MARIE-NOËL (1883-1967), MARIE-NOËL ROUGET (1883-1967), POETE FRANÇAIS, VIE SPIRITUELLE

Marie-Noël (1883-1967)

Marie Noël, une manne spirituelle

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Dans l’ordinaire d’une vie se forgent parfois des pépites. Marie Noël est de ces humbles creusets d’intelligence et de sagesse, où l’on peut puiser à l’envi.

Marie Noël n’a jamais fait de grande théologie. Elle se méfiait, même, des théologiens, les comparant à des valets de chambre qui aident Dieu tous les matins « à s’habiller de dogmes ». Mais elle nous a laissé d’innombrables réflexions qui peuvent constituer, pour nous encore aujourd’hui, une nourriture spirituelle d’une richesse inépuisable. Petit florilège de réflexions noëliennes, que l’on picorera selon ses humeurs, son âge, sa situation…

Cette sainteté qui entraîne les foules

« Cette petite Thérèse qui n’a jamais parlé à personne et qui mène à Dieu des foules… Lutter obscurément, patiemment, humblement, silencieusement pour la divinité de son âme, c’est sauver le monde. »

À ceux qui voudraient être purs

« Il ne faut pas s’épuiser à vouloir être trop pur. Les âmes les meilleures, les plus nourricières, sont faites de quelques grandes bontés rayonnantes et de mille petites misères obscures dont s’alimentent parfois leurs bontés comme le blé qui vit de la pourriture du sol. »

Pour les jours de sécheresse

« Les jours où les prières qu’on dit, les vers qu’on écrit, les aumônes qu’on fait n’ont plus le pouvoir du bien, le rayonnement qui sauve… Je tâche d’agir en tout comme si j’avais la foi et l’amour. C’est une espèce de fidélité à quelqu’un d’absent. »

Le manque est un appel

« Celui qui n’a besoin de rien, tout lui manque. Misère de l’homme qui se suffit, de l’esprit comblé de lui-même. Toute la valeur de l’homme est dans sa recherche, son appel, son désir. »

Pour les personnes âgées qui perdent la tête

« Il y a bien autre chose dans une âme que sa lucidité. La lampe s’éteint dans la salle, mais l’or et les pierres précieuses demeurent dans les coffres obscurs. »

À propos du Bien et du Beau

« Le Bien aime convertir le Beau et le mettre en cage. Le Bien a demandé la Poésie en mariage, mais le seul Bien de la Poésie est Liberté. “Je serai votre Sœur, non votre Épouse.” »

Sur la fraternité

« Je n’aime pas beaucoup la devise des Jeunes ouvrières catholiques : “ Entre nous, par nous, pour nous. ” (…) Le « nous » n’est jamais que le pluriel du “ moi ”. Entre nous, pour nous : égoïsme à plusieurs. À cette devise, j’aimerais changer au moins une lettre, une seule : Entre nous, par nous, pour tous. »

 

Un texte de Marie Noël

O mon Dieu, tu donnes la lumière, la joie de Toi pendant le jour,

Mais pendant la nuit, simplement, fidèlement, sans joie ni lumière, Tu es là.

Dans ma fatigue à ras de terre, quand je suis trop faible pour aimer Dieu ni homme…

Pendant la nuit, Seigneur, tu me seras fidèle.

Dans mon usure, quand je ne vois plus clair, que mon cœur se refroidit, que ma dernière vertu à bout de forces s’assoupit et somnole comme une vieille femme…

Pendant la nuit, Seigneur, tu me seras fidèle.

Dans ma nuit la plus noire, dans le gouffre terrible où Dieu se renverse, où la foi s’écroule comme un château de nuages, où il n’y a plus trace d’espérance sur la terre comme au ciel…

Pendant la nuit, Seigneur, tu me seras fidèle.

Dans la mort où tout disparaît, dans la nuit de la mort où l’âme n’a plus ni espace ni temps, dans le rien où je ne retrouverai plus moi ni personne…

Pendant la nuit, Seigneur, tu me seras fidèle.

Dans le noir de Toi où je m’abîmerai, où plus rien de moi ne sera que ce qui fut Toi, où Toi seul seras le seul être qui demeurera de moi…

Pendant la nuit, Seigneur, tu me seras fidèle.

Toi seul qui es

Éternellement

Toi

Extrait de Notes intimes, Stock

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Marie Noël : des aspirations contrariées

Une vie toute simple, enracinée dans une ville de province, marquée cependant par une trop vive sensibilité et par une mélancolie qui sombre parfois dans la dépression…

Marie Rouget (1883-1967), dite Marie Noël, naît et mourra à Auxerre, dans l’Yonne, qu’elle ne quittera que pour de courts séjours à Diges, à Paris ou chez des amis. Marie est une enfant fragile, qui sera éduquée à la maison. Son père est un professeur de philosophie gentiment agnostique, mais très exigeant intellectuellement et moralement. Sa mère est une bonne chrétienne, vive et joyeuse, mais peu encline aux démonstrations d’affection. Marie aime écrire et jouer de la musique, elle excellera dans les deux domaines. Mais, élevée pour servir plutôt que pour suivre ses propres inclinations, croyante et dévouée, elle se laisse accaparer par le patronage, l’aide aux pauvres et aux malades, le soutien à sa famille. Publiés pour la première fois en 1910 dans la Revue des deux mondes, ses poèmes sont appréciés de Montherlant, pour qui elle est « le plus grand poète vivant », de Mauriac, Colette, Aragon…

Marquée par la mort de son petit frère de 12 ans alors qu’elle en a 21, et par le départ d’un amoureux auquel elle ne s’est jamais déclarée, hypersensible, déchirée par ce qu’elle vit comme des contradictions irréconciliables entre sa foi et sa raison, Marie souffre de dépression et de mélancolie, au point d’en perdre pendant quatre mois l’usage de ses jambes. Elle restera célibataire. Sa poésie est marquée par de longues nuits de la foi, et parlera davantage à ceux qui doutent qu’aux croyants à la foi solide. Les évêques de France ont voté en mai 2017, à 96 voix et 6 abstentions (du jamais vu!), l’ouverture du procès de béatification de Marie Noël.

 

Un texte de Marie Noël

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 « J’ai toujours fait trop de commerce avec Dieu. À 18 ans, je lui ai vendu mon esprit. Un jour, plus tard, j’ai voulu lui acheter une âme… deux, même. C’était un de mes jours de folie, de prodigalité inconsidérée. J’ai offert tout ce que j’avais et même plus : la souffrance que je ne savais pas, qui ne me coûtait rien encore.

J’ai crié : « Sauvez-les et payez-vous sur moi. »

Si j’avais été prise au mot ? Si j’étais maintenant en prison pour dettes? Mais je me reproche de penser cela qui me ferait trop importante et Dieu trop petit en affaires. J’ai l’air de quelqu’un qui peut payer cher – payer une âme ! – et Lui de quelqu’un qui vend, qui compte comme un marchand, qui mesure, qui pèse.

Vendre, Lui ! Vendre à nous, vendre ! Faire payer sa Grâce, sa chose gratuite. Quel non-sens !

Et pourquoi ces liards de douleur humaine seraient-ils mieux payants qu’une obole de joie ? Je comprends qu’on offre la monnaie du sang à une méchante idole qui s’en régale. Mais à Dieu ! Pour qui le prend-on ?

Je n’ai jamais très bien compris l’ascétisme, cette torture au détail pour le plaisir de Dieu. Encore une fois, pour qui le prend-on ? (…)

L’ascétisme ? Peut-être n’est-ce pas tout à fait ce que je viens de penser. Plutôt un travail analogue à la distillation qui détruit l’eau naturelle, l’eau vive, pour obtenir l’eau pure. Destruction des germes, de la vie, dans l’eau et dans l’âme.

Les mystiques, ces fous admirables qui se coupent les pieds pour se faire pousser des ailes. Moi, j’aurais peur.

 

Extrait de Notes intimes, Stock, 1959, p. 59

 

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Marie Noël : un milieu oppressant

Dans une Église encore très rigide, au sein d’une petite ville de province, la curieuse et intelligente Marie Rouget étouffe un peu…

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Née et morte à Auxerre, Marie Noël a passé sa vie dans une petite ville de province, à l’ombre de la cathédrale Saint-Étienne. Elle est élevée dans un catholicisme provincial bien-pensant, encore imprégné d’une austère morale janséniste, qui lui donne un sentiment d’oppression. « Dans ce vieil Auxerre, écrit-elle, tout respirait la morale sévère, la crainte de Dieu. » Et, même si elle va tous les jours à la messe, elle trouve l’Église étouffante comme une «belle-mère ». À l’époque, l’Index, une liste de livres jugés immoraux ou contraires à la foi, est encore en vigueur, et son appétit de lectures et de réflexion est combattu par ses scrupules à lire des livres réprouvés par l’Église. Il lui faudra les encouragements rassurants et bienveillants de l’Abbé Mugnier pour oser se plonger dans les œuvres de Maeterlink ou de Victor Hugo. Marie Noël termine sa vie à l’époque où le concile Vatican II secoue l’Église, mais elle n’en sera guère affectée, regrettant le latin des offices, « que nous laissions passer sur nous comme une coulée de grâce. »

Un texte de Marie Noël

 « Quelle idée étrange, étroite, nous faisons-nous parfois de la Vérité de Dieu ?

Par quelle présomption nous la représentons-nous comme un domaine de lumière limité dont les propriétaires de droit divin ont, une fois pour toutes, placé les bornes.

Par quel entêtement fidèle veux-je la concevoir immuable, fixe, telle qu’une seule variation de mon esprit me semble à l’égard d’elle un sacrilège ?

La vérité de Dieu, une fois révélée, telle qu’une fois elle a tenu tout entière – tout entière ? – dans la tête de douze hommes et de quelques autres, doit s’arrêter là au mot qui fut dit.

De peur qu’elle ne s’échappe, nous l’enfermons, nous la gardons au tombeau, nous l’entourons de gardes, nous roulons sur elle la lourde meule qui l’empêchera de fuir et nous posons sur la pierre le sceau de l’autorité.

Que de précautions, de captivités, de défenses, de menaces, de procès, de sentences pour conserver à jamais inviolé dans son immobilité sacrée le corps – le cadavre – de Dieu.

Mais Dieu vit, ressuscite, s’échappe malgré le sceau, la pierre, les gardes, et son Esprit souffle où il veut dans la campagne.

Il me semble qu’une vérité est d’autant plus vraie qu’elle est plus vivante, qu’elle bouge, évolue, porte à chaque saison des fruits nouveaux ; qu’elle est d’autant plus divine qu’elle nous fuit sous une apparence pour réapparaître un peu plus loin sous un autre rayon, d’autant plus éternelle qu’elle reste à jamais inachevée en nous, finis, et change à nos yeux avec l’heure du jour, l’âge de l’homme, le pas des siècles et demeure au fond, pour tous – siècles et hommes – toujours illuminatrice, toujours nourricière. »

 

Notes intimes, Stock, 1959

 

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 Marie Noël : l’énigme du mal

 

Confrontée au mal, Marie souffre et ne comprend pas, et se reproche d’en vouloir à Dieu…

En 1904, Marie Rouget a 21 ans. Deux jours après Noël, elle découvre, mort dans son lit, le plus jeune de ses trois frères, Eugène, 12 ans. Une mort que rien ne laissait prévoir. Une mort qui vient raviver et surpasser une grande douleur éprouvée à neuf ans déjà, alors qu’à l’église, le jour de la Toussaint, on chante les psaumes de David et les plaintes de Job. « J’entendis là, écrira-t-elle dans ses Notes intimes, l’inconsolable cri de l’homme. Il est entré en moi, alors, et n’en est plus ressorti. » L’énigme du mal  sera pour Marie la pierre d’achoppement de sa foi, qui la fera longtemps trébucher et ne se résoudra que dans l’acquiescement à l’Amour. « J’ai beaucoup souffert de Dieu, écrit-elle encore. J’ai souffert de Lui sans repos à cause du Mal. (…) Et je me suis forcée parfois à fermer les yeux, mais, petite fille ou vieille femme, du fond de mes yeux fermés, je l’ai vu. Et dans mes yeux j’en souffrirai jusqu’à ce qu’ils s’éteignent. (…) Pourtant, des mêmes yeux profonds, à l’opposé du Mal, j’ai vu l’Amour. » Le drame de Noël 1904 lui dictera son nom de plume : Marie Noël.

Un texte de Marie Noël

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 Hurlement (1905), à la mémoire de maman et de mon petit frère Eugène

Le jour s’en va. Sur la montagne,

L’ombre grandit.

Es-tu parti dans la campagne,

O mon petit ?

Tu n’es pas là, ni dans l’étable,

Ni dans ton lit.

Tu ne viens pas te mettre à table.

Je vais cherchant de place en place,

Où donc es-tu ?

Ton frère aîné revient de classe,

De noir vêtu.

Qui donc a vu, qui me ramène

Mon fils perdu ?

Qui l’a trouvé loin dans la plaine ?

Le jour qui fuit, las de l’attendre,

S’en est allé ;

Le soir qui vient, sans me le rendre,

S’est désolé ;

O Dieu ! La Mort ouvrant la porte

Me l’a volé !

Mon agneau blanc, le loup l’emporte !

(…)

La porte a ri… je meurs, j’espère…

Ce n’est pas toi…

Ce sont tes sœurs, des gens, ton père,

N’importe quoi…

Que font-ils là ? Qui les appelle

Autour de moi ?

Je n’ai besoin ni d’eux, ni d’elles.

Que me veut-on ? Que j’aille et prie,

Quand vient le soir,

Leur Dieu, leurs saints, et leur Marie

Pour te revoir ?

C’est contre eux tous que mon sang crie

De désespoir !

Ces loups du ciel, voleurs de vie !

Extrait de Chants et psaumes d’automne

 

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 Marie Noël et l’abbé Mugnier

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Aux scrupules déchirants qui tourmentent la poétesse, le confesseur du tout-Paris oppose dès ses premières lettres une bienveillance joyeuse et légère. Ainsi débute une précieuse amitié…

En février 1918, Marie Noël entame une correspondance avec l’abbé Arthur Mugnier (1853-1944), le confesseur et conseiller du tout-Paris littéraire et artistique, en sollicitant quelques conseils de lectures, lui demandant surtout s’il lui est possible ou souhaitable de lire certains livres portés à l’Index. « Au fond, lui écrit-elle, la terrible question, c’est que je n’arrive pas à concilier ensemble mon amour des lettres et les exigences de ma foi. » L’Abbé Mugnier lui répond et l’encourage avec une grande ouverture d’esprit : « Si vous continuez à osciller (…) ou bien vous étoufferez sans profit pour Dieu ni personne – ou bien vous finirez par trouver le joug de Notre Seigneur dur et son fardeau pesant. (…) Lisez donc, sans scrupule. » Ainsi débute une longue amitié d’un quart de siècle pendant lequel l’Abbé dispense des conseils de lecture, puis ceux d’un véritable directeur spirituel qui sait aussi se faire, quand il le faut, un thérapeute rassurant et bienveillant qui la libère de ses scrupules, de ses angoisses, voire de véritables crises de désespoir : « Je veux que vous restiez catholique, lui écrit-il dès sa première lettre, mais une catholique rayonnante, joyeuse, s’il est possible, et trouvant dans sa foi l’aide, l’élan et non l’obstacle. » (J’ai bien souvent de la peine avec Dieu, correspondance de Marie Noël et de l’Abbé Mugnier, Cerf).

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Un texte de Marie Noël

Monsieur l’Abbé,

J’ai fait connaissance avec saint François de Sales dont j’ai trouvé un tome dépareillé du Traité de l’amour de Dieu et quelques extraits de Directions spirituelles sur l’humanité. J’ai peur d’être impertinente à le trouver… charmant. Mais il m’a fait du bien. Il me rappelle une vieille grand-mère que j’avais, d’une vertu si bien réglée, si pacifiante, si douce et je me trouve avec lui comme en famille.

On m’a proposé de Wells Dieu, l’invisible Roi. Accepterai-je… plus tard ? On me dit que le livre est plein d’attaques philosophiques contre la foi chrétienne et je redoute ce genre-là. J’ai l’esprit sujet aux vertiges et parfois il me faut lutter avec un doute, indéterminé et général, qui m’épouvante.

Il y a quelques années, pendant plusieurs terribles jours, j’ai cru avoir perdu la foi. Le souvenir de cette épreuve est tel que je préférerais n’importe quelle agonie au retour de cette angoisse.

Il ne m’en coûterait guère, après cela, de refuser une lecture inquiétante. Faut-il seulement la remettre à un temps où la pointe de ma raison se sera rendormie et où je ne me sentirai plus ébranlée par ces vacillations obscures qui m’effraient ?… Car j’ai aussi mes moments de complète solidité et, d’une façon générale, l’ignorance ne vaut pas cher dans mon milieu où les conversations m’apportent ce que je laisserais dans les livres. Mais je ne veux pas au moins m’exposer au danger de gaîté de cœur. (…)

Je me fie donc, Monsieur l’Abbé, comme d’habitude, à votre conseil, persuadée que le Bon Dieu vous inspire ce qu’il me faut, quand il le faut, comme je viens d’en avoir la preuve.

 

Lettre de Marie Noël à l’Abbé Mugnier du 3 mars 1919, extrait de J’ai bien souvent de la peine avec Dieu, Cerf)

 

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La prière de Marie Noël

 

Comme les Psaumes, les prières que Marie Noël adresse à Dieu déploient toute la palette des sentiments humains…

Marie Noël nous a laissé de nombreuses prières qui, comme les Psaumes, expriment un spectre très large des relations que l’on peut entretenir avec Dieu. Prières grinçantes de reproches, de souffrance, d’effroi devant la mort (les plus nombreuses), mais aussi d’abandon, de louange et de remerciement. Passant parfois en quelques vers de la lassitude et du dégoût à un aveu d’espérance tenace et têtue.

 « Mon Dieu, je ne vous aime pas, je ne Ie désire même pas, je m’ennuie avec vous
Peut-être même que je ne crois pas en vous », écrit-elle durement dans ses Notes intimes.

Pourtant, à ce Dieu en lequel elle ne croit peut-être pas, elle demande :
« Si vous avez envie que je croie en vous, apportez-moi la foi.
Si vous avez envie que je vous aime, apportez-moi l’amour.
Moi, je n’en ai pas et je n’y peux rien. »
À ce Dieu qu’elle n’aime pas, elle se met à donner :
« Je vous donne ce que j’ai : ma faiblesse, ma douleur.
Et cette tendresse qui me tourmente et que vous voyez bien…
Et ce désespoir… Et cette honte affolée…
Mon mal, rien que mon mal…
C’est tout ! »
Enfin, inattendue : « Et mon espérance !

Un texte de Marie Noël

Mon Dieu, source sans fond de la douceur humaine,
Je laisse en m’endormant couler mon cœur en Vous
Comme un vase tombé dans l’eau de la fontaine
Et que Vous remplissez de Vous-même sans nous.

En Vous demain matin je reviendrai le prendre
Plein de l’amour qu’il faut pour la journée. Ô Dieu,
Il n’en tient guère, hélas ! Vous avez beau répandre
Vos flots en lui, jamais il n’en garde qu’un peu.

Mais renouvelez-moi sans fin ce peu d’eau vive,
Donnez-le-moi dès l’aube, au pied du jour ardu
Et redonnez-le-moi lorsque le soir arrive,
Avant le soir, Seigneur, car je l’aurai perdu.

 

Extrait de Les chants de la merci

 

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Marie Noël, un guide pour ceux qui doutent

Tourmentée, en proie au doute jusqu’au désespoir, Marie Noël demeure profondément croyante. Un guide pour tous ceux qui ont du mal avec la foi.

Le 23 décembre 2017, l’Église a ouvert officiellement la cause de béatification de Marie Noël, le jour même du 50eanniversaire de sa mort. C’est le début d’un long processus qui pourrait la mener à la sainteté. Car Marie Noël, croyante mais en prise au doute, obéissante mais révoltée, lumineuse et légère mais sombre et tourmentée, est une personnalité contrastée qui a beaucoup lutté contre elle-même. « Vous revenez d’un grand voyage, lui écrit l’Abbé Mugnier pour l’encourager à publier ses Notes intimes, vous avez fait votre petit Dante. Vous êtes allée en Enfer. D’autres, plus nombreux que vous ne croyez, s’y débattent encore. Vos notes de route les aideront. » Et il insiste : « Les croyants ont tout ce qu’il leur faut, leur catéchisme, leurs sermons, leurs prêtres. Ils sont comblés de nourriture. Ils n’ont pas besoin de vous. Les incroyants, eux, n’ont rien. Vous irez chez eux en mission. » Et il lui suggère cette dédicace : « Aux âmes troublées, leur sœur. » En choisissant des saints parmi ses fidèles, l’Église au long des siècles a offert aux croyants et aux moins croyants des guides très divers, parmi lesquels chacun peut choisir celui qui l’aide le mieux. Marie Rouget, dite Noël, sera peut-être bientôt le guide de ceux qui doutent et se débattent dans la nuit de la foi.

 

Un texte de Marie Noël

Testament

 

Je donne à ceux qui sont de ma maison

Mon long travail de corps et de raison ;

Mon droit chemin qui sait où bien aller

Sans avoir peur ni jamais reculer.

Et je leur donne en plein jour mon visage

Qu’à travers temps un calme tient serré ;

Et mon sourire – il m’a fait grand usage –

Et mes yeux nets qui n’ont jamais pleuré ;

Et mon cœur dur que l’on heurte au passage,

Mon cœur si dur qu’il peut tout supporter.

(…)

Je donne à ceux qui sont de mes amis

Le menu ciel qu’en l’âme Dieu m’a mis,

Que j’ai trouvé sans qu’on me l’ait permis

Dans un repli de mon cœur étonné

Lorsque la terre avait le dos tourné.

(…)

Je donne à vous qui m’êtes étranger

– Vous méritiez être mieux partagé –

Je donne à vous… rien… tout le mal que j’ai.

À votre cœur dont j’ignore l’entrée

Et qui toujours me laissera dehors,

Je donne en vain ma nuit d’âme et de corps,

Ma vérité qu’à nul je n’ai montrée,

Mes sombres temps, le noir de mes chemins

Et ce penser qui m’a tordu les mains…

Le danger sourd et muet qui m’enserre

Et la douleur qui m’est tant nécessaire

Qu’en me l’ôtant, de moi je m’en irai,

La grand’douleur qui me cherche à la ronde,

La grand’douleur d’être exilée au monde

Dont, près de vous – si loin – je périrai…

Je donne à vous alentour la détresse

D’un cri qui tourne et n’est pas entendu,

Qui tourne, crie… et la pauvre tendresse

Que j’ai dans moi comme un pays perdu.

Je donne à vous la blessure enfermée

Qui n’ose pas au jour être nommé,

Qui rien n’attend que de mourir tout bas

Hors de pitié et qui ne parle pas.

Je donne à vous ma faute sans visage,

Ma honte pâle et mon cœur méprisé,

Mon faible cœur, si faible qu’au passage

Un seul sourire à jamais l’a brisé.

À vous, passant, qui, du seuil de l’automne

M’aurez souri sans le vouloir, je donne

Pour ce sourire, ô Dieu ! pour tout le bien

De ce sourire, en partant, je n’ai rien

A vous donner que le mal de ma vie,

Rien que du mal, tout le mal qui m’est né

Et qui mourra sans m’être pardonné,

Mon pauvre mal qu’à vous seul je confie…

Mais c’est à vous que j’ai le plus donné.

 

Extrait de Chants et Psaumes d’automne, Stock

CHARLES BAUDELAIRE (1821-1867), ECRIVAIN FRANÇAIS, LE TOMBEAU DE LA HAINE, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

Le tonneau de la haine de Charles Baudelaire

Le tonneau de la haine

 

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La Haine est le tonneau des pâles Danaïdes ; 
La Vengeance éperdue aux bras rouges et forts 
A beau précipiter dans ses ténèbres vides 
De grands seaux pleins du sang et des larmes des morts,

Le Démon fait des trous secrets à ces abîmes, 
Par où fuiraient mille ans de sueurs et d’efforts, 
Quand même elle saurait ranimer ses victimes, 
Et pour les pressurer ressusciter leurs corps.

La Haine est un ivrogne au fond d’une taverne, 
Qui sent toujours la soif naître de la liqueur 
Et se multiplier comme l’hydre de Lerne.

– Mais les buveurs heureux connaissent leur vainqueur, 
Et la Haine est vouée à ce sort lamentable 
De ne pouvoir jamais s’endormir sous la table.

 

Charles Baudelaire (1821-1867)

Recueil Les Fleurs du mal (1857)

PAUL VERLAINE, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, SAINTS INNOCENTS

Saints Innocents de Paul Verlaine

Saints innocents –

 

SDJ28DEC LES SAINTS INNOCENTS

Cruel 
Hérode, noir 
Péché, 
De tes sept glaives tu poursuis 
Les 
Innocents, lesquels je suis 
Dans mes cinq sens, — et qu’empêché 
Me voici pour, las ! me défendre !

L’argile dont 
Dieu les forma, 

Leur faiblesse, à ces tristes sens 
Par quoi je suis les 
Innocents, 
Que l’on immole, dans 
Rama ‘, 
Trahissent leur âge trop tendre.

Nulle fuite. 
Mais mon 
Sauveur, 
Assumant mon sort et ma mort. 
Vit en 
Egypte dont il sort 
A temps pour l’insigne faveur 
Qu’il me fait de donner sa vie

Et sa pensée à mon bonheur
Éternel, et, par l’action
Sûre de l’absolution
De son prêtre à lui, le 
Seigneur,

Ressuscite en ma chair ravie !

 

 

Paul Verlaine

FRANCIS JAMMES (1868-1938), LA MISERE, LITTERATURE FRANÇAISE, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

La misère de Francis Jammes

La misère

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Un pauvre sans logis, repoussant, m’a dit : j’ai

Bien mal aux yeux et le bras droit paralysé.

Bien sûr que le pauvre diable n’a pas de mère

Pour le consoler doucement de sa misère.

 

Il vit comme cela : pion dans une boîte,

Et passe parfois sur son front froid sa main moite.

Avec ses bras il fait un coussin sur un banc

Et s’assoupit un peu comme un petit enfant.

 

Mais au lieu de traversin blanc, sa vareuse

Se mêle à sa barbe dure, grise et crasseuse.

Il économise pour se faire soigner.

Il a des douleurs. C’est trop cher de se doucher.

 

Alors, il enveloppe dans un pauvre linge

Tout son pauvre corps misérable de grand singe.

Un pauvre sans logis, repoussant, m’a dit : j’ai

Bien mal aux yeux et le bras droit paralysé.

 

Francis Jammes (1868-1938)

(De l’Angélus de l’aube, à l’Angélus du soir)

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JACQUES PREVERT (1900-1977), LA GRASSE MATINEE, LITTERATURE FRANÇAISE, POEMES, POETE FRANÇAIS

La grasse matinée : Jacques Prévert

La grasse matinée

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Il est terrible
le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim
elle est terrible aussi la tête de l’homme
la tête de l’homme qui a faim
quand il se regarde à six heures du matin
dans la glace du grand magasin
une tête couleur de poussière
ce n’est pas sa tête pourtant qu’il regarde
dans la vitrine de chez Potin
il s’en fout de sa tête l’homme
il n’y pense pas
il songe
il imagine une autre tête
une tête de veau par exemple
avec une sauce de vinaigre
ou une tête de n’importe quoi qui se mange
et il remue doucement la mâchoire
doucement
et il grince des dents doucement
car le monde se paye sa tête
et il ne peut rien contre ce monde
et il compte sur ses doigts un deux trois
un deux trois
cela fait trois jours qu’il n’a pas mangé
et il a beau se répéter depuis trois jours
Ça ne peut pas durer
ça dure
trois jours
trois nuits
sans manger
et derrière ces vitres
ces pâtés ces bouteilles ces conserves
poissons morts protégés par des boîtes
boîtes protégées par les vitres
vitres protégées par les flics
flics protégés par la crainte
que de barricades pour six malheureuses sardines…
Un peu plus loin le bistrot
café-crème et croissants chauds
l’homme titube
et dans l’intérieur de sa tête
un brouillard de mots
un brouillard de mots
sardines à manger
œuf dur café-crème
café arrosé rhum
café-crème
café-crème
café-crime arrosé sang !…
Un homme très estimé dans son quartier
a été égorgé en plein jour
l’assassin le vagabond lui a volé
deux francs
soit un café arrosé
zéro francs soixante-dix
deux tartines beurrées
et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.
Il est terrible
le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim.

Jacques Prévert 

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Ce poème au titre ironique : « La grasse matinée » est extrait de Paroles de Jacques Prévert, recueil paru en 1945, à la fin de la guerre, à une époque encore marquée par les restrictions (les tickets de rationnement subsisteront jusque dans les années 50). Il évoque la souffrance et le désespoir d’un homme affamé et met en cause la responsabilité de la société. Le poème se présente sous la forme d’un récit qui se déroule à Paris où les cafetiers mettent des œufs durs à disposition des clients sur les comptoirs, et plus précisément dans le quartier des Halles (le « ventre de Paris ») où se trouvent la plupart des Grands Magasins (la Belle Jardinière, La Samaritaine, Le Printemps et, un peu plus loin, Le Bazar de l’Hôtel de Ville) évoqués par Emile Zola dans Au Bonheur des Dames.

CHARLES PEGUY, ECRIVAIN FRANÇAIS, HEUREUX CEUX QUI SONT MORTS, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

Heureux ceux qui sont morts…. de Charles Péguy

 

HEUREUX CEUX QUI SONT MORTS… – CHARLES PÉGUY

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Heureux ceux qui sont morts

Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.
Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre.
Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle.

 

Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,
Couchés dessus le sol à la face de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu,
Parmi tout l’appareil des grandes funérailles.

Heureux ceux qui sont morts pour des cités charnelles.
Car elles sont le corps de la cité de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu,
Et les pauvres honneurs des maisons paternelles.

Car elles sont l’image et le commencement
Et le corps et l’essai de la maison de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts dans cet embrassement,
Dans l’étreinte d’honneur et le terrestre aveu.

Car cet aveu d’honneur est le commencement
Et le premier essai d’un éternel aveu.
Heureux ceux qui sont morts dans cet écrasement,
Dans l’accomplissement de ce terrestre vœu.

Car ce vœu de la terre est le commencement

Et le premier essai d’une fidélité.
Heureux ceux qui sont morts dans ce couronnement
Et cette obéissance et cette humilité.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première argile et la première terre.
Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre.
Heureux les épis murs et les blés moissonnés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et l’argile plastique.
Heureux ceux qui sont morts dans une guerre antique.
Heureux les vases purs, et les rois couronnés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et dans la discipline.
Ils sont redevenus la pauvre figuline.
Ils sont redevenus des vases façonnés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans leur première forme et fidèle figure.
Ils sont redevenus ces objets de nature
Que le pouce d’un Dieu lui-même a façonnés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et la première argile.
Ils se sont remoulés dans le moule fragile
D’où le pouce d’un Dieu les avait démoulés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et le premier limon.
Ils sont redescendus dans le premier sillon
D’où le pouce de Dieu les avait défournés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans ce même limon d’où Dieu les réveilla.
Ils se sont rendormis dans cet alléluia
Qu’ils avaient désappris devant que d’être nés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont revenus
Dans la demeure antique et la vieille maison.
Ils sont redescendus dans la jeune saison
D’où Dieu les suscita misérables et nus.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans cette grasse argile où Dieu les modela,
Et dans ce réservoir d’où Dieu les appela.
Heureux les grands vaincus, les rois découronnés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans ce premier terroir d’où Dieu les révoqua,
Et dans ce reposoir d’où Dieu les convoqua.
Heureux les grands vaincus, les rois dépossédés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans cette grasse terre où Dieu les façonna.
Ils se sont recouchés dedans ce hosanna
Qu’ils avaient désappris devant que d’être nés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans ce premier terreau nourri de leur dépouille,
Dans ce premier caveau, dans la tourbe et la houille.
Heureux les grands vaincus, les rois désabusés.

Heureux les grands vainqueurs. Paix aux hommes de guerre.
Qu’ils soient ensevelis dans un dernier silence.
Que Dieu mette avec eux dans la juste balance
Un peu de ce terreau d’ordure et de poussière.

 

Charles Péguy

Ève (1913)

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FETE DES PERES, IL A PREFERE LA SAGESSE, PAUL CLAUDEL, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

« Il a préféré la Sagesse »

  Pour la fête des Pères

« Il a préféré la sagesse »

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Hier, c’était la fête des pères. A  cette occasion voici un poème de Paul Claude sur saint Joseph, père adoptif de Jésus

  

 Quand les outils
sont rangés à leur place
et que le travail du jour est fini,
Quand du Carmel au Jourdain
Israël s’endort dans le blé
et dans la nuit,
Comme jadis
quand il était jeune garçon
et qu’il commençait à faire
trop sombre pour lire,
Il a préféré la Sagesse et c’est elle
qu’on lui amène pour l’épouser.
Il est silencieux comme la terre
à l’heure de la rosée,
Il est dans l’abondance
et dans la nuit ;
il est bien dans la joie ;
il est bien avec la vérité,
Marie est en sa possession
et il l’entoure de tous côtés…
De nouveau il est dans le Paradis
avec Ève.

 

 

Paul Claudel

DEMAIN DES L'AUBE...., POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, VICTOR HUGO

Demain dès l’aube….

Demain, dès l’aube…

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Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

 

Victor Hugo, extrait du recueil «Les Contemplations» (1856)

JOSEPH AUTRAN (1813-1877), LE PELERIN, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

Le pèlerin de Joseph Autran

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 C’est le même sentier qui longe la colline : 
L’yeuse encore y pousse et la fraîche aubépine ; 
Et l’air qu’on y respire aux lisières du bois 
Brille aussi transparent, aussi pur qu’autrefois. 
Autrefois !… mot pétri d’amertume et de charmes ; 
Ciel qu’on admire au loin, même à travers ses larmes ; 
Profondeur fugitive, horizon du matin, 
D’autant plus enchanté qu’on le voit plus lointain !

Qui de nous, l’insensé de même que le sage, 
Ne s’arrête parfois à moitié du voyage, 
Et, là-bas, dans ce ciel déjà presque effacé, 
N’aime à revoir, pensif, les ombres du passé ?…

C’est donc ce vert sentier, qui monte et qui serpente, 
Que je suivais un jour, conduisant sur sa pente, 
Escortant pas à pas, moi guide et compagnon, 
Un aïeul dont le siècle a célébré le nom, 
Un de ces voyageurs dont le pied, quand il passe, 
Imprime sur le sol une immortelle trace.

Rochers au flanc moussu qui bordez le sentier, 
Arbustes du coteau, noir troène, églantier, 
Source dormant à l’ombre où la chèvre vient boire, 
Vous en souvenez-vous ? C’était lui dans sa gloire : 
Celui qui, jeune encore, et tandis qu’à grand bruit 
S’écroulait parmi nous l’ancien monde détruit, 
S’en allait sur les mers, transfuge poétique 
Des côtes de Bretagne aux plages d’Amérique ; 
Celui qui parcourut les bois, qui connut là 
Le Sachem racontant les larmes d’Atala ; 
Qui, lui-même, à son tour, au sauvage auditoire 
Des songes de René conta l’étrange histoire, 
Pendant que le soleil, au bord des cieux tombé, 
Teignait de rose et d’or l’eau du Meschacebé ; 

Celui qui, revenu par les sentiers de l’onde 
Des bords de la Floride aux terres du vieux monde, 
Sur tous les grands débris, poète, allait s’asseoir, 
Marchait, songeait, rêvait, à Rome entrait un soir, 
Et, sur les marbres teints d’un jour crépusculaire, 
Croyait voir en reflet la pourpre consulaire ! 
Qui, secouant du pied la cendre des Césars, 
Epris de tous les cieux et de tous les hasards, 
Repartait, poursuivait d’autres ombres lointaines, 
Abordait au rivage où fut jadis Athènes, 
Adorait la poussière au pied du Parthénon, 
Courait à Sparte, et là, le cœur plein d’un seul nom, 
Criait : Léonidas ! Du haut de la colline. 
Et, dans cette campagne où le néant domine, 
S’étonnait du silence où tout gît confondu, 
Et que, de tant d’échos, pas un n’eût répondu !… 
Celui qui vous cherchait aussi, dans vos décombres, 
Sion, Jérusalem, cité des saintes ombres ! 
Qui veillait une nuit dans le sacré jardin ; 
Qui buvait, en passant, à l’onde du Jourdain ; 
Qui du fleuve, où Jésus un jour entra lui-même, 
Eût voulu rapporter comme un nouveau baptême ! 
Celui qui, mêlant tout, la gloire et le néant. 
Les rêves de l’artiste à l’orgueil du géant. 
La foi du chevalier aux amours du trouvère, 
Les choses qu’on dédaigne aux choses qu’on révère, 
Essayait, — noble cœur, pris d’un zèle immortel, — 
De relever un trône et d’asseoir un autel ; 
Puis, déçu dans l’espoir, trompé dans le génie. 
Flagellait sa ferveur de sa propre ironie, 
Et courait de nouveau, dans quelque enclos lointain, 
Arroser en sifflant ses roses d’un matin ! 
Celui qui fut, trente ans, le bruit, l’éclat, la vie, 
La louange commune et la commune envie, 
Le prestige et la gloire et le charme de tous ; 
Dont César triomphant lui-même fut jaloux ; 
Et qui dort, maintenant, sur sa rive bretonne, 
En face de la mer immense et monotone, 
En face de la mer, dont les flots, par moments, 
Viennent dans le tombeau chercher les ossements, 
Et là, sur cette grève écumante et confuse, 
En font de blancs galets dont le roulis s’amuse ! 
Donc, au retour des lieux par la mort envahis, 
Un jour qu’il traversait ta plaine, ô mon pays ! 
Sachant que nos vallons, où l’aigle eut son domaine, 
Montraient encore aux yeux une tombe romaine, 
Lui que tant de débris avaient dû saturer, 
Il voulut voir encore ce reste, et l’admirer ; 
Et moi, l’enfant obscur, moi, l’écolier timide, 
Dans ma poudre et mon ombre il me choisit pour guide.

Nous allions : — à travers la plaine aux verts sillons, 
A travers les coteaux et les bois, nous allions.

 

Joseph Autran (1813-1877)

Recueil Le Poème des beaux jours (1862)

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AFRIQUE, AIME CESAIRE (1913-2008), POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

Afrique : Aimé Césaire

 

Afrique

 

 

ta tiare solaire à coups de crosse enfoncée jusqu’au cou

ils l’ont transformée en carcan; ta voyance

ils l’ont crevée aux yeux ; prostitué ta face pudique ;

emmuselé, hurlant qu’elle était gutturale,

ta voix, qui parlait dans le silence des ombres.

Afrique,

ne tremble pas le combat est nouveau,

le flot vif de ton sang élabore sans faillir

constante une saison; la nuit c’est aujourd’hui au fond

des mares

le formidable dos instable d’un astre mal endormi,

et poursuis et combats – n’eusses-tu pour conjurer

l’espace que l’espace de ton nom irrité de sécheresse.

Boutis boutis

terre trouée de boutis sacquée

tatouée

grand corps massive défigure où le dur groin fouilla

Afrique les jours oubliés qui cheminent toujours

aux coquilles recourbées dans les doutes du regard

jailliront à la face publique parmi d’heureuses ruines,

dans la plaine

l’arbre blanc aux secourables mains ce sera chaque arbre

une tempête d’arbres parmi l’écume non pareille et les

sables,

les choses cachées remonteront la pente des musiques

endormies,

une plaie d’aujourd’hui est caverne d’orient,

un frissonnement qui sort des noirs feux oubliés, c’est,

des flétrissures jailli de la cendre des paroles amères

de cicatrices, tout lisse et nouveau, un visage

de jadis, caché oiseau craché, oiseau frère du soleil.

 

cesaire

Aimé Fernand David Césaire est un poète et homme politique français, né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe (Martinique) et mort le 17 avril 2008 à Fort-de-France (Martinique). Il est l’un des fondateurs du mouvement littéraire de la négritude et un anticolonialiste résolu. En 1947 Césaire crée avec Alioune Diop la revue Présence africaine. En 1948 paraît l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache, préfacée par Jean-Paul Sartre, qui consacre le mouvement de la « négritude ». En 1950, il publie le Discours sur le colonialisme, où il met en exergue l’étroite parenté qui existe selon lui entre nazisme et colonialisme