ALBERT CAMUS (1913-1960), ECRIVAIN FRANÇAIS, LA PESTE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, PESTE

La Peste d’Albert Camus : la genèse d’une oeuvre

Histoire d’un livre : La Peste, d’Albert Camus

 

La Peste d’Albert Camus

« Je relis La Peste, lentement – pour la troisième fois. C’est un très grand livre, et qui grandira. Je me réjouis du succès qu’il obtient – mais le vrai succès sera dans la durée, et par l’enseignement par la beauté », écrit Louis Guilloux en  juillet 1947 à son ami Albert Camus à propos du roman sorti en librairie le 10 juin.

 

Retour sur la genèse de La Peste.

Édition originale de La Peste, 1947.

Camus.-La-Peste

Louis Guilloux, rencontré chez Gallimard au cours de l’été 1945, et Jean Grenier, ancien professeur de philosophie d’Albert Camus à Alger, furent les témoins de l’écriture du roman, commencé au cours de l’été 1942 et achevé en décembre 1946. Le 22 septembre 1942, Albert Camus écrit à Jean Grenier qu’il travaille « à une sorte de roman sur la peste », et poursuit quelques jours après : « Ce que j’écris sur la peste n’est pas documentaire, bien entendu, mais je me suis fait une documentation assez sérieuse, historique et médicale, parce qu’on y trouve des “prétextes”. » De fait, le roman est en gestation depuis plusieurs années. Camus – dont les premières notes sur le sujet ont été prises fin 1938 –, s’est abondamment documenté sur les grandes pestes de l’histoire dans le courant du mois d’octobre 1940. Son projet se précise dans ses Carnets en avril 1941, où figurent la mention « Peste ou aventure (roman) », suivi  d’un développement portant le titre La Peste libératrice. À André Malraux, qui a pressenti en Camus, jeune auteur encore inconnu en France, un « écrivain important » et s’emploie à faire publier chez Gallimard un premier roman intitulé L’Étranger, il écrit le 13 mars 1942 d’Oran, où il réside depuis janvier 1941 : « Dès que j’irai mieux je continuerai mon travail : un roman sur la peste. Dit comme cela, c’est bizarre. Mais ce serait très long de vous expliquer pourquoi ce sujet me paraît si  « naturel ». » Et, tandis que L’Étranger, bientôt suivi d’un essai, Le Mythe de Sisyphe, sont publiés à l’enseigne de la NRF,  Camus commence le travail d’écriture proprement dit au Panelier dans le Vivarais, où il s’est installé en août 1942 pour soigner une rechute de tuberculose.

Le débarquement allié en Afrique du Nord en novembre 1942 suivi de l’entrée des Allemands en zone Sud l’empêche de rejoindre son épouse rentrée en Algérie en octobre. « 11 novembre. Comme des rats ! » s’exclame-t-il dans ses Carnets, avant de noter quelques pages plus loin, fin 1942 ou début 1943 : « Je veux exprimer au moyen de la peste l’étouffement dont nous avons tous souffert et l’atmosphère de menace et d’exil dans laquelle nous avons vécu. Je veux du même coup étendre cette interprétation à la notion d’existence en général. La peste donnera l’image de ceux qui dans cette guerre ont eu la part de la réflexion, du silence – et celle de la souffrance morale. » Le roman aborde ainsi les thèmes de l’exil, de la séparation et de la solitude. Il avait déjà envisagé, en août 1942, de donner pour titre au roman, situé à Oran qu’il n’aimait pas,  « Les Séparés », puis, en septembre, de ne pas « mettre “La Peste” dans le titre. Mais quelque chose comme “Les Prisonniers”. » Le roman, « première tentation de mise en forme d’une passion collective » (Carnets, 1946), est aussi la représentation de la lutte contre le nazisme et la guerre. C’est bien ainsi que l’entend Francis Ponge dans une lettre adressée à Camus en août 1943. Faisant référence à conférence de Québec, où Américains et Anglais débattaient de la question stratégique du « second front », il encourage Camus à poursuivre dans ce sens : « Je crois qu’il y aura des chapitres à ajouter à La Peste, ou un nouveau livre à écrire sur de nouvelles formes de cette maladie pestilentielle…. »

Les lecteurs ne s’y sont pas trompés à la parution du roman. À Roland Bathes, Camus écrivait en février 1955 que « La Peste […] a cependant comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme. La preuve en est que cet ennemi qui n’est pas nommé, tout le monde l’a reconnu, et dans tous les pays d’Europe. […] La Peste, dans un sens, est plus qu’une chronique de la résistance. Mais assurément, elle n’est pas moins. »

Camus.-La-Peste.-Specimen

Spécimen d’impression pour La Peste, 8 février 1947.

Une première version  de La Peste est achevée en janvier 1943. Peu satisfait, Camus entreprend aussitôt une seconde version, tout en menant en parallèle d’autres projets d’écriture. Grippé, il écrit à Francis Ponge en août 1943 : « Il y a un mois que je n’ai pas écrit une ligne. Caligula et Le MalentenduLa Peste et mon étude sur d’Aubigné, tout cela dort et je traine dans l’inertie. » Le 15 janvier 1944, toujours à Ponge, il  annonce travailler « à mon chapitre sur la révolte que je donnerai à Grenier. Il vient sans venir. Ensuite, La Peste. J’attends ce moment avec impatience. Je crois que cette fois je tiens le bon bout ». Puis, fin mars : « Je suis revenu à La Peste. C’est-à-dire que le soir, tard, après des journées écrasantes, je regarde le manuscrit et je rêve à autre chose. Mais il en sortira peut-être quelque chose. » Entre temps, l’écrivain est devenu éditorialiste à Combat après qu’il eut pris contact avec les équipes du journal clandestin lors de son installation à Paris en octobre 1943, puis assure les fonctions de rédacteur en chef à la Libération. En octobre 1945, il prend la direction de la collection « Espoir » aux Éditions Gallimard, au comité de lecture desquelles il est entré grâce à Michel Gallimard avec lequel il s’est lié d’amitié. C’est au domicile de la mère de ce dernier, en Vendée, qu’il achève péniblement son roman en août 1946, de retour d’un séjour aux États-Unis : « Je suis revenu d’Amérique avec l’unique désir de me mettre au travail, écrit-il à un Louis Guilloux inquiet le 12 septembre. J’ai quitté Paris pour la Loire et j’ai travaillé comme un forçat pendant un mois. Au bout du compte, j’ai fini La Peste. Mais j’ai l’idée que ce livre est totalement manqué, que j’ai péché par ambition et cet échec m’est très pénible. Je garde ça dans mon tiroir, comme quelque chose d’un peu dégoûtant. » Il fait également part de ses doutes à Francis Ponge le 23  : « La Peste est finie. Mais je n’ai pas envie de publier ni cela, ni autre chose. » Et encore à Jean Grenier, le 21 décembre : « Les choses ne vont d’ailleurs pas très bien pour moi, depuis mon retour d’Amérique. J’ai eu toutes les peines du monde à finir mon livre sur la Peste. Il est terminé maintenant mais je suis plein de doutes à son (et à mon) égard. »

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Édition de La Peste reliée d’après la maquette de Mario Prassinos, 1947.

Il se décide cependant à confier le manuscrit à son éditeur qui fait paraître le livre le 10 juin 1947, achevé d’imprimer du 24 mai 1947 et tiré à 22 000 exemplaires, après que Camus eu apporté les ultimes corrections sur épreuves. La Peste, bien accueilli par la critique malgré quelques réserves de Gaëtan Picon, Georges Bataille et Étiemble, récompensé par le Prix des critiques le 14 juin 1947, est aussitôt un succès de librairie, le premier d’Albert Camus. De juin à novembre, le roman a fait l’objet de cinq réimpressions, atteignant un tirage de 119 000 exemplaires. Cela n’est pas fait pour convaincre son auteur qui se dit « déconcerté », et ajoute à l’attention de Louis Guilloux le 27 juin : « Il y a des applaudissements qui ne font pas plaisir. Du reste, je crois que je connais bien les défauts du livre. »  Ce dernier rassure bientôt Camus sur la qualité du roman : « Je relis La Peste, lentement – pour la troisième fois. C’est un très grand livre, et qui grandira. Je me réjouis du succès qu’il obtient – mais le vrai succès sera dans la durée, et par l’enseignement par la beauté. Je sais bien qu’on a toujours l’air un peu ballot quand on emploie ces grands mots, mais tant pis. Ce livre restera comme une des grandes œuvres de ce temps, j’en suis sûr. Le relisant, je suis de plus en plus frappé d’une chose : la pudeur. Je crois cette vertu essentielle en grand art. » Jean Grenier renchérit le 14 septembre 1947 : « Je pense souvent, à propos du “problème du mal”, à La Peste où vous avez su incarner et cerner ce qu’il y a de plus angoissant et de plus difficile à saisir, où vos personnages ont une justesse de ton et d’attitudes que je ne trouve nulle part ailleurs. Je l’ai relu – c’est une réussite extraordinaire, et mieux que cela, c’est un livre qui ne cesse pas d’avoir des résonances. » Malraux sera plus sévère, avouant en 1975 « avoir trouvé La Peste ennuyeux ». L’audience du roman traverse les frontières, et, dès le 27 juin 1947, Dionys Mascolo, en charge du service des cessions chez Gallimard, informe Camus que « La Peste marche à l’étranger à la même vitesse qu’en France. » La maison d’édition en fait un argument de vente, qui annonce dans le Bulletin de la NRF de décembre 1947 que La Peste « va être traduite en danois, finlandais, norvégien, suédois, slovaque, tchèque et en langue anglaise, tant en Grande-Bretagne qu’aux USA » puis, en novembre 1949, une traduction en japonais. Près de soixante-dix ans après sa parution, La Peste qui avec Les Justes (1950) et L’Homme révolté (1951) forme le triptyque de la Révolte, est, après Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry et L’Étranger, le troisième titre le plus vendu des Éditions Gallimard.

INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES

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Albert Camus, La Peste, Gallimard, 1947. Repris en « Folio » en 1972

Albert Camus, Œuvres complètes, II, Gallimard, 2006 (« Bibliothèque de la Pléiade »). Voir notamment
la notice que Marie-Thérèse Blondeau consacre à La Peste.

Albert Camus. Œuvres, Gallimard, 2013 (« Quarto »)

Albert Camus, Carnets, I et Carnets, II, Gallimard, 1962 et 1964. Repris en « Folio » en 2013

Robert Champigny, Sur un héros païen, Gallimard, 1959 (« Les Essais »)

Jacqueline Lévi-Valensi, Albert Camus ou la naissance d’un romancier, Gallimard, 2006 (« Les Cahiers de la NRF »)

Frédéric Musso, Albert Camus ou la fatalité des natures, Gallimard, 2006 (« NRF Essais »)

BERNARDIN DE SIENNE (saint ; 1380-1444), CORONAVIRUS, EGLISE SAINT-JEAN-DE-MALTE (Aix-en-Provence), EPIDEMIES, MALADIE, MALADIES, PAROISSE SAINT-JEAN-DE-MALTE (Bouches-du-Rhône), PEINTURE, PESTE, ROCH DE MONTPELLIER (saint ; 1295-1327)

Saint Roch, saint Bernardin de Sienne et saint Sébastien… et la peste : tableau en l’église Saint-Jean-de-Malte (Aix-en-Provence)

Saint Roch, Saint Bernardin de Sienne et Saint Sébastien…. trois saints que la peste réunit.

 

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Saint Roch , Bernardin de Sienne et Saint Sébastien
Florence , XIV°

Si saint Roch et saint Sébastien sont invoqués lors des épidémies, il faut souligner que saint Bernardin de Sienne fut touché par la peste en 1411 ; malade de la peste à Sienne il affronta la maladie « avec une fermeté sereine et une conscience claire de la pureté de sa vie » et une fois guérit il reprit ses prédications à travers l’Italie.

C’est donc le thème de la peste qui réunit ces trois saints dans un même tableau pour évoquer une même épidémie : la peste qui à cette époque faisait d’immenses ravages dans la population. Quand la science est impuissante pour guérir les maladies du corps les hommes se tournent vers les saints pour y puiser la force de surmonter l’épreuve mais surtout pour espérer la guérison.

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Saint Roch de Montpellier

Saint Sébastien

Saint Bernardin de Sienne

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Prières d’intercession

 

Prière à saint Roch en cas d’épidémie

Roch, laïc pèlerin en Europe,

Pestiféré, emprisonné,

Toi qui guérissais les corps

Et amenais les hommes à Dieu,

Intercède pour nous

Et préserve-nous des misères

Du corps et de l’âme

 

 Prière à Saint Sébastien

Saint Sébastien écoute ma prière et présente là au Seigneur. Tu as été attaché et percé de flèches, mais ton corps inerte a été remis en vie.

Obtiens moi une nouvelle vigueur dans mes membres qui ne peuvent bouger, rends fermes mes pas sur les chemins que Dieu a tracé.

Saint Sébastien, mon âme est bouleversée et toute ma force m’a abandonné. Les flèches t’ont fait perdre du sang, mais pas la Foi.

Ne m’abandonne pas et aide-moi à garder l’espérance dans le Seigneur et la volonté de guérir.

Amen

HISTOIRE DE LA PROVENCE, LA PESTE DE MARSEILLE EN 1720, MALADIE, MALADIES, MARSEILLE (Bouches-du-Rhône), PESTE, PESTE (Marseille ; 1720), PROVENCE

La peste de 1720 à Marseille

Peste de Marseille (1720)

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Scène de la peste de 1720 à la Tourette (Marseille), tableau de Michel Serre (musée AtgerMontpellier). L’inhumation des cadavres à la Tourette par le Chevalier Roze, qui figure de façon exemplaire l’intervention de l’État, a été l’objet de représentations iconographiques nombreuses

La peste  de Marseille de 1720 est la dernière grande épidémie de peste enregistrée en France.

Elle fut propagée à par280px-Mgr_de_Belsuncetir du Grand-Saint-Antoine, un bateau en provenance du Levant (la région de la Syrie), accostant à Marseille le 25 mai 1720, jugé comme étant à l’origine de l’épidémie. En effet, sa cargaison constituée d’étoffes et de balles de coton est contaminée par le bacille de Yersin responsable de la peste. À la suite de graves négligences, et malgré un dispositif de protection très strict comportant notamment la mise en quarantaine des passagers et des marchandises, la peste se propage dans la ville. Les quartiers déshérités et les plus anciens sont les plus touchés. La peste s’étend rapidement dans la cité où elle entraîne entre 30 000 et 40 000 décès sur 80 000 à 90 000 habitants, puis dans toute la Provence, où elle fait entre 90 000 et 120 000 victimes sur une population de 400 000 habitants environ.

La responsabilité de la non-application de la réglementation pour les navires potentiellement infectés a été recherchée auprès du commandant du navire, le capitaine Jean-Baptiste Chataud, et du premier échevin, Jean-Baptiste Estelle. Aucune preuve formelle n’a pu être trouvée. Il est cependant certain que les échevins et les intendants de santé chargés de cette réglementation ont agi avec beaucoup de légèreté.

Lors de l’épidémie, l’alimentation de la population ainsi que l’évacuation des cadavres posent de graves problèmes et mobilisent les échevins qui montrent beaucoup de courage. L’enlèvement des cadavres du quartier de la Tourette par les galériens de l’Arsenal des galères mobilisés à cet effet et placés sous le commandement du Chevalier Roze constitue un fait majeur de ce tragique évènement. Les religieux avec à leur tête Mgr de Belsunce apportent quant à eux un réconfort moral aux mourants.

Cette épidémie a donné naissance à de nombreuses représentations artistiques parmi lesquelles celles du peintre Michel Serre, témoin direct de l’épidémie. Elle constitue un épisode historique marquant, toujours présent dans la mémoire collective des Marseillais.

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Scène de la peste de 1720 à la Tourette (Marseille), tableau de Michel Serre (musée Atger, Montpellier). L’inhumation des cadavres à la Tourette par le Chevalier Roze, qui figure de façon exemplaire l’intervention de l’État, a été l’objet de représentations iconographiques nombreuses.

 

 

Marseille à la veille de l’épidémie

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Situation économique

Malgré les difficultés financières de la ville de Marseille, fortement endettée depuis la fin du xviie siècle, le commerce marseillais est en plein essor après une crise passagère consécutive au traité de Rastadt (signé en 1714) qui mettait fin à la guerre de Succession d’Espagne. La valeur des produits du Levant apportés dans le port de Marseille en 1714 s’élève à vingt-trois millions de livres, somme jamais atteinte précédemment. C’est à ce moment où s’amorcent des conditions de vie meilleures et un essor économique auxquels un coup d’arrêt brutal est donné par l’apparition de la peste.

 

Urbanisme de la ville

La ville est entièrement ceinturée par un nouveau rempart construit sur ordre de Louis XIV par Nicolas Arnoul. Cette enceinte prend appui sur chacune des deux puissantes forteresses placées de part et d’autre de l’entrée du port : le fort Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas. Les remparts du Moyen Âge ont été démolis et la superficie de la ville intra-muros est triplée, passant de 65 à 195 hectares. Dans les espaces intérieurs ainsi conquis sont construites des voies nouvelles se coupant perpendiculairement.

Il en résulte deux types d’urbanisation qui ne seront pas sans influence sur le développement et la propagation de la peste qui apparut d’abord dans les vieux quartiers. Au nord du port est située la ville ancienne qui correspond à celle du Moyen Âge avec des rues étroites, tortueuses et insalubres où se trouvent artisans et commerçants ; c’est dans cette zone que la peste apparaît et atteint son paroxysme. À l’est et au sud se développe la ville nouvelle avec ses nouvelles voies rectilignes : rue de Rome, rue Paradis, rue Saint-Ferréol.

 

Réglementation sanitaire

La peste constitue une menace permanente pour Marseille en liaison fréquente avec le Proche-Orient où cette maladie est endémique. Des épidémies frappent la ville à de nombreuses reprises, notamment en 1580 où la peste a été très meurtrière et a fait proportionnellement autant de morts sinon davantage que celle de 1720. Un système est progressivement mis en place et montre son efficacité puisqu’en 1720 Marseille n’a pas connu d’épidémie depuis soixante ans. Cette protection repose d’une part sur un cordon sanitaire mis en place à l’échelle méditerranéenne avec délivrance de patentes dans les ports du Levant et d’autre part sur un bureau de santé composé d’intendants qui décident de la durée de la mise en quarantaine pour l’équipage, les passagers et les marchandises.

 Les patentes

Chaque navire faisant escale dans un port du Levant se voit délivrer une patente, certificat délivré par les consuls des ports orientaux aux capitaines des vaisseaux souhaitant rentrer en France, qui précise l’état sanitaire de la ville. On distingue trois types de patentes :

la patente nette lorsque rien de suspect n’existe dans la région au moment du départ du vaisseau ;

la patente suspecte lorsque règne dans le pays une maladie soupçonnée pestilentielle ;

la patente brute lorsque la région est contaminée par la peste.

En cas de patente nette la durée de la quarantaine est ordinairement de dix-huit jours pour les personnes, vingt-huit pour le navire et trente-huit pour la cargaison. Ces périodes sont portées respectivement à vingt-cinq, trente et quarante si la patente est suspecte et trente-cinq, cinquante et soixante si la patente est brute

 Le bureau de santé

Un bureau de santé est créé à Marseille. Sa date de création est inconnue mais forcément avant 1622 car un texte émanant du parlement de Provence daté de cette année fait référence à cet établissement. Ce bureau, renouvelé chaque année par le conseil de ville, est composé de quatorze intendants bénévoles choisis parmi les négociants, marchands et anciens capitaines de vaisseau. La présidence est assurée à tour de rôle chaque semaine par l’un des intendants qui prend alors le nom d’intendant semainier. Afin d’assurer une bonne coordination entre le conseil municipal et le bureau de santé, les deux échevins à la sortie de leur charge font partie de droit du bureau de santé, ce qui porte le nombre total de ses membres à seize. Ils sont assistés dans leur tâche par un personnel nombreux : secrétaires, commis, etc. Un médecin et un chirurgien sont attachés à cet établissement.

Le siège du bureau de santé se trouve d’abord sur un ponton flottant basé près du fort Saint-Jean, puis à la consigne sanitaire, bâtiment construit à partir de 1719 sur les plans d’Antoine Mazin au pied du fort Saint-Jean. Ce bâtiment est toujours visible et a été classé monument historique par arrêté du 23 novembre 19497.

Les démarches sont strictes : le capitaine d’un vaisseau en provenance du Levant laisse son navire à l’île de Pomègues et se rend en barque au bureau de santé pour présenter la patente qui lui a été délivrée et selon le type de celle-ci, le bureau de santé décide de la durée de la quarantaine à appliquer aux marchandises et aux personnes.

 

Les lieux de quarantaine

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Carte de la rade de Marseille établie au xviie siècle, avec les îles de l’archipel du Frioul.

Les lieux de quarantaine des vaisseaux ont été établis à l’île Jarre, au sud de la rade de Marseille, si la peste est avérée, ou à l’île de Pomègues où cinq hectares de terrains et de bâtiments ainsi qu’un petit port ont été aménagés pour recevoir environ trente-cinq navires.

D’autre part, des infirmeries, parfois appelées lazarets car elles sont placées sous la protection de saint Lazare, ont été aménagées pour les passagers et les marchandises. Ces infirmeries sont situées au bord de la mer, entre l’anse de la Joliette et celle d’Arenc, à 400 m environ au nord de l’enceinte de la ville ; construites sous Colbert, elles sont constituées de hangars pour les marchandises et d’habitations pour les voyageurs, sur une emprise de 12 hectares, ceinturée de murailles et ne comportant que trois points d’accès.

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L’arrivée du Grand-Saint-Antoine

Le 25 mai 1720, le Grand-Saint-Antoine, navire en provenance du Proche-Orient, arrive à Marseille. Il apporte un précieux chargement d’étoffes de soie et de balles de coton, pour une valeur de 300 000 livres destinées à être vendues à la foire de Beaucaire de juillet.

Une partie de la cargaison appartient à plusieurs notables de Marseille, dont le premier échevin Jean-Baptiste Estelle et le capitaine du navire Jean-Baptiste Chataud. Le bateau a été armé par Ghilhermy et Chaud, Jean-Baptiste Estelle, Antoine Bourguet et Jean-Baptiste Chataud, intéressés chacun pour un quart. Comment ce vaisseau qui apporte la peste a-t-il pu être contaminé ?

 

Périple et mortalité à bord

Le Grand-Saint-Antoine quitte Marseille le 22 juillet 1719 et relie successivement Smyrne, Larnaca (Chypre), et Sidon (Liban). Dans cette ville, il embarque des tissus de soie et des sacs de cendre destinés au lest et afin d’absorber l’humidité des cales pour assurer une meilleure conservation des précieuses étoffes. Cette cendre se vendait à Marseille aux savonneries qui l’incorporaient dans leurs fabrications (en 1978 des plongeurs qui ont repéré l’épave du Grand Saint-Antoine au large de l’île Jarre ont remonté des échantillons de cendre). Le consul Poullard, qui ignore que la peste sévit à Damas, délivre une patente nette alors que le chargement est probablement contaminé. Le navire arrive à Tyr (aujourd’hui Sûr) et complète sa cargaison par de nouvelles étoffes probablement aussi contaminées. Le navire reprend la mer, mais doit faire escale à,Tripoli du Liban pour  remédier à des dégâts causés par une violente tempête. Le vice-consul de Tripoli, Monhenoult, délivre également une patente nette. Le 3 avril 1720 le navire se dirige vers Chypre après avoir embarqué quatorze passagers Le 5 avril un Turc meurt à bord et son cadavre est jeté à la mer. Les passagers descendent à Chypre et le navire repart le 18 avril 1720 en direction de Marseille. En cours de route meurent successivement cinq personnes, dont le chirurgien de bord.

L’alerte est grave et le capitaine Chataud décide de s’arrêter alors dans la rade du Brusc, à proximité de Toulon. Cette rade bien abritée par l’île des Embiez constitue un mouillage forain apprécié des navigateurs depuis l’Antiquité. Il s’agit en effet de l’ancienne Tauroentum.  Les raisons de cette escale sont assez mystérieuses, mais certains historiens estiment que Chataud a voulu prendre l’avis des propriétaires de la cargaison pour fixer la conduite à tenir.

Le Grand-Saint-Antoine fait alors demi-tour pour gagner Livourne, où il arrive le 17 mai. Les Italiens interdisent l’entrée du navire dans le port et le font mettre à l’ancre dans une crique gardée par des soldats. Cette précaution est d’autant plus judicieuse que le lendemain trois personnes décèdent à bord. Les cadavres sont examinés par des médecins qui concluent à une « fièvre maligne pestilentielle » ; ce terme ne doit pas prêter à confusion, car pour les médecins de l’époque il ne désigne pas la peste. Les autorités de Livourne mentionnent, au dos de la patente de Tripoli, qu’elles ont refusé l’entrée du navire dans le port à cause de la mortalité d’une partie de l’équipage en raison de cette fièvre.

Le navire retourne alors vers Marseille : il y a eu depuis le départ de Tripoli neuf décès à bord.

 La mise en quarantaine

À son arrivée, le capitaine Chataud se rend au bureau de santé faire sa déclaration à l’intendant semainier Tiran Il produit les patentes nettes et ne peut que l’informer des décès survenus durant la traversée. Le 27 mai, deux jours seulement après l’arrivée du navire, un matelot meurt à bord. Le bureau de santé, à l’unanimité décide d’envoyer le bateau à l’île de Jarre, puis se ravise et dans une seconde délibération, décide de faire transférer le cadavre aux infirmeries pour examen et d’envoyer le navire à l’île de Pomègues, dans l’archipel du Frioul. Le 29 mai ce même bureau décide, fait inhabituel, de faire débarquer aux infirmeries les marchandises de valeur tandis que les balles de coton doivent être transférées à l’île de Jarre.

Le 3 juin, le bureau revient sur sa position et prend une décision encore plus favorable aux propriétaires de la cargaison : toutes les marchandises seront débarquées aux infirmeries. Si aucune preuve écrite n’existe, il est probable que des interventions ont eu lieu pour faire adopter la réglementation la moins contraignante ; il est impossible de connaître les personnes qui sont réellement intervenues, mais l’intrication des intérêts des familles de négociants et des autorités qui dirigeaient la ville suffisent à comprendre les raisons de ces nombreuses négligences. La déclaration du capitaine Chataud est falsifiée par addition d’un renvoi indiquant que les membres d’équipage décédés en mer sont morts de mauvais aliments. Les intendants de santé ont probablement voulu sauver la cargaison destinée en partie à la foire de Beaucaire, qui devait avoir lieu le 22 juillet 1720.  Le 13 juin, veille du jour de sortie de quarantaine des passagers, le gardien de santé du vaisseau décède. Le chirurgien de service du port, Gueirard, examine le cadavre et conclut à une mort par vieillesse, sans observer des marques de peste.

Un mousse tombe malade et meurt le 25 juin. À partir de ce jour plusieurs portefaix qui ont manipulé les ballots de coton succombent à leur tour. Le bureau de santé s’inquiète très sérieusement et décide de transférer le vaisseau à l’île de Jarre, de faire brûler les hardes des personnes décédées et d’enterrer les cadavres dans de la chaux vive. Mais ces mesures arrivent trop tard, car des tissus sortis en fraude des infirmeries ont déjà transmis la peste dans la ville.

L’épidémie de peste

 Propagation de la peste

Les dix décès survenus à bord du navire ne présentaient pas apparemment les symptômes caractéristiques de la peste que sont les charbons et les bubons. Ces manifestations évidentes apparaîtront dans la ville lorsque commenceront à s’y répandre les tissus en provenance du Grand-Saint-Antoine infestés de puces porteuses du bacille de Yersin.

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Légende de la carte

Propagation de la peste.

A- Porte de la Joliette, B- Porte royale ou porte d’Aix, C- Porte Bernard-du-Bois, D- Porte des Chartreux ou des fainéants, E- Porte de Noailles, F- Porte d’Aubagne, G- Porte de Rome, H- Porte de Paradis, I- Porte Notre-Dame-de-la-Garde, J- Porte de Saint-Victor, K- Arsenal des galères, L- Estacade isolant les galères, M- Abbaye Saint-Victor, N- Fort Saint-Nicolas, O- Fort Saint-Jean.

1- Église Saint-Laurent, 2- Cathédrale de la Major, 3- Église des Accoules, 4- Église Saint-Martin, 5- Église Saint-Ferréol, 6- Église des Augustins, 7- La Vieille Charité, 8- Hôpital du Saint-Esprit (Hôtel-Dieu), 9- Couvent des Présentines, 10- Couvent des Récollets, 11- Couvent de la Visitation, 12- Rue Belle-Table, 13- Place du Palais, 14- Rue de l’Échelle, 15- Rue Jean-Galant, 16- Place des Prêcheurs, 17- Rue de l’Oratoire, 18- Rue des Grands-Carmes, 19- Rue des Fabres, 20- Cours Belsunce, 21- Hôtel de ville, 22- Place des Moulins, 23- Place de Lenche, 24- La Canebière, 25- Rue Saint-Ferréol, 26- Rue Paradis, 27- Place du Champ-Major (place Montyon), 28- Chantier de construction.

 

Les premiers cas

Le 20 juin 1720, rue Belle-Table, venelle étroite et sombre des vieux quartiers, une femme, Marie Dauplan, meurt en quelques heures. À ce moment les médecins doutent que ce décès soit vraiment dû à la peste. Il semble en effet qu’un premier foyer pesteux au sein de l’équipage ait été contenu jusqu’au déballage des balles de coton qui allaient répandre les puces porteuses de la maladie.

Le 28 juin, un tailleur, Michel Cresp, meurt subitement. Le 1er juillet, deux femmes, Eygazière et Tanouse, demeurant rue de l’Échelle, autre quartier déshérité de la ville, meurent l’une d’un charbon (escarre surinfecté à l’endroit de la piqûre de puce, à ne pas confondre avec la maladie du charbon) sur le nez, l’autre avec des bubons, signes évidents de la peste.

À partir du 9 juillet il est évident que la peste est présente ; ce jour-là Charles Peyssonnel et son fils Jean-André Peyssonnel, tous deux médecins, appelés au chevet d’un enfant d’une douzaine d’années rue Jean-Galland, diagnostiquent la peste et avertissent les échevins. Les morts sont enterrés dans de la chaux vive et leurs maisons sont murées Les échevins espèrent toujours qu’il s’agit d’une contagion limitée. La cargaison du navire est transférée des infirmeries à l’île de Jarre. À partir du 21 juillet le nombre de décès ne fait que croître ; le père Giraud peut écrire que « Dieu déclare la guerre à son peuple ».

 

Pic de l’épidémie

Les mesures prises, telles que la combustion de soufre dans les maisons, sont peu efficaces. L’épidémie de peste progresse dans la vieille ville. Les gens aisés quittent Marseille pour se réfugier dans leurs bastides situées dans les environs. Le corps des galères, à la demande du médecin des galères qui affirme qu’il s’agit bien de la peste, se retranche dans l’arsenal qui s’isole de la mer par une estacade faite de poutres flottantes. Les personnes modestes créent un immense campement sur la plaine Saint-Michel (actuellement place Jean-Jaurès). Le 31 juillet 1720 le parlement d’Aix fait interdiction aux Marseillais de sortir de leur terroir et aux habitants de la Provence de communiquer avec eux.

À partir du 9 août, il meurt plus de cent personnes par jour. Les infirmeries ne peuvent plus recevoir les malades ; les cadavres sont jetés dans les rues. À la mi-août des médecins, François Chicoyneau et Verny, de l’université de Montpellier, viennent à Marseille sur ordre du Régent, conseillé par son premier médecin Pierre Chirac. Émules de l’école de médecine de Salerne, leur diagnostic, s’opposant aux médecins marseillais à la formation scolastique, est évident : c’est la peste.

Fin août tous les quartiers de Marseille sont touchés, y compris le quartier de Rive-Neuve séparé de la ville par le port et le vaste arsenal des galères. Malgré les mesures prises par le chevalier Roze qui est alors capitaine de ce quartier, il a été impossible de couper toute communication avec la vieille ville contaminée d’où l’extension de la contagion. Il meurt alors trois cents personnes par jour. Des familles entières disparaissent, aucune rue de la vieille ville n’est épargnée. Les églises ferment leurs portes les unes après les autres : il meurt alors mille personnes par jour.

De nombreuses réglementations sont mises en place par les diverses autorités locales et les parlements. Afin d’harmoniser la réglementation, le Conseil d’État prend le 14 septembre 1720 un arrêt qui annule toutes les mesures prises, prononce le blocus de Marseille et règle la police maritime. Mais il est déjà trop tard : le bacille s’est répandu dans l’intérieur des terres et il faudra encore deux années de lutte pour éradiquer la peste du Languedoc et de la Provence car c’est le 22 septembre 1722 que la dernière quarantaine est ordonnée à Avignon. Un cordon sanitaire est mis en place pour protéger le reste de la France, avec le mur de la peste dans les monts de Vaucluse prolongé jusqu’à la Durance le long du Jabron puis jusqu’aux Alpes.

Extension aux régions voisines

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Mur de la peste dans le Vaucluse, édifié en 1720 pour isoler les régions atteintes.

Marseille n’est pas la seule cité provençale attaquée par l’épidémie qui touche également Arles, Aix-en-Provence et Toulon. Les petites communes situées dans le voisinage de ces grandes villes sont également atteintes par la peste : Allauch, Cassis, Aubagne, etc. Seule la commune de La Ciotat, protégée par ses murailles, est épargnée par la peste.

Le Languedoc et le Comtat sont également touchés avec les villes d’Alès et d’Avignon. La ville de Beaucaire est épargnée, probablement grâce à la sage précaution de supprimer la foire traditionnelle.

Le Gévaudan est aussi contaminé avec les villes de Marvejols et de Mende. L’épidémie du Gévaudan ne fait « que » 5 500 victimes, ce qui représente 41 % de la population des régions touchées. La Canourgue perd 64 % de sa population et Marvejols 53%.

Au total, l’épidémie fait entre 90 000 et 120 000 victimes environ (Marseille y compris) sur une population de 400 000 personnes. Les derniers foyers s’éteignent à la fin de 1722 dans les communes d’Avignon et d’Orange.

 

L’apaisement

À partir du mois d’octobre 1720 la peste se met à reculer dans Marseille et les personnes atteintes guérissent plus facilement ; la mortalité journalière tombe à une vingtaine de personnes. Cette baisse se poursuit au début de l’année 1721 avec une mortalité journalière de une ou deux personnes. Les boutiques rouvrent, le travail reprend sur le port et la pêche est de nouveau pratiquée. Parmi les différents signes qui marquent ce renouveau de l’activité en 1721, peut être retenue par exemple la reprise le 19 février des délibérations de la Chambre de commerce qui les a interrompues depuis le 19 juillet 1720. Le 20 juin 1721 Mgr de Belsunce organise une grande procession à l’occasion de la fête du Sacré-Cœur malgré les réticences de Langeron qui craint un retour de la peste.

 

Description contemporaine

Mme Leprince de Beaumont, dans les Mémoires de madame la baronne de Batteville, décrit les conditions dramatiques dans lesquelles la population de Marseille dut vivre : « Les rues, les devants des portes étaient couverts de malades qui confondus avec les mourants, étaient abandonnés de tout le monde, les hôpitaux ne pouvant plus les contenir. On y rencontrait peu de monde, personne n’osant paraître dans les rues sans un besoin absolu. (…) Heureusement l’évêque de Marseille, accompagné de quelques ecclésiastiques, portait des secours spirituels et corporels à tous les malades sans distinction de rang. »

 

La rechute de 1722

De nouveaux cas de peste se produisent en avril 1722. C’est la panique À la demande de Mgr de Belsunce, les échevins font le 28 mai 1722 à la suite de cette rechute le vœu solennel d’aller entendre à chaque date anniversaire la messe au monastère de la Visitation et d’offrir « un cierge ou flambeau de cire blanche, du poids de quatre livres, orné de l’écusson de la ville pour le brûler ce jour-là devant le Saint-Sacrement». Ce vœu du 28 mai 1722 ne cesse d’être accompli jusqu’à la Révolution. À partir de 1877, la Chambre de commerce et d’industrie Marseille-Provence reprend le vœu sans qu’il n’y ait plus eu d’interruption jusqu’à nos jours, se chargeant de l’organisation d’une cérémonie religieuse marquée par l’offrande d’un cierge tel que celui décrit en 1722. La cérémonie a lieu dans l’église du Sacré-Cœur du Prado.

Dès le début du mois d’août 1722, l’épidémie est enrayée, il n’y a plus ni malades ni décès causés par la peste.

 

Causes de la propagation et type de peste

L’ignorance au xviiie siècle des causes et modes de propagation de la peste est responsable du peu d’efficacité de la médecine de l’époque et des mesures de précautions prises : le bacille responsable de la peste n’a été découvert par Alexandre Yersin qu’en 1894. D’après les descriptions de l’époque, il est possible d’affirmer que la peste de Marseille fut bubonique ou plus exactement bubo-septicémique. En revanche la forme pulmonaire, transmissible par la seule respiration du malade, doit être écartée. Si ce type de peste avait sévi, certains historiens pensent que la maladie aurait pu toucher l’ensemble du pays, et toute l’Europe, avec un nombre de morts considérable. Cette affirmation n’est absolument pas fondée pour d’autres auteurs.

Les rats et les puces d’un animal sont généralement les vecteurs de la maladie. Or, les descriptions de l’époque faites par des contemporains tels que le docteur Bertrand ou Pichatty de Croissainte25 ne font aucune mention de mortalité de rats. Le vecteur de transmission est cependant bien la puce, mais qui se transmet d’homme à homme ou par l’intermédiaire de leurs vêtements et des étoffes. Certains pensent que le rat a joué un certain rôle dans la transmission de la maladie. À l’époque, seul le rat noir est présent en France ; toutefois, le comportement de ce rongeur est différent de celui du rat gris qui est actuellement très répandu. Le rat noir malade irait mourir dans des lieux écartés, tandis que le rat gris va mourir dans les rues. D’un point de vue strictement entomologique, la puce impliquée (Xenopsylla cheopis) ne peut généralement pas résister à des températures inférieures à 22 °C. Après la disparition des vecteurs principaux (rats puis humains les plus exposés), les conditions météorologiques et températures locales à Marseille ont pu être l’un des facteurs aggravants puis réducteurs de la propagation de la peste via les puces depuis fin mai 1720 jusqu’au mois d’octobre de la même année. D’un point de vue météorologique, la moyenne historique des températures diurnes relevées à Marseille s’élève à 25 °C pour le mois de juin et 23 °C en septembre alors qu’en octobre, cette valeur tombe à une moyenne de 18 °C seulement. En revanche, lors des pics de chaleur de juillet à août, ces valeurs moyennes s’élèvent à 26 °C à Marseille, ce qui favorise la reproduction et l’expansion des puces Xenopsylla cheopis.

 

Moyens de lutte

Les médecins (même les médecins de peste) sont impuissants devant cette épidémie dont ils ne connaissent que les symptômes apparents. Les mesures préventives sont largement traditionnelles, voire superstitieuses, telles que l’utilisation de phylactères. Certains médecins comme Chicoyeau, gendre de Pierre Chirac, premier médecin du Régent, estiment que la maladie n’est pas contagieuse. Il touche les malades, dissèque les cadavres sans aucune précaution : il a cependant la chance extraordinaire de ne pas avoir contracté la maladie.

La maladie étant inconnue, il en résulte une thérapeutique traditionnelle pour l’époque : transpiration, vomissement, purgation et bien sûr et surtout l’inévitable saignée qui n’a d’autre résultat que d’abréger les souffrances du malade. Quant aux pratiques chirurgicales, elles consistent à inciser les bubons lorsqu’ils arrivent à maturité.

Cependant tout n’est pas inutile. L’accoutrement des médecins avec leur tablier de cuir ou de toile cirée diminue les risques de piqûre des puces. Les parfums utilisés pour désinfecter les habitations à base de soufre et d’arsenic peuvent avoir un impact sur la destruction des puces. En revanche le fameux vinaigre des quatre voleurs n’a aucun effet. L’origine de cette potion est la suivante : quatre voleurs sont arrêtés alors qu’ils détroussaient les pestiférés au cours de l’épidémie de Toulouse en 1628-1631. Afin d’avoir la vie sauve, ils révèlent le secret de la composition d’un remède qui leur permettait de se préserver de la contagion. La préparation se faisait à partir d’absinthe, sauge, menthe, romarin, rue, lavande, cannelle, girofle et ail. Malgré la révélation de ce secret les voleurs auraient été pendus. Ce vinaigre antiseptique connut des heures de gloire et ne disparut du Codex qu’en 1884.

 

Organisation des secours

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Tableau de Magaud : Le chevalier Roze et les échevins.

Dans le désarroi général, peu de responsables demeurent à leur poste. Sous l’autorité du viguier, Louis-Alphonse Fortia, marquis de Pilles, les échevins de l’année, Jean-Pierre de Moustiès et Balthazar Dieudé, et ceux de l’année précédente, Jean-Baptiste Estelle et Jean-Baptiste Audimar, se dépensent sans compter et font preuve d’un grand courage. Peu de leurs collaborateurs demeurent en fonction à l’exception de Capus, archivaire secrétaire général de l’hôtel de ville, et Pichatty de Croissainte, procureur du roi. Restent également à leur poste, Jean-Pierre Rigord, subdélégué de l’intendant de Provence, et Jean-Jacques de Gérin, lieutenant de l’amirauté.

Un chef d’escadre, Charles-Claude Andrault de Langeron, arrive à Marseille le 4 septembre 1720 revêtu de pouvoirs extraordinaires : il a sous ses ordres tous les fonctionnaires, y compris le viguier et les échevins. D’autres civils apportent leur aide : le peintre Michel Serre ou le docteur Bertrand, qui laissent chacun un témoignage très intéressant sur ce qu’ils ont vu sous la forme de tableaux représentant des scènes de cette épidémie pour l’un et d’un mémoire intitulé Relation historique de la peste de Marseille en 1720 pour l’autre.

Cardin Lebret collectionne les titres et les fonctions puisqu’il est à la fois intendant de Provence et président du parlement de Provence. Élevé à l’école des grands fonctionnaires qui s’étaient directement inspirés des méthodes de Colbert et de Louvois, il aime avant tout l’ordre ; il est le représentant du roi en Provence et par son activité et sa compétence encourage et stimule les échevins. Mais il ne combat la peste que de loin et réside suivant l’évolution des zones contaminées à Aix-en-Provence, puis Saint-Rémy-de-Provence et Barbentane. C’est dans cette dernière ville qu’il accueille le 21 mars 1721 un groupe de vingt-et-un apprentis chirurgiens et médecins venus de Paris apporter leur aide. Parmi ces volontaires figure Jacques Daviel, qui deviendra maître chirurgien et oculiste du roi. De même, le parlement de Provence suit de loin l’évolution de l’épidémie et devant la propagation se retire à Saint-Rémy de Provence puis à Saint-Michel de Frigolet.

Sous la direction des échevins l’administration municipale assure une triple tâche : le ravitaillement des populations, le maintien de l’ordre et surtout l’enlèvement des cadavres. Les achats de blé sont effectués auprès des particuliers, des consuls de la province et de l’intendant du Languedoc. Le viguier et les échevins sont investis avec l’accord de l’intendant Lebret de pouvoirs extraordinaires et les délits sont réprimés avec sévérité. L’enlèvement des cadavres est la tâche la plus angoissante à cause du manque de main d’œuvre et des risques de contagion.

Un tableau de Dominique Antoine Magaud intitulé « Le Courage civil : la peste de 1720 à Marseille » peint en 1864 et actuellement exposé au musée des Beaux-Arts de Marseille, montre une réunion de travail des principales personnes chargées de l’administration de la ville. Les personnages représentés sont : debout, le chevalier Roze montrant de son bras gauche Mgr de Belsunce en arrière-plan ; autour de la table se trouvent les échevins Estelle, Dieudé, Audimar qui tourne le dos, et Moustier ; à la droite du chevalier Roze est représenté le commandant de Langeron s’appuyant sur son coude et semblant plongé dans une profonde méditation. En arrière-plan et à gauche se distinguent le peintre Michel Serre, le père Milley et un capucin

 

Évacuation des cadavres

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Avis au public de 1720 concernant l’enlèvement des cadavres morts de la peste.

Dès le début du mois d’août 1720 les caveaux des églises ou les cimetières ne sont plus autorisés à recevoir les corps des pestiférés qui doivent être emmenés aux infirmeries par les « corbeaux » (croque-morts). À partir du 8 août l’ouverture de fosses communes s’impose. Une compagnie de grenadiers enlève de force des paysans dans les campagnes pour creuser à l’extérieur des remparts une quinzaine de fosses.

Le 9 août, les civières ne suffisent plus et apparaissent les premiers tombereaux pour l’enlèvement des cadavres. À la mi-août, les infirmeries ne peuvent plus recevoir les malades ou les morts, les cadavres sont laissés dans les rues. Les chariots viennent à manquer ; les échevins font prendre d’autorité des attelages dans les campagnes. Les tombereaux ne pouvant circuler dans les rues étroites du quartier Saint-Jean de la vieille ville, des civières sont confectionnées pour apporter les cadavres jusqu’aux chariots. Pour conduire les chariots et enlever les cadavres, il est alors fait appel aux forçats de l’arsenal des galères, choisis parmi les plus médiocres rameurs. Mais cette main d’œuvre pour le moins indisciplinée nécessite une surveillance étroite. L’échevin Moustier en personne, précédé et suivi de quatre soldats baïonnette au canon, conduira lui-même chaque jour un détachement de forçats.

Si les échevins arrivent à nettoyer la ville d’une grande partie des cadavres, le quartier de la Tourette n’est pas dégagé. Ce quartier habité par des familles de marins et situé à proximité de l’église Saint-Laurent a été totalement ravagé par la peste. Seul le chevalier Roze qui s’est distingué dans le nettoiement du quartier de Rive-Neuve, accepte la mission de débarrasser de ses cadavres le quartier de la Tourette. À la tête d’un détachement de cent forçats, il fait jeter dans deux vieux bastions un millier de cadavres qui sont recouverts de chaux vive. C’est l’épisode le plus célèbre de cette lutte contre la peste. Parmi les forçats cinq seulement survécurent

 

Paléopathologie

 Charnier de l’Observance

Tout au long du xixe siècle plusieurs anciennes fosses communes ont été découvertes au cours de divers travaux d’aménagement. Ces charniers n’ont jamais été jugés dignes d’intérêt archéologique et les restes humains ont été réinhumés ou mis en décharge. C’est pour lutter contre cette destruction régulière d’archive qu’a été entreprise en 1994 une fouille d’une fosse commune découverte à l’angle des rues Jean-François-Leca et de l’Observance.

Cette fosse se trouvait dans les anciens jardins du couvent de l’Observance situé en contrebas de la Vieille Charité. Ce couvent appartenait aux frères mineurs de l’étroite observance, appelés ainsi parce qu’ils observaient à la lettre la règle de saint François. Il fut utilisé comme hôpital lors de l’épidémie de peste et fut ensuite vendu comme bien national à la Révolution.

Près de deux cents squelettes ont été exhumés entre août et septembre 1994 et ont fait l’objet d’études anthropologique et biologique Les archéologues ont constaté que la fosse a été inégalement remplie. Trois zones apparaissent : à l’est une zone à forte densité avec empilement des corps, au centre une zone à faible densité avec individualisation des inhumations et enfin à l’ouest une zone à densité presque nulle. Cette variation traduit les phases successives de l’épidémie qui va en décroissance rapide. Ce nombre relativement faible des inhumations pousse les archéologues à estimer qu’il s’agit d’une fosse qui aurait fonctionné au cours de la deuxième période de l’épidémie, soit de mai à juillet 1722.

Le décès par peste des individus inhumés dans ce charnier ne fait aucun doute puisque l’ADN du bacille de la peste a été mis en évidence. Les corps étaient systématiquement recouverts de chaux vive. À l’exception d’un corps possédant une boucle de ceinture, il n’y a aucun élément de parure. Des fragments de draps démontrent que les cadavres ont été enterrés nus dans des linceuls. Une épingle en bronze plantée dans la première phalange du gros orteil a souvent été trouvée : il s’agit d’une pratique habituelle à cette époque pour vérifier la mort effective de l’individu. Cette approche multidisciplinaire révéla des faits et des renseignements inconnus auparavant concernant l’épidémie de 1722 tels que la mise en évidence d’un geste anatomique d’ouverture de la boîte crânienne d’un adolescent de quinze ans environ. La restauration de ce crâne en laboratoire a permis de reconstituer la technique d’anatomie utilisée pour cette autopsie, qui semble être identique à celle décrite dans un livre de médecine datant de 1708.

 Étude de 2016 de l’Institut Max Planck

Selon Sciences et Avenir, une nouvelle étude de l’Institut Max Planck en 2016 révèle que cette épidémie de peste « marseillaise » ne venait pas du Moyen-Orient comme on le pensait, mais était une résurgence de la grande peste noire ayant dévasté l’Europe au xive siècle. Le bacille Yersinia pestis apporté par le navire Grand-Saint-Antoine, à l’origine de l’épidémie de peste qui a ravagé la Provence entre 1720 et 1722, est donc resté latent quatre siècles. Cette étude suggère ainsi l’existence probable d’un foyer permanent de peste des rongeurs en Europe centrale et de l’est (foyer aujourd’hui disparu) en lien avec ceux du Caucase.

Il existe en effet deux grandes théories sur le déroulement de la deuxième pandémie de peste en Europe (du xive au xviiie siècle) : l’une qui l’explique par des apports répétés d’Asie centrale, l’autre par la persistance de foyers européens ou caucasiens.

 

Les responsables de l’épidémie et les intervenants

Durant cette épidémie plusieurs personnes interviennent pour apporter une aide matérielle ou morale à la population particulièrement éprouvée. Les diverses responsabilités relatives à la propagation de la peste sont difficiles à établir avec précision et impartialité.

 Personnalités civiles

Le Grand-Saint-Antoine aurait dû effectuer sa quarantaine à l’île de Jarre conformément à une instruction de 1716 et n’aurait jamais dû débarquer directement ses marchandises aux infirmeries car le navire a connu plusieurs décès à bord durant son retour vers Marseille. Pourquoi la réglementation n’a-t-elle pas été respectée et quelles sont les diverses responsabilités ?

À l’époque, la première personne mise en cause est le capitaine Chataud. Il sait très probablement que la peste est à bord de son navire mais il fait une déclaration conforme à la réglementation, sans cacher les décès survenus durant la traversée. Il est cependant écroué le 8 septembre 1720 au château d’If et ne sera libéré que le 1er septembre 1723, bien que sa non-culpabilité ait été admise depuis longtemps.

Le deuxième personnage qui fait l’objet de nombreuses controverses est le premier échevin de la ville de Marseille, Jean-Baptiste Estelle, qui est propriétaire d’une partie de la précieuse cargaison. Cette marchandise dont la valeur est estimée entre 300 et 400 000 livres appartient pour les deux tiers à un grand nombre de petits propriétaires, le reste, soit le tiers de la valeur, se répartissant à parts égales entre quatre propriétaires dont Estelle. Le premier échevin est donc propriétaire d’une marchandise d’une valeur d’environ 25 000 livres, somme certes élevée mais non considérable pour un négociant de cette importance. Estelle est tout d’abord soupçonné de trafic d’influence auprès des intendants de la santé aussi bien pour son propre compte que pour les autres négociants. Grâce au soutien de l’intendant Lebret, il sera reconnu innocent par le roi en 1722 qui lui octroie des lettres de noblesse et lui accorde une rente annuelle de 6 000 livres. Estelle ne bénéficie pas longtemps d’une telle faveur car il décède peu après le 16 janvier 1723 à l’âge de 61 ans. La responsabilité éventuelle de certaines personnes dans l’origine de l’épidémie ne doit pas faire oublier le grand dévouement des échevins et celui de leurs collaborateurs.

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Le vœu des échevins : Vitrail de la basilique du Sacré-Cœur.

Les intendants sanitaires ont probablement une lourde responsabilité. En effet ils sont juges et parties : non indépendants par rapport aux négociants et au pouvoir municipal, ils se sont probablement laissés fléchir pour adopter des règles moins rigoureuses pour la mise en quarantaine des marchandises du Grand-Saint-Antoine. Par ailleurs le laxisme généralisé peut s’expliquer par la non-propagation de maladies contagieuses pendant une soixantaine d’années. Le manque de discipline au sein des infirmeries a entraîné une sortie en fraude de tissus contaminés provenant notamment de diverses pacotilles appartenant à l’équipage. Ce sont très probablement ces tissus sortis en fraude des infirmeries qui ont propagé la peste.

Parmi les personnalités civiles, la figure qui se détache le plus est celle du chevalier Roze qui, nommé capitaine du quartier de Rive-Neuve, organise le ravitaillement et engage tous ses biens pour trouver du blé. L’épisode du nettoiement du quartier de la Tourette est le plus célèbre. La modestie du chevalier Roze l’empêchera de faire valoir ses mérites.

Enfin parmi les personnalités civiles il ne faut pas oublier les médecins qui, malgré une science balbutiante à l’époque, se sont sacrifiés. Le nom du docteur Peyssonnel doit être rappelé mais il faut aussi se souvenir que vingt-cinq chirurgiens sur trente moururent. De même une centaine d’adolescents servirent comme infirmiers et succombèrent en grand nombre.

 

Ecclésiastiques

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Mgr de Belsunce consacrant la ville de Marseille au Sacré-Cœur de Jésus. : Vitrail de la basilique du Sacré-Cœur à Marseille.

 

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La personnalité religieuse la plus connue est l’évêque de Marseille, Mgr de Belsunce, qui se signala notamment par son zèle et son dévouement à secourir les malades. Face à cette épidémie sans précédent, il décide de rendre visite aux malades en leur administrant les derniers sacrements. On le vit aussi distribuer d’abondantes aumônes afin de soulager ses ouailles. Sur les conseils d’Anne-Madeleine Rémusat, il décide le 1er novembre 1720 de consacrer la ville au Sacré-Cœur de Jésus au cours d’une cérémonie expiatoire sur le cours qui porte aujourd’hui son nom. L’évêque célèbre la messe tête nue, pieds nus et un flambeau à la main.

Le 31 décembre 1720, il organise une procession générale sur les fosses communes situées pour la plupart à l’extérieur des remparts ; la bénédiction est donnée à chacune de ces fosses. Afin d’apporter une aide matérielle aux malades, il aliène une grande partie de son patrimoine

Sur plus de deux cent cinquante religieux, un cinquième d’entre eux, comme le père jésuite Millet succombent à l’épidémie en soignant et portant secours aux pestiférés. Ces attitudes courageuses ne sont pas généralisées. Ainsi les moines de l’abbaye Saint-Victor se renferment derrière les murailles de leur monastère et se contentent d’envoyer quelques aumônes. De même les chanoines de l’église Saint-Martin, qui sera démolie au xixe siècle pour la réalisation de la rue Colbert, se réfugièrent à la campagne.

 

Bilan et conséquences économiques

La ville de Marseille comptait avant la peste, au début de 1720, environ 90 000 habitants. Le nombre de décès provoqués par cette épidémie varie suivant les estimations. Il se situerait entre 30 000 et 35 000 morts pour certains, tandis que d’autres retiennent le chiffre de 40 000 pour la ville et 50 000 pour la ville et son terroir réunis.

Cette perte de population est rapidement compensée en trois ou quatre ans seulement. Un tel phénomène s’explique par la chute de la mortalité et une poussée importante de la natalité liée à une multiplication de mariages mais aussi et surtout par une immigration en provenance des régions proches (actuel département des Alpes-de-Haute-Provence) ou lointaines. L’immigration a réparé la plus grande partie des pertes.

Pour l’économie le coup d’arrêt est brutal car le port est fermé trente mois et les fabriques arrêtées. Mais les conséquences dues uniquement à la peste sont difficilement identifiables car elles s’enchevêtrent avec celles provoquées par l’effondrement du système de Law. Il est cependant évident que la paralysie du port a eu des répercussions multiples sur l’économie. À cela s’ajoute une méfiance des ports envers celui de Marseille qui ne prend fin qu’en 1724, bien après la fin de l’épidémie en 1722.

 

La peste et ses représentations

Le souvenir de la peste de 1720, évènement tragique d’une ampleur exceptionnelle, semble toujours présent dans la mémoire collective des Marseillais. Ainsi, jusque dans les années 1940, pour dire merde, les Marseillais prononçaient parfois le nom de Moustier. Cela peut expliquer le grand nombre de réalisations de peintures, gravures ou sculptures et de publications d’ouvrages historiques ou romans concernant cette épidémie.

 

Peintures et gravures

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Vue du Cours : huile sur toile de Michel Serre.

Une dizaine d’œuvres semblent avoir été réalisées pendant ou peu de temps après l’épidémie : trois toiles de Michel Serre, quatre gravures de Jacques Rigaud, un ex-voto de François Arnaud, une toile de Jean-François de Troy et une esquisse attribuée à Dandré-Bardon. Les toiles de Michel Serre, commissaire courageux du quartier Saint-Ferréol, sont d’autant plus intéressantes qu’il a été un témoin direct de l’évènement. Ces œuvres contemporaines peuvent être classées en deux groupes.

Le premier représente les scènes des rues. Il s’agit de deux toiles imposantes de Michel Serre : « Vue de l’hôtel de ville » (h. 3,05 × L. 2,77) et « Vue du Cours » (actuellement cours Belsunce) (h. 3,17 × L. 4,40), et de quatre gravures de Rigaud. Les deux toiles de Michel Serre sont achetées par M. de Cannis qui les fait exposer en Angleterre et en Hollande. Elles font partie de la collection attribuée par Mgr de Belsunce au collège des Jésuites qui porte son nom. Elles y demeurent jusqu’à la suppression de l’ordre en 1762. Elles sont ensuite acquises par délibération de la ville en date du 24 octobre 1763 pour être placée à l’hôtel de ville d’où elles seront transférées en 1804 dans le nouveau musée installé dans l’ancien couvent des Bernardines, actuel lycée Thiers. Elles se trouvent aujourd’hui au musée des Beaux-Arts de Marseille. La toile « Vue de l’Hôtel de ville » est remarquablement rendue depuis les scènes d’enlèvement des cadavres jusqu’au pavillon de l’hôtel de ville et de l’immeuble qui le jouxte avec ses fenêtres à meneaux. Cette toile est parvenue mutilée de sa partie gauche, au couchant de l’hôtel de ville.

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Le Chevalier Roze à la Tourette : Ensevelissement des cadavres par les forçats . Gravure de Thomassin (1727).

Le deuxième groupe représente l’inhumation des cadavres pestiférés de l’esplanade de la Tourette par le chevalier Roze ; il s’agit de la troisième toile de Michel Serre, « Scène de la peste de 1720 à la Tourette » (h. 1,25 × L. 2,10) exposée au musée Atger de Montpellier, du tableau de Jean-François de Troy, « Le chevalier Roze à la Tourette » (h. 2,28 × L. 3,75) peint en 1725 et actuellement au musée des Beaux-Arts de Marseille. Ce dernier tableau a servi de modèle à Thomassin pour réaliser une gravure en 1727 qui se trouve au musée de la Marine à Marseille. L’esquisse attribuée à Dandré-Bardon qui se trouve au musée des beaux-arts de Rouen concerne également le chevalier Roze. La toile « Scène de la peste de 1720 à la Tourette » de Michel Serre aurait appartenu au chevalier Roze en personne ; c’est celle où les pestiférés sont les plus présents avec les forçats dont l’aspect dramatique est renforcé par un bandeau imbibé de vinaigre qui est censé les protéger de la contagion. La présence du chevalier Roze, des échevins et des piquets de troupe à l’angle des rues est rendue nécessaire par la conduite redoutée des forçats. Cette toile donne par ailleurs en arrière-plan la meilleure représentation du portail baroque de l’ancienne cathédrale de la Major, détruit en 1851 pour faire place à la nouvelle cathédrale.

D’autres artistes ont, postérieurement à l’évènement, réalisé différents tableaux le représentant : on peut citer Paulin Guérin avec « Le Chevalier Roze faisant inhumer les pestiférés », toile peinte en 1826 et exposée au musée des Beaux-Arts à Marseille, J.B. Duffaud avec « Le Chevalier Roze à la montée des Accoules », toile peinte en 1911 et exposée au musée du Vieux Marseille et D.A. Magaud avec « Le Courage civil : la peste de 1720 à Marseille » exposée au musée des Beaux-Arts de Marseille.

Ces toiles participent à la glorification de héros, civil pour le chevalier Roze, religieux pour Mgr de Belsunce, en mettant en relief le courage et le dévouement de ces personnages. Le chevalier Roze personnifie l’exemplarité de l’intervention de l’État, élément nouveau et décisif en 1720.

 

Sculptures et vitraux

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Colonne de la peste à Marseille avec le génie de l’immortalité.

La statue la plus célèbre est celle de Mgr de Belsunce, réalisée par Joseph Marius Ramus et érigée en 1853 sur le cours qui porte aujourd’hui son nom ; elle se trouve actuellement sur le parvis de la cathédrale de la Major. Pendant la Seconde Guerre mondiale cette statue a été cachée par des résistants dans un entrepôt du boulevard de Louvain afin qu’elle ne soit pas prise par l’armée d’occupation pour la récupération du bronze après refonte.

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D’autres monuments et sculptures commémorent cet évènement : les statues de Mgr de Belsunce, du chevalier Roze et de l’intendant de Provence Lebret se trouvent sur les façades de la préfecture ; le buste de J. Daviel à l’Hôtel-Dieu de Marseille et celui du chevalier Roze. Les portraits du docteur Peyssonnel et du chirurgien Daviel figurent sur les murs de la station de métro La Timone.

Deux vitraux de la basilique du Sacré-Cœur de Marseille représentent l’un la consécration de la ville de Marseille au Sacré-Cœur de Jésus par Mgr de Belsunce sur les conseils de la visitandine Anne-Madeleine Rémusat et l’autre le vœu prononcé par les échevins le 28 mai 1722 à la suite de cette consécration.

Afin d’honorer l’héroïsme des Marseillais pendant la peste de 1720, un monument est érigé sous le Premier Empire place Estrangin-Pastré et inauguré le 16 septembre 1802 par le préfet Delacroix. Ce monument est constitué d’une sculpture de Chardigny représentant le génie de l’immortalité placé au sommet d’une colonne extraite des cryptes de l’abbaye Saint-Victor. Ce monument est transporté en 1839 place Félix-Baret (ancienne place Saint-Ferréol), puis en 1865 au jardin de la bibliothèque où il est toujours visible. L’original de la statue de Chardigny est au musée des Beaux-Arts de Marseille et ce n’est qu’une copie qui couronne aujourd’hui l’édifice. Sur le socle sont scellées quatre plaques de marbre avec les inscriptions suivantes :

Inscriptions du monument
Face antérieure Face droite Face gauche Face postérieure
À l’éternelle mémoire
des hommes courageux dont les noms suivent
Langeron, commandant de Marseille
de Pilles, gouverneur viguier
de Belsunce, évêque
Estelle, premier échevin
Moustier, Audemar, Dieudé, échevins
Roze, commissaire général
pour le quartier de Rive-Neuve
Milley, jésuite, commissaire pour la rue
de l’escale, principal foyer de la contagion
Serre, peintre célèbre, élève de Puget
Roze l’ainé et Rolland, intendant de la santé
Chicoineau, Verny, Peyssonel, Montagnier
Bertrand Michel et Deydier, médecins
ils se dévouèrent pour le salut des Marseillais
dans l’horrible peste de 1720
Hommage à plus de cent cinquante religieux
à un grand nombre de médecins
de chirurgiens
qui moururent victimes de leur zèle
à secourir et à consoler les mourants
leur nom ont péri
puisse leur exemple n’être pas perdu !
puissent-ils trouver des imitateurs
si ces jours de calamité venaient à renaître !
Hommage à Clément XII
qui nourrit Marseille affligé
Hommage au rais de Tunis
qui respecta le don
qu’un pape faisait au malheur
Ainsi la morale universelle
rallie à la bienfaisance
les hommes vertueux que divisent
les opinions religieuses
Ce monument a été élevé
L’an X de la République Française
une et indivisible
1802 de l’ère vulgaire
le général Bonaparte étant premier consul
les citoyens Cambacérés et Lebrun étant
deuxième et troisième consuls
le citoyen Chaptal, ministre de l’Intérieur
par les soins du citoyen Charles Delacroix
préfet du département des Bouches-du-Rhône
organe de la reconnaissance
des Marseillais

Sur la face gauche du socle il est fait allusion à la capture par des pirates tunisiens d’un navire chargé de blé envoyé par le pape Clément XII pour venir en aide aux Marseillais ; ayant apprètés la destination du chargement, les corsaires tunisiens laissèrent le vaisseau poursuivre sa route

 

La peste et la littérature

Cet événement est repris par de nombreux écrivains.

Dans les Mémoires d’outre-tombe, François-René de Chateaubriand parle de la peste et de celle de Marseille en particulier : « Dans un quartier dont tous les habitants avaient péri, on les avait murés à domicile, comme pour empêcher la mort de sortir. De ces avenues de grands tombeaux de famille, on passait à des carrefours dont les pavés étaient couverts de malades et de mourants étendus sur des matelas et abandonnés sans secours. (…) Sur l’esplanade de la Tourette, au bord de la mer, on avait, pendant trois semaines, porté des corps, lesquels, exposés au soleil et fondus par ses rayons, ne présentaient plus qu’un lac empesté. Sur cette surface de chairs liquéfiées, les vers seuls imprimaient quelque mouvement à des formes pressées, indéfinies, qui pouvaient avoir été des effigies humaines»

Dans les années cinquante, Marcel Pagnol écrit un texte sur l’épidémie qui deviendra, sous le titre Les Pestiférés, le chapitre neuf de son livre posthume Le Temps des amours (1977).

Dans Autant en apporte la mer (1993), Jean-Jacques Antier se base sur d’amples recherches parmi les documents historiques pour décrire le déroulement de la peste de 1720 à Marseille.

Dans Ce mal étrange et pénétrant (Editions Anfortas 2018) Bertrand Boileau publie pour la première fois des extraits du journal de Pierre-Honoré Roux commissaire général à Marseille pendant la peste de 1720.

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Peste_de_Marseille_(1720)

ARTS, CORONAVIRUS, EPIDEMIES, MALADIES, PANDEMIES, PESTE, QUAND L'ART EXORCISE NOS PEURS FACE AUX EPIDEMIES

Quand l’art exorcise nos peurs face aux épidémies

Virus : de « La peste » à « Pandémie » :

six œuvres pour conjurer nos peurs

Alors qu’un nouveau coronavirus venu de Chine affole la planète, voici six œuvres, du roman aux jeux vidéo, qui conjurent nos angoisses.

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Les membres de l’équipe médicale prêtent serment avant de partir pour la province du Hubei à l’hôpital de Chine occidentale de l’Université du Sichuan à Chengdu, capitale de la province du Sichuan, dans le sud-ouest de la Chine, le 7 février 2020.WANG XI

 

1.Viscéral

A Plague Tale : Innocence

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Jeu vidéo. 1348. Dans l’Aquitaine occupée par les Anglais, en pleine guerre de Cent Ans, la jeune Amicia de Rune doit fuir l’Inquisition avec son frère Hugo, porteur d’une étrange maladie. Elle comprend rapidement que, bien plus que l’Inquisition, le grand danger c’est la peste, et les terrifiantes nuées de rats porteurs de la maladie qui surgissent partout. C’est dans cette ambiance horrifique, souvent extrêmement violente (le jeu est fortement déconseillé au moins de 18 ans), que le joueur est plongé. Si le contexte est historique, le scénario de A Plague Tale : Innocence – un jeu français, comme son nom ne l’indique pas – tourne peu à peu au fantastique. Sorti en mai 2019, il a marqué les esprits grâce à des scènes aussi fascinantes que traumatisantes et à des choix moraux parfois déchirants. Une expérience viscérale de la peste.

Asobo Studio/Focus Home Interactive. 45 € sur PC ; 50 € sur PS4 et XBox One.

 

 

  1. Symbolique

La Peste

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Première et dernière de couverture depliées de l’edition en 1955 dans le «Livre de poche» du roman d’Albert Camus «La peste» (n°132). Il s’agit de la premiere publication en livre de poche d’un ouvrage de Camus. «L’etranger» y sera publie en 1959, malgré les réticentes de Camus a voir ce livre figurer dans cette collection. / ©Gusman/Leemage

Roman. Albert Camus n’en a jamais fait mystère : La Peste, publiée en 1947, relève de la métaphore. Derrière les rats qui, « les babines entrouvertes », saignent et meurent dans les immeubles d’Oran, il faut discerner cette autre épidémie brune qui a meurtri l’Europe : le nazisme.

De la même manière, dans l’engagement corps et âme du docteur – et narrateur – Bernard Rieux pour traiter les pestiférés, il faut reconnaître cet autre humanisme qui a sauvé le Vieux Continent : la résistance. L’épigraphe du roman, que Camus a emprunté à Daniel Defoe, l’auteur de Robinson Crusoé – mais aussi d’un Journal de l’année de la peste –, met les lecteurs sur la voie : « Il est aussi raisonnable de représenter une espèce d’emprisonnement par une autre que de représenter n’importe quelle chose qui existe réellement par quelque chose qui n’existe pas. » La liberté essentielle de la littérature, et même de l’art.

Albert Camus. Folio, 368 p., 7,50 €.

 

 

  1. Saisissant

L’ex-voto de Naples

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Fabio

Peinture. En 1656 à Naples, une terrible épidémie de peste fit 200 000 morts, décimant la moitié de la population. Quand des trombes d’eau providentielles ralentirent enfin la propagation du mal, les habitants attribuèrent ce miracle à saint Janvier, qui les avait déjà sauvés d’une éruption du Vésuve.

Le vice-roi de Naples commanda donc à Luca Giordano cet ex-voto pour l’église Santa Maria del Pianto. Exposé jusqu’au 23 février au Petit Palais à Paris, dans le cadre de la rétrospective consacrée à l’artiste, Saint Janvier intercédant pour la cessation de la peste de 1656 impressionne avec ses cadavres livides, typiques du naturalisme caravagesque. Les corps entassés sont empruntés à une fresque de Mattia Preti peinte un peu plus tôt. Les romantiques français s’en inspireront à leur tour, notamment Géricault pour Le Radeau de la Méduse. Notez au second plan le monatto, masque sur le nez, qui évacue les cadavres. La peste de 1656 emporta les principaux rivaux de Giordano – Massimo Stanzione et Bernardino Cavallino –, lui laissant, à 22 ans, le champ libre.

 

 

  1. Héroïque

Pandémie

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Série documentaire. C’est une guerre sans relâche que mènent, partout à travers le monde, des milliers de médecins, chercheurs, vétérinaires et législateurs. Une guerre contre un ennemi invisible, mais terriblement dangereux : le virus de la grippe. Pandémie, la nouvelle série documentaire de Netflix, suit le combat de quelques-uns de ces héros inconnus qui se battent en première ligne contre l’épidémie.

De New York au Rajasthan, de la RD-Congo à l’Égypte et au Guatemala, tous œuvrent avec un objectif : détecter, contenir et, éventuellement, empêcher l’émergence d’une souche du virus aussi contagieuse et mortelle que la « grippe espagnole » de 1918 – qui contamina un tiers de la population mondiale, et tua entre 50 et 100 millions de personnes. Des femmes et des hommes inspirants, souvent portés par la foi, qui doivent affronter des obstacles parfois inattendus : violences contre les équipes médicales en RD-Congo, militants « antivax » aux États-Unis… Un documentaire qui se regarde comme un thriller, à déconseiller aux hypocondriaques.
Netflix

 

 

  1. Autobiographique

Pilules bleues

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Frederik Peeters. Éd. Atrabile, 208 p., 22 €.

  1. Que faire après l’infection ? Comment vivre avec un virus qui ne disparaît pas ? Comment, au-delà des statistiques inquiétantes de l’épidémie et des traitements efficaces mais lourds, ne pas se résigner à seulement survivre ? Toutes ces questions, l’auteur suisse Frederik Peeters ne se les était pas posées avant de tomber amoureux de Cati au début des années 2000. Elle lui apprend vite qu’elle et son fils de 4 ans ont le corps infecté par le VIH.

La belle histoire d’amour qui commence est alors assaillie par le monde extérieur, les inquiétudes des proches, les consignes des médecins, mais aussi, plus fortement, par les peurs intimes. Celles de la contagion, d’une vie sous surveillance, d’une mort toujours présente. Avec une délicatesse et un respect infini, cet album autobiographique datant de 2001, plusieurs fois récompensé, raconte du point de vue du compagnon comment l’amour représente le meilleur allié des fameuses pilules bleues de la trithérapie. Pour devenir ensemble plus forts et plus vivants.

Frederik Peeters. Éd. Atrabile, 208 p., 22 €.

 

  1. Baroque

L’Armée des 12 singes

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L’armée des 12 singes, 1995, réalisé par Terry Gillian, avec Bruce Willis. / Universal pictures / Atlas enter/COLLECTION CHRISTOPHEL

Film. Tout a commencé par une fièvre étrange, en 1996. Et puis, et puis, en quelques mois, 5 milliards d’humains ont disparu de la surface de la Terre, fauchés par un puissant virus. En 2035, seuls quelques rescapés se terrent encore dans des sous-sols. L’un d’eux, James Cole (Bruce Willis), est envoyé dans le passé pour tenter d’intercepter le fameux virus… En 1995, l’ex-Monty Python Terry Gilliam signait ce film futuriste et fou, déroutant et baroque, décrivant un monde contemporain à l’agonie, sur le point d’étouffer sous les excès climatiques, économiques, consuméristes.

Et si c’était justement lorsqu’il s’apprêtait à disparaître que le monde devenait aimable ? Seulement, l’humain peut bien essayer de vouloir changer les choses, la messe est dite. Dans ce tableau apocalyptique, L’Armée des 12 singes laisse pourtant éclater une lueur d’espoir qu’aucun savant fou ne pourrait étouffer : au cœur du chaos, quand tout s’effondre, le sentiment amoureux est, sans doute, la seule expérience qui demeure.

En DVD, 12,99 €. À partir de 3,99 € en VOD.

 

https://www.la-croix.com/Culture/Virus-peste-Pandemie-six-oeuvres-conjurer-peurs-2020-02-10-1201077383?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_content=20200210

HISTOIRE, MALADIE, MOEURS ET COUTUMES, MOYEN AGE, PESTE, PESTE NOIRE

La peste noire au Moyen Âge

Peste noire

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La peste noire ou mort noire est le nom donné par les historiens modernes à une pandémie de peste médiévale, au milieu du xive siècle, principalement bubonique, causée par la bactérie Yersinia pestis. Cette pandémie a touché l’Asie, le Moyen-Orient, le Maghreb et l’Europe et peut-être l’Afrique sub-saharienne. Elle n’est ni la première ni la dernière pandémie de peste, mais elle est la seule à porter ce nom. En revanche, c’est la première pandémie à avoir été bien décrite par les chroniqueurs contemporains.

Elle a tué de 30 à 50 % des Européens en cinq ans (1347-1352) faisant environ vingt-cinq millions de victimes. Ses conséquences sur la civilisation européenne sont sévères et longues, d’autant que cette première vague est considérée comme le début explosif et dévastateur de la deuxième pandémie de peste qui dura, de façon plus sporadique, jusqu’au début du xixe siècle.

Cette pandémie affaiblit encore plus ce qui restait de l’Empire byzantin, déjà moribond depuis la fin du xie siècle, et qui tombe face aux Turcs en 1453.

 

Origines du terme

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Les contemporains désignent cette épidémie sous de nombreux termes : « grande pestilence », « grande mortalité », « maladie des bosses », « maladie des aines », et plus rarement « peste universelle » (qui doit être compris comme un équivalent de fléau universel). Le terme « peste noire » ou « mort noire » apparaît au xvie siècle. Il semble que « noir » doive ici être pris au sens figuré (terrible, affreux), sans allusion médicale ou clinique.

La popularité de l’expression serait due à la publication, en 1832, de l’ouvrage d’un historien allemand Justus Hecker  (1795-1850), Der schwarze Tod im vierzehnten Jahrhundert (La Mort noire au xive siècle). L’expression devient courante dans toute l’Europe. En Angleterre, le terme usuel de Black Death (mort noire) apparaît en 1843 dans un livre d’histoire destiné à la jeunesse. Au début du xxie siècle, Black Death reste le nom habituel de cette peste médiévale pour les historiens anglais et américains. En France, le terme « peste noire » est le plus souvent utilisé

Dans son ouvrage initial de 1832, Hecker dresse la liste des explications de l’emploi de l’adjectif « noir » : le deuil continu, l’apparition d’une comète noire avant l’épidémie, le fait qu’elle ait d’abord frappé les Sarrasins (à peau foncée), la provenance apparente de pays à pierres ou de terres noires, etc.. Cet ouvrage est à la base de celui d’Adrien Phillippe paru en 1853 Histoire de la peste noire.

Dans le langage médical français, jusqu’aux années 1970, le terme peste noire désignait plus particulièrement les formes hémorragiques de la peste septicémique ou de la peste pulmonaire.

  

Chroniqueurs et historiens

 

Histoire classique

Il ne manque pas d’écrits contemporains de la peste noire, comme la Nuova chronica du chroniqueur florentin Giovanni Villani, lui-même victime de la peste en 1348. Sa chronique s’arrête en 1346, mais elle est poursuivie par son frère Matteo Villani avec le récit détaillé de cette épidémie. Gabriel de Mussis (1280-1356) de Plaisance est l’auteur d’un Historia de morbo en 1348.

D’autres chroniqueurs notables sont les continuateurs de la chronique de Guillaume de Nangis à Saint-Denis ; Gilles Le Muisit à Tournai ; Simon de Couvin (?-1367) de Liège ; Baldassarre Bonaiuti  dit aussi Marchionne di Coppo Stefani (1336-1385) de Florence Louis Heyligen à Avignon et Michel de Piazza à Messine.

De nombreux auteurs, médicaux ou non, ont donné par la suite avis et observations, mais une approche proprement historique de la peste médiévale n’apparait qu’à la fin du xviiie siècle avec Christian Gottfried Gruner  (1744-1815) et Kurt Sprengel.

Le tournant décisif est pris en 1832 par Justus Hecker (voir section précédente) qui insiste sur l’importance radicale de la peste noire comme facteur de transformation de la société médiévale. L’école allemande place la peste noire au centre des publications médico-historiques avec Heinrich Haeser (1811-1885), et August Hirsch (1817-1894). Ces travaux influencent directement l’école britannique, aboutissant au classique The Black Death (1969) de Philip Ziegler.

 

Histoire multidisciplinaire

La découverte de la bactérie causale Yersinia pestis (1894), puis celle du rôle des rats et des puces, permettent de déterminer un modèle médical de la peste moderne dans la première moitié du xxe siècle. Ce modèle s’impose aux historiens pour expliquer et évaluer la peste médiévale. En même temps, ces chercheurs ont accès à de nouvelles sources locales officielles et semi-officielles, avec l’arrivée dans la deuxième moitié du xxe siècle de démographes, d’épidémiologistes et de statisticiens.

Le modèle initial de Hecker, représentatif d’une « histoire-catastrophe », quasi apocalyptique, est corrigé et nuancé. La peste noire n’est plus un séparateur radical ou une rupture totale dans l’histoire européenne. Nombre de ses effets et de ses conséquences étaient déjà en cours dès le début du xive siècle ; ces tendances ont été exacerbées et précipitées par l’arrivée de l’épidémie. Le phénomène « peste noire » est mieux situé dans un contexte historique plus large à l’échelle séculaire d’un ou plusieurs cycles socio-économiques et démographiques.

Un apport décisif est celui de Jean-Noël Biraben qui publie en 1975, Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, où la peste noire (Europe occidentale 1348-1352) n’est qu’un aspect particulier des épidémies de peste qui se succèdent jusqu’au xviiie siècle, englobant l’Europe de l’Est et le Moyen-Orient. Il est suivi en cela par nombre de chercheurs qui abordent la peste à différentes échelles spatio-temporelles, pas forcément centrées sur la peste noire du milieu du xive siècle, la plus connue du grand public.

À la fin du xxe siècle, l’étude de la peste noire médiévale apparait de plus en plus comme multidisciplinaire avec le traitement des données par informatique, l’arrivée de nouvelles spécialités comme l’archéozoologie ou la paléomicrobiologie. Si les notions initiales des premiers historiens paraissent se confirmer en général, la peste noire historique comporte encore de nombreux problèmes en suspens, non ou mal expliqués. Au début du xxie siècle, elle reste un objet vivant de recherches : mises en cause de données acquises, disputes et controverses avec pluralité de points de vue.

 

Et en Afrique sub-saharienne ?

On a longtemps supposé que la peste, actuellement endémique dans une partie de l’Afrique, était arrivée sur ce continent depuis l’Inde et/ou la Chine au xixe siècle. Des indices, notamment examinés par le programme de recherche GLOBAFRICA de l’Agence nationale de la recherche française, laissent cependant penser qu’on a sous-estimé la présence et les effets de l’épidémie dans la zone subsaharienne médiévale.

À cause du manque d’archives écrites pour cette région et du peu de trace archéologiques dans les zones de forêt tropicale, les historiens et archéologues ont d’abord estimé que la bactérie Yersinia pestis n’avait pas traversé le Sahara vers le sud via les puces et rats ou des navires marchands côtiers. On n’avait pas non plus retrouvé dans ces régions de grandes « fosses à peste » comme en Europe. Et les récits d’explorateurs venus d’Europe aux xve et xvie siècles ne rapportent pas de témoignages sur une grande épidémie.

Depuis, l’archéologie s’est alliée à l’histoire et à la génétique, plaidant pour une possible dévastation de la zone subsaharienne par la Peste à l’époque médiévale. Elle s’y serait propagée via les voies commerciales reliant alors ces régions à d’autres continents12.

À Akrokrowa (Ghana) les archéologues ont trouvé une communauté agricole médiévale très développée qui a subi un effondrement démographique au moment même où la peste noire ravageait l’Eurasie et l’Afrique du Nord, puis des découvertes similaires ont été faites dans le cadre du projet GLOBAFRICA pour des périodes situées au xive siècle à Ife (Nigeria chez les Yorubas), de même sur un site étudié à Kirikongo (Burkina Faso) où la population semble avoir été brutalement divisée par deux durant la seconde moitié du xive siècle. Dans ces cas il n’y a pas de signes contemporains de guerre ou de famine, ni de migration. Ces changements évoquent ceux observés ailleurs, dont dans les îles britanniques lors de la peste justinienne du vie au viiie siècle.

Les archives historiques éthiopiennes ont aussi commencé à livrer des mentions d’épidémies jusqu’ici ignorées pour la période allant du xiiie au xve siècle, dont l’une évoque une maladie qui a tué « un si grand nombre de gens que personne n’a été laissé pour enterrer les morts » et au CNRS, une historienne (Marie-Laure Derat) a découvert qu’au xve siècle, deux saints européens adoptés par la culture et l’iconographie éthiopienne ancienne étaient associés à la peste (Saint Roch et Saint Sébastien). En 2016 les généticiens ont aussi mis en évidence un sous-groupe distinct de Y. pestis qui pourrait être arrivé en Afrique de l’Est vers le xv-xvie siècle, uniquement trouvé en Afrique orientale et centrale, phylogénétiquement proche de l’une des souches connue pour avoir dévasté l’Europe au xive siècle (c’est même le parent encore vivant de la peste noire le plus proche note une historienne de la peste Monica Green). Un autre variant de la bactérie (aujourd’hui disparu) avait déjà sévi dans l’ouest de l’Afrique et peut-être même au-delà. Pour étayer cette hypothèse, de l’ADN ancien est cependant encore nécessaire.

 

Épidémies précédentes

Le Moyen Âge fut traversé par de nombreuses épidémies, plus ou moins virulentes et localisées, et souvent mal identifiées (incluant grippe, variole et dysenteries) qui se déclenchèrent sporadiquement. Hormis peut-être le mal des ardents, qui est dû à une intoxication alimentaire, la plupart de ces épidémies coïncidèrent avec les disettes ou les famines qui affaiblissaient l’organisme. Le manque d’hygiène général et notamment la stagnation des eaux usées dans les villes, la présence de marais dans les campagnes favorisèrent également leur propagation. Ainsi, l’Artois est frappé à plusieurs reprises en 1093, 1188, 1429, 1522.

La peste de Justinien (541-767) qui ravagea l’Europe méditerranéenne a été clairement identifiée comme peste due à Yersinia pestis. Elle fut sûrement à l’origine d’un déficit démographique pendant le haut Moyen Âge en Europe du Sud, et indirectement, de l’essor économique de l’Europe du Nord. Elle est considérée comme la première pandémie de peste ; sa disparition au viiie siècle reste énigmatique.

L’absence de la peste en Europe dura six siècles. Quand l’Europe occidentale fut de nouveau touchée en 1347-1348, la maladie revêtit tout de suite, aux yeux des contemporains, un caractère de nouveauté et de gravité exceptionnelle, qui n’avait rien de commun avec les épidémies habituelles. Pour les plus lettrés, les seules références connues pouvant s’en rapprocher étaient la peste d’Athènes et la peste de Justinien.

Contrairement à la peste de Justinien, qui fut essentiellement bubonique, la peste noire, due aussi à Yersinia pestis, a pu revêtir deux formes : principalement bubonique, mais aussi pulmonaire.selon les circonstances.

 

Chronologie

Origines

La peste bubonique sévissait de façon endémique en Asie centrale, et ce sont probablement les guerres entre Mongols et Chinois qui provoquèrent les conditions sanitaires permettant le déclenchement de l’épidémie. Elle se déclara en 1334, dans la province chinoise du Hubei et se répandit rapidement dans les provinces voisines : Jiangxi, Shanxi, Hunan, Guangdong, Guangxi, Henan et Suiyuan, une ancienne province disputée entre les empires mongol et chinois.

En 1346, les Mongols de la Horde d’or assiégèrent Caffa, comptoir et port génois des bords de la mer Noire, en Crimée. L’épidémie, ramenée d’Asie centrale par les Mongols, toucha bientôt les assiégés, car les Mongols catapultaient les cadavres des leurs par-dessus les murs pour infecter les habitants de la ville. Cependant, pour Boris Bove il est plus plausible d’imaginer que la contamination des Génois fut le fait des rats passant des rangs mongols jusque dans la ville, ou selon une théorie récente, plutôt des gerbilles.

Le siège fut levé, faute de combattants valides en nombre suffisant : Génois et Mongols signèrent une trêve. Les bateaux génois, pouvant désormais quitter Caffa, disséminèrent la peste dans tous les ports où ils faisaient halte : Constantinople est la première ville touchée en 1347, puis la maladie atteignit Messine fin septembre 1347, Gênes et Marseille  en novembre de la même année. Pise est atteinte le premier janvier 1348, puis c’est le tour de Spalato, la peste gagnant les ports voisins de Sebenico et de Raguse, d’où elle passe à Venise le 25 janvier 1348. En un an, la peste se répandit sur tout le pourtour méditerranéen.

Dès lors, l’épidémie de peste s’étendit à toute l’Europe du sud au nord, y rencontrant un terrain favorable : les populations n’avaient pas d’anticorps contre cette variante du bacille de la peste, et elles étaient déjà affaiblies par des famines répétées, des épidémies, un refroidissement climatique sévissant depuis la fin du xiiie siècle, et des guerres.

Entre 1345 et 1350, le monde musulman et la région du croissant fertile sont durement touchés par la pandémie. Partie de Haute-Égypte, elle touche Alexandrie, Le Caire en septembre 1348, atteint la Palestine, touche successivement Acre, Sidon,  Beyrouth, Tripoli et Damas en juin de la même année. Au plus fort de l’épidémie, Damas perd environ 1 200 habitants par jour et Gaza est décimée. La Syrie perd environ 400 000 habitants, soit un tiers de sa population. C’est après avoir ravagé l’Égypte, le Maghreb et l’Espagne qu’elle se répand finalement en Europe.

 

Diffusion

La peste noire se répandit comme une vague et ne s’établit pas durablement aux endroits touchés. Le taux de mortalité moyen d’environ trente pour cent de la population totale, et de soixante à cent pour cent de la population infectée, est tel que les plus faibles périssent rapidement, et le fléau ne dure généralement que six à neuf mois.

Depuis Marseille, en novembre 1347, elle gagna rapidement Avignon, en janvier 1348, alors cité papale et carrefour du monde chrétien : la venue de fidèles en grand nombre contribuant à sa diffusion. Début février, la peste atteint Montpellier puis Béziers. Le 16 février 1348, elle est à Narbonne, début mars à Carcassonne, fin mars à Perpignan. Fin juin, l’épidémie atteint Bordeaux. À partir de ce port, elle se diffuse rapidement à cause du transport maritime. L’Angleterre est touchée le 24 juin 1348. Le 25 juin 1348, elle apparaît à Rouen, puis à Pontoise et Saint-Denis. Le 20 août 1348, elle se déclare à Paris. En septembre, la peste atteint le Limousin et l’Angoumois, en octobre le Poitou, fin novembre Angers et l’Anjou. En décembre, elle est apportée à Calais depuis Londres. En décembre 1348, elle a envahi toute l’Europe méridionale, de la Grèce au sud de l’Angleterre. L’hiver 1348-1349 arrête sa progression, avant qu’elle resurgisse à partir d’avril 1349.

En décembre 1349, la peste a traversé presque toute l’Allemagne, le Danemark, l’Angleterre, le Pays de Galles, une bonne partie de l’Irlande et de l’Écosse. Elle continue ensuite sa progression vers l’est et vers le nord dévastant la Scandinavie en 1350, puis l’Écosse, l’Islande ou le Groenland, s’arrêtant aux vastes plaines inhabitées de Russie en 1351.

Cette progression n’est pas homogène, les régions n’étant pas toutes touchées de la même façon. Des villages, et même certaines villes sont épargnés comme Bruges, Milan et Nuremberg,  au prix de mesures d’exclusion drastiques, et il en est de même pour le Béarn et la Pologne (carte ci-contre).

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Guerres et peste

Les rapports entre la guerre et la peste s’expliquent de diverses façons selon les historiens, et il n’est pas toujours facile de distinguer entre les causes et les conséquences.

 

Guerre de Cent Ans

Les effets de la guerre de Cent Ans paraissent limités, car elle n’est jamais totale (étendue géographique, et dans le temps – existence de trêves). L’impact démographique direct est faible et ne concerne que la noblesse, quoique des massacres de populations civiles soient attestés (Normandie, région parisienne). Il n’en est pas de même pour les conséquences indirectes liées à l’économie de guerre (pillage, rançon, impôts) : la misère, l’exode, la mortalité sont aggravées. Le bon sens populaire associe la guerre et la peste dans une même prière : « Délivre-nous, Seigneur, de la faim, de la peste et de la guerre ».

La peste frappe Anglais et Français, assiégeants et assiégés, militaires et civils, sans distinction. Cette mortalité par peste est sans commune mesure avec les pertes militaires au combat (une armée de plus de dix mille hommes est exceptionnelle à l’époque). La guerre tue par milliers sur un siècle, la peste par millions en quelques années. La peste est l’occasion d’interrompre la guerre de Cent Ans (prolongation de la trêve de Calais en 1348), mais elle n’en change guère le cours en profondeur. La proximité de la peste limite les opérations (évitement des zones où la peste sévit). Des bandes armées ont pu disséminer la peste, mais aucune armée n’a été décimée par la peste durant la guerre de Cent Ans.

 

Autres conflits

D’autres historiens insistent sur l’influence de la peste sur le déroulement des opérations militaires, surtout en Méditerranée : la fin du siège de Caffa, la mort d’Alphonse XI lors du siège de Gibraltar, la réduction des flottes de guerre de Venise et de Gênes, l’ouverture de la frontière nord de l’Empire byzantin, la dispersion de l’armée de Abu Al-Hasan après la bataille de Kairouan (1348), l’arrêt de la Reconquista pour plus d’un siècle, etc..

 

Conséquences démographiques et socio-économiques

La peste eut d’importantes conséquences démographiques, économiques, sociales et religieuses.

Les sources documentaires sont assez éparses et couvrent généralement une période plus longue, mais elles permettent une approximation assez fiable. Les historiens s’entendent pour estimer la proportion de victimes entre 30 et 50 % de la population européenne, soit entre 25 et 45 millions de personnes. Les villes sont plus durement touchées que les campagnes, du fait de la concentration de la population, et aussi des disettes et difficultés d’approvisionnement provoquées par la peste.

Au niveau mondial, il faut ajouter les morts de l’empire byzantin, du monde musulman, du Moyen-Orient, de la Chine et de l’Inde. Selon les sources la peste noire a fait entre 75 et 200 millions de morts lors du xive siècle

 

En Occident

Conséquences économiques

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Il existait déjà une récession économique depuis le début du xive siècle, à cause des famines et de la surpopulation (il y eut en 1315-1317 une grande famine européenne qui stoppa l’expansion démographique et prépara le terrain à l’épidémie).

Cette récession se transforme en chute brutale et profonde avec la peste noire et les guerres. La main-d’œuvre vint à manquer et son coût augmenta, en particulier dans l’agriculture. De nombreux villages furent abandonnés, les moins bonnes terres retournèrent en friche et les forêts se redéveloppèrent. En France, la production céréalière et celle de la vigne chutent de 30 à 50 % selon les régions.

Les propriétaires terriens furent contraints de faire des concessions pour conserver (ou obtenir) de la main-d’œuvre, ce qui se solda par la disparition du servage. Les revenus fonciers s’effondrèrent à la suite de la baisse du taux des redevances et de la hausse des salaires ; le prix des logements à Paris fut divisé par quatre.

Les villes se désertifièrent les unes après les autres, la médecine de l’époque n’ayant ni connaissance de la cause de l’épidémie ni les capacités de la juguler. Cette désertification est compensée par un exode rural pour repeupler les villes, dans un rayon moyen de 30 à 40 km autour des villes et des gros bourgs.

Mortalité et démographie

La France ne retrouva son niveau démographique de la fin du xiiie siècle que dans la seconde moitié du xviie siècle.

En France, entre 1340 et 1440, la population a décru de 17 à 10 millions d’habitants, une diminution de 41 %. La France avait retrouvé le niveau de l’ancienne Gaule. Le registre paroissial de Givry, en Saône-et-Loire, l’un des plus précis, montre que pour environ 1 500 habitants, on a procédé à 649 inhumations en 1348, dont 630 de juin à septembre, alors que cette paroisse en comptait habituellement environ 40 par an : cela représente un taux de mortalité de 40,6 %. D’autres registres, comme celui de l’église Saint-Nizier de Lyon, confirment l’ordre de grandeur de Givry (30 à 40 %).

Une source indirecte de mortalité est l’étude des séries de legs et testaments enregistrés. Par exemple, les historiens disposent des données de Besançon et de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui montrent que les legs et les testaments décuplent en 1348-1349 par rapport à 1347, mais l’interprétation en est délicate. « La mortalité précipite les hommes non seulement chez leur confesseur mais aussi chez leur notaire […] mais [cela] ne permet pas de la mesurer, car il dépend autant, sinon plus, de la peur de la maladie qui multiplie les legs pieux que des ravages de la peste elle-même ».

C’est l’Angleterre qui nous a laissé le plus de témoignages ce qui, paradoxalement, rend l’estimation du taux de mortalité plus ardue, les historiens fondant leurs calculs sur des documents différents : les chiffres avancés sont ainsi entre 20 et 50 %. Cependant, les estimations de population entre 1300 et 1450 montrent une diminution située entre 45 et 70 %. Même si là encore la baisse de population était en cours avant l’éclosion de la peste, ces estimations rendent le 20 % peu crédible, ce taux étant fondé sur des documents concernant des propriétaires terriens laïcs qui ne sont pas représentatifs de la population, essentiellement paysanne et affaiblie par les disettes.

Dans le reste de l’Europe, les historiens tentent d’approcher la mortalité globale par des études de mortalité de groupes socio-professionnels mieux documentés (médecins, notaires, conseillers municipaux, moines, évêques). En Italie, il est communément admis par les historiens que la peste a tué au moins la moitié des habitants. Seule Milan semble avoir été épargnée, quoique les sources soient peu nombreuses et imprécises à ce sujet. Des sources contemporaines citent des taux de mortalité effrayants : 80 % des conseillers municipaux à Florence, 75 % à Venise, etc. En Espagne, la peste aurait décimé de 30 à 60 % des évêques.

En Autriche, on a compté 4 000 victimes à Vienne, et 25 à 35 % de la population mourut. En Allemagne, les populations citadines auraient diminué de moitié, dont 60 % de morts à Hambourg et Brême.

Empire byzantin

L’Empire byzantin est durement touché lui aussi par la peste, il connaîtra 9 vagues épidémiques majeures du xive siècle au xve siècle (de 1347 à 1453) d’une durée moyenne de trois ans espacées d’une dizaine d’années. La peste touche particulièrement Constantinople, le Péloponnèse, la Crète et Chypre. L’Empire byzantin était déjà affaibli par des défaites militaires, des guerres civiles, des tremblements de terre. La peste noire accentue ce déclin, mais ne le provoque pas.

L’histoire médiévale de cette région montre que les ambitions économiques, politiques et militaires étaient plus fortes que la peur de la peste. Le commerce et la guerre contribuent à propager la peste, les hommes finissant par intégrer la peste comme une part de leur vie. Après la chute de Constantinople, l’Empire ottoman subit aussi des épidémies graves de peste jusqu’à la fin du xvie siècle.

 

Monde musulman

Ibn Khaldoun, philosophe et historien musulman du xive siècle évoque dans son autobiographie la perte de plusieurs membres de sa famille dont sa mère en 1348 et son père en 1349, de ses amis et de ses professeurs à cause de la peste. Il évoquera à plusieurs reprises ces événements tragiques, notamment dans la Muqaddima (traduite en Prolégomènes) :

« Une peste terrible vint fondre sur les peuples de l’Orient et de l’Occident ; elle maltraita cruellement les nations, emporta une grande partie de cette génération, entraîna et détruisit les plus beaux résultats de la civilisation. Elle se montra lorsque les empires étaient dans une époque de décadence et approchaient du terme de leur existence ; elle brisa leurs forces, amortit leur vigueur, affaiblit leur puissance, au point qu’ils étaient menacés d’une destruction complète. La culture des terres s’arrêta, faute d’hommes ; les villes furent dépeuplées, les édifices tombèrent en ruine, les chemins s’effacèrent, les monuments disparurent ; les maisons, les villages, restèrent sans habitants ; les nations et les tribus perdirent leurs forces, et tout le pays cultivé changea d’aspect. »

Le bilan humain en Méditerranée orientale est difficile à évaluer, faute de données fiables (manque de données démographiques, difficulté à interpréter les chroniques). On cite quelques données significatives : la plus grande ville de l’islam à cette époque était Le Caire avec près d’un demi-million d’habitants, sa population chute en quelques années à moins de 300 000. La ville avait 66 raffineries de sucre en 1324, elle en a 19 en 1400. Le repeuplement des grandes villes se fait aux dépens des campagnes, dans un contexte de disettes et de crises économiques et monétaires. En Égypte, le dirham d’argent est remplacé par du cuivre. Alexandrie qui comptait encore 13 000 tisserands en 1394, n’en compte plus que 800 en 1434.

 

Réactions collectives

Face à la peste, et à l’angoisse de la peste, les populations réagissent par la fuite, l’agressivité ou la projection. La fuite est générale pour ceux qui en ont la possibilité. Elle se manifeste aussi dans le domaine moral, par une fuite vers la religion, les médecins, charlatans et illuminés, ou des comportements par mimétisme (manie dansante, hystérie collective…).

L’agressivité se porte contre les juifs et autres prétendus semeurs de peste (lépreux, sorcières, mendiants…), ou contre soi-même (de l’auto-flagellation jusqu’au suicide). La projection est l’œuvre des artistes : les figurations de la peste et leurs motivations seraient comme une sorte d’exorcisme, modifiant les sensibilités.

Les réactions les plus particulières à l’époque de la peste noire sont les violences contre les juifs et les processions de flagellants.

 

Violences contre les Juifs

Déroulement

Dès 1348, la peste provoque des violences antijuives en Provence. Les premiers troubles éclatent à Toulon dans la nuit du 13 au 14 avril 1348. Quarante Juifs sont tués et leurs maisons pillées. Les massacres se multiplient rapidement en Provence, les autorités sont dépassées à Apt, Forcalquier et Manosque. La synagogue de Saint-Rémy-de-Provence est incendiée (elle sera reconstruite hors de la ville en 1352). En Languedoc, à Narbonne et Carcassonne, les Juifs sont massacrés par la foule. En Dauphiné, des Juifs sont brûlés à Serres. N’arrivant pas à maîtriser la foule, le dauphin Humbert II fait arrêter les Juifs pour éviter les massacres. Ceux-ci se poursuivent à Buis-les-Baronnies, Valence, la-Tour-du-Pin, et Pont-de-Beauvoisin où des Juifs sont précipités dans un puits qu’on les accuse d’avoir empoisonné. D’autres massacres ont lieu en Navarre et en Castille. Le 13 mai 1348, le quartier juif de Barcelone est pillé.

En juillet, le roi de France Philippe VI fait traduire en justice les Juifs accusés d’avoir empoisonné les puits. Six Juifs sont pris à Orléans et exécutés. Le 6 juillet, le pape Clément VI d’Avignon proclame une bulle en faveur des juifs, montrant que la peste ne fait pas de différences entre les juifs et les chrétiens, il parvient à prévenir les violences au moins dans sa ville. Ce n’est pas le cas en Savoie qui, au mois d’août, devient théâtre de massacres. Le comte tente de protéger puis laisse massacrer les Juifs du ghetto de Chambéry. En octobre, les massacres continuent dans le Bugey, à Miribel et en Franche-Comté.

Les ashkénazes d’Allemagne sont victimes de pogroms. En septembre 1348, les Juifs de la région du château de Chillon sur le lac Léman, en Suisse, sont torturés jusqu’à ce qu’ils avouent, faussement, avoir empoisonné les puits. Leurs confessions provoquent la fureur de la population qui se livre à des massacres et à des expulsions. Trois cents communautés sont détruites ou expulsées. Six mille Juifs sont tués à Mayence. Nombre d’entre eux fuient vers l’est, en Pologne et en Lituanie.

Plusieurs centaines de Juifs sont brûlés vifs lors du pogrom de Strasbourg le 14 février 1349, d’autres sont jetés dans la Vienne à Chinon. En Autriche, le peuple, pris de panique, s’en prend aux communautés juives, les soupçonnant d’être à l’origine de la propagation de l’épidémie, et Albert II d’Autriche doit intervenir pour protéger ses sujets juifs

 

Interprétations

Si les accusations contre les Juifs ont été largement répandues dans toute l’Europe occidentale, les violences se concentrent dans des régions bien limitées (essentiellement l’axe économique Rhône-Rhin). En Angleterre, les juifs sont accusés, mais non persécutés, à cause de leur évidente pauvreté (les banquiers et riches commerçants juifs ont été expulsés par Édouard Ier en 1290). En Scandinavie, on accuse aussi les juifs d’empoisonner les puits, mais il n’y a pas de juifs en Scandinavie. Les chroniqueurs arabes, de leur côté, ne mentionnent pas de persécutions contre les juifs à l’occasion d’épidémie de peste.

Selon J.N. Biraben, la richesse des juifs aurait pu jouer un rôle, à cause de leur situation de prêteurs, faisant appel aux autorités pour faire régler leurs débiteurs. La peste aurait mis le feu aux poudres, les héritiers des morts de peste se retrouvant débiteurs. Ce qui est bien documenté pour la région de Strasbourg, mais reste hypothétique ailleurs.

Un autre facteur est l’importance des communautés médicales juives en Provence. Un tiers à la moitié des médecins provençaux connus du xiie siècle au xve siècle étaient juifs. La petite ville de Trets comptait 6 médecins juifs et 1 chrétien au xive siècle. L’arrivée de la peste noire en Provence met à nu l’impuissance de la médecine, et par là celles des juifs, dont le savoir des remèdes se serait retourné contre eux. On croit qu’ils reçoivent, par la mer, des sachets de venins réduits en poudre qu’ils sont chargés de répandre.

 

Trésors de peste

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Lorsque les violences s’approchent des régions rhénanes, durant l’hiver 1348-1349, les familles juives d’Allemagne cachent monnaies et objets précieux dans ou autour de leur maison. De nombreux trésors furent enterrés, puis abandonnés à la mort ou la fuite de leurs propriétaires. Plusieurs de ces trésors ont été retrouvés, témoignant de la vie et de la culture juives médiévales en Europe.

Parmi les trésors étudiés les plus importants, le premier a été trouvé à Weissenfels en 1826, d’autres à Colmar (1863), Bale (1937), Cologne (1953)… Le plus récent à Erfurt (1998).

Le trésor de Colmar appartient au Musée de Cluny de Paris qui l’a exposé avec le trésor d’Erfurt du 25 avril au 3 septembre 2007. Ces trésors sont identifiés par leur lieu de découverte, leur datation et la présence caractéristique de bague juive de mariage.

Processions de flagellants

Des groupes de flagellants se formèrent, tentant d’expier les péchés, avant la parousie, dont ils pensaient que la peste était un signe annonciateur. Cependant ces groupes restaient extrêmement marginaux, la plupart des chrétiens firent face au fléau par une piété redoublée, mais ordinaire et encadrée par un clergé qui réprouvait les excès.

Danses maniaques

La disparition d’une partie du clergé entraine une résurgence de comportements superstitieux ou inhabituels, liés à une contagion par imitation lors de stress collectifs. C’est notamment le cas de la manie dansante ou épidémie de danse de saint Guy (ou saint Vit ou Vitus).

Déjà signalée dans les populations germaniques au xiiie siècle, une manie dansante survient en Lusace, près de la Bohême, en 1349 à l’approche de la peste noire. Des femmes et jeunes filles se mettent à danser devant un tableau de la Vierge. Elles dansent nuit et jour, jusqu’à l’effondrement, puis se relèvent et recommencent après sommeil réparateur.

En juillet 1374, dans plusieurs villes du Rhin moyen, des centaines de jeunes couples se mettent à danser et chanter, circulant dans toute la région. Les spectateurs les imitent et se joignent à eux. Le mauvais temps les arrête en novembre, mais chaque été, ils recommencent jusqu’en 1381. Le clergé parvient à les contrôler en les conduisant en pèlerinage.

Le phénomène se retrouve en 1414 à Strasbourg pour se répandre en Allemagne, il se répète en 1463 à Metz. Le plus documenté est l’épidémie dansante de 1518 à Strasbourg, liée à des tensions sociales et économiques, et aux menaces répétées et imprévisibles d’épidémie de peste.

Le rapport entre ces danses maniaques et le thème artistique de la danse macabre reste peu clair.

 

Moyens thérapeutiques

La médecine du xive siècle était impuissante face à la peste qui se répandait. Les médecins utilisent plusieurs moyens simultanément, car nul traitement unique n’avait de succès ou même n’était meilleur qu’un autre. La médecine galénique, basée sur la théorie humorale, privilégiait les remèdes internes, mais dès le début de la peste noire, elle tend à être supplantée par une théorie miasmatique basée sur un « venin » ou « poison ». Le poison de la peste pénètre le corps à partir de l’air infect ou par contact (personne ou objet).

Toutes ces théories pouvaient se combiner : la peste est une pourriture des humeurs due à un poison transmissible par air ou par contact. Ce poison est un principe de corruption provenant des profondeurs de la terre (substances en putréfaction), qui s’élève dans l’air, à la suite d’un phénomène « météo-géologique » (tremblement de terre, orage…) ou astronomique (conjonction de planètes, passage de comète…), et qui retombe sur les humains.

La distinction entre moyens médicaux, religieux, folkloriques ou magiques est faite par commodité, mais l’ensemble de ces moyens étaient largement acceptés par les médecins savants de l’époque.

Remèdes externes

Ils ont pour but, soit d’empêcher la pénétration du poison, soit de faciliter sa sortie. Contre l’air empoisonné, on se défend par des fumigations de bois ou de plantes aromatiques.

Les médecins arabes avaient remarqué que les survivants de peste étaient plutôt ceux dont les bubons avaient suppuré (vidés de leur pus). Selon leur avis, les chirurgiens de peste incisaient ou cautérisaient les bubons. Ils le faisaient dans des conditions non-stériles, occasionnant souvent des surinfections.

De nombreux onguents de diverses compositions (herbes, minéraux, racines, térébenthine, miel…) pouvaient enduire les bubons et le reste du corps (à visée préventive ou curative). On utilisait parfois des cataplasmes à base de produits répugnants (crapauds, asticots, bile et fiente d’origines diverses…) selon l’idée que les poisons attirent les poisons. Ainsi les parfums empêchent la pénétration du poison, et les mauvaises odeurs facilitent sa sortie.

Les saignées avaient pour but d’évacuer le sang corrompu, ce qui le plus souvent affaiblissait les malades.

Les bains chauds, les activités physiques qui provoquent la sudation comme les rapports sexuels sont déconseillés, car ils ouvrent les pores de la peau rendant le corps plus vulnérable aux venins aériens.

 

Remèdes internes

La médecine de Galien insiste sur les régimes alimentaire et de vie. Selon la théorie des humeurs, la putréfaction est de nature « chaude et humide », elle doit être combattue par des aliments de nature « froide et sèche », faciles à digérer. La liste et les indications de tels aliments varient selon les auteurs de l’époque.

Une attitude morale tempérée est protectrice car les principales passions qui ouvrent le corps à la pestilence sont la peur, la colère, le désespoir et la folie.

Les contre-poisons utilisés sont des herbes telles que la valériane, la verveine, ou des produits composés complexes connus depuis l’Antiquité comme la thériaque. Les antidotes minéraux sont des pierres ou métaux précieux, décapés ou réduits en poudre, pour être avalés en jus, sirop, ou liqueur : or, émeraude, perle, saphir.

Les remèdes visent à expulser le poison, ce sont les émétiques, les purgatifs, les laxatifs, ce qui épuisait les malades plus qu’autre chose.

 

Moyens religieux et magiques

L’Église organise des processions religieuses solennelles pour éloigner les démons, ou des actes de dévotion spectaculaire pour apaiser la colère divine, par exemple la confection de cierges géants, la procession à pieds nus, les messes multiples simultanées ou répétées.

Le culte à la Vierge cherche à répéter le miracle survenu à Rome en 590. Cette année-là, lors de la peste de Justinien, une image de la vierge censée peinte par saint Luc, promenée dans Rome, dissipa aussitôt la peste. À ce culte s’ajoute celui des saints protecteurs de la peste : saint Sébastien et saint Roch.

Des amulettes et talismans sont portés comme le symbole visible d’un pouvoir invisible, par les juifs, les chrétiens et les musulmans. Les musulmans portent des anneaux où sont inscrits des versets du Coran, quoique l’opinion des lettrés diverge sur ce point, de nombreux textes musulmans sur la peste recommandent des amulettes, incantations et prières contre la peste provenant non pas d’Allah, mais des démons ou djinns.

En Occident, en dépit de la désapprobation de l’Église, les chrétiens utilisent charmes, médaillons, textes de prière suspendus autour du cou. L’anneau ou la bague ornée d’un diamant ou d’une pierre précieuse, portée à la main gauche, vise à neutraliser la peste et tous les venins. C’est l’origine magique, à partir de la pharmacopée arabe, du solitaire ou bague de fiancailles des pays occidentaux.

 

Mesures sociales

Gestion des décès

Par leur nombre, les morts ont posé un problème aigu au cours de la peste noire. D’abord pour les évaluer, l’habitude sera prise de recensements réguliers, avant et après chaque épidémie. Le clergé sera chargé d’établir les enregistrements des décès et l’état civil. De nouveaux règlements interdisent de vendre les meubles et vêtements des morts de peste. Leurs biens, voire leur maison, sont souvent brûlés. Dès 1348, des villes établissent de nouveaux cimetières en dehors d’elles, Il est désormais interdit d’enterrer autour des églises, à l’intérieur même des villes, comme on le faisait auparavant.

Les règlements de l’époque indiquent que l’on devait enterrer les cadavres de pestiférés au plus tard six heures après la mort. La tâche est extrêmement dangereuse pour les porteurs de morts, qui viennent bientôt à manquer. On paye de plus en plus cher les ensevelisseurs qui seront, dans les siècles suivants, affublés de noms et d’accoutrements divers selon les régions (vêtus de cuir rouge avec grelots aux jambes, ou de casaques noires à croix blanche).

En dernière ressource on utilise la main-d’œuvre forcée : prisonniers de droit commun, galériens, condamnés à mort… à qui on promet grâce ou remises de peine. Ces derniers passent dans les maisons ou ramassent les cadavres dans les rues pour les mettre sur une charrette. Ils sont souvent ivres, voleurs et pilleurs. Des familles préfèrent enterrer leurs morts dans leur cave ou jardin, plutôt que d’avoir affaire à eux.

Lorsque les rites funéraires d’enterrement y compris en fosse commune ne sont plus possibles de par l’afflux de victimes, les corps peuvent être immergés comme en la Papauté d’Avignon dans le Rhône en 1348, dont les eaux ont été bénies pour cela par le Pape. De même, à Venise des corps sont jetés dans le Grand Canal, et un service de barges est chargé de les repêcher. Les sources mentionnent rarement l’incinération de cadavres, comme à Catane en 1347 où les corps des réfugiés venus de Messine sont brûlés dans la campagne pour épargner à la ville la puanteur des bûchers.

Pour les trois religions monothéistes, le respect du mort est essentiel, la promesse de vie éternelle et de résurrection dissuade en fait toute crémation ou autre forme de destruction de l’intégrité corporelle. Le rite funéraire est simplifié et abrégé, mais maintenu autant que possible, mais lorsque les membres du clergé eux-mêmes disparaissent, mourir de peste sans aucun rituel devient encore plus terrifiant pour les chrétiens. En pays d’islam, la difficulté de maintenir les rites est plus supportable pour les musulmans car mourir de peste fait partie des cinq martyrs (chahid). Comme la mort lors du djihad, elle donne accès immédiat au Paradis.

En Occident, durant la peste noire, la lutte contre les pillages et les violences de foule est d’abord assurée par les sergents de ville ordinaires. Plus tard, les conseils municipaux engageront des troupes spéciales chargées de garder, en temps de peste, les villes désertées par leurs habitants.

 

Règlements sanitaires

Au début du xive siècle, les règlements d’hygiène publique sont pratiquement inexistants, à l’exception de quelques grandes villes d’Italie  comme Florence (surveillance du ravitaillement, dont la qualité des viandes et de la santé des habitants). La peste noire prend la population au dépourvu et elle sera le point de départ des administrations de santé en Europe. Dès 1348 (première année de la peste noire) plusieurs villes italiennes se dotent d’un règlement de  peste : Pistoie, Venise, Milan, Parme… comme Gloucester en Angleterre. Ces villes interdisent l’entrée des voyageurs et des étrangers venant de lieux infectés.

Les premières villes à édicter un isolement radical de la ville elle-même sont Reggio en 1374, Raguse en 1377, Milan (1402) et Venise (1403). Ces premières mesures sont des tentatives et des tâtonnements, le plus souvent par emprunts d’une ville à l’autre. Elles sont très diverses, depuis l’interdiction de donner le sang des saignées des pestiférés aux pourceaux (Angers, 1410) jusqu’à l’interdiction de vendre des objets appartenant à des pestiférés (Bruxelles, 1439)

Les premiers isolements préventifs (quarantaine) apparaissent à Raguse (Dubrovnik depuis 1918) en 1377, tous ceux qui arrivent d’un lieu infecté doivent passer un mois sur une île avant d’entrer dans la ville. Venise adopte le même système la même année en portant le délai à 40 jours, comme Marseille en 1383. Ce système est adopté par la plupart des ports européens durant le xve siècle.

La quarantaine sur terre est adoptée d’abord en Provence (Brignoles, 1464), et se généralise pour les personnes et les marchandises durant le xvie siècle. C’est aussi en Provence (Brignoles 1494, Carpentras 1501) qu’apparait le « billet de santé » ou passeport sanitaire délivré aux voyageurs sortant d’une ville saine, et exigé par les autres villes pour y entrer. L’usage du billet de santé se répand lentement et ne se généralise que vers le début du xviie siècle (Paris, 1619).

Peu à peu se mettent en place des « règlements de peste », de plus en plus élaborés au fil du temps : c’est le cas des villes en France à partir du xve siècle. L’application de ces mesures dépend d’un « bureau de santé » composé de plusieurs personnes ou d’une seule dite « capitaine de santé », le plus souvent dotés d’un pouvoir dictatorial en temps de peste. Cette institution apparait d’abord en Italie et en Espagne, puis elle gagne le sud-est de la France à la fin du xve siècle. Elle s’étend lentement au nord de la France (Paris, 1531)

Durant le xvie siècle, ces règlements sont codifiés par les parlements provinciaux, ajustés et précisés à chaque épidémie au cours du xviie siècle. Ils relèvent du niveau gouvernemental au début du xviiie siècle.

 

Personnels de santé

À la fin du xiiie siècle, quelques villes italiennes engagent des médecins pour soigner les pauvres (en dehors des œuvres de charité de l’Église). À l’arrivée de la peste, de nouveaux médecins sont engagés à prix d’or (par manque de candidats). En 1348, c’est le cas d’Orvieto et d’Avignon. Des médecins de peste sont ainsi engagés durant les xve et xvie siècles, de même que des chirurgiens, apothicaires, infirmiers, sages-femmes… pour assurer les soins en temps de peste, souvent pour remplacer ceux qui ont fui, abandonnant leur poste, car les risques sont considérables

 Influences artistiques et culturelles

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La mort d’artistes, d’ouvriers qualifiés, de mécènes… entraîne des effets directs, notamment l’arrêt ou le ralentissement de la construction des cathédrales, comme celle de la cathédrale de Sienne, dont le projet initial ne sera jamais réalisé. Des historiens anglais attribuent l’apparition du style gothique perpendiculaire aux restrictions économiques liées à la peste noire. En France, la plupart des grands chantiers ne reprendront qu’après 1450.

Sur les lieux où la peste s’arrête ou se termine, des chapelles ou autres petits édifices dédiés (chapelles votives, oratoires…) sont construits invoquant ou remerciant la Vierge, des saints locaux, Saint Sébastien ou Saint Roch…

 

Sensibilités religieuses

La crainte, de la part des familles riches, des enterrements de masse et des fosses communes, entraîne par réaction un développement de l’art funéraire : caveaux et chapelles familiales, tombes monumentales… Le gisant, statue mortuaire représentant le défunt dans son intégrité physique et en béatitude, tend à être remplacé par un transi, représentant son cadavre nu en décomposition.

La peste marque également la peinture. Selon Meiss, les thèmes optimistes de la Vierge à l’enfant, de la Sainte Famille et du mariage laissent la place à des thèmes d’inquiétudes et de douleurs, comme la Vierge de pitié qui tient, dans ses bras, son fils mort descendu de la croix, ou encore celui de la Vierge de miséricorde ou « au manteau » qui abrite et protège l’humanité souffrante.

La représentation du Christ en croix passe du Christ triomphant sur la croix à celle du Christ souffrant sur la croix où un réalisme terrible détaille toutes les souffrances : les sueurs de sang, les clous, les plaies, et la couronne d’épines.

La représentation du supplice de Saint Sébastien évolue : de l’homme mûr habillé, à celle d’un jeune homme dénudé, juste vêtu d’un pagne à l’image du Christ.

Les thèmes millénaristes sont mis en avant : ceux de la fin des temps, de l’Apocalypse et du jugement dernier. Par exemple, en tapisserie la Tenture de l’Apocalypse, dans l’art des vitraux, ceux de la cathédrale d’York.

 

Macabre et triomphe de la mort

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L’omniprésence de la mort souligne la brièveté et la fragilité de la vie, thème traité par des poètes comme Eustache Deschamps, Charles Chastellain, Pierre Michault… jusqu’à François Villon. La poésie amoureuse insiste sur la mort de l’être aimé et le deuil inconsolable.

Selon Michel Vovelle, le thème de la vie brève s’accompagne d’une « âpreté à vivre », avec la recherche de joies et de plaisirs, comme dans l’œuvre de Boccace, le Décaméron.

Dès le xiiie siècle, des thèmes macabres apparaissent comme le Dit des trois morts et des trois vifs sur des fresques ou des miniatures, où de jeunes gens rencontrent des morts-vivants qui leur parlent : « nous avons été ce que vous êtes, vous serez ce que nous sommes ». Apparu en Italie et en France, ce thème se répand et se développe jusqu’au xvie siècle. Un autre thème plus célèbre est celui de la danse macabre où les vivants dansent avec les morts, ce thème se retrouve surtout sur les fresques d’églises de l’Europe du Nord.

Selon Vovelle : « C’est à peine exagérer que de dire que, jusqu’à 1350, on n’a point su comment représenter la mort, parce que la mort n’existait pas. » De rares représentations avant cette date, la montrent comme un monstre velu et griffu, à ailes de chauve-souris. Cette mort figurée perd ses références chrétiennes en rapport avec le péché et le salut.

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Elle devient une image autonome et « laïque » : c’est un transi avec une chevelure féminine, qui se décharne de plus en plus jusqu’au squelette proprement dit. C’est la mort implacable, d’origine pré-chrétienne, celle que rappelle le Memento mori.

Cette mort monte à cheval, armée d’une faux ou d’un arc, elle frappe en masse. C’est le thème du triomphe de la mort, dont les représentations les plus célèbres sont celles du palais Sclafani à Palerme, et Le Triomphe de la Mort de Brueghel.

Au xve siècle, et jusqu’à 1650, toute une littérature se développe sur « l’art de bien mourir », c’est l’Ars moriendi. Il s’agit de rituels destinés à se substituer à l’absence de prêtres (en situation d’épidémie de peste). Différentes versions apparaissent après la Réforme : anglicane, luthérienne et calviniste

Des thèmes picturaux se rattachent directement à la peste noire, comme celui du nourrisson s’agrippant au sein du cadavre de sa mère. Selon Mollaret, ces œuvres « sont d’hallucinants documents, en particulier lorsqu’elles furent peintes par des artistes ayant personnellement vécu la peste ».

Avec Hans Baldung (1484-1545) apparait le thème de la femme nue au miroir où la mort montre un sablier. Ce serait un premier exemple de peintures de vanité, où la mort-squelette laissera la place à des objets symboliques : sablier, horloge, lampe éteinte, bougie presque consumée, crâne, instrument de musique aux cordes brisées…

 

Poésie en Islam

De nombreux passages poétiques sont incorporés dans des chroniques historiques ou médicales, comme celles de Ibn al-Wardi  (mort en 1349) d’Alep, ou d’Ibrahim al-Mimar du Caire. Les descriptions poétiques de la peste noire expriment l’horreur, la tristesse, la résignation religieuse mais aussi l’espoir des musulmans en situation épidémique.

 

Dans la littérature moderne et le cinéma

Plusieurs uchronies ont été écrites sur le thème de la peste noire. Ainsi, dans La Porte des mondes de Robert Silverberg, l’auteur imagine que la peste noire est bien plus meurtrière, éliminant les trois quarts de la population européenne et changeant complètement l’histoire du monde. Cette idée est également reprise par Kim Stanley Robinson dans Chroniques des années noires, mais dans cette uchronie c’est la totalité des habitants de l’Europe qui périt, entraînant, de la même façon que dans le roman précédent, une histoire complètement différente de celle que l’on connaît.

Connie Willis donne aussi ce cadre à son roman, Le Grand Livre, où une historienne du xxiie siècle qui voyage dans le temps tombe par erreur en pleine peste noire, la confrontant ainsi aux horreurs de cette pandémie.

Ken Follett représente bien les conséquences de la peste noire dans son roman Un monde sans fin où les habitants de la ville fictive de Kingsbridge doivent affronter l’épidémie. L’auteur s’attarde particulièrement sur les différentes stratégies pour guérir les malades et les mesures entreprises par la ville pour diminuer la propagation de la peste.

Le Septième Sceau (Det sjunde inseglet) est un film suédois d’Ingmar Bergman, sorti en 1957, qui évoque la mort jouant aux échecs pendant une épidémie de peste avec un chevalier revenant des croisades.

Les premiers romans post-apocalyptiques traitent de civilisations détruites par la peste : The Last Man de Mary Shelley (1826) ou encore The Scarlet Plague de Jack London (1912).