GUERRE MONDIALE 1914-1918, POILUS, SOLDATS, TEMOIGNAGES DE LA PREMIERE GUERRE (1914-1918)

Témoignages de la Grande Guerre 1914-1918

  ANNIVERSAIRE DE L’ARMISTICE

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 TEMOIGNAGES DE LA GRANDE GUERRE

Extraits de la LETTRE D’ELISE BIDET A SON FRERE, LE POILU EDMOND MASSE, ET A SES PARENTS VIGNERONS DANS L’YONNE.  (in : Paroles de Poilus, ed Librio 1998)

Mercredi 13 novembre 1918
Mon cher Edmond,
Enfin c’est fini. On ne se bat plus ! On ne peut pas le croire, et pourtant c’est vrai ! c’est la victoire comme on ne l’espérait pas au mois de juin dernier, et même au 15 juillet ! Qui aurait osé espérer à cette époque une victoire aussi complète ! Et en si peu de temps, pas quatre mois, c’est merveilleux ! Je ne sais pas comment vous avez fêté l’armistice à Jussy (…)   Ici, à Paris, on l’a su à 11heures par le canon et les cloches ; aussitôt tout le monde a eu congé partout ; aussitôt les rues étaient noires de monde.  Toutes les fenêtres pavoisées, jamais je n’ai tant vu de drapeaux (…). Tout le monde a sa cocarde… tous les ateliers en bandes, hommes et femmes bras dessus bras dessous, drapeaux en tête, parcouraient en chantant les boulevards et les grandes avenues…Et les Américains juchés sur leurs camions n’ont pas cessé de parcourir la ville… Quelle ovation sur leur passage ! Et les quelques poilus en perme, quelle fête on leur faisait aussi ! … Et cette vie a duré lundi après-midi et mardi toute la journée. (…)
Tout cela, c’est bien beau et combien de cœurs en joie, mais aussi combien d’autres pleurent les leurs qui ne voient pas ce beau jour. Mais que leur chagrin aurait été encore plus grand si la mort des leurs n’eût servi à rien ! (…) Tu vois, maman, que j’avais raison quand je te disais d’espérer, que tu ne voulais pas croire que nous aurions le dessus. (…)  J’avoue que j’ai désespéré bien des fois aussi en dernier ; nous avions eu tant de désillusions. Tout de même, quel honneur pour Foch et Clémenceau ! On les porte en triomphe et c’est mérité. Et toi, Jeanne, ta joie doit être grande aussi mais pas sans ombre. Tu dois avoir aussi gros au cœur de pense que tes deux frères ne verront pas un si beau jour, eux qui y ont si bien contribué ; mais qui sait s’ils ne le voient pas ! Je comprends la peine que tes parents doivent ressentir en pensant à vos chers disparus et surtout quand les autres rentreront. Il n’y  pas de joie sans douleur ; dis-leur bien que je prends d’autant part à leur peine que je la ressens moi-même. Maurice et moi avons tant prié et vous aussi sans doute que Edmond nous revienne sain et sauf ; nous avons été exaucés ; remercions Dieu. Quand rentre-t-il à Lyon et pour combien de temps ? Quand sera-t-il libéré. Les pourparlers de paix vont-ils durer longtemps ? Peut-être jusqu’au printemps ? Enfin le principal, c’est qu’on ne se batte plus. (…) Sois heureuse, maman, ton fils te sera rendu ; tu seras récompensée de ses peines.  Bien joyeux baisers de nous deux à tous les quatre.

Extraits de la  LETTRE de CHARLES-RENE MENARD A SA FEMME (in : Paroles de Poilus, ed Librio 1998)

Nantes, le 11 novembre 1918, Chefferie de Nantes.
L’officier du Génie Menard  à Madame sa femme.
Ma chérie. Que n’ai-je été aujourd’hui près de toi, avec nos chers enfants ?
C’est dans un petit village breton, Saint Vincent (près de Malestroit) que j’ai vu le visage de la France en joie. J’étais parti de Nantes à 9 heures. On y disait que l’armistice était signé. Mais depuis trois jours ce bruit courait sans cesse … et les cloches restaient muettes. 10 heures : Savenay est calme ; 10h30 : Pontchâteau est calme ; 11h30 Redon : une grande animation, mais c’est la foire, … Des drapeaux, mais pas de bruit : midi sonne, l’Angélus trois tintements triples, le branle, le branle de chaque jour.  Il faut attendre…
La route de Malestroit… et nous voici dans un village. A droite la mairie, pavoisée, au fond l’église pavoisée, mais dans le halètement du moteur qui s’arrête…les cloches, les cloches à toute volée et, sortant de l’église, une troupe d’enfants : 60, peut-être 100 petits enfants de France, la classe 30 de Saint Vincent, en Morbihan, drapeaux en tête, avec le curé en serre-file qui les pousse et les excite, et des gens qui font des grands gestes. Vite hors de la voiture, et les hommes et les femmes qui sont les plus près se précipitent vers nous. Il n’est besoin d’aucune explication. (…)
Accolade au curé dont la main tremblante tient la dépêche jaune : « L’armistice est signé. Les hostilités cessent aujourd’hui à 11heures. Je compte sur vous pour faire sonner les cloches. » Poignées de main au maire, M. de Piogé, à un autre notable (…) Nos alliés sont acclamés ; on crie : « Vive la France et vive l’Amérique ! Vive Foch, vive Joffre ! » On remercie Dieu et le poilu ; et le curé montre son grand drapeau du Sacré-Cœur qui flotte triomphant sur le parvis de son église. Chacun pense à ceux des siens dont le sacrifice a gagné cette heure. Les larmes coulent sans qu’on cherche à les cacher, mais les visages rient : le visage de la France est joyeux.  Je voudrais voler vers toi, les enfants, ta mère et tous… Et je me réjouis, puisque je n’étais pas auprès de toi en ce moment unique, d’avoir au moins vécu cette heure dans un petit village breton, simple, sincère, humble, plutôt que dans une ville en délire.  Et maintenant, partout les cloches nous accompagnent

Extraits de l’ENCYCLIQUE DU PAPE BENOIT XV ordonnant des prières publiques pour la Conférence de la paix
Vénérables Frères, salut et bénédiction apostolique.  Ce que l’univers attendait anxieusement depuis si longtemps, ce que tous les peuples chrétiens demandaient en leurs prières et que Nous-même, interprète des communes douleurs, Nous cherchions ardemment avec la paternelle sollicitude que Nous avons pour tous, Nous l’avons vu se réaliser soudain, et les armes se sont enfin reposées. La paix n’a pas encore, sans doute, sous une forme solennelle, mis un terme à cette guerre très cruelle : cependant, l’armistice qui a interrompu partout, sur terre, sur mer, dans les airs, le carnage et les dévastations a ouvert heureusement la porte et les avenues à la paix. Pourquoi ce changement s’est il subitement produit ? on en pourrait indiquer, à coup sûr, des causes variées et multiples. Mais si on en cherche la raison dernière et suprême, il faut que l’esprit s’élève enfin vers Celui duquel tout dépend, et qui, touché de miséricorde par l’instante supplication des bons, accorde au genre humain la libération d’angoisses et de deuils si prolongés.
Aussi, de grandes actions de grâces doivent-elles être rendues à Dieu, et Nous Nous réjouissons d’avoir vu dans tout l’univers catholique de nombreuses et éclatantes manifestations de la piété publique. Il reste à obtenir maintenant de la bonté divine qu’elle mette en quelque sorte le comble à son bienfait, et qu’elle complète le don accordé au monde. Ces jours-ci, en effet, doivent se réunir ceux qui, en vertu du mandat des peuples, doivent instituer dans le monde une paix juste et durable : jamais délibération plus impor-tante ni plus difficile n’aura été confiée à une assemblée humaine. Ils ont donc, au plus haut point, besoin de la lumière divine, afin de pouvoir mener leur tâche à bon terme. Le salut commun est, ici, hautement intéressé, et tous les catholiques qui, à raison même de leurs croyances, mettent à très haut prix le bien et la tranquillité humaine, ont à coup sûr le devoir d’obtenir, par leurs prières, à ces hommes éminents l’assistance de la sagesse divine.
Nous voulons que tous les catholiques soient avertis de ce devoir. C’est pourquoi, afin que les réunions prochaines produisent ce grand don de Dieu, qui est la paix véritable, vous aurez soin, vénérables Frères, en invoquant le Père des lumières, d’ordonner, sous la forme que vous préférerez, des prières publiques dans chacune des paroisses de vos diocèses. (…)
            Donné à Rome, le 1er décembre 1918, de Notre pontificat le cinquième.
                                                                                  BENOIT XV, Pape

Extraits de la LETTRE DE L’ABBE BOHAN au curé de l’église ND des Champs (in : bulletin de la paroisse Notre Dame des Champs (Paris) n°1918/11/30)

Mon cher ami, deux mots à la hâte pour vous dire que je suis de cœur avec vous dans la joie de la victoire. (…)   J’ai eu dimanche dernier une émotion bien vive et bien profonde…c’était l’avant-goût de la victoire.  A 6h du matin, par un épais brouillard, je partais en auto dans une jolie petite bourgade du département des Ardennes pour célébrer la Sainte Messe. Elle devait être, comme chaque dimanche, à 8h pour que les officiers qui le désirent à l’Etat-major puissent y assister (…).  Quel étonnement j’éprouvais d’apercevoir…des civils à la figure souriante, malgré les privations et les mauvais traitements dont ils portent encore sur leur front les stigmates. Des civils ! depuis  6 semaines je n’en avais pas vu.Le bourg était évacué de la veille et notre général y était entré au milieu d’une véritable ovation. La messe de 8 heures était dite par un vénérable prêtre du diocèse de Reims, aumônier d’un asile de vieillards(…). On me demande donc de dire la messe de 10h et quelle messe. Eglise archi-comble. Tous les civils et toutes les femmes y assistaient avec nos officiers et nos braves poilus. Tous de tout leur cœur chantèrent la grand-messe. Je ne crus pas pouvoir me dispenser de leur dire un mot.
« Je croirais manquer à mon devoir de prêtre et de français si je ne vous aidais pas, ce matin dans une courte exhortation, à rendre grâce au Seigneur pour que nos cœurs battant à l’unisson puissent faire monter vers Dieu, cause de notre joie, leurs remerciements et leur reconnaissance.  Il était avec nous pendant cette longue guerre le Bon Dieu, c’est-à-dire le Christ Rédempteur, il faut qu’aujourd’hui au jour de la délivrance nous soyons avec Lui –de tout cœur- malgré tout leur talent et toute leur vaillance nos généraux et nos soldats n’auraient pu gagner la victoire si Dieu n’avait pas été avec nous !
Remercions-le. Nous avons la victoire, c’est à Lui, auteur de tout, que nous la devons.(…)
          Les braves gens qui m’écoutaient avaient des larmes aux yeux …De tout leur cœur ils ont prié les braves gens et chanté de tout leur cœur le Te Deum au son des cloches.
La sortie de l’Eglise fut une vraie ovation pour notre général dont ils embrassaient les mains pour lui témoigner ainsi leur reconnaissance et leur joie d’être redevenus Français.
Belle journée, cher ami, Gratias Deo supe inenarrabili dono ejus.  Ah ! c’est la paix.  On ne peut y croire tant on est heureux.  Prions ensemble pour nos morts qui nous l’ont gagnée cette paix et pour l’union de toutes les âmes françaises.

Extraits de l’ ALLOCUTION PRONONCEE A NOTRE-DAME DE PARIS AU « TE DEUM » de la victoire par  S.E. le Cardinal AMETTE, 17 novembre 1918
(…). Et nous avons voulu tout d’abord faire mémoire des martyrs de cette grande cause, des vaillants officiers et soldats qui, sur terre, sur mer ou dans les airs, ont donné leur vie pour la faire triompher. Toutes les voix qui se sont élevées en ces jours pour saluer ce triomphe ont évoqué leur souvenir et leur ont rendu hommage.  Notre hommage à nous, croyants,  le seul qui puisse leur être utile dans le monde de l’au-delà où ils sont entrés, c’est une prière. Nous demandons à Dieu de leur donner à tous sans retard, en récompense de leur sacrifice, la gloire et le bonheur de l’éternité.  C’est là qu’il faut les voir, ô vous qui les pleurez, (…)
           Cette victoire, quatre années durant, nos prières unanimes et persévérantes l’avaient implorée de Dieu. De tous les pays alliés, des supplications ardentes, publiques ou privées,  montaient sans se lasser vers le ciel, confiantes dans la justice de notre cause. Le courage des combattants, les souffrances des blessés, le sacrifice des mourants, les larmes des épouses et des mères donnaient à ces supplications une puissance à laquelle ne résiste pas le cœur du Dieu infiniment bon.  Et aujourd’hui nous sommes exaucés. Le triomphe est venu, plus rapide, plus éclatant, plus complet que nous n’osions l’espérer. Oui gloire et actions de grâces en soient rendues à Dieu.   Est-ce à dire qu’en glorifiant  Dieu nous rabaissions le mérite de ceux qui ont gagné la guerre ? Est-ce à dire que nous méconnais-sions le génie des chefs, l’héroïsme des soldats, la puissance des armements, les efforts surhumains des nations alliées ? N’est-ce pas au contraire décerner à l’homme un suprême honneur que de proclamer qu’il a eu Dieu pour coopérateur dans une grande œuvre ?  Et ne sont-ils pas les premiers à rendre le même témoignage, nos grands généraux vainqueurs ? C’est la pensée souvent exprimée de cet illustre maréchal de France, auquel il a été donné d’achever l’œuvre de victoire et de libération et vers qui vont l’admiration et la gratitude du monde entier : « Quelle serait ma satisfaction, m’écrivait-il  il y a trois jours, de me joindre à vous dimanche pour chanter un Te Deum d’actions de grâces dans notre vieille basilique nationale : Ce Te Deum, je le chanterai de tout cœur là où m’appelleront mes fonctions, à Paris si elles m’y amènent, à l’église de mon quartier général dans le cas contraire, réunissant ainsi mes devoirs envers Dieu et envers la patrie.»    (…)

GUERRE MONDIALE 1914-1918, POILUS

Les poilus de la Grande Guerre

 

Poilu

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Poilu est le surnom donné aux soldats français de la Première Guerre mondiale   qui étaient dans les tranchées. Ce surnom est typique de cette guerre, et ne fut utilisé qu’en de rares et exceptionnels cas pendant la Seconde Guerre mondiale.

 

Origine de cette dénomination

Le mot « poilu » désignait aussi à l’époque dans le langage familier ou argotique quelqu’un de courageux, de viril (cf. par exemple l’expression plus ancienne « un brave à trois poils », que l’on trouve chez Molière , de même les expressions « avoir du poil » et « avoir du poil aux yeux »1) ou l’admiration portée à quelqu’un « qui a du poil au ventre ».

Dans son ouvrage L’Argot de la guerre, d’après une enquête auprès des officiers et soldats, Albert Dauzat donne la même explication :

« Avant d’être le soldat de la Marne, le « poilu » est le grognard d’Austerlitz, ce n’est pas l’homme à la barbe inculte, qui n’a pas le temps de se raser, ce serait trop pittoresque, c’est beaucoup mieux : c’est l’homme qui a du poil au bon endroit, pas dans la main ! » C’est le symbole de la virilité2.

Ce terme militaire datant de plus d’un siècle avant la Grande Guerre, « désignait dans les casernes où il prédominait, l’élément parisien et faubourien, soit l’homme d’attaque qui n’a pas froid aux yeux, soit l’homme tout court ».

À l’armée, les soldats s’appellent officiellement « les hommes »3. Marcel Cohen, linguiste   lui aussi mobilisé et participant à l’enquête, précisa qu’en langage militaire le mot signifiait individu.

Jehan Rictus, poète et écrivain populaire, fut beaucoup lu dans les tranchées. Dans ses textes, l’homme du peuple est nommé « poilu » : « Malheurs aux riches / Heureux les poilus sans pognon ».

Mais depuis 1914, dit Albert Dauzat qui étudiait l’étymologie et l’histoire des mots, le terme « poilu » désigne pour le civil « le soldat combattant » qui défend notre sol, par opposition à « l’embusqué ».

Le mot « fit irruption du faubourg, de la caserne, dans la bourgeoisie, dans les campagnes plus tard, par la parole, par le journal surtout, avec une rapidité foudroyante ».

Une version populaire de la signification prétend que le surnom fut donné pendant la Grande Guerre, du fait des conditions de vie des soldats dans les tranchées. Ils laissaient pousser barbe et moustache et, de retour à l’arrière paraissaient tous « poilus ». Cette version ne peut trouver de fondements que dans les débuts de la guerre, car dès lors que les gaz eurent fait leur apparition, les masques à gaz bannirent la barbe des visages des soldats ainsi que du règlement militaire. Les journaux qui transmettaient les informations sur la guerre et le front étaient directement sous l’autorité de la censure et de l’armée, et n’utilisaient pas ce surnom. D’ailleurs, puisqu’il était interdit de diffuser des images prises en première ligne, celles illustrant journaux et cartes postales mettent en scène des acteurs ou au mieux des permissionnaires, non tenus aux exigences des premières lignes.

 

Commémoration

En France, le 11 novembre, le souvenir des « Poilus » se fait sous le terme de « Bleuet de France » (la couleur du bleuet rappelant le bleu horizon de l’uniforme des poilus).

En Grande-Bretagne et dans les pays du Commonwealth, le jour du 11 novembre se fait sous l’appellation de « Poppy Day » ; le « Poppy » est le coquelicot, fleur qui poussait souvent dans et aux abords des tranchées.

 

Lettres de poilus

De Michel Lanson, le 24 juin 1915

« Dans la tranchée, le pis, ce sont les torpilles. Le déchirement produit par ces 50 kg de mélinite en éclatant est effroyable. Quand l’une d’elles tombe en pleine tranchée, et ces accidents-là arrivent, elle tue carrément 15 à 20 types. L’une des nôtres étant tombée chez les Boches, des pieds de Boches ont été rejetés jusque sur nos deuxièmes lignes. »

D’Émile Sautour, le 19 juillet 1915

« Je ne suis plus qu’un squelette où la figure disparaît sous une couche de poussière mêlée à la barbe déjà longue. Je tiens debout comme on dit en langage vulgaire. »

de Pierre Rullier, le 26 juillet 1915

« J’ai vu de beaux spectacles ! D’abord les tranchées de Boches défoncées par notre artillerie malgré le ciment et les centaines de sacs de terre empilés les uns au-dessus des autres ; ça c’est intéressant. Mais ce qui l’est moins, ce sont les cadavres à moitié enterrés montrant, qui un pied, qui une tête ; d’autres, enterrés, sont découverts en creusant les boyaux. Que c’est intéressant la guerre ! On peut être fier de la civilisation ! »

D’Edmond Vittet, en 1916

« Cher Joseph,

Article inédit : sentimental… Garde le souvenir précieux des poilus. Ton ami qui te serre. Edmond.

Le poilu, c’est celui que tout le monde admire, mais dont on s’écarte lorsqu’on le voit monter dans un train, rentrer dans un café, dans un restaurant, dans un magasin, de peur que ses brodequins amochent les bottines, que ses effets maculent les vestons de dernière coupe, que ses gestes effleurent les robes cloches, que ses paroles soient trop crues. C’est celui que les officiers d’administration font saluer. C’est celui à qui l’on impose dans les hôpitaux une discipline dont les embusqués sont exempts. Le poilu, c’est celui dont personne à l’arrière ne connaît la vie véritable, pas même les journalistes qui l’exaltent, pas même les députés qui voyagent dans les quartiers généraux. Le poilu, c’est celui qui va en permission quand les autres y sont allés, c’est celui qui ne parle pas lorsqu’il revient pour huit jours dans sa famille et son pays, trop occupé de les revoir, de les aimer ; c’est celui qui ne profite pas de la guerre ; c’est celui qui écoute tout, qui juge, qui dira beaucoup de choses après la guerre.

Le poilu, c’est le fantassin, le fantassin qui va dans la tranchée. Combien sont-ils les poilus sur le front ? Moins qu’on ne le croit. Que souffrent-ils ? Beaucoup plus qu’on ne le croit. Que fait-on pour eux ? je sais on en parle, on les vante, on les admire de loin. Les illustrés ou les clichés de leurs appareils tentent de les faire passer à la postérité par le crayon de leurs artistes. Les femmes malades tentent de flirter avec eux par lettres.

Mais lorsqu’ils sont au repos, les laisse-t-on se reposer ? Ont-ils leurs journées pour les populariser comme en ont eu le 75, l’aviation, le Drapeau belge, etc.? A-t-on vu expliquer dans la presse que le poilu, c’est encore le seul espoir de la France, le seul qui garde ou prend les tranchées, malgré l’artillerie, malgré la faim, malgré le souci, malgré l’asphyxie… »

 

La dernière messe (Impressions d’un Montmartrois incroyant.)

Nous étipns arrivés la nuit dans ce petit village de Vassincourt. A peine nos fourgons installés et les dispositions ordinaires prises, nous nous étions précipités vers la popote ; tout le monde mourait de faim. Le cuisinier n’avait pas eu le temps de « toucher » de viande fraîche ; il nous avait accommodé du « singe » à la sauce tomate à s’en lécher les doigts.

L’appétit calmé, voilà le planton qui entre et me dit : — Mon capitaine — ces braves tringlots n’ont jamais pu s’habituer à me donner un autre titre que celui qu’indiquent pour eux mes trois galons, — mon capitaine, y a un homme qui demande à vous parler.

— Faites entrer.

Je vois arriver un de mes brancardiers, un brave garçon très effacé, très doux, qui, je crois, ne m’avait jamais dit un mot. –

— Monsieur le médecin chef, me dit-il, c’est demain dimanche. Je vous demande la permission de la messe, à l’église d’ici.

— Tiens, vous êtes donc.

— Oui, je suis vicaire de mon petit pays.

— Accordé.

— Merci, Monsieur le médecin chef.

Il est à peine parti que l’un de nous dit : — Si on y allait à sa messe P D’acclamation, la popote déclare qu’elle assistera en corps à la messe du brancardier.

Fraternellement, on avertit les deux autres ambulances du groupe : elles sautent sur l’avertissement avec enthousiasme.

Le dimanche arrive. Comme c’est moi le plus ancien du grade, je prends la place d’honneur, devant le chœur ; les confrères, les officiers d’administration s’installent’. Derrière nous, les infirmiers et brancardiers viennent parce que nous sommes venus, et les tringlots veulent voir ce que les infirmiers et les brancardiers sont venus voir.

Le brancardier officiant entre, et ce qui tout de suite me frappe c’est la vue du pantalon rouge dépassant l’aube et la chasuble. Dame ! On était devant l’ennemi, et les prêtres soldats n’ont pas le temps de quitter leur uniforme; d’ailleurs, par quoi le remplaceraient-ils?

Vous savez, une messe, je ne vais pas vous décrire ça : d’abord, je ne saurais pas, n’y ayant pas assisté, que je sache, depuis ma première Communion, sinon pour quelques rares mariages ou enterrements. Tout ce que je me rapelle, c’est qu’au commencement j’étais fort inquiet de moi-même, ignorant totalement à quelles occasions il fallait se lever, s’asseoir, se courber.

Aussi, j’avais pris le parti de rester debout, quand j’aperçois l’infirmier qui servait la messe, un séminariste, me faire signe avec la main : « assis ! » et puis, au bout d’un moment, toujours avec la main : « debout ! » J’ai donné l’exemple, comme l’exigeait mon ancienneté de grade, et les trois ambulances m’ont suivi d’un seul mouvement.

Mais voilà que, tout à coup, notre brancardier prêtre se retourne et se met à nous parler. Ah ! l’animal ! il commence par nous dire qu’il n’y a dans l’église que des soldats, que tous ceux qui assistent à cette messe sont là pour leur pays, que beaucoup pourraient être restés tranquillement chez eux, vu leur âge, et puis il ajoute qu’il y en a bien parmi nous qui négligent un peu le bon Dieu et ses églises, mais qu’au fond nous le servons tous par nos actes : il vaut mieux ne pas invoquer sans cesse l’appui du Seigneur, ne .pas proclamer qu’il est « avec nous » jusque sur les plaques des ceinturons, et respecter un peu plus ses enseignements, dont le premier est d’être bon pour les autres et de ne pas égorger. l’es frères.

Et -après ça, il se met à nous parler de nos familles, des femmes inquiètes, des petits que nous ne verrons peut-être plus jamais, à l’exemple de tant des nôtres du Corps de santé, qui sont morts pour faire leur devoir.

Et, à ce moment, je sens le long de mon nez quelque chose d’humide qui coule ; je regarde à ma droite, je vois le pharmacien — vous savez, un. potard, ça ne croit à rien, pas même à la médecine, – je vois le pharmacien qui fait une grimace horrible pour ne pas laisser percer son émotion ; à ma: gauche,’ l’autre médecin chef qui tire un mouchoir d » sa poche et se mouche convulsivement.

Je tire mon mouchoir, je me mouche ; de tous les côtés, c’est un concert ; tout le monde se mouche. Depuis le chœur jusqu’à la porte, tous ceux qui sont là essayent de se donner l’air de celui qui ne pleure pas, — qui est seulement un peu enrhumé. Et, dans le fond, quelqu’un sanglote bruyamment : c’est un Sidi, un vieux soldat d’Afrique, qui, dans le civil, est gardien d’un square à Montmartre.

Et, juste à ce moment, comme pour nous permettre de cacher nos enchifrènements, voilà que toute l’église se met à vibrer, et que des notes retentissent qui ne sont pas des points d’orgue. C’est le canon, tout à côté de nous. On court vers les portes ; j’ai le temps de voir le prêtre qui, d’un geste large, nous bénit et se hâte vers la sacristie pour quitter ses vêtements sacerdotaux et redevenir soldat.

Ca été la dernière messe pour quelques-uns de ceux qui se trouvaient à Vassincourt, par ce beau dimanche d’automne.

Ça été aussi la dernière messe pour la pauvre église où nous avions pleuré ; elle aussi a eu la mort d’un soldat : elle a été brûlée par les Prussiens.

1 R. SAINTE-MARIE,

 

  1. Sainte-Marie. Impressions d’un Montmartrois incroyant paru dans : La Demi-butte, bulletin paroissial de St Jean de Montmartre, 15 dec 1916-15 fev 1917)

 

Les souffrances dans les tranchées : témoignages

 

  1. Le cafard vient de deux façons, directement, si je puis dire, ou par contraste. Directement : – Influence de ce qui m’environne (…) – Influence du milieu physique et perturbation de la vie de l’organisme : alimentation froide, insuffisance, absence de légumes, sucre, etc., boissons énervante (café) et très souvent insuffisance d’eau (on a la fièvre plus ou moins en sortant des tranchées). – courte absence de mouvement et sommeil sans règle (on dort le jour, on veille la nuit, on dort équipé, dans toutes les positions, sauf les bonnes). – Absence de feu.

Etienne Tanty, 2 décembre 1914, dans J.-P. Guéno, Y. Laplume : Paroles de poilus, Librio, 1998

 

  1. Des morts plein les routes jusqu’à 7 kilomètres à l’arrière. Les convois passent dessus, les écrasent et les embourbent et les schnarpells gros comme des noix pleuvent sans arrêt. Notre tranchée n’est qu’un modeste fossé creusé à la hâte. Nous y restons tapis en attendant que les boches attaquent. Le 27 au soir nous contre-attaquons à la nuit tombante. Nous avançons sous un feu d’enfer, toutes les figures me semblent avoir des expressions extraordinaires. Personne ne semble avoir peur, car chacun sait ce qui l’attend. On n’entend que le crépitement de la fusillade, les éclatements des obus, et les cris étouffés de ceux qui sont frappés.

Armand Dupuis, 27 février 1916, Lettre extraite du cahier de M. Dupuis, instituteur à Cellefrouin (Archives départementales de la Charente)

 

  1. Sans regarder, on y sauta (dans la tranchée). En touchant du pied ce fond mou, un dégoût surhumain me rejeta en arrière, épouvanté. C’était un entassement infâme, une exhumation monstrueuse de Bavarois cireux sur d’autres déjà noirs, dont les bouches tordues exhalaient une haleine pourrie, tout un amas de chairs déchiquetées, avec des cadavres qu’on eût dit dévissés, les pieds et les genoux complètement retournés, et, pour les veiller tous, un seul mort resté debout, adossé à la paroi, étayé par un monstre sans tête.

(…) On hésitait encore à fouler ce dallage qui s’enfonçait, puis, poussés par les autres, on avança sans regarder, pataugeant dans la Mort...

Roland Dorgelès, Les Croix de bois, Paris, Albin Michel, 1925.

Plus que les images, lettres, journaux de guerre et récits d’écrivains combattants permettent de comprendre le vécu quotidien des soldats dans les tranchées.

En 1998, à la suite d’un appel lancé par Radio-France pour recueillir les lettres et carnets du front dormant dans les archives familiales des auditeurs, des témoignages inédits sont publiés par Librio sous le titre Paroles de poilus.
Le 18 septembre 1914, une circulaire ministérielle demande à tous les instituteurs et institutrices de France de relater tous les faits et renseignements locaux relatifs à la guerre. L’histoire des villages de France durant la période nous est connue grâce à des cahiers consignant des informations sur la mobilisation des populations de l’arrière. Le cahier de Cellefrouin a été rédigé par M. Dupuis, instituteur, qui y a retranscrit des lettres envoyées par son fils Armand, instituteur lui-aussi, mobilisé dès le début du conflit et combattant à la bataille de Verdun.

Roland Dorgelès est engagé dans l’infanterie dès septembre 1914. En 1919, il écrit un roman, Les Croix de bois, pour témoigner de l’horreur du conflit. L’œuvre remporte un grand succès.
Dans les tranchées, le soldat côtoie en permanence la mort. Les soldats de première ligne sont les plus exposés, surtout quand ils partent à l’assaut de la tranchée adverse. Dans l’enfer des combats, l’homme finit par perdre son humanité.

La vulnérabilité physique et psychique des combattants est aggravée par les conditions de vie très éprouvantes. La fatigue, le manque de sommeil, la faim et la soif, l’humidité, le froid, Les maladies, les rats et les poux, liés aux conditions d’hygiène catastrophiques, le manque des proches, contribuent à entamer le moral des combattants.

Si le sentiment patriotique reste fondamental pour tenir, 1917 est l’année des doutes et des remises en cause. Les souffrances des tranchées, les offensives meurtrières et inutiles comme celles du Chemin des Dames (avril 1917), les idées pacifistes et révolutionnaires venues de Russie, entraînent actes de désobéissances et mutineries. La répression (49 soldats sur 554 condamnés à mort sont fusillés), mais aussi des améliorations des conditions de vie au front, permettront de calmer ce mouvement en France. En Russie, les refus d’obéissances, les désertions et fraternisations avec l’ennemi sont un élément essentiel de la révolution de 1917. En Allemagne, les troupes se ressentent aussi des mauvaises conditions d’approvisionnement militaire et alimentaire. Au début de 1918, Ludendorff est avisé qu’il n’est plus possible de demander aux soldats « beaucoup d’énergie nerveuse et un moral élevé ». L’offensive du printemps 1918 apparaît bien comme un combat désespéré pour atteindre la paix.

Le langage des tranchées

Bibliographie

Caroline Fontaine, Laurent Valdiguié, « Mon grand-père était un poilu ». Dix politiques livrent leurs secrets de famille, Éditions Taillandier, 2016

Gaston Esnault., Le poilu tel qu’il se parle : Dictionnaire des termes populaires récents et neuf employés aux armées en 1914–1918, étudiés dans leur étymologie, leur développement et leur usage, Éditions Bossard, 1919. 610 p. Réédition : Genève, Slatkine Reprints, 1968.

Jacques Meyer, La vie quotidienne des soldats pendant la Grande Guerre, Hachette, 1966.

Pierre Miquel., Les Poilus, Plon, 2000.

Pierre Miquel. Les Poilus d’Orient, Fayard, 1998.

Lettres de poilus, correspondances de combattants comtois et lorrains (2008, éditions OML, 6 rue de Paris, 54000 Nancy).

1914-1918 – Mon papa en guerre – lettres de poilus, mots d’enfants présentées par Jean-Pierre Guéno. Librio, 2003.

Les Vendéens dans la Première Guerre mondiale – ils témoignent (ouvrage collectif du Centre vendéen de recherches historiques, no 13, 2007), carnets de route et lettres de huit poilus du pays, illustré de photos personnelles inédites prises sur le Front.

La bande dessinée de Tardi. C’était la guerre des tranchées, où il met en image ce que son grand-père, simple soldat, lui a raconté de la vie dans les tranchées.

 

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