ET, TRANQUIILE IL PASSAIT COMME UN PARDON VIVANT, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, PRIERES

Et, tranquille, il passait comme un pardon vivant (Victor Hugo)

« Et, tranquille, il passait comme un pardon vivant » – Victor Hugo

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« Cependant il était question dans les villes

De quelqu’un d’étonnant, d’un homme radieux

Que les anges suivaient de leurs millions d’yeux ;

Cet homme, qu’entourait la rumeur grossissante,

Semblait un dieu faisant sur terre une descente ;

On eût dit un pasteur rassemblant ses troupeaux ;

Les publicains, assis au bureau des impôts,

Se levaient s’il passait, quittant tout pour le suivre ;

Cet homme, paraissant hors de ce monde vivre,

Tandis qu’autour de lui la foule remuait,

Avait des visions dont il restait muet ;

Il parlait aux cités, fuyait les solitudes,

Et laissait sa clarté dans l’œil des multitudes ;

Les paysans le soir, de sa lueur troublés,

Le regardaient de loin marcher le long des blés,

Et sa main qui s’ouvrait et devenait immense,

Semblait jeter aux vents de l’ombre une semence.

On racontait sa vie, et qu’il avait été

Par une vierge au fond d’une étable enfanté

Sous une claire étoile et dans la nuit sereine ;

L’âne et le bœuf, pensifs, l’ignorance et la peine,

Etaient à sa naissance, et sous le firmament

Se penchaient, ayant l’air d’espérer vaguement ;

On contait qu’il avait une raison profonde,

Qu’il était sérieux comme celui qui fonde,

Qu’il montrait l’âme aux sens, le but aux paresseux,

Et qu’il blâmait les grands, les prêtres, et tous ceux

Qui marchent entourés d’hommes armés de piques.

Il avait, disait-on, guéri des hydropiques ;

Des impotents, cloués vingt ans sous leurs rideaux,

En le quittant, portaient leur grabat sur leur dos ;

Son œil fixe appelait hors du tombeau les vierges ;

Les aveugles, les sourds, — ô destin, tu submerges

Ceux-ci dans le silence et ceux-là dans la nuit ! —

Le voyaient, l’entendaient ; et dans son vil réduit

Il touchait le lépreux, isolé sous des claies ;

Ses doigts tenaient les clefs invisibles des plaies,

Et les fermaient ; les cœurs vivaient en le suivant ;

Il marchait sur l’eau sombre et menaçait le vent ;

Il avait arraché sept monstres d’une femme ;

Le malade incurable et le pêcheur infâme

L’imploraient, et leurs mains tremblantes s’élevaient ;

Il sortait des vertus de lui qui les sauvaient ;

Un homme demeurait dans les sépulcres ; fauve,

Il mordait, comme un loup qui dans les bois se sauve ;

Parfois on l’attachait, mais il brisait ses fers

Et fuyait, le démon le poussant aux déserts ;

Ce maître, le baisant, lui dit : Paix à toi, frère !

L’homme, en qui cent damnés semblaient rugir et braire,

Cria : Gloire ! et, soudain, parlant avec bon sens,

Sourit, ce qui remplit de crainte les passants.

Ce prophète honorait les femmes économes ;

Il avait à Gessé ressuscité deux hommes

Tués par un bandit appelé Barabbas ;

Il osait, pour guérir, violer les sabbats,

Rendait la vie aux nerfs d’une main desséchée ;

Et cet homme égalait David et Mardochée.

Un jour ce redresseur, que le peuple louait,

Vit des vendeurs au seuil du temple, et prit un fouet ;

Pareils aux rats hideux que les aigles déterrent,

Tous ces marchands, essaims immondes, redoutèrent

Son visage empourpré des célestes rougeurs ;

Sévère, il renversa les tables des changeurs

Et l’escabeau de ceux qui vendaient des colombes.

Son geste surhumain ouvrait les catacombes.

L’arbre qu’il regardait changeait ses fleurs en fruits.

Un jour que quelques juifs profonds et très instruits

Lui disaient : « – Dans le ciel que le pied divin foule,

Quel sera le plus grand ? » cet homme dans la foule

Prit un petit enfant qu’il mit au milieu d’eux.

Calme, il forçait l’essaim invisible et hideux

Des noirs esprits du mal, rois des ténébreux mondes,

A se précipiter dans les bêtes immondes.

Et ce mage était grand plus qu’Isaïe, et plus

Que tous ces noirs vieillards épars dans les reflux

De la vertigineuse et sombre prophétie ;

Et l’homme du désert, Jean, près de ce Messie,

N’était rien qu’un roseau secoué par le vent.

Il n’était pas docteur, mais il était savant ;

Il conversait avec les faces inconnues

Qu’un homme endormi voit en rêve dans les nues ;

Des lumières venaient lui parler sur les monts ;

Il lavait les péchés ainsi que des limons,

Et délivrait l’esprit de la fange charnelle ;

Satan fuyait devant l’éclair de sa prunelle ;

Ses miracles étaient l’expulsion du mal ;

Il calmait l’ouragan, haranguait l’animal,

Et parfois on voyait naître à ses pieds des roses ;

Et sa mère en son cœur gardait toutes ces choses.

Des morts blêmes, depuis quatre jours inhumés,

Se dressaient à sa voix ; et pour les affamés,

Les pains multipliés sortaient de ses mains pures.

Voilà ce que contait la foule ; et les murmures,

Les cris du peuple enfant qui réclame un appui,

Environnaient cet homme ; on l’adorait ; et lui

Etait doux.

Tous les mots qui tombaient de sa bouche

Etaient comme une main céleste qui vous touche.

Il disait : — « Les derniers sont les premiers. — La fin,

« C’est le commencement. — Ne fais pas au prochain

« Ce que tu ne veux pas qu’on te fasse à toi-même.

« — On récolte le deuil quand c’est la mort qu’on sème.

« — Celui qui se repent est grand deux fois. — L’enfant

« Touche à Dieu. — Par le bien du mal on se défend.

« — Que le puits soit profond, mais que l’eau reste claire. »

Il disait : « – Regardez les choses sans colère ;

« Car, si l’œil est mauvais, le corps est ténébreux.

« — L’aube est pour les Gentils comme pour les Hébreux.

« — Mangez le fruit des bois, buvez l’eau de la source ;

« — N’ayez pas de souliers, pas de sac, pas de bourse,

« Entrez dans les maisons et dites : Paix à tous !

« — Nul n’est exempt du pli sublime des genoux ;

« Donc, qui que vous soyez, priez. Courbez vos têtes.

« — Dieu, présent à la nuit, n’est pas absent des bêtes.

« Dieu vit dans les lions comme dans Daniel.

« — Errer étant humain, faillir est véniel.

« Absolvez le pécheur en condamnant la faute.

« — On ajoute à l’esprit ce qu’à la chair on ôte. »

Il tenait compte en tout des faits accidentels.

Dans le champ du supplice il disait des mots tels

Que nul n’osait toucher à la première pierre ;

Il haïssait la haine, il combattait la guerre ;

Il disait : sois mon frère ! à l’esclave qu’on vend ;

Et, tranquille, il passait comme un pardon vivant ;

Il blanchissait le siècle autour de lui, de sorte

Que les justes, dont l’âme encor n’était pas morte,

Dans ces temps sans pitié, sans pudeur, sans amour,

Voyaient en s’éveillant luire deux points du jour,

L’aurore dans le ciel et sur terre cet homme.

Cet être était trop pur pour être vu par Rome.

Pourtant parmi les juifs, dans leur temple obscurci,

Chez leur roi lâche et triste, on en prenait souci ;

Et Caïphe y songeait dans sa chaire d’ivoire ;

Et, sans savoir encor ce qu’il en devait croire,

Hérode était allé jusqu’à dire : — Il paraît

Qu’il existe un certain Jésus de Nazareth. »

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Extrait du long poème La fin de Satan de Victor Hugo. Il n’a pas pu achever ce long poème religieux d’environ 5700v ers  qui fût publié après sa mort.

FETE DE LA TOUSSAINT, LITTERATURE FRANÇAISE, PAUL VERLAINE, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, TOUSSAINT

Toussaint : poème de Paul Verlaine

Toussaint

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Ces vrais vivants qui sont les saints,
Et les vrais morts qui seront nous,
C’est notre double fête à tous,
Comme la fleur de nos desseins,

Comme le drapeau symbolique
Que l’ouvrier plante gaîment
Au faite neuf du bâtiment,
Mais, au lieu de pierre et de brique,

C’est de notre chair qu’il s’agit,
Et de notre âme en ce nôtre œuvre
Qui, narguant la vieille couleuvre,
A force de travaux surgit.

Notre âme et notre chair domptées
Par la truelle et le ciment
Du patient renoncement
Et des heures dûment comptées.

Mais il est des âmes encor,
Il est des chairs encore comme
En chantier, qu’à tort on dénomme
Les morts, puisqu’ils vivent, trésor

Au repos, mais que nos prières
Seulement peuvent monnayer
Pour, l’architecte, l’employer
Aux grandes dépenses dernières.

Prions, entre les morts, pour maints
De la terre et du Purgatoire,
Prions de façon méritoire
Ceux de là-haut qui sont les saints.

 

Poète : Paul Verlaine (1844-1896)

Recueil : Liturgies intimes (1892).

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Paul Verlaine (1844-1896)

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Paul Marie Verlaine est un poète français.

Fils d’un officier napoléonien, Paul Verlaine fait ses études à Paris au lycée Bonaparte. Il travaille ensuite à l’hôtel de ville de la capitale. Ne pouvant supporter cet emploi médiocre, il fréquente les cafés et leurs poètes et commence à boire.

Ce rapport catastrophique à l’alcool est générateur de violence. Tout au long de sa vie, il est sujet, en état d’ivresse, à de très graves colères qui lui font commettre des actes brutaux.

Cette compagnie l’incite à rédiger ses premiers poèmes, empreints de mélancolie, où se mêlent préciosité et personnages de la commedia dell’arte (« Fêtes galantes » 1869) ainsi que son admiration pour Baudelaire (« Poèmes saturniens » 1866 à 22 ans) . En 1870, il fait la connaissance de Mathilde Mauté, qu’il épouse. Il écrit pour elle le recueil « La Bonne Chanson ».

En 1871, il rencontre Arthur Rimbaud pour lequel il sacrifie son couple et s’enfuit en Angleterre. A l’issue d’une dispute entre eux, il blesse à coups de pistolet le jeune poète. Condamné pour homosexualité, Verlaine est emprisonné pendant deux ans et c’est à cette époque qu’il rédige l’essentiel des recueils « Romance sans paroles » (1874) et « Sagesse » (1881). De retour à Paris, il sombre à nouveau dans l’alcoolisme. En 1884, paraît son recueil « Jadis et naguère » qui reprend des poèmes écrits une décennie plus tôt et que couronne Art poétique. La mort de sa mère en 1886, le condamne à la misère, malgré l’admiration des symbolistes.

Paul Verlaine est avant tout le poète des clairs-obscurs. L’emploi de rythmes impairs, d’assonances, de paysages en demi-teintes le confirment, rapprochant même, par exemple, l’univers des Romances sans paroles des plus belles réussites impressionnistes. Il s’ingénie à introduire le maximum de variété dans le rythme, initiant par là l’avènement du vers libre.

C’est lui qui a lancé la notion de « poètes maudits».

CHANT D'AUTOMNE, CHARLES BAUDELAIRE (1821-1867), LES FLEURS DU MAL, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

Chant d’automne de Charles Baudelaire

Chant d’automne (Partie I)

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Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé.

J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
L’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? – C’était hier l’été ; voici l’automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

  

Charles Baudelaire (1821-1867)
Les fleurs du mal

 

FRANÇOIS COPPEE (1842-1908), POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, UN EVANGILE

Un évangile : François Coppée

Un évangile

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En ce temps-là, Jésus, seul avec Pierre, errait
Sur la rive du lac, près de Génésareth,
À l’heure où le brûlant soleil de midi plane,
Quand ils virent, devant une pauvre cabane,
La veuve d’un pêcheur, en longs voiles de deuil,
Qui s’était tristement assise sur le seuil,
Retenant dans ses yeux la larme qui les mouille,
Pour bercer son enfant et filer sa quenouille.
Non loin d’elle, cachés par des figuiers touffus,
Le Maître et son ami voyaient sans être vus.

 

Soudain, un de ces vieux dont le tombeau s’apprête,
Un mendiant, portant un vase sur sa tête,
Vint à passer et dit à celle qui filait:
« Femme, je dois porter ce vase plein de lait
Chez un homme logé dans le prochain village;
Mais tu le vois, je suis faible et brisé par l’âge,
Les maisons sont encore à plus de mille pas,
Et je sens bien que, seul, je n’accomplirai pas
Ce travail, que l’on doit me payer une obole. »

La femme se leva sans dire une parole,
Laissa, sans hésiter, sa quenouille de lin,
Et le berceau d’osier où pleurait l’orphelin,
Prit le vase, et s’en fut avec le misérable.
Et Pierre dit:
« Il faut se montrer secourable,
Maître! mais cette femme a bien peu de raison
D’abandonner ainsi son fils et sa maison,
Pour le premier venu qui s’en va sur la route.
À ce vieux mendiant, non loin d’ici, sans doute,
Quelque passant eût pris son vase et l’eût porté. »

Mais Jésus répondit à Pierre:
« En vérité,
Quand un pauvre a pitié d’un plus pauvre, mon père
Veille sur sa demeure et veut qu’elle prospère.
Cette femme a bien fait de partir sans surseoir. »

Quand il eut dit ces mots, le Seigneur vint s’asseoir
Sur le vieux banc de bois, devant la pauvre hutte.
De ses divines mains, pendant une minute,
Il fila la quenouille et berça le petit;
Puis se levant, il fit signe à Pierre et partit.

Et, quand elle revint à son logis, la veuve,
À qui de sa bonté Dieu donnait cette preuve,
Trouva sans deviner jamais par quel ami,
Sa quenouille filée et son fils endormi.

François Coppée, Les récits et les élégies (1878)

 

François Coppée (1842-1908)

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François Édouard Joachim Coppée est un poète, dramaturge et romancier français.

Après ses études au lycée Saint-Louis, il devient employé de bureau au ministère de la guerre et s’attira bientôt les faveurs du public comme poète de l’école parnassienne. Ses premiers vers imprimés datent de 1864.

Après avoir occupé un emploi à la bibliothèque du Sénat, François Coppée travailla comme archiviste de la Comédie Française de 1878 à 1884, année ou il fut élu à l’Académie française, ce qui l’amena à se retirer de toutes les charges publiques. Il continua à publier à intervalles rapprochés des volumes de poésie.

Il fut fait officier de la Légion d’Honneur en 1888.
Il prit une part importante aux attaques contre l’accusé dans l’affaire Dreyfus et fut un des créateurs de la Ligue de la patrie française fondée par Jules Lemaitre et sa maîtresse, Madame de Loynes et où il retrouve un ami, Paul Bourget.

Source : Wikipedia

Non classé, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, SEPTEMBRE

Septembre de Henri de Régnier


Septembre

Septembre ! Septembre !
Cueilleur de fruits, teilleur de chanvre,
Aux clairs matins, aux soirs de sang,
Tu m’apparais
Debout et beau,
Sur l’or des feuilles de la forêt,
Au bord de l’eau.
En ta robe de brume et de soie,
Avec ta chevelure qui rougeoie
D’or, de cuivre, de sang et d’ambre
Septembre !
Avec l’outre de peau obèse,
Qui charge tes épaules et pèse,
Et suinte à ses coutures vermeilles
Où viennent bourdonner les dernières abeilles !
Septembre !
Le vin nouveau fermente et mousse de la tonne
Aux cruches ;
La cave embaume, le grenier ploie ;
La gerbe de l’été cède au cep de l’automne,
La meule luit des olives qu’elle broie.
Toi, Seigneur des pressoirs, des meules et des ruches,
O Septembre ! chanté de toutes les fontaines,
Ecoute la voix du poème.
Le soir est froid,
L’ombre s’allonge de la forêt
Et le soleil descend derrière les grands chênes.



Henri de REGNIER

L'EPANOUISSEMENT, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, PRIERES, VICTOR HUGO

L’épanouissement, poème de Victor Hugo

« Dieu, tout objet froissé vous touche et vous émeut » –

V. Hugo

 

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L’épanouissement.

 

L’épanouissement, c’est la loi du Seigneur. 
Il a fait la beauté, l’amour et le bonheur, 
Il veut la fleur dans la broussaille. 
Son âme immense, à qui l’aube sert de clairon, 
Vibre à l’anxiété du moindre moucheron. 
Toute douleur en Dieu tressaille.

Quand on lie un oiseau, Dieu souffre dans le nœud. 
Dieu, tout objet froissé vous touche et vous émeut 
Dans l’ombre où votre esprit repose ; 
Couché sur l’univers qu’emplit votre rayon, 
Vous sentez, vous aussi, dans la création, 
 Le pli d’une feuille de rose.

 Victor Hugo

AUGUSTE LACAUSSADE (-, AUGUSTE LACAUSSADE (1815-1897), LES JOURS DE JUIN, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

Les jours de juin d’Auguste Lacaussade

Les Jours de Juin

 

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A EUGÈNE L…

Eugène, puisque Juin, le plus feuillu des mois,
Est de retour, veux-tu tous deux aller au bois ?
Ensemble et seuls, veux-tu, sous l’épaisse ramure,
Prendre un long bain de calme, et d’ombre, et de verdure ?
Viens-t-en sous la forêt de Meudon ou d’Auteuil
Ouïr gaîment siffler le merle et le bouvreuil.
Vois, ami, le beau ciel ! la belle matinée !
Tout nous promet sur l’herbe une bonne journée.
Qui te retient ? Partons, amis au cœur joyeux,
Allons vivre ! fermons nos livres ennuyeux !
Oublions nos travaux, nos soucis, notre prose !
Sur sa tige allons voir s’épanouir la rose !
Dans la mousse odorante où croît le serpolet,
Quel bonheur d’égrener des fraises dans du lait,
Et, d’un tabac ambré fumant des cigarettes,
Assis sur le gazon jonché de pâquerettes,
De discourir de tout, de demain, d’aujourd’hui,
Et du passé d’hier, bel âge évanoui,
Jours si vite envolés de collège et d’études,
Et de nos froids pédants aux doctes habitudes,
Et des maîtres aimés, nos bons vieux professeurs,
Les Ménard, les Duguet, aux sévères douceurs !
Nous nous rappellerons nos longues promenades
Au Pont du Sens, nos bains l’été, nos camarades,
Chers enfants dispersés à tous les vents du sort,
Ceux-là pris par le monde, et ceux-ci par la mort,
Hélas ! Et le silence aux molles rêveries
Alors remplacera nos vives causeries ;
Et des dômes ombreux qu’attiédit le soleil,
Descendra sur nos fronts un transparent sommeil,
Sommeil fait de lumière et de vague pensée ;
Et, comme une onde errante et d’un doux vent bercée,
Abandonnant notre âme à ses songes flottants,
Les yeux à demi clos nous rêverons longtemps…
Puis, renouant le fil des longues confidences,
Nous dirons nos travaux, nos vœux, nos espérances ;
Et, tels que dans l’églogue aux couplets alternés,
Deux pasteurs devisant sur leurs vers nouveau-nés,
Nous nous réciterons, toi ta chère Vendée,
Beau livre où ton esprit couve une grande idée ;
Moi, mes chants sur mon île aux palmiers toujours verts,
Éclose au sein des eaux comme une fleur des mers.
Et tu verras passer dans ces vers sans culture
Un monde jeune et fort, une vierge nature,
Des savanes, des monts pleins de mâles beautés,
Et, creusés dans leurs flancs, ces vallons veloutés
Où, près des froids torrents bordés de mousse fraîche,
Mûrissent pour l’oiseau le jam-rose et la pêche ;
Un soleil merveilleux, un ciel profond et clair,
Des bengalis, des fleurs, joie et parfums de l’air,
Tout un Éden baigné de splendeur et d’arôme
Où tout est poétique et grand, excepté l’homme !

Puis les oiseaux viendront, gazouillant leurs amours,
A mes lointains pensers donner un autre cours.
Ils diront leurs amours, et moi, sous la ramée,
Comme eux, je te dirai ma pâle bien-aimée,
Aux longs cheveux plus noirs que l’aile du corbeau,
Aux yeux d’ébène, au front intelligent et beau,
Sa bouche jeune et mûre, et sur ses dents nacrées
Le rire éblouissant de ses lèvres pourprées,
Et sa belle indolence et sa belle fierté,
Et sa grâce plus douce encor que sa beauté !
Alors, adieu mon île et les vertes savanes,
Et les ravins abrupts tapissés de lianes,
Les mimosas en fleur, le chant des bengalis !
Adieu travaux et vers, la Muse et mon pays !
J’aurai tout oublié, radieux et fidèle,
Pour ne me souvenir et ne parler que d’elle !
Je te raconterai – souvenir embaumé ! –
Comment, un soir d’avril, je la vis et l’aimai ;
Comment de simples fleurs, de douces violettes,
Furent de notre amour les chastes interprètes ;
Comment, un autre soir, à son front j’ai posé
Des lèvres où mon cœur palpitait embrasé ;
Comment dans un éclair de volupté suprême,
Pressant contre mon sein le sein brisé qui m’aime,
Foudroyé de bonheur et me sentant mourir,
J’ai crié : « Maintenant, ô mort ! tu peux venir ! »

Mais, vois ! le ciel serein ! la belle matinée !
Tout nous promet sur l’herbe une bonne journée.
Viens-t’en ! fuyons la ville ! Amis au cœur joyeux,
Allons vivre ! fermons nos livres ennuyeux !
Ensemble et seuls, allons sous l’épaisse ramure
Prendre un long bain d’oubli, de calme et de verdure.

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Auguste Lacaussade, Poèmes et Paysages

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Auguste Lacaussade

Nationalité : France 
Né(e) à : Saint-Denis , le 17/02/1817
Mort(e) à : Paris , le 31/07/1897
Biographie : 

Auguste_Lacaussade
Né à Saint-Denis le 17 février 1817 , il est issu d’une union libre, son père avocat d’origine bordelaise, Pierre-Augustin Cazenave de Lacaussade, sa mère une esclave affranchie, Fanny-lucile Déjardin. A cause de ses origines colorées d’illégitimité il lui est interdit d’intégrer le collège Royal des Colonies. Il part donc à Nantes pour faire ses études à l’age de 10 ans. 

Ses études secondaires achevées il revient à l’île de la Réunion, pour une période de deux ans. Lacaussade décide de repartir pour Paris, il souhaite combattre en faveur de l’abolition de l’esclavage. Il débute sa carrière d’écrivain par des vers insérés dans  » La Revue de Paris« . En 1839, il publie son premier recueil intitulé « Les Salaziennes » dédicacé à Victor Hugo sa référence. Par la suite il traduit les auteurs britanniques : Ossian en 1842, Léopardi, Anacréon.

Pendant la Révolution de 1848, il rejoint le groupe d’abolitionnistes. Le gouvernement provisoire proclame le principe de l’abolition de l’esclavage, une victoire pour Auguste Lacaussade.

En 1852, paraissent ses pièces majeures, rassemblées sous le titre « Poèmes et Paysages ».

La légion d’honneur et la pension votée en 1853, par le Conseil Colonial récompensent son talent. En 1861 il publie « Les épaves« .

Le 14 mai 1870 il est nommé conservateur de la bibliothèque du ministère de l’instruction publique, le 1er janvier 1873, bibliothécaire à la bibliothèque du Luxembourg, devenu le 1er juillet 1876, celui de bibliothécaire du Sénat, poste qu’il conserva jusqu’à sa mort le 31 juillet 1897.

Source : http://www.mi-aime-a-ou.com/auguste_lacaussade.htm