marie-Majeure, sont vénérées des planches considérées comme des reliques de la mangeoire ». Les auteurs du volume sur Mages et Bergers, 2000, préciseront (p. 52) que ces reliques « aujourd’hui discutées » étaient « cinq bouts de bois qui auraient pu être le support de la mangeoire ». À propos de la crèche de Bethléem, les mêmes rédacteurs noteront, au même endroit, qu’en 420, saint Jérôme, qui connaissait bien les lieux, « se  lamentait sur le remplacement de l’humble mobilier des origines  — en argile ! — par une crèche en argent ».

Barthélemy de Trente, une des sources du Voragine de La légende dorée, écrivait de son côté :

Rome fit statio ad Sanctam Mariam Maiorem, ubi est presepe Domini et cunabula eius, in quibus pro nostra salute iacuit Deus infans. (Barthélemy de Trente, Liber epilogorum, ch. XII, De Nativitate, p. 34, éd. E. Paoli, 2001)

À Rome il y a une station à Sainte-Marie-Majeure, où se trouvent la crèche du Seigneur et son berceau. L’enfant Dieu y était couché pour notre salut. (Trad. personnelle)

 

  1. Des tombes, une chaise et d’autres choses

Comme pour les reliques de la mangeoire, les informations de Jean d’Outremeuse sur les tombes de saint Jérôme, de sainte Paule et de sainte Eustache remontent – directement ou non – à Pierre le Mangeur.

En effet, immédiatement près avoir présenté le foin comme une tradition, sans citer de garants, l’auteur de l’Histoire scolastique mentionne les tombeaux comme une donnée de fait :

Dicitur quod fenum in quo jacuit Jesus, delatum est Romam ab Helena, et est in ecclesia Sanctae Mariae Majoris. Intra basilicam, non longe a praesepio quiescit Hieronymus. Paula quoque et Eustochium in Bethlehem quiescunt.

On dit que le foin sur lequel coucha Jésus fut amené par Hélène à Rome, où il se trouve dans l’Église Sainte-Marie-Majeure. Jérôme repose dans la basilique, non loin de la crèche. Paule aussi ainsi qu’Eustache reposent à Bethléem. (Trad. personnelle)

Cela dit, il est exact que Bethléem offre aux pèlerins beaucoup de curiosa : plusieurs autres grottes en effet communiquent avec celle de la Nativité. On cite notamment (a) celle où dormait saint Joseph quand l’ange lui ordonna de fuir en Égypte avec l’enfant et avec Marie, (b) celle qui servit de sépulture aux enfants tués par Hérode et (c) celle où se retirait saint Jérôme pour travailler.

Jean de Mandeville, dans la version liégeoise de son Livre, fournit une description des richesses de ce lieu saint :

Item, delez la tour de celle eglise dessus dite, a la dextre partie, en descendant par .xvj. degrez, est le saint lieu ou Nostre Sire nasqui, qui est moult noblement ouvrez de marbre et gentement point d’or et d’asur et d’autres coulours ; et delez, a .iij. pas, est la creppe du buef et de l’asne, et assez prez est le puis ou l’estoille chey qui avoit conduit les roys Jaspar, Melcior et Balthazar. […] Item, au dessoubz de l’encloistre de celle esglise, par .xviij. degrez, a la destre partie, est le charnier des Innocens, ou leurs osseaux gisent. Item, devant le lieu ou Nostre Sire fu nez est la tombe saint [Jherome], qui fu docteur et translata le Psaltier et la Bible de hebrieu en latin; et dehors l’esglise est la chayere sur quoy il seoit quant il les translata. (p. 41, éd. Tyssens-Raelet, 2011)

Près de la tour de l’église dont on vient de parler, dans la partie droite, en descendant un escalier de seize marches, est le saint lieu où naquit notre Seigneur. Il est très richement décoré de marbre et finement peint d’or, d’azur et d’autres couleurs. Tout près, à quatre pas, se trouve la crèche du bœuf et de l’âne, et un peu plus loin le puits où tomba l’étoile qui avait guidé les rois Melchior, Gaspar et Balthasar. […] Et en-dessous du cloître de cette église, par un escalier de dix-huit marches, on arrive au cimetière des Innocents, où sont leurs ossements. Et, devant l’endroit où naquit notre Seigneur se trouve la tombe de saint Jérôme, qui fut docteur de l’Église et traduisit de l’hébreu en latin le Psautier et le Bible ; et en dehors de l’église, la chaise sur laquelle il était assis lors de la traduction. (trad. personnelle)

Ce qui est en tout cas historique, c’est que saint Jérôme vécut à Bethléem les dernières années de sa vie pour y poursuivre ses travaux de traduction, et qu’il y fut rejoint par Paule et sa fille Eustache, deux grandes dames romaines qui financèrent de leurs deniers la construction de divers bâtiments monastiques près de la grotte. Ces dames moururent avant Jérôme, et les trois personnes furent enterrées à Bethléem. On sera plus réticent sur l’historicité de la tombe des Saints Innocents, et sur celle de la relique mentionnée par Jean de Mandeville :

Item, a .lx. toises pres de celle eglise est une eglise de saint Nicholay, ou Nostre Dame se reposa aprés son enfantement, et pour tant qu'[elle] avoit trop de lait en ses mammelles si qu’il li faisoit mal, elle en getta illuec sur une [rouge] pierre de marbre si que encore y sont les [taches] blanches, car je les baisay. (ibid., éd. Tyssens-Raelet)

On trouvera d’autres détails sur le site Christus Rex du Vatican et sur les pages correspondantes du site des Franciscains bethleem.custodia.

 

  1. Pierre le Mangeuret Jacques de Voragine sur la crèche

Arrivé à ce point du récit, il peut être utile, en guise d’illustration et de comparaison, de noter ce que racontent sur la crèche Pierre le Mangeur et Jacques de Voragine.

Qu’en est-il d’abord de Pierre le Mangeur ? Dans son chapitre V (De nativitate Salvatoris), après avoir donné les informations reprises ci-dessus, l’auteur de l’Histoire scolastique tente, à l’aide de détails concrets, de reconstituer les événements de Bethléem. Vu l’affluence, écrit-il en substance, il était difficile pour des pauvres d’être accueillis dans de véritables maisons. Aussi le couple ne trouva-t-il pour s’abriter qu’un simple passage entre deux maisons, protégé par un toit. Les gens l’utilisaient dans leurs moments de détente pour se parler ou pour se voir, ou bien pour éviter le mauvais temps. Joseph avait peut-être (forte) fabriqué une mangeoire pour le bœuf et l’âne amenés avec lui et c’est dans cette mangeoire que Jésus fut déposé. L’allusion à cette mangeoire fournit à l’auteur l’occasion – on en a parlé plus haut – de signaler que se réalisaient ainsi deux prophéties de l’Ancien Testament, celle d’Isaïe et celle d’Habaquq.

Enfin, Pierre le Mangeur termine son chapitre par un exposé de type chronologique assez détaillé sur la date de la naissance de Jésus et sur les âges du monde. Il y évoque des théories selon lesquelles Jésus aurait inauguré le septième âge du monde, alors que pour Jean d’Outremeuse, l’âge de l’Incarnation en était simplement le sixième. Mais il n’est pas question d’ouvrir ici de nouvelles discussions sur la chronologie médiévale.

*

Jacques de Voragine, pour sa part, dans le chapitre V de La légende dorée, traitant de La Nativité du Seigneur, s’inspire étroitement de Pierre le Mangeur qu’il cite à deux reprises dans le texte suivant :

Ils arrivèrent donc tous deux à Bethléem ; mais ils étaient pauvres, et bien d’autres, qui étaient arrivés là pour la même raison, occupaient toutes les auberges. C’est pourquoi ils ne purent trouver de logement. Ils s’installèrent donc dans un passage public, qui, selon l’Histoire scolastique, se trouvait entre deux maisons [Evang., 5, col. 1540 A]. Ce passage couvert, qu’on appelait « caravansérail », offrait un abri aux gens qui s’y rassemblaient pour converser ou pour déjeuner, les jours de repos ou quand il faisait mauvais temps. C’est là, sans doute (forte), que Joseph avait fait une mangeoire pour son bœuf et son âne ; ou bien, selon d’autres, les paysans, quand ils venaient au marché, y attachaient leurs bêtes et on y avait construit une mangeoire. Cette même nuit, veille d’un dimanche, à minuit, la Vierge enfanta son fils et le déposa dans une mangeoire sur du foin. Ce foin, dont le bœuf et l’âne, dit-on, s’étaient abstenus, fut ensuite apporté à Rome par sainte Hélène, d’après l’Histoire scolastique [ibid., col. 1539 D]. (trad. A. Boureau, 2004, p. 51)

Concernant la présence d’une mangeoire, on notera que Voragine reprend l’explication donnée par Pierre le Mangeur, et selon laquelle Joseph l’aurait fabriquée pour les animaux qu’il avait amenés avec lui. Il en avance toutefois une autre : selon certains (secundum quosdam) écrit-il, elle était déjà là et servaient aux bêtes que les paysans venaient vendre au marché.

Un peu plus loin, dans son commentaire assez approfondi de l’événement, l’auteur de La légende dorée revient sur certains détails, notamment l’origine des deux animaux :

En partant pour Bethléem avec Marie enceinte, Joseph emmena avec lui un bœuf, sans doute (forte) pour le vendre, afin d’acquitter la capitation pour lui et pour la Vierge et de vivre sur le reste de la somme ; il emmena aussi un âne, sans doute (forte) pour transporter la Vierge. Or, de façon surnaturelle, le bœuf et l’âne reconnurent le Seigneur et l’adorèrent en fléchissant les genoux. Et même avant la Nativité, à ce que rapporte Eusèbe dans sa chronique des bœufs qui labouraient dirent aux laboureurs : « Les hommes manqueront et les moissons profiteront (Homines deficient, segetes proficient. » (trad. A. Boureau, 2004, p. 55-56).

allusion évidente au « prodige du bœuf parlant », que nous avons rencontré plus haut dans notre étude sur les « marqueurs » de la Nativité.

Ainsi donc, le Mangeur avait noté que Joseph avait amené avec lui un âne et un bœuf (quos secum adduxerat), mais sans dire pourquoi. Jacques de Voragine, de lui-même ou sur base d’une de ses lectures, tente de trouver des raisons à son geste, sans toutefois trop s’avancer (on notera le forte « sans doute » utilisé à deux reprises, pour introduire les deux raisons). La présence de l’âne s’expliquait évidemment mieux que celle du bœuf.

Jacques de Voragine mentionne l’attitude d’adoration de l’âne et bœuf, mais, à la différence de Pierre le Mangeur, il ne fait aucune allusion aux précédents prophétiques. Isaïe et Habaquq ont complètement disparu. Reste le geste d’adoration des animaux qui « reconnaissent » le Seigneur.

Reste aussi la citation attribuée par Voragine à Eusèbe. C’est en tout cas un motif qui, au Moyen Âge, faisait partie des prodiges annonciateurs de la mort de César. On le rencontre d’ailleurs dans ce contexte chez Jean d’Outremeuse (Myreur, I, p. 243-244 ; cfFEC 22, 2011). En fait, le chroniqueur signale deux prodiges, qui furent interprétés comme des allusions à la mort du grand homme. On les résumera en disant que d’une part le vent avertit les senateurs des bleis — entendons les responsables de l’annone — que les hommes faroient plus toist que les frumens  (« les hommes feraient défaut plus vite que les froments ») et que d’autre part un bœuf tirant une charrue reprocha à son maître de le tourmenter avec son aiguillon, en disant que bientôt on vivrait mieux, car les grans hommes defalront plus toist que les frumens.

 

 

 

 

AUTOUR DE LA NAISSANCE DE JESUS, EVANGILE DE JEAN D'OUTREMEUSE (XIVè siècle), JESUS CHRIST, NATIVITE DE JESUS, NOËL, NOEL

Autour de la naissance de Jésus : L’Evangile selon Jean d’Outremeuse (XIVè siècle) (3)

L’Évangile selon Jean d’Outremeuse (XIVe s.)

Autour de la Naissance du Christ (Myreur, I, p. 307-347 passim). Commentaire.

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Chapitre VIa : Le recensement et le départ pour Bethléem

Plan

  1. Texte de Jean d’Outremeuse
  2. Commentaire
  3. Date de la naissance et du recensement à Bethléem
  4. Le chroniqueur liégeois abandonne le Romanz de saint Fanuel
  5. L’influence de l’Histoire scolastique de Pierre le Mangeur

 

  1. Texte de Jean d’Outremeuse

 

Augustus fist la description de monde Auguste fit le recensement du monde
[p. 341, l. 20] (1) A cel temps avient que Augustus Cesaire mandat par tout le monde à ses prevost et balhiers que ilhs rechussent et levassent à cascon de chief d’homme et de femme I denier d’argent ; et chu fasoit-ilh por savoir le nombre de cheauz qui astoient en sa subjection et desous sa saingnorie, et combien sa terre poroit valoir. (1) À cette époque, Auguste César ordonna à tous ses prévôts et baillis à travers le monde de percevoir et de prélever pour chaque tête, homme et femme, un denier d’argent. Il faisait cela pour connaître le nombre de ceux qui étaient soumis à son autorité de seigneur, et pour savoir ce que pourrait valoir sa terre.
(2) Et commandat que tous cheaux des casteals, des vilhes et des boch apportassent leurs deniers aux citeis desous lesqueiles ilhs astoient demorans. (2) Et il ordonna que tous les habitants des places fortes, des villes et des bourgs apportent leurs deniers dans les cités sous l’autorité desquelles leurs habitations se trouvaient.
(3) Chis deniers astoit d’argent et valoit X petis deniers cursaibles, et astoit dedens ches denirs enprinteit l’ymaige deI Emperere, et escript son nom tout altour. (3) Ces deniers étaient d’argent et valaient dix petits deniers courants. L’image de l’Empereur était gravée sur ces pièces, et son nom écrit tout autour.
Joseph et Marie s’en allont en Bethleem Joseph et Marie s’en vont à Bethléem
(4) Se avient que cheaux de Nazareth et de paiis environ furent somons del paiier leur deniers en Bethleem, car là le devoit rechivoir Turnus, qui prinche astoit de chi paiis.

[p. 342] (5) Adont y alat Joseph, et se y emmynat sa femme Marie awec Iy.

(4) Il se fit que les habitants de Nazareth et des régions voisines, furent invités à payer leurs deniers à Bethléem, car c’était là que devait les recevoir Turnus, le prince de ce pays.

(5) Alors Joseph s’y rendit, emmenant avec lui sa femme Marie.

 

 

  1. Commentaire

 

  1. Date de la naissance et du recensement à Bethléem

On se gardera d’entrer ici dans une discussion technique et détaillée sur la date de la naissance de Jésus. Disons simplement qu’il est impossible de la déterminer avec précision, mais qu’un accord existe aujourd’hui entre la plupart des spécialistes pour « considérer que Jésus est né entre l’an 7 et l’an 5 avant notre ère » (O. Rogeau, 50 clichés, 2014, p. 48).

Matthieu (II) et Luc (II), les seuls évangélistes à envisager sa naissance, la placent dans les dernières années du règne d’Hérode le Grand ; or ce dernier est mort au printemps de l’an 4 avant Jésus-Christ (Flavius Josèphe, Ant. Jud., XVII, 8, 3 ). Luc (II, 1-3) est même plus précis : il lie la naissance à un recensement universel imposé par Auguste : « Or, en ces jours-là, fut publié un édit de César Auguste, pour le recensement de toute la terre. Ce premier recensement eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie. Et tous allaient se faire recenser, chacun dans sa ville. » (trad. A. Crampon).

On pourrait croire que ces dernières données, en apparence précises et historiques, auraient clarifié les choses, mais ce n’est pas du tout le cas. Et cela pour plusieurs raisons.

(a) Si plusieurs recensements locaux de date augustéenne sont bien attestés, les historiens ne connaissent aucun édit d’Auguste allant dans le sens d’un recensement global de l’empire.

(b) Les informations extrabibliques fournies sur ce gouverneur de Syrie (Quirinius pour Luc, Publius Sulpicius Quirinius dans la prosopographie romaine, Cyrénius pour Flavius Josèphe) signalent bien un recensement qu’il organisa en Judée, mais elles le placent en l’an 6 de notre ère.

(c) De toute façon, un recensement organisé par un gouverneur de Syrie n’aurait pu concerner la Galilée – et donc Nazareth, où vivait la famille de Jésus – avant 39 après Jésus-Christ, date de la mort d’Hérode Antipas, qui dirigeait le pays depuis 4 avant J.-C. avec le titre de « tétrarque de Galilée et de Pérée ». C’est après sa mort seulement que la Galilée fut intégrée à la province de Judée. Elle ne pouvait donc pas être visée par un édit de recensement romain à la période de la naissance du Christ.

(d) Sur un plan plus pratique, on notera que, dans le monde romain, le recensement consistait en une déclaration faite à l’autorité compétente par le chef de famille, sans que les membres de sa famille (femme et enfants) soient tenus de se déplacer en personne.

Ces imprécisions ou incohérences historiques sont telles qu’on ne s’étonnera pas de voir les exégètes juger la tradition de la naissance à Bethléem en Judée « plus apologétique que biographique », comme l’écrit Olivier Rogeau (50 clichés, 2014, p. 49). Le résumé de ce dernier peut être repris intégralement : « il fallait faire naître Jésus dans la cité du roi David, de la lignée duquel le Messie attendu par les Juifs doit descendre. Le futur roi d’Israël est appelé à y venir au monde, selon l’oracle de Michée [V, 1] : De toi, Bethléem Ephrata […], va sortir en ma faveur celui qui gouvernera Israël. Le choix de Bethléem vise donc à donner à Jésus une légitimité royale et messianique. » En d’autres termes, on n’est pas dans l’Histoire mais dans l’Imaginaire: c’est une prophétie de l’Ancien Testament qui fournit l’endroit où le récit va placer l’événement.

L’« helléniste élégant » (O. Rogeau, ibidem, p. 47) qu’est Luc aurait-il pensé que cette allusion – non fondée – à Auguste et à un recensement romain donnerait un gage supplémentaire d’historicité à un récit théologiquement orienté ? C’est possible. En tout cas, il n’est pas question d’interpréter d’une manière trop serrée ces informations de l’évangéliste. On se rangera à l’avis d’un historien aussi compétent que F. Millar sur l’histoire du Proche-Orient romain sous l’empire : selon lui, l’utilisation que fait Luc du recensement de Quirinius est wholly misleading and unhistorical, « totalement trompeuse et non historique » (F. Millar, The Roman Near East, 1994, p. 46).

Une concordance autrement soignée et précise est présentée par ce même Luc (III, 1-2) pour dater l’entrée dans la vie publique de Jean Baptiste (et, par le fait même, celle de Jésus) : « La quinzième année du règne de Tibère César, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée ; Hérode, tétrarque de la Galilée ; Philippe, son frère, tétrarque de l’Iturée et du pays de la Traconitide, et Lysanias tétrarque de l’Abilène ; au temps des  grands prêtres Anne et Caïphe, la parole de Dieu fut sur Jean, fils de Zacharie, dans le désert » (trad. A. Crampon). Ici, vu les données extrabibliques dont on dispose, on est en terrain plus sûr : entre 27 et 29 de notre ère. Pour sa part, J.P. Meier a choisi l’an 28 (Jésus, I, 2005, p. 235-238).

Pour en revenir à la naissance de Jésus, on n’oubliera toutefois pas que des dates extérieures à cette fourchette de -7 à -5 existent. Nous en citerons deux : celle de 6 après Jésus-Christ, proposée en 1955 par Gilbert-Charles Picard (La date de naissance de Jésus du point de vue romain, dans CRAI, t. 139, 1955, p. 799-907. Accessible via Persée), et celle de 1 avant Jésus-Christ, défendue en 2005 par Gérard Gertoux (Datation de la mort de Jésus et de sa naissance, également accessible sur la Toile). Elles ne disposent toutefois pas d’arguments suffisamment solides et convaincants pour servir de solution alternative.

Précisons encore que l’étoile suivie par les Rois Mages intervient souvent dans les discussions sur la date de la naissance de Jésus. Mais les données astronomiques avancées par les Modernes pour interpréter l’« étoile de Bethléem » sont trop peu sûres pour fixer solidement une date. Elles ne sont en tout cas pas susceptibles de modifier en quoi que ce soit la fourchette retenue ci-dessus (de -7 à -5 avant Jésus-Christ).

Mais de toute manière, nous devons dire clairement que, dans une recherche  qui porte sur l’histoire des légendes, les questions d’historicité portant sur le recensement, la date et l’endroit de la naissance sont secondaires. Nous aurons l’occasion de traiter ces points plus longuement ailleurs (dans un article encore à paraître). Nous dirons simplement ici que, s’il n’est pas question de nier l’existence historique d’un personnage comme Jésus de Nazareth, il est nécessaire d’admettre que tout ce qui touche à la période précédant sa vie publique reste et restera probablement toujours inaccessible à la recherche historique.

Comme l’écrit J.P. Meier, auteur de quatre gros volumes où il a tenté de dégager ce que l’historien peut dire de Jésus, « les sources qui pourraient nous permettre de dire quoi que ce soit sur la naissance de Jésus, sa famille, son éducation, peuvent être qualifiées au mieux de très minces » (Jésus, I, 2004, p. 127). Ce savant américain, prêtre, théologien et professeur dans des universités catholiques de son pays, est un spécialiste éminent qui a consacré près de la moitié de son premier volume (496 pages) à étudier ce que l’on peut dire d’historique sur ce qui précède la vie publique de Jésus.

 

Bibliographie

* B. Le Teuff, Les recensements augustéens, aux origines de l’Empire. Le monde romain de 70 av. J.-C. à 73 ap. J.-C., dans Pallas, t. 96, 2014, p. 000-000

* J.P. Meier, Jésus, I, Paris, 2004, p. 134-135, p. 236.

* F. Millar, The Roman Near East, 31 B.C.-A.D. 337, Cambridge, Londres, 1994, p. 46-48.

* O. Rogeau, 50 clichés crucifiés par les historiens, dans Le Vif. L’Express (hebdomadaire du 19 au 25 décembre), 2014, p. 46-50.

* G.-Ch. Picard, La date de naissance de Jésus du point de vue romain, dans CRAI, t. 139, 1955, p. 799-907. Accessible via Persée.

* G. Gertoux, Datation de la mort de Jésus et de sa naissance, 2005. Accessible sur la Toile.

*

  1. Le chroniqueur liégeois abandonne le Romanz de saint Fanuel

Mais revenons au recensement. Pour le décrire, le chroniqueur liégeois a jugé bon d’abandonner le Romanz de saint Fanuel qu’il avait précédemment suivi et qu’il reprendra d’ailleurs un peu plus loin pour raconter les circonstances de la naissance du Christ. Il était indispensable de mentionner le recensement pour expliquer la présence du couple à Bethléem, mais la vision du Romanz de saint Fanuel ne semble pas avoir plu à Jean d’Outremeuse qui a préféré la version « canonique ».

Nous avons retranscrit ci-dessous le passage correspondant du Romanz. Sa simple lecture montrera que les raisons invoquées pour expliquer le départ du couple vers Bethléem étaient très éloignées du récit évangélique et trop difficiles à accepter par le chroniqueur liégeois :

 

Apres vos dirai sanz faillance, Je vous dirai sans erreur
.vi. jors apres cele naissance ce qui se passa six jours
1395 Que S. Jehan le ber nasquit, après la naissance de saint Jean le Grand.
Si com trovomes en escrit, Comme nous le trouvons écrit,
En Jerusalem un roi avoit, il y avait à Jérusalem un roi
Qui la contree maintenoit. qui gouvernait la contrée.
Il dit q’il veut sa cort tenir, Il déclare qu’il veut tenir un conseil
1400 Por demander et por oïr pour demander et entendre
Les lois qu’en lor païs avoient les lois qu’ils avaient en leur pays
Et comment les citez tenoient. et comment ils géraient les cités.
Il fist venir tote sa gent Il fit venir tous ses sujets
. En la cité de Belleem. en la cité de Bethléem
1405 Partout ala la renomée Partout se répandit la nouvelle.
Joseph a dit a s’espousée : Joseph dit à son épouse :
« Li rois a fet mander sa gent, « Le roi a fait mander son peuple,
Que tuit voisent au parlement ; Que tous viennent à l’assemblée ;
Il nos i covendra aler, il faudra que nous y allions
1410 Ne l’oseriomes veer. » nous n’oserions pas refuser. »
« Sire, dist ele, je l’otroi, « Sire, dit-elle, je vous l’accorde,
S’orrons noveles de la loi. » nous serons ainsi informés de la loi. »

 

En effet, l’histoire proposée par l’auteur anonyme du Romanz est très curieuse. Il ne s’agit plus d’Auguste qui ordonne un recensement universel, mais du roi de Jérusalem – il n’est pas nommé – qui convoque ses gens en assemblée pour les interroger – si nous comprenons bien le texte – sur les lois de leurs cités et sur la manière dont elles étaient gouvernées. « Le roi, dit Joseph à Marie, a convoqué tous ses gens ; nous devons obéir et y aller ». Marie y consent. Et c’est ainsi que le couple se retrouve à Bethléem. Nous sommes loin de la version « canonique » du recensement. Impossible de savoir où l’auteur du Romanz a trouvé cette histoire, mais au vers 1396 le poète se réfère à une source écrite et il le fera encore une fois un peu plus loin (v. 1414).

 

  1. L’influence de l’Histoire scolastique de Pierre le Mangeur

Bref, Jean d’Outremeuse a changé de source. Il aurait pu retranscrire le texte de Luc, mais il a préféré, semble-t-il, se référer à Pierre le Mangeur, utilisé, soit directement (ch. IV de l’Histoire scolastique), soit à travers la citation qu’en donnait Jacques de Voragine (ch. VI de La légende dorée, sur la Nativité du Seigneur). L’emprunt semble indiscutable, mais avec, comme toujours, certaines différences :

 

Pierre le Mangeur Jean d’Outremeuse
In diebus illis exiit edictum a Caesare Augusto, ut describeretur universus orbis. Volens Caesar scire numerum regionum in orbe, quae Romanae suberant ditioni, numerum etiam civitatum in qualibet regione, nomina quoque capitum in qualibet civitate, (1) A cel temps avient que Augustus Cesaire mandat par tout le monde à ses prevost et balhiers que ilhs rechussent et levassent à cascon de chief d’homme et de femme I denier d’argent ; et chu fasoit-ilh por savoir le nombre de cheauz qui astoient en sa subjection et desous sa saingnorie, et combien sa terre poroit valoir.
praeceperat, ut de suburbanis oppidis, vicis, et pagis ad suam confluerent homines civitatem, et maxime ubicunque habitarent ad civitatem convenirent, unde traherent originem, (2) Et commandat que tous cheaux des casteals, des vilhes et des boch apportassent leurs deniers aux citeis desous lesqueiles ilhs astoient demorans.
et quisque denarium argenteum pretii decem nummorum usualium, unde denarius dicebatur praesidi provinciae tradens, se subditum Romano imperio profiteretur. Nam et nummus imaginem praeferebat Caesaris, et superscriptionem nominis. (3) Chis deniers astoit d’argent et valoit X petis deniers cursaibles, et astoit dedens ches denirs enprinteit l’ymaige deI Emperere, et escript son nom tout altour.

On notera que le chroniqueur liégeois a introduit des réalités médiévales (prévôts, baillis notamment) et qu’il a omis la gradation (régions, cités, têtes) présente chez Pierre le Mangeur ainsi que l’obligation, jugée pourtant importante (et maxime) par le modèle, d’un recensement « dans la ville d’origine ». Mais des correspondances comme l’énumération (suburbana oppida, vici, pagi, civitates, d’un côté, casteals, vihles, boch, citeis de l’autre) – quel que soit le sens précis à donner à ces diverses entités, antiques ou médiévales –, ou la valeur du prétendu denier d’argent servant au dénombrement et à l’impôt (decem nummi usuales d’un côté, X petis deniers cursaibles de l’autre), ou encore la mention de la présence de la figure et du nom de l’empereur semblent ne pas pouvoir laisser place au doute.

Si les trois premiers paragraphes sont manifestement inspirés de Pierre Le Mangeur, on s’aperçoit, dès le paragraphe suivant (§ 4), que Jean d’Outremeuse n’a pas tenu compte des raisons (avancées par Pierre le Mangeur et figurant déjà chez Luc) qui expliquaient la présence de Joseph à Bethléem : il n’avait pas dit en effet qu’on était censé se faire recenser dans sa cité d’origine.

Le chroniqueur liégeois éprouve certaines difficultés à réparer cet oubli ; elles apparaissent dans le § 4. Il y affirme que tous les habitants de Nazareth et des régions voisines devaient se rendre à Bethléem, et il donne même le nom du « prince de ce pays », chargé de recevoir leurs deniers, en l’occurrence Turnus. C’est, d’après l’index du Myreur, la seule mention d’un personnage de ce nom lié à Bethléem, mais le nom apparaît ailleurs sous la plume de Jean d’Outremeuse, notamment comme roi de Gaule (par exemple Myreur, I, p. 188) et roi de Toscane (par exemple Myreur, I, p. 20).

Invention bien sûr, probablement due au chroniqueur liégeois lui-même, mais qui lui permet, à partir du § 5, de reprendre le fil de son récit : Joseph et Marie, qui est enceinte, se trouvent à Bethléem, quelle que soit la raison précise de leur déplacement. Et leur situation est difficile.

 

 

 

AUTOUR DE LA NAISSANCE DE JESUS, EVANGILE DE JEAN D'OUTREMEUSE (XIVè siècle), JEAN BAPTISTE (saint ; 1er siècle), JESUS CHRIST, NATIVITE DE JESUS, NOËL, NOEL, VISITATION DE LA VIERGE MARIE A SA COUSINE ELISABETH

Autour de la naissance de Jésus : L’Evangile selon Jean d’Outremeuse (XIVè siècle) (2)

L’Évangile selon Jean d’Outremeuse (XIVe s.)

Autour de la Naissance du Christ (Myreur, I, p. 307-347 passim). Commentaire.

[Extrait de Folia Electronica Classicat. 28, juillet décembre 2014]

Chapitre V : La Visitation et Jean Baptiste

 

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La Visitation de Marie à Élisabeth

  

Toujours inspiré par le Romanz de saint Fanuel, Jean d’Outremeuse place la Visitation au moment où Joseph, très inquiet après avoir découvert la grossesse de son épouse mais entièrement rassuré par l’ange, a demandé pardon à Marie d’avoir douté d’elle. Celle-ci le lui a accordé volontiers et lui a demandé de la conduire chez sa cousine Élisabeth. L’ange de l’Annonciation avait en effet appris à Marie qu’Élisabeth, pourtant stérile et très âgée (cent ans pour Jean d’Outremeuse, ch. 1, § 11), attendait, elle aussi, un enfant. Joseph avait accepté, comme dans Le Romanz de saint Fanuel, où il était dit : Joseph son oirre [= voyage] apareilla / Et nostre dame ovec ala (vers 1323-1324). C’est par ces mots d’ailleurs que se terminait le § 16 du récit des Épousailles.

Le présent chapitre raconte la Visitation, mais Joseph ne joue aucun rôle actif dans Ly Myreur, pas plus qu’il n’en jouait d’ailleurs dans le Romanz de saint Fanuel. Il faut dire que rares sont les auteurs antérieurs à Jean d’Outremeuse qui envisageaient un déplacement du couple. On trouve le motif chez Jean d’Outremeuse, dans le Romanz et dans Li Espozalizi, mais ce n’est que dans le drame liturgique provençal que Joseph joue réellement un rôle, on le verra plus loin.

On a mis précédemment en évidence la grande influence du Romanz de saint Fanuel sur la version des Épousailles chez Jean d’Outremeuse. Cette influence subsiste dans le récit de la Visitation.

 

Plan

  1. 1. Luc (I, 39-45)
  2. 2. Les saluts – les réactions de l’enfant à naître – le Magnificat(§ 1-3)
  3. 3. Les indications de lieu et de date (§ 4-5)
  4. 4. Le nom de l’enfant et la guérison de Zacharie (§ 5-6)
  5. 5. Courte présentation de Jean Baptiste (§ 7)
  6. 6. La version de l’Espozalizi de Nostra Dona

7.Quelques mots en guise de conclusion

 

  1. Luc (I, 39-45)

On n’oubliera pas que toute la tradition a été marquée par le récit de Luc (I, 39-80), le  seul évangéliste à faire état de la Visitation. Il la place immédiatement après l’épisode de l’Annonciation (Luc, I, 26-38), sans toutefois donner de détails sur la chronologie des faits ou les personnes qui auraient accompagné Marie (En ces jours-là, Marie partit et s’en alla en hâte vers la montagne, en une ville de Juda, I, 39). Il nous apprend simplement que Marie rendit visite à sa cousine, qu’elle demeura avec elle environ trois mois, et qu’elle s’en retourna chez elle (I, 56) – à Nazareth donc – avant la naissance de Jean-Baptiste.

Les centres d’intérêt de l’évangéliste sont ailleurs. Il traite d’abord des échanges verbaux entre les deux femmes (le salut d’Élisabeth auquel répond le Magnificat de Marie), évoque ensuite la circoncision de Jean Baptiste et la guérison de Zacharie, avant de terminer par un bref aperçu sur le Précurseur avant son entrée dans la vie publique. Une triple division qu’on retrouvera dans la version du chroniqueur liégeois, mais, on le verra, pareil rapprochement dans la structure – imposé en quelque sorte – n’implique pas une similitude de contenu.

 

  1. Les saluts – les réactions de l’enfant à naître – le Magnificat(§ 1-3)

Alors que Luc (I, 40) était très concis : « Marie entra dans la maison de Zacharie, et salua Élisabeth », Jean d’Outremeuse fournit des détails : Élisabeth vient à la rencontre de Marie sur le seuil de la maison de Zacharie ; elle l’embrasse et lui fait fête, avant d’adresser un salut en bonne et due forme à sa cousine Marie, qu’elle qualifie de « mère de Dieu, roi de ce monde et du ciel » (§ 1).

Il est plausible que le chroniqueur liégeois ait été influencé par le Romanz de saint Fanuel, où il est dit à propos de Marie :

Quant en l’ostel en est entrée,                             Quand [Marie] est entrée dans la maison,

1330         Elisabeth a encontrée.                                          Élisabeth est venue à sa rencontre.

Molt joieusement la salue,                                   Elle la salue très joyeusement,

Car grant joie ot de sa venue.                               Car elle se réjouissait beaucoup de sa venue.

Mais la grande originalité des § 2 et 3 est que le chroniqueur liégeois y a fortement retravaillé le passage évangélique.

Selon Luc, quand Élisabeth entendit le salut que lui adressait Marie à son arrivée, elle sentit son enfant « tressaillir dans son sein » (Luc, I, 41), formule qu’elle répétera dans sa réponse à Marie : « Votre voix […] n’a pas plus tôt frappé mes oreilles que l’enfant a tressailli de joie dans mon sein » (Luc, I, 44). Le chroniqueur liégeois a très lourdement « brodé » sur ce détail. Plus question chez lui d’un simple « tressaillement ». Le fœtus reconnaît à distance son Seigneur, puis, toujours dans le ventre de sa mère, « il se dresse sur ses pieds, joint les mains, lui rend grâce et lui adresse la parole », pour le remercier « de lui avoir donné assez de forces pour pouvoir se dresser là où il est » et aussi pour lui dire qu’il connaît le motif de sa venue : sauver le monde (§ 2).

Il est difficile de ne pas voir ici l’influence du Romanz de saint Fanuel, où on peut lire :

Saint Jehan, qi estoit a nestre,                                       Saint Jean qui devait naître

Connut son segnor et son mestre,                                reconnut son seigneur et son maître,

1335     Il se drecha sor ses .ii. pies,                                          il se dressa sur ses deux pieds,

Et puis se rest agenoilliez.                                            et puis resta agenouillé.

« Sire, dist-il, bien vieignes tu,                                     « Seigneur, dit-il, bienvenu sois-tu,

Qui m’as doné tele vertu                                              qui m’a donné la force

Que je me puis ceens drecier                                        de pouvoir me dresser ici,

1340     Et retorner et aaisier ;                                                    de me retourner à l’aise.

Or sai ge bien certain[em]ent                                        Maintenant je sais avec certitude

Que tu es Dex veraiement,                                           que tu es vraiment Dieu,

Qui revenis ta gent salver                                             revenu pour sauver ton peuple

Et de grans pechiés delivrer. »                                      et le délivrer de grands péchés. »

Avant le rédacteur du Romanz de saint Fanuel, d’autres auteurs de « gestes bibliques » avaient enregistré dans leurs poèmes le tressaillement du fœtus signalé par Luc. Ainsi Wace, dans la Conception Nostre Dame :

Sis fiz el ventre s’esjoï,                                                Son fils dans son ventre se réjouit,

D’amor et de joie s’esmut,                                           d’amour et de joie il bougea.

908       Sun seignor qui veneit conut.                                       Il reconnut son seigneur qui venait,

Cil qui esteit encore a naistre,                                       celui qui devait encore naître

Connut sun seignor e sun maistre.                               Reconnut son seigneur et son maître.

ou Herman de Valenciennes, dans Li Romanz de Dieu et de sa mere, lorsqu’il décrit la rencontre des deux cousines :

3381     Et lors se saluerent et se vont ambracent,                     Alors elles se saluèrent et s’embrassèrent,

Molt bel s’antr’acolerent, grant joie vont menant.        s’étreignirent longuement, menant grande joie.

Elysabeth s’estut, ne pot aller avant                              Élisabeth resta sur place, ne put avancer

3384     Por son fil qui s’aloit en son ventre movent                 à cause de son fils qui s’agitait dans son ventre.

Mais cela restait très sobre, fort éloigné des mouvements impressionnants de Jean Baptiste signalés dans le Romanz de saint Fanuel.

En fait, en matière de manifestations Jean d’Outremeuse dépasse encore – et de beaucoup – les extravagances du Romanz. On s’en rend compte à la lecture du § 3. Il s’agit du Magnificat dont le Romanz ne parle pas et que l’évangéliste Luc (I, 46-55) met dans la bouche de Marie. Pour sa part, Jean d’Outremeuse le fait prononcer par le fœtus, qui parlait « si haut que sa voix sortait par la bouche de sa mère Élisabeth ». On pourrait difficilement imaginer mieux.

Bref, le chroniqueur liégeois, qui ici encore a comme modèle le Romanz de saint Fanuel, enjolive le tableau qu’il y trouvait. On ne se trompera guère en portant ces additions à son crédit.

* Iconographie : On trouvera un intéressant aperçu de l’iconographie de la Visitation sur le site Itinéraire iconographique.

 

  1. Les indications de lieu et de date (§ 4-5)

L’évangéliste Luc plaçait la demeure de Zacharie et d’Élisabeth « en une ville de Juda » (I, 39), le terme désignant le pays, à savoir le royaume de Judée, une région montagneuse. Les exégètes modernes estiment généralement que la ville en question était Hébron, au sud de Jérusalem. Jean d’Outremeuse aurait-il pris ici Juda pour une ville ? Quand il parle du royaume, il utilise régulièrement le mot Judée. Ce détail est toutefois secondaire pour nous.

Jean d’Outremeuse ne pouvait pas ne pas dater l’événement. Il le place naturellement dans la première année de l’Incarnation, la conception de Jésus ayant déjà eu lieu quelques mois plus tôt, lors de l’Annonciation. Dans cette première année (imparfaite bien sûr), Jean d’Outremeuse date la visite du 24 juin, étant donné qu’il fait naître Jean Baptiste le jour même de la visite (§ 5) et que cette date marque, dans le calendrier liturgique, la fête de la Nativité de saint Jean Baptiste. On rappellera ici que, toujours selon Jean d’Outremeuse, le Précurseur avait été conçu le 24 septembre (cfr plus haut).

Lorsqu’il fait naître ainsi Jean Baptiste le 24 juin, c’est-à-dire le jour même de la Visitation, le chroniqueur liégeois, qui continue à suivre le calendrier, est donc cohérent avec lui-même. Il l’est toutefois moins avec l’évangéliste Luc (I, 56-58) qui dit explicitement que Marie resta avec sa cousine « environ trois mois » et qu’à son départ, le moment pour Élisabeth d’enfanter n’était pas encore venu.

Si l’on fait exception de Jean d’Outremeuse, aucun auteur, à notre connaissance, ne fait naître Jean Baptiste le jour même de la Visitation, même pas le Romanz de saint Fanuel, qui a eu tellement d’influence sur le chroniqueur liégeois. Après avoir rapporté les échanges et les saluts à l’arrivée de Marie dans la maison d’Élisabeth, le poète sans aucune transition note en trois vers la naissance du Précurseur :

1351     Nostre dame sainte Marie                                             Notre dame sainte Marie,

Fu tant leenz en compaignie                                         resta en leur compagnie jusqu’à

Que Jehan fu nez de sa mere.                                       ce que Jean naisse de sa mère.

avant de consacrer près de vingt vers à la question du nom à lui donner. Et c’est seulement alors, une fois Jean bautisié […] selonc la loi (v. 1371), c’est-à-dire circoncis, que le rédacteur notera le départ de Marie, après les relevailles d’Élisabeth :

Quant la fame Zacarie                                                   Quand la femme de Zacharie

Fu relevée et purifie,                                                     fut relevée et purifiée,

1375     Nostre dame s’en est alée                                             Notre-Dame est retournée

En Nazareth en sa contrée.                                           À Nazareth, sa contrée.

Il est clair pour l’auteur du Romanz que Marie a attendu, avant de rentrer chez elle, non seulement la naissance du Précurseur, mais encore la fin des relevailles de sa cousine Élisabeth. Elle n’est donc pas repartie avant la naissance.

C’est une version assez répandue dans la tradition, comme semble le montrer la présentation de la Visitation chez Jacques de Voragine (ch. 81, sur Saint Jean Baptiste) :

La Vierge demeura donc avec sa cousine pour la servir pendant trois mois, et ce fut elle qui, de ses saintes mains, souleva l’enfant de terre quand il vint au monde, comme on peut le lire dans l’Histoire scolastique et qui remplit avec les plus grands soins l’office de garder l’enfant ». (trad. A. Boureau, p. 434-435)

Ce paragraphe de la Légende dorée apporte deux précisions, l’une, présente déjà dans le Protévangile de Jacques (Marie séjourne trois mois chez sa cousine) et l’autre, qui est pour nous une nouveauté (Marie soulève Jean Baptiste de terre à sa naissance). Elle figure effectivement au chapitre 3 de Pierre le Mangeur (« On lit dans le Livre des Justes, que la Vierge fut la première à le soulever de terre »). Cette dernière information est étrangère au Myreur des Histors et au Romanz de saint Fanuel.

 

  1. Le nom de l’enfant et la guérison de Zacharie (§ 5-6)

Pour ce qui est du nom de l’enfant et de la guérison de Zacharie, le récit évangélique (Luc, I, 59-64) racontait :

Le huitième jour, ils vinrent pour circoncire l’enfant, et ils le nommaient Zacharie d’après le nom de son père. Alors sa mère, prenant la parole : « Non, dit-elle, mais il s’appellera Jean ». Ils lui dirent : « Il n’y a personne de votre parenté qui soit appelé de ce nom. » Et ils demandaient par signes à son père comment il voulait qu’on le nommât. S’étant fait donner une tablette, il écrivit : « Jean est son nom ; » et tous furent dans l’étonnement. À l’instant sa bouche s’ouvrit et sa langue (se délia) ; et il parlait, bénissant Dieu. (Luc, I, 59-64)

Le Romanz reste partiellement dans cette ligne quand il écrit :

Zacarias ne pot parler,                                              Zacharie ne pouvait parler,

Son non commence a embriever ;                              il se met à inscrire son nom.

Une grieffe et .i. tablel prist,                                     Il prit un stylet et une tablette,

1360     En la cire point et escri[s]t                                       et écrivit dans la cire

Que il aroit a non Jehans.                                         qu’il aurait comme nom Jean.

« Par foi, dient totes les gens,                                  «Ma foi, disent tous les gens,

Ainc mes n’oismes si fet non                                   jamais nous n’avons entendu pareil nom.

En ceste loi que nos tenon.                                      Dans la religion que nous avons,

1365     Il n’iert ja ainsi apelez,                                             personne ne s’appelait ainsi.

Dites encor, se vos volez,                                        Dites encore, si vous voulez bien,

Par quel non on l’apelera. »                                     quel nom on lui donnera.»

Zacarias le regarda                                                   Zacharie les regarda

Et puis escrist autre foïe :                                       et écrivit une nouvelle fois :

1370     « Jehans ait non, nel lessiez mie. »                         «Qu’il s’appelle Jean, ne m’importunez pas.»

Bautisié l’ont selonc la loi,                                      Ils l’ont baptisé selon la loi [= l’ont circoncis]

Jehan le nomerent tot droit.                                     Et l’ont immédiatement nommé.

 

Si Jean d’Outremeuse s’inspire du Romanz, il a fortement résumé son modèle, réduisant l’épisode au strict minimum. On notera toutefois qu’il présente lui aussi la circoncision comme le baptême selon la loi juive.

Luc racontait ensuite que l’événement fut commenté « partout dans la montagne de Judée » et que tout le monde s’était demandé qui serait cet enfant. « Et en effet la main du Seigneur était avec lui » (Luc, I, 65-66). Et, dans la foulée de cette observation générale, l’évangéliste avait alors introduit le long cantique prophétique de Zacharie (I, 67-79). De ces développements canoniques, Jean d’Outremeuse n’a rien conservé. Il ne faisait que suivre en cela le Romanz.

 

  1. Courte présentation de Jean Baptiste (§ 7)

De l’enfant, Luc (I, 80) se borne à dire : « il croissait et se fortifiait en esprit, et il demeura dans le désert jusqu’au jour de sa manifestation devant Israël ». Jean d’Outremeuse n’est pas très explicite non plus ici sur le personnage de Jean Baptiste, dont il sera longuement question plus loin aussi bien dans Ly Myreur (I, p. 385-401) que dans les évangiles.

Toutefois les précisions sur ses vêtements et sa nourriture intriguent un peu. Matthieu (III, 6) et Marc (I, 6) avaient traité ce sujet, en donnant tous les deux le même texte : « Et Jean avait un vêtement de poils de chameau et, autour de ses reins, une ceinture de cuir ; il mangeait des sauterelles et du miel sauvage ». Mais les différences avec la version de Jean d’Outremeuse sont trop importantes pour qu’on puisse penser que le chroniqueur liégeois ait suivi ici les textes évangéliques.

C’est une fois de plus le Romanz de saint Fanuel qui apporte la solution. Il suffit de voir comment le poète présente Jean Baptiste à la fin de l’épisode de la Visitation. Il y est question non seulement de vêtements et de nourriture, mais aussi de l’ermitage et de l’âge qu’avait Jean Baptiste quand il y entra. La dame en question est Marie, dont le poète vient de signaler le départ :

De la dame lairons ester,                                              Sur la dame, nous en resterons là,

De S. Jehan voudron parler                                          nous voudrions parler de saint Jean.

Quant ot .XV. ans en son aage,                                    Quand il eut l’âge de 15 ans,

1380     Si entra en .I. hermitage,                                               il entra en un ermitage,

Ou il soufri mainte dolor                                              où il souffrit beaucoup

Por l’amistié nostre segnor.                                          pour l’amour de Notre-Seigneur.

Ainques ne fist si grant froidure                                   Même par les plus grands froids,

Ne fust toz nus sanz vesteure,                                      il était tout nu sans vêtements,

1385     Fors seulement que il faisoit,                                        sauf ceux qu’il se fabriquait,

En la forest ou il estoit,                                                 dans la forêt où il était,

Ses vestements de jonc marage,                                   en joncs de marécage.

Quant il aloit par le boscage.                                        Quand il allait dans le bocage,

Molt i mena honeste vie,                                              il menait une vie très simple ;

1390     Onques de pain n’i menga mie,                                    jamais il ne mangea de pain,

Fors les racines q’il tenoit                                            simplement les racines qu’il trouvait

Dedenz le bois ou les queroit.                                      dans le bois où il les cherchait.

 

Telle est indiscutablement l’origine des passages où Jean d’Outremeuse parlait de Jean Baptiste, de l’ermitage où il entra à l’âge de 15 ans, de ses vêtements et de sa nourriture. Ici encore il s’inspire de très près du Romanz.

Faisons remarquer, pour mémoire, que plus loin dans Ly Myreur (I, p. 395), lorsque le chroniqueur liégeois décrira le genre de vie de Jean Baptiste au début de sa prédication, il utilisera des termes relativement proches de ceux qu’on trouve ici au § 7 :

Et astoit Johans vestus d’onne haire, qui astoit faite de polhe de chamot, et avoit une chainture sus les rains, qui astoit de cure de berbis atout le poilhe [= cuir de brebis avec le poil]. Et vivoit saint Johans mult saintement, car ilh ne mangnoit que de une manere de rachines ; et bevoit de l’aighe qui plovoit des nues, plus sovent que aultre aighe.

Et Jean était vêtu d’une chemise, faite de poils de chameau et avait autour des reins une ceinture faite d’une toison de brebis. Jean vivait très saintement, car il ne mangeait que d’une sorte de racines, et buvait plus souvent l’eau qui tombait des nuées qu’une autre eau.

 

  1. La version de l’Espozalizide Nostra Dona

Nous dirons un mot pour terminer de l’Espozalizi de Nostra Dona, le drame provençal du XIIIe siècle, dont il a été question dans le chapitre quatrième à propos des Épousailles de Marie et de Joseph. Dans le récit de la Visitation (vv. 359-462), peu de choses sont à signaler, même pas en ce qui concerne les mouvements in utero de saint Jean. Élisabeth dit simplement à sa cousine :

Que tantost quan me saludetz                                  Lorsque tout à l’heure vous m’avez saluée,

388       Del sanh esperit m’esscalfetz,                                  de l’Esprit Saint vous m’avez réchauffée

Que tanfort m’a illuminat                                         et Il m’a tant illuminée

Que ins el ventre m’es bolegat                                  que dans mes entrailles a remué,

Mo filh, que se pogues per Dieu,                              mon fils, qui, si cela se peut grâce à Dieu,

392       De grat parlera am lo tieu.                                         volontiers parlera au vôtre.

(trad. G. Lefebvre, 1958, p. 79)

On épinglera cependant les derniers vers (vv. 391-392), qui font penser au passage de Jean d’Outremeuse où Jean Baptiste s’adresse à Jésus, les enfants étant tous les deux dans le ventre de leurs mères.

Outre la forme théâtrale qu’il adopte, une autre particularité du récit de la Visitation est que Marie, avec la permission de Joseph, part chez sa cousine, en compagnie de quelques chaperons, et que Joseph, inquiet de son retard, vient l’y rechercher. Ainsi dans le Romanz de saint Fanuel, dans Ly Myreur et dans l’Espozalizi, Joseph et Marie sont censés se trouver ensemble chez Élisabeth. Dans le drame liturgique, Zacharie se déclare d’ailleurs honoré « d’avoir sous son toit l’épouse et l’époux » (vv. 447-448). Mais les détails ne sont toutefois pas les mêmes dans l’Espozalizi et dans les deux autres œuvres. En tout cas, on ne trouve pas de traces nettes d’une influence de l’Espozilizi sur Jean d’Outremeuse.

 

Que dire au terme de ce chapitre ?

 

  1. Quelques mots en guise de conclusion

Si, dans son récit de la Visitation, Jean d’Outremeuse a conservé la structure de base qui remonte à Luc, il s’est écarté du texte de l’évangéliste sur de nombreux points, profondément influencé qu’il était par le Romanz de saint Fanuel. C’est que, ici comme dans les épisodes précédents, le chroniqueur liégeois avait certainement ce poème sous les yeux. Parfois il le suit d’assez près, comme lorsqu’il décrit l’ermite que fut Jean Baptiste avant son entrée dans la vie publique (§ 7) ; parfois il le résume, comme dans l’histoire de Zacharie consulté sur le nom à donner à l’enfant ; parfois il en reprend des éléments qu’il amplifie, en en exagérant les traits sans beaucoup de mesure.

C’est particulièrement le cas des mouvements impressionnants qu’il n’hésite pas à attribuer à Jean Baptiste, encore dans le ventre de sa mère. On songera à sa description du bébé se dressant sur ses deux pieds, puis s’agenouillant, joignant les mains, rendant grâces à l’enfant Jésus lui aussi dans le sein de sa mère et lui parlant notamment pour le remercier de lui avoir donné la force d’exécuter tous ces mouvements. Le sommet de la démesure, si l’on peut dire, est atteint lorsque Jean Baptiste se met à réciter le Magnificat d’une voix si haute qu’elle « sortait par la bouche de sa mère ». Jean Baptiste, il est vrai, toujours selon Jean d’Outremeuse, allait naître ce jour-là quelques instants plus tard. Mais c’est quand même un bel exploit, qui frise le miracle !

Le chroniqueur n’a manifestement pas peur d’innover. Et cela frappe d’autant plus que l’auteur du Romanz ne mentionnait même pas le Magnificat et que, pour la tradition, qui suit généralement le récit évangélique, c’est Marie elle-même qui récite cette prière, le plus souvent lors de la Visitation, parfois lors de l’Annonciation même (comme chez Herman de Valenciennes, vv. 3357-3374)