MARS, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, SULLY PRUDHOMME (1839-1907)

Mars de Sully Prudhomme

Mars

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En mars, quand s’achève l’hiver,
Que la campagne renaissante
Ressemble à la convalescente
Dont le premier sourire est cher ;

 

Quand l’azur, tout frileux encore,
Est de neige éparse mêlé,
Et que midi, frais et voilé,
Revêt une blancheur d’aurore ;

 

Quand l’air doux dissout la torpeur
Des eaux qui se changeaient en marbres ;
Quand la feuille aux pointes des arbres
Suspend une verte vapeur ;

 

Et quand la femme est deux fois belle,
Belle de la candeur du jour,
Et du réveil de notre amour
Où sa pudeur se renouvelle,

 

Oh ! Ne devrais-je pas saisir
Dans leur vol ces rares journées
Qui sont les matins des années
Et la jeunesse du désir ?

 

Mais je les goûte avec tristesse ;
Tel un hibou, quand l’aube luit,
Roulant ses grands yeux pleins de nuit,
Craint la lumière qui les blesse,

 

Tel, sortant du deuil hivernal,
J’ouvre de grands yeux encore ivres
Du songe obscur et vain des livres,
Et la nature me fait mal.

 

René-François Sully Prudhomme, Les solitudes

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Sully-Prudhomme (1839-1907)

Biographie : 

René Armand François Prudhomme, dit Sully Prudhomme, est un poète français.
Fils d’un commerçant, René Armand Prudhomme, qui souhaite devenir ingénieur, fait ses études au lycée Bonaparte, mais une crise d’ophtalmie le contraint à les interrompre. Après avoir travaillé au Creusot dans les usines Schneider, il se tourne vers le droit et travaille chez un notaire. 

L’accueil favorable réservé à ses premiers poèmes au sein de la Conférence La Bruyère, société étudiante dont il est membre, encourage ses débuts littéraires.
Son premier recueil, « Stances et Poèmes » (1865) est loué par Sainte-Beuve et lance sa carrière. Il renferme son poème le plus célèbre, Le Vase brisé, élégante métaphore du cœur brisé par un chagrin d’amour.

Sully Prudhomme se détourne progressivement du genre sentimental de ce premier recueil – qu’on retrouve encore dans « Les Épreuves » (1866) et « Les Solitudes » (1869) – pour adopter un style plus personnel alliant une recherche formelle qui le rattache au Parnasse avec un intérêt pour les sujets scientifiques et philosophiques. Son ambition philosophique s’exprime dans des poèmes comme « La Justice » (1878) et « Le Bonheur » (1888). 

Il est élu membre de l’Académie française en 1881. Après « Le Bonheur », Sully Prudhomme délaisse la poésie pour s’intéresser exclusivement à l’esthétique et à la philosophie.

Premier écrivain à recevoir le prix Nobel de littérature, le 10 décembre 1901, il consacre l’essentiel de la somme reçue à cette occasion à fonder un prix de poésie décerné par la Société des gens de lettres. Il crée par ailleurs en 1902 la Société des poètes français avec José-Maria de Heredia et Léon Dierx. Il est l’un des premiers partisans de Dreyfus.

Sa santé avait été durablement ébranlée par la guerre de 1870. Sur la fin de sa vie, elle le contraignait à vivre quasiment reclus à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine), souffrant d’attaques de paralysie et travaillant à « La Vraie Religion selon Pascal » (1905). 

Source : Wikipédia

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MARIE-NOËL (1883-1967), MARIE-NOËL ROUGET (1883-1967), POETE FRANÇAIS, VIE SPIRITUELLE

Marie-Noël (1883-1967)

Marie Noël, une manne spirituelle

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Dans l’ordinaire d’une vie se forgent parfois des pépites. Marie Noël est de ces humbles creusets d’intelligence et de sagesse, où l’on peut puiser à l’envi.

Marie Noël n’a jamais fait de grande théologie. Elle se méfiait, même, des théologiens, les comparant à des valets de chambre qui aident Dieu tous les matins « à s’habiller de dogmes ». Mais elle nous a laissé d’innombrables réflexions qui peuvent constituer, pour nous encore aujourd’hui, une nourriture spirituelle d’une richesse inépuisable. Petit florilège de réflexions noëliennes, que l’on picorera selon ses humeurs, son âge, sa situation…

Cette sainteté qui entraîne les foules

« Cette petite Thérèse qui n’a jamais parlé à personne et qui mène à Dieu des foules… Lutter obscurément, patiemment, humblement, silencieusement pour la divinité de son âme, c’est sauver le monde. »

À ceux qui voudraient être purs

« Il ne faut pas s’épuiser à vouloir être trop pur. Les âmes les meilleures, les plus nourricières, sont faites de quelques grandes bontés rayonnantes et de mille petites misères obscures dont s’alimentent parfois leurs bontés comme le blé qui vit de la pourriture du sol. »

Pour les jours de sécheresse

« Les jours où les prières qu’on dit, les vers qu’on écrit, les aumônes qu’on fait n’ont plus le pouvoir du bien, le rayonnement qui sauve… Je tâche d’agir en tout comme si j’avais la foi et l’amour. C’est une espèce de fidélité à quelqu’un d’absent. »

Le manque est un appel

« Celui qui n’a besoin de rien, tout lui manque. Misère de l’homme qui se suffit, de l’esprit comblé de lui-même. Toute la valeur de l’homme est dans sa recherche, son appel, son désir. »

Pour les personnes âgées qui perdent la tête

« Il y a bien autre chose dans une âme que sa lucidité. La lampe s’éteint dans la salle, mais l’or et les pierres précieuses demeurent dans les coffres obscurs. »

À propos du Bien et du Beau

« Le Bien aime convertir le Beau et le mettre en cage. Le Bien a demandé la Poésie en mariage, mais le seul Bien de la Poésie est Liberté. “Je serai votre Sœur, non votre Épouse.” »

Sur la fraternité

« Je n’aime pas beaucoup la devise des Jeunes ouvrières catholiques : “ Entre nous, par nous, pour nous. ” (…) Le « nous » n’est jamais que le pluriel du “ moi ”. Entre nous, pour nous : égoïsme à plusieurs. À cette devise, j’aimerais changer au moins une lettre, une seule : Entre nous, par nous, pour tous. »

 

Un texte de Marie Noël

O mon Dieu, tu donnes la lumière, la joie de Toi pendant le jour,

Mais pendant la nuit, simplement, fidèlement, sans joie ni lumière, Tu es là.

Dans ma fatigue à ras de terre, quand je suis trop faible pour aimer Dieu ni homme…

Pendant la nuit, Seigneur, tu me seras fidèle.

Dans mon usure, quand je ne vois plus clair, que mon cœur se refroidit, que ma dernière vertu à bout de forces s’assoupit et somnole comme une vieille femme…

Pendant la nuit, Seigneur, tu me seras fidèle.

Dans ma nuit la plus noire, dans le gouffre terrible où Dieu se renverse, où la foi s’écroule comme un château de nuages, où il n’y a plus trace d’espérance sur la terre comme au ciel…

Pendant la nuit, Seigneur, tu me seras fidèle.

Dans la mort où tout disparaît, dans la nuit de la mort où l’âme n’a plus ni espace ni temps, dans le rien où je ne retrouverai plus moi ni personne…

Pendant la nuit, Seigneur, tu me seras fidèle.

Dans le noir de Toi où je m’abîmerai, où plus rien de moi ne sera que ce qui fut Toi, où Toi seul seras le seul être qui demeurera de moi…

Pendant la nuit, Seigneur, tu me seras fidèle.

Toi seul qui es

Éternellement

Toi

Extrait de Notes intimes, Stock

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Marie Noël : des aspirations contrariées

Une vie toute simple, enracinée dans une ville de province, marquée cependant par une trop vive sensibilité et par une mélancolie qui sombre parfois dans la dépression…

Marie Rouget (1883-1967), dite Marie Noël, naît et mourra à Auxerre, dans l’Yonne, qu’elle ne quittera que pour de courts séjours à Diges, à Paris ou chez des amis. Marie est une enfant fragile, qui sera éduquée à la maison. Son père est un professeur de philosophie gentiment agnostique, mais très exigeant intellectuellement et moralement. Sa mère est une bonne chrétienne, vive et joyeuse, mais peu encline aux démonstrations d’affection. Marie aime écrire et jouer de la musique, elle excellera dans les deux domaines. Mais, élevée pour servir plutôt que pour suivre ses propres inclinations, croyante et dévouée, elle se laisse accaparer par le patronage, l’aide aux pauvres et aux malades, le soutien à sa famille. Publiés pour la première fois en 1910 dans la Revue des deux mondes, ses poèmes sont appréciés de Montherlant, pour qui elle est « le plus grand poète vivant », de Mauriac, Colette, Aragon…

Marquée par la mort de son petit frère de 12 ans alors qu’elle en a 21, et par le départ d’un amoureux auquel elle ne s’est jamais déclarée, hypersensible, déchirée par ce qu’elle vit comme des contradictions irréconciliables entre sa foi et sa raison, Marie souffre de dépression et de mélancolie, au point d’en perdre pendant quatre mois l’usage de ses jambes. Elle restera célibataire. Sa poésie est marquée par de longues nuits de la foi, et parlera davantage à ceux qui doutent qu’aux croyants à la foi solide. Les évêques de France ont voté en mai 2017, à 96 voix et 6 abstentions (du jamais vu!), l’ouverture du procès de béatification de Marie Noël.

 

Un texte de Marie Noël

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 « J’ai toujours fait trop de commerce avec Dieu. À 18 ans, je lui ai vendu mon esprit. Un jour, plus tard, j’ai voulu lui acheter une âme… deux, même. C’était un de mes jours de folie, de prodigalité inconsidérée. J’ai offert tout ce que j’avais et même plus : la souffrance que je ne savais pas, qui ne me coûtait rien encore.

J’ai crié : « Sauvez-les et payez-vous sur moi. »

Si j’avais été prise au mot ? Si j’étais maintenant en prison pour dettes? Mais je me reproche de penser cela qui me ferait trop importante et Dieu trop petit en affaires. J’ai l’air de quelqu’un qui peut payer cher – payer une âme ! – et Lui de quelqu’un qui vend, qui compte comme un marchand, qui mesure, qui pèse.

Vendre, Lui ! Vendre à nous, vendre ! Faire payer sa Grâce, sa chose gratuite. Quel non-sens !

Et pourquoi ces liards de douleur humaine seraient-ils mieux payants qu’une obole de joie ? Je comprends qu’on offre la monnaie du sang à une méchante idole qui s’en régale. Mais à Dieu ! Pour qui le prend-on ?

Je n’ai jamais très bien compris l’ascétisme, cette torture au détail pour le plaisir de Dieu. Encore une fois, pour qui le prend-on ? (…)

L’ascétisme ? Peut-être n’est-ce pas tout à fait ce que je viens de penser. Plutôt un travail analogue à la distillation qui détruit l’eau naturelle, l’eau vive, pour obtenir l’eau pure. Destruction des germes, de la vie, dans l’eau et dans l’âme.

Les mystiques, ces fous admirables qui se coupent les pieds pour se faire pousser des ailes. Moi, j’aurais peur.

 

Extrait de Notes intimes, Stock, 1959, p. 59

 

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Marie Noël : un milieu oppressant

Dans une Église encore très rigide, au sein d’une petite ville de province, la curieuse et intelligente Marie Rouget étouffe un peu…

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Née et morte à Auxerre, Marie Noël a passé sa vie dans une petite ville de province, à l’ombre de la cathédrale Saint-Étienne. Elle est élevée dans un catholicisme provincial bien-pensant, encore imprégné d’une austère morale janséniste, qui lui donne un sentiment d’oppression. « Dans ce vieil Auxerre, écrit-elle, tout respirait la morale sévère, la crainte de Dieu. » Et, même si elle va tous les jours à la messe, elle trouve l’Église étouffante comme une «belle-mère ». À l’époque, l’Index, une liste de livres jugés immoraux ou contraires à la foi, est encore en vigueur, et son appétit de lectures et de réflexion est combattu par ses scrupules à lire des livres réprouvés par l’Église. Il lui faudra les encouragements rassurants et bienveillants de l’Abbé Mugnier pour oser se plonger dans les œuvres de Maeterlink ou de Victor Hugo. Marie Noël termine sa vie à l’époque où le concile Vatican II secoue l’Église, mais elle n’en sera guère affectée, regrettant le latin des offices, « que nous laissions passer sur nous comme une coulée de grâce. »

Un texte de Marie Noël

 « Quelle idée étrange, étroite, nous faisons-nous parfois de la Vérité de Dieu ?

Par quelle présomption nous la représentons-nous comme un domaine de lumière limité dont les propriétaires de droit divin ont, une fois pour toutes, placé les bornes.

Par quel entêtement fidèle veux-je la concevoir immuable, fixe, telle qu’une seule variation de mon esprit me semble à l’égard d’elle un sacrilège ?

La vérité de Dieu, une fois révélée, telle qu’une fois elle a tenu tout entière – tout entière ? – dans la tête de douze hommes et de quelques autres, doit s’arrêter là au mot qui fut dit.

De peur qu’elle ne s’échappe, nous l’enfermons, nous la gardons au tombeau, nous l’entourons de gardes, nous roulons sur elle la lourde meule qui l’empêchera de fuir et nous posons sur la pierre le sceau de l’autorité.

Que de précautions, de captivités, de défenses, de menaces, de procès, de sentences pour conserver à jamais inviolé dans son immobilité sacrée le corps – le cadavre – de Dieu.

Mais Dieu vit, ressuscite, s’échappe malgré le sceau, la pierre, les gardes, et son Esprit souffle où il veut dans la campagne.

Il me semble qu’une vérité est d’autant plus vraie qu’elle est plus vivante, qu’elle bouge, évolue, porte à chaque saison des fruits nouveaux ; qu’elle est d’autant plus divine qu’elle nous fuit sous une apparence pour réapparaître un peu plus loin sous un autre rayon, d’autant plus éternelle qu’elle reste à jamais inachevée en nous, finis, et change à nos yeux avec l’heure du jour, l’âge de l’homme, le pas des siècles et demeure au fond, pour tous – siècles et hommes – toujours illuminatrice, toujours nourricière. »

 

Notes intimes, Stock, 1959

 

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 Marie Noël : l’énigme du mal

 

Confrontée au mal, Marie souffre et ne comprend pas, et se reproche d’en vouloir à Dieu…

En 1904, Marie Rouget a 21 ans. Deux jours après Noël, elle découvre, mort dans son lit, le plus jeune de ses trois frères, Eugène, 12 ans. Une mort que rien ne laissait prévoir. Une mort qui vient raviver et surpasser une grande douleur éprouvée à neuf ans déjà, alors qu’à l’église, le jour de la Toussaint, on chante les psaumes de David et les plaintes de Job. « J’entendis là, écrira-t-elle dans ses Notes intimes, l’inconsolable cri de l’homme. Il est entré en moi, alors, et n’en est plus ressorti. » L’énigme du mal  sera pour Marie la pierre d’achoppement de sa foi, qui la fera longtemps trébucher et ne se résoudra que dans l’acquiescement à l’Amour. « J’ai beaucoup souffert de Dieu, écrit-elle encore. J’ai souffert de Lui sans repos à cause du Mal. (…) Et je me suis forcée parfois à fermer les yeux, mais, petite fille ou vieille femme, du fond de mes yeux fermés, je l’ai vu. Et dans mes yeux j’en souffrirai jusqu’à ce qu’ils s’éteignent. (…) Pourtant, des mêmes yeux profonds, à l’opposé du Mal, j’ai vu l’Amour. » Le drame de Noël 1904 lui dictera son nom de plume : Marie Noël.

Un texte de Marie Noël

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 Hurlement (1905), à la mémoire de maman et de mon petit frère Eugène

Le jour s’en va. Sur la montagne,

L’ombre grandit.

Es-tu parti dans la campagne,

O mon petit ?

Tu n’es pas là, ni dans l’étable,

Ni dans ton lit.

Tu ne viens pas te mettre à table.

Je vais cherchant de place en place,

Où donc es-tu ?

Ton frère aîné revient de classe,

De noir vêtu.

Qui donc a vu, qui me ramène

Mon fils perdu ?

Qui l’a trouvé loin dans la plaine ?

Le jour qui fuit, las de l’attendre,

S’en est allé ;

Le soir qui vient, sans me le rendre,

S’est désolé ;

O Dieu ! La Mort ouvrant la porte

Me l’a volé !

Mon agneau blanc, le loup l’emporte !

(…)

La porte a ri… je meurs, j’espère…

Ce n’est pas toi…

Ce sont tes sœurs, des gens, ton père,

N’importe quoi…

Que font-ils là ? Qui les appelle

Autour de moi ?

Je n’ai besoin ni d’eux, ni d’elles.

Que me veut-on ? Que j’aille et prie,

Quand vient le soir,

Leur Dieu, leurs saints, et leur Marie

Pour te revoir ?

C’est contre eux tous que mon sang crie

De désespoir !

Ces loups du ciel, voleurs de vie !

Extrait de Chants et psaumes d’automne

 

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 Marie Noël et l’abbé Mugnier

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Aux scrupules déchirants qui tourmentent la poétesse, le confesseur du tout-Paris oppose dès ses premières lettres une bienveillance joyeuse et légère. Ainsi débute une précieuse amitié…

En février 1918, Marie Noël entame une correspondance avec l’abbé Arthur Mugnier (1853-1944), le confesseur et conseiller du tout-Paris littéraire et artistique, en sollicitant quelques conseils de lectures, lui demandant surtout s’il lui est possible ou souhaitable de lire certains livres portés à l’Index. « Au fond, lui écrit-elle, la terrible question, c’est que je n’arrive pas à concilier ensemble mon amour des lettres et les exigences de ma foi. » L’Abbé Mugnier lui répond et l’encourage avec une grande ouverture d’esprit : « Si vous continuez à osciller (…) ou bien vous étoufferez sans profit pour Dieu ni personne – ou bien vous finirez par trouver le joug de Notre Seigneur dur et son fardeau pesant. (…) Lisez donc, sans scrupule. » Ainsi débute une longue amitié d’un quart de siècle pendant lequel l’Abbé dispense des conseils de lecture, puis ceux d’un véritable directeur spirituel qui sait aussi se faire, quand il le faut, un thérapeute rassurant et bienveillant qui la libère de ses scrupules, de ses angoisses, voire de véritables crises de désespoir : « Je veux que vous restiez catholique, lui écrit-il dès sa première lettre, mais une catholique rayonnante, joyeuse, s’il est possible, et trouvant dans sa foi l’aide, l’élan et non l’obstacle. » (J’ai bien souvent de la peine avec Dieu, correspondance de Marie Noël et de l’Abbé Mugnier, Cerf).

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Un texte de Marie Noël

Monsieur l’Abbé,

J’ai fait connaissance avec saint François de Sales dont j’ai trouvé un tome dépareillé du Traité de l’amour de Dieu et quelques extraits de Directions spirituelles sur l’humanité. J’ai peur d’être impertinente à le trouver… charmant. Mais il m’a fait du bien. Il me rappelle une vieille grand-mère que j’avais, d’une vertu si bien réglée, si pacifiante, si douce et je me trouve avec lui comme en famille.

On m’a proposé de Wells Dieu, l’invisible Roi. Accepterai-je… plus tard ? On me dit que le livre est plein d’attaques philosophiques contre la foi chrétienne et je redoute ce genre-là. J’ai l’esprit sujet aux vertiges et parfois il me faut lutter avec un doute, indéterminé et général, qui m’épouvante.

Il y a quelques années, pendant plusieurs terribles jours, j’ai cru avoir perdu la foi. Le souvenir de cette épreuve est tel que je préférerais n’importe quelle agonie au retour de cette angoisse.

Il ne m’en coûterait guère, après cela, de refuser une lecture inquiétante. Faut-il seulement la remettre à un temps où la pointe de ma raison se sera rendormie et où je ne me sentirai plus ébranlée par ces vacillations obscures qui m’effraient ?… Car j’ai aussi mes moments de complète solidité et, d’une façon générale, l’ignorance ne vaut pas cher dans mon milieu où les conversations m’apportent ce que je laisserais dans les livres. Mais je ne veux pas au moins m’exposer au danger de gaîté de cœur. (…)

Je me fie donc, Monsieur l’Abbé, comme d’habitude, à votre conseil, persuadée que le Bon Dieu vous inspire ce qu’il me faut, quand il le faut, comme je viens d’en avoir la preuve.

 

Lettre de Marie Noël à l’Abbé Mugnier du 3 mars 1919, extrait de J’ai bien souvent de la peine avec Dieu, Cerf)

 

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La prière de Marie Noël

 

Comme les Psaumes, les prières que Marie Noël adresse à Dieu déploient toute la palette des sentiments humains…

Marie Noël nous a laissé de nombreuses prières qui, comme les Psaumes, expriment un spectre très large des relations que l’on peut entretenir avec Dieu. Prières grinçantes de reproches, de souffrance, d’effroi devant la mort (les plus nombreuses), mais aussi d’abandon, de louange et de remerciement. Passant parfois en quelques vers de la lassitude et du dégoût à un aveu d’espérance tenace et têtue.

 « Mon Dieu, je ne vous aime pas, je ne Ie désire même pas, je m’ennuie avec vous
Peut-être même que je ne crois pas en vous », écrit-elle durement dans ses Notes intimes.

Pourtant, à ce Dieu en lequel elle ne croit peut-être pas, elle demande :
« Si vous avez envie que je croie en vous, apportez-moi la foi.
Si vous avez envie que je vous aime, apportez-moi l’amour.
Moi, je n’en ai pas et je n’y peux rien. »
À ce Dieu qu’elle n’aime pas, elle se met à donner :
« Je vous donne ce que j’ai : ma faiblesse, ma douleur.
Et cette tendresse qui me tourmente et que vous voyez bien…
Et ce désespoir… Et cette honte affolée…
Mon mal, rien que mon mal…
C’est tout ! »
Enfin, inattendue : « Et mon espérance !

Un texte de Marie Noël

Mon Dieu, source sans fond de la douceur humaine,
Je laisse en m’endormant couler mon cœur en Vous
Comme un vase tombé dans l’eau de la fontaine
Et que Vous remplissez de Vous-même sans nous.

En Vous demain matin je reviendrai le prendre
Plein de l’amour qu’il faut pour la journée. Ô Dieu,
Il n’en tient guère, hélas ! Vous avez beau répandre
Vos flots en lui, jamais il n’en garde qu’un peu.

Mais renouvelez-moi sans fin ce peu d’eau vive,
Donnez-le-moi dès l’aube, au pied du jour ardu
Et redonnez-le-moi lorsque le soir arrive,
Avant le soir, Seigneur, car je l’aurai perdu.

 

Extrait de Les chants de la merci

 

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Marie Noël, un guide pour ceux qui doutent

Tourmentée, en proie au doute jusqu’au désespoir, Marie Noël demeure profondément croyante. Un guide pour tous ceux qui ont du mal avec la foi.

Le 23 décembre 2017, l’Église a ouvert officiellement la cause de béatification de Marie Noël, le jour même du 50eanniversaire de sa mort. C’est le début d’un long processus qui pourrait la mener à la sainteté. Car Marie Noël, croyante mais en prise au doute, obéissante mais révoltée, lumineuse et légère mais sombre et tourmentée, est une personnalité contrastée qui a beaucoup lutté contre elle-même. « Vous revenez d’un grand voyage, lui écrit l’Abbé Mugnier pour l’encourager à publier ses Notes intimes, vous avez fait votre petit Dante. Vous êtes allée en Enfer. D’autres, plus nombreux que vous ne croyez, s’y débattent encore. Vos notes de route les aideront. » Et il insiste : « Les croyants ont tout ce qu’il leur faut, leur catéchisme, leurs sermons, leurs prêtres. Ils sont comblés de nourriture. Ils n’ont pas besoin de vous. Les incroyants, eux, n’ont rien. Vous irez chez eux en mission. » Et il lui suggère cette dédicace : « Aux âmes troublées, leur sœur. » En choisissant des saints parmi ses fidèles, l’Église au long des siècles a offert aux croyants et aux moins croyants des guides très divers, parmi lesquels chacun peut choisir celui qui l’aide le mieux. Marie Rouget, dite Noël, sera peut-être bientôt le guide de ceux qui doutent et se débattent dans la nuit de la foi.

 

Un texte de Marie Noël

Testament

 

Je donne à ceux qui sont de ma maison

Mon long travail de corps et de raison ;

Mon droit chemin qui sait où bien aller

Sans avoir peur ni jamais reculer.

Et je leur donne en plein jour mon visage

Qu’à travers temps un calme tient serré ;

Et mon sourire – il m’a fait grand usage –

Et mes yeux nets qui n’ont jamais pleuré ;

Et mon cœur dur que l’on heurte au passage,

Mon cœur si dur qu’il peut tout supporter.

(…)

Je donne à ceux qui sont de mes amis

Le menu ciel qu’en l’âme Dieu m’a mis,

Que j’ai trouvé sans qu’on me l’ait permis

Dans un repli de mon cœur étonné

Lorsque la terre avait le dos tourné.

(…)

Je donne à vous qui m’êtes étranger

– Vous méritiez être mieux partagé –

Je donne à vous… rien… tout le mal que j’ai.

À votre cœur dont j’ignore l’entrée

Et qui toujours me laissera dehors,

Je donne en vain ma nuit d’âme et de corps,

Ma vérité qu’à nul je n’ai montrée,

Mes sombres temps, le noir de mes chemins

Et ce penser qui m’a tordu les mains…

Le danger sourd et muet qui m’enserre

Et la douleur qui m’est tant nécessaire

Qu’en me l’ôtant, de moi je m’en irai,

La grand’douleur qui me cherche à la ronde,

La grand’douleur d’être exilée au monde

Dont, près de vous – si loin – je périrai…

Je donne à vous alentour la détresse

D’un cri qui tourne et n’est pas entendu,

Qui tourne, crie… et la pauvre tendresse

Que j’ai dans moi comme un pays perdu.

Je donne à vous la blessure enfermée

Qui n’ose pas au jour être nommé,

Qui rien n’attend que de mourir tout bas

Hors de pitié et qui ne parle pas.

Je donne à vous ma faute sans visage,

Ma honte pâle et mon cœur méprisé,

Mon faible cœur, si faible qu’au passage

Un seul sourire à jamais l’a brisé.

À vous, passant, qui, du seuil de l’automne

M’aurez souri sans le vouloir, je donne

Pour ce sourire, ô Dieu ! pour tout le bien

De ce sourire, en partant, je n’ai rien

A vous donner que le mal de ma vie,

Rien que du mal, tout le mal qui m’est né

Et qui mourra sans m’être pardonné,

Mon pauvre mal qu’à vous seul je confie…

Mais c’est à vous que j’ai le plus donné.

 

Extrait de Chants et Psaumes d’automne, Stock

CHARLES BAUDELAIRE (1821-1867), ECRIVAIN FRANÇAIS, LE TOMBEAU DE LA HAINE, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

Le tonneau de la haine de Charles Baudelaire

Le tonneau de la haine

 

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La Haine est le tonneau des pâles Danaïdes ; 
La Vengeance éperdue aux bras rouges et forts 
A beau précipiter dans ses ténèbres vides 
De grands seaux pleins du sang et des larmes des morts,

Le Démon fait des trous secrets à ces abîmes, 
Par où fuiraient mille ans de sueurs et d’efforts, 
Quand même elle saurait ranimer ses victimes, 
Et pour les pressurer ressusciter leurs corps.

La Haine est un ivrogne au fond d’une taverne, 
Qui sent toujours la soif naître de la liqueur 
Et se multiplier comme l’hydre de Lerne.

– Mais les buveurs heureux connaissent leur vainqueur, 
Et la Haine est vouée à ce sort lamentable 
De ne pouvoir jamais s’endormir sous la table.

 

Charles Baudelaire (1821-1867)

Recueil Les Fleurs du mal (1857)

PAUL VERLAINE, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, SAINTS INNOCENTS

Saints Innocents de Paul Verlaine

Saints innocents –

 

SDJ28DEC LES SAINTS INNOCENTS

Cruel 
Hérode, noir 
Péché, 
De tes sept glaives tu poursuis 
Les 
Innocents, lesquels je suis 
Dans mes cinq sens, — et qu’empêché 
Me voici pour, las ! me défendre !

L’argile dont 
Dieu les forma, 

Leur faiblesse, à ces tristes sens 
Par quoi je suis les 
Innocents, 
Que l’on immole, dans 
Rama ‘, 
Trahissent leur âge trop tendre.

Nulle fuite. 
Mais mon 
Sauveur, 
Assumant mon sort et ma mort. 
Vit en 
Egypte dont il sort 
A temps pour l’insigne faveur 
Qu’il me fait de donner sa vie

Et sa pensée à mon bonheur
Éternel, et, par l’action
Sûre de l’absolution
De son prêtre à lui, le 
Seigneur,

Ressuscite en ma chair ravie !

 

 

Paul Verlaine

FRANCIS JAMMES (1868-1938), LA MISERE, LITTERATURE FRANÇAISE, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

La misère de Francis Jammes

La misère

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Un pauvre sans logis, repoussant, m’a dit : j’ai

Bien mal aux yeux et le bras droit paralysé.

Bien sûr que le pauvre diable n’a pas de mère

Pour le consoler doucement de sa misère.

 

Il vit comme cela : pion dans une boîte,

Et passe parfois sur son front froid sa main moite.

Avec ses bras il fait un coussin sur un banc

Et s’assoupit un peu comme un petit enfant.

 

Mais au lieu de traversin blanc, sa vareuse

Se mêle à sa barbe dure, grise et crasseuse.

Il économise pour se faire soigner.

Il a des douleurs. C’est trop cher de se doucher.

 

Alors, il enveloppe dans un pauvre linge

Tout son pauvre corps misérable de grand singe.

Un pauvre sans logis, repoussant, m’a dit : j’ai

Bien mal aux yeux et le bras droit paralysé.

 

Francis Jammes (1868-1938)

(De l’Angélus de l’aube, à l’Angélus du soir)

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JACQUES PREVERT (1900-1977), LA GRASSE MATINEE, LITTERATURE FRANÇAISE, POEMES, POETE FRANÇAIS

La grasse matinée : Jacques Prévert

La grasse matinée

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Il est terrible
le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim
elle est terrible aussi la tête de l’homme
la tête de l’homme qui a faim
quand il se regarde à six heures du matin
dans la glace du grand magasin
une tête couleur de poussière
ce n’est pas sa tête pourtant qu’il regarde
dans la vitrine de chez Potin
il s’en fout de sa tête l’homme
il n’y pense pas
il songe
il imagine une autre tête
une tête de veau par exemple
avec une sauce de vinaigre
ou une tête de n’importe quoi qui se mange
et il remue doucement la mâchoire
doucement
et il grince des dents doucement
car le monde se paye sa tête
et il ne peut rien contre ce monde
et il compte sur ses doigts un deux trois
un deux trois
cela fait trois jours qu’il n’a pas mangé
et il a beau se répéter depuis trois jours
Ça ne peut pas durer
ça dure
trois jours
trois nuits
sans manger
et derrière ces vitres
ces pâtés ces bouteilles ces conserves
poissons morts protégés par des boîtes
boîtes protégées par les vitres
vitres protégées par les flics
flics protégés par la crainte
que de barricades pour six malheureuses sardines…
Un peu plus loin le bistrot
café-crème et croissants chauds
l’homme titube
et dans l’intérieur de sa tête
un brouillard de mots
un brouillard de mots
sardines à manger
œuf dur café-crème
café arrosé rhum
café-crème
café-crème
café-crime arrosé sang !…
Un homme très estimé dans son quartier
a été égorgé en plein jour
l’assassin le vagabond lui a volé
deux francs
soit un café arrosé
zéro francs soixante-dix
deux tartines beurrées
et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.
Il est terrible
le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim.

Jacques Prévert 

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Ce poème au titre ironique : « La grasse matinée » est extrait de Paroles de Jacques Prévert, recueil paru en 1945, à la fin de la guerre, à une époque encore marquée par les restrictions (les tickets de rationnement subsisteront jusque dans les années 50). Il évoque la souffrance et le désespoir d’un homme affamé et met en cause la responsabilité de la société. Le poème se présente sous la forme d’un récit qui se déroule à Paris où les cafetiers mettent des œufs durs à disposition des clients sur les comptoirs, et plus précisément dans le quartier des Halles (le « ventre de Paris ») où se trouvent la plupart des Grands Magasins (la Belle Jardinière, La Samaritaine, Le Printemps et, un peu plus loin, Le Bazar de l’Hôtel de Ville) évoqués par Emile Zola dans Au Bonheur des Dames.

CHARLES PEGUY, ECRIVAIN FRANÇAIS, HEUREUX CEUX QUI SONT MORTS, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

Heureux ceux qui sont morts…. de Charles Péguy

 

HEUREUX CEUX QUI SONT MORTS… – CHARLES PÉGUY

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Heureux ceux qui sont morts

Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.
Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre.
Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle.

 

Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,
Couchés dessus le sol à la face de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu,
Parmi tout l’appareil des grandes funérailles.

Heureux ceux qui sont morts pour des cités charnelles.
Car elles sont le corps de la cité de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu,
Et les pauvres honneurs des maisons paternelles.

Car elles sont l’image et le commencement
Et le corps et l’essai de la maison de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts dans cet embrassement,
Dans l’étreinte d’honneur et le terrestre aveu.

Car cet aveu d’honneur est le commencement
Et le premier essai d’un éternel aveu.
Heureux ceux qui sont morts dans cet écrasement,
Dans l’accomplissement de ce terrestre vœu.

Car ce vœu de la terre est le commencement

Et le premier essai d’une fidélité.
Heureux ceux qui sont morts dans ce couronnement
Et cette obéissance et cette humilité.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première argile et la première terre.
Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre.
Heureux les épis murs et les blés moissonnés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et l’argile plastique.
Heureux ceux qui sont morts dans une guerre antique.
Heureux les vases purs, et les rois couronnés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et dans la discipline.
Ils sont redevenus la pauvre figuline.
Ils sont redevenus des vases façonnés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans leur première forme et fidèle figure.
Ils sont redevenus ces objets de nature
Que le pouce d’un Dieu lui-même a façonnés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et la première argile.
Ils se sont remoulés dans le moule fragile
D’où le pouce d’un Dieu les avait démoulés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et le premier limon.
Ils sont redescendus dans le premier sillon
D’où le pouce de Dieu les avait défournés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans ce même limon d’où Dieu les réveilla.
Ils se sont rendormis dans cet alléluia
Qu’ils avaient désappris devant que d’être nés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont revenus
Dans la demeure antique et la vieille maison.
Ils sont redescendus dans la jeune saison
D’où Dieu les suscita misérables et nus.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans cette grasse argile où Dieu les modela,
Et dans ce réservoir d’où Dieu les appela.
Heureux les grands vaincus, les rois découronnés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans ce premier terroir d’où Dieu les révoqua,
Et dans ce reposoir d’où Dieu les convoqua.
Heureux les grands vaincus, les rois dépossédés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans cette grasse terre où Dieu les façonna.
Ils se sont recouchés dedans ce hosanna
Qu’ils avaient désappris devant que d’être nés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans ce premier terreau nourri de leur dépouille,
Dans ce premier caveau, dans la tourbe et la houille.
Heureux les grands vaincus, les rois désabusés.

Heureux les grands vainqueurs. Paix aux hommes de guerre.
Qu’ils soient ensevelis dans un dernier silence.
Que Dieu mette avec eux dans la juste balance
Un peu de ce terreau d’ordure et de poussière.

 

Charles Péguy

Ève (1913)

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