ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LIVRE DE BEN SIRA LE SAGE, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE AUX CORINTHIENS, PSAUME 118

Dimanche 16 février 2020 : 6ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 16 février 2020 :

6ème dimanche du Temps Ordinaire 

Jésus+est+venu+pour+ACCOMPLIR+la+Loi

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Ben Sira le Sage 15, 15-20

15 Si tu le veux, tu peux observer les commandements,
il dépend de ton choix de rester fidèle.
16 Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu :
étends la main vers ce que tu préfères.
17 La vie et la mort sont proposées aux hommes,
l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix.
18 Car la sagesse du Seigneur est grande,
fort est son pouvoir, et il voit tout.
19 Ses regards sont tournés vers ceux qui le craignent,
il connaît toutes les actions des hommes.
20 Il n’a commandé à personne d’être impie,
il n’a donné à personne la permission de pécher.

Ben Sira le Sage nous propose ici une réflexion sur la liberté de l’homme ; elle tient en trois points : premièrement, le mal est extérieur à l’homme ; deuxièmement l’homme est libre, libre de choisir de faire le mal ou le bien ; troisièmement, choisir le bien, c’est aussi choisir le bonheur.
Premièrement, le mal est extérieur à l’homme ; cela revient à dire que le mal ne fait pas partie de notre nature, ce qui est déjà une grande nouvelle ; car si le mal faisait partie de notre nature, il n’y aurait aucun espoir de salut, nous ne pourrions jamais nous en débarrasser. C’était la conception des Babyloniens par exemple ; au contraire la Bible est beaucoup plus optimiste, elle affirme que le mal est extérieur à l’homme ; Dieu n’a pas fait le mal et ce n’est pas lui qui nous y pousse. Il n’est donc pas responsable du mal que nous commettons ; c’est le sens du dernier verset que nous venons d’entendre : « Dieu n’a commandé à personne d’être impie, il n’a permis à personne de pécher ». Et quelques versets avant ceux d’aujourd’hui, Ben Sira écrit : « Ne dis pas, c’est à cause du Seigneur que je me suis écarté… Ne dis pas le Seigneur m’a égaré ».
Si Dieu avait fait d’Adam un être mélangé, en partie bon en partie mauvais, comme l’imaginaient les Babyloniens, le mal ferait partie de notre nature. Mais Dieu n’est qu’amour, et le mal lui est totalement étranger. Et le récit de la chute d’Adam et Eve, au livre de la Genèse, a été écrit justement pour faire comprendre que le mal est extérieur à l’homme puisqu’il est introduit par le serpent ; et il se répand dans le monde à partir du moment où l’homme a commencé à se méfier de Dieu.
On retrouve la même affirmation dans la lettre de Saint Jacques : « Que nul, quand il est tenté, ne dise ‘Ma tentation vient de Dieu’. Car Dieu ne peut être tenté de faire le mal et il ne tente personne. » Autrement dit, le mal est totalement étranger à Dieu, il ne peut pousser à le commettre. Et Saint Jacques continue : « Chacun est tenté par sa propre convoitise, qui l’entraîne et le séduit. » (Jc 1,13-17).
Deuxième affirmation de ce texte : l’homme est libre, libre de choisir le mal ou le bien : cette certitude n’a été acquise que lentement par le peuple d’Israël, et pourtant, là encore, la Bible est formelle. Dieu a fait l’homme libre. Pour que cette certitude se développe en Israël, il a fallu que le peuple expérimente l’action libératrice de Dieu à chaque étape de son histoire, à commencer par l’expérience de la libération d’Egypte. Toute la foi d’Israël est née de son expérience historique : Dieu est son libérateur ; et petit à petit on a compris que ce qui est vrai aujourd’hui l’était déjà lors de la création, donc on en a déduit que Dieu a créé l’homme libre.
Et il faudra bien que nous apprenions à concilier ces deux certitudes bibliques : à savoir que Dieu est tout-puissant et que, pourtant, face à lui l’homme est libre. Et c’est parce que l’homme est libre de choisir, qu’on peut parler de péché : la notion même de péché  suppose la liberté ; si nous n’étions pas libres, nos erreurs ne pourraient pas s’appeler des péchés.
Peut-être, pour pénétrer un peu dans ce mystère, faut-il nous rappeler que la toute-puissance de Dieu est celle de l’amour : nous le savons bien, seul l’amour vrai veut l’autre libre.
Pour guider l’homme dans ses choix, Dieu lui a donné sa Loi ; cela devrait donc être simple. Et le livre du Deutéronome y insiste : « Oui, ce commandement que je te donne aujourd’hui n’est pas trop difficile pour toi, il n’est pas hors d’atteinte. Il n’est pas au ciel : on dirait alors ‘Qui va, pour nous, monter au ciel nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique ?’ Il n’est pas non plus au-delà des mers ; on dirait alors : ‘Qui va, pour nous, passer outre-mer nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique ?’ Oui, la parole est toute proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur , pour que tu la mettes en pratique. » (Dt 30,11-14).
Troisième affirmation de Ben Sira aujourd’hui : choisir le bien, c’est choisir le bonheur. Je reprends le texte : « La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix… Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu, étends la main vers ce que tu préfères ». Pour le dire autrement, c’est dans la fidélité à Dieu que l’homme trouve le vrai bonheur. S’éloigner de lui, c’est, tôt ou tard, faire notre propre malheur. On dit de manière imagée que l’homme se trouve en permanence à un carrefour : deux chemins s’ouvrent devant lui (dans la Bible, on dit deux « voies »). Une voie mène à la lumière, à la joie, à la vie ; bienheureux ceux qui l’empruntent. L’autre est une voie de nuit, de ténèbres et, en définitive n’apporte que tristesse et mort. Bien malheureux sont ceux qui s’y fourvoient. Là encore on ne peut pas s’empêcher de penser au récit de la chute d’Adam et Eve. Leur mauvais choix les a entraînés sur la mauvaise voie.
Ce thème des deux voies est très souvent développé dans la Bible : dans le livre du Deutéronome, particulièrement ; « Vois, je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur, moi qui te commande aujourd’hui d’aimer le SEIGNEUR ton Dieu, de suivre ses chemins, de garder ses commandements, ses Lois et ses coutumes… Tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance, en aimant le SEIGNEUR ton Dieu, en écoutant sa voix et en t’attachant à lui. » (Dt 30, 15…20).
D’après le thème des deux voies, nous ne sommes jamais définitivement prisonniers, même après des mauvais choix, puisqu’il est toujours possible de rebrousser chemin. Par le Baptême, nous avons été greffés sur Jésus-Christ, qui, à chaque instant, nous donne la force de choisir à nouveau la bonne voie : c’est bien pour cela qu’on l’appelle le Rédempteur, ce qui veut dire le « Libérateur ». Ben Sira disait « Il dépend de ton choix de rester fidèle ». Baptisés, nous pouvons ajouter « avec la force de Jésus-Christ ».

 

PSAUME – 118 (119)

1 Heureux les hommes intègres dans leurs voies
qui marchent suivant la Loi du SEIGNEUR !
2 Heureux ceux qui gardent ses exigences,
ils le cherchent de tout cœur  !

4 Toi, tu promulgues des préceptes
à observer entièrement.
5 Puissent mes voies s’affermir
à observer tes commandements !

17 Sois bon pour ton serviteur, et je vivrai,
j’observerai ta parole.
18 Ouvre mes yeux
que je contemple les merveilles de ta Loi.

33 Enseigne-moi, SEIGNEUR, le chemin de tes ordres :
à les garder, j’aurai ma récompense.
34 Montre-moi comment garder ta Loi,
que je l’observe de tout cœur .

Ce psaume fait parfaitement écho à la première lecture tirée de Ben Sira : c’est la même méditation qui continue ; l’idée qui est développée (de façon différente, bien sûr, mais très cohérente), dans ces deux textes, c’est que l’humanité ne trouve son bonheur que dans la confiance en Dieu et l’obéissance à ses commandements. Le malheur et la mort commencent pour l’homme dès qu’il s’écarte de la voie de la confiance tranquille. Laisser entrer en nous le soupçon sur Dieu et sur ses commandements et du coup n’en faire qu’à sa tête, si j’ose dire, c’est s’engager sur un mauvais chemin, une voie sans issue. C’est tout le problème d’Adam et Eve dans le récit de la chute au Paradis terrestre.
Et nous retrouvons bien ici en filigrane le thème des deux voies dont nous avions parlé au sujet de la première lecture : si on en croit Ben Sira, nous sommes de perpétuels voyageurs obligés de vérifier notre chemin… Bienheureux parmi nous ceux qui ont trouvé la bonne route ! Car des deux voies, des deux routes qui s’ouvrent en permanence devant nous, l’une mène au bonheur, l’autre mène au malheur.
Et le bonheur, d’après ce psaume, c’est tout simple ; la bonne route, pour un croyant, c’est tout simplement de suivre la Loi de Dieu : « Heureux les hommes intègres en leurs voies qui marchent suivant la Loi du SEIGNEUR ! » Le croyant connaît la douceur de vivre dans la fidélité aux commandements de Dieu, voilà ce que veut nous dire ce psaume.
Il est le plus long du psautier et les quelques versets retenus aujourd’hui, n’en sont qu’une toute petite partie, l’équivalent d’une seule strophe. En réalité, il comporte cent soixante-seize versets, c’est-à-dire vingt-deux strophes de huit versets. Vingt-deuxhuit… ces chiffres ne sont pas dûs au hasard.
Pourquoi vingt-deux strophes ? Parce qu’il y a vingt-deux lettres dans l’alphabet hébreu : chaque verset de chaque strophe commence par une même lettre et les strophes se suivent dans l’ordre de l’alphabet : en littérature, on parle « d’acrostiche », mais ici, il ne s’agit pas d’une prouesse littéraire, d’une performance ! Il s’agit d’une véritable profession de foi : ce psaume est un poème en l’honneur de la Loi, une méditation sur ce don de Dieu qu’est la Loi, les commandements, si vous préférez. D’ailleurs, plus que de psaume, on ferait mieux de parler de litanie ! Une litanie en l’honneur de la Loi ! Voilà qui nous est passablement étranger.
Car une des caractéristiques de la Bible, un peu étonnante pour nous, c’est le réel amour de la Loi qui habite le croyant biblique. Les commandements ne sont pas subis comme une domination que Dieu exercerait sur nous, mais comme des conseils, les seuls conseils valables pour mener une vie heureuse.1 « Heureux les hommes intègres en leurs voies qui marchent suivant la Loi du SEIGNEUR ! » Quand l’homme biblique dit cette phrase, il la pense de tout son cœur .
Ce n’est pas magique, évidemment : des hommes fidèles à la Loi peuvent rencontrer toute sorte de malheurs au cours de leur vie, mais, dans ces cas tragiques, le croyant sait que, seul le chemin de la confiance en Dieu peut lui donner la paix de l’âme.
Et, non seulement la Loi n’est pas subie comme une domination, mais elle est reçue comme un cadeau que Dieu fait à son peuple, le mettant en garde contre toutes les fausses routes ; elle est l’expression de la sollicitude du Père pour ses enfants ; tout comme nous, parfois, nous mettons en garde un enfant, un ami contre ce qui nous paraît être dangereux pour lui. On dit que Dieu « donne » sa Loi et elle est bien considérée comme un « cadeau ». Car Dieu ne s’est pas contenté de libérer son peuple de la servitude en Egypte ; laissé à lui-même, Israël risquait de retomber dans d’autres esclavages pires encore, peut-être. En donnant sa Loi, Dieu donnait en quelque sorte le mode d’emploi de la liberté. La Loi est donc l’expression de l’amour de Dieu pour son peuple.
Il faut dire qu’on n’a pas attendu le Nouveau Testament pour découvrir que Dieu est Amour et que finalement la Loi n’a pas d’autre but que de nous mener sur le chemin de l’amour. Toute la Bible est l’histoire de l’apprentissage du peuple élu à l’école de l’amour et de la vie fraternelle. Le livre du Deutéronome disait : « Ecoute Israël, le SEIGNEUR ton Dieu est le SEIGNEUR UN ; tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur , de tout ton être, de toute ta force ». (Dt 6,4). Et le livre du Lévitique enchaînait : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19,18). Et, un peu plus tard, Jésus rapprochant ces deux commandements, a pu dire qu’ils étaient le résumé de la Loi juive.
Je reviens à cette curieuse « Béatitude » du premier verset de ce psaume : « Heureux l’homme qui suit la Loi du SEIGNEUR » : le mot « heureux », nous avons déjà appris à le traduire par l’expression « En marche » ; on pourrait par exemple traduire ce premier verset : « Marche avec confiance, toi, l’homme qui observes la Loi du SEIGNEUR ». Et l’homme biblique est tellement persuadé qu’il y va de sa vie et de son bonheur que cette litanie dont je parlais tout à l’heure est en fait une prière. Après les trois premiers versets qui sont des affirmations sur le bonheur des hommes fidèles à la Loi, les cent soixante-treize autres versets s’adressent directement à Dieu dans un style tantôt contemplatif, tantôt suppliant du genre : « Ouvre mes yeux, que je contemple les merveilles de ta Loi. » Et la litanie continue, répétant sans arrêt les mêmes formules ou presque : par exemple, en hébreu, dans chaque strophe, reviennent huit mots toujours les mêmes pour décrire la Loi. Seuls les amoureux osent ainsi se répéter sans risquer de se lasser.
Huit mots toujours les mêmes et aussi huit versets dans chacune des vingt-deux strophes : le chiffre huit, dans la Bible, est le chiffre de la nouvelle Création 2 : la première Création a été faite par Dieu en sept jours, donc le huitième jour sera celui de la Création renouvelée, des « cieux nouveaux et de la terre nouvelle », selon une autre expression biblique. Celle-ci pourra surgir enfin quand toute l’humanité vivra selon la Loi de Dieu, c’est-à-dire dans l’amour puisque c’est la même chose !
———————
Note
1 – En hébreu, le mot traduit ici par « enseigner » est de la même racine que le mot « Loi »
2 – Voici d’autres éléments de la symbolique du chiffre huit :
– il y avait quatre couples humains (8 personnes) dans l’Arche de Noé
– la Résurrection du Christ s’est produite le dimanche qui était à la fois le premier et le huitième jour de la semaine
C’est pour cette raison que les baptistères des premiers siècles étaient souvent octogonaux ; encore aujourd’hui nous rencontrons de nombreux clochers octogonaux.
Complément
– Voici les huit mots du vocabulaire de la Loi ; ils sont considérés comme synonymes : commandements, Loi, Promesse, Parole, Jugements, Décrets, Préceptes, Témoignages. Ils disent les facettes de l’amour de Dieu qui se donne dans sa Loi
« commandements » : ordonner, commander
« Loi » : vient d’une racine qui ne veut pas dire « prescrire », mais « enseigner » : elle enseigne la voie pour aller à Dieu. C’est une pédagogie, un accompagnement que Dieu nous propose, c’est un cadeau.
« Parole » : la Parole de Dieu est toujours créatrice, parole d’amour : « Il dit et cela fut » (Genèse 1). Nous savons bien que « je t’aime » est une parole créatrice !
« Promesse » : La Parole de Dieu est toujours promesse, fidélité
« Juger » : traiter avec justice
« Décrets » : du verbe « graver » : les paroles gravées dans la pierre (Tables de la Loi)
« Préceptes » : ce que tu nous as confié
« Témoignages » : de la fidélité de Dieu.

 

DEUXIEME LECTURE –

première lettre de Saint Paul aux Corinthiens 2,6-10

Frères,
6 c’est bien de sagesse que nous parlons
devant ceux qui sont adultes dans la foi,
mais ce n’est pas la sagesse de ce monde,
la sagesse de ceux qui dirigent ce monde
et qui vont à leur destruction.
7 Au contraire, ce dont nous parlons,
c’est de la sagesse du mystère de Dieu,
sagesse tenue cachée,
établie par lui dès avant les siècles,
pour nous donner la gloire.
8 Aucun de ceux qui dirigent ce monde ne l’a connue,
car, s’ils l’avaient connue,
ils n’auraient jamais crucifié le Seigneur de gloire.
9 Mais ce que nous proclamons, c’est, comme dit l’Écriture :
« ce que l’œil n’a pas vu,
 ce que l’oreille n’a pas entendu,
ce qui n’est pas venu à l’esprit de l’homme,
ce que Dieu a préparé pour ceux dont il est aimé. »
10 Et c’est à nous que Dieu, par l’Esprit, en a fait la révélation.
Car l’Esprit scrute le fond de toutes choses,
même les profondeurs de Dieu.

Dimanche dernier, la lettre de Paul opposait déjà sagesse humaine et sagesse de Dieu : « Votre foi, disait-il, ne repose pas sur la sagesse des hommes mais sur la puissance de Dieu. » Et il insistait pour dire que le mystère du Christ n’a rien à voir avec nos raisonnements humains : aux yeux des hommes, l’évangile ne peut que passer pour une folie : et sont considérés comme insensés ceux qui misent leur vie dessus. Soit dit en passant, cette insistance sur le mot « sagesse » nous surprend peut-être, mais Paul s’adresse aux Corinthiens, c’est-à-dire à des Grecs pour qui la sagesse est la vertu la plus précieuse.
Aujourd’hui, Paul poursuit dans la même ligne : oui, la proclamation du mystère de Dieu est peut-être une folie aux yeux du monde, mais il s’agit d’une sagesse combien plus haute, la sagesse de Dieu. « C’est bien une sagesse que nous proclamons devant ceux qui sont adultes dans la foi mais ce n’est pas la sagesse de ce monde… Au contraire, nous proclamons la sagesse du mystère de Dieu… »
A nous de choisir, donc : vivre notre vie selon la sagesse du monde, l’esprit du monde, ou selon la sagesse de Dieu. Les deux ont bien l’air totalement contradictoires ! Nous retrouvons là le thème des autres lectures de ce dimanche : la première lecture tirée du livre de Ben Sira et le psaume 118/119 développaient tous les deux, chacun à sa manière, ce qu’on appelle le thème des deux voies : l’homme est placé au carrefour de deux routes et il est libre de choisir son chemin ; une voie mène à la vie, à la lumière, au bonheur ; l’autre s’enfonce dans la nuit, la mort, et n’offre en définitive que de fausses joies.

« Sagesse tenue cachée » : une des grandes affirmations de la Bible est que l’homme ne peut pas tout comprendre du mystère de la vie et de la Création, et encore moins du mystère de Dieu lui-même. Cette limite fait partie de notre être même.
Voici ce que dit le livre du Deutéronome : « Au SEIGNEUR notre Dieu sont les choses cachées, et les choses révélées sont pour nous et nos fils à jamais, pour que soient mises en pratique toutes les paroles de cette Loi. » (Dt 29,28). Ce qui veut dire : Dieu connaît toutes choses, mais nous, nous ne connaissons que ce qu’il a bien voulu nous révéler, à commencer par la Loi qui est la clé de tout le reste.
Cela nous renvoie encore une fois au récit du paradis terrestre : le livre de la Genèse raconte que dans le jardin d’Eden, il y avait toute sorte d’arbres « d’aspect attrayant et bon à manger ; et il y avait aussi deux arbres particuliers : l’un, situé au milieu du jardin était l’arbre de vie ; et l’autre à un endroit non précisé s’appelait l’arbre de la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux. Adam avait le droit de prendre du fruit de l’arbre de vie, c’était même recommandé puisque Dieu avait dit « Tu pourras manger de tout arbre du jardin… sauf un ». Seul le fruit de l’arbre de la connaissance était interdit. Manière imagée de dire que l’homme ne peut pas tout connaître et qu’il doit accepter cette limite : « Au SEIGNEUR notre Dieu (sous-entendu et à lui seul) sont les choses cachées » dit le Deutéronome. En revanche, la Torah, la Loi, qui est l’arbre de vie, est confiée à l’homme : pratiquer la Loi, c’est se nourrir jour après jour de ce qui nous fera vivre.
Je reviens sur cette formule : « Sagesse tenue cachée, prévue par lui dès avant les siècles, pour nous donner la gloire ». Paul insiste plusieurs fois dans ses lettres sur le fait que le projet de Dieu est prévu de toute éternité : il n’y a pas eu de changement de programme, si j’ose dire. Parfois nous nous représentons le déroulement du projet de Dieu comme s’il avait dû changer d’avis en fonction de la conduite de l’humanité. Par exemple, nous imaginons que, dans un premier temps, acte 1 si vous voulez, Dieu a créé le monde et que tout était parfait jusqu’au jour où, acte 2, Adam a commis la faute : et alors pour réparer, acte 3, Dieu aurait imaginé d’envoyer son Fils. Contre cette conception, Paul développe dans plusieurs de ses lettres cette idée que le rôle de Jésus-Christ est prévu de toute éternité et que le dessein de Dieu précède toute l’histoire humaine.
Par exemple, je vous rappelle la très belle phrase de la lettre aux Ephésiens : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu’il a d’avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement, réunir l’univers entier sous un seul chef (une seule tête), le Christ. » (Ep 1,9-10). Ou bien, dans la lettre aux Romains, Paul dit « J’annonce l’évangile en prêchant Jésus-Christ, selon la Révélation d’un mystère gardé dans le silence durant des temps éternels, mais maintenant manifesté et porté à la connaissance de tous les peuples païens… » (Rm 16,25-26).
Et l’aboutissement de ce projet, si je reprends la phrase de Paul, c’est de « nous donner la gloire » : la gloire, normalement, c’est un attribut de Dieu et de lui seul. Notre vocation ultime, c’est donc de participer à la gloire de Dieu. Cette expression est, pour Paul, une autre manière de nous dire le dessein bienveillant : le projet de Dieu, c’est de nous réunir tous ensemble en Jésus-Christ et de nous faire participer à la gloire de la Trinité.
Je continue le texte : « Ce que nous proclamons, c’est, comme dit l’Ecriture, ce que personne n’avait vu de ses yeux, ni entendu de ses oreilles, ce que le coeur de l’homme n’avait pas imaginé, ce qui avait été préparé pour ceux qui aiment Dieu ». L’expression « comme dit l’Ecriture » renvoie à une phrase du prophète Isaïe : « Jamais on n’a entendu, jamais on n’a ouï-dire, jamais l’œil  n’a vu qu’un dieu, toi excepté, ait agi pour qui comptait sur lui. » (Is 64, 3). Elle dit l’émerveillement du croyant biblique gratifié de la Révélation des mystères de Dieu.
Reste la fin de la phrase « Ce qui avait été préparé pour ceux qui aiment Dieu » : y aurait-il des gens pour qui cela n’était pas préparé ? Y aurait-il donc des privilégiés et des exclus ? Bien sûr que non : le projet de Dieu, son dessein bienveillant est évidemment pour tous ; mais ne peuvent y participer que ceux qui ont le cœur  ouvert. Et de notre cœur , nous sommes seuls maîtres. D’une certaine manière, c’est le saut dans la foi qui est dit là. Le mystère du dessein de Dieu ne s’ouvre que pour les petits. Comme le disait Jésus, « Dieu l’a caché aux sages et aux savants, et il l’a révélé aux tout-petits ». Nous voilà tout-à-fait rassurés : tout-petits, nous le sommes, il suffit de le reconnaître.

 

EVANGILE – selon Saint Matthieu 5, 17-37

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples
17 « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes :
je ne suis pas venu abolir, mais accomplir.
18 Amen, je vous le dis :
Avant que le ciel et la terre disparaissent,
pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi
jusqu’à ce que tout se réalise.
19 Donc, celui qui rejettera
un seul de ces plus petits commandements,
et qui enseignera aux hommes à faire ainsi,
sera déclaré le plus petit dans le royaume des Cieux.
Mais celui qui les observera et les enseignera,
celui-là sera déclaré grand dans le royaume des Cieux.
20 Je vous le dis en effet :
Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens,
vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux.
21 Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens :
Tu ne commettras pas de meurtre,
et si quelqu’un commet un meurtre,
il devra passer en jugement.
22 Eh bien ! moi, je vous dis :
Tout homme qui se met en colère contre son frère
devra passer en jugement.
Si quelqu’un insulte son frère,
il devra passer devant le tribunal.
Si quelqu’un le traite de fou,
il sera passible de la géhenne de feu.
23 Donc, lorsque tu vas présenter ton offrande à l’autel,
si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi,
24 laisse ton offrande, là, devant l’autel,
va d’abord te réconcilier avec ton frère,
et ensuite viens présenter ton offrande.
25 Mets-toi vite d’accord avec ton adversaire
pendant que tu es en chemin avec lui,
pour éviter que ton adversaire ne te livre au juge,
le juge au garde,
et qu’on ne te jette en prison.
26 Amen, je te le dis :
tu n’en sortiras pas
avant d’avoir payé jusqu’au dernier sou.
27 Vous avez appris qu’il a été dit :
Tu ne commettras pas d’adultère.
28 Eh bien ! moi, je vous dis :
Tout homme qui regarde une femme avec convoitise
a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur.
29 Si ton œil droit entraîne ta chute,
arrache-le et jette-le loin de toi,
car mieux vaut pour toi perdre un de tes membres
que d’avoir ton corps tout entier jeté dans la géhenne.
30 Et si ta main droite entraîne ta chute,
coupe-la et jette-la loin de toi,
car mieux vaut pour toi perdre un de tes membres
que d’avoir ton corps tout entier qui s’en aille dans la géhenne.
31 Il a été dit également :
Si quelqu’un renvoie sa femme,
qu’il lui donne un acte de répudiation.
32 Eh bien ! moi, je vous dis :
Tout homme qui renvoie sa femme,
sauf en cas d’union illégitime,
la pousse à l’adultère ;
et si quelqu’un épouse une femme renvoyée,
il est adultère.
33 Vous avez encore appris qu’il a été dit aux anciens :
Tu ne manqueras pas à tes serments,
mais tu t’acquitteras de tes serments envers le Seigneur.
34 Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas jurer du tout,
ni par le ciel, car c’est le trône de Dieu,
35 ni par la terre, car elle est son marchepied,
ni par Jérusalem, car elle est la Ville du grand Roi.
36 Et ne jure pas non plus sur ta tête,
parce que tu ne peux pas
rendre un seul de tes cheveux blanc ou noir.
37 Que votre parole soit ‘oui’, si c’est ‘oui’,
‘non’, si c’est ‘non’.
Ce qui est en plus
vient du Mauvais. »

Nous avons entendu là un des maîtres mots de Saint Matthieu : le mot « accomplir ». Il vise ce grand projet que Paul appelle « le dessein bienveillant de Dieu » ; et si le mot est de Saint Paul, l’idée remonte beaucoup plus Loin que lui ; depuis Abraham, toute la Bible est tendue vers cet accomplissement. Le Chrétien, normalement, n’est pas tourné vers le passé, c’est quelqu’un qui est tendu vers l’avenir. Et il juge toutes les choses de ce monde en fonction de l’avancement des travaux, entendez l’avancement du Royaume ». Quelqu’un disait : « La Messe du dimanche, c’est la réunion du chantier du Royaume » : le lieu où on fait le point sur l’avancement de la construction.
Et réellement, le Royaume avance, lentement mais sûrement : c’est le coeur de notre foi. Bien sûr, cela ne se juge pas sur quelques dizaines d’années : il faut regarder sur la longue durée ; Dieu a choisi un peuple comme tous les autres : il s’est peu à peu révélé à lui et après coup, on est bien obligé de reconnaître qu’un énorme chemin a été parcouru. Dans la découverte de Dieu, d’abord, mais aussi dans la relation aux autres hommes ; les idéaux de justice, de liberté, de fraternité remplacent peu à peu la loi du plus fort et l’instinct de vengeance.
Ce lent travail de conversion du cœur  de l’homme a été l’œuvre  de la Loi donnée par Dieu à Moïse : les premiers commandements étaient de simples balises qui disaient le minimum vital en quelque sorte, pour que la vie en société soit simplement possible : ne pas tuer, ne pas voler, ne pas tromper… Et puis, au long des siècles on avait affiné la Loi, on l’avait précisée, au fur et à mesure que les exigences morales progressaient.
Jésus s’inscrit dans cette progression : il ne supprime pas les acquis précédents, il les affine encore : « On vous a dit… moi je vous dis… » Pas question de gommer les étapes précédentes, il s’agit d’en franchir une autre : « Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir ». Première étape, tu ne tueras pas, deuxième étape, tu t’interdiras même la colère et tu iras jusqu’au pardon. Dans un autre domaine, première étape, tu ne commettras pas l’adultère en acte, deuxième étape, tu t’interdiras même d’y penser, et tu éduqueras ton regard à la pureté. Enfin, en matière de promesses, première étape, pas de faux serments, deuxième étape, pas de serments du tout, que toute parole de ta bouche soit vraie.
Aller plus loin, toujours plus loin dans l’amour, voilà la vraie sagesse ! Mais l’humanité a bien du mal à prendre ce chemin-là ! Pire encore, elle refuse bien souvent les valeurs de l’évangile et se croit sage en bâtissant sa vie sur de tout autres valeurs. Paul fustige souvent cette prétendue sagesse qui fait le malheur des hommes : « La sagesse de ceux qui dominent le monde et qui déjà se détruisent », lisions-nous dans la deuxième lecture.
Dans chacun de ces domaines, Jésus nous invite à franchir une étape pour que le Royaume vienne. Curieusement, mais c’est bien conforme à toute la tradition biblique, ces commandements renouvelés de Jésus visent tous les relations avec les autres. Si on y réfléchit, ce n’est pas étonnant : si le dessein bienveillant de Dieu, comme dit saint Paul, c’est de nous réunir tous en Jésus-Christ, tout effort que nous tentons vers l’unité fraternelle contribue à l’accomplissement du projet de Dieu, c’est-à-dire à la venue de son Règne. Il ne suffit pas de dire « Que ton Règne vienne », Jésus vient de nous dire comment, petitement, mais sûrement, on peut y contribuer.

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, PSAUME 111

Dimanche 9 février 2020 : 5ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 9 février 2020 :

5ème dimanche du Temps Ordinaire

1503934506_218087_1200x667x0

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – prophète Isaïe 58,7-10

Ainsi parle le SEIGNEUR :
7 Partage ton pain avec celui qui a faim,
accueille chez toi les pauvres sans abri,
couvre celui que tu verras sans vêtement,
ne te dérobe pas à ton semblable.
8 Alors ta lumière jaillira comme l’aurore,
et tes forces reviendront vite.
Devant toi marchera ta justice,
et la gloire du SEIGNEUR fermera la marche.
9 Alors, si tu appelles, le SEIGNEUR répondra ;
si tu cries, il dira : « Me voici. »
Si tu fais disparaître de chez toi
le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante,
10 si tu donnes à celui qui a faim ce que toi, tu désires,
et si tu combles les désirs du malheureux,
ta lumière se lèvera dans les ténèbres
et ton obscurité sera lumière de midi.

A première vue, on pourrait prendre ce texte pour une belle leçon de morale et ce ne serait déjà pas si mal ! Mais, en fait, il s’agit de bien autre chose : je vous rappelle le contexte ; nous sommes à la fin du sixième siècle avant J.C. ; le retour d’Exil est chose faite, mais il reste encore bien des séquelles de cette période terrible ; puisque, un peu plus bas, le même prophète parle des « dévastations du passé » et des ruines à relever.
La pratique religieuse s’est remise en place à Jérusalem et, de bonne foi, on s’efforce de plaire à Dieu. Mais notre prophète est ici chargé de délivrer un message un peu délicat : oui, vous voulez plaire à Dieu, c’est une affaire entendue, seulement voilà : le culte qui plaît à Dieu n’est pas ce que vous croyez ; et le prophète leur adresse de lourds reproches : vous cherchez à vous faire bien voir de Dieu par des jeûnes spectaculaires parce que vous voulez vous attirer ses bonnes grâces, mais pendant ce temps vous n’êtes que disputes, querelles, brutalités, appât du gain.
Voici ce que dit Isaïe, quelques lignes avant notre texte d’aujourd’hui : « Le jour de votre jeûne, vous savez (quand même) tomber sur une bonne affaire, et tous vos gens de peine, vous les brutalisez ! Vous jeûnez tout en cherchant querelle et dispute, et en frappant du poing méchamment ! Vous ne jeûnez pas comme il convient en un jour où vous voulez faire entendre là-haut votre voix. Doit-il être comme cela le jeûne que je préfère, le jour où l’homme s’humilie ? S’agit-il de courber la tête comme un jonc, d’étaler en litière sac et cendre ? Est-ce pour cela que tu proclames un jeûne ? » (58,4-5).
Cela nous vaut l’un des textes les plus percutants de l’Ancien Testament ! Dommage que nous ne le lisions pas plus souvent ! Car il bouscule nos idées sur Dieu et sur la religion : nous avons là la réponse à l’une de nos grandes questions : « Qu’est-ce que Dieu attend de nous ? » Et, en fait de réponse, on ne peut pas être plus clair !
En quelques lignes, tout est dit ; mais comme toujours, quand un texte est très dense, on peut se dire qu’il a été longuement travaillé : c’est bien le cas ici, pour ce passage d’Isaïe. Car ces quelques lignes sont l’aboutissement de toute l’oeuvre des prophètes. Depuis des siècles, en Israël, et pas seulement depuis l’Exil, depuis Abraham, c’est-à-dire à peu près 1850 ans av. J.C., on cherche à faire ce qui plaît à Dieu. On a tout essayé : les sacrifices humains, d’abord, mais Dieu a tout de suite fait savoir qu’avec lui, le Dieu des vivants, il ne pouvait pas en être question ; alors on a continué à offrir des sacrifices, mais d’animaux seulement ; et puis il y a eu, comme dans toutes les religions, des jeûnes, des offrandes de toute sorte, des prières.
Tout au long de ce lent développement de la foi d’Israël, les prophètes appelaient le peuple à ne pas se contenter du culte mais à vivre l’Alliance au quotidien. Et c’est bien le sens de ce passage. Le prophète commence par dire (juste avant notre texte de ce dimanche) : « Le jeûne que je préfère, n’est-ce pas ceci : dénouer les liens provenant de la méchanceté, détacher les courroies du joug, renvoyer libres ceux qui ployaient, bref que vous mettiez en pièces tous les jougs ! » Si je comprends bien, aux yeux de Dieu, tout geste qui vise à libérer nos frères vaut mieux que le jeûne le plus courageux.
Puis vient le passage que nous avons entendu tout à l’heure qui nous propose des gestes de partage : nourrir l’affamé, et désaltérer l’assoiffé, recueillir le malheureux sans abri, vêtir celui qui a froid, combler le désir des malheureux… en un mot secourir toutes les souffrances que nous rencontrons.
Je vous propose trois remarques : premièrement, les gestes de libération, les gestes de partage qu’Isaïe nous recommande sont tout simplement l’imitation de l’oeuvre de Dieu lui-même ; Israël a expérimenté bien souvent l’action du Dieu libérateur et la compassion du Dieu miséricordieux ; et ce qui lui est demandé, c’est de faire les mêmes gestes à son tour. Décidément, l’homme est vraiment fait pour être l’image de Dieu ! Et si l’on en croit les prophètes, notre attitude envers les autres est le meilleur thermomètre de notre attitude envers Dieu.
Deuxièmement, alors on ne s’étonne pas qu’Isaïe puisse promettre : « Si tu combles les désirs du malheureux, la gloire du SEIGNEUR t’accompagnera » (« la gloire du SEIGNEUR », c’est-à-dire le rayonnement de sa présence) ; ce n’est pas une récompense ! C’est beaucoup mieux que cela : c’est une réalité… car, réellement, quand nous agissons à la manière de Dieu par des actes qui libèrent, qui rassurent, qui encouragent, qui adoucissent les épreuves de toute sorte, alors il nous est donné de refléter un peu pour eux la lumière de Dieu. Et vous avez remarqué l’insistance d’Isaïe sur la lumière : « Alors ta lumière jaillira comme l’aurore… ta lumière se lèvera dans les ténèbres, ton obscurité sera comme la lumière de midi ». Bien sûr, puisqu’il s’agit de la lumière même de Dieu. Pour le dire autrement, Isaïe nous dit « Quand tu donnes, tu reflètes la présence de Dieu. » Une fois de plus on peut rappeler cette superbe phrase de la tradition chrétienne « Là où il y a de l’amour, là est Dieu ».
Troisièmement, tout acte de justice, de libération, de partage est un pas vers le Royaume de Dieu : puisque, justement, ce Royaume que tout l’Ancien Testament attend est le lieu de la justice et de l’amour ; c’est bien le sens de l’évangile des Béatitudes, dans lequel Jésus nous dit que le Royaume est construit au jour le jour par les doux, les purs, les pacifiques, les assoiffés de justice et de miséricorde.

 

PSAUME – 111 (112)

4 Lumière des cœurs droits, il s’est levé dans les ténèbres,
homme de justice, de tendresse et de pitié.
5 L’homme de bien a pitié, il partage ;
il mène ses affaires avec droiture.

6 Cet homme jamais ne tombera ;
toujours on fera mémoire du juste.
7 Il ne craint pas l’annonce d’un malheur :
le cœur ferme, il s’appuie sur le SEIGNEUR.

8 Son cœur est confiant, il ne craint pas.
9 À pleines mains, il donne au pauvre ;
à jamais se maintiendra sa justice,
sa puissance grandira, et sa gloire !

Chaque année, au cours de la fête des Tentes, cette fête qui dure, encore aujourd’hui, une semaine à l’automne, le peuple entier faisait ce qu’on pourrait appeler sa « profession de foi » : il renouvelait l’Alliance avec Dieu et s’engageait de nouveau à respecter la Loi. Le psaume 111/112 était certainement chanté à cette occasion.
L’ensemble de ce psaume est à lui seul un petit traité de la vie dans l’Alliance : pour mieux le comprendre, il faut le lire depuis le début. Je vous lis le premier verset : « Alleluia ! Heureux qui craint le SEIGNEUR, qui aime entièrement sa volonté ! »
Tout d’abord, donc, il commence par le mot Alleluia, littéralement « Louez Dieu » qui est le maître-mot des croyants : quand l’homme de la Bible nous invite à louer Dieu, c’est pour le don de l’Alliance précisément. Ensuite, ce psaume se présente comme un psaume alphabétique : c’est-à-dire qu’il comporte vingt-deux lignes, autant qu’il y a de lettres dans l’alphabet hébreu ; le premier mot de chaque ligne commence par une lettre de l’alphabet dans l’ordre alphabétique ; manière d’affirmer que l’Alliance avec Dieu concerne toute la vie de l’homme et que la Loi de Dieu est le seul chemin du bonheur pour la totalité de la vie, de A à Z. Enfin, le premier verset commence par le mot « heureux » adressé à l’homme qui sait se maintenir sur le chemin de l’Alliance.
Cela fait immédiatement penser à l’évangile des Béatitudes qui résonne de ce même mot « heureux » : Jésus employait là un mot très habituel dans la Bible mais que malheureusement notre traduction française ne peut pas rendre complètement ; dans son commentaire des psaumes, André Chouraqui faisait remarquer que la racine hébraïque de ce mot « a pour sens fondamental la marche, le pas de l’homme sur la route sans obstacle qui conduit vers le Seigneur. » Il s’agit donc « moins du bonheur que de la démarche qui y conduit. » C’est pour cela que le même Chouraqui traduisait le mot « Heureux » par « En Marche », sous-entendu, vous êtes sur la bonne voie, continuez ».
Généralement, dans la Bible, le mot « heureux » ne va pas tout seul, il est opposé à son contraire « malheureux » : l’idée générale étant qu’il y a dans la vie des fausses pistes à éviter ; certains chemins (traduisez choix, comportements) vont dans le bon sens et d’autres, opposés, ne sèmeront que du malheur. Et si on lit ce psaume en entier dans la Bible, on s’aperçoit qu’il est construit de cette manière ; le psaume 1 qui est plus connu est, lui aussi, construit exactement de la même façon : il commence par détailler longuement quels sont les bons choix, ce qui est chemin de bonheur pour tous et, beaucoup plus brièvement, parce que cela ne vaut pas la peine d’en parler, les mauvais choix.
Ici, le bon choix est précisé dès le premier verset : « Heureux l’homme qui craint le SEIGNEUR ! » Nous retrouvons cette expression si fréquente dans l’Ancien Testament : « la crainte de Dieu » ; malheureusement, la lecture liturgique est coupée ici et ne nous fait pas entendre la seconde ligne de ce premier verset ; je vous le lis en entier : « Heureux l’homme qui craint le SEIGNEUR, qui aime entièrement sa volonté. » Voilà donc une définition de la « crainte de Dieu » : c’est l’amour de sa volonté. Parce qu’on est en confiance, tout simplement. La crainte du Seigneur, on le sait bien, n’est pas de l’ordre de la peur : d’ailleurs, un peu plus bas, un autre verset le précise bien : « L’homme de bien… s’appuie sur le SEIGNEUR ; son coeur est confiant… »
La « crainte de Dieu » au sens biblique, c’est à la fois la conscience de la Sainteté de Dieu, la reconnaissance de tout ce qu’il fait pour l’homme, et, puisqu’il est notre Créateur, le souci de lui obéir ; car, s’il est notre Créateur, lui seul sait ce qui est bon pour nous. C’est une attitude filiale de respect et d’obéissance confiante. La double découverte d’Israël c’est à la fois que Dieu est le Tout-Autre ET qu’il se fait le Tout-Proche. Il est infiniment puissant, oui, mais cette toute-puissance est celle de l’amour. Nous n’avons donc rien à craindre puisqu’il peut et veut notre bonheur ! Vous connaissez ce verset du psaume 102/103 : « Comme la tendresse du père pour ses fils, ainsi est la tendresse du SEIGNEUR pour qui le craint ». Craindre le Seigneur, c’est bien avoir à son égard une attitude de fils à la fois respectueux et confiant. C’est aussi « s’appuyer sur lui » : « L’homme de bien… s’appuie sur le SEIGNEUR ; son coeur est confiant ».
Voici donc la juste attitude envers Dieu, celle qui met l’homme sur la bonne voie : « Heureux l’homme qui craint le SEIGNEUR ! » Voici maintenant la juste attitude envers les autres : « L’homme de bien a pitié, il partage ; homme de justice, de tendresse et de pitié… A pleines mains, il donne au pauvre. » La formule « homme de justice, de tendresse et de pitié » fait irrésistiblement penser à la définition que Dieu a donnée de lui-même à Moïse : « Le SEIGNEUR, Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté … » (Ex 34, 6). Et d’ailleurs, le psaume précédent (110/111) qui ressemble beaucoup à celui-ci emploie exactement les mêmes mots « justice, tendresse et pitié » pour Dieu et pour l’homme. Manière de dire que l’observation quotidienne de la Loi, dans toute notre vie, de A à Z, comme le symbolise l’alphabétisme de ce psaume, finit par nous modeler à l’image et à la ressemblance de Dieu.
J’ai bien dit ressemblance : le psalmiste n’oublie pas que le Seigneur est le Tout-Autre : les formules ne sont donc pas exactement les mêmes : pour Dieu on dit qu’Il « EST » justice, tendresse et pitié… alors que pour l’homme, le psalmiste dit « il est homme DE justice, DE tendresse, DE pitié », ce qui veut dire que ce sont des vertus qu’il pratique, ce n’est pas son être même. Ces vertus, il les tient de Dieu, il les reflète en quelque sorte.
Et alors parce que son action est à l’image de celle de Dieu, l’homme de bien est une lumière pour les autres : « Lumière des coeurs droits, il s’est levé dans les ténèbres ». Nous entendons là un écho de la lecture d’Isaïe « Partage ton pain avec celui qui a faim, recueille chez toi le malheureux sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement… alors ta lumière jaillira comme l’aurore ». C’est quand nous donnons et partageons, que nous sommes le plus à l’image de Dieu, lui qui n’est que don. Alors, à notre petite mesure, nous reflétons sa lumière.

 

DEUXIEME LECTURE –

première lettre de Saint Paul aux Corinthiens 2,1-5

1 Frères,
quand je suis venu chez vous,
je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu
avec le prestige du langage ou de la sagesse.
2 Parmi vous, je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ
ce Messie crucifié.
3 Et c’est dans la faiblesse,
craintif et tout tremblant,
que je me suis présenté à vous.
4 Mon langage, ma proclamation de l’Evangile,
n’avaient rien d’un langage
de sagesse qui veut convaincre ;
mais c’est l’Esprit et sa puissance qui se manifestaient,
5 pour que votre foi repose, non pas sur la sagesse des hommes,
mais sur la puissance de Dieu.

Saint Paul, comme souvent, procède par contrastes : première opposition, le mystère de Dieu est tout différent de la sagesse des hommes ; deuxième opposition, le langage de l’apôtre qui annonce le mystère est tout différent du beau langage humain, de l’éloquence. Je reprends ces deux oppositions : mystère de Dieu / sagesse humaine ; langage du prédicateur / éloquence, (ou art oratoire, si vous préférez).
Et, tout d’abord l’opposition mystère de Dieu ou sagesse humaine : Paul dit qu’il est venu « annoncer le mystère de Dieu » ; il faut entendre par là le « dessein bienveillant » de Dieu que la lettre aux Ephésiens développera plus tard : ce dessein bienveillant, c’est de faire de l’humanité une communion parfaite d’amour autour de Jésus-Christ : il est donc fondé sur les valeurs de l’amour, du service mutuel, du don, du pardon ; et on voit bien que Jésus le met en oeuvre déjà tout au long de sa vie terrestre. On est donc très loin d’un Dieu de puissance au sens militaire du terme que certains imaginent.
Ce mystère de Dieu s’accomplit par un « Messie crucifié » : c’est tout à fait contraire à notre logique humaine ; c’est même presque un paradoxe ; Paul l’affirme, Jésus de Nazareth est bien le Messie ; mais pas comme on l’attendait. On ne l’attendait pas crucifié ; et même, selon notre logique humaine, le fait qu’il soit crucifié tendait à prouver qu’il n’était pas le Messie : tout le monde avait en tête une célèbre phrase du Deutéronome : d’après laquelle un homme qui avait été condamné à mort au nom de la Loi, et exécuté, était maudit de Dieu. (Dt 21,22-23).
Et pourtant, ce dessein du Dieu tout-puissant, ce n’est « rien d’autre que Jésus-Christ » comme dit Paul… Quand il témoigne de sa foi, il n’a rien d’autre à dire que Jésus-Christ ; pour lui, Jésus-Christ est vraiment le centre de l’histoire humaine, le centre du projet de Dieu, le centre de sa foi. Il ne veut rien connaître d’autre : « Je n’ai rien voulu connaître d’autre » ; derrière cette phrase, on perçoit les difficultés de ne pas céder aux pressions de toute sorte, aux injures, à la persécution déjà.
Ce Messie crucifié nous fait connaître ce qu’est la véritable sagesse, la sagesse de Dieu : c’est-à-dire don et pardon, refus de la violence… C’est tout le message de l’évangile des Béatitudes.
Face à cette sagesse divine, la sagesse humaine est raison raisonnante, persuasion, force, puissance ; cette sagesse-là ne peut même pas entendre le message de l’évangile ; et, d’ailleurs, Paul a essuyé un échec à Athènes, le haut lieu de la philosophie.
Deuxième opposition dans ce texte : langage de prédicateur, ou art oratoire. Paul n’a aucune prétention du côté de l’éloquence : voilà déjà de quoi nous rassurer, si nous n’avons pas la parole trop facile ! Mais Paul va plus loin : pour lui, l’éloquence, l’art oratoire, la faculté de persuasion seraient une gêne parce que totalement incompatibles avec le message de l’évangile. Annoncer l’Evangile ce n’est pas faire étalage d’un savoir ni asséner des arguments. Il est intéressant, d’ailleurs, de remarquer que dans le mot « convaincre », il y a « vaincre ». Il n’est peut-être pas à sa place quand on prétend annoncer la religion de l’Amour. La foi, comme l’amour, n’est pas affaire de persuasion… Allez donc persuader quelqu’un de vous aimer… On sait bien que l’amour ne se raisonne pas, ne se démontre pas… Le mystère de Dieu non plus ; on peut seulement y pénétrer peu à peu.
Le mystère d’un Messie pauvre, d’un Messie-Serviteur, d’un Messie crucifié, ne peut pas s’annoncer par des moyens de puissance : ce serait le contraire du mystère annoncé ! C’est dans la pauvreté que l’évangile s’annonce : voilà qui devrait nous redonner du courage ! Le Messie pauvre ne peut être annoncé que par des moyens pauvres, le Messie serviteur ne peut être annoncé que par des serviteurs.
Il ne faut donc pas nous inquiéter de n’être pas de très bons orateurs, car notre pauvreté de langage est seule compatible avec le message de l’évangile ; mais Paul va même jusqu’à dire que notre pauvreté de prédicateurs est une condition incontournable de la prédication ! Elle seule peut laisser le champ libre à l’action de Dieu. Ce n’est pas lui, Paul, qui a convaincu les Corinthiens, c’est l’Esprit de Dieu qui a donné à la prédication de Paul la force de la vérité en leur faisant découvrir le Christ.
J’en déduis que ce n’est pas non plus la force de notre raisonnement qui convaincra nos contemporains : leur foi ne reposera pas sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de l’Esprit de Dieu. Nous ne pouvons que lui prêter notre voix. Evidemment cela exige de nous un terrible acte de foi : « C’est dans la faiblesse, craintif et tout tremblant que je suis arrivé chez vous. Mon langage, ma proclamation de l’évangile n’avaient rien à voir avec le langage d’une sagesse qui veut convaincre ; mais c’est l’Esprit et sa puissance qui se manifestaient, pour que votre foi ne repose pas sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu ».
Au moment où nous avons l’impression que le cercle des croyants rétrécit comme une peau de chagrin, au moment où nous rêverions de moyens de puissance médiatique, télématique, électronique de toute sorte, et alors que nos moyens financiers sont révisés à la baisse, il nous est bon de nous entendre dire que l’annonce de l’évangile s’accommode mieux des moyens de pauvreté… Mais pour accepter cette vérité-là, il faut admettre que l’Esprit-Saint est meilleur prédicateur que nous ! Et que, peut-être, le témoignage de notre pauvreté serait la meilleure des prédications ?

 

EVANGILE – selon Saint Matthieu 5, 13 -16

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
13 « Vous êtes le sel de la terre.
Mais si le sel devient fade,
avec quoi sera-t-il salé ?
Il ne vaut plus rien :
on le jette dehors et il est piétiné par les gens.
14 Vous êtes la lumière du monde.
Une ville située sur une montagne
ne peut être cachée.
15 Et l’on n’allume pas une lampe
pour la mettre sous le boisseau ;
on la met sur le lampadaire,
et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.
16 De même, que votre lumière brille devant les hommes :
alors, voyant ce que vous faites de bien,
ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux. »

Tant mieux si une lampe est jolie, mais franchement, ce n’est pas le plus important ! Ce qu’on lui demande d’abord, c’est d’éclairer ; et d’ailleurs, si elle n’éclaire pas bien, si on n’y voit rien, comme on dit, on ne verra pas non plus qu’elle est jolie ! Quant au sel, sa vocation est de disparaître en remplissant son office : mais s’il manque, le plat sera moins bon.
Je veux dire par là que sel et lumière n’existent pas pour eux-mêmes ; d’ailleurs, je remarque au passage, que Jésus leur dit « Vous êtes le sel de la terre… Vous êtes la lumière du monde » : ce qui compte, c’est la terre, c’est le monde ; le sel et la lumière ne comptent que par rapport à la terre et au monde ! En disant à ses disciples qu’ils sont le sel et la lumière, Jésus les met en situation missionnaire. Il leur dit : « Vous qui recevez mes paroles, vous devenez, par le fait même, sel et lumière pour ce monde : votre présence lui est indispensable ». Ce qui revient à dire que l’Eglise n’existe que POUR le monde. Voilà qui nous remet à notre place, comme on dit ! Déjà la Bible avait répété au peuple d’Israël qu’il était le peuple élu, certes, mais au service du monde ; cette leçon-là reste valable pour nous.
Je reviens au sel et à la lumière : on peut se demander quel point commun il y a entre ces deux éléments, auxquels Jésus compare ses disciples. Réponse : ce sont des révélateurs ; le sel met en valeur la saveur des aliments, la lumière fait connaître la beauté des êtres et du monde. Les aliments existent avant de recevoir le sel ; les êtres, le monde existent avant d’être éclairés. Cela nous en dit long sur la mission que Jésus confie à ses disciples, à nous. Personne n’a besoin de nous pour exister, mais apparemment, nous avons un rôle spécifique à jouer.
Sel de la terre, nous sommes là pour révéler aux hommes la saveur de leur vie. Les hommes ne nous attendent pas pour vivre des gestes d’amour et de partage parfois magnifiques. Evangéliser, c’est dire « le Royaume est au milieu de vous, dans tout geste, toute parole d’amour » ; c’est là qu’ils nous attendent si j’ose dire : pour leur révéler le Nom de Celui qui agit à travers eux : puisque « là où il y a de l’amour, là est Dieu ».
Lumière du monde, nous sommes là pour mettre en valeur la beauté de ce monde : c’est le regard d’amour qui révèle le vrai visage des personnes et des choses. L’Esprit Saint nous a été donné précisément pour que nous puissions entrer en résonance avec tout geste ou parole qui vient de lui.
Mais cela ne peut se faire que dans la discrétion et l’humilité. Trop de sel dénature le goût des aliments au lieu de le mettre en valeur. Une lumière trop forte écrase ce qu’elle veut éclairer. Pour être sel et lumière, il faut beaucoup aimer.
Il suffit d’aimer, mais il faut vraiment aimer. C’est ce que les textes de ce jour nous répètent selon des modes d’expression différents mais de façon très cohérente. L’évangélisation n’est pas une conquête. La Nouvelle Evangélisation n’est pas une reconquête. L’annonce de la Bonne Nouvelle ne se fait que dans une présence d’amour. Rappelons-nous la mise en garde de Paul aux Corinthiens : il leur rappelle que seuls les pauvres et les humbles peuvent prêcher le Royaume.
Cette présence d’amour peut être très exigeante si j’en crois la première lecture : le rapprochement entre le texte d’Isaïe et l’évangile est très suggestif. Etre la lumière du monde selon l’expression de l’évangile, c’est se mettre au service de nos frères ; et Isaïe est très concret : c’est partager le pain ou les vêtements, c’est faire tomber tous les obstacles qui empêchent les hommes d’être libres.
Et le psaume de ce dimanche ne dit pas autre chose : « l’homme de bien », c’est-à-dire « celui qui partage ses richesses de toute sorte à pleines mains » est une lumière pour les autres. Parce qu’à travers ses paroles et ses gestes d’amour, les autres découvriront la source de tout amour : comme dit Jésus, « En voyant ce que les disciples font de bien, les hommes rendront gloire au Père qui est aux cieux. » c’est-à-dire qu’ils découvriront que le projet de Dieu sur les hommes est un projet de paix et de justice.
A l’inverse, on peut se demander comment les hommes pourront croire au projet d’amour de Dieu tant que nous, qui sommes répertoriés comme ses ambassadeurs, nous ne multiplions pas les gestes de solidarité et de justice que notre société exige ; on peut penser d’ailleurs que le sel est sans cesse en danger de s’affadir : car il est tentant de laisser tomber dans l’oubli les paroles fortes du prophète Isaïe, celles que nous avons entendues dans la première lecture ; ce n’est peut-être pas un hasard, d’ailleurs, si l’Eglise nous les donne à entendre peu de temps avant l’ouverture du Carême, ce moment où nous nous demanderons de très bonne foi quel est le jeûne que Dieu préfère.
Dernière remarque : cet évangile d’aujourd’hui (sur le sel et la lumière) suit immédiatement dans l’évangile de Matthieu la proclamation des Béatitudes : il y a donc certainement un lien entre les deux. Et nous pouvons probablement éclairer ces deux passages l’un par l’autre. Peut-être le meilleur moyen d’être sel et lumière pour le monde est-il tout simplement de développer chacun la Béatitude à laquelle nous sommes appelés ? Etre sel de la terre, être lumière du monde, c’est vivre selon l’esprit des Béatitudes, c’est-à-dire exactement à l’opposé de l’esprit du monde ; c’est accepter de vivre selon des valeurs d’humilité, de douceur, de pureté, de justice. C’est être artisans de paix en toute circonstance, et, plus important que tout peut-être, accepter d’être pauvres et démunis, en n’ayant en tête qu’un seul objectif : « qu’en voyant ce que les disciples font de bien, les hommes rendent gloire à notre Père qui est aux cieux. »
——————–
Compléments
– D’après l’un des textes du Concile sur l’Eglise (« Lumen Gentium »), la vraie lumière du monde, ce n’est pas nous, c’est Jésus-Christ.
– En disant à ses disciples qu’ils sont lumière, Jésus leur révèle ni plus ni moins que c’est Dieu lui même qui brille à travers eux, car, dans les écrits bibliques, comme dans le Concile, il est toujours bien précisé que toute lumière vient de Dieu.

 

ANCIEN TESTAMENT, CHANDELEUR, EVANGILE SELON SAINT LUC, LETTRE AUX HEBREUX, LIVRE DU PROPHETE MALACHIE, NOUVEAU TESTAMENT, PRESENTATION DE JESUS AU TEMPLE, PSAUME 23

Fête de la Présentation du Seigneur au Temple : lectures et commentaires

dimanche 2 février 2020

Fête de la Présentation du Seigneur au Temple

cq5dam.thumbnail.cropped.750.422 (2)

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – prophète Malachie 3,1-4

Ainsi parle le SEIGNEUR Dieu :
1 Voici que j’envoie mon Messager
pour qu’il prépare le chemin devant moi ;
et soudain viendra dans son Temple
le Seigneur que vous cherchez.
Le messager de l’Alliance que vous désirez,
le voici qui vient, dit le SEIGNEUR de l’univers.
2 Qui pourra soutenir le jour de sa venue ?
Qui pourra rester debout lorsqu’il se montrera ?
Car il est pareil au feu du fondeur,
pareil à la lessive des blanchisseurs.
3 Il s’installera pour fondre et purifier.
Il purifiera les fils de Lévi,
il les affinera comme l’or et l’argent :
ainsi pourront-ils aux yeux du SEIGNEUR,
présenter l’offrande en toute justice.
4 Alors, l’offrande de Juda et de Jérusalem
sera bien accueillie du SEIGNEUR,
comme il en fut aux jours anciens,
dans les années d’autrefois.

LE MESSAGER DE L’ALLIANCE QUE VOUS DÉSIREZ
On ne sait pas trop comment accueillir ce texte : est-il bonne ou mauvaise nouvelle ? D’autre part, pourquoi le prophète Malachie insiste-t-il si fortement sur le Temple, les lévites (ou les prêtres si vous préférez), les offrandes et tout ce qui relève du culte ? Pour comprendre cette insistance, il faut se rappeler le contexte historique : il y a à cela au moins trois raisons :
Premièrement, Malachie écrit vers 450 av.J.C. à un moment où il n’y a plus de roi, descendant de David, en Israël ; le pays est sous domination perse ; au sein du peuple juif, ce sont les prêtres qui détiennent l’autorité ; un prédicateur de cette époque-là insiste donc tout normalement sur l’alliance que Dieu a conclue avec la famille sacerdotale. Ils sont les représentants de Dieu au milieu de son peuple ; pour le dire autrement, l’Alliance entre Dieu et son peuple passe par eux en quelque sorte.
Deuxièmement, pour oser dire que l’Alliance passe par eux, il faut bien rappeler la légitimité de ce lien privilégié entre Dieu et cette descendance de Lévi : on va donc auréoler le passé et rappeler à satiété que Dieu a choisi cette famille tout spécialement pour lui confier le sacerdoce.
Troisièmement, Malachie assiste à une dégradation de la conduite de cette caste sacerdotale : ils accomplissent le culte n’importe comment, ils négligent leur devoir d’enseignement et leurs décisions de justice sont partiales. Peu avant Malachie, Néhémie disait : « Souviens-toi d’eux, mon Dieu, parce qu’ils ont souillé le sacerdoce et l’alliance avec le sacerdoce et les lévites ! » (Ne 13,29). Il est donc très important de rappeler l’idéal et la responsabilité du sacerdoce.
Cette alliance avec les prêtres est bien sûr au service de l’Alliance de Dieu avec son peuple (tout comme l’Alliance avec David était au service du peuple) ; et c’est de celle-là qu’il est question dans le début de notre texte d’aujourd’hui : « Soudain viendra dans son Temple le Seigneur que vous cherchez, l’Ange de l’Alliance que vous désirez… » Malachie s’adresse à tous ceux qui attendent, qui désirent, qui cherchent ; il vient leur dire « vous n’avez pas attendu, cherché, désiré pour rien : votre désir, votre attente vont être comblés ». Et c’est pour bientôt.
LE SEIGNEUR VIENDRA DANS SON TEMPLE
« Soudain » (on peut traduire également « subitement »), est un mot qui signifie à la fois soudaineté et proximité. C’est aussi fort que l’expression « Le voici qui vient » ; je vous propose de regarder d’un peu plus près la construction de ces versets : ces deux expressions synonymes « Soudain viendra » et « Le voici qui vient » encadrent (inclusion) l’annonce de la venue du Seigneur. « Soudain viendra dans son Temple le Seigneur que vous cherchez, l’Ange de l’Alliance que vous désirez, le voici qui vient… »
Cet Ange de l’Alliance vient pour rétablir l’Alliance, justement : l’alliance avec les fils de Lévi, d’abord, mais surtout à travers elle, l’Alliance avec le peuple tout entier. Cet Ange de l’Alliance, c’est Dieu lui-même ; dans la Bible, pour ne pas citer Dieu lui-même, par respect, on emploie souvent l’expression « l’Ange de Dieu » ; c’est donc de la venue de Dieu qu’il s’agit ici ; dans son tout petit livre qui ne fait que quatre pages dans nos Bibles, Malachie parle plusieurs fois du jour de sa venue ; il l’appelle le « Jour du Seigneur », et chaque fois, ce jour nous paraît à la fois souhaitable et inquiétant : par exemple, au verset qui suit immédiatement notre texte d’aujourd’hui, Dieu dit « je m’approcherai de vous pour le jugement » (verset 5), c’est-à-dire « je vais vous débarrasser du mal » ; cela c’est souhaitable. Souhaitable pour les justes, au moins, redoutable pour les méchants, pourrait-on dire en première approximation. Mais on sait bien que la frontière entre le bien et le mal passe au milieu de chacun de nous : seul le mal sera éliminé et nous en serons débarrassés. L’objectif du fondeur, c’est la beauté de l’oeuvre ; l’objectif du blanchisseur aussi.
Justement, pour nous préparer à ce tri qui doit être fait en nous au jour du jugement, un messager doit précéder la venue du Seigneur ; il appellera le peuple entier à la conversion, comme dit Malachie, il préparera le chemin devant lui.
Plus tard, Jésus a cité précisément cette prophétie de Malachie à propos de Jean-Baptiste (Mt 11,7-10) : « Comme ils s’en allaient, Jésus se mit à parler de Jean aux foules : Qu’êtes-vous allés regarder au désert ? Un roseau agité par le vent ? Alors, qu’êtes-vous allés voir ? Un homme vêtu d’habits élégants ? Mais ceux qui portent des habits élégants sont dans les demeures des rois. Alors qu’êtes-vous allés voir ? Un prophète ? Oui, je vous le déclare, et plus qu’un prophète. C’est celui dont il est écrit : Voici, j’envoie mon messager en avant de toi ; il préparera ton chemin devant toi… » Par le fait même, Jésus s’identifiait lui-même à l’Ange de l’Alliance qui vient dans son temple ; nous verrons cela en étudiant l’évangile de Saint Luc pour cette fête de la Présentation.

 

PSAUME – 23 ( 24 ), 7, 8, 9, 10

7 Portes, levez vos frontons,
élevez-vous, portes éternelles :
qu’il entre, le roi de gloire !

8 « Qui est ce roi de gloire ?
C’est le SEIGNEUR, le fort, le vaillant,
le SEIGNEUR, le vaillant des combats.

9 Portes, levez vos frontons,
levez-les, portes éternelles :
qu’il entre le roi de gloire !

10 Qui donc est ce roi de gloire ?
C’est le SEIGNEUR, Dieu de l’univers ;
c’est lui, le roi de gloire.

PORTES, LEVEZ VOS FRONTONS !
« Portes, levez vos frontons … » Vous avez remarqué cette formule un peu étonnante : « Portes, levez vos frontons, élevez-vous, portes éternelles … ». On imagine mal que les linteaux des portes puissent se lever ! On comprendrait mieux une formule du genre « Ouvrez vos portes à deux battants » (sous-entendu pour laisser passer le cortège) ! Mais, bien sûr, on est en poésie, ici ! C’est une hyperbole pour dire la grandeur de ce roi de gloire qui entre solennellement dans le temple de Jérusalem. Cette expression « roi de gloire » désigne Dieu lui-même, le Seigneur de l’univers.
On ne peut pas ne pas penser à la grande fête de la Dédicace du Premier Temple par le roi Salomon vers 950 av.J.C. Imaginez l’immense procession, les marches grouilllantes de fidèles… Comme dit le psaume 67/68 : « Dieu, ils ont vu tes cortèges, les cortèges de mon Dieu, de mon roi, dans le sanctuaire : en tête les chanteurs, les musiciens derrière, parmi les filles jouant du tambourin » (Ps 67/68,25).
La Dédicace du premier Temple par Salomon est décrite dans le premier livre des Rois : « Salomon rassembla à Jérusalem – auprès de lui, le roi Salomon – les anciens d’Israël, tous les chefs des tribus, les princes des familles des fils d’Israël, pour faire monter de la cité de David, c’est-à-dire de Sion, l’Arche du SEIGNEUR… Tous les hommes d’Israël se rassemblèrent près du roi Salomon (au mois d’Etanim), le septième mois pendant la fête (sous-entendu la fête des tentes). Quand tous les anciens d’Israël furent arrivés, les prêtres portèrent l’Arche. Ils firent monter l’Arche du SEIGNEUR, la tente de la rencontre et tous les objets sacrés qui étaient dans la tente – ce sont les prêtres et les lévites qui les firent monter. Le roi Salomon et toute la communauté d’Israël réunie près de lui, présente avec lui devant l’Arche, sacrifiaient tant de petit et gros bétail qu’on ne pouvait ni le compter, ni le dénombrer. Les prêtres amenèrent l’Arche de l’Alliance du SEIGNEUR à sa place, dans la chambre sacrée de la Maison, dans le lieu très saint, sous les ailes des chérubins. »
Au passage, il faut préciser que les chérubins, dans la Bible, ne ressemblent pas aux petits angelots de notre imagination. Ce sont des animaux ailés à visage humain qui ressemblent plutôt aux sphynx Egyptiens. En Mésopotamie, c’étaient les gardiens des temples. Dans le Temple de Jérusalem, au-dessus de l’Arche d’Alliance étaient disposées deux statues en bois doré représentant ces animaux. Leurs ailes déployées au-dessus de l’Arche symbolisaient le trône de Dieu
QU’IL ENTRE LE ROI DE GLOIRE, LE MESSIE SAUVEUR
Dans ce contexte, on imagine bien (ce n’est bien sûr qu’une hypothèse), la foule ou une chorale chantant « Portes, levez vos frontons, élevez-vous, portes éternelles ; qu’il entre le roi de gloire ! » Et un autre choeur répond « Qui est ce roi de gloire ? C’est le SEIGNEUR, le fort, le vaillant, le SEIGNEUR le vaillant des combats. » Derrière ces titres guerriers qui nous surprennent aujourd’hui, il faut entendre le rappel de toutes les batailles qu’il a fallu livrer pour se faire une place au soleil, si j’ose dire : depuis le don de la Loi au Sinaï, l’arche accompagnait le peuple d’Israël dans tous ses combats, signe de la présence de Dieu au milieu de son peuple.
Je reviens à notre cortège qui entre dans le Temple : si l’on retient cette hypothèse d’une grande procession avec l’Arche d’Alliance, cela oblige à imaginer que ce psaume soit très ancien, puisqu’on a perdu toute trace de l’Arche depuis l’Exil à Babylone : aucun texte biblique ne parle plus d’elle de façon claire ni pendant ni après l’Exil ; on ne sait pas ce qu’elle est devenue : a-t-elle fait partie du butin emporté par Nabuchodonosor au moment de la prise de Jérusalem et de l’Exil ? A-t-elle été cachée par Jérémie au mont Nebo, comme certains le racontent ? Personne n’en sait rien.
Et pourtant ce psaume a été chanté régulièrement dans les cérémonies au Temple de Jérusalem bien après l’installation de l’Arche par Salomon, et même bien après l’Exil à Babylone ; à une époque, donc, où il n’y avait plus de procession autour de l’Arche. Il n’en a pris que plus d’importance d’ailleurs ; après qu’on ait définitivement perdu ce signe tangible de la présence de Dieu, ce psaume était tout ce qui restait de la splendeur passée ; il enseignait au peuple le dépouillement nécessaire : la présence de Dieu n’est pas attachée à un objet si chargé de mémoire soit-il !
Et puis, peu à peu, au cours des siècles, il se chargeait d’un sens nouveau : « qu’il entre le roi de gloire ! » est devenu le cri de l’impatience pour la venue du Messie ; oui, qu’il vienne enfin, le roi éternel qui régnera sur l’humanité renouvelée de la fin des temps. Il sera vraiment « le Seigneur des combats », celui qui remporte la victoire définitive sur le Mal et les puissances de mort ; il sera vraiment le « Seigneur, Dieu de l’univers1 », car c’est l’humanité tout entière qui partagera sa victoire.
Cela, c’était l’attente d’Israël qui se creusait de siècle en siècle ; évidemment, on ne s’étonne pas que la liturgie chrétienne chante précisément ce psaume 23/22 le jour où elle célèbre la fête de la Présentation de l’enfant Jésus au Temple de Jérusalem : manière d’affirmer que cet enfant est le roi de gloire, c’est-à-dire Dieu lui-même.
——————-
Note
1 – La traduction liturgique donne au verset 10 un accent nouveau : en hébreu, on peut lire « Qui donc est ce roi de gloire ? C’est le SEIGNEUR des armées » (SEIGNEUR Sabbaoth), ce qui est tout à fait parallèle au verset 8. Dans les deux cas, quand on dit « le Seigneur des combats », on évoque le Dieu qui accompagnait le peuple dans sa lutte pour sa liberté et pour sa survie. Tandis que la traduction liturgique donne : « C’est le SEIGNEUR, Dieu de l’univers » ; aujourd’hui, on aime traduire « Dieu Sabbaoth » par « Dieu de l’univers ». Parce que, dans cette formule, nous entendons que Dieu n’est pas seulement le Dieu d’Israël. Manière de dire que Dieu a choisi Israël, certes, mais au sein d’un projet qui concerne l’humanité tout entière. Ce choix des traducteurs modernes donne un accent universaliste qui n’y était peut-être pas à l’origine.

 

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 2,14-18

14 Puisque les enfants des hommes ont en commun le sang et la chair,
Jésus a partagé, lui aussi, pareille condition :
ainsi, par sa mort, il a pu réduire à l’impuissance
celui qui possédait le pouvoir de la mort,
c’est-à-dire le diable,
15 et il a rendu libres tous ceux qui, par crainte de la mort,
passaient toute leur vie dans une situation d’esclaves.
16 Car ceux qu’il prend en charge, ce ne sont pas les anges,
c’est la descendance d’Abraham.
17 Il lui fallait donc se rendre en tout semblable à ses frères,
pour devenir un grand prêtre miséricordieux et digne de foi
pour les relations avec Dieu,
afin d’enlever les péchés du peuple.
18 Et parce qu’il a souffert jusqu’au bout l’épreuve de sa Passion,
il est capable de porter secours à ceux qui subissent une épreuve.

Il faut se rappeler que la lettre aux Hébreux a été écrite dans un contexte de querelle ; et c’est précisément par cette lettre qu’on peut deviner quel genre de querelles devaient affronter les premiers Chrétiens d’origine juive : ils s’entendaient dire à tout bout de champ : « Votre Jésus n’est pas le Messie, nous avons besoin d’un prêtre et il ne l’est pas. »
Il était donc important pour un Chrétien du premier siècle de savoir que le Christ est vraiment prêtre. Parce que l’institution du sacerdoce était capitale dans l’Ancien Testament ; nous l’avons vu, d’ailleurs, avec la première lecture extraite du livre de Malachie. Et une institution qui avait été capitale dans l’Ancien Testament ne pouvait pas être ignorée du Nouveau.
Mais selon la loi juive, Jésus n’était pas et ne pouvait pas prétendre devenir prêtre et encore moins grand prêtre ; il n’avait aucune chance d’y parvenir, puisqu’il descendait de David, donc de la tribu de Juda et non pas de Lévi ; notre auteur le sait très bien puisqu’il affirme un peu plus loin : « Il est notoire que notre Seigneur est issu de Juda, d’une tribu dont Moïse n’a rien dit dans ses textes sur les prêtres. » (He 7,14).
Qu’à cela ne tienne, dit la lettre aux Hébreux : Jésus n’est pas grand-prêtre descendant d’Aaron, soit ; mais il peut l’être à la manière de Melchisédech ! Celui dont parle le chapitre 14 de la Genèse vivait bien avant Moïse et Aaron et pourtant la Bible le nomme « prêtre du Dieu Très-Haut ». Donc Jésus est bien, à sa manière, dans la continuité de l’Ancien Testament.
C’est très exactement le propos de la lettre aux Hébreux : nous montrer en quoi Jésus accomplit l’institution du sacerdoce : il « accomplit » en langage biblique, cela ne veut pas dire qu’il reproduit le modèle de l’Ancien Testament ; cela veut dire qu’il le mène à sa perfection.
Il faut d’abord se rappeler quels étaient les éléments constitutifs du sacerdoce ancien : le prêtre de l’Ancien Testament a un rôle de médiateur ; 1) le prêtre est un membre du peuple 2) il est admis à communiquer avec la sainteté de Dieu. 3) En retour, si j’ose dire, il transmet au peuple les dons et bénédictions de Dieu.
L’une des grandes insistances du texte d’aujourd’hui porte sur le premier point : Jésus est bien un membre du peuple. « Puisque les hommes ont tous une nature de chair et de sang, Jésus a voulu partager cette condition humaine… Il lui fallait devenir en tout semblable à ses frères, pour être, dans leurs relations avec Dieu, un grand prêtre miséricordieux et fidèle, capable d’enlever les péchés du peuple. » Et qui dit « semblable » dit partager les mêmes faiblesses : les tentations, les épreuves, la mort. Jésus partage cette condition humaine, faite de chair et de sang. Il fallait que le Christ s’approche de nous au point de se faire l’un des nôtres, pour que la distance entre Dieu et l’homme soit comblée.
Mais il faut également que le prêtre soit admis à communiquer avec la sainteté de Dieu. Or Dieu est le Saint, c’est-à-dire le Tout-Autre ; c’est l’un des grands accents de la pensée biblique, nous l’avons vu souvent. Et donc, pour pouvoir approcher du Dieu saint, il faut être mis à part des autres ; d’où tout un système de séparations rituelles auquel on soumettait les prêtres pour les rendre aptes à s’approcher du Dieu Saint ; voici rapidement quelles étaient les séparations successives : parmi toutes les nations, Dieu a choisi un peuple ; à l’intérieur de ce peuple, une tribu (Lévi) ; dans cette tribu, une famille (Aaron) ; puis individuellement, chaque prêtre était soumis à des rites de séparation : bain, onction, vêture, sacrifices. De la même manière, le lieu où officient les prêtres est séparé des lieux de vie du peuple ; il est le lieu sacré par opposition aux autres lieux considérés comme profanes.
Or, dans le cas de Jésus, rien de tout cela : au contraire, il s’est constamment mêlé à la vie de son peuple, y compris et presque surtout des petits, des exclus, des impurs. Tout ceci est vrai, dit la lettre aux Hébreux, mais pourtant, nous avons la preuve incontestable qu’il est le Juste par excellence, le Fils de Dieu, le Saint de Dieu : c’est sa Résurrection. Il a vaincu la mort ; l’Alliance avec Dieu est rétablie, c’était bien l’objectif des prêtres.
Désormais nous sommes libres : le plus sûr ennemi de la liberté, c’est la peur ! Or, désormais, nous n’avons plus peur de rien. On entend là des accents de Saint Paul : nous étions comme des esclaves, tant que nous ne connaissions pas l’amour de Dieu pour nous. Qui nous faisait douter de l’amour de Dieu ? Le diable bien sûr. « Par sa mort, il (Jésus) a pu réduire à l’impuissance celui qui possédait le pouvoir de la mort, c’est-à-dire le diable, et il a rendu libres ceux qui, par crainte de la mort, passaient toute leur vie dans une situation d’esclaves. » L’épreuve de la Passion était le passage obligé en quelque sorte : nos pires ennemis, ce sont la mort, la solitude, la haine ; il fallait qu’il les subisse lui-même, qu’il nous accompagne jusque-là pour nous en libérer. Dans l’épisode des disciples d’Emmaüs, Saint Luc emploie une expression analogue : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire ? » (Lc 24,26) : il fallait qu’il souffrît pour nous montrer jusqu’où allait l’amour de Dieu.
Mais pourquoi l’auteur parle-t-il des « fils d’Abraham » et non pas des « fils d’Adam ? « Ceux qu’il vient aider, ce ne sont pas les anges, ce sont les fils d’Abraham. » Ce ne sont pas les anges, non, ce sont des êtres de chair et de sang ; mais l’auteur aurait pu dire « ce ne sont pas les anges, ce sont les fils d’Adam » ; pourquoi au lieu de « fils d’Adam », parle-t-il des « fils d’Abraham » ? Ce qui caractérise Abraham, dans toute la méditation biblique, c’est sa foi. Une foi qui est synonyme de confiance. Ce qui veut dire que Jésus rétablit l’Alliance, oui, mais que nous restons libres de ne pas être des fils d’Abraham (des croyants), de ne pas entrer dans cette Alliance, de refuser d’entrer dans le projet de Dieu.

 

EVANGILE – selon Saint Luc 2, 22 – 40

22 Quand fut accompli le temps prescrit par la loi de Moïse
pour la purification,
les parents de Jésus l’amenèrent à Jérusalem
pour le présenter au Seigneur,
23 selon ce qui est écrit dans la loi :
« Tout premier-né de sexe masculin
sera consacré au Seigneur. »
24 Ils venaient aussi offrir
le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur :
un couple de tourterelles `
ou deux petites colombes.
25 Or, il y avait à Jérusalem un homme appelé Syméon.
C’était un homme juste et religieux,
qui attendait la Consolation d’Israël,
et l’Esprit Saint était sur lui.
26 Il avait reçu de l’Esprit Saint l’annonce
qu’il ne verrait pas la mort
avant d’avoir vu le Christ, le Messie du Seigneur.
27 Sous l’action de l’Esprit, Syméon vint au Temple.
Au moment où les parents présentaient l’enfant Jésus
pour se conformer au rite de la Loi qui le concernait,
28 Syméon reçut l’enfant dans ses bras,
et il bénit Dieu en disant :
29 « Maintenant, ô Maître souverain,
tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix,
selon ta parole.
30 Car mes yeux ont vu le salut,
31 que tu préparais à la face des peuples :
32 lumière qui se révèle aux nations
et donne gloire à ton peuple Israël. »
33 Le père et la mère de l’enfant
s’étonnaient de ce qui était dit de lui.
34 Syméon les bénit,
puis il dit à Marie sa mère :
« Voici que cet enfant
provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël.
Il sera un signe de contradiction
35 – Et toi, ton âme sera traversée d’un glaive – :
ainsi seront dévoilées
les pensées qui viennent du coeur d’un grand nombre. »
36 Il y avait aussi une femme prophète,
Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser.
37 Elle était très avancée en âge ;
après sept ans de mariage, demeurée veuve,
elle était arrivée à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.
Elle ne s’éloignait pas du Temple,
servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière.
38 Survenant à cette heure même,
elle proclamait les louanges de Dieu
et parlait de l’enfant
à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem.
39 Lorsqu’ils eurent achevé
tout ce que prescrivait la loi du Seigneur,
ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth.
40 L’enfant, lui, grandissait et se fortifiait,
rempli de sagesse,
et la grâce de Dieu était sur lui.

Voilà un récit minutieusement composé ! Vous avez remarqué comme moi la double insistance de Luc, sur la Loi d’abord, sur l’Esprit ensuite : dans les premiers versets (v. 22-24), il cite trois fois la Loi ; on peut dire que la vie de cet enfant débute sous le signe de la Loi ; entendons-nous bien, quand Luc cite la Loi d’Israël, il ne pense pas d’abord à une série de commandements écrits qui dictent ce qu’on doit faire ou ne pas faire… on peut ici remplacer le mot Loi par Foi d’Israël. La vie de Joseph et Marie, et désormais de l’enfant, est tout entière imprégnée de la foi et de l’attente de leur peuple ; et quand ils se présentent au Temple de Jérusalem pour satisfaire aux coutumes juives, c’est de leur part une démarche de ferveur.
Premier message de Luc, donc, dans ce texte de la Présentation de Jésus au Temple de Jérusalem : c’est dans le cadre de la Loi d’Israël que le salut de toute l’humanité a vu le jour… C’est dans le cadre de la Loi d’Israël que le Verbe de Dieu s’est incarné… en un mot, que le dessein bienveillant de Dieu pour l’humanité s’est accompli.
Puis Syméon entre en scène, poussé par l’Esprit (lui aussi nommé trois fois) ; et c’est l’Esprit qui inspire à Syméon les paroles qui révèlent le mystère de ce petit garçon : « Mes yeux ont vu ton salut ».
Je reprends les phrases de Syméon une à une : « Mes yeux ont vu ton salut que tu as préparé à la face de tous les peuples » : tout l’Ancien Testament est l’histoire de cette longue, patiente préparation par Dieu du salut de l’humanité. Et il s’agit bien du « salut de l’humanité » et pas seulement du peuple d’Israël : c’est très exactement ce que Syméon précise : « lumière pour éclairer les nations païennes, et gloire d’Israël ton peuple ». La gloire d’Israël, justement, c’est d’avoir été élu non pas pour lui seul, mais pour l’humanité tout entière. Au fur et à mesure que l’histoire avançait, l’Ancien Testament découvrait de plus en plus que le projet de salut de Dieu concerne toute l’humanité.
Et tout ceci se passe dans le Temple de Jérusalem ; bien sûr, c’est capital aux yeux de Luc : nous assistons déjà à l’entrée glorieuse de Jésus, Seigneur et Sauveur, dans le Temple de Jérusalem, comme l’avait annoncé le prophète Malachie : (voici les paroles de Malachie, qui sont notre première lecture de cette fête) « Ainsi parle le Seigneur Dieu : Voici que j’envoie mon Messager pour qu’il prépare le chemin devant moi ; et soudain viendra dans son Temple le Seigneur que vous cherchez… l’Ange de l’Alliance que vous désirez, le voici qui vient, dit le SEIGNEUR de l’univers ».
Luc reconnaît bien en Jésus l’Ange de l’Alliance qui vient dans son Temple : les phrases de Syméon sur la gloire et la lumière sont tout-à-fait dans cette ligne : « Mes yeux ont vu ton salut, que tu as préparé à la face de tous les peuples : lumière pour éclairer les nations païennes, et gloire d’Israël ton peuple. »
Autre résonance de l’évangile d’aujourd’hui dans l’Ancien Testament : « Qu’il entre le roi de gloire ! Elevez-vous, portes éternelles… » chantait le psaume, qui attendait un Messie-roi descendant de David ; et nous savons que le roi de gloire, c’est cet enfant ; bien sûr, pour un nouveau-né, les portes éternelles n’ont pas besoin d’être bien hautes, mais Luc nous décrit quand même une scène majestueuse, une scène de gloire : toute la longue attente d’Israël est représentée par ces deux personnages, Syméon et Anne. « Il y avait à Jérusalem un homme appelé Syméon. C’était un homme juste et religieux qui attendait la Consolation d’Israël » ; quant à Anne, on peut penser que si « elle parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem », c’était parce qu’elle était pleine d’impatience, elle aussi.
Cette attente, c’est celle du Messie. Quand Syméon proclame « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu le salut, que tu préparais à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations, et donne gloire à ton peuple Israël », il affirme bien que cet enfant est le Messie, le reflet de la gloire de Dieu. Avec Jésus, c’est la Gloire de Dieu qui entre dans le Sanctuaire ; ce qui revient à dire que Jésus est la Gloire, qu’il est Dieu lui-même.
Désormais le temps de la Loi est révolu. L’Ange de l’Alliance est entré dans son Temple pour répandre l’Esprit sur toute chair, et éclairer les nations païennes.

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON SAINT JEAN, LETTRE DE SAINT CLEMENT DE ROME AUX CORINTHIENS, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 39

Dimanche 19 janvier 2020 : 2ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 19 janvier 2020 :

2ème dimanche du Temps Ordinaire

sym_110422

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Isaïe 49,3…6

3 Le SEIGNEUR m’a dit :
« Tu es mon serviteur, Israël,
en toi je manifesterai ma splendeur. »
5 Maintenant le SEIGNEUR parle,
lui qui m’a façonné dès le sein de ma mère
pour que je sois son serviteur,
que je lui ramène Jacob,
que je lui rassemble Israël.
Oui, j’ai de la valeur aux yeux du SEIGNEUR,
c’est mon Dieu qui est ma force.
6 Et il dit :
« C’est trop peu que tu sois mon serviteur
pour relever les tribus de Jacob,
ramener les rescapés d’Israël :
je fais de toi la lumière des nations,
pour que mon salut parvienne
jusqu’aux extrémités de la terre. »

Ce passage fait partie d’un ensemble de quatre textes dans le livre du prophète Isaïe, quatre textes très particuliers que l’on appelle « Les Chants du Serviteur ». Ce sont des prédications qui datent de la période très noire de l’Exil à Babylone, au sixième siècle, des prédications adressées donc à un peuple en grande détresse qui se demande parfois si Dieu ne l’a pas oublié. Or le prophète, ici, vient dire à ses contemporains en exil « vous êtes encore le serviteur de Dieu ». Ce qui veut dire que l’Alliance n’est pas rompue, bien au contraire. Non seulement Dieu n’a pas abandonné son peuple, mais il compte encore sur lui pour une mission bien précise.
Car si, parfois, on a pu se demander qui est ce « Serviteur de Dieu » désigné par Isaïe dans les chants du serviteur, dans ce texte-ci, c’est très clair : il ne s’agit pas d’un individu particulier, il s’agit du peuple d’Israël lui-même. Je vous rappelle la première phrase du texte : « Le SEIGNEUR m’a dit : Tu es mon serviteur, Israël ». Et sa vocation est elle aussi clairement définie : « En toi je manifesterai ma splendeur ».
Or, la splendeur de Dieu (son titre de Gloire, si vous préférez), c’est son œuvre de salut ; très concrètement, ici, il s’agit du retour de l’Exil à Babylone. Indirectement donc, Isaïe ici annonce la fin prochaine de l’Exil. Effectivement, lorsque le peuple sera sauvé, libéré, il sera la preuve vivante que Dieu est sauveur ! C’est de cette manière que des sauvés peuvent devenir des sauveurs ; non pas par eux-mêmes seulement, car Dieu seul est sauveur, mais par le fait même d’être sauvé et d’en être les témoins à la face du monde !
Car, dans la mentalité de l’époque, la déchéance du peuple vaincu, déporté pouvait passer pour un échec de son Dieu, mais sa libération manifestera aux yeux du monde païen la supériorité de Dieu.
Le titre de serviteur décerné au peuple d’Israël en exil signifie donc deux choses : il est d’abord une assurance du soutien de Dieu, mais il est en même temps une lettre de mission. Israël doit continuer à croire au salut et à en témoigner à la face du monde ; car en reconnaissant à travers lui l’œuvre de Dieu, les autres reconnaîtront que Dieu est sauveur, et, à leur tour, l’accueilleront comme leur sauveur. Ainsi Dieu sera enfin connu et reconnu par tous ceux qui l’auront vu à l’œuvre pour sauver son peuple. C’est en ce sens-là qu’Israël aura manifesté la présence de Dieu. C’est le sens de l’expression : « Tu es mon serviteur, Israël, en toi je manifesterai ma splendeur ».
Alors on comprend la dernière phrase de notre texte : « Je fais de toi la lumière des nations pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre ». Une fois de plus, la Bible nous dit que le projet de Dieu est un projet de salut, de bonheur, et qu’il concerne l’humanité tout entière « jusqu’aux extrémités de la terre ».
Jusque-là, on pensait que l’œuvre de salut de Dieu passait par un individu, qu’on appelait le Messie. Et on l’imaginait comme un roi. Ici, l’attente du Messie évolue considérablement : d’une part, le Messie n’est plus un individu particulier, c’est un personnage collectif : c’est le peuple d’Israël qui est investi d’une mission au service du monde. Et d’autre part, il n’exerce plus un pouvoir royal, il se présente comme un serviteur.
Reste une question difficile. Au début du texte, c’est le SEIGNEUR qui parle et s’adresse au Serviteur. Mais, ensuite, le Serviteur lui-même prend la parole : « Le SEIGNEUR m’a formé dès le sein de ma mère pour que je sois son serviteur, que je lui ramène Jacob et que je lui rassemble Israël ». Si le Serviteur est Israël, comment peut-on dire qu’il rassemblera Israël ?
En fait, Isaïe s’adresse à ses proches, le petit noyau des fidèles, ceux qu’on appelait le « Reste », ceux dont la foi n’a pas chancelé, malgré les années d’exil et de captivité. Ce petit « Reste » d’Israël a pour première tâche de rassembler tout Israël et de le ramener à son Dieu, c’est-à-dire de le convertir.
Mais ce n’est que la première étape de leur mission : « C’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob », dit Isaïe qui ajoute : « Je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. » Car c’est précisément cette oeuvre inespérée de relèvement du peuple par quelques-uns qui sera aux yeux du monde entier un témoignage rendu au Dieu d’Israël. Pour le dire autrement, le rétablissement du peuple s’inscrit dans le projet de Dieu comme le prélude au salut de toute l’humanité.
Toutes ces belles nouvelles devaient paraître un peu irréalistes à certains ; c’est pour cela que le prophète affirme avec insistance qu’il n’a rien inventé : il n’est que le porte-parole de Dieu. Par deux fois, il précise : « Le SEIGNEUR m’a dit… Maintenant, le SEIGNEUR parle ». Et, d’autre part, il souffle à ses contemporains des paroles d’espérance : « J’ai de la valeur aux yeux du SEIGNEUR, c’est mon Dieu qui est ma force. » Ce n’est pas de l’orgueil ou de la prétention, au contraire c’est de l’humilité : la reconnaissance qu’au creux même de sa désespérance, le Serviteur n’a qu’une ressource, le soutien de Dieu lui-même.

 

PSAUME – 39 (40)

2 D’un grand espoir, j’espérais le SEIGNEUR,
Il s’est penché vers moi
4 Dans ma bouche il a mis un chant nouveau
une louange à notre Dieu.

7 Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice
tu as ouvert mes oreilles ;
tu ne demandais ni holocauste ni victime
8 alors j’ai dit : « Voici, je viens. »

Dans le livre est écrit pour moi
9 ce que tu veux que je fasse.
Mon Dieu, voilà ce que j’aime :
ta loi me tient aux entrailles.

10 Vois, je ne retiens pas mes lèvres,
SEIGNEUR, tu le sais.
11 J’ai dit ton amour et ta vérité
à la grande assemblée.

« Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu ne demandais ni holocauste ni victime… » : curieuse phrase dans un psaume quand on sait que les psaumes, justement, étaient faits pour être chantés au Temple de Jérusalem au moment même où on offrait des sacrifices !1 En fait on voulait dire par là : je sais, Seigneur, que ce qui compte le plus à tes yeux, ce n’est pas le sacrifice en lui-même, c’est l’attitude du coeur qu’il représente. « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ; tu ne demandais ni holocauste ni victime alors j’ai dit : Voici, je viens. »
Toute la Bible est l’histoire d’un long apprentissage et, avec ce psaume 39/40, nous sommes à la phase finale de ce qu’on peut appeler la pédagogie des prophètes. Je reprends rapidement cette histoire des sacrifices en Israël : elle se développe en même temps que se développe la connaissance de Dieu. C’est logique : « sacrifier », (« sacrum facere » en latin) signifie « faire du sacré », entrer en contact ou mieux en communion avec Dieu. Tout dépend évidemment de l’idée qu’on se fait de Dieu. Donc au fur et à mesure qu’on découvre le vrai visage de Dieu, la pratique sacrificielle va changer.
Je commence par le début : Première chose à retenir : ce n’est pas Israël qui a inventé la démarche du Sacrifice ou de l’offrande : (il y en a chez les autres peuples du Moyen Orient bien avant que le peuple hébreu ne mérite le nom de peuple).
Deuxième constatation lorsqu’on s’intéresse à la pratique sacrificielle d’Israël : il y a toujours eu des offrandes et des sacrifices en Israël tout au long de l’histoire biblique. Il y a une très grande variété de sacrifices mais tous sont un moyen de communiquer avec Dieu. D’ailleurs le mot utilisé en hébreu pour dire « offrir un sacrifice » veut dire « s’approcher ».
Troisième point : les sacrifices pratiqués par le peuple élu ressemblent à ceux de leurs voisins… oui, mais à une exception près et une exception qui est colossale : la spécificité des sacrifices en Israël, c’est que les sacrifices humains sont strictement interdits. C’est une constante dans la Bible : les sacrifices humains sont de tout temps considérés comme une horreur ; Jérémie, par exemple, dit de la part de Dieu : « Cela je ne l’ai jamais demandé et je n’ai jamais eu l’idée de faire commettre une telle horreur… » (Jr 7, 31 ; 19, 6 ; 32, 35). Et dans le fameux récit du sacrifice d’Abraham, celui-ci a découvert que « sacrifier » (« faire sacré ») ne veut pas dire « tuer » ! Abraham a offert son fils, il ne l’a pas tué. Cet épisode que les juifs appellent « la ligature d’Isaac » est lu justement comme la preuve que, depuis le début de l’Alliance entre Dieu et ce peuple qu’il s’est choisi, les sacrifices humains sont strictement interdits.
Si on y réfléchit, c’est tout ce qu’il y a de plus logique ! Dieu est le Dieu de la vie : impensable que pour nous rapprocher de Lui, il faille donner la mort ! Cette interdiction des sacrifices humains sera la première insistance de la religion de l’Alliance.
On continuera à pratiquer des sacrifices, mais seulement des sacrifices d’animaux. Puis, peu à peu, on va assister au long des siècles à une véritable transformation, on pourrait dire une conversion du sacrifice. Cette conversion va porter sur deux points : sur le sens des sacrifices d’abord, sur la matière des sacrifices ensuite
– 1) sur le sens des sacrifices : dans la Bible, au fur et à mesure que l’on découvre Dieu, les sacrifices vont évoluer. En fait, on pourrait dire : « Dis-moi tes sacrifices, je te dirai quel est ton Dieu ». Notre Dieu est-il un Dieu qu’il faut apprivoiser ? Dont il faut obtenir les bonnes grâces ? Auprès duquel il faut acquérir des mérites ? Un Dieu courroucé qu’il faut apaiser ? Un Dieu qui exige des morts ? Alors nos sacrifices seront faits dans cet esprit là, ce seront des rites magiques pour acheter Dieu en quelque sorte.
Ou bien notre Dieu est-il un Dieu qui nous aime le premier… un Dieu dont le dessein n’est que bienveillant… dont la grâce est acquise d’avance, parce qu’il n’est que Grâce… le Dieu de l’Amour et de la Vie. Et alors nos sacrifices seront tout autres. Ils seront des gestes d’amour et de reconnaissance. Les rites ne seront plus des gestes magiques mais des signes de l’Alliance conclue avec Dieu.
Toute la Bible est l’histoire de ce lent apprentissage pour passer de la première image de Dieu à la seconde. C’est nous qui avons besoin d’être apprivoisés, qui avons besoin de découvrir que tout est « cadeau », qui avons besoin d’apprendre à dire simplement « Merci » (Ce que la Bible appelle le « sacrifice des lèvres »). Toute la pédagogie biblique vise à nous faire quitter la logique du « donnant-donnant », du calcul, des mérites, pour entrer dans la logique de la grâce, du don gratuit. Et notre apprentissage n’est jamais fini.
– 2) la conversion va également porter sur la matière des sacrifices : les prophètes ont joué un grand rôle dans ce lent apprentissage du peuple élu. Ils lui ont fait découvrir peu à peu le véritable sacrifice que Dieu attend : tout se passe comme si les prophètes nous disaient : « Tu veux entrer en relation avec Dieu…? Fort bien ! … à condition de ne pas te tromper de Dieu ! »
C’est peut-être une phrase du prophète Osée (au huitième siècle) qui résume le plus parfaitement cette prédication des prophètes : « C’est l’amour que je veux et non les sacrifices. » (Os 6,6). On découvre peu à peu que le véritable « sacrifice », « faire sacré » consiste non plus à tuer mais à faire vivre. Dieu est le Dieu des vivants : donner la mort ne peut pas être la meilleure façon de nous rapprocher de Lui ! Faire vivre nos frères, voilà la seule manière de nous rapprocher de Lui.
Et l’ultime étape de cette pédagogie des prophètes nous présentera l’idéal du sacrifice : c’est le service de nos frères. Nous trouvons cela dans les quatre « Chants du Serviteur » qui sont inclus dans le deuxième livre d’Isaïe. L’idéal du Serviteur qui est l’idéal du sacrifice, c’est « une vie donnée pour faire vivre ». Le psaume 39/40 résume donc admirablement la découverte biblique sur le Sacrifice : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice … Tu as ouvert mes oreilles » : depuis l’aube de l’humanité, Dieu « ouvre l’oreille » de l’homme pour entamer avec lui le dialogue de l’amour ; le psaume 39/40 reflète le long apprentissage du peuple élu pour entrer dans ce dialogue : dans l’Alliance du Sinaï, les sacrifices d’animaux symbolisaient la volonté du peuple d’appartenir à Dieu ; dans l’Alliance Nouvelle, l’appartenance est totale : le dialogue est réalisé ; offrandes et sacrifices sont « spirituels » comme dira Saint Paul ; « Tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit voici, je viens ».
——————–
Note – Des sacrifices d’animaux ont été célébrés à Jérusalem jusqu’à la destruction définitive du Temple, en 70 après J.C.

 

DEUXIEME LECTURE – Saint Paul aux Corinthiens 1,1-3

1 Paul, appelé par la volonté de Dieu
pour être apôtre du Christ Jésus,
et Sosthène notre frère,
2 à l’Église de Dieu qui est à Corinthe,
à ceux qui ont été sanctifiés dans le Christ Jésus
et sont appelés à être saints
avec tous ceux qui, en tout lieu,
invoquent le nom de notre Seigneur Jésus Christ,
leur Seigneur et le nôtre.
3 À vous, la grâce et la paix,
de la part de Dieu notre Père
et du Seigneur Jésus Christ.

Voilà un texte magnifique pour dire notre dignité de baptisés ! Il est heureux qu’il ait été choisi pour ce dimanche qui marque notre retour au temps qu’on appelle « ordinaire » dans la liturgie. Cela nous donne l’occasion de retrouver le sens de ce mot : « ordinaire » en liturgie ne veut pas dire « sans importance », cela veut dire tout simplement « dans l’ordre de l’année ». Car évidemment, ce que nous célébrons chaque dimanche n’a rien d’ordinaire au sens courant de ce mot ! Saint Paul vient ici à point nommé nous dire la grandeur de notre titre de Chrétiens.
Pour reprendre les termes de Paul, nous sommes ceux qui, en tout lieu, invoquons « le nom de notre Seigneur Jésus Christ ». « Invoquer le nom », cela veut dire « reconnaître comme Dieu ». Mais d’ailleurs, quand Paul emploie pour Jésus le mot « Seigneur », cela veut dire la même chose, car, à l’époque, le mot « Seigneur » ne s’appliquait qu’à Dieu.
Le point commun de tous les chrétiens, c’est que Jésus-Christ est vraiment pour nous le Seigneur, c’est-à-dire le maître de nos vies, le centre du monde et de l’histoire. C’est pour cela, d’ailleurs, que Paul nous appelle « le peuple saint ». Saint ne veut pas dire « parfait », cela veut dire « qui appartient à Dieu » : nous appartenons à Dieu, par le Baptême, nous avons été consacrés à Dieu : c’est pour cela que l’assemblée mérite elle aussi d’être encensée au cours de la messe.
A l’inverse, je crois que si Jésus-Christ n’est pas vraiment pour nous le Seigneur, s’il n’est pas pour nous, dans nos conversations et nos agissements, le centre du monde et de l’histoire, il faut nous interroger sur le contenu de notre foi. Vous avez remarqué, d’ailleurs, que, dans ces quelques lignes, Paul cite plusieurs fois le nom du Christ : « Moi, Paul, appelé par la volonté de Dieu, pour être Apôtre du Christ Jésus… je m’adresse à vous qui avez été sanctifiés dans le Christ Jésus … vous qui êtes le peuple saint, avec ceux qui, en tout lieu, invoquent le nom de notre Seigneur Jésus-Christ… que la grâce et la paix soient avec vous de la part de Dieu notre Père et de Jésus-Christ le Seigneur ».
Autre point commun à tous les Chrétiens du monde, de quelque race, nationalité ou confession : nous sommes des « appelés » ! Je cite : « Appelé par la volonté de Dieu, je m’adresse à vous qui êtes, à Corinthe, l’Eglise de Dieu ». Paul est « apôtre du Christ Jésus », non par choix personnel mais parce qu’il a été appelé à cette mission par une volonté explicite de Dieu. On sait à quel point c’est vrai ! Paul n’a pas choisi cette mission d’apôtre du Christ, c’est Jésus lui-même qui l’a choisi sur le chemin de Damas. L’autorité de Paul lui vient de là : il a été appelé, il est en service commandé.
Et il s’adresse à « L’Eglise qui est à Corinthe ». Le mot « Eglise » à lui tout seul est aussi une référence à l’appel de Dieu : en grec, le mot « ecclesia » est de la même famille que le verbe « appeler » (Kaleo). Et comme si le mot « ecclesia » n’était pas assez clair, Paul précise « vous les fidèles qui êtes, par appel de Dieu, le peuple saint ». L’expression « L’Eglise de Dieu qui est à Corinthe » (par exemple), ou à Jérusalem ou à Paris, est devenue traditionnelle. Où que nous soyons, nous sommes les « appelés » de Dieu. Nous aussi, nous sommes en service commandé ! Nous sommes appelés à être des « serviteurs » au sens que le prophète Isaïe donne à ce mot dans la première lecture de ce dimanche « pour que le salut de Dieu parvienne jusqu’aux extrémités de la terre » (Is 49,6).
En même temps, Paul rappelle bien le lien qui unit la communauté de Corinthe aux autres communautés chrétiennes : « Je m’adresse à vous qui êtes, à Corinthe, l’Eglise de Dieu… vous qui êtes le peuple saint avec tous ceux qui, en tout lieu, invoquent le nom de notre Seigneur Jésus-Christ, leur Seigneur et le nôtre ». Il est intéressant de noter que Paul emploie le mot Eglise tout aussi bien pour désigner une communauté locale que l’Eglise dans son ensemble. Chaque communauté particulière est, par appel de Dieu, pleinement témoin de l’amour universel du Père : une Eglise locale ne se réduit donc pas à sa réalité géographique ou sociologique, elle a toujours vocation à l’universel. Voilà qui devrait élargir nos prières dites « universelles ».
L’étendue de la mission ne doit pas nous décourager pour autant : ce qui nous est demandé est à notre portée. Le Seigneur ne nous demande pas des gestes extraordinaires : il nous suffit d’être tout simplement disponibles à la volonté du Père. Vous vous rappelez les termes du psaume de ce dimanche : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ; tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit : « Voici, je viens. » Nous pouvons donc faire sereinement au jour le jour notre petit possible et avoir le cœur en paix. C’est ce que nous souhaite Paul : « Que la grâce et la paix soient avec vous ». C’est vraiment le plus beau souhait que l’on puisse s’adresser les uns aux autres en cette période de vœux de début d’année !
Je remarque, au passage, qu’à plusieurs reprises, la liturgie eucharistique fait écho à cette phrase de Paul, en gestes et en paroles. Le plus marquant est évidemment le geste de paix, avec la parole qui l’accompagne : nous reprenons la phrase de Paul chaque fois que nous transmettons à notre voisin « la paix du Christ ». Et chaque fois que le prêtre nous dit « Le Seigneur soit avec vous », c’est bien dans la grâce et la paix du Christ qu’il nous invite à nous laisser immerger.
En ce début de semaine de prière pour l’Unité des Chrétiens, ce texte de Paul est particulièrement bien venu ! Il nous rappelle tout ce qui unit entre eux les Chrétiens du monde entier, à quelque confession qu’ils appartiennent.
Car le peuple chrétien, dans la variété de toutes ses sensibilités, est appelé à être dans le monde le germe de l’humanité nouvelle, celle qui sera un jour réunie dans la grâce et la paix autour de Jésus-Christ : quand viendra le dernier jour, l’humanité tout entière, ressuscitée, se lèvera « comme un seul homme », comme on dit, et cet homme aura pour nom « Jésus-Christ ».
———————–
Compléments
Corinthe était la ville de toutes les richesses et de toutes les pauvretés : elle était le lieu de passage obligé entre deux grands ports, l’un sur la mer Adriatique, l’autre sur la mer Egée ; le canal de Corinthe, que nous connaissons aujourd’hui, n’était pas encore creusé mais une route dallée reliait les deux ports et on faisait transiter les bateaux d’un port à l’autre en les halant sur des rouleaux. Ce passage était très fréquenté parce qu’il évitait aux bateaux de faire le grand détour.
Cette situation privilégiée faisait de Corinthe une ville de passage, donc de mélanges de toute sorte ; mélanges de races, d’idées, de religions : car l’Orient et l’Occident s’y rencontraient ; on y trouvait de tout et tout y était possible dans tous les domaines ; l’expression « vivre à la Corinthienne » était passée dans le vocabulaire et ce n’était pas un compliment : elle signifiait luxe et débauche. La ville était marquée aussi par les contrastes sociaux : financiers et commerçants y réglaient leurs affaires pendant que s’affairaient les dockers et les esclaves. La richesse d’une minorité s’étalait devant la misère des autres. La parabole du riche et du pauvre Lazare pouvait résonner particulièrement bien à Corinthe.
Paul connaissait bien cette ville, il y a passé environ dix-huit mois, dans les années 50 : par sa prédication, il a peu à peu rassemblé une communauté chrétienne qui reproduisait les contrastes de la population de Corinthe. Au fur et à mesure de nos lectures dans les dimanches qui viennent, nous la découvrirons mieux.
Ce n’est peut-être pas la première fois que Saint Paul écrit aux Corinthiens : on croit savoir qu’il a déjà pris une fois la plume quand il a su qu’il y avait des difficultés dans la communauté de Corinthe. Cette fois-ci, il écrit pour répondre à des questions précises qui lui ont été posées ; nous sommes en 55 ou 56.
En tout cas, cette lettre dont nous inaugurons la lecture ce dimanche est la « première » lettre aux Corinthiens qui nous soit restée de Paul.

 

EVANGILE – selon Saint Jean 1,29-34

En ce temps-là,
29 voyant Jésus venir vers lui,
Jean le Baptiste déclara :
« Voici l’Agneau de Dieu,
qui enlève le péché du monde ;
30 c’est de lui que j’ai dit :
L’homme qui vient derrière moi
est passé devant moi,
car avant moi il était.
31 Et moi, je ne le connaissais pas ;
mais, si je suis venu baptiser dans l’eau,
c’est pour qu’il soit manifesté à Israël. »
32 Alors Jean rendit ce témoignage :
« J’ai vu l’Esprit
descendre du ciel comme une colombe
et il demeura sur lui.
33 Et moi, je ne le connaissais pas,
mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit :
‘Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer,
celui-là baptise dans l’Esprit Saint.’
34 Moi, j’ai vu, et je rends témoignage :
c’est lui le Fils de Dieu. »

La dernière formule est très solennelle : « Oui, j’ai vu et je rends ce témoignage : c’est lui le Fils de Dieu. » A l’époque de Jean-Baptiste, il ne s’agissait pas encore de l’affirmation théologique au sens où nous disons aujourd’hui que Jésus est le Fils de Dieu, ou au sens de Saint Jean dans son Prologue, quand il dit « le Fils Unique, plein de grâce et de vérité » ; pour Jean-Baptiste, l’expression « Fils de Dieu » était synonyme de Messie ; l’appliquer à Jésus était donc une manière de dire que celui-ci était bien le Messie qu’on attendait, celui qui devait apporter le bonheur parfait sur la terre. Jean-Baptiste ne pouvait pas encore tout percevoir du mystère de Jésus, (la suite a prouvé qu’il s’est posé bien des questions), mais appliquer ce titre de Messie à son cousin, le fils de Marie, c’était déjà considérable !
Pourquoi ce titre de « Messie » et de fils de Dieu étaient-ils équivalents ? Parce que chaque roi, lorsqu’il prenait possession du trône de Jérusalem, recevait ces deux titres. Le rite de l’onction d’huile faisait de lui un consacré, un « messie » (le mot veut dire « frotté d’huile », tout simplement) et d’autre part, il recevait le titre de fils de Dieu, du seul fait qu’il était le roi et que, désormais, il pouvait être assuré que Dieu l’inspirait et le soutenait à tout instant.
Voilà donc Jésus désigné par Jean-Baptiste comme le Messie qu’on attendait déjà depuis quelques siècles. Evidemment, on se demande ce qui permet à Jean-Baptiste d’affirmer avec assurance que Jésus est bien le Messie d’Israël : c’est qu’il a vu de ses yeux l’Esprit Saint demeurer sur lui. Et, là encore, la formule est très solennelle : « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et demeurer sur lui. Je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : L’homme sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, c’est celui-là qui baptise dans l’Esprit Saint. » Le mot « demeurer » ici est important : chaque roi, le jour de son sacre, recevait l’onction d’huile, signe de l’Esprit qui l’accompagnait dans toute sa mission. De David, par exemple, on disait que l’Esprit de Dieu avait fondu sur lui à ce moment-là ; seulement voilà, les uns après les autres, les rois d’Israël avaient fait la preuve qu’ils pouvaient fort bien ne pas suivre les inspirations de l’Esprit. De Jésus au contraire, Jean-Baptiste nous dit qu’il est celui sur qui l’Esprit demeure, manière de nous dire que toute son action sera aussi celle de l’Esprit.
Le Messie, on le savait donc, serait habité, guidé en permanence par l’Esprit de Dieu et c’est lui qui devait apporter l’Esprit Saint à toute l’humanité. Le prophète Joël avait annoncé de la part de Dieu : « En ces jours-là, je répandrai mon Esprit sur toute chair » (Jl 3,1). Donc, quand Jean-Baptiste dit « Jésus est le fils de Dieu » ou « j’ai vu l’Esprit descendre et demeurer sur lui », ce sont deux manières absolument équivalentes de dire : le Messie est enfin parmi nous.
Ce mystère de Jésus, Jean-Baptiste le décrit encore d’une troisième manière, mais cette fois, totalement inattendue, ou presque : il dit « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ». La majorité du peuple d’Israël attendait un Messie-roi : il régnerait à Jérusalem (ce qui supposait que les Romains ne seraient plus les maîtres), le pays serait libéré de la tutelle étrangère (l’occupation romaine), on connaîtrait enfin la sécurité, la paix, le bonheur. Mais un Messie-agneau, bien peu de gens en parlaient ! Il semble donc que Jean-Baptiste a bien deviné que Jésus serait bien le Messie qu’on attendait, mais pas du tout comme on l’attendait !
L’agneau, cela fait penser d’abord à l’agneau pascal : le rite de la Pâque chaque année, rappelait au peuple que Dieu l’avait libéré ; la nuit de la libération d’Egypte, Moïse avait fait pratiquer par le peuple le rite traditionnel, mais il avait insisté « désormais, chaque année, ce rite vous rappellera que Dieu est passé parmi vous pour vous libérer. Le sang de l’agneau signe votre libération ».
L’Agneau, cela fait penser aussi au Serviteur de Dieu dont parle le deuxième livre d’Isaïe (53) : il était comparé à un agneau innocent qui portait les péchés de la multitude.
Enfin « l’Agneau de Dieu » signifie l’Agneau donné par Dieu : là, nous sommes renvoyés à l’offrande d’Abraham : quand Isaac avait posé à son père la question « mais où est donc l’agneau pour l’holocauste ? » Abraham avait répondu : « C’est Dieu qui pourvoiera à l’agneau pour l’holocauste, mon fils ».
Quand Jean-Baptiste dit que Jésus est l’agneau de Dieu, il le présente donc comme le libérateur de l’humanité (c’est l’agneau pascal) ; cet agneau est envoyé par Dieu, choisi par Dieu comme dans le récit d’Abraham ; mais en faisant référence au serviteur d’Isaïe, il laisse entendre que cette œuvre de libération de l’humanité sera accomplie par un innocent qui donne sa vie pour sauver ses frères.1
Il reste que le péché n’a pas encore disparu, que je sache ! Jean Baptiste en voyant venir Jésus le désigne comme celui « qui enlève le péché du monde ». Or depuis cette proclamation, rien apparemment n’a changé dans le monde ; les péchés de toute sorte y ont proliféré et le spectacle de notre temps ne nous fait pas espérer que les choses puissent s’arranger ! On ne peut pourtant pas mettre en doute la parole du Baptiste. Alors, que veut-il dire ? Sûrement pas la disparition pure et simple du péché sous toutes ses formes, comme par un coup de baguette magique ; sinon où serait notre liberté ?
En quoi pouvons-nous dire que Jésus est réellement le Messie, le libérateur de l’humanité ? La vérité, c’est que le péché n’est plus une fatalité : le Christ nous apporte la possibilité de nous libérer de son engrenage. Si nous restons greffés résolument sur lui dans toutes les circonstances de notre vie, si nous nous laissons en permanence guider par l’Esprit Saint dans lequel nous sommes plongés depuis notre Baptême, nous pouvons découvrir en nous cette liberté nouvelle. Nous pouvons vivre comme lui l’amour, la gratuité, le pardon.
Par ailleurs, la référence au serviteur d’Isaïe nous donne la clé du mystère : Isaïe avait deviné que l’œuvre du salut de l’humanité ne serait pas l’œuvre d’un homme solitaire mais d’un peuple ; les Chrétiens du monde entier forment ce peuple que saint Paul appelle le « Corps du Christ » qui grandit d’heure en heure si nous laissons l’Esprit de Dieu agir en nous.
————————
Note
1 – Le livre de l’Apocalypse reprend cette image de l’Agneau immolé, vainqueur du mal : cf Ap 5,6.12.
Compléments
– L’Esprit, c’est l’Esprit d’amour : désormais, en Jésus, l’humanité est délivrée du soupçon et de la haine : Jésus inaugure donc l’humanité nouvelle. Depuis le Jardin d’Eden, Dieu propose à l’homme d’entrer avec lui dans un dialogue d’amour : Adam refuse, soupçonne, conteste. Jésus-Christ au contraire est tourné vers le Père dans l’attitude du dialogue parfait, sans ombre ; comme dit Saint Jean dans le Prologue, il est « tourné vers Dieu » (pros ton theon). Il est le OUI de l’humanité à Dieu. Jésus est donc bien celui en qui s’accomplit le dessein de Dieu : en lui, homme, toute l’humanité entre dans la communion trinitaire.
– Désormais Jean-Baptiste peut s’effacer : comme Syméon, lors de la présentation de Jésus au Temple avait dit « désormais tu peux laisser ton serviteur s’en aller dans la paix, car mes yeux ont vu ton salut que tu as préparé à la face de tous les peuples »… Jean-Baptiste dit quelque chose d’analogue : « Derrière moi vient un homme qui a sa place devant moi » ; Jean-Baptiste était venu préparer la venue du Messie, maintenant, il lui laisse la place.
– Lien avec le Psaume : Jean-Baptiste nous montre ici le véritable agneau préparé par Dieu : désormais les sacrifices sanglants sont abolis comme l’avait dit le psaume 39/40 : « Tu ne voulais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit « voici, je viens » : c’est la disponibilité, la confiance du Fils (ce que Saint Paul appellera son « obéissance ») qui efface les péchés des hommes : la disponibilité et non le sacrifice sanglant.

ACTES DES APÔTRES, ACTES DES APOTRES, ANCIEN TESTAMENT, BAPTEME DE JESUS, BAPTEME DU CHRIST, EVANGILE SELON MATTHIEU, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 28

Baptême du Seigneur : dimanche 12 janvier 2020 : lectures et commentaires

BAPTISM-web.jpg

Dimanche 12 janvier 2020

Baptême du Seigneur

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Isaïe 42, 1-4. 6-7

Ainsi parle le SEIGNEUR :
1 Voici mon serviteur que je soutiens,
mon élu qui a toute ma faveur.
J’ai fait reposer sur lui mon esprit ;
aux nations, il proclamera le droit.
2 Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton,
il ne fera pas entendre sa voix au-dehors.
3 Il ne brisera pas le roseau qui fléchit ;
il n’éteindra pas la mèche qui faiblit,
il proclamera le droit en vérité.
4 Il ne faiblira pas, il ne fléchira pas,
jusqu’à ce qu’il établisse le droit sur la terre,
et que les îles lointaines
aspirent à recevoir ses lois.

6 Moi, le SEIGNEUR, je t’ai appelé selon la justice,
je te saisis par la main, je te façonne,
je fais de toi l’alliance du peuple,
la lumière des nations :
7 tu ouvriras les yeux des aveugles,
tu feras sortir les captifs de leur prison,
et de leur cachot, ceux qui habitent les ténèbres.

La difficulté de ce texte vient de sa richesse ! Comme beaucoup de prédications des prophètes, celle-ci est très touffue : beaucoup de choses sont dites en quelques phrases. Je vais essayer de décomposer le texte.
Pour commencer, visiblement, il comprend deux parties : c’est Dieu qui parle d’un bout à l’autre, mais, dans la première partie, il parle de celui qu’il appelle « son serviteur » (« Voici mon serviteur que je soutiens… »), tandis que, dans la seconde, il parle directement à son serviteur (« Moi, le SEIGNEUR, je t’ai appelé »).
Je m’attache d’abord à la première partie : première remarque, je devrais dire premier étonnement : le mot « droit » (au sens de jugement) revient trois fois. « Aux nations, il proclamera le droit… il proclamera le droit en vérité. Il ne faiblira pas, il ne fléchira pas, jusqu’à ce qu’il établisse le droit sur la terre. »
Or c’est peut-être là que nous allons avoir des surprises, car ce jugement, curieusement, ne ressemble pas à un verdict ; pourtant, spontanément, pour nous, le mot « jugement » est souvent évocateur de condamnation, surtout quand il s’agit du jugement de Dieu. Mais ici, il n’est pas question de condamnation, il n’est question que de douceur et de respect pour tout ce qui est fragile, « le roseau qui fléchit », « la mèche qui faiblit » : « Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton, il ne fera pas entendre sa voix au-dehors. Il ne brisera pas le roseau qui fléchit ; il n’éteindra pas la mèche qui faiblit ».
Autre caractéristique de ce jugement, il concerne toute l’humanité : tout le développement sur le jugement est encadré par deux affirmations concernant les nations, c’est-à-dire l’humanité tout entière ; voici la première : « Aux nations, il proclamera le droit » et la deuxième : « Il ne faiblira pas, il ne fléchira pas, jusqu’à ce que les îles lointaines aspirent à recevoir ses lois. »
On ne peut pas mieux dire que la volonté de Dieu est une volonté de salut, de libération, et qu’elle concerne toute l’humanité. Il attend avec impatience « que les îles lointaines aspirent à recevoir ses lois », c’est-à-dire son salut.
Tout cela veut dire qu’à l’époque où ce texte a été écrit, on avait compris deux choses : premièrement, que le jugement de Dieu n’est pas un verdict de condamnation mais une parole de salut, de libération. (Dieu est ce « juge dont nous n’avons rien à craindre » comme le dit la liturgie des funérailles). Deuxièmement, que la volonté de salut de Dieu concerne toute l’humanité. Enfin, dernier point très important, dans le cadre de cette mission, le serviteur est assuré du soutien de Dieu : « Voici mon serviteur que je soutiens… J’ai fait reposer sur lui mon esprit ».
La deuxième partie du texte reprend ces mêmes thèmes : c’est Dieu lui-même qui explique à son serviteur la mission qu’il lui confie : « Tu ouvriras les yeux des aveugles, tu feras sortir les captifs de leur prison, et de leur cachot, ceux qui habitent les ténèbres. » Ici, non seulement il n’est pas question de condamnation, mais le jugement est un véritable « non-lieu » ou même plus exactement une levée d’écrou ! L’image est forte : vous avez entendu le lien entre le mot « cachot » et le mot « ténèbres ». Je m’explique : les cellules des prisons de l’époque étaient dépourvues de fenêtres ; sortir de prison, c’était retrouver la lumière du jour, au point d’en être ébloui après un long temps passé dans l’obscurité.
Le caractère universel de la mission du serviteur est également bien précisé. Dieu lui dit : « Je fais de toi la lumière des nations ». Enfin, le soutien de Dieu est également rappelé : « Moi, le SEIGNEUR, je t’ai appelé… je te saisis par la main ».
Evidemment, une question se pose tout de suite : de qui parle Isaïe ? Une telle description d’un serviteur de Dieu, investi d’une mission de salut pour son peuple et pour toute l’humanité, et sur qui repose l’esprit de Dieu, c’était exactement la définition du Messie qu’on attendait en Israël. C’est lui qui devait instaurer le règne de Dieu sur la terre et apporter à tous le bonheur et la liberté.
Qui est ce serviteur, investi d’une telle mission ? Le prophète Isaïe qui prêchait au sixième siècle avant notre ère, pendant l’Exil à Babylone, ne nous précise pas l’identité de ce serviteur : sans doute cela était-il trop évident pour avoir besoin d’être dit. Heureusement pour nous, lorsque la Bible hébraïque a été traduite en grec, à partir du 3ème siècle (cette traduction que nous appelons la Septante), les traducteurs juifs ont éclairé ce point.
Voici le début de notre texte dans la Septante : « Ainsi parle le Seigneur : Voici mon serviteur, Jacob, que je soutiens, mon élu, Israël, en qui j’ai mis toute ma joie ».
Alors on comprend mieux l’intention du prophète lorsqu’il adressait cette prédication à ses contemporains : l’auteur (qu’on appelle le Deuxième Isaïe) a vécu et prêché au temps de l’Exil à Babylone donc au sixième siècle av. J.C. C’était une période particulièrement dramatique et le peuple d’Israël croyait être condamné à disparaître et n’avoir plus aucun rôle à jouer dans l’histoire. Alors le prophète Isaïe a consacré toutes ses forces à redonner courage à ses compatriotes, à tel point qu’on appelle son œuvre  « le livre de la consolation d’Israël ». Or, une bonne manière de remonter le moral des troupes consistait à leur dire : tenez bon, Dieu compte encore sur vous, le petit noyau que vous formez est appelé à être son serviteur privilégié dans son œuvre  de salut du monde.
Déjà, le prophète Michée, au huitième siècle, avait eu l’intuition que le Messie ne serait pas un individu, mais un être collectif ; désormais, avec cette prédication d’Isaïe, l’idée d’un Messie collectif s’affirme de plus en plus.
Le jour de son Baptême dans le Jourdain, Jésus est venu prendre la tête de ce peuple.
———————-
Compléments
– La lecture liturgique ajoute la première phrase : « Ainsi parle le Seigneur » probablement pour compenser la suppression du verset 5 au milieu du texte.
– Voici le verset 5 : « Ainsi parle Dieu, le Seigneur, qui crée les cieux et les déploie : il dispose la terre avec sa végétation, il donne la vie au peuple qui l’habite, et le souffle à ceux qui la parcourent. » La deuxième partie du livre d’Isaïe (celle qu’on appelle « le livret de la consolation d’Israël) est riche d’évocations superbes de la Création : c’est dans les périodes les plus difficiles que l’on développe ce thème de la puissance créatrice de Dieu et de son amour pour ses créatures : c’est le meilleur argument pour garder l’espoir. Sa puissance créatrice et sa fidélité sont le meilleur gage de notre libération.

 

PSAUME – 28 (29)

1 Rendez au SEIGNEUR, vous les dieux,
Rendez au SEIGNEUR gloire et puissance.
2 Rendez au SEIGNEUR la gloire de son Nom,
adorez le SEIGNEUR, éblouissant de sainteté.

3a La voix du SEIGNEUR domine les eaux,
3c le SEIGNEUR domine la masse des eaux.
4 Voix du SEIGNEUR dans sa force, voix du SEIGNEUR qui éblouit.

3b Le Dieu de la gloire déchaîne le tonnerre.
9c Et tous, dans son temple, s’écrient : « Gloire ! »
10 Au déluge, le SEIGNEUR a siégé ;
il siège, le SEIGNEUR, il est roi pour toujours !

Pour entendre ce psaume dans toute sa force, il faut imaginer la violence d’un orage : les vents déchaînés ont balayé le pays tout entier, du Liban et de l’Hermon au Nord jusqu’au désert de Qadèsh au Sud. Nous en avons entendu un écho, déjà : « Le Dieu de la gloire déchaîne le tonnerre » ; mais ce thème se retrouve surtout dans les versets centraux de ce psaume, que nous n’avons pas entendus ; je vous les lis : « Voix du SEIGNEUR dans sa force, voix du SEIGNEUR qui éblouit, voix du SEIGNEUR : elle casse les cèdres. Le SEIGNEUR fracasse les cèdres du Liban ; il fait bondir comme un poulain le Liban, le Siryon comme un jeune taureau (le Siryon est un autre nom de l’Hermon). Voix du SEIGNEUR, elle taille des lames de feu (ce sont les éclairs bien sûr) ; voix du SEIGNEUR, elle épouvante le désert ; le SEIGNEUR épouvante le désert de Qadesh…. Voix du SEIGNEUR qui affole les biches en travail, qui ravage les forêts… ».
Mais où donc la voix de Dieu a-t-elle ainsi résonné dans le désert ? Au Sinaï, bien sûr. Rappelez-vous la description du livre de l’Exode au moment où Dieu proposait son Alliance à Moïse : « Le troisième jour, quand vint le matin, il y eut des voix, des éclairs, une nuée pesant sur la montagne et la voix d’un cor très puissant ; dans le camp, tout le peuple trembla. Moïse fit sortir le peuple à la rencontre de Dieu hors du camp, et ils se tinrent tout en bas de la montagne. Le mont Sinaï n’était que fumée, parce que le SEIGNEUR était descendu dans le feu ; sa fumée monta, comme la fumée d’une fournaise, et toute la montagne trembla violemment. La voix du cor s’amplifia : Moïse parlait et Dieu lui répondait par la voix du tonnerre. » (Ex 19,16-19). Et vous savez que le targum (la traduction en araméen du texte hébreu) du livre de l’Exode compare la voix de Dieu à des flammes de feu : chaque parole de Dieu donnant à Moïse les dix paroles des commandements (le Décalogue) était comme du feu. Je vous en lis un passage : « Le premier commandement, lorsqu’il sortait de la bouche du Saint – Béni soit son nom ! -, c’était comme des étincelles, des éclairs et des lampes de feu, une lampe de feu à sa droite et une lampe de feu à sa gauche. Il volait et filait dans l’air des cieux… Puis il revenait et se gravait sur les tables de l’Alliance… »
Au passage, on notera dans notre psaume l’emploi répété (« litanique » pourrait-on dire) du nom de Dieu révélé au Sinaï : le mot « SEIGNEUR » (le fameux nom en quatre lettres YHVH) apparaît à presque toutes les lignes (dix-huit fois pour l’ensemble du psaume !)
Autre rapprochement suggéré par ce psaume : nous avons entendu ici trois fois l’expression « voix du SEIGNEUR » ; dans l’ensemble du psaume, elle est répétée sept fois, ce qui n’est pas un chiffre anodin, évidemment : cela fait immédiatement penser à la Création. Le poème du premier chapitre de la Genèse répète indéfiniment « Dieu dit… et cela fut ». Manière de dire que la Parole de Dieu est efficace, et elle seule ; traduisez : les idoles ne parlent pas et ne font rien, elles en sont bien incapables. Nous avons déjà eu l’occasion de voir que le poème de la création ne manque pas d’envoyer quelques pointes contre les idoles.
Ceci nous amène à un autre thème de ce psaume qui est la royauté de Dieu : car, s’il fallait résumer ce psaume, on pourrait dire « Dieu seul est roi ; toute autre royauté est usurpée, lui seul mérite hommages et adoration. Bientôt tous le reconnaîtront et se soumettront. » Tous, à commencer par son peuple, bien sûr, mais aussi et surtout, les usurpateurs qui ont osé revendiquer une gloire qui ne revient qu’à Dieu seul : « Rendez au SEIGNEUR, vous les dieux, (sous-entendu les faux-dieux), rendez au SEIGNEUR gloire et puissance. » La pointe anti-idolâtrique est très nette : et l’orage est souvent utilisé dans la Bible pour décrire la venue du règne de Dieu, le jugement final de Dieu sur le monde, quand enfin disparaîtront les puissances du mal. La domination universelle de Dieu sera enfin manifestée.
Comme elle le fut (autre image) sur les eaux déchaînées du déluge : « La voix du SEIGNEUR domine les eaux, le SEIGNEUR domine la masse des eaux… Au déluge, le SEIGNEUR a siégé ». Le prophète Isaïe emploie les mêmes images pour annoncer la victoire finale de Dieu : « Les écluses d’en-haut sont ouvertes, les fondements de la terre sont ébranlés. La terre se brise, la terre vole en éclats, elle est violemment secouée… Ce jour-là, le SEIGNEUR interviendra, là-haut contre l’armée d’en-haut, et sur terre contre les rois de la terre… La lune sera humiliée, le soleil sera confondu. Oui, le SEIGNEUR, le tout-puissant est roi sur la montagne de Sion et à Jérusalem, dans sa gloire, en présence des Anciens. » (C’est un extrait de ce que l’on appelle l’Apocalypse d’Isaïe : Is 24,18… 23).
Autre harmonique de ce psaume à propos de la domination de Dieu sur les eaux, toujours : où donc, en-dehors de la création, en-dehors du déluge, où donc Dieu a-t-il dominé la masse des eaux ? Lors de la sortie d’Egypte, bien sûr, lors de la traversée de la Mer, lorsque le peuple s’enfuyait d’Egypte, « la maison de servitude ». Et c’est le plus grand titre de gloire de Dieu. Désormais, le peuple élu, libéré gratuitement par son Dieu, prend à témoin les autres nations : leurs dieux n’ont plus qu’à s’incliner ! Vous avez remarqué l’insistance sur le mot « gloire » qui revient quatre fois : « Rendez au SEIGNEUR, vous les dieux, rendez au SEIGNEUR gloire et puissance. Rendez au SEIGNEUR la gloire de son Nom… Le Dieu de la gloire déchaîne le tonnerre. Et tous, dans son temple, s’écrient : Gloire ! »
Dernière remarque : oui, dans le temple, déjà, les croyants rassemblés chantent à pleins poumons la gloire de Dieu, comme les y invite ce psaume ; mais pour le reste de l’humanité, ce n’est pas encore le cas ! Lorsque le psaume affirme : « Il siège, le SEIGNEUR, il est roi pour toujours ! », c’est encore une anticipation. Mais on ne doute pas qu’un jour viendra où Dieu sera enfin reconnu roi par tous ses enfants.
Du coup, nous comprenons mieux le choix de ce psaume pour la fête du Baptême du Christ : avec Jésus, « Le Royaume des cieux s’est approché ».

 

DEUXIEME LECTURE – Actes des apôtres 10,34-38

En ces jours-là, quand Pierre arriva à Césarée,
chez un centurion de l’armée romaine,
34 il prit la parole et dit :
« En vérité, je le comprends,
Dieu est impartial :
35 mais, quelle que soit leur race,
il accueille, quelle que soit la nation,
celui qui le craint et dont les œuvres sont justes.
36 Telle est la Parole qu’il a envoyée aux fils d’Israël,
en leur annonçant la bonne nouvelle de la paix par Jésus-Christ,
lui qui est le Seigneur de tous.
37 Vous savez ce qui s’est passé à travers tout le pays des Juifs,
depuis les commencements en Galilée,
après le baptême proclamé par Jean :
38 Jésus de Nazareth,
Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance.
Là où il passait, il faisait le bien,
et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable,
car Dieu était avec lui. »

C’est presque une révolution : Pierre est en train d’enfreindre toutes les convenances ; le voilà chez un païen, le centurion romain, Corneille. Il faut dire que l’Esprit Saint lui a carrément forcé la main !
Je vous rappelle les événements. Imaginez deux maisons distantes de cinquante kilomètres, la maison de Corneille à Césarée, celle de Simon, le tanneur, à Joppé (autrement dit Jaffa ou Tel Aviv). C’est dans la maison de Simon que loge l’apôtre Pierre, qui a quitté provisoirement Jérusalem pour ce qu’on pourrait appeler une tournée missionnaire.
Dans ces deux maisons, il se passe des choses étranges et tout à fait inattendues : cela commence à Césarée. Corneille est un officier de l’empire romain (on dirait aujourd’hui un italien) en garnison à Césarée-sur-mer, c’est-à-dire sur la côte méditerranéenne du pays des Juifs. Aux yeux des Juifs, c’est un homme estimable, pieux, un de ceux qu’on appelle les « craignant Dieu ». Ce qui veut dire concrètement qu’il est pratiquement converti au Judaïsme, ou au moins très sympathisant, mais sans aller jusqu’à la circoncision. Il est connu aussi pour ses générosités et ses aumônes envers la synagogue de Césarée. Voici donc Corneille dans sa maison.
Un beau jour, vers trois heures de l’après-midi, il a une vision : un ange de Dieu est devant lui et l’appelle : « Corneille ! » Il répond tout frémissant : « Qu’y a-t-il, Seigneur ? » L’ange lui explique : « Dieu entend tes prières, il voit tes aumônes ; et maintenant, envoie chercher Pierre à Joppé ; tes hommes le trouveront facilement, il loge actuellement au bord de la mer chez un tanneur du nom de Simon. »
L’ange à peine disparu, Corneille choisit deux hommes de confiance et il les envoie à Joppé escortés d’un soldat. Et les voilà partis pour Joppé ; ils en ont pour une bonne journée de marche.
Le lendemain, juste un peu avant qu’ils n’arrivent à destination, c’est à Joppé qu’il se passe des choses étranges : Pierre est monté faire ses prières sur la terrasse vers midi. Mais c’est presque l’heure de déjeuner et la faim le prend ; et voilà qu’il a une vision, lui aussi : du ciel descend une espèce de nappe remplie de toutes sortes d’animaux ; et une voix dit : « Allez, Pierre, tue et mange ! » Impossible pour un bon Juif d’obéir à un ordre pareil ! D’abord, il faudrait distinguer soigneusement parmi tous ces animaux ceux qui sont purs (c’est-à-dire permis par la Loi) et ceux qui ne le sont pas ; alors Pierre répond instinctivement : « Jamais, Seigneur ! De ma vie, je n’ai jamais mangé rien d’immonde ni d’impur. » Et la voix reprend : « Ce que Dieu a déclaré pur, ce n’est quand même pas toi, Pierre, qui vas le déclarer immonde ! »
En d’autres termes, à qui est-ce de décider de ce qui est pur ou impur ? Est-ce bien aux hommes d’en décider ? Paul, plus tard, dans la lettre aux Romains, dira : « Je le sais, j’en suis convaincu par le Seigneur Jésus : rien n’est impur en soi. » (Rm 14,18).
Pierre a certainement du mal à se rendre à ces arguments-là puisque Luc précise que la même scène se reproduit trois fois. Et il ajoute que Pierre ne comprend toujours pas, même une fois la vision définitivement disparue.
C’est à ce moment-là, précisément, que les envoyés de Corneille frappent à la porte, au rez de chaussée ; et là-haut, sur la terrasse, l’Esprit Saint dit à Pierre « on te demande en bas, suis ces hommes sans hésiter, c’est moi qui les envoie. » Vous devinez la suite : Pierre descend, rencontre les envoyés de Corneille, leur demande ce qui les amène ; puis il leur offre l’hospitalité ; et dès le lendemain, il prend la route de Césarée ; je remarque au passage qu’il ne part pas tout seul, il emmène quelques Chrétiens avec lui ; il se doute que l’affaire est importante puisque l’Esprit Saint s’en est mêlé, et s’il y a des décisions à prendre, on est toujours plus avisés à plusieurs. Encore une journée de marche, donc, pour Césarée où l’on arrive le lendemain.
L’arrivée chez Corneille est superbe : Corneille a convoqué le ban et l’arrière-ban ; quand Pierre arrive, Corneille se jette à ses pieds ; mais Pierre a cette phrase magnifique : « Relève-toi ; moi aussi, je ne suis qu’un homme. » Puis, devant tout le monde, il dit ce qu’il a enfin compris de sa vision à Joppé : « Dieu vient de me faire comprendre qu’il ne fallait déclarer immonde ou impur aucun homme. » Sous-entendu, jusqu’ici, moi, Pierre, le Juif, je croyais être fidèle à l’Alliance de Dieu en m’interdisant tout contact avec les païens. Désormais, je comprends que, aux yeux de Dieu, personne n’est infréquentable. Et c’est pour cela que, pour la première fois de ma vie, je m’autorise, moi le Juif, à franchir le seuil de la maison d’un païen. Puis Corneille raconte pourquoi il a fait venir Pierre, sur l’ordre de l’ange de Dieu. Et c’est à ce moment-là que Pierre entame le discours dont nous avons entendu le début tout à l’heure : « En vérité, je le comprends, Dieu est impartial : il accueille, quelle que soit la nation, celui qui le craint et dont les œuvres sont justes. »
———————
Compléments
Vous savez la suite : Pierre était peut-être parti pour faire un long discours, comme le matin de la Pentecôte, mais l’Esprit Saint, encore une fois, le devance : « Pierre exposait encore ces événements quand l’Esprit Saint tomba sur tous ceux qui avaient écouté la Parole. Ce fut de la stupeur parmi les croyants circoncis qui avaient accompagné Pierre ; (traduisez les anciens Juifs devenus chrétiens) ; ainsi sur les nations païennes, le don de l’Esprit Saint était ainsi répandu ! Ils entendaient ces gens, en effet, parler en langues et célébrer la grandeur de Dieu. » Alors Pierre en tire la conclusion qui s’impose et il fait ce qui ne lui serait jamais venu à l’idée sans toutes ces interventions de l’Esprit Saint, il les baptise : « Quelqu’un pourrait-il empêcher de baptiser par l’eau ces gens qui, tout comme nous, ont reçu l’Esprit Saint ? »
Le programme que Jésus a fixé à ses apôtres le jour de l’Ascension est en train de s’accomplir (Ac 1, 8) ; il leur avait dit : « vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. »
L’élection d’Israël n’est pas niée pour autant : « Il (Dieu) a envoyé la Parole aux fils d’Israël » ; mais désormais tous peuvent accéder à la foi en Jésus-Christ.

 

EVANGILE – selon Saint Matthieu 3,13-17

13 Alors paraît Jésus.
Il était venu de Galilée jusqu’au Jourdain
Auprès de Jean, pour être baptisé par lui.
14 Jean voulait l’en empêcher et disait :
« C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi,
et c’est toi qui viens à moi ! »
15 Mais Jésus lui répondit :
« Laisse faire pour le moment,
car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. »
Alors Jean le laisse faire.
16 Dès que Jésus fut baptisé,
il remonta de l’eau,
et voici que les cieux s’ouvrirent :
il vit l’Esprit de Dieu
descendre comme une colombe et venir sur lui.
17 Et des cieux, une voix disait :
« Celui-ci est mon Fils bien-aimé,
en qui je trouve ma joie. »

Le Baptême de Jésus est sa première manifestation publique : il n’est encore, à son arrivée au bord du Jourdain, (pour beaucoup à l’exception de quelques-uns) que Jésus de Nazareth, et Matthieu l’appelle seulement Jésus : « Jésus, arrivant de Galilée, paraît sur les bords du Jourdain, et il vient à Jean pour se faire baptiser par lui. » Son Baptême sera le premier dévoilement aux yeux de tous de ce qu’il est réellement.
La scène est très courte, mais chaque mot, chaque image compte. Je commence par les images. Il y en a trois : la marche de Jésus depuis la Galilée et jusqu’aux rives du Jourdain, un peu au nord de la Mer Morte. Jésus accomplit la même démarche que beaucoup des membres de son peuple : Matthieu raconte que les gens de « Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain venaient à Jean-Baptiste et ils se faisaient baptiser par lui dans le Jourdain en reconnaissant leurs péchés. »
La deuxième image nous montre le geste de recul de Jean-Baptiste ; et le dialogue s’instaure entre les deux hommes ; Jean finit par s’incliner devant l’insistance du nouveau-venu. Alors on voit Jésus descendre dans le Jourdain pour y être baptisé.
Puis c’est la dernière scène, grandiose : les cieux s’ouvrent, une colombe vient se poser sur le nouveau baptisé. Pour commencer, lorsque les cieux s’ouvrent, on comprend que la grande attente d’Israël est enfin comblée. Cette grande attente, Isaïe l’exprimait ainsi : « Ah, si tu déchirais les cieux et si tu descendais… pour faire connaître ton Nom à tes adversaires… » (Is 63,19 – 64,1). Quant à la colombe, pour un Juif, elle représente évidemment l’esprit de Dieu, celui qui planait sur les eaux de la Création, celui qui devait un jour reposer sur le Messie lorsqu’il viendrait enfin pour sauver son peuple et l’humanité tout entière. L’apôtre Pierre le rappellera dans son discours chez Corneille (que nous lisons en deuxième lecture ce dimanche) : « Vous savez ce qui s’est passé à travers tout le pays des Juifs, depuis les débuts en Galilée, après le baptême proclamé par Jean : Jésus de Nazareth, Dieu l’a consacré par l’Esprit Saint ». (Ac 10,37-38).
Quant aux paroles, il y en a trois également. Tout d’abord, le refus de Jean-Baptiste : « C’est moi qui ai besoin de me faire baptiser par toi, et c’est toi qui viens à moi ! » Il semble bien que Jean-Baptiste, lui, ait tout de suite compris qui était Jésus. Il reconnaît en lui celui dont il a dit : « Moi, je vous baptise dans l’eau pour vous amener à la conversion. Mais celui qui est derrière moi est plus fort que moi et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et dans le feu. » (Mt 3,11).
La deuxième parole, c’est la réponse de Jésus : « Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. » (c’est-à-dire que nous soyons accordés au projet de Dieu).
Alors Jean-Baptiste se laisse convaincre. Lui aussi veut de tout son coeur être accordé au projet de Dieu. Sa première réaction était empreinte d’humilité, mais elle exprimait les vues humaines. Une question analogue, d’ailleurs, nous brûle les lèvres : pourquoi donc Jésus a-t-il choisi de demander le baptême de Jean-Baptiste ? Pourquoi se mettre en quelque sorte à l’école d’un autre ? Pourquoi, surtout, prendre place au rang des pécheurs ?
Jésus, lui, dit les vues de Dieu. « Ce qui est juste », dans l’Ancien Testament, c’est ce qui est conforme au projet de Dieu, aux pensées de Dieu. Jean-Baptiste voulait distinguer Jésus du reste des hommes. Mais ce ne sont pas les vues de Dieu. Le mystère de l’Incarnation, c’est cela précisément : Jésus vient s’intégrer complètement à l’humanité. L’étonnement de Jean-Baptiste dit assez la singularité de Jésus ; homme parmi les hommes, il n’est pourtant pas comme les autres : lui, le non-pécheur, va prendre la tête des pécheurs.
La troisième parole, c’est celle de Dieu lui-même : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j’ai mis tout mon amour. » Pour percevoir la richesse de cette phrase apparemment si simple, il faut la décomposer. L’expression « Celui-ci est mon Fils » désigne aussitôt Jésus comme le Messie-roi que la majorité des Juifs attendaient en Israël. Car le titre de « fils de Dieu » était appliqué à chaque roi le jour de son sacre. De la part de Dieu, le prophète disait au nouveau souverain : « Tu es mon fils, aujourd’hui, je t’ai engendré » en souvenir de la promesse adressée jadis au roi David par le prophète Nathan : « Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils » (2 S 7,14). Attribuer ce titre de « fils de Dieu » à Jésus, fils du charpentier de Nazareth, c’était donc proclamer que, malgré toutes les apparences, le vrai roi-Messie qu’on attendait, c’était lui.
La fin de la phrase dit tout autre chose : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j’ai mis tout mon amour. » Cette expression est la reprise d’une prophétie d’Isaïe qui disait de la part de Dieu : « Voici mon serviteur Jacob que je soutiens, mon élu Israël en qui j’ai mis toute ma joie. J’ai fait reposer sur lui mon esprit ». Et la suite du texte énonçait la mission de ce serviteur, c’était exactement celle du Messie. (Nous avons entendu cela dans la première lecture de ce dimanche).
A la figure de Messie-roi, s’ajoute donc celle de Messie-serviteur : une fois de plus, on est frappés de l’insistance du Nouveau Testament sur ce thème. Il faut dire que Jésus a dérouté nombre de ses contemporains : il ressemblait si peu à l’idée que l’on se faisait du Messie. La figure du Serviteur d’Isaïe a été pour eux l’un des grands textes qui ont nourri leur méditation ; on en trouve des traces et des allusions dans de nombreux textes du Nouveau Testament.
A la suite de cette annonce d’Isaïe, certains Juifs avaient compris que le Messie ne serait pas un individu isolé mais un peuple. Alors on comprend mieux pourquoi Jésus ne craint pas de prendre place dans la file de ses frères juifs qui s’approchent de Jean-Baptiste pour demander le Baptême. Serviteur annoncé par Isaïe, Jésus n’est pas un Messie solitaire : déjà là, dès le début de sa vie publique, il se veut solidaire. Par notre Baptême, à notre tour, nous sommes intégrés au Corps du Christ en train de se construire.
——————-
Compléments
Après avoir entendu la voix qui déclare : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j’ai mis tout mon amour », nous comprenons mieux la présence de la colombe qui symbolise l’Esprit Saint : nous venons d’assister au sacre du Messie.
La présence de l’Esprit sur les eaux du Baptême dit bien qu’il s’agit d’une nouvelle création ; et ces eaux ne sont pas n’importe lesquelles : dans le Jourdain, Jésus est le nouveau Josué qui mène son peuple vers la vraie Terre promise, celle qu’habite l’Esprit.
Matthieu nous offre ici une magnifique représentation de la Trinité : Jésus est déclaré « Fils », l’Esprit est reconnu sous la forme de la colombe, et le Père invisible mais présent se manifeste par sa Parole : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j’ai mis tout mon amour. » « Il vous baptisera dans l’Esprit Saint et dans le feu » avait prédit Jean-Baptiste : par notre Baptême, c’est dans le feu de l’amour trinitaire que tous, nous sommes réellement plongés.

ANCIEN TESTAMENT, AVENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX ROMAINS, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 23

Dimanche 22 décembre 2019 : 4ème dimanche de l’Avent : lectures et commentaires

740e4cd67c424f91aa42c5ad32b5ed4c

Quatrième dimanche de l’Avent

Dimanche 22 décembre 2019.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Isaïe 7,10-16

En ces jours-là,
10 le SEIGNEUR parla ainsi au roi Acaz :
11 « Demande pour toi un signe de la part du SEIGNEUR ton Dieu,
au fond du séjour des morts
ou sur les sommets, là-haut. »
12 Acaz répondit :
« Non, je n’en demanderai pas,
je ne mettrai pas le SEIGNEUR à l’épreuve. »
13 Isaïe dit alors :
« Écoutez, maison de David !
Il ne vous suffit donc pas de fatiguer les hommes :
il faut encore que vous fatiguiez mon Dieu !
14 C’est pourquoi le Seigneur lui-même
vous donnera un signe :
Voici que la vierge est enceinte,
elle enfantera un fils,
qu’elle appellera Emmanuel
(c’est-à-dire : Dieu-avec-nous).
15 De crème et de miel il se nourrira,
jusqu’à ce qu’il sache rejeter le mal et choisir le bien.
16 Avant que cet enfant sache rejeter le mal
et choisir le bien,
la terre dont les deux rois te font trembler
sera laissée à l’abandon. »

Sans le savoir, nous venons d’assister à l’une des pages les plus dramatiques de l’histoire du peuple d’Israël ; nous sommes vers 735 avant J.C. : l’ancien royaume de David est divisé en deux petits royaumes, depuis environ deux cents ans ; deux rois, deux capitales : Samarie au Nord, Jérusalem au Sud ; c’est là, à Jérusalem, que règne la dynastie de David, celle dont naîtra le Messie ; pour l’instant, il est clair que le Messie n’est pas encore né ! Un jeune roi de 20 ans, Achaz, vient de monter sur le trône de Jérusalem, et dès le dernier son des trompettes du couronnement, il doit prendre des décisions très difficiles.
La Bible n’est pas un livre d’histoire, nous le savons bien ; et si les paroles du prophète Isaïe nous ont été conservées et transmises, c’est parce que la question qui se pose à Achaz est d’abord une question de foi. Pour prendre des décisions valables, il doit s’appuyer sur sa foi, c’est-à-dire ne compter que sur Dieu seul : Dieu a promis que la dynastie de David ne s’éteindrait pas ; il a promis, il tiendra ses promesses. Il n’abandonnera pas son peuple. C’est la conviction d’Isaïe.
Mais il est vrai que pour le jeune roi la responsabilité est très lourde ; la situation politique est inquiétante, le petit royaume de Jérusalem est pris en étau entre deux camps rivaux : le premier camp, c’est la puissance montante au Proche-Orient, l’empire Assyrien, dont la capitale est Ninive (actuellement, les ruines de Ninive sont tout près de Mossoul) ; il menace toute la région, et ses campagnes l’ont déjà mené jusqu’à Damas, en Syrie, et en Samarie ; en 738, le roi de Damas et le roi de Samarie, vaincus, ont été obligés de capituler et de payer tribut.
L’autre camp, ce sont précisément ces deux petits royaumes de Syrie et de Samarie qui se révoltent contre Ninive et font le siège de Jérusalem pour détrôner Achaz et le remplacer par un autre roi qui acceptera d’être leur allié dans la guerre d’indépendance contre Ninive.
Achaz est pris de panique ; les versets précédents racontent que « son cœur et le cœur de son peuple furent agités comme les arbres de la forêt sont agités par le vent » (Is 7,2). Isaïe commence par l’inviter au calme et à la confiance ; il lui dit quelque chose comme « fais confiance à Dieu, ta dynastie ne peut pas s’éteindre, puisqu’il l’a promis » ; et donc le conseil d’Isaïe c’est « affronte tranquillement les menaces qui se présentent, mise sur ta foi et sur les ressources de ton peuple ». Et il ajoute : « la foi est votre survie ; si vous ne croyez pas, toi et ton peuple, vous ne subsisterez pas. »
Mais Achaz n’écoute plus ; lui, le dépositaire de la foi au Dieu unique, offre des sacrifices à toutes les idoles et il va même jusqu’à faire la chose la plus atroce, malheureusement courante à cette époque dans les autres peuples, mais que tous les prophètes ont toujours interdite : il a tué son fils unique pour l’offrir en sacrifice ; le deuxième livre des Rois dit « il fit passer son fils par le feu » (2 R 16,3).
Finalement Achaz ne voit qu’une issue : pour éviter la menace immédiate de ses deux voisins, les rois de Damas et de Samarie, il est décidé à demander l’appui de l’empereur assyrien ; Isaïe est très opposé à cette solution, car tout se paie ! Achaz, en demandant cet appui, perd son indépendance politique et religieuse : c’est balayer d’un coup toute l’oeuvre de libération entreprise depuis Moïse.
Et c’est là qu’Isaïe prononce les paroles que nous avons entendues aujourd’hui : comme on le voit, avant d’être adressées à nos oreilles de chrétiens, avec une signification pour nous, elles ont d’abord été prononcées dans une situation particulière très concrète. Il dit à Achaz « puisque tu as du mal à croire, demande à Dieu un signe ; tu peux le demander sur les hauteurs ou dans les vallées… Dieu règne partout ».
Achaz lui fait une réponse abominablement hypocrite : lui qui a déjà pris sa décision, tout-à-fait contraire aux conseils du prophète, et pire, lui qui, dans sa panique, a sacrifié son fils unique, sur qui reposait la promesse de Dieu, il dit : « Oh non ! Loin de moi l’idée d’oser exiger quelque chose de Dieu ! » C’est là qu’Isaïe, qui n’est pas dupe, lui dit « il ne vous suffit pas de fatiguer les hommes, il faut encore que vous fatiguiez mon Dieu » et intentionnellement, il dit « mon Dieu » car il estime qu’Achaz se conduit comme s’il n’était plus dans l’Alliance.
Mais même devant ces infidélités répétées d’Achaz, Isaïe annonce que Dieu, lui, reste fidèle ; et Dieu va en donner la preuve : la « jeune femme » 1 (c’est-à-dire la jeune reine) est enceinte ; et l’enfant qu’elle va donner au roi s’appellera justement « Dieu est avec nous ». Car ni les ennemis qui veulent détrôner Achaz, ni lui-même qui immole son fils n’empêcheront la fidélité promise par Dieu à la descendance de David et à son peuple.
Enfin les promesses concernent cet enfant-roi : « Il saura rejeter le mal et choisir le bien… » (ce qui veut dire : il recevra à son tour l’esprit du Seigneur pour être capable de rejeter le mal et de choisir le bien). Et la dernière promesse, c’est « Avant même que cet enfant sache rejeter le mal et choisir le bien, (c’est-à-dire avant même que cet enfant ait grandi), elle sera abandonnée la terre dont les deux rois te font trembler ». Traduisez : quant à la menace des deux rois de Damas et de Samarie, elle sera vite oubliée puisque d’ici peu on ne parlera même plus d’eux. Effectivement, très peu de temps après les paroles d’Isaïe, les deux royaumes de Syrie et de Samarie ont été complètement écrasés par l’empire assyrien, leurs richesses emmenées à Ninive et leurs populations déplacées.
Il reste que les hommes et les rois demeurent libres ; et le jeune roi annoncé ici, le petit Ezéchias, commettra des erreurs à son tour ; mais la prophétie d’Isaïe restera toujours valable : quelles que soient les infidélités des hommes, rien n’empêchera la fidélité promise par Dieu à la descendance de David et à son peuple. C’est ainsi que, de siècle en siècle, on gardera au coeur les promesses de Dieu, avec la certitude qu’un jour, peut-être lointain, viendra enfin un roi digne de porter le nom d’Emmanuel.
—————-
Note
1 – « Voici que la jeune femme est enceinte » : le texte hébreu du livre d’Isaïe emploie ici un mot qui ne signifie pas « la jeune fille vierge », mais une jeune femme mariée.
Complément
Premier étonnement : en quoi une naissance d’un bébé au palais royal mérite-t-elle une annonce aussi solennelle ? En réalité cette annonce dit plus qu’un heureux événement : plus que d’un berceau, elle parle de pardon. Car, en sacrifiant son fils, le dauphin, à une divinité païenne, le dieu Moloch, sous prétexte que l’ennemi était aux portes de la ville sainte, le jeune roi Achaz vient de commettre l’irréparable. C’est évidemment un grave manque de confiance en Dieu, mais c’est aussi un sabotage caractérisé de l’avenir de la dynastie. Car Dieu avait promis à David une royauté perpétuelle sur le trône de Jérusalem. Après le crime du roi, que restait-il de cette promesse ? Mais c’est compter sans la fidélité de Dieu !

 

PSAUME – 23 (24), 1-2. 3-4. 5-6

1 Au SEIGNEUR, le monde et sa richesse,
la terre et tous ses habitants !
2 C’est lui qui l’a fondée sur les mers
et la garde inébranlable sur les flots.

3 Qui peut gravir la montagne du SEIGNEUR
et se tenir dans le lieu saint ?
4 L’homme au coeur pur, aux mains innocentes,
qui ne livre pas son âme aux idoles.

5 Il obtient, du SEIGNEUR, la bénédiction,
et de Dieu son Sauveur, la justice.
6 Voici le peuple de ceux qui le cherchent
qui recherchent la face de Dieu !

Comme dans presque tous les psaumes, nous sommes au Temple de Jérusalem : une gigantesque procession s’avance : à l’arrivée aux portes du Temple, deux chorales alternées entament un chant dialogué : « Qui gravira la montagne du SEIGNEUR ? » (On sait que le temple est bâti sur la hauteur) ; « Qui pourra tenir sur le lieu de sa sainteté ? » Déjà Isaïe comparait le Dieu trois fois saint à un feu dévorant : au chapitre 33, il posait la même question : « Qui de nous tiendra devant ce feu dévorant ? Qui tiendra devant ces flammes éternelles ? » sous-entendu « par nous-mêmes, nous ne pourrions pas soutenir sa vue, le flamboiement de son rayonnement ». Cette question est en réalité le cri de triomphe du peuple élu : admis sans mérite de sa part dans la compagnie du Dieu saint ; telle est la grande découverte du peuple d’Israël : Dieu est le Saint, le tout-Autre ; « Saint, Saint Saint le SEIGNEUR Dieu de l’univers » chantaient les séraphins pendant l’extase d’Isaïe au jour de sa vocation (Is 6,3)… et en même temps ce Dieu tout-Autre se fait le tout-proche de l’homme et lui permet de « tenir », comme dit Isaïe, en sa compagnie.
Le chant continue : « l’homme au coeur pur, aux mains innocentes, qui ne livre pas son âme aux idoles » : voilà la réponse, voilà l’homme qui peut « tenir » devant Dieu. Il ne s’agit pas ici, d’abord, d’un comportement moral : puisque le peuple se sait admis devant Dieu, sans mérite de sa part ; il s’agit d’abord ici de l’adhésion de la foi au Dieu unique, c’est-à-dire du refus des idoles. La seule condition exigée du peuple élu pour pouvoir « tenir » devant Dieu c’est de rester fidèle au Dieu unique. C’est de « ne pas livrer son âme aux idoles », pour reprendre les termes de notre psaume. D’ailleurs, si on y regarde de plus près, la traduction littérale serait : « l’homme qui n’a pas élevé son âme vers des dieux vides » : or l’expression « lever son âme » signifie « invoquer » ; « lever les yeux vers quelqu’un » en langage biblique, cela veut dire le prier, le supplier, le reconnaître comme Dieu. L’homme qui peut tenir devant le Dieu d’Israël, c’est celui qui ne lève pas les yeux vers les idoles, comme le font les autres peuples.
« L’homme au coeur pur » cela veut dire la même chose : le mot « pur » dans la Bible a le même sens qu’en chimie : on dit qu’un corps chimique est pur quand il est sans mélange ; le coeur pur, c’est celui qui se détourne résolument des idoles pour se tourner vers Dieu seul.
« L’homme aux mains innocentes », c’est encore dans le même sens ; les mains innocentes, ce sont celles qui n’ont pas offert de sacrifices aux idoles, ce sont celles aussi qui ne se sont pas levées pour la prière aux faux dieux.
Il faut entendre le parallélisme entre les deux lignes (on dit les deux « stiques ») de ce verset : « L’homme au coeur pur, aux mains innocentes… qui ne livre pas son âme aux idoles. » Le deuxième membre de phrase est synonyme du premier. « L’homme au coeur pur, aux mains innocentes, c’est celui qui ne livre pas son âme aux idoles. »
Nous touchons là à la lutte incessante que les prophètes ont dû mener pour que le peuple élu abandonne définitivement toute pratique idolâtrique ; dans la première lecture, nous avions vu Isaïe aux prises avec le roi Achaz au huitième siècle ; mais ce ne sera pas fini ; pendant l’Exil à Babylone le peuple, en contact avec une civilisation polythéiste, victorieuse de surcroît, sera tenté de retomber ; ce psaume chanté au retour de l’Exil réaffirme encore avec force cette condition première de l’Alliance. Israël est le peuple qui, de toutes ses forces, « recherche la face de Dieu », comme dit le dernier verset. L’expression « rechercher la face » était employée pour les courtisans qui voulaient être admis en présence du roi : manière de nous rappeler que, pour Israël, le seul véritable roi, c’est Dieu lui-même.
Tandis que les idoles ne sont que des « dieux vides » comme on dit ; à commencer par le veau d’or sculpté dans le Sinaï pendant l’Exode, au moment où Moïse avait le dos tourné, si j’ose dire ; parce que Moïse tardait à redescendre de la montagne, où il avait rencontré Dieu, le peuple a fait le siège d’Aaron jusqu’à ce qu’il accepte de leur prendre tout leur or pour en faire le fameux veau. Les prophètes n’ont pas de mots trop sévères pour fustiger ceux qui fabriquent de toutes pièces une statue, pour ensuite s’agenouiller devant elle.
Le psaume 115 (113 en liturgie) est très clair à ce sujet : « Leurs idoles sont d’or et d’argent, faites de main d’homme. Elles ont une bouche et ne parlent pas ; elles ont des yeux et ne voient pas ; elles ont des oreilles et n’entendent pas ; elles ont un nez et ne sentent pas ; des mains et elles ne palpent pas ; des pieds et ne marchent pas ; elles ne tirent aucun son de leur gosier… Notre Dieu, lui, est dans les cieux ; tout ce qu’il a voulu, il l’a fait. »
Cette fidélité au Dieu unique est la seule condition pour être en mesure d’accueillir la bénédiction promise aux patriarches, pour entrer dans le salut promis ; combat jamais tout-à-fait gagné puisque Jésus, à son tour, jugera utile de rappeler « Nul ne peut avoir deux maîtres… » (Mt 6,24).
A un deuxième niveau, cette fidélité au Dieu unique entraînera des conséquences concrètes dans la vie sociale : l’homme au coeur pur deviendra peu à peu un homme au coeur de chair qui ne connaît plus la haine ; l’homme aux mains innocentes ne fera plus le mal ; le verset suivant « il obtient de Dieu son Sauveur la justice » dit bien ces deux niveaux : la justice, dans un premier sens, c’est la conformité au projet de Dieu ; l’homme juste c’est celui qui remplit fidèlement sa vocation ; ensuite, la justice nous engage concrètement à conformer toute notre vie sociale au projet de Dieu qui est le bonheur de ses enfants.
En redisant ce psaume, on entend se profiler les Béatitudes : « Heureux les affamés et assoiffés de justice, ils seront rassasiés… Heureux les coeurs purs, ils verront Dieu ».
—————-
Complément
« Lever les yeux » : on retrouve cette expression dans la fameuse phrase du prophète Zacharie reprise par saint Jean « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé » (Jn 19,37).

 

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Paul apôtre aux Romains 1,1-7

1 Paul, serviteur du Christ Jésus,
appelé à être Apôtre,
mis à part pour l’Évangile de Dieu,
à tous les bien-aimés de Dieu qui sont à Rome.
2 Cet Évangile, que Dieu avait promis d’avance
par ses prophètes dans les saintes Écritures,
3 concerne son Fils qui, selon la chair,
est né de la descendance de David
4 et, selon l’Esprit de sainteté,
a été établi dans sa puissance de Fils de Dieu
par sa résurrection d’entre les morts,
lui, Jésus Christ, notre Seigneur.
5 Pour que son nom soit reconnu,
nous avons reçu par lui grâce et mission d’Apôtre,
afin d’amener à l’obéissance de la foi
toutes les nations païennes,
6 dont vous faites partie,
vous aussi que Jésus Christ a appelés.
7 À vous qui êtes appelés à être saints,
la grâce et la paix
de la part de Dieu notre Père
et du Seigneur Jésus Christ.

Ce sont les premiers mots que Paul adresse aux Romains ; en quelques lignes, nous avons déjà le résumé de toute la foi chrétienne : les promesses de Dieu dans les Ecritures, le mystère du Christ, sa naissance et sa Résurrection, l’élection gratuite du peuple saint, et la mission des Apôtres auprès des nations païennes. Je vous propose tout simplement une lecture en suivant.
S’adressant à une communauté chrétienne qu’il n’a encore jamais rencontrée, Paul se présente : son titre est double « serviteur de Jésus-Christ », et « apôtre » c’est-à-dire en quelque sorte mandaté ; il n’agit qu’en service commandé : voilà la source de toutes ses audaces.
Au passage, il faut noter le titre donné à Jésus : « Christ » ; à lui seul, c’est une profession de foi. Pour nous, dire « Jésus » ou dire le « Christ », c’est la même chose ; après deux mille ans de foi chrétienne, c’est normal ; mais ses contemporains faisaient la différence : « Jésus », c’est un prénom qui désigne quelqu’un ; le « Christ », c’est un titre puisque « Christ » signifie « Messie » : c’est tout simplement la traduction grecque du mot hébreu « Messie ». Dire Jésus-Christ, c’est déjà affirmer le tout de la foi chrétienne : ce Jésus de Nazareth est le Messie.
Paul continue « Mis à part pour l’Evangile de Dieu » : pour bien faire, il faudrait renverser la formule : annoncer la Bonne Nouvelle, c’est annoncer que la Nouvelle est Bonne ! C’est annoncer que le dessein de Dieu, le projet de Dieu est bienveillant, j’aurais envie de dire « le dessein de Dieu n’est que bienveillant » ; être chrétien, c’est tout simplement annoncer deux choses : premièrement que le dessein de Dieu n’est que bienveillant et deuxièmement qu’il est accompli en Jésus-Christ. C’est exactement ce que fait Paul dans ces quelques lignes.
Reprenons le texte : « Cette Bonne Nouvelle, Dieu l’avait déjà promise par ses prophètes dans les Saintes Ecritures » ; je crois fermement qu’on ne peut rien comprendre à l’Evangile et à l’ensemble du Nouveau Testament si on n’est pas imprégné de l’Ancien Testament : les deux font un tout indissociable ; le dessein de Dieu est prévu depuis l’aube du monde, et c’est peu à peu que Dieu l’a révélé à son peuple par la bouche de ses prophètes.
« Cette Bonne Nouvelle concerne son Fils » dit Paul : il faut entendre le mot « concerner » en un sens beaucoup plus fort qu’on ne l’emploie aujourd’hui. Pour Paul, Jésus-Christ est depuis toujours au centre du projet de Dieu : quand il parle du dessein bienveillant dans sa lettre aux Ephésiens, il dit que « Dieu l’a arrêté d’avance en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement » ; c’est-à-dire que depuis toujours et dès l’origine du monde, Dieu poursuit son projet de rassembler l’humanité tout entière unifiée en Jésus-Christ.
« Selon la chair, il est né de la race de David » : il est homme, membre du peuple élu, descendant de David ; il remplit bien les conditions pour être le Messie. « Selon l’Esprit qui sanctifie, il a été établi dans sa puissance de Fils de Dieu par sa résurrection d’entre les morts » : traditionnellement, le titre de fils de Dieu était donné à chaque roi le jour de son couronnement ; pour Jésus-Christ c’est le jour de sa résurrection que Dieu l’a intronisé comme roi de l’humanité nouvelle. Pour Paul, la Résurrection du Christ est vraiment l’événement qui bouleverse la face du monde.
Curieusement, Paul ne parle pas de la mort du Christ, mais seulement de sa Résurrection : on sait qu’elle est pour lui le premier article de foi. « Si Jésus-Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vide » dit-il aux Corinthiens (1 Co 15, 14). C’est cette résurrection du Christ que Paul va annoncer partout « Pour que le nom de Jésus-Christ soit honoré », comme il dit. On retrouve ici la si belle formule de la lettre aux Philippiens : « Dieu l’a souverainement élevé et lui a conféré le Nom qui est au-dessus de tout nom », entendez le nom même de Seigneur qui était réservé à Dieu et qui, désormais, est attribué à Jésus lui-même.
Il s’agit « d’amener à l’obéissance de la foi toutes les nations païennes ». Curieuse formule, aujourd’hui, pour nos mentalités peu favorables à tout ce qui ressemble à de l’obéissance. Mais chez Paul, imprégné de l’Ancien Testament et des découvertes progressives qu’ont faites les hommes de la Bible, le mot « obéissance » n’est pas servilité, abaissement ; il signifie l’écoute confiante de celui qui se sait en sécurité et peut donc suivre les conseils qui lui sont donnés ; c’est l’attitude filiale par excellence. « Amener à l’obéissance de la foi toutes les nations païennes », c’est leur annoncer la Bonne Nouvelle : quand elles auront compris que la Nouvelle est Bonne, elles pourront en toute confiance mettre leur oreille sous cette parole d’amour du Père.
Paul termine par un souhait très habituel chez lui ; c’est le souhait le plus beau que l’on puisse faire à quelqu’un : « Que la grâce et la paix soient avec vous tous, de la part de Dieu notre Père et de Jésus-Christ notre Seigneur ». Comme toujours on sait que ces souhaits au subjonctif (que la grâce et la paix soient avec vous) ne supposent pas que Dieu pourrait ne pas nous donner sa grâce et sa paix ; grâce et paix nous sont toujours offertes par Dieu, mais nous restons libres de ne pas les accueillir : ce subjonctif dit notre liberté.
Paul ne fait que reprendre ici la superbe formule du livre des Nombres (Nb 6,24-26) : « Que le SEIGNEUR te bénisse et te garde, qu’il fasse sur toi rayonner son visage ; que le SEIGNEUR te découvre sa face, qu’il te prenne en grâce et t’apporte la paix ».

 

EVANGILE – selon Saint Matthieu 1,18-24

18 Voici comment fut engendré Jésus Christ :
Marie, sa mère, avait été accordée en mariage à Joseph ;
avant qu’ils aient habité ensemble,
elle fut enceinte par l’action de l’Esprit Saint.
19 Joseph, son époux,
qui était un homme juste,
et ne voulait pas la dénoncer publiquement,
décida de la renvoyer en secret.
20 Comme il avait formé ce projet,
voici que l’ange du Seigneur
lui apparut en songe et lui dit :
« Joseph, fils de David,
ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse,
puisque l’enfant qui est engendré en elle
vient de l’Esprit Saint ;
21 elle enfantera un fils,
et tu lui donneras le nom de Jésus
(c’est-à-dire : Le-Seigneur-sauve),
car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. »
22 Tout cela est arrivé
pour que soit accomplie
la parole du Seigneur prononcée par le prophète :
23 Voici que la Vierge concevra,
et elle enfantera un fils ;
on lui donnera le nom d’Emmanuel,
qui se traduit : « Dieu-avec-nous ».
24 Quand Joseph se réveilla,
il fit ce que l’ange du Seigneur lui avait prescrit :
il prit chez lui son épouse.

Saint Matthieu débute son évangile par la phrase « Livre de la genèse de Jésus-Christ 1» et il retrace une longue généalogie qui montre bien que Joseph est de la descendance de David ; il commence par « Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda et ses frères … » et ainsi de suite. Arrivé à Joseph qui se trouve être fils d’un autre Jacob, il dit comme on s’y attend « Jacob engendra Joseph », mais ensuite, il ne peut plus employer la même formule : il ne peut évidemment pas dire « Joseph engendra Jésus » ; il dit « Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus, que l’on appelle Christ ».
Ce verset montre bien la rupture dans la généalogie : selon la formule habituelle (« Joseph engendra Jésus ») celui-ci serait automatiquement de la lignée de David ; mais ici, pour que Jésus soit inscrit dans cette lignée, il faut qu’il soit adopté par Joseph : déjà le Fils de Dieu est livré aux mains des hommes, le dessein de Dieu est suspendu à l’acceptation, au bon vouloir d’un homme, Joseph. C’est dire l’importance de notre récit pour Matthieu.
Or nous connaissons bien le récit de l’Annonciation (dans l’évangile de Luc), « l’annonce faite à Marie » comme disait Claudel ; il a inspiré d’innombrables tableaux, sculptures, vitraux… Mais curieusement, l’annonce faite par l’ange à Joseph a inspiré des artistes beaucoup moins nombreux.
Et pourtant, cette acceptation libre d’un homme juste conditionne le début de l’histoire humaine de Jésus. Matthieu y insiste encore : quand l’Ange s’adresse à Joseph, il l’appelle « fils de David » ; les paroles qui suivent montrent bien le mystère de la filiation de Jésus : engendré par l’Esprit-Saint et non par Joseph, il sera cependant reconnu comme son fils : « Ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse » veut dire que Jésus sera introduit dans sa maison ; et d’autre part, c’est Joseph qui donnera à Jésus son nom.
A propos de ce nom de Jésus, Matthieu en donne le sens, « Jésus veut dire le Seigneur sauve » et il explique « Car c’est lui qui sauvera le peuple de ses péchés ». Précision intéressante : le peuple juif attendait impatiemment le Messie et pas seulement un Messie politique qui le libérerait de l’occupation romaine. Nous avons déjà eu l’occasion de parler de cette attente messianique : on attendait un roi, un leader politique, c’est vrai, de la descendance de David, et c’est lui qui devait restaurer la royauté en Israël, mais on attendait aussi et surtout l’avènement du monde nouveau, de la création nouvelle, dans la justice et la paix pour tous. Il y a tout cela dans le nom de Jésus tel que Matthieu le comprend « c’est lui qui sauvera le peuple de ses péchés ».
Je reviens sur la phrase « l’enfant qui est engendré en Marie vient de l’Esprit-Saint » : nous possédons deux textes sur la conception virginale de Jésus : ce passage de l’annonce à Joseph dans l’évangile de Matthieu et le parallèle de l’annonce à Marie chez Luc. La tradition de l’Eglise nous enseigne que les Ecritures, y compris le Nouveau Testament, sont inspirées par l’Esprit-Saint. La conception virginale de Jésus est donc un article de foi. Bien évidemment, il ne s’agit pas de prétendre comprendre ni le pourquoi ni le comment de cette volonté souveraine de Dieu ; nous pouvons seulement nous émerveiller de ce plan qui fait de Jésus à la fois un homme, né d’une femme, venu au monde comme tout le monde si j’ose dire… descendant de David par le bon vouloir de Joseph, et en même temps Fils Unique de Dieu, conçu de l’Esprit-Saint.
Je reprends le texte : Matthieu cite les Ecritures, et justement la promesse du prophète Isaïe à Achaz que nous avons entendue dans la première lecture : « Voici que la Vierge concevra et elle mettra au monde un fils auquel on donnera le nom d’Emmanuel qui signifie Dieu-avec-nous ».
Deux remarques sur cette citation de l’Ancien Testament par Matthieu : premièrement, le texte hébreu d’Isaïe disait « Voici que la jeune femme est enceinte » (En hébreu « alma » signifie l’épouse royale) et Matthieu, lui, parle d’une vierge (en grec, « parthenos »). En fait, Matthieu cite ici non le texte hébreu d’Isaïe mais la traduction grecque faite à Alexandrie vers 250 av.J.C. ; car déjà à l’époque de cette traduction, on pensait que le Messie naîtrait d’une Vierge.
Deuxième remarque sur le nom de Jésus, cette fois : l’ange dit : « Tu appelleras ton fils Jésus (c’est-à-dire : « le Seigneur sauve »), car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » Et Matthieu commente : Tout cela arriva pour que s’accomplît la parole du Seigneur … on lui donnera le nom d’Emmanuel, qui se traduit : « Dieu-avec-nous ».
On a presque envie de demander : « Finalement, il s’appelle comment ? Jésus ? Ou Emmanuel ? Bien évidemment c’est le but de Matthieu ; et la réponse, il nous la donnera à la fin de son évangile. Cet enfant s’est appelé Jésus, nous le savons bien, (et cela veut dire « le Seigneur sauve son peuple de ses péchés ») mais quand il quittera les siens il leur dira « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps », ce qui est la traduction d’Emmanuel. Etre sauvé de ses péchés, c’est tout simplement savoir que Dieu est avec nous, ne plus jamais douter qu’il est avec nous et « vivre en sa présence » comme le disait le prophète Michée. C’est ce qu’a fait Joseph justement.
Dans le récit de la Visitation qui nous est rapporté par l’évangile de Luc, Elisabeth dit à Marie « Bienheureuse celle qui a cru ; ce qui lui a été dit de la part du Seigneur s’accomplira ». Ici, on est tenté de reprendre ces mêmes mots pour Joseph : « Bienheureux Joseph qui a cru : grâce à lui, Dieu a pu accomplir son dessein de salut ».
—————
Note
1 – Dans son premier chapitre, Matthieu, parlant des origines de Jésus Christ, emploie deux fois le mot « genèse » (Mt 1,1.18). Ce n’est évidemment pas un hasard : car c’est le mot employé pour présenter la descendance d’Adam au chapitre 5 du livre de la Genèse. Le texte disait : « Voici le livre de la genèse d’Adam » ; en reprenant le même mot, Matthieu veut certainement suggérer que Jésus récapitule en lui toute l’histoire humaine. Paul dirait « il est le Nouvel Adam »

ANCIEN TESTAMENT, AVENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT JACQUES, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 145

Dimanche 15 décembre 2019 : 3ème dimanche de l’Avent : lectures et commentaires

decollation-jean-baptiste-2.jpgDimanche 15 décembre 2019 :

Troisième dimanche de l’Avent

 

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Isaïe 35, 1…10

1 Le désert et la terre de la soif,
qu’ils se réjouissent !
2 Le pays aride, qu’il exulte
et fleurisse comme la rose,
qu’il se couvre de fleurs des champs,
qu’il exulte et crie de joie !
La gloire du Liban lui est donnée,
la splendeur du Carmel et du Sarone.
On verra la gloire du SEIGNEUR,
la splendeur de notre Dieu.
3 Fortifiez les mains défaillantes,
affermissez les genoux qui fléchissent,
4 dites aux gens qui s’affolent :
« Soyez forts, ne craignez pas.
Voici votre Dieu :
c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu.
Il vient lui-même et va vous sauver. »
5 Alors se dessilleront les yeux des aveugles,
et s’ouvriront les oreilles des sourds.
6 Alors le boiteux bondira comme un cerf,
et la bouche du muet criera de joie.
10 Ceux qu’a libérés le SEIGNEUR reviennent,
ils entrent dans Sion avec des cris de fête,
couronnés de l’éternelle joie.
Allégresse et joie les rejoindront,
douleur et plainte s’enfuient.

Je commence tout de suite par le mot difficile de ce texte : au milieu de promesses magnifiques, Isaïe parle de la vengeance de Dieu. Voilà pour nous l’occasion de découvrir une fois pour toutes ce que veut dire ce mot dans la Bible ! Car Isaïe lui-même l’explique très clairement. Il prêche au sixième siècle, au moment de l’Exil à Babylone : à cette époque-là, visiblement, il y a des gens qui s’affolent, puisque le prophète dit : « Fortifiez les mains défaillantes, affermissez les genoux qui fléchissent. Dites aux gens qui s’affolent… » Et c’est pour les rassurer qu’il annonce la vengeance de Dieu : « Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu. » Et il en donne aussitôt la définition : « Votre Dieu vient lui-même et va vous sauver. » Il continue : « Alors s’ouvriront les yeux des aveugles et les oreilles des sourds, alors le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. »
Cela veut dire qu’au moment où ce texte a été écrit, l’expression « vengeance de Dieu » est non un épouvantail mais une promesse de salut. C’est donc un sens extrêmement positif du mot « vengeance » ; dans ce texte, il est bien clair que Dieu ne se venge pas des hommes, il ne prend pas sa revanche contre les hommes, mais contre le mal qui atteint l’homme, qui abîme l’homme ; sa revanche c’est la suppression du mal, c’est comme dit Isaïe « les aveugles qui voient et les sourds qui entendent, les boiteux qui bondissent et les muets qui crient de joie, les captifs qui sont libérés ». Quelle que soit l’humiliation physique ou morale que nous ayons subie, il veut nous libérer, nous relever.
Mais il faut bien dire qu’on n’a pas toujours pensé comme cela ! Le texte d’Isaïe est assez tardif dans l’histoire biblique (sixième siècle av.J.C.) ; il a fallu tout un long chemin de révélation pour en arriver là. Au début de son histoire, le peuple de la Bible imaginait un Dieu à l’image de l’homme, un Dieu qui se venge comme les humains.
Puis, au fur et à mesure de la Révélation, grâce à la prédication des prophètes, on a commencé à découvrir Dieu tel qu’il est, et non pas tel qu’on l’imaginait ; alors le mot « vengeance » est resté dans le vocabulaire mais son sens a complètement changé ; nous avons déjà vu plusieurs fois dans la Bible ce phénomène de retournement complet du sens d’un mot : c’est le cas pour le sacrifice, par exemple, et aussi pour la crainte de Dieu.
Très concrètement, quand Isaïe écrit le texte de ce dimanche, le salut auquel aspirent ses contemporains, c’est le retour au pays de tous ceux qui sont exilés à Babylone ; ils ont vécu les atrocités du siège de Jérusalem par les armées de Nabuchodonosor ; et maintenant, l’exil n’en finit pas ! Cinquante années, de quoi perdre courage. Ce n’est pas par hasard qu’Isaïe leur dit « Fortifiez les mains défaillantes, affermissez les genoux qui fléchissent, dites aux gens qui s’affolent : Prenez courage, ne craignez pas ». Pendant ces cinquante années, on a rêvé de ce retour, sans oser y croire. Et voilà que le prophète dit « c’est pour bientôt » : « Ceux qu’a libérés le SEIGNEUR reviennent, ils entrent dans Sion avec des cris de fête ». (verset 10).
Pour rentrer au pays, le chemin le plus direct entre Babylone et Jérusalem traverse le désert d’Arabie ; mais cette traversée du désert, Isaïe la décrit comme une véritable marche triomphale… mieux, une procession grandiose : le désert se réjouira, le pays aride exultera et criera de joie, il « jubilera » dit même le texte hébreu… Le désert sera beau… et alors là on pense à ce qui est le plus beau au monde pour un habitant de la Terre Sainte à l’époque : ce qui est le plus beau au monde, ce sont les montagnes du Liban, les collines du Carmel, la plaine côtière de Sarône ! Alors on dit : le désert sera aussi beau et luxuriant que ces trois paysages réputés pour leur beauté ! Beau comme les montagnes du Liban, beau comme les collines du Carmel, beau comme la plaine côtière de Sarône… 1
Et tout cela sera l’oeuvre de Dieu : « Il vient lui-même et va vous sauver… » ; c’est cette œuvre de salut que le prophète appelle « la gloire de Dieu ». Il dit : « On verra la gloire du SEIGNEUR, la splendeur de notre Dieu. » Et Isaïe continue : « Ceux qu’a libérés le SEIGNEUR reviennent, ils entrent dans Sion avec des cris de fête ». et l’on sait que le mot « rachetés », dans la Bible, veut dire « libérés » ; tout comme le mot « rédemption » signifie « libération ».
La Loi juive prévoyait une règle qu’on appelait le « rachat » 2 : lorsqu’un débiteur était obligé de vendre sa maison ou son champ pour payer ses dettes, son plus proche parent payait le créancier à sa place et le débiteur gardait donc sa propriété (Lv 25,25) ; si le débiteur avait été obligé de se vendre lui-même comme esclave à son créancier parce qu’il ne possédait plus rien, de la même manière son plus proche parent intervenait auprès du créancier pour libérer le débiteur, on disait qu’il le « revendiquait ». Il y avait bien un aspect financier, mais il était secondaire : ce qui comptait avant tout, c’était la libération du débiteur.
Le génie d’Isaïe a été d’appliquer ces mots à Dieu lui-même pour nous faire comprendre deux choses : premièrement, Dieu est notre plus proche parent ; deuxièmement, il veut nous libérer de tout ce qui nous emprisonne. Et c’est pourquoi nous chantons si volontiers « Alleluia » qui veut dire « Dieu nous a amenés de la servitude à la libération ».
——————————-
Notes
1 – Le Liban est le pays voisin au Nord d’Israël, il est réputé pour ses forêts de cèdres. En Israël même, le Carmel, au Nord-Ouest, est la petite chaîne montagneuse la plus boisée du pays. Le Sarône est la plaine fertile qui borde la Méditerranée entre le Carmel et Jaffa.
2 – Le racheteur s’appelait le « Go’el » ; ce mot ne se trouve pas dans les versets lus ce dimanche, mais il apparaît au verset 9 ; (au verset 10, c’est un synonyme). Nous sommes donc bien dans ce cadre-là.

 

PSAUME – 145 (146), 7-8. 9-10

7 Le SEIGNEUR fait justice aux opprimés,
aux affamés, il donne le pain,
le SEIGNEUR délie les enchaînés.

8 Le SEIGNEUR ouvre les yeux des aveugles,
le SEIGNEUR redresse les accablés,
le SEIGNEUR aime les justes.

9 Le SEIGNEUR protège l’étranger.
il soutient la veuve et l’orphelin.
10 D’âge en âge, le SEIGNEUR régnera

Nous n’avons lu ici que quatre versets de ce psaume qui en comporte dix et nous n’avons donc pas entendu les Alleluia du premier et du dernier versets. Pour être ainsi encadré par le mot « Alleluia » qui signifie littéralement « Louez Dieu », ce psaume est tout entier un chant de louange et de reconnaissance. Il a été écrit après le retour de l’Exil à Babylone, peut-être pour la dédicace du Temple restauré.
Le Temple avait été détruit en 587 av.J.C. par les troupes du roi de Babylone, Nabuchodonosor. Cinquante ans plus tard (en 538 av. J.C.), quand Cyrus, roi de Perse, a vaincu Babylone à son tour, il a autorisé les Juifs, qui étaient esclaves à Babylone, à rentrer en Israël et à reconstruire leur Temple. Vous savez que cela n’a pas été sans mal, de graves dissensions étant apparues entre ceux qui rentraient au pays, pleins d’ardeur et ceux qui s’y étaient installés entre temps. Il a fallu l’énergie et l’obstination des prophètes Aggée et Zacharie pour que les travaux soient quand même menés à bien : ils ont duré de 520 à 515 sous le règne de Darius. La dédicace de ce Temple rebâti a été célébrée dans la joie et dans la ferveur. Le livre d’Esdras raconte : « Les fils d’Israël, les prêtres, les lévites et le reste des déportés firent dans la joie la Dédicace de cette Maison de Dieu ». (Esd 6,16).
Ce psaume est donc tout imprégné de la joie du retour au pays. Une fois de plus, Dieu vient de prouver sa fidélité à son Alliance : déjà au moment de l’Exode et de la sortie d’Egypte, et maintenant, avec la sortie de Babylone, il a relevé son peuple, il l’a « vengé » au sens où l’entend Isaïe (voir la première lecture). Quand Israël relit son histoire, il peut témoigner que Dieu l’a accompagné tout au long de sa lutte pour la liberté : « Le SEIGNEUR fait justice aux opprimés, le SEIGNEUR délie les enchaînés ». Au cours de sa marche au désert, pendant l’Exode, Dieu lui avait envoyé la manne et les cailles pour sa nourriture : « Aux affamés, il donne le pain ». Et c’est ainsi que, peu à peu, on a découvert ce Dieu qui, systématiquement, prend parti pour la libération des enchaînés et pour la guérison des aveugles, pour le relèvement des petits de toute sorte.
Ce n’était pas l’idée que l’on se faisait spontanément du Créateur de l’univers et il a bien fallu toute la révélation biblique pour accepter cette représentation surprenante de Dieu : c’est l’honneur et la fierté du peuple d’Israël d’avoir révélé à l’humanité le Dieu d’amour et de miséricorde ; « miséricorde », cela veut dire « des entrailles qui vibrent à la souffrance ». Vous vous souvenez peut-être de cette phrase superbe que nous avions lue il y a quelques semaines dans le livre du Siracide « Les larmes de la veuve coulent sur les joues de Dieu » (Si 35,18 lu dans le commentaire de la première lecture du trentième dimanche ordinaire de l’année C). Notre psaume ne dit pas autre chose : « Le SEIGNEUR soutient la veuve et l’orphelin ».
A son tour, le peuple était invité à imiter Dieu, à se conduire avec la même miséricorde vis-à-vis de tous les opprimés de toute sorte. Et vous savez bien que, pour éduquer le peuple à se conformer peu à peu à la miséricorde de Dieu, la Loi d’Israël comportait beaucoup de règles de protection des veuves, des orphelins, des étrangers. Quant aux prophètes, c’est sur ces critères-là entre autres qu’ils jugeaient de la fidélité d’Israël à l’Alliance.
A un autre niveau de lecture, au fur et à mesure qu’il vit dans l’Alliance avec Dieu, le peuple croyant découvre peu à peu que Dieu le transforme en profondeur : « Aux affamés, il donne le pain », le pain matériel, oui… mais il y a au coeur de chacun d’entre nous une faim plus profonde ; à ces affamés-là, Dieu donne le pain de sa parole… « Le SEIGNEUR ouvre les yeux des aveugles » ; il y a des aveuglements d’un autre ordre et beaucoup plus graves en définitive ; à ceux-là aussi, Dieu ouvre les yeux. « Le SEIGNEUR délie les enchaînés », il y a d’autres chaînes que celles des prisons, les chaînes de la haine, de l’orgueil, de la jalousie… et le croyant peut témoigner que Dieu peu à peu, le délivre de son coeur de pierre.
Alors on comprend que ce psaume soit encadré par des Alleluia ; je vous rappelle le sens que la tradition juive attache à ce simple mot « Alleluia » : « Dieu nous a amenés de la servitude à la liberté, de la tristesse à la joie, du deuil au jour de fête, des ténèbres à la brillante lumière, de la servitude à la rédemption. C’est pourquoi, chantons devant lui l’Alleluia » 1.
Bien sûr, les Chrétiens relisent ce psaume en l’appliquant à Jésus-Christ : non seulement il a nourri ses contemporains en multipliant pour eux les pains ; mais désormais il offre à chaque génération de baptisés le pain de son eucharistie ; c’est lui aussi qui a affirmé « Je suis la lumière du monde. Celui qui vient à ma suite ne marchera pas dans les ténèbres ; il aura la lumière qui conduit à la vie. » (Jn 8,12). C’est en lui, enfin, que l’humanité peut accéder pleinement à la liberté et à la vie ; sa résurrection est la preuve que la mort biologique n’enchaîne pas les baptisés : « le SEIGNEUR délie les enchaînés. »
Dernière remarque sur ce psaume : la Bible affirme que nous avons été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu ; il nous arrive de nous demander en quoi. Nous avons ici au moins une réponse et un encouragement : la réponse, c’est chaque fois que nous intervenons en faveur d’un malheureux, quel qu’il soit, aveugle, sourd ou muet, prisonnier, étranger, nous sommes l’image de Dieu.
L’encouragement c’est : chaque fois que vous avez fait quelque chose pour le plus petit d’entre les miens, vous avez hâté le jour du Règne de Dieu… Vous connaissez l’histoire de cette catéchumène découvrant le récit de la multiplication des pains par Jésus et demandant « pourquoi ne le fait-il pas aujourd’hui pour tous les affamés du monde ? » Après un petit silence, elle avait murmuré : « Il compte peut-être sur nous pour le faire ?… »
————————-
Note
1 – Ce commentaire à propos de la Pâque juive se trouve dans le Talmud qui regroupe de nombreux commentaires des rabbins. Le Talmud comprend deux grandes parties : la Mishnah et la Gemara. Voici la référence du commentaire de l’Alleluia : Mishnah ; Pesahim V, 5.

 

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Jacques 5, 7 – 10

7 Frères,
en attendant la venue du Seigneur,
prenez patience.
Voyez le cultivateur :
il attend les fruits précieux de la terre avec patience,
jusqu’à ce qu’il ait fait la récolte précoce et la récolte tardive.
8 Prenez patience, vous aussi, et tenez ferme
car la venue du Seigneur est proche.
9 Frères, ne gémissez pas les uns contre les autres,
ainsi vous ne serez pas jugés.
Voyez : le Juge est à notre porte.
10 Frères, prenez pour modèles d’endurance et de patience
les prophètes qui ont parlé au nom du Seigneur.

Il y avait au moins trois Jacques dans l’entourage proche de Jésus : le premier, c’est Jacques, frère de Jean et fils de Zébédée (c’est celui qu’on retrouve avec Jean (et Pierre) à la Transfiguration et à Gethsémani) ; Jésus avait surnommé les deux frères « fils du tonnerre », ce qui nous laisse imaginer pour le moins un caractère volcanique ! Nous, nous l’appelons Jacques le Majeur ; c’est celui qu’on prie à Saint Jacques de Compostelle… Le second, c’est Jacques, fils d’Alphée, lui aussi membre du groupe des Douze apôtres et enfin le troisième, c’est Jacques, cousin de Jésus, (on disait frère de Jésus) qui fut l’un des premiers responsables de la communauté de Jérusalem. Généralement c’est à ce dernier qu’on attribue la lettre qu’on appelle de Saint Jacques ; mais on n’est sûr de rien.
En tout cas, on retrouve dans cette lettre un thème qui était habituel pour les premières générations chrétiennes, celui de l’attente : l’horizon, pour lui, la perspective si vous préférez, c’est la venue du Seigneur. Déjà dans les lettres de Saint Paul, nous avons souvent remarqué qu’il avait sans cesse les yeux tournés vers le but à atteindre, l’accomplissement définitif du projet de Dieu.
Je remarque au passage que, paradoxalement, c’est au début de la prédication chrétienne qu’on était le plus désireux de voir la fin du monde… peut-être parce que la vue du Christ ressuscité en avait donné un avant-goût ?
Mais, dans cette attente, Jacques recommande la patience : il y insiste quatre fois dans ces quelques lignes ; et si je le comprends bien, patience rime avec espérance : « En attendant la venue du Seigneur, prenez patience » : l’espérance, c’est la certitude de la venue du Seigneur, une certitude telle qu’elle nous tient en éveil, tendus vers ce but comme on l’est dans une course selon une comparaison habituelle chez Paul.
Cette course est une course de fond, nous dit Jacques, il y faut du souffle : le verbe grec que Jacques emploie ici et qui a été traduit par « prenez patience » signifie justement « avoir le souffle long »… Il faut croire que le délai de ce qu’on appelait la parousie, l’avènement définitif du Royaume de Dieu, était vécu comme une épreuve d’endurance… Au tout début, après la Résurrection du Christ et son Ascension, on a cru que son retour glorieux était pour très bientôt ; et puis, les années passant, il a bien fallu s’installer dans la durée. C’est là que l’espérance est devenue une affaire de patience : on pourrait dire peut-être que l’espérance, c’est la foi à l’épreuve du temps… (quand l’attente est devenue une course de fond).
Une course de fond, cela demande du souffle, et le souffle, demandez aux coureurs, aux chanteurs, ou aux flûtistes, il y faut de l’entraînement. Pour leur entraînement, Jacques donne deux modèles à ses chrétiens : la sagesse du cultivateur, le courage du prophète. D’année en année, le cultivateur a appris le retour des saisons : il sait que « Dieu donne en son temps la pluie qu’il faut pour la terre » comme dit le livre du Deutéronome (Dt 11,14).
Quant aux prophètes, tous ont eu à affronter l’hostilité de ceux à qui ils annonçaient ce qui était pourtant la parole de salut. Ils ont tous dû apprendre la fermeté et la patience pour rester fidèles à leur mission. La communauté chrétienne de Saint Jacques a elle aussi une mission prophétique qui ressemble à une épreuve d’endurance ; il lui faut du souffle, il lui faut aussi un coeur solide ; Jacques répète : « tenez ferme », l’expression exacte, c’est « Affermissez votre coeur ».
Curieusement, dans le verset suivant, que nous n’avons pas entendu aujourd’hui, Jacques cite un modèle d’endurance de l’Ancien Testament ; et qui choisit-il ? Job ; c’est la seule et unique fois où le Nouveau Testament cite le personnage de Job, cela mérite donc d’être souligné. « Voyez : nous félicitons les gens endurants ; vous avez entendu l’histoire de l’endurance de Job… » (Jc 5,11)… Sous-entendu, si vous êtes aussi patients que lui, et fermes dans votre espérance, vous aussi vous rencontrerez le Seigneur comme Job l’a rencontré.
Concrètement, c’est dans leurs relations mutuelles que les Chrétiens ont à remplir une mission prophétique : « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que l’on vous reconnaîtra pour mes disciples » avait dit Jésus (Jn 13,35). Jacques dit quelque chose d’analogue : « Frères, ne gémissez pas les uns contre les autres, ainsi vous ne serez pas jugés. » Ce qui, évidemment, nous renvoie à une autre phrase de Jésus : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés » (Mt 7,1 ; Lc 6,37) sous-entendu Dieu seul est juge. Et d’ailleurs la traduction plus littérale dit « ne vous posez pas en juges » ce qui montre mieux que juger c’est usurper un droit qui ne nous appartient pas. Apparemment, ce rappel n’était pas superflu car, dans sa lettre, Jacques y revient plusieurs fois : « Ne médisez pas les uns des autres » ou bien encore « Qui es-tu, toi, pour juger ton prochain ? » (Jc 4,11-12).
Jacques emploie l’expression « Le Juge est à votre porte » : tout d’abord c’est une image, car effectivement, dans les temps anciens, les juges siégeaient aux portes des villes, ils n’étaient pas dans la ville. Ensuite, cela veut dire deux choses : premièrement, la venue du Seigneur sera l’heure du Jugement, sous-entendu « vivez dans cette perspective » ; et là nous retrouvons bien les thèmes prophétiques, en particulier, la prédication de Jean-Baptiste ; deuxièmement, le Juge, ce n’est pas vous. C’est le Seigneur, lui qui regarde le coeur et non les apparences, lui qui seul peut sonder les reins et les coeurs… le vrai moissonneur qui ne précipite pas la moisson de peur de déraciner le blé avec l’ivraie (Mt 13,29).
La leçon est valable pour nous : d’un côté, nous sommes si bien installés dans la durée que nous manquons peut-être du souffle qui fait les prophètes ; mais de l’autre, nous nous posons parfois en juges, ce qui n’est pas notre métier, ou notre vocation, si vous préférez, et nous risquons de confondre l’ivraie et le bon grain.
Décidément, l’histoire de la paille et de la poutre est de tous les temps !

 

EVANGILE – selon Saint Matthieu 11, 2-11

1428516590_123737_1200x630x1.f.jpg

En ce temps-là,
2 Jean le Baptiste entendit parler, dans sa prison,
des œuvres réalisées par le Christ.
Il lui envoya ses disciples et, par eux, lui demanda :
3 « Es-tu celui qui doit venir,
ou devons-nous en attendre un autre ? »
4 Jésus leur répondit :
« Allez annoncer à Jean
ce que vous entendez et voyez :
5 Les aveugles retrouvent la vue,
et les boiteux marchent,
les lépreux sont purifiés,
et les sourds entendent,
les morts ressuscitent,
et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle.
6 Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute ! »
7 Tandis que les envoyés de Jean s’en allaient,
Jésus se mit à dire aux foules à propos de Jean :
« Qu’êtes-vous allés regarder au désert ?
un roseau agité par le vent ?
8 Alors, qu’êtes-vous donc allés voir ?
un homme habillé de façon raffinée ?
Mais ceux qui portent de tels vêtements
vivent dans les palais des rois.
9 Alors, qu’êtes-vous allés voir ?
un prophète ?
Oui, je vous le dis, et bien plus qu’un prophète.
10 C’est de lui qu’il est écrit :
Voici que j’envoie mon messager en avant de toi,
pour préparer le chemin devant toi.
11 Amen, je vous le dis :
Parmi ceux qui sont nés d’une femme,
personne ne s’est levé de plus grand que Jean le Baptiste ;
et cependant le plus petit dans le royaume des Cieux
est plus grand que lui. »

Dimanche dernier, l’évangile nous a présenté Jean-Baptiste baptisant dans le Jourdain tous ceux qui venaient à lui. Il disait : « Quelqu’un vient après moi ». Et il semble bien que lorsque Jésus lui a demandé le baptême, Jean-Baptiste a reconnu en lui le Messie que tout le monde attendait. Et puis les mois ont passé.
Jean-Baptiste a été mis en prison par Hérode. Les historiens de l’époque situent cet emprisonnement autour de l’année 28 et Saint Matthieu dans son évangile dit que c’est à partir de ce moment-là que Jésus a commencé véritablement sa prédication. Il a quitté la région du Jourdain et est parti vers le Nord en Galilée. C’est là qu’il a commencé sa vie publique. Matthieu nous rapporte toute une série de discours, y compris le fameux discours sur la montagne, les Béatitudes, et puis des actes : des quantités de guérisons d’abord, mais aussi des manières d’être un peu étranges ; par exemple, Jésus s’est entouré de disciples, pas tous très recommandables (il y avait un publicain) et plutôt disparates. Sur le plan religieux (comme sur le plan politique) ils n’étaient pas tous du même bord, c’est le moins qu’on puisse dire…
Et puis pour un prophète, il n’était pas très ascète ! Jean-Baptiste en était un, tout le monde admirait cela au moins. Jésus, lui, mangeait et buvait comme tout le monde mais plus grave encore, il s’affichait avec n’importe qui. Le plus décevant dans tout cela, c’est que Jésus lui-même ne revendiquait pas le titre de messie : il ne cherchait pas le pouvoir, d’aucune manière.
Dans sa prison, Jean-Baptiste entendait parler de tout ce qui se passait : il faut savoir que la détention dans les prisons antiques n’était pas nécessairement inhumaine. On a de nombreux exemples de relations des prisonniers avec l’extérieur et dans la prison. On peut donc très bien imaginer que les disciples le tenaient au courant des faits et gestes du Nazaréen. Si bien que Jean-Baptiste se posait des questions.
Et il a fini par se demander : est-ce que je me serais trompé de Messie ? Donc il envoie des disciples à Jésus avec une question : le Messie, c’est toi, oui ou non ? La question de Jean-Baptiste est réellement cruciale, pour Jean-Baptiste bien sûr puisqu’il la pose, mais aussi pour Jésus. Lui aussi a été obligé de se la poser très certainement et plusieurs fois dans sa vie, il a eu des choix à faire ; (l’épisode des Tentations, par exemple, le dit clairement).
Cette question au fond c’est : le Messie, on est tous sûrs qu’il va venir. On sait qu’il apportera à tous le salut : mais comment sera-t-il ? Il y avait deux sortes de textes dans l’Ecriture pour annoncer le Messie : les textes qui parlaient de ses oeuvres, les textes qui parlaient de ses titres. Pour les titres, certains le présentaient comme un roi, d’autres comme un prophète, d’autres comme un prêtre. Jésus ne cite aucun des textes sur les titres du messie, il n’en revendique aucun, une fois encore.
En revanche, il cite bout à bout plusieurs textes qui parlaient des oeuvres du Messie : « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » 1
Jésus ne répond donc pas par oui ou par non à la question de Jean-Baptiste. Il cite les prophéties que Jean-Baptiste connaissait comme tout le monde et il lui dit : vérifie par toi-même si c’est bien cela que je suis en train de faire. Sous-entendu : oui, je suis bien le Messie, le vrai Fils de Dieu, tu ne t’es pas trompé. Seulement si tu es surpris, choqué par mes manières de faire, c’est qu’il te reste à découvrir le Vrai visage de Dieu… un Dieu avec les hommes au service de l’homme. Ce n’était pas comme cela qu’on l’imaginait.
Enfin, Jésus termine sa phrase par un mot d’admiration et d’encouragement pour le prisonnier « Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute ! » Car Jean-Baptiste nous donne un exemple en quelque sorte : Au lieu d’entretenir son doute en ruminant les bribes d’informations qu’il a reçues, au lieu de se faire sa propre opinion sur Jésus, Jean-Baptiste a pris le chemin direct en envoyant à Jésus lui-même quelques-uns de ses disciples… Par cette démarche, Jean-Baptiste manifeste qu’il n’a pas perdu confiance. La foi, il l’a toujours, et il demande à Jésus lui-même de l’éclairer. Bienheureux homme qui reste debout même dans le doute !
Alors Jésus demande à ses auditeurs : en fait, pourquoi êtes-vous allés là-bas, pour faire du tourisme, pour rêver ? Non, dit-il, sans le savoir peut-être, vous êtes allés vers le plus grand des prophètes, celui qui dit la parole finale de l’Ancien Testament : celui que Dieu envoie comme messager pour ouvrir la voie au Messie 2. C’est lui que la Bible avait plusieurs fois annoncé et qu’on appelle le précurseur, celui qui court devant pour ouvrir la route. Il est le plus grand des prophètes parce qu’il apporte le message décisif : ça y est, la promesse de Dieu se réalise. Mais Jésus ajoute : « cependant le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que Jean-Baptiste ! »
Parole étrange, mais qui dit bien qu’avec la venue de Jésus, l’histoire humaine vient de basculer : Jean-Baptiste n’est que le porteur d’un message et le contenu de ce message le dépasse infiniment. Ce qu’il ne sait pas et que le plus petit des disciples de Jésus va découvrir, c’est le contenu du message : « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous ».
———————–
Notes
1 – Jésus fait référence à plusieurs paroles d’Isaïe : en particulier Is 35,5-6 qui fait partie de notre première lecture et Is 61,1 : « L’Esprit du Seigneur Dieu est sur moi, le SEIGNEUR, en effet, a fait de moi un messie, il m’a envoyé porter joyeux message aux humiliés, panser ceux qui ont le cœur brisé. »
2 – Le prophète Malachie annonçait de la part de Dieu : « Voici, j’envoie mon messager. Il aplanira le chemin devant moi. » (Ml 3,1).