FETE DE LA TOUSSAINT, LITTERATURE FRANÇAISE, PAUL VERLAINE, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, TOUSSAINT

Toussaint : poème de Paul Verlaine

Toussaint

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Ces vrais vivants qui sont les saints,
Et les vrais morts qui seront nous,
C’est notre double fête à tous,
Comme la fleur de nos desseins,

Comme le drapeau symbolique
Que l’ouvrier plante gaîment
Au faite neuf du bâtiment,
Mais, au lieu de pierre et de brique,

C’est de notre chair qu’il s’agit,
Et de notre âme en ce nôtre œuvre
Qui, narguant la vieille couleuvre,
A force de travaux surgit.

Notre âme et notre chair domptées
Par la truelle et le ciment
Du patient renoncement
Et des heures dûment comptées.

Mais il est des âmes encor,
Il est des chairs encore comme
En chantier, qu’à tort on dénomme
Les morts, puisqu’ils vivent, trésor

Au repos, mais que nos prières
Seulement peuvent monnayer
Pour, l’architecte, l’employer
Aux grandes dépenses dernières.

Prions, entre les morts, pour maints
De la terre et du Purgatoire,
Prions de façon méritoire
Ceux de là-haut qui sont les saints.

 

Poète : Paul Verlaine (1844-1896)

Recueil : Liturgies intimes (1892).

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Paul Verlaine (1844-1896)

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Paul Marie Verlaine est un poète français.

Fils d’un officier napoléonien, Paul Verlaine fait ses études à Paris au lycée Bonaparte. Il travaille ensuite à l’hôtel de ville de la capitale. Ne pouvant supporter cet emploi médiocre, il fréquente les cafés et leurs poètes et commence à boire.

Ce rapport catastrophique à l’alcool est générateur de violence. Tout au long de sa vie, il est sujet, en état d’ivresse, à de très graves colères qui lui font commettre des actes brutaux.

Cette compagnie l’incite à rédiger ses premiers poèmes, empreints de mélancolie, où se mêlent préciosité et personnages de la commedia dell’arte (« Fêtes galantes » 1869) ainsi que son admiration pour Baudelaire (« Poèmes saturniens » 1866 à 22 ans) . En 1870, il fait la connaissance de Mathilde Mauté, qu’il épouse. Il écrit pour elle le recueil « La Bonne Chanson ».

En 1871, il rencontre Arthur Rimbaud pour lequel il sacrifie son couple et s’enfuit en Angleterre. A l’issue d’une dispute entre eux, il blesse à coups de pistolet le jeune poète. Condamné pour homosexualité, Verlaine est emprisonné pendant deux ans et c’est à cette époque qu’il rédige l’essentiel des recueils « Romance sans paroles » (1874) et « Sagesse » (1881). De retour à Paris, il sombre à nouveau dans l’alcoolisme. En 1884, paraît son recueil « Jadis et naguère » qui reprend des poèmes écrits une décennie plus tôt et que couronne Art poétique. La mort de sa mère en 1886, le condamne à la misère, malgré l’admiration des symbolistes.

Paul Verlaine est avant tout le poète des clairs-obscurs. L’emploi de rythmes impairs, d’assonances, de paysages en demi-teintes le confirment, rapprochant même, par exemple, l’univers des Romances sans paroles des plus belles réussites impressionnistes. Il s’ingénie à introduire le maximum de variété dans le rythme, initiant par là l’avènement du vers libre.

C’est lui qui a lancé la notion de « poètes maudits».

CHANT D'AUTOMNE, CHARLES BAUDELAIRE (1821-1867), LES FLEURS DU MAL, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

Chant d’automne de Charles Baudelaire

Chant d’automne (Partie I)

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Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé.

J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
L’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? – C’était hier l’été ; voici l’automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

  

Charles Baudelaire (1821-1867)
Les fleurs du mal

 

FRANÇOIS COPPEE (1842-1908), POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, UN EVANGILE

Un évangile : François Coppée

Un évangile

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En ce temps-là, Jésus, seul avec Pierre, errait
Sur la rive du lac, près de Génésareth,
À l’heure où le brûlant soleil de midi plane,
Quand ils virent, devant une pauvre cabane,
La veuve d’un pêcheur, en longs voiles de deuil,
Qui s’était tristement assise sur le seuil,
Retenant dans ses yeux la larme qui les mouille,
Pour bercer son enfant et filer sa quenouille.
Non loin d’elle, cachés par des figuiers touffus,
Le Maître et son ami voyaient sans être vus.

 

Soudain, un de ces vieux dont le tombeau s’apprête,
Un mendiant, portant un vase sur sa tête,
Vint à passer et dit à celle qui filait:
« Femme, je dois porter ce vase plein de lait
Chez un homme logé dans le prochain village;
Mais tu le vois, je suis faible et brisé par l’âge,
Les maisons sont encore à plus de mille pas,
Et je sens bien que, seul, je n’accomplirai pas
Ce travail, que l’on doit me payer une obole. »

La femme se leva sans dire une parole,
Laissa, sans hésiter, sa quenouille de lin,
Et le berceau d’osier où pleurait l’orphelin,
Prit le vase, et s’en fut avec le misérable.
Et Pierre dit:
« Il faut se montrer secourable,
Maître! mais cette femme a bien peu de raison
D’abandonner ainsi son fils et sa maison,
Pour le premier venu qui s’en va sur la route.
À ce vieux mendiant, non loin d’ici, sans doute,
Quelque passant eût pris son vase et l’eût porté. »

Mais Jésus répondit à Pierre:
« En vérité,
Quand un pauvre a pitié d’un plus pauvre, mon père
Veille sur sa demeure et veut qu’elle prospère.
Cette femme a bien fait de partir sans surseoir. »

Quand il eut dit ces mots, le Seigneur vint s’asseoir
Sur le vieux banc de bois, devant la pauvre hutte.
De ses divines mains, pendant une minute,
Il fila la quenouille et berça le petit;
Puis se levant, il fit signe à Pierre et partit.

Et, quand elle revint à son logis, la veuve,
À qui de sa bonté Dieu donnait cette preuve,
Trouva sans deviner jamais par quel ami,
Sa quenouille filée et son fils endormi.

François Coppée, Les récits et les élégies (1878)

 

François Coppée (1842-1908)

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François Édouard Joachim Coppée est un poète, dramaturge et romancier français.

Après ses études au lycée Saint-Louis, il devient employé de bureau au ministère de la guerre et s’attira bientôt les faveurs du public comme poète de l’école parnassienne. Ses premiers vers imprimés datent de 1864.

Après avoir occupé un emploi à la bibliothèque du Sénat, François Coppée travailla comme archiviste de la Comédie Française de 1878 à 1884, année ou il fut élu à l’Académie française, ce qui l’amena à se retirer de toutes les charges publiques. Il continua à publier à intervalles rapprochés des volumes de poésie.

Il fut fait officier de la Légion d’Honneur en 1888.
Il prit une part importante aux attaques contre l’accusé dans l’affaire Dreyfus et fut un des créateurs de la Ligue de la patrie française fondée par Jules Lemaitre et sa maîtresse, Madame de Loynes et où il retrouve un ami, Paul Bourget.

Source : Wikipedia

Non classé, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, SEPTEMBRE

Septembre de Henri de Régnier


Septembre

Septembre ! Septembre !
Cueilleur de fruits, teilleur de chanvre,
Aux clairs matins, aux soirs de sang,
Tu m’apparais
Debout et beau,
Sur l’or des feuilles de la forêt,
Au bord de l’eau.
En ta robe de brume et de soie,
Avec ta chevelure qui rougeoie
D’or, de cuivre, de sang et d’ambre
Septembre !
Avec l’outre de peau obèse,
Qui charge tes épaules et pèse,
Et suinte à ses coutures vermeilles
Où viennent bourdonner les dernières abeilles !
Septembre !
Le vin nouveau fermente et mousse de la tonne
Aux cruches ;
La cave embaume, le grenier ploie ;
La gerbe de l’été cède au cep de l’automne,
La meule luit des olives qu’elle broie.
Toi, Seigneur des pressoirs, des meules et des ruches,
O Septembre ! chanté de toutes les fontaines,
Ecoute la voix du poème.
Le soir est froid,
L’ombre s’allonge de la forêt
Et le soleil descend derrière les grands chênes.



Henri de REGNIER

L'EPANOUISSEMENT, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, PRIERES, VICTOR HUGO

L’épanouissement, poème de Victor Hugo

« Dieu, tout objet froissé vous touche et vous émeut » –

V. Hugo

 

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L’épanouissement.

 

L’épanouissement, c’est la loi du Seigneur. 
Il a fait la beauté, l’amour et le bonheur, 
Il veut la fleur dans la broussaille. 
Son âme immense, à qui l’aube sert de clairon, 
Vibre à l’anxiété du moindre moucheron. 
Toute douleur en Dieu tressaille.

Quand on lie un oiseau, Dieu souffre dans le nœud. 
Dieu, tout objet froissé vous touche et vous émeut 
Dans l’ombre où votre esprit repose ; 
Couché sur l’univers qu’emplit votre rayon, 
Vous sentez, vous aussi, dans la création, 
 Le pli d’une feuille de rose.

 Victor Hugo

AUGUSTE LACAUSSADE (-, AUGUSTE LACAUSSADE (1815-1897), LES JOURS DE JUIN, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

Les jours de juin d’Auguste Lacaussade

Les Jours de Juin

 

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A EUGÈNE L…

Eugène, puisque Juin, le plus feuillu des mois,
Est de retour, veux-tu tous deux aller au bois ?
Ensemble et seuls, veux-tu, sous l’épaisse ramure,
Prendre un long bain de calme, et d’ombre, et de verdure ?
Viens-t-en sous la forêt de Meudon ou d’Auteuil
Ouïr gaîment siffler le merle et le bouvreuil.
Vois, ami, le beau ciel ! la belle matinée !
Tout nous promet sur l’herbe une bonne journée.
Qui te retient ? Partons, amis au cœur joyeux,
Allons vivre ! fermons nos livres ennuyeux !
Oublions nos travaux, nos soucis, notre prose !
Sur sa tige allons voir s’épanouir la rose !
Dans la mousse odorante où croît le serpolet,
Quel bonheur d’égrener des fraises dans du lait,
Et, d’un tabac ambré fumant des cigarettes,
Assis sur le gazon jonché de pâquerettes,
De discourir de tout, de demain, d’aujourd’hui,
Et du passé d’hier, bel âge évanoui,
Jours si vite envolés de collège et d’études,
Et de nos froids pédants aux doctes habitudes,
Et des maîtres aimés, nos bons vieux professeurs,
Les Ménard, les Duguet, aux sévères douceurs !
Nous nous rappellerons nos longues promenades
Au Pont du Sens, nos bains l’été, nos camarades,
Chers enfants dispersés à tous les vents du sort,
Ceux-là pris par le monde, et ceux-ci par la mort,
Hélas ! Et le silence aux molles rêveries
Alors remplacera nos vives causeries ;
Et des dômes ombreux qu’attiédit le soleil,
Descendra sur nos fronts un transparent sommeil,
Sommeil fait de lumière et de vague pensée ;
Et, comme une onde errante et d’un doux vent bercée,
Abandonnant notre âme à ses songes flottants,
Les yeux à demi clos nous rêverons longtemps…
Puis, renouant le fil des longues confidences,
Nous dirons nos travaux, nos vœux, nos espérances ;
Et, tels que dans l’églogue aux couplets alternés,
Deux pasteurs devisant sur leurs vers nouveau-nés,
Nous nous réciterons, toi ta chère Vendée,
Beau livre où ton esprit couve une grande idée ;
Moi, mes chants sur mon île aux palmiers toujours verts,
Éclose au sein des eaux comme une fleur des mers.
Et tu verras passer dans ces vers sans culture
Un monde jeune et fort, une vierge nature,
Des savanes, des monts pleins de mâles beautés,
Et, creusés dans leurs flancs, ces vallons veloutés
Où, près des froids torrents bordés de mousse fraîche,
Mûrissent pour l’oiseau le jam-rose et la pêche ;
Un soleil merveilleux, un ciel profond et clair,
Des bengalis, des fleurs, joie et parfums de l’air,
Tout un Éden baigné de splendeur et d’arôme
Où tout est poétique et grand, excepté l’homme !

Puis les oiseaux viendront, gazouillant leurs amours,
A mes lointains pensers donner un autre cours.
Ils diront leurs amours, et moi, sous la ramée,
Comme eux, je te dirai ma pâle bien-aimée,
Aux longs cheveux plus noirs que l’aile du corbeau,
Aux yeux d’ébène, au front intelligent et beau,
Sa bouche jeune et mûre, et sur ses dents nacrées
Le rire éblouissant de ses lèvres pourprées,
Et sa belle indolence et sa belle fierté,
Et sa grâce plus douce encor que sa beauté !
Alors, adieu mon île et les vertes savanes,
Et les ravins abrupts tapissés de lianes,
Les mimosas en fleur, le chant des bengalis !
Adieu travaux et vers, la Muse et mon pays !
J’aurai tout oublié, radieux et fidèle,
Pour ne me souvenir et ne parler que d’elle !
Je te raconterai – souvenir embaumé ! –
Comment, un soir d’avril, je la vis et l’aimai ;
Comment de simples fleurs, de douces violettes,
Furent de notre amour les chastes interprètes ;
Comment, un autre soir, à son front j’ai posé
Des lèvres où mon cœur palpitait embrasé ;
Comment dans un éclair de volupté suprême,
Pressant contre mon sein le sein brisé qui m’aime,
Foudroyé de bonheur et me sentant mourir,
J’ai crié : « Maintenant, ô mort ! tu peux venir ! »

Mais, vois ! le ciel serein ! la belle matinée !
Tout nous promet sur l’herbe une bonne journée.
Viens-t’en ! fuyons la ville ! Amis au cœur joyeux,
Allons vivre ! fermons nos livres ennuyeux !
Ensemble et seuls, allons sous l’épaisse ramure
Prendre un long bain d’oubli, de calme et de verdure.

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Auguste Lacaussade, Poèmes et Paysages

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Auguste Lacaussade

Nationalité : France 
Né(e) à : Saint-Denis , le 17/02/1817
Mort(e) à : Paris , le 31/07/1897
Biographie : 

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Né à Saint-Denis le 17 février 1817 , il est issu d’une union libre, son père avocat d’origine bordelaise, Pierre-Augustin Cazenave de Lacaussade, sa mère une esclave affranchie, Fanny-lucile Déjardin. A cause de ses origines colorées d’illégitimité il lui est interdit d’intégrer le collège Royal des Colonies. Il part donc à Nantes pour faire ses études à l’age de 10 ans. 

Ses études secondaires achevées il revient à l’île de la Réunion, pour une période de deux ans. Lacaussade décide de repartir pour Paris, il souhaite combattre en faveur de l’abolition de l’esclavage. Il débute sa carrière d’écrivain par des vers insérés dans  » La Revue de Paris« . En 1839, il publie son premier recueil intitulé « Les Salaziennes » dédicacé à Victor Hugo sa référence. Par la suite il traduit les auteurs britanniques : Ossian en 1842, Léopardi, Anacréon.

Pendant la Révolution de 1848, il rejoint le groupe d’abolitionnistes. Le gouvernement provisoire proclame le principe de l’abolition de l’esclavage, une victoire pour Auguste Lacaussade.

En 1852, paraissent ses pièces majeures, rassemblées sous le titre « Poèmes et Paysages ».

La légion d’honneur et la pension votée en 1853, par le Conseil Colonial récompensent son talent. En 1861 il publie « Les épaves« .

Le 14 mai 1870 il est nommé conservateur de la bibliothèque du ministère de l’instruction publique, le 1er janvier 1873, bibliothécaire à la bibliothèque du Luxembourg, devenu le 1er juillet 1876, celui de bibliothécaire du Sénat, poste qu’il conserva jusqu’à sa mort le 31 juillet 1897.

Source : http://www.mi-aime-a-ou.com/auguste_lacaussade.htm

ECRIVAIN CHRETIEN, ECRIVAIN FRANÇAIS, LITTERATURE FRANÇAISE, POETE FRANÇAIS

Paul Claudel (1868-1955)

PAUL CLAUDEL

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Écrivain français (Villeneuve-sur-Fère, Aisne, 1868-Paris 1955).

Les errances

Paul Louis Charles Claudel est né le 6 août 1868 dans une petite commune du Tardenois, dont son grand-oncle était curé. Son père, Louis Prosper Claudel, était originaire de La Bresse, dans les Vosges. Il avait été nommé en 1860 receveur de l’enregistrement à Villeneuve et y avait épousé en 1862 Louise Cerveaux, elle-même née à Villeneuve, où son père, Athanase Cerveaux, était médecin. Les Cerveaux sont tous originaires du Tardenois ou du Soissonnais. En août 1870, Louis Prosper Claudel est nommé à Bar-le-Duc, et, l’année suivante, Paul Claudel entre à l’école des sœurs de la Doctrine chrétienne de cette ville. En 1875, il sera élève du lycée de Bar-le-Duc. En 1876, Louis Prosper Claudel est nommé conservateur des hypothèques à Nogent-sur-Seine. Paul y poursuit ses études sous la direction d’un précepteur nommé Colin. En 1879, son père ayant été nommé à Wassy-sur-Blaise, il entre au collège de cette ville. C’est là qu’il fait en 1880 sa première communion, « qui fut à la fois, écrit-il, le couronnement et le terme de mes pratiques religieuses ». En 1881, il assiste à l’agonie et à la mort très douloureuse de son grand-père Athanase Cerveaux. En 1882, la famille s’installe à Paris, boulevard du Montparnasse. La sœur de Paul, Camille, son aînée, est l’élève de Rodin.

Paul Claudel est très dépaysé par cette installation à Paris. Il poursuit ses études au lycée Louis-le-Grand, où il a pour condisciples Marcel Schwob, Léon Daudet, Romain Rolland. La distribution des prix de 1883 est présidée par Ernest Renan. En 1884-1885, Claudel est l’élève de Burdeau en philosophie : il gardera de cet enseignement, bien qu’il ne l’ait pas convaincu, un excellent souvenir. En 1885, il assiste aux funérailles nationales de Victor Hugo, qu’il devait comparer plus tard à « une descente de la Courtille ». En 1886, les Claudel s’installent boulevard du Port-Royal. C’est à cette date que le jeune homme lit les Illuminations et, un peu plus tard, Une saison en enfer. Le 25 décembre, pendant les vêpres à Notre-Dame, au chant de l’Adeste fideles, « mon cœur fut touché et je crus ». Toutefois, ce n’est que quatre ans plus tard, le 25 décembre 1890, qu’il rentrera sacramentellement dans l’Église.

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Ces quatre années sont remplies d’immenses lectures, entre autres la Bible et Dante. En 1887, Claudel écrit sa première œuvre dramatique, l’Endormie. En 1888, il en écrit une seconde, Une mort prématurée, qu’il détruira plus tard et dont il ne subsiste que deux scènes, connues sous le titre de « Fragment d’un drame ». Mais c’est là que Claudel donne, pour la première fois, toute sa mesure et, comme il devait le dire plus tard à Jean Amrouche dans les Mémoires improvisés, qu’il se rend compte qu’il a « les moyens […], on peut bien appeler ça le génie, dont j’ai pris conscience à ce moment-là, et qui, plus tard, alors, a pris forme dans Tête d’or ».

De fait, c’est en 1889 que, tout en préparant le concours des Affaires étrangères, où il est reçu premier en 1890, Claudel écrit la première version de Tête d’or. La première version de la Ville est commencée en 1890 et terminée en 1891. Claudel fait partie à ce moment d’un groupe littéraire qui comprend Marcel Schwob, Léon Daudet, Maurice Pottecher, Jules Renard, Camille Mauclair et Bijvanck. C’est aussi l’époque où il fréquente les mardis de Mallarmé, rue de Rome. En 1892, il s’installe quai Bourbon, dans l’île Saint-Louis, et il écrit la première version de la Jeune Fille Violaine, qui demeurera longtemps inédite.

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En mars 1893, nommé vice-consul à New York, Paul Claudel s’embarque pour les États-Unis. Il débarque le 2 avril. Commence pour lui un long exil qui ne s’achèvera, avec des interruptions plus ou moins longues, qu’en juin 1935, lorsque prendra fin sa carrière diplomatique. En décembre 1893, Claudel est nommé à Boston. C’est là et à New York qu’il écrit l’Échange, la deuxième version de Tête d’or et qu’il traduit l’Agamemnon d’Eschyle. Il commence même à reprendre la Ville. En novembre 1894, il est nommé à Shanghai. Pour rejoindre son poste, il passe par la France, où il séjourne de février à mai 1895. Pendant l’été, il accomplit la longue traversée vers la Chine et commence à écrire les poèmes qui composeront Connaissance de l’Est. À Shanghai, il écrit les Vers d’exil, sa seule œuvre importante en alexandrins.

Le voici en Chine pour fort longtemps. En 1896, il est nommé à Fuzhou, d’où il devait encore revenir à Shanghai, puis faire un séjour à Hankou et même un voyage au Japon. Il finira cependant par se fixer à Fuzhou, certainement la résidence chinoise qu’il a le plus aimée et le mieux connue. En 1896, il écrit le Repos du septième jour et, en 1898, termine la deuxième version de la Ville. En 1898-1899, il compose la deuxième version de la Jeune Fille Violaine.

Le 22 octobre 1899, il part en congé pour la France. En décembre, passant par Suez, il fait un pèlerinage chez les Bénédictins. En septembre-octobre 1900, il accomplit une retraite à Solesmes et à Ligugé, mais se décide finalement à repartir pour la Chine. « Il a été refusé » dans la tentative qu’il a faite pour se donner entièrement à Dieu.

C’est pendant ce séjour en France que Claudel a écrit la première partie de la première des Cinq Grandes Odes, « les Muses », et aussi « le Développement de l’Église », qui formera la troisième partie de l’Art poétique. À la fin de 1900 ou au début de 1901, il est reparti pour la Chine à bord de l’Ernest-Simons.

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C’est sur ce bateau qu’il devait faire la connaissance d’Ysé, comme il est écrit au premier acte de Partage de midi. Ainsi commencèrent les années brûlantes de Fuzhou, où le poète a repris son poste de consul. Il traduit le poète anglais Coventry Patmore ; il écrit encore quelques poèmes de Connaissance de l’Est ; en 1903 et en 1904, il compose les deux premiers traités de l’Art poétique, « Connaissance du temps » et « Traité de la conaissance au monde et de soi-même » ; en 1904, il achève « les Muses » ; Ysé le quitte au mois d’août ; en septembre, Claudel commence à tenir son Journal, qui n’est guère fait d’abord que de citations de l’Écriture et des Pères ; le 9 octobre meurt le confesseur de Claudel, l’abbé Villaume.

En avril 1905, Claudel est rentré en France, où il se déplace énormément, saisi par une fièvre d’agitation. C’est à Villeneuve-sur-Fère, en automne, qu’il écrit Partage de midi. Le 28 décembre, il se fiance à Lyon avec Reine Sainte-Marie-Perrin, fille de l’architecte de Fourvière. Le mariage aura lieu le 15 mars 1906, et, trois jours après, Claudel repart pour la Chine avec sa femme. Il résidera désormais dans le Nord, à Pékin et surtout à Tianjin. C’est à Pékin qu’il écrit la deuxième ode, « l’Esprit et l’eau ». Le 20 janvier 1907, naît à Tianjin Marie Claudel, et c’est là que Claudel écrit les trois dernières odes : « Magnificat », « la Muse qui est la grâce » et « la Maison fermée ». En mars 1908, naît, toujours à Tianjin, Pierre Claudel. Le poète écrit dans une manière nouvelle les poèmes qui formeront Corona benignitatis anni Dei ; il ébauche le premier projet de l’Otage et retourne en France avec sa famille par le Transsibérien en août-septembre 1909. En octobre, il est nommé à Prague, où il s’installe en décembre.

Le voici donc au centre de l’Europe après de très lointains voyages. En février 1910 naît Reine Claudel, et, au mois de juin, l’Otage est achevé. Presque aussitôt, Claudel se met à refaire la Jeune Fille Violaine, qui devient l’Annonce faite à Marie. La première version est achevée en 1911. C’est aussi à cette époque (exactement en février 1913) que Claudel prend contact avec le théâtre d’Hellerau. Depuis la fin de 1911, il est consul à Francfort, où il rencontre beaucoup de Juifs et où se prépare le Pain dur, qui sera commencé à Hambourg à la fin de 1913, après que Claudel eut écrit la première version de Protée. Cette même année 1913, en mars, Louis Prosper Claudel meurt, et Camille, devenue folle, est internée. Au cours de cette période extrêmement féconde, Claudel a écrit en 1911-1912 la Cantate à trois voix.

Ces années qui précèdent immédiatement la Première Guerre mondiale sont aussi celles où la gloire commence à toucher le front de Claudel. En 1911, il rejoint la Nouvelle Revue française ; le 24 novembre 1912, l’Annonce est représentée au théâtre de l’Œuvre ; un an après, elle l’est à Hellerau ; Georges Duhamel publie au Mercure de France le premier ouvrage consacré à Claudel ; en 1914, enfin, paraissent coup sur coup Deux Poèmes d’été (Protée et la Cantate à trois voix) ; l’Otage, enfin, est représenté par les soins de Lugné-Poe à la salle Malakoff et à l’Odéon en juin.

La guerre a chassé Claudel de Hambourg à Bordeaux (où est réfugié le gouvernement français), près de son ami Gabriel Frizeau et non loin de Francis Jammes. C’est là qu’il achève, en octobre 1914, le Pain dur, commencé à Hambourg. Peu auparavant, il a traduit les Choéphores, comme si la trilogie d’Eschyle avait en quelque sorte poussé la sienne. En octobre 1915, il est envoyé en mission économique en Italie. À Rome, il traduit les Euménides et compose le Père humilié, terminé en 1916.

Mais le séjour en Europe, qui dure depuis 1909, est terminé. Le 16 janvier 1917, Claudel embarque à Lisbonne sur l’Amazone, qui le conduit à Rio de Janeiro, où il est ministre plénipotentiaire. Il est accompagné par Darius Milhaud comme secrétaire, mais non par sa famille, qui demeure en France. Nulle part, il n’éprouvera autant qu’au Brésil la déréliction de l’exil. Il va y écrire la Messe là-bas et la plupart des grands poèmes qui formeront le recueil de Feuilles de saints. Nous sommes entrés par la grande porte de Belém dans ce monde atlantique qui est celui du Soulier de satin. C’est encore à Rio que Claudel écrit l’Ours et la lune, cette fantaisie qui prélude à toutes celles qui marqueront ses dernières années et qui est aussi un poignant poème d’exil. Le poète revient de Rio en 1919 en passant par la Guadeloupe et les États-Unis. Il a entrevu, par une nuit d’orage, ce qui aurait pu être la suite de la Trilogie ; mais c’est surtout pendant la période de vacances qui précède la mission au Danemark que Claudel a la première idée du Soulier de satin.

De 1919 à 1921, le poète est donc ministre au Danemark et, à ce titre, membre de la Commission du Slesvig, qui fixe la frontière définitive entre le Danemark et l’Allemagne. Mais l’Extrême-Orient le sollicite une nouvelle fois, et le voici ambassadeur au Japon. Comme il se rend à son nouveau poste, en octobre-novembre 1921, Claudel visite l’Indochine et notamment Angkor. En septembre 1923, il est témoin du tremblement de terre qui ravage Tokyo et Yokohama. L’ambassade de France est détruite, et le poète perd dans la catastrophe la « troisième journée » du Soulier de satin, qu’il lui faudra refaire. L’œuvre immense est enfin achevée en octobre 1924. En 1925, Claudel retourne en France pour un congé. Il passe quelques semaines de vacances au château de Lutaines, en Loir-et-Cher. C’est de là que sont issues les Conversations dans le Loir-et-Cher. En janvier 1926, dernier départ pour l’Extrême-Orient. Les souvenirs d’autrefois assaillent le poète lorsqu’il passe au large de Fuzhou. Le 17 février 1927, Claudel, nommé ambassadeur aux États-Unis, quitte le Japon pour l’Amérique et gagne son poste en bateau à travers le Pacifique.

À Washington, il négocie le pacte Briand-Kellogg, traité d’arbitrage et de conciliation qui est signé en février 1928. Retourné en France pour quelques mois en 1927, il achète le château de Brangues, dans l’Isère. Le Dauphiné deviendra ainsi, en quelque manière, sa seconde patrie, et ce grand errant a enfin trouvé une demeure. En cette même année 1927, il écrit le Livre de Christophe Colomb. Mais, à partir de 1928 ou de 1929, l’œuvre de Paul Claudel consiste essentiellement en commentaires de l’Écriture, dont le premier en date est Au milieu des vitraux de l’Apocalypse (terminé en 1932), bien que ce texte n’ait été publié que longtemps après la mort de l’auteur, en 1966.

L’ambassade aux États-Unis s’achève en 1933 au milieu des remous provoqués par la répudiation des dettes. Claudel termine paisiblement sa carrière diplomatique à Bruxelles, où il représente la France de 1933 à 1935. C’est là qu’il achève Un poète regarde la Croix et qu’il écrit Jeanne au bûcher. En mars 1935, candidat à l’Académie française, il se voit préférer Claude Farrère. Désormais, sa vie se partagera entre Brangues, où il passe l’été, et Paris. Claudel est de plus en plus absorbé par ses commentaires bibliques, entre autres L’Épée et le miroir. C’est à la même inspiration qu’il faut rattacher l’Histoire de Tobie et de Sara, écrite en 1938.

En 1940, pendant la « drôle de guerre », le poète entreprend un second commentaire de l’Apocalypse, qu’il intitule Paul Claudel interroge l’Apocalypse. Il n’accepte pas l’armistice et, en juin 1940, fait un bref séjour à Alger pour tenter de maintenir l’Afrique du Nord dans la guerre. Néanmoins, Pétain lui fait un moment illusion, ce qui nous vaut l’« Ode au Maréchal ». Mais Claudel ne tarde pas à se rendre compte de la véritable nature du régime de Vichy. Tandis qu’il est en butte aux tracasseries de la police, il stigmatise l’attitude du cardinal Baudrillart, et écrit au Grand Rabbin de France pour protester contre le traitement dont les Juifs sont l’objet.

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Il compose en 1942 Seigneur, apprenez-nous à prier et commence en 1943 son grand commentaire du Cantique des cantiques, qu’il termine en 1945 et qu’il considère comme l’une de ses œuvres les plus importantes. Presque aussitôt après vient la Rose et le rosaire. Le poète est élu à l’Académie française sans avoir posé sa candidature (1946). Depuis les représentations triomphales du Soulier de satin à la Comédie-Française en novembre 1943, c’est la gloire, et personne ne discute plus le génie de Paul Claudel.

En 1947, le poète termine la première partie d’Emmaüs. En 1948, il retouche l’Annonce et entreprend l’Évangile d’Isaïe, qu’il termine en 1950 pour s’atteler presque aussitôt à un commentaire de Jérémie. En 1951, il écrit une deuxième version de l’Échange. Il a aussi profondément remanié Partage de midi et même tenté d’écrire une nouvelle version de Tête d’or. Le 23 février 1955, entre le mardi gras et le mercredi des cendres, Claudel meurt à Paris. Il repose à Brangues, dans le fond du parc, auprès de son petit-fils Charles Henri Paris.

L’art et la religion foi

Cette existence tout ensemble vagabonde et rangée, sauf entre 1901 et 1905, est dominée par la religion et par l’art. Si l’on veut savoir comment Paul Claudel l’envisageait lui-même, il faut lire les Mémoires improvisés, série d’entretiens radiophoniques que le poète eut avec Jean Amrouche en 1951-1952, et le Journal, qu’il a tenu depuis 1904 jusqu’à sa mort. Mais peu d’hommes se sont moins regardés eux-mêmes que Claudel. C’est nous plutôt qui contemplons d’un œil rétrospectif cette prodigieuse carrière, ouverte par le coup d’éclat de Tête d’or, qui ne fut perçu que de bien peu. Les œuvres, ensuite, se succèdent avec une lente régularité. Le premier massif du théâtre, de Tête d’or au Repos du septième jour, est bâti en 1900, et Claudel considère qu’il a terminé sa tâche profane. La passion ouvre un nouveau cycle, de Partage de midi au Soulier de satin, tandis que la Jeune Fille Violaine et l’Annonce établissent un lien entre les deux périodes. Entre-temps, le lyrisme s’est décanté. À partir de 1912, les drames de Claudel sont représentés. Il a désormais l’expérience de la scène, les œuvres de la maturité le démontrent avec éclat. Mais, après le Soulier de satin, il se détourne du théâtre, où il a dit ce qu’il avait à dire. Les œuvres dramatiques qui suivent sont toutes des œuvres de circonstance ou les passe-temps d’un vieillard qui joue avec son génie.

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Avant tout, Claudel est un poète, et ses œuvres lyriques ne sont pas moins importantes que ses œuvres dramatiques, bien qu’elles aient moins de volume. Mais ce génie d’une puissance et d’une fécondité prodigieuse, qui n’est comparable en France qu’à Victor Hugo- qu’il n’aimait guère-, ne pouvait être contenu par le lyrisme seul. Il lui fallait l’affrontement et le drame jusqu’au jour où les vieilles passions seraient purgées, ce qui se produisit avec le Soulier de satin. C’est alors que Claudel s’engagea dans une nouvelle carrière où le public ne l’a, jusqu’à présent, guère suivi : le commentaire de l’Écriture dans l’esprit des Pères de l’Église.

Cette partie de l’œuvre peut paraître périmée avant même que l’on en ait vraiment fait l’inventaire. Il faut pourtant reconnaître que Claudel n’est pas un moins grand prosateur qu’il n’est un grand poète. Quand ce ne serait que pour la richesse incomparable de cette prose, où l’on ne sait si l’on doit admirer davantage le choix et l’agencement des mots ou la construction de la phrase, ces œuvres méconnues mériteraient un sort meilleur. Du reste, s’il y a une prose religieuse de Claudel, il y a aussi une prose profane qui ne lui cède en rien. En témoignent Positions et propositionsConversations dans le Loir-et-Cher et L’œil écoute. Pourtant, on lit assez peu la prose de Claudel, même profane. On ne lit pas beaucoup plus ses poèmes, mais on applaudit toujours son théâtre. L’Annonce est une des œuvres les plus populaires du théâtre contemporain, et l’on ne reprend jamais sans succès l’Otagele Pain durl’Échange et surtout le Soulier de satin, qui est sans doute l’une des créations les plus extraordinaires de notre époque. Quelque chose d’essentiel à l’Occident s’est exprimé là pour toujours.

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L’ambition de Péguy, qui était de couvrir dans le chrétien autant d’espace que Goethe dans le païen, c’est Claudel qui l’a réalisée. Son œuvre énorme touche à tout, et la correspondance, dont une faible partie seulement est publiée, en est une partie capitale. Il est malaisé d’embrasser d’un regard ce gigantesque édifice qui surgit avec un brusque éclat dans l’atmosphère des cénacles fin du siècle, salué par Maeterlinck et Camille Mauclair, puis qui se bâtit obscurément dans les lointains étouffés de l’exil. Le bruit d’un grand poète inconnu se répand dans la première décennie du siècle. André Gide, qui est lui-même mal dégagé de la pénombre, le sait, ainsi que quelques autres. La fondation de la Nouvelle Revue française en 1911, qui remplace le Mercure de France comme organe de la jeune littérature, manifeste au grand jour la prodigieuse génération d’écrivains nés aux environs de 1870. Ceux-ci ont atteint ou dépassé la quarantaine, mais le public lettré les découvre seulement.

Et l’on s’aperçoit que l’un d’entre eux, Paul Claudel, est un classique. Non seulement parce qu’il s’inspire directement du classicisme le plus antique, mais parce que l’autorité naturelle de son langage s’impose aux siècles à venir plus encore qu’à son temps même. De là sa gloire, sans égale après la dernière guerre, au cours de ses dix dernières années, mais dont les rayons le dérobent, pour ainsi dire, à l’attention de ses contemporains, qui ne peuvent et ne veulent le saisir que sur la scène, par le truchement de personnages inventés et du décor de théâtre, comme ils saisissent Racine et Shakespeare. Chaque siècle recréera ainsi l’Annonce, l’Otage et le Soulier de satin, comme nous recréons Hamlet ou le Roi Lear. On cherchera et on trouvera dans Claudel le regard sur lui-même de l’Occident parvenu au terme de sa puissance universelle et déjà sur le déclin. C’est le moment que choisissent les poètes pour chanter la grandeur de ce qui n’est déjà plus qu’un souvenir. Paul Claudel a connu la Chine au temps de la politique des canonnières. Au centre de l’œuvre brûlent l’amour et l’absence comme Didon au cœur de l’Énéide. Mais l’homme continue sa marche imperturbable, sous l’œil de Dieu, vers la richesse, les honneurs et la gloire, symbolisés par l’énorme château de Brangues.

Il est conformiste et préfère croire aux paroles officielles qu’à d’autres, peut-être plus vraies. Il est lui-même un officiel, du moins dans l’Église et sous le pape Pie XII, dont tout l’effort est de maintenir. Tout cela s’arrange fort bien ensemble, et nous sommes loin du déchirement de Tête d’or. Comment la jeunesse serait-elle attirée par ce poète classique et dévot, sauf quand il se déguise sur les planches ?

La suprême grandeur de Claudel, pourtant, c’est d’être authentique. Les oripeaux dont il est affublé ne l’aveuglent pas, même s’il y tient plus qu’on ne voudrait. Claudel contemple le temps révolu avec une profonde nostalgie, comme firent avant lui Dante, Virgile et Homère. Il est un homme du xixe s. qui s’est longtemps survécu dans le nôtre. Jamais, néanmoins, son regard de chrétien et de poète ne s’est détaché du futur. Il sait que nous n’avons pas ici-bas de demeure permanente et que la figure de ce monde passe. Il nous appelle à une unité et à une communion qui sont loin d’être encore réalisées. Mais, en attendant, il fallait que le poète accomplît sa tâche, qui était de réunir pour l’offrande et peut-être pour l’holocauste ce que, dans « les Muses », il appelle « la Troie du monde réel ».

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