CAREME, LIVRE DE L'EXODE, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, PSAUME 102

Troisième dimanche de Carême : Lectures et commentaires

figuier-deseche

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,
dimanche 24 mars 2019

3éme dimanche du Carême

1ère lecture

2ème lecture

Psaume

Evangile

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PREMIERE LECTURE – Livre de l’Exode 3, 1-8a. 10. 13-15

En ces jours-là,
1 Moïse était berger du troupeau de son beau-père Jéthro,
prêtre de Madiane.
Il mena le troupeau au-delà du désert
et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb,.
2 L’Ange du SEIGNEUR lui apparut
dans la flamme d’un buisson en feu.
Moïse regarda : le buisson brûlait
sans se consumer.
3 Moïse se dit alors :
« Je vais faire un détour
pour voir cette chose extraordinaire :
pourquoi le buisson ne se consume-t-il pas ? »
4 Le SEIGNEUR vit qu’il avait fait un détour pour voir,
et Dieu l’appela du milieu du buisson :
« Moïse ! Moïse ! »
Il dit : « Me voici ! »
5 Dieu dit alors :
« N’approche pas d’ici !
Retire les sandales de tes pieds,
car le lieu où tu te tiens est une terre sainte ! »
6 Et il déclara :
« Je suis le Dieu de ton père,
le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. »
Moïse se voila le visage
car il craignait de porter son regard sur Dieu.
7 Le SEIGNEUR dit :
« J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple
qui est en Egypte,
et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants.
Oui, je connais ses souffrances.
8 Je suis descendu pour le délivrer de la main des Egyptiens
et le faire monter de ce pays
vers un beau et vaste pays,
vers un pays ruisselant de lait et de miel.

10 Maintenant donc, va !
Je t’envoie chez Pharaon :
tu feras sortir d’Egypte mon peuple, les fils d’Israël. »

13 Moïse répondit à Dieu :
« J’irai donc trouver les fils d’Israël, et je leur dirai :
Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous.
Ils vont me demander quel est son nom ;
que leur répondrai-je ? »
14 Dieu dit à Moïse :
« Je suis qui je suis.
Tu parleras ainsi aux fils d’Israël :
Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est JE-SUIS. »
15 Dieu dit encore à Moïse :
« Tu parleras ainsi aux fils d’Israël :
Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est le SEIGNEUR,
le Dieu de vos pères,
le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob.
C’est là mon nom pour toujours,
c’est par lui que vous ferez mémoire de moi, d’âge en âge. »

Ce récit magnifique est capital pour la foi d’Israël et donc aussi pour la nôtre : c’est la première fois que l’humanité découvrait qu’elle était aimée de Dieu ; au point qu’il voit, qu’il entend, qu’il connaît nos souffrances. Seul, le peuple élu pouvait accéder à cette découverte, parce que personne au monde n’y a pensé tout seul, il a fallu la Révélation. C’est sur ce socle, cette conviction désormais inébranlable que s’est construite la foi d’Israël, et donc, encore une fois, la nôtre. Il faut entendre la force du texte biblique. Notre traduction liturgique est presque trop faible ; quand nous lisons « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple », le texte hébreu est beaucoup plus insistant ; il faudrait traduire « pour voir, j’ai vu » ou « vraiment j’ai vu, oui, j’ai vu » la misère de mon peuple en Egypte.
Cette misère du peuple était bien réelle, effectivement. L’immigration des Hébreux avait eu lieu des siècles plus tôt, à l’occasion d’une famine, et au début les choses allaient bien ; mais au fil des siècles, ces Hébreux s’étaient multipliés et au moment de la naissance de Moïse, ils commençaient à inquiéter le pouvoir. On les gardait parce que c’était une main-d’œuvre  à bon marché, mais on venait de décider de les empêcher de se reproduire ; un bon moyen, tout bébé garçon serait tué par la sage-femme dès sa naissance. On sait comment Moïse avait échappé miraculeusement à cette mort programmée et comment il avait finalement été adopté par la fille du Pharaon et élevé à la cour. Mais il n’avait pas oublié ses origines : il était sans cesse écartelé entre sa famille adoptive et ses frères de race, réduits à l’impuissance et à la révolte.
Un jour, il prit parti : témoin des violences des Egyptiens contre les Hébreux, il tua un Egyptien. Consciemment ou non, il venait de choisir son camp. Le lendemain, voyant deux Hébreux s’empoigner, il leur avait fait la morale ; mais il avait essuyé une fin de non-recevoir ; on l’avait accusé de se mêler de ce qui ne le regardait pas. Ce qui signifiait que personne n’était prêt à lui confier la responsabilité de mener une quelconque révolte contre le Pharaon. En même temps, il avait entendu dire que le Pharaon avait décidé de le châtier pour le meurtre de l’Egyptien. Finie la vie à la cour, il fut obligé de s’exiler pour échapper aux représailles. Il s’enfuit dans le désert du Sinaï, il y rencontra et épousa une Madianite, Cippora, la fille de Jéthro.
C’est là que commence notre texte d’aujourd’hui : « Moïse gardait le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiane. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à l’Horeb, la montagne de Dieu. » Moïse, est certainement à ce moment-là dans les meilleures conditions qui soient pour rencontrer Dieu et recevoir sa vocation : il est sensible à la misère de ses frères, puisqu’il a pris des risques pour s’engager à leurs côtés, en tuant un Egyptien pour sauver un Hébreu ; mais en même temps, il a pris la mesure de son impuissance : le seul geste qu’il ait osé est un échec ; il est un paria désormais, et même ses frères de race ne lui reconnaissent aucune autorité. C’est cet homme pauvre qui s’approche d’un étrange buisson en feu.
Je ferai deux remarques : tout d’abord, Dieu se révèle en même temps comme le Tout-Autre et comme le Tout-proche ; Il est le Tout-Autre, celui qu’on ne peut approcher qu’avec crainte et respect ET en même temps, il est le Tout Proche, celui qui voit la misère de son peuple et lui suscite un libérateur. Commençons par les expressions qui manifestent la sainteté de Dieu et l’immense respect de l’homme qui se trouve en sa présence : la phrase « L’Ange du SEIGNEUR lui apparut au milieu d’un feu qui sortait d’un buisson », par exemple, est caractéristique ; pour dire la présence de Dieu lui-même dans le buisson, on prend une circonlocution ; l’expression « L’Ange du SEIGNEUR » est une manière pudique de parler de Dieu. Ou encore, des expressions comme « N’approche pas d’ici ! Retire tes sandales, car le lieu que foulent tes pieds est une terre sainte ! » Ou enfin « Moïse se voila le visage car il craignait de porter son regard sur Dieu. » En même temps, Dieu se révèle comme le Tout Proche des hommes, celui qui se penche sur leur malheur.
Deuxième remarque, il faut retenir l’articulation de l’intervention de Dieu. Il voit la souffrance des hommes, donc il intervient, donc il envoie Moïse : l’action de Dieu suppose la collaboration de celui que Dieu appelle… Encore faut-il que celui que Dieu appelle accepte de répondre à cet appel… Encore faut-il que celui qui souffre accepte d’être secouru.

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PSAUME – 102 (103), 1-2, 3-4, 6-7, 8.11

1 Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
2 Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

3 Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;
4 il réclame ta vie à la tombe
et te couronne d’amour et de tendresse.

6 Le SEIGNEUR fait œuvre  de justice,
il défend le droit des opprimés.
7 Il révèle ses desseins à Moïse,
aux enfants d’Israël ses hauts faits.

8 Le SEIGNEUR est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour.
11 Comme le ciel domine la terre,
fort est son amour pour qui le craint.

La première lecture, avec le récit du buisson ardent (extrait du livre de l’Exode au chapitre 3) a révélé le Nom de Dieu : « JE SUIS » sous-entendu « avec vous » au plus profond de vos souffrances et de vos révoltes. En écho, notre psaume chante : « Le SEIGNEUR est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour. Comme le ciel domine la terre, fort est son amour pour qui le craint. » Ces deux formulations du Mystère de Dieu (« JE SUIS » et « Le SEIGNEUR est tendresse et pitié ») se complètent mutuellement.
Revenons d’abord à l’épisode du Buisson Ardent : on sait bien qu’il ne faut pas entendre l’expression « JE SUIS » ou « Je suis qui je suis » comme une définition, comme en philosophie on cherche à définir un concept ; la répétition du verbe « Je suis » est une tournure de la langue hébraïque, pour dire l’intensité. Dieu a commencé par rappeler la longue histoire d’Alliance avec les Pères : « Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. » Ce qui voulait déjà dire la fidélité de Dieu à son peuple depuis des siècles et à travers toute l’épaisseur d’une histoire. Puis il a dit sa compassion pour le peuple humilié, réduit à l’esclavage en Egypte ; enfin seulement il révèle son Nom « JE SUIS ». La première découverte que Moïse a faite au Sinaï, c’est donc cette Présence intense de Dieu au cœur  de la détresse des hommes. Il aura retenu pour toujours cette révélation surprenante : « J’ai vu, (dit Dieu) oui, vraiment, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Egypte, et j’ai entendu ses cris sous les coups de ses surveillants. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer… » Moïse l’a tellement bien retenue qu’il a puisé là l’incroyable énergie qui a fait d’un homme seul, exilé, rejeté par tous, le meneur infatigable que l’on sait et le libérateur de son peuple.
Quand le peuple d’Israël se souvient de cette aventure inouïe, il sait bien que son premier libérateur, c’est Dieu, Moïse n’en est que l’instrument. Le « Me voici » de Moïse (comme celui d’Abraham, comme celui de tant d’autres depuis) est la réponse qui permet à Dieu de réaliser sa grande œuvre  de libération de l’humanité. Et, désormais, quand on dit « LE SEIGNEUR », qui est la traduction française des quatre lettres (YHVH) du Nom de Dieu, on pense à cette Présence libératrice.
La vision de Moïse qui accompagnait cette révélation du Nom permet de mieux entrer dans ce mystère de la Présence de Dieu ; rappelons-nous le début du récit du Buisson Ardent : « L’Ange du SEIGNEUR apparut à Moïse au milieu d’un feu qui sortait d’un buisson. Moïse regarda : le buisson brûlait sans se consumer. » (Ex 3, 2).
Dieu se révèle donc de deux manières à la fois : dans cette vision et dans la parole qui dit son Nom. Devant cette flamme qui jaillit d’un buisson sans le consumer, Moïse est invité à comprendre que Dieu, comparé à un feu, est au milieu de son peuple (le buisson). Et cette Présence de Dieu au milieu de son peuple ne le détruit pas, ne le consume pas. Moïse, dont le premier réflexe a été de se voiler le visage, comprend alors qu’il n’y a pas à avoir peur. Du coup, la vocation du peuple est dite en même temps : il est le lieu choisi par Dieu pour manifester sa Présence ; et, désormais, le peuple choisi témoignera au milieu du monde que Dieu est au milieu des hommes et que ceux-ci n’ont rien à craindre.
Dans le psaume d’aujourd’hui, ce Nom de Dieu est explicité par la formule que nous connaissons bien « Le SEIGNEUR est tendresse et pitié ». C’est la reprise exacte d’une autre révélation de Dieu à Moïse (Ex 34, 6). Ces deux révélations n’en font qu’une et le psaume développe : « Le SEIGNEUR fait œuvre  de justice, il défend le droit des opprimés. Il révèle ses desseins à Moïse, aux enfants d’Israël ses hauts faits. » Il s’agit de l’Exode, bien sûr. Mais Dieu est toujours le même, de toujours à toujours, il est cette Présence, cette flamme, au milieu de nous, feu de tendresse et de pitié.
Et c’est de cela que nous avons à témoigner ; si Dieu a choisi un peuple pour être son témoin au milieu du monde, c’est d’abord parce que le monde a besoin de ce témoignage : les hommes meurent de ne pas connaître cette flamme ; mais aussi, parce que seul le témoignage d’un peuple qui vit de cette flamme pourra la faire connaître. D’où la prédication des prophètes sur ces deux aspects de la vocation d’Israël : premièrement, oser témoigner de sa foi, de la révélation dont il est porteur ; deuxièmement, à l’image de son SEIGNEUR, faire oeuvre de justice et défendre le droit des opprimés.
Sur le premier point, celui du témoignage, c’est la lutte opiniâtre des prophètes contre l’idolâtrie : le peuple qui a expérimenté dans son histoire la présence du Dieu qui voit ses souffrances, et qui entend ses cris, ne peut plus se confier à des idoles de bois ou de pierre : « elles ont des yeux, et ne voient pas ; elles ont des oreilles et n’entendent pas… » comme dit le psaume 115 (113B), 5-6. Dans la même veine, le prophète   Isaïe raille ceux qui coupent un morceau de bois en deux pour se chauffer avec l’un des morceaux et de l’autre faire une statue devant laquelle ensuite ils se prosterneront. (Is 44, 12-18). Et il ajoute « Qu’un homme crie vers ce dieu, il ne lui répond pas, de sa détresse il ne le sauve pas. » (Is 46, 7).
Sur le deuxième point, les prophètes sont tout aussi catégoriques ; témoin, par exemple, ce passage d’Isaïe que nous réentendons chaque année pendant le Carême : « Le jeûne   que je préfère (dit le SEIGNEUR), n’est-ce pas ceci ? Dénouer les liens provenant de la méchanceté, détacher les courroies du joug, renvoyer libres ceux qui ployaient, bref, que vous mettiez en pièces tous les jougs ! N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé ? Et encore : les pauvres sans abri, tu les hébergeras, si tu vois quelqu’un nu, tu le couvriras ; devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas. » (Is 58, 6-7). A ce prix seulement, nous serons à l’image et à la ressemblance du Dieu de tendresse et de pitié.

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DEUXIEME LECTURE – première lettre de Saint Paul aux Corinthiens 10, 1-6. 10-12

1 Frères,
je ne voudrais pas vous laisser ignorer
que, lors de la sortie d’Egypte,
nos pères étaient tous sous la protection de la nuée,
et que tous ont passé à travers la mer.
2 Tous, ils ont été unis à Moïse
par un baptême dans la nuée et dans la mer ;
3 tous, ils ont mangé la même nourriture spirituelle ;
4 tous, ils ont bu la même boisson spirituelle ;
car ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait,
et ce rocher, c’était le Christ.
5 Cependant, la plupart n’ont pas su plaire à Dieu :
leurs ossements, en effet, jonchèrent le désert.
6 Ces événements devaient nous servir d’exemple,
pour nous empêcher de désirer ce qui est mal
comme l’ont fait ces gens-là.

10 Cessez de récriminer
comme l’ont fait certains d’entre eux :
ils ont été exterminés.
11 Ce qui leur est arrivé devait servir d’exemple,
et l’Ecriture l’a raconté pour nous avertir,
nous qui nous trouvons à la fin des temps.
12 Ainsi donc, celui qui se croit solide,
qu’il fasse attention à ne pas tomber.

Apparemment, la communauté de Corinthe n’était pas à l’abri des tentations : dans les premiers chapitres de sa lettre, Paul a traité de quelques cas bien concrets : il a nommé les débauchés, les idolâtres, les adultères, les voleurs, les accapareurs, les ivrognes, les calomniateurs et les filous. Ici, de nouveau, Paul avertit ses lecteurs : la leçon qu’il va développer est grave ; il commence solennellement par la phrase « Frères, je ne voudrais pas vous laisser ignorer ce qui s’est passé lors de la sortie d’Egypte… » et il termine par « celui qui se croit solide, qu’il fasse attention à ne pas tomber ». Pour le dire autrement, ne vous surestimez pas, personne n’est à l’abri de la tentation.
Pour appuyer ces conseils d’humilité, il nous propose une lecture de toute l’histoire du peuple d’Israël pendant l’Exode : histoire faite des dons de Dieu, d’une part, mais histoire faite aussi de la versatilité de l’homme : Dieu s’est montré comme il l’avait dit à Moïse… le Dieu fidèle, le Dieu présent à son peuple dans son difficile chemin vers la liberté, à travers le désert du Sinaï. En réponse, il n’a rencontré bien souvent qu’ingratitude : à de multiples reprises, le peuple a trahi l’Alliance.
Reprenons les diverses étapes de l’Exode, telles que Paul les relit ; dès le départ des fuyards, avant même le passage de la Mer Rouge, le livre de l’Exode note que Dieu avait pris lui-même la direction des opérations : « Le SEIGNEUR lui-même marchait à leur tête. Colonne de nuée le jour, pour leur ouvrir la route – colonne de feu la nuit, pour les éclairer ; ils pouvaient ainsi marcher jour et nuit. Le jour, la colonne de nuée ne quittait pas la tête du peuple ; ni la nuit, la colonne de feu. » (Ex 13, 21-22). Mais, dès le premier campement, le peuple reprend peur en voyant les Egyptiens à leur poursuite, et se révolte contre Moïse : « Les fils d’Israël eurent grand-peur et crièrent vers le SEIGNEUR. Ils dirent à Moïse : L’Egypte manquait-elle de tombeaux pour que tu nous aies emmenés mourir au désert ? Que nous as-tu fait là, en nous faisant sortir d’Egypte ? Ne te l’avions-nous pas déjà dit en Egypte : Laisse-nous servir les Egyptiens ! Mieux vaut pour nous servir les Egyptiens que mourir au désert. » (Ex 14, 10-11).
Et la même histoire va se répéter à chaque nouvelle difficulté : le chemin de la liberté est semé d’embûches et la tentation est grande de retomber dans son ancien esclavage. C’est exactement le message que Paul adresse aux Corinthiens : traduisez « Christ vous a libérés, mais vous êtes bien souvent tentés de retomber dans vos errances antérieures, sans vous apercevoir que toutes ces mauvaises conduites font de vous des esclaves. Le chemin du Christ vous paraît rude, mais faites-lui confiance, lui seul est libérateur. »
L’étape suivante de l’Exode, ce fut le passage de la mer : la situation était désespérée ; quelques fuyards acculés à la mer, et derrière eux, une armée bien équipée et décidée à les rattraper. C’est alors que Dieu intervient : « L’ange de Dieu qui marchait en avant du camp d’Israël partit et passa sur leur arrière. La colonne de nuée partit de devant eux et se tint sur leurs arrières. Elle s’inséra entre le camp des Egyptiens et le camp d’Israël. » Ainsi protégé, le peuple put traverser la mer qui s’écarta pour les laisser passer : « Le SEIGNEUR refoula la mer toute la nuit par un vent d’Est puissant et il mit la mer à sec. » (Ex 14, 19-21).
Mais les épreuves n’étaient pas finies pour autant et à bien des reprises les Israélites ont eu tout loisir de regretter la sécurité de l’Egypte : ils étaient libres, certes, mais dans ce désert, on manquait de tout et les dangers, eux, ne manquaient pas. Ils ont connu la faim, ils ont connu la soif ; mais à chaque nouvelle difficulté, au lieu de faire confiance, de savoir d’avance que Dieu interviendrait, le peuple a commencé par se plaindre et se révolter. L’épisode qui résume le mieux ce problème sans cesse renaissant, c’est celui du manque d’eau et du Rocher, justement. Quand le peuple a commencé à ressentir vraiment la soif, les récriminations ont commencé et Moïse a eu bien peur d’être lapidé. Mais à travers lui, c’est Dieu lui-même qu’on accusait : « Pourquoi donc, dit-il, nous as-tu fait monter d’Egypte ? Pour me laisser mourir de soif, moi, mes fils et mes troupeaux ? » C’est là que Moïse a frappé le Rocher et il en est sorti de l’eau. Ensuite il a baptisé ce lieu Massa et Meriba, qui veut dire « Epreuve et Querelle » car, disait-il, « ici, le peuple mit le SEIGNEUR à l’épreuve en disant Le SEIGNEUR est-il au milieu de nous, oui ou non ? » (Ex 17, 3-7).
Les problèmes qui se posent aux Corinthiens ne sont plus les mêmes, évidemment ; mais il existe d’autres Egyptes, d’autres esclavages ; pour ces nouveaux Chrétiens, il y a des choix à faire au nom de leur Baptême, il y a des conduites qu’on ne peut plus tenir. Et ces choix peuvent être douloureux ; pensez par exemple aux exigences du catéchuménat pour les premiers Chrétiens : elles signifiaient de vrais renoncements à des comportements, à des relations, à un métier, parfois ; renoncements auxquels on ne peut consentir que si on met toute sa confiance en Jésus-Christ. Dans la société mélangée et particulièrement laxiste de Corinthe, afficher un comportement chrétien relevait du courage. Mais ce qui semble folie pour les hommes est véritable sagesse aux yeux de Dieu.
Ce n’est peut-être pas un hasard si, pendant le temps du Carême, l’Eglise nous donne à méditer ce texte de Paul fait à la fois d’exigence pour nous-mêmes et de confiance en Dieu.

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EVANGILE  selon Saint Luc, 13, 1-9

1 Un jour, des gens rapportèrent à Jésus
l’affaire des Galiléens que Pilate avait fait massacrer
mêlant leur sang à celui des sacrifices qu’ils offraient.
2 Jésus leur répondit :
« Pensez-vous que ces Galiléens
étaient de plus grands pécheurs
que tous les autres Galiléens,
pour avoir subi un tel sort ?
3 Eh bien, je vous dis : pas du tout !
Mais si vous ne vous convertissez pas,
vous périrez tous de même.
4 Et ces dix-huit personnes
tuées par la chute de la tour de Siloé,
pensez-vous qu’elles étaient plus coupables
que tous les autres habitants de Jérusalem ?
5 Eh bien, je vous dis : pas du tout !
Mais si vous ne vous convertissez pas,
vous périrez tous de même. »
6 Jésus disait encore cette parabole :
« Quelqu’un avait un figuier planté dans sa vigne.
Il vint chercher du fruit sur ce figuier,
et n’en trouva pas.
7 Il dit alors à son vigneron :
Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier,
et je n’en trouve pas.
Coupe-le.
A quoi bon le laisser épuiser le sol ?
8 Mais le vigneron lui répondit :
Maître, laisse-le encore cette année,
le temps que je bêche autour
pour y mettre du fumier.
9 Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir.
Sinon, tu le couperas. »

Voilà bien un texte étonnant ! Il rassemble deux « faits divers », un commentaire de Jésus et la parabole du figuier. A première vue, ce rapprochement nous surprend, mais si Luc nous le propose, c’est certainement intentionnel ! Et alors on peut penser que la parabole est là pour nous faire comprendre ce dont il est question dans le commentaire de Jésus sur les deux faits divers.
Premier fait divers, l’affaire des Galiléens : en soi, il n’a rien de surprenant, la cruauté de Pilate était connue ; l’hypothèse la plus vraisemblable, c’est que des Galiléens venus en pèlerinage à Jérusalem ont été accusés (à tort ou à raison ?) d’être des opposants au pouvoir politique romain ; on sait que l’occupation romaine était très mal tolérée par une grande partie du peuple juif, et c’est bien de Galilée qu’à l’époque de la naissance de Jésus était partie la révolte de Judas, le Galiléen. Ces pèlerins auraient donc été massacrés sur ordre de Pilate au moment où ils étaient rassemblés dans le Temple de Jérusalem pour offrir un sacrifice. Quant à l’écroulement de la tour de Siloé, deuxième fait divers, c’était une catastrophe comme il en arrive tous les jours.
D’après la réponse de Jésus, on devine la question qui est sur les lèvres de ses disciples : elle devait ressembler à celle que nous formulons souvent dans des occasions semblables : « Qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour qu’il m’arrive ceci ou cela ? »
C’est l’éternelle question de l’origine de la souffrance, le problème jamais résolu ! Dans la Bible, c’est le livre de Job qui pose ce problème de la manière la plus aiguë et il énumère toutes les explications que les hommes inventent depuis que le monde est monde. Parmi les explications avancées par l’entourage de Job accablé par toutes les souffrances possibles, la plus fréquente était que la souffrance serait la punition du péché. J’ai bien dit « serait » ! Car la conclusion du livre de Job est très claire : la souffrance n’est pas la punition du péché  ! A la fin du livre, d’ailleurs, c’est Dieu lui-même qui parle : il ne nous donne aucune explication et déclare nulles toutes celles que les hommes ont inventées ; Dieu vient seulement demander à Job de reconnaître deux choses : premièrement, que la maîtrise des événements lui échappe et deuxièmement, qu’il lui faut les vivre sans jamais perdre confiance en son Créateur.
Devant l’horreur du massacre des Galiléens et de la catastrophe de la tour de Siloé, Jésus est sommé de répondre à son tour ; la question du mal se pose évidemment et les disciples n’échappent pas à la tentative d’explication : l’idée d’une relation avec le péché semble être venue spontanément à leur esprit. La réponse de Jésus est catégorique : il n’y a pas de lien direct entre la souffrance et le péché. Non, ces Galiléens n’étaient pas plus pécheurs que les autres… non, les dix-huit personnes écrasées par la tour de Siloé n’étaient pas plus coupables que les autres habitants de Jérusalem. Là Jésus reprend exactement la même position que la conclusion du Livre de Job.
Mais il poursuit et à partir de ces deux faits, il va inviter ses apôtres à une véritable conversion. Il le fait avec énergie et il insiste sur l’urgence de la conversion. Là, on croit entendre les prophètes comme Amos ou Isaïe, ou tant d’autres.
Mais il ajoute aussitôt la parabole du figuier qui vient tempérer la rudesse apparente de ses propos. Elle nous dit combien les mœurs  divines sont différentes des mœurs  humaines, car elle nous révèle un Dieu plein de patience et d’indulgence ! A vues humaines, un figuier stérile qui épuise inutilement le sol de la vigne, il n’y a qu’une chose à faire, c’est le couper ! Traduisez, « si on était Dieu, les pécheurs, on les éliminerait ! » Mais les pensées de Dieu ne sont pas celles des hommes ! « Dieu ne veut pas la mort du pécheur mais qu’il se convertisse et qu’il vive » disait déjà Ezéchiel (Ez 18, 23 ; 33, 11). La conversion que Jésus demande à ses disciples ne porte donc pas d’abord sur des comportements ; ce qu’il faut changer de toute urgence, c’est notre représentation d’un Dieu punisseur.
Bien plus, c’est en face du mal justement, qu’il faut nous rappeler que Dieu est « tendresse et pitié » comme dit le psaume de ce dimanche ; qu’il est « miséricordieux », c’est-à-dire penché sur nos misères. La conversion qui nous est demandée ne serait-ce pas tout simplement celle-ci ? A savoir nous mettre une fois pour toutes à croire à l’infinie patience et miséricorde de Dieu ? Et là encore, Jésus reprend bien à son compte les conclusions du livre de Job : ne cherchez pas à expliquer la souffrance ni par le péché, ni par autre chose, mais vivez dans la confiance en Dieu.
Alors les deux phrases « si vous ne vous convertissez pas… vous périrez de la même manière » voudraient dire quelque chose comme : L’humanité court à sa perte parce qu’elle ne fait pas confiance à Dieu. C’est toujours la même histoire : nous sommes comme le peuple d’Israël au désert, dont Paul rappelait l’aventure dans la deuxième lecture ; notre liberté doit choisir entre la confiance en Dieu et le soupçon : choisir la confiance, c’est croire une fois pour toutes que le dessein de Dieu est bienveillant ; ce simple retournement de nos cœurs  changerait la face du monde !

CHARITE, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, SI JE N'AIME, JE NE SUIS RIEN

« Si ne n’aime, je ne suis rien »

« Si je n’aime, je ne suis rien  » – Racine –

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A la louange de la Charité

Les Méchants m’ont vanté leurs mensonges frivoles :
Mais je n’aime que les paroles
De l’éternelle Vérité.
Plein du feu divin qui m’inspire,
Je consacre aujourd’hui ma Lyre
A la céleste Charité.

En vain je parlerais le langage des Anges.
En vain, mon Dieu, de tes louanges
Je remplirais tout l’Univers :
Sans amour, ma gloire n’égale
Que la gloire de la cymbale,
Qui d’un vain bruit frappe les airs.

Que sert à mon esprit de percer les abîmes
Des mystères les plus sublimes,
Et de lire dans l’avenir ?
Sans amour, ma science est vaine,
Comme le songe, dont à peine
Il reste un léger souvenir.

Que me sert que ma Foi transporte les montagnes ?
Que dans les arides campagnes
Les torrents naissent sous mes pas ;
Ou que ranimant la poussière
Elle rende aux Morts la lumière,
Si l’amour ne l’anime pas ?

Oui, mon Dieu, quand mes mains de tout mon héritage
Aux pauvres feraient le partage ;
Quand même pour le nom Chrétien,
Bravant les croix les plus infames
Je livrerais mon corps aux flammes,
Si je n’aime, je ne suis rien.

Que je vois de Vertus qui brillent sur ta trace,
Charité, fille de la Grâce !
Avec toi marche la Douceur,
Que suit avec un air affable
La Patience inséparable
De la Paix son aimable soeur.

Tel que l’Astre du jour écarte les ténèbres
De la Nuit compagnes funèbres,
Telle tu chasses d’un coup d’oeil
L’Envie aux humains si fatale,
Et toute la troupe infernale
Des Vices enfants de l’Orgueil.

Libre d’ambition, simple, et sans artifice,
Autant que tu hais l’Injustice,
Autant la Vérité te plait.
Que peut la Colère farouche
Sur un coeur, que jamais ne touche
Le soin de son propre intérêt ?

Aux faiblesses d’autrui loin d’être inexorable,
Toujours d’un voile favorable
Tu t’efforces de les couvrir.
Quel triomphe manque à ta gloire ?
L’amour sait tout vaincre, tout croire,
Tout espérer, et tout souffrir.

Un jour Dieu cessera d’inspirer des oracles.
Le don des langues, les miracles,
La science aura son déclin.
L’amour, la charité divine
Eternelle en son origine
Ne connaîtra jamais de fin.

Nos clartés ici bas ne sont qu’énigmes sombres,
Mais Dieu sans voiles et sans ombres
Nous éclairera dans les cieux.
Et ce Soleil inaccessible,
Comme à ses yeux je suis visible,
Se rendra visible à mes yeux.

L’amour sur tous les Dons l’emporte avec justice,
De notre céleste édifice
La Foi vive est le fondement,
La sainte Espérance l’élève,
L’ardente Charité l’achève,
Et l’assure éternellement,

Quand pourrai-je t’offrir, ô Charité suprême,
Au sein de la lumière même
Le Cantique de mes soupirs ;
Et toujours brûlant pour ta gloire,
Toujours puiser, et toujours boire
Dans la source des vrais plaisirs !

Jean Racine, Cantiques spirituels

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Première lettre de Saint Paul aux Corinthiens (1 Co 13, 1-13)
« Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je ne suis plus qu’airain qui sonne ou cymbale qui retentit. Quand j’aurais le don de prophétie et que je connaîtrais tous les mystères et toute la science, quand j’aurais la plénitude de la foi, une foi à transporter des montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens en aumônes, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien. La charité est longanime ; la charité est serviable ; elle n’est pas envieuse ; la charité ne fanfaronne pas, ne se gonfle pas ; elle ne fait rien d’inconvenant, ne cherche pas son intérêt, ne s’irrite pas, ne tient pas compte du mal ; elle ne se réjouit pas de l’injustice, mais elle met sa joie dans la vérité. Elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout. La charité ne passe jamais. Les prophéties ? Elles disparaîtront. Les langues ? Elles se tairont. La science ? Elle disparaîtra. Car partielle est notre science, partielle aussi notre prophétie. Mais quand viendra ce qui est parfait, ce qui est partiel disparaîtra.»

 

 

 

 

 

EVANGILE SELON SAINT LUC, PREMIER LIVRE DE SAMUEL, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, PSAUME 102

Dimanche 27 février 2019 : Lectures et commentaires

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,
dimanche 24 février 2019

7éme dimanche du Temps ordinaire

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

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PREMIERE LECTURE – Livre du premier livre de Samuel 26, 2.7-9.12-13.22-23

En ces jours-là,
2 Saül se mit en route,
il descendit vers le désert de Zif
avec trois mille hommes, l’élite d’Israël,
pour y traquer David.

7 David et Abishaï arrivèrent de nuit, près de la troupe.
Or, Saül était couché, endormi, au milieu du camp,
sa lance plantée en terre près de sa tête ;
Abner et ses hommes étaient couchés autour de lui.
8 Alors Abishaï dit à David :
« Aujourd’hui Dieu a livré ton ennemi entre tes mains.
Laisse-moi donc le clouer à terre
avec sa propre lance, d’un seul coup,
et je n’aurai pas à m’y reprendre à deux fois. »
9 Mais David dit à Abishaï :
« Ne le tue pas !
Qui pourrait demeurer impuni
après avoir porté la main
sur celui qui a reçu l’onction du SEIGNEUR ? »

12 David prit la lance et la gourde d’eau
qui étaient près de la tête de Saül, et ils s’en allèrent.
Personne ne vit rien,
personne ne le sut,
personne ne s’éveilla :
ils dormaient tous,
car le SEIGNEUR avait fait tomber sur eux un sommeil mystérieux.
13 David passa sur l’autre versant de la montagne
et s’arrêta sur le sommet, au loin, à bonne distance.

22 Il appela Saül et lui cria :
« Voici la lance du roi.
Qu’un jeune garçon traverse et vienne la prendre !
23 Le SEIGNEUR rendra à chacun selon sa justice et sa fidélité.
Aujourd’hui, le SEIGNEUR t’avait livré entre mes mains,
mais je n’ai pas voulu porter la main sur le messie du SEIGNEUR. »

Pour commencer, il faut se rappeler le contexte : Saül fut le premier roi du peuple d’Israël, vers 1040 av.J.C. Il était beau, il était dans la fleur de l’âge ; les textes disent que « nul parmi les Israélites n’était plus beau que lui : de l’épaule et au-dessus il dépassait tout le monde » ; il était fermier, originaire d’une famille simple, dans la petite tribu de Benjamin. C’est Dieu qui l’avait choisi et il avait chargé le prophète Samuel de le consacrer comme roi ; vous vous souvenez que Samuel avait renâclé parce qu’il se méfiait de la monarchie en général ; mais il avait bien fallu obéir à Dieu et Saül est donc devenu roi d’Israël ; enfin, le peuple était comme tous les autres, il avait un roi.
Mais après un bon début, Saül donna malheureusement raison aux pires craintes de Samuel : son bon plaisir et l’amour du pouvoir et de la guerre l’emportèrent sur la fidélité à l’Alliance. Ce fut si grave que, sans attendre la fin du règne de Saül, Samuel, sur l’ordre de Dieu, envisagea la succession ; il choisit déjà le futur roi : ce fut David, le petit berger de Bethléem, le huitième fils de Jessé ; écuyer du roi Saül, il fut formé à la cour ; il devint peu à peu un remarquable chef de guerre dont les succès se racontaient partout. Un jour, par malheur, Saül a entendu la chanson qui courait dans les chaumières : « Saül a tué des milliers, (mais) David a tué des myriades » (c’est-à-dire mille fois plus !). Et donc, ce qui devait arriver arriva : Saül, d’abord enthousiaste conçut bientôt d’affreux soupçons et une jalousie féroce pour ce petit prétentieux qui ne pensait certainement qu’à le détrôner.
Une jalousie telle qu’il en devint fou. David dut s’enfuir à plusieurs reprises pour lui échapper ; mais contrairement aux soupçons de Saül, les récits notent à loisir que jamais David ne manqua de loyauté à son roi : le choix que Dieu avait fait de Saül, en son temps, était trop précieux à ses yeux.
Dans l’épisode qui nous est raconté aujourd’hui, c’est Saül qui a pris l’initiative : les trois mille hommes dont on nous parle ont été réunis par le roi dans le seul but d’assouvir sa haine contre David : « Saül se mit en route avec trois mille hommes, l’élite d’Israël, pour traquer David dans le désert de Ziph. » Les intentions de Saül sont très claires : il mène personnellement les opérations de nettoyage, il liquidera David dès qu’il le pourra. Mais le hasard renverse la situation au profit de David : pendant la nuit, il s’introduit dans le camp de Saül et trouve tout le monde endormi ; l’occasion est trop belle, il faut le reconnaître ; sûrement, Dieu est avec lui ; et Abishaï, son garde du corps fait du zèle : il est tout prêt à en finir avec Saül. Tout le monde comprendrait, d’ailleurs, que David se laisse aller à une vengeance que le hasard lui offrait si facilement. En tout cas, il est clair que cela se passe à une époque où les moeurs ne sont pas tendres ! Puisqu’on croit facilement que c’est Dieu lui-même qui vous donne de superbes occasions de se venger ; le compagnon de David est tout ce qu’il y a de plus sincère quand il lui dit : « Aujourd’hui Dieu a livré ton ennemi entre tes mains. Et bien, je vais le clouer à terre avec sa propre lance, d’un seul coup, et je n’aurai pas à m’y reprendre à deux fois. » Pour Abishaï, clairement, ce n’est pas le hasard, c’est la Providence qui les a amenés là ! C’est là que David surprend tout le monde, y compris Saül qui n’en croira pas ses yeux quand il aura la preuve que David l’a épargné.
On peut se poser deux questions : premièrement, pour quelle raison David a-t-il épargné celui qui lui voulait du mal… ? Deuxièmement, pourquoi la Bible raconte-t-elle cet épisode ?
Premièrement, pour quelle raison David a-t-il épargné Saül ? La seule raison qu’il invoque, ce n’est pas que nous sommes tous frères, ou qu’il faut aimer nos ennemis, comme Jésus le dira plus tard, et que ce n’est pas beau de se venger ; sa raison c’est le respect du choix de Dieu : « Je n’ai pas voulu porter la main sur le roi, qui a reçu l’onction du SEIGNEUR. »
Deuxièmement, pourquoi la Bible raconte-t-elle cet épisode ? Il y a certainement plusieurs messages dans ce texte : d’abord, visiblement, l’auteur veut dessiner un certain portrait de David : respectueux des choix de Dieu, magnanime, refusant de se venger, et qui a déjà compris que ce n’est jamais la Providence qui livre les ennemis à notre merci. Ensuite, deuxième message, il n’est pas mauvais de faire savoir que le roi régnant est intouchable ! N’oublions pas que ce récit a été écrit à la cour de Salomon, qui a tout avantage à ce que l’on retienne la leçon !
Enfin, ce texte reflète une étape de l’histoire biblique, un jalon dans la pédagogie de Dieu : avant d’apprendre à aimer tous les hommes, il faut commencer de se trouver quelques bonnes raisons d’en aimer quelques-uns ; David épargne un ennemi pourtant très dangereux pour lui parce que celui-ci a été en son temps l’élu de Dieu ; l’ultime étape, ce sera quand nous aurons compris que chaque homme, partout sur toute la terre, a reçu l’onction du Seigneur.

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PSAUME – 102 (103), 1-2, 3-4, 8. 10. 12-13

1 Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
2 Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

3 Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;
4 il réclame ta vie à la tombe
et te couronne d’amour et de tendresse.

8 Le SEIGNEUR est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
10 il n’agit pas envers nous selon nos fautes,
ne nous rend pas selon nos offenses.

12 Aussi loin qu’est l’orient de l’occident,
il met loin de nous nos péchés ;
13 comme la tendresse du père pour ses fils,
la tendresse du SEIGNEUR pour qui le craint !

Nous avons rencontré plusieurs fois ce psaume au cours des trois années liturgiques ; nous avons donc déjà eu l’occasion d’admirer le parallélisme des versets, cette sorte de balancement des lignes qui se répondent : l’idéal serait de le dire à deux voix, ligne à ligne ; il a probablement été chanté par deux chœurs  alternés. Premier chœur : « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme »… Deuxième chœur: « Bénis son nom très saint, tout mon être ! »… Premier chœur : « Il n’agit pas envers nous selon nos fautes »… Deuxième chœur : « Il ne nous rend pas selon nos offenses. » Et ainsi de suite.
Autre caractéristique de ce psaume, cette tonalité très joyeuse de l’action de grâce : si vous vous reportez à votre Bible, vous verrez que la phrase « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme » est répétée en inclusion dans le premier et le dernier verset. Parmi tous les bienfaits de Dieu, les versets qui ont été retenus pour ce dimanche insistent sur son pardon : « Car il pardonne toutes tes offenses… Le SEIGNEUR est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour ; il n’agit pas envers nous selon nos fautes, ne nous rend pas selon nos offenses. Aussi loin qu’est l’orient de l’occident, il met loin de nous nos péchés. » Voilà aussi l’une des grandes découvertes de la Bible : Dieu n’est qu’amour et pardon. C’est en cela qu’il est si différent de nous, si surprenant même, pour nous.
Il faudrait sans cesse avoir à l’esprit cette phrase d’Isaïe : « Vos pensées ne sont pas mes pensées, dit Dieu ; et mes chemins ne sont pas vos chemins. » Nous connaissons bien cette parole, mais il ne faut pas oublier dans quel contexte elle est dite (Is 55, 6 – 8) : « Recherchez le SEIGNEUR puisqu’il se laisse trouver, appelez-le, puisqu’il est proche. Que le méchant abandonne son chemin, et l’homme malfaisant, ses pensées. Qu’il retourne vers le SEIGNEUR, qui lui manifestera sa tendresse, vers notre Dieu qui pardonne abondamment. CAR vos pensées ne sont pas mes pensées… » Cette conjonction CAR donne le sens du passage ; c’est précisément sa miséricorde   inépuisable qui fait la différence entre Dieu et nous. Au passage, il faut noter que ce texte date d’à peu près cinq cents ans avant Jésus-Christ.
Mais bien avant même cette expression particulièrement forte chez Isaïe, on avait compris depuis bien longtemps que le pardon de Dieu est sans conditions et qu’il précède toutes nos prières ou nos repentirs. Le pardon de Dieu n’est pas un acte ponctuel, un événement, c’est son être même. Il reste que nous seuls pouvons faire la démarche libre d’aller recevoir ce pardon de Dieu, et renouer l’Alliance ; il ne nous forcera jamais la main. Donc, quand nous allons demander pardon, nous faisons la démarche indispensable pour entrer dans le pardon de Dieu, mais ce pardon était déjà acquis.
Cette découverte remonte très haut dans l’histoire biblique : le prophète Natan l’avait clairement dit au roi David, qui venait de se débarrasser du mari de sa maîtresse, Bethsabée ; David n’avait pas eu encore le temps d’exprimer le moindre repentir que le prophète lui avait déjà affirmé (2 S 12, 8) : « Tout ce que tu as, c’est Dieu qui te l’a donné, et si ce n’est pas encore assez, Dieu est prêt à te donner encore tout ce que tu voudras. » Ce qui est très exactement le sens du mot « pardon ». Etymologiquement, le mot « par-don » (il faut séparer les deux syllabes), c’est le don parfait, le don par-delà l’offense, par-delà l’ingratitude ; c’est l’alliance toujours offerte malgré l’infidélité. Pardonner à celui qui nous a fait du mal, c’est continuer malgré cela à lui proposer une alliance, une relation d’amour ou d’amitié. C’est accepter de revoir telle ou telle personne, de lui tendre la main, de l’accueillir quand même à sa table ou dans sa maison ; c’est risquer un sourire ; quand c’est plus grave, ce sera refuser de haïr, refuser de se venger.
Pour autant, cela ne veut pas dire oublier. On entend souvent dire « je ne peux pas pardonner, je n’oublierai jamais » ; en réalité, il s’agit de deux choses complètement différentes. Le pardon n’est pas un coup d’éponge, il n’est ni oubli, ni effacement : ce qui est fait est fait, rien ne l’effacera, en bien comme en mal, d’ailleurs. Et il y a bien des offenses qu’on ne pourra jamais oublier, parce que l’irréparable a été commis. C’est d’ailleurs ce qui fait la grandeur et la gravité de nos vies d’hommes : si un coup d’éponge pouvait tout effacer, à quoi bon agir bien, on peut faire n’importe quoi. Le pardon n’efface donc pas le passé, mais il ouvre l’avenir. Il détache les chaînes de la culpabilité, il apporte la libération intérieure, on peut repartir.
Quand David a fait tuer le mari de Bethsabée, rien n’a pu réparer le mal commis. Mais David, pardonné, a pu relever la tête et tâcher de ne plus faire le mal. Quand les parents d’une jeune fille assassinée pardonnent à l’assassin, (nous en avons eu des exemples parfois à la télévision), cela ne veut pas dire qu’ils ont oublié l’acte commis ; mais c’est dans leur douleur même, peut-être, qu’ils puisent la midéricorde nécessaire pour pardonner ; le pardon est alors non pas un coup d’éponge, mais un acte profondément libérateur. Celui qui est pardonné n’est pas un innocent, il ne sera plus jamais un innocent, mais il peut relever la tête.
Sans aller jusqu’au meurtre, nos vies quotidiennes sont jalonnées d’actes plus ou moins graves qui ont semé l’injustice ou la peine. Quand nous pardonnons et quand nous sommes pardonnés, nous cessons d’être tournés vers le passé, nous relevons la tête vers l’avenir. Dans notre relation à Dieu, c’est la même chose : aucun de nous n’est un innocent, nous sommes tous des pécheurs pardonnés.

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DEUXIEME LECTURE – Première lettre de Saint Paul aux Corinthiens, 15, 45-49

 

Frères,
l’Ecriture dit :
45 le premier homme, Adam devint un être vivant ;
le dernier Adam – le Christ – est devenu l’être spirituel
qui donne la vie.
46 Ce qui vient d’abord, ce n’est pas le spirituel,
mais le physique ;
ensuite seulement vient le spirituel.
47 Pétri d’argile, le premier homme vient de la terre ;
le deuxième homme, lui, vient du ciel.
48 Comme Adam est fait d’argile,
ainsi les hommes sont faits d’argile ;
comme le Christ est du ciel,
ainsi les hommes seront du ciel.
49 Et de même que nous nous aurons été à l’image
de celui qui est fait d’argile,
de même nous serons à l’image
de celui qui vient du ciel.

Ce texte s’inscrit dans la longue méditation de Paul sur la résurrection , celle du Christ et la nôtre ; il s’adresse à des Chrétiens d’origine grecque qui voudraient bien posséder une bonne fois une réponse claire, nette et précise sur la résurrection de la chair, le quand et le comment. Paul a commencé par dire : d’abord, la résurrection est un article de foi ; et si vous ne croyez pas à la résurrection des morts, alors vous ne pouvez pas croire non plus à la résurrection du Christ. C’était notre lecture de dimanche dernier.
Dans notre texte d’aujourd’hui, il est confronté à la question : « Comment les morts ressuscitent-ils ? Avec quel corps reviennent-ils ? » Or Paul ne sait pas dire comment seront les ressuscités ; la seule chose qu’il peut dire avec certitude, c’est que notre corps ressuscité sera tout différent de notre corps terrestre ; rappelons-nous qu’après sa résurrection, il arrivait que Jésus se fasse reconnaître par ses disciples, mais on sait aussi que certains ne l’ont pas reconnu spontanément : Marie-Madeleine, par exemple, a commencé par le prendre pour le jardinier ; et les apôtres, au bord du lac, se sont posé des questions. Ce qui prouve qu’il était bien le même et en même temps tout autre.
Ce qui amène Paul à faire une distinction entre un corps animal et un corps spirituel. Cette expression « corps spirituel » devait évidemment surprendre des auditeurs habitués à la distinction classique chez les Grecs entre le corps et l’âme ; mais Paul est juif et la pensée juive n’oppose jamais le corps et l’âme. En revanche, sa formation juive l’a entraîné à opposer deux sortes de comportements, celui de l’homme terrestre et celui de l’homme spirituel qu’inaugurera le Messie. Dans tous les hommes, Dieu a insufflé un souffle de vie qui fait d’eux des êtres capables d’une vie spirituelle, mais ce sont encore des hommes terrestres ; tandis que dans le Messie, habitera l’Esprit même de Dieu qui dictera toute sa conduite, une conduite à l’image de Dieu.
C’est là que Paul fait référence à la Genèse dans laquelle il lit la vocation de l’humanité ; mais n’oublions pas qu’il ne la lit pas de manière historique ; pour lui, Adam est un type d’homme ou plutôt un type de comportement ; cette lecture est peut-être pour nous inhabituelle ; mais il faut nous entraîner à lire les textes de création dans la Genèse, non pas comme le reportage des événements, mais comme des récits de vocation. En créant l’humanité, (Adam est un nom collectif) Dieu l’appelle à un devenir inouï. Adam, le terreux, est appelé à devenir le temple de l’Esprit de Dieu.
Attention, dans la Bible, la Création n’est pas considérée comme un événement du passé : d’abord, la Bible parle beaucoup plus du Dieu Créateur qu’elle ne parle de la Création : elle parle de notre relation à Dieu ; nous sommes créés par lui, nous dépendons de lui, nous sommes suspendus à son souffle. Ensuite, il ne s’agit pas du passé, mais de l’avenir : l’acte Créateur nous est présenté comme un projet non encore achevé ; la dernière phrase du poème de la Création au premier chapitre de la Genèse (Gn 1,1 – 2,4) parle d’une « naissance » : « Telle est la naissance du ciel et de la terre lors de leur création » ; et qui dit « naissance » dit appel à devenir. Un appel qui nous concerne tous, puisque Adam est le nom collectif qui englobe toute l’humanité. Et notre vocation, dit encore la Genèse, c’est d’être l’image de Dieu, c’est-à-dire habités par l’Esprit même de Dieu. « Dieu dit : faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance… Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa ; mâle et femelle il les créa. » (Gn 1, 27).
Mais, dans la Bible, Adam est aussi le type de l’homme qui, justement, ne répond pas à sa vocation ; il s’est laissé inspirer par le serpent, qui lui distille, comme un venin, la méfiance vis-à-vis de Dieu. C’est cela que Paul appelle un comportement terrestre, comme le serpent qui rampe à ras de terre. Jésus-Christ, le nouvel Adam, bien au contraire, ne se laisse souffler ses comportements que par l’Esprit de Dieu. En cela il accomplit cette vocation de tout homme, c’est-à-dire d’Adam ; c’est le sens de la phrase de Paul : « Frères, l’Ecriture dit : le premier Adam était un être humain qui avait reçu la vie ; le dernier Adam – le Christ – est devenu l’être spirituel qui donne la vie. »
Le message de Paul, c’est : le comportement d’Adam mène à la mort, le comportement du Christ mène à la vie. Or nous sommes tous, sans cesse, tiraillés entre ces deux comportements, entre ciel et terre. Nous pouvons tous faire nôtre cette phrase de Paul : « Malheureux homme que je suis !… Le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais. » (Rm 7, 19. 24). Et notre histoire individuelle, comme notre histoire collective, comme celle de toute l’humanité est ce long chemin pour nous laisser de plus en plus habiter par l’Esprit de Dieu. « Puisque Adam est pétri de terre, comme lui les hommes appartiennent à la terre ; puisque le Christ est venu du ciel, comme lui les hommes appartiennent au ciel. Et de même que nous sommes à l’image de celui qui est pétri de terre, de même nous serons à l’image de celui qui vient du ciel. » Comme dit Saint Jean (1 Jn 3, 2) : « Mes bien-aimés, dès à présent nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que, lorsqu’il paraîtra, nous lui serons semblables, puisque nous le verrons tel qu’il est. »
Cette perfection de l’image de Dieu en Jésus-Christ, les apôtres l’ont vue sur le visage du Christ lors de la Transfiguration !

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EVANGILE – selon Saint Luc, 6, 27-38

 

En ce temps-là,
Jésus déclarait à ses disciples :
27 « Je vous le dis, à vous qui m’écoutez :
aimez vos ennemis,
faites du bien à ceux qui vous haïssent.
28 Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent,
priez pour ceux qui vous calomnient.
29 A celui qui te frappe sur une joue,
présente l’autre joue.
A celui qui te prend ton manteau,
Ne refuse pas ta tunique.
30 Donne à quiconque te demande,
et à qui prend ton bien, ne le réclame pas.
31 Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous,
faites-le aussi pour eux.
32 Si vous aimez ceux qui vous aiment,
quelle reconnaissance méritez-vous ?
Même les pécheurs aiment ceux qui les aiment.
33 Si vous faites du bien à ceux qui vous en font,
quelle reconnaissance méritez-vous ?
Même les pécheurs en font autant.
34 Si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir en retour,
quelle reconnaissance méritez-vous ?
Même les pécheurs prêtent aux pécheurs
pour qu’on leur rende l’équivalent.
35 Au contraire, aimez vos ennemis,
faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour.
Alors votre récompense sera grande,
et vous serez les fils du Très-Haut,
car lui, il est bon pour les ingrats et les méchants.
36 Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux.
37 Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ;
ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés.
Pardonnez, et vous serez pardonnés.
38 Donnez, et l’on vous donnera :
c’est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante,
qui sera versée dans le pan de votre vêtement ;
car la mesure dont vous vous servez pour les autres
servira de mesure aussi pour vous. »

« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » : « (alors) vous serez les fils du Dieu très-haut, car lui, il est bon pour les ingrats et les méchants. » On a envie de dire « quel programme ! » Et pourtant c’est bien cela notre vocation ; si on relit l’ensemble de la Bible, elle apparaît bien comme le récit de la conversion de l’homme qui apprend peu à peu à dominer sa violence. Cela ne va pas sans mal, mais Dieu est patient, puisque pour lui, comme dit Saint Pierre, « mille ans sont comme un jour et un jour est comme mille ans » (2 Pi 3,8). Dieu éduque son peuple lentement, patiemment, comme le dit le Deutéronome : « Tu reconnais, à la réflexion, que le SEIGNEUR ton Dieu faisait ton éducation comme un homme fait celle de son fils. » (Dt 8,5). Cette lente extirpation de la violence du cœur  de l’homme est exprimée de manière imagée dès le livre de la Genèse : la violence y est présentée comme une forme d’animalité ; je reprends le récit du jardin d’Eden : Dieu avait invité Adam à nommer les animaux ; ce qui symbolise sa suprématie sur l’ensemble des créatures. Et Dieu avait bien conçu Adam comme le roi de la création : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance et qu’il soumette les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toute la terre et toutes les petites bêtes qui remuent sur la terre. » Et Adam lui-même s’était reconnu différent, supérieur : « L’homme désigna par leur nom tout bétail, tout oiseau du ciel et toute bête des champs, mais pour lui-même, l’homme ne trouva pas l’aide qui lui soit accordée. » Et vous savez que ce mot « accordé » signifie « accordailles, harmonie » ; l’homme n’a pas trouvé son égale.
Or deux chapitres plus loin, voici l’histoire de Caïn et Abel. Au moment où Caïn est pris d’une folle envie de meurtre, Dieu lui dit : « le péché est tapi (comme une bête) à ta porte ; il veut te dominer, mais toi, domine-le ». Et à partir de ce premier meurtre, le texte biblique montre la prolifération de la vengeance. (4,1-26). Cela revient à dire que, dès les premiers chapitres de la Bible, la violence est reconnue, elle existe, mais elle est démasquée, comparée à un animal : l’homme ne mérite plus le nom d’homme quand il est violent. Les textes bibliques vont donc entreprendre la difficile conversion du cœur  de l’homme. Dans cette entreprise, on peut distinguer des étapes ; arrêtons-nous sur la première : « Œil  pour œil , dent pour dent » (Ex 21,24). En réponse à l’effroyable record de Lamek (Gn 4,23), l’arrière petit-fils de Caïn, qui se vantait de tuer hommes et enfants pour venger de simples égratignures, la loi oppose une première limitation : « une seule dent pour une dent, et non pas toute la mâchoire, une seule vie pour une vie, et non pas tout un village en représailles… » La loi du talion représentait donc déjà un progrès certain, même s’il nous paraît encore maigre. La pédagogie des prophètes va sans cesse attaquer ce problème de la violence ; mais elle se heurte à une difficulté psychologique très grande : l’homme qui accepte de ne pas se venger croit perdre son honneur. Les textes bibliques vont donc faire découvrir à l’homme que son véritable honneur est ailleurs ; il consiste justement à ressembler à Dieu qui est « bon, lui, pour les ingrats et les méchants ».
Le discours de Jésus, aujourd’hui, est la dernière étape de cette éducation : de la loi du talion, nous sommes passés à l’appel à la douceur et au désintéressement, à la gratuité parfaite ; il insiste : par deux fois, au début et à la fin, il dit « aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent »… « aimez vos ennemis sans rien espérer en retour ».
Du coup, la finale nous surprend un peu ; jusqu’ici, si ce n’était pas facile, au moins c’était logique : Dieu est miséricordieux et nous invite à l’imiter ; et voilà que les dernières lignes semblent changer de ton : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. Donnez, et l’on vous donnera… vous recevrez une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans votre tablier ; car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira aussi pour vous. » Serions-nous revenus au donnant-donnant ?
Evidemment non, puisque c’est Jésus qui parle ; tout simplement, il nous indique un chemin très rassurant : pour ne plus craindre d’être jugés, contentons-nous de ne pas juger, de ne pas condamner les autres. Quant à la phrase « Votre récompense sera grande, vous serez les fils du Dieu très-haut », elle dit la merveille que découvrent ceux qui obéissent à l’idéal chrétien de douceur et de pardon, c’est-à-dire la transformation profonde qui s’introduit en eux : parce qu’ils ont ouvert la porte à l’Esprit de Dieu, celui-ci les habite et les inspire de plus en plus ; et, peu à peu, ils voient s’accomplir en eux la promesse formulée par le prophète Ezéchiel (Ez 36,27) : « Je vous donnerai un cœur  neuf et je mettrai en vous un esprit neuf ; j’enlèverai de votre corps le cœur  de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. »

 

EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRE D'ISAÏE, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, PSAUME 137

Dimanche 10 février 2019 : lectures et commentaires

lapecheauxames

 Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,
dimanche 10 février 2019

5éme dimanche du Temps ordinaire

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

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PREMIERE LECTURE – Livre d’Isaïe 6, 1…8

1 L’année de la mort du roi Ozias,
je vis le Seigneur qui siégeait sur un trône très élevé ;
les pans de son manteau remplissaient le Temple.
2 Des séraphins se tenaient au-dessus de lui.
3 Ils se criaient l’un à l’autre :
« Saint ! Saint ! Saint ! le SEIGNEUR de l’univers !
Toute la terre est remplie de sa gloire. »
4 Les pivots des portes se mirent à trembler
à la voix de celui qui criait,
et le Temple se remplissait de fumée.
5 Je dis alors :
« Malheur à moi ! Je suis perdu,
car je suis un homme aux lèvres impures,
j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures ;
et mes yeux ont vu le Roi, le SEIGNEUR de l’univers ! »
6 L’un des séraphins vola vers moi,
tenant un charbon brûlant
qu’il avait pris avec des pinces sur l’autel.
7 Il l’approcha de ma bouche et dit :
« Ceci a touché tes lèvres,
et maintenant ta faute est enlevée,
ton péché est pardonné. »
8 J’entendis alors la voix du Seigneur qui disait :
« Qui enverrai-je ?
Qui sera notre messager ? »
Et j’ai répondu :
« Me voici :
envoie-moi ! »

La semaine dernière, nous lisions le récit de la vocation de Jérémie, aujourd’hui, celle d’Isaïe ; deux très grands prophètes à nos yeux. Et pourtant, l’un comme l’autre avouent leur petitesse : Jérémie se sent incapable de parler, mais puisque Dieu a pris l’initiative de le choisir, c’est Dieu aussi qui l’inspirera et lui donnera la force nécessaire. Isaïe, lui, est saisi par un sentiment d’indignité ; mais là encore, puisque c’est Dieu qui l’a choisi, c’est Dieu aussi qui le purifiera.
Jérémie était prêtre et nous ne savons pas où il a reçu l’appel de Dieu ; curieusement, c’est Isaïe qui n’était pas prêtre, qui situe sa vocation au Temple de Jérusalem : « L’année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur qui siégeait sur un trône très élevé ». Quand Isaïe nous dit « je vis », cela veut dire qu’il s’agit non pas d’un récit, mais d’une vision ; ne cherchons donc pas dans son évocation un déroulement logique d’événements. Les livres prophétiques sont émaillés de visions fantastiques : à nous de décoder ce langage extrêmement suggestif, même s’il surprend notre mentalité contemporaine.
Isaïe nous dit qu’en ce qui le concerne, cela s’est passé « l’année de la mort du roi Ozias » : c’est une indication précieuse. Il est rare que nous puissions évoquer des dates avec autant de précision ; cette fois, nous le pouvons car on sait que le roi Ozias a régné à Jérusalem de 781 à 740 av J.C. Depuis la mort du roi Salomon (en 933, c’est-à-dire depuis près de deux cents ans), le royaume de David et de Salomon est divisé : il y a deux royaumes, deux rois, deux capitales : au Sud, Ozias est roi de Jérusalem, au Nord, Menahem est roi de Samarie. On sait également que Ozias était lépreux et qu’il est mort de cette maladie à Jérusalem en 740. C’est donc cette année-là qu’Isaïe a reçu sa vocation de prophète : ensuite, il a prêché pendant environ quarante ans (là on est moins précis) et il est resté dans la mémoire collective d’Israël comme un très grand prophète et en particulier le prophète de la sainteté de Dieu.1
« Saint, Saint, Saint le SEIGNEUR, Dieu de l’univers. Toute la terre est remplie de sa gloire » : vous avez reconnu le Sanctus de nos messes. Il date donc au moins du prophète Isaïe. (Peut-être cette acclamation faisait-elle déjà partie de la liturgie au Temple de Jérusalem, mais on n’en a pas la preuve ; on a seulement retrouvé des expressions équivalentes plus anciennes en Egypte).
Dire que Dieu est « Saint », au sens biblique, c’est dire qu’il est Tout Autre que l’homme. Dieu n’est pas à l’image de l’homme ; bien au contraire, la Bible affirme l’inverse : c’est l’homme qui est « à l’image de Dieu » ; ce n’est pas la même chose ! Cela veut dire que nous devrions rester très modestes et très prudents chaque fois que nous parlons de Dieu ! Parce que Dieu est le Tout Autre, il nous est radicalement, irrémédiablement impossible de l’imaginer tel qu’il est, nos mots humains ne peuvent jamais rendre compte de lui. 2
La première partie de la vision d’Isaïe dit bien cette prise de conscience fondamentale ; et ce qu’il nous décrit ressemble étrangement à d’autres évocations des grandes manifestations de Dieu dans la Bible : Dieu est assis sur un trône très élevé, une fumée se répand et remplit tout l’espace, une voix tonne… elle tonne si fort que les lieux tremblent… Isaïe ne peut pas s’empêcher de penser à ce qui s’était passé pour Moïse sur la montagne du Sinaï, au moment où Dieu avait fait alliance avec son peuple et donné les tables de la Loi ; c’est le livre de l’Exode qui raconte : « Le mont Sinaï n’était que fumée, parce que le SEIGNEUR y était descendu dans le feu ; sa fumée monta, comme la fumée d’une fournaise, et toute la montagne trembla violemment. La voix du cor s’amplifia : Moïse parlait et Dieu lui répondait par la voix du tonnerre. » (Ex 19, 18-19).
L’homme Isaïe mesure alors sa petitesse et il ressent comme une sorte de crainte : « Malheur à moi ! Je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures ; et mes yeux ont vu le Roi, le SEIGNEUR de l’univers ! » Cette « crainte », comme découverte de notre petitesse, du fossé infranchissable qui nous sépare de Dieu si Dieu lui-même ne le comble pas, est une première étape indispensable dans notre relation à Dieu. Mais Dieu n’en reste pas là. D’ordinaire, dans la Bible, il y a toujours cette parole de la part de Dieu : « ne crains pas »… Ici, la parole n’est pas dite mais elle est remplacée par un geste très suggestif : un des séraphins, un de ceux qui, justement, proclament la sainteté de Dieu, va accomplir le geste qui purifie l’homme, qui comble le fossé, qui permet à l’homme d’entrer en relation avec Dieu : « L’un des séraphins vola vers moi, tenant un charbon brûlant qu’il avait pris avec des pinces sur l’autel. Il l’approcha de ma bouche… » Manière de dire que c’est Dieu qui prend l’initiative de se faire proche de l’homme ; ce fossé qui nous sépare de Dieu, c’est Dieu lui-même qui le comble.
Quand Isaïe parlera de Dieu, plus tard, il lui arrivera souvent de l’appeler « Le Saint d’Israël » : cette expression dit bien que Dieu est le Saint, le Tout-Autre, mais aussi qu’il s’est fait proche de son peuple, puisque celui-ci peut aller jusqu’à revendiquer une relation d’appartenance (Dieu est « Le Saint d’Israël »).

La merveille, c’est que ce qui est vrai pour le peuple d’Israël l’est désormais pour notre Eglise et pour chacun d’entre nous.

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Psaume 137 (138)

De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce :
tu as entendu les paroles de ma bouche.
Je te chante en présence des anges,
vers ton temple sacré, je me prosterne.

Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité,
car tu élèves, au-dessus de tout, ton nom et ta parole.
Le jour où tu répondis à mon appel,
tu fis grandir en mon âme la force.

Tous les rois de la terre te rendent grâce
quand ils entendent les paroles de ta bouche.
Ils chantent les chemins du Seigneur :
« Qu’elle est grande, la gloire du Seigneur ! »

Ta droite me rend vainqueur.
Le Seigneur fait tout pour moi !
Seigneur, éternel est ton amour :
n’arrête pas l’œuvre de tes mains.

Il se dégage de ce psaume une impression très particulière, très douce, de joie profonde et de sérénité. Dès le premier verset, tout est dit. Par exemple, l’expression « rendre grâce » est répétée : « De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce »… « Je rends grâce à ton nom ». Le croyant est celui qui vit dans la grâce de Dieu et qui le reconnaît tout simplement, le cœur noyé de reconnaissance.
J’ai dit « le croyant », mais ce croyant n’est pas un individu particulier, c’est le peuple d’Israël, comme toujours dans les psaumes, qui parle ici et qui rend grâce pour l’Alliance que Dieu lui a proposée. Cela s’entend à la répétition du nom « SEIGNEUR » que l’on entend à plusieurs reprises dans ces quelques versets. C’est le fameux NOM de Dieu, ce que nous appelons le « tétragramme » puisqu’il s’agit de quatre consonnes, ce Nom révélé par Dieu à Moïse au Sinaï au moment de l’épisode du buisson ardent (Ex 3). Dieu s’est encore révélé à Moïse au cours de l’Exode dans le Sinaï, sous le nom de « amour et vérité » : nous l’entendons également ici : « Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité ». Nous retrouvons cette même expression « amour et vérité » à plusieurs reprises dans d’autres psaumes et dans l’ensemble de la Bible ; c’est la précieuse découverte d’Israël, grâce au souffle de Dieu, bien sûr. On peut la lire au chapitre 34 de l’Exode : « (je suis) le SEIGNEUR, Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein d’amour et de vérité ». (Ex 34, 6). Et ce n’est pas un hasard si cette révélation de la tendresse de Dieu est intervenue après l’épisode du veau d’or, c’est-à-dire une infidélité caractérisée du peuple. Car c’est précisément à l’occasion de ses infidélités répétées que le peuple d’Israël a fait l’expérience de l’inépuisable miséricorde de Dieu.
C’est cette fidélité de Dieu que l’on chante inlassablement au Temple de Jérusalem : « Vers ton temple sacré je me prosterne » … le décor ici est le même que dans le récit de la vocation d’Isaïe que nous avons lu en première lecture… et le psaume continue : « Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité ». Dans le récit de la vocation d’Isaïe, l’accent était mis sur la Sainteté de Dieu, le fossé qui nous sépare de Dieu, et que nous ne pouvons combler par nos propres forces ni par aucune action, si méritoire soit-elle… C’est Dieu lui-même qui en permanence comble ce fossé et nous invite à entrer dans son intimité. Dans ce psaume, nous découvrons en quoi consiste la Sainteté de Dieu : Dieu est Amour et vérité : voilà sa sainteté… et il est vrai qu’en cela un fossé nous sépare de Lui.
A la fin du psaume, nous retrouvons une autre expression de cette prise de conscience de l’amour de Dieu : « éternel est ton amour », vous avez reconnu le refrain du psaume 135 (136) qui est, lui aussi, un rappel de la libération de l’Exode. L’allusion à la « droite » (traduisez la main) de Dieu (dans le verset « Ta droite me rend vainqueur ») est encore un autre rappel de l’Exode : car, selon l’expression consacrée, Dieu nous a libérés « par sa main forte et son bras étendu » (Dt 4,34).
Cette Alliance du Sinaï a fait d’Israël le bénéficiaire de la Révélation, le confident de Dieu ; et c’est ce qui vient d’être exprimé de plusieurs manières. Mais Israël a découvert également que ce n’est pas le tout d’être le confident de Dieu. Désormais, il doit en être le prophète : c’est-à-dire qu’il a la charge, la responsabilité de proclamer l’amour et la vérité de Dieu à l’ensemble de l’humanité.
C’est le sens du verset : « Tous les rois de la terre te rendent grâce »1. A dire vrai, c’est pour le moins une anticipation ! Tous les rois de la terre ne sont pas encore convertis, ni au temps de David, ni même à la fin de l’Ancien Testament, et pas encore non plus aujourd’hui… loin de là ! Mais cette anticipation, on y tient : elle est un rappel du double aspect de la vocation d’Israël dont je viens de parler. Pour que les rois de la terre s’inclinent devant Dieu, il faudra qu’ils aient entendu la Bonne Nouvelle. Le psaume dit bien : « Tous les rois de la terre te rendent grâce quand ils entendent les paroles de ta bouche ». Quand Israël aura rempli sa mission de témoin de Dieu, alors on pourra chanter vraiment : « De tout mon cœur  je te rends grâce // tous les rois de la terre te rendent grâce ».
Dernière remarque à propos d’une phrase apparemment toute simple : « Je te chante en présence des anges ». Il est intéressant de noter que, dans la Bible en hébreu, la formule était : « Je te chante devant les dieux ». C’était une sorte de profession de foi, manière d’affirmer qu’Israël ne tombe pas dans l’idolâtrie : Dieu seul est Dieu, les dieux des autres peuples ne sont que néant. Mais s’il est utile de l’affirmer, c’est que le danger n’est pas totalement écarté. Cela sonne donc plutôt comme une résolution.
En revanche, quand la Bible hébraïque a été traduite en grec, les traducteurs, considérant probablement qu’il n’y avait plus de danger d’idolâtrie ont remplacé le mot « dieux » par « anges ». D’où notre verset : « Je te change en présence des anges ». (Or notre psautier liturgique s’inspire du grec).
Enfin, le psaume se termine par une prière : « n’arrête pas l’œuvre  de tes mains », ce qui veut dire « continue malgré nos infidélités répétées » ; il faut lire ensemble les deux phrases « SEIGNEUR, éternel est ton amour : n’arrête pas l’œuvre de tes mains. » C’est parce que l’amour de Dieu est éternel que nous savons qu’il n’arrêtera pas « l’œuvre  de ses mains ».
Et c’est bien pour cela que nous ne cessons de rendre grâce : « Le SEIGNEUR fait tout pour moi », chante le psaume. Nous savons que nous sommes enveloppés en permanence de sa présence et de sa sollicitude. Comme dit saint Paul : « Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l’aiment », c’est-à-dire « qui lui font confiance ».


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DEUXIEME LECTURE – Première lettre de Saint Paul aux Corinthiens, 15,1-11

1 Frères,
je vous rappelle la Bonne Nouvelle
que je vous ai annoncée ;
cet Evangile, vous l’avez reçu ;
c’est en lui que vous tenez bon,
2 c’est par lui que vous serez sauvés
si vous le gardez tel que je vous l’ai annoncé ;
autrement, c’est pour rien que vous êtes devenus croyants.
3 Avant tout, je vous ai transmis ceci,
que j’ai moi-même reçu :
le Christ est mort pour nos péchés
conformément aux Ecritures,
4 et il fut mis au tombeau ;
il est ressuscité le troisième jour
conformément aux Ecritures,
5 il est apparu à Pierre, puis aux Douze ;
6 ensuite il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois
– la plupart sont encore vivants,
et quelques-uns sont endormis dans la mort -,
7 ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les Apôtres.
8 Et en tout dernier lieu, il est même apparu à l’avorton que je suis.
9 Car moi, je suis le plus petit des Apôtres,
je ne suis pas digne d’être appelé Apôtre,
puisque j’ai persécuté l’Eglise de Dieu.
10 Mais ce que je suis,
je le suis par la grâce de Dieu,
et sa grâce, venant en moi, n’a pas été stérile.
Je me suis donné de la peine plus que tous les autres ;
à vrai dire, ce n’est pas moi,
c’est la grâce de Dieu avec moi.
11 Bref, qu’il s’agisse de moi ou des autres,
voilà ce que nous proclamons,
voilà ce que vous croyez.

« Avant tout, je vous ai transmis ceci, que j’ai moi-même reçu… » nous dit Paul. Si nous sommes ici, à lire les lettres de Saint Paul, c’est parce que depuis deux mille ans, génération après génération, l’Evangile se transmet : notre foi, nous la devons à ceux qui nous ont précédés. On peut comparer cette transmission de l’Evangile à une course de relais : sur le même parcours, régulièrement, les coureurs sont remplacés par de nouvelles équipes, de nouveaux concurrents, auxquels ils transmettent un objet (qu’on appelle le « relais », le « témoin ») ; entendons-nous bien, la foi n’est pas un objet, mais gardons l’idée d’une course ; pour l’Evangile, le relais se transmet depuis deux mille ans sans défaillance.
Paul ne fait pas partie de l’équipe qui a pris le départ la première : en dehors de l’apparition sur le chemin de Damas, il n’a pas connu le Christ, il n’a pas été témoin des événements de la vie de Jésus de Nazareth. Mais il peut citer ses sources : ce sont les Apôtres de la première génération, si l’on peut dire (et pour lui, plus précisément, Ananie, Barnabé et la communauté chrétienne d’Antioche de Syrie) ; grâce à eux, lui, Paul, a reçu le témoin et il le transmet à son tour. Ce qu’il transmet c’est l’Evangile, la Bonne Nouvelle qui tient en deux phrases, mieux en deux mots ! Deux phrases, les voici : « le Christ est mort pour nos péchés, il est ressuscité le troisième jour » ; deux mots : mort / ressuscité ; ce sont les deux piliers de notre foi.
Pour appuyer son propos, Paul affirme que tout cela est conforme aux Ecritures (c’est-à-dire, à l’heure où il écrit, à l’Ancien Testament) : « Le Christ est mort pour nos péchés conformément aux Ecritures, et il a été mis au tombeau ; il est ressuscité le troisième jour conformément aux Ecritures ». En réalité, on ne trouve nulle part dans les Ecritures des affirmations concernant explicitement la mort et la résurrection du Messie : la formule « conformément aux Ecritures » ne signifie pas que tout était écrit d’avance ; la formule « selon les Ecritures » signifie que tout ce qui est arrivé est conforme au dessein bienveillant de Dieu ; on pourrait remplacer ici le mot « Ecritures » par le mot « projet de Dieu » ou « promesse de Dieu » : conformément à la promesse de Dieu, le Christ est mort pour nos péchés, c’est-à-dire nos péchés sont effacés… Conformément à la promesse de Dieu, le Christ est ressuscité, c’est-à-dire la mort est vaincue. L’Ancien Testament résonnait de ces promesses : promesses de pardon des péchés, promesses de salut, promesses de vie.
Par exemple, l’expression « le troisième jour », à elle seule, dans l’Ancien Testament, évoquait une promesse de salut, de libération ; dire « il y aura un troisième jour » revenait à dire « Dieu interviendra ». Le troisième jour, au mont Moryyah, Dieu avait suggéré à Abraham la solution pour sauver Isaac (Gn 22, 4) ; le troisième jour, Joseph, en Egypte, avait rendu la liberté à ses frères (Gn 42, 18) ; le troisième jour, le Seigneur s’était manifesté à son peuple rassemblé au pied du Mont Sinaï (Ex 19, 11. 16) ; le troisième jour, Jonas enfin converti avait retrouvé la terre ferme et sa mission (Jon 2, 1) ; c’est bien ainsi qu’on interprétait la parole d’Osée : « Il nous guérira après deux jours ; au troisième jour nous serons ressuscités et nous vivrons devant lui. » (Os 6, 2). Le troisième jour n’est donc pas une donnée chronologique mais l’expression d’une espérance : celle du triomphe de la vie au bénéfice de tous. Proclamer « Le Christ est ressuscité le troisième jour conformément aux Ecritures » est donc bien l’affirmation d’un salut pour tous. Un salut qui est le triomphe de la vie ; un salut actuel pour tous les temps et pour tous les hommes puisque le Christ est vivant pour toujours.
Cette Bonne Nouvelle, nous dit Paul, il faut absolument y rester attachés : « Frères, je vous rappelle la Bonne Nouvelle que je vous ai annoncée ; cet Evangile, vous l’avez reçu, et vous y restez attachés ; vous serez sauvés par lui si vous le gardez tel que je vous l’ai annoncé. » « Vous serez sauvés », c’est-à-dire vous pourrez participer à ce triomphe de Jésus-Christ sur la mort et le péché : grâce à lui, ou greffés sur lui, vous ferez partie de cette humanité nouvelle désormais animée par l’Esprit Saint.
Ce salut, Paul l’a expérimenté lui-même, lui le persécuteur pardonné, converti et transformé en colonne de l’Eglise… lui qui n’oubliera jamais qu’il a été un persécuteur des Chrétiens : « Car moi, je suis le plus petit des Apôtres, je ne suis pas digne d’être appelé Apôtre, puisque j’ai persécuté l’Eglise de Dieu. » Plus qu’aucun autre il est bien placé pour en parler ! Il suffit de croire au pardon pour être pardonné… Voilà la merveille de l’amour de Dieu pour l’humanité, un amour sans conditions, un amour sans cesse offert. C’est cela qu’en théologie, on appelle la « grâce ». Une grâce qu’il nous suffit d’accepter. Paul, comme Isaïe, comme Pierre, a grande conscience de son péché ; mais il laisse la grâce de Dieu agir en lui : « Ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu, et la grâce dont il m’a comblé n’a pas été stérile : je me suis donné de la peine plus que tous les autres ; à vrai dire, ce n’est pas moi, c’est la grâce de Dieu avec moi. » D’un persécuteur Dieu a fait un apôtre, le plus ardent qui soit, tout comme, de Jérémie, le jeune homme timide, il avait fait un prophète intrépide, comme d’Isaïe aux lèvres impures, il a fait la « bouche de Dieu », comme de Pierre, le renégat, il a fait le fondement de son Eglise.
Un salut qu’il suffit d’accepter : c’est vraiment une Bonne Nouvelle ! Il ne reste plus qu’à la crier sur les toits !

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EVANGILE – selon Saint Luc, 5, 1-11

1 La foule se pressait autour de Jésus pour écouter la parole de Dieu,
tandis qu’il se tenait au bord du lac de Génésareth.
2 Il vit deux barques qui se trouvaient au bord du lac ;
les pêcheurs en étaient descendus
et lavaient leurs filets.
3 Jésus monta dans une des barques qui appartenait à Simon,
et lui demanda de s’écarter un peu du rivage.
Puis il s’assit et, de la barque, il enseignait les foules.
4 Quand il eut fini de parler,
il dit à Simon :
« Avance au large,
et jetez vos filets pour la pêche. »
5 Simon lui répondit :
« Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ;
mais, sur ta parole,
je vais jeter les filets. »
6 Et l’ayant fait,
ils capturèrent une telle quantité de poissons
que leurs filets allaient se déchirer.
7 Ils firent signe à leurs compagnons de l’autre barque
de venir les aider.
Ceux-ci vinrent,
et ils remplirent les deux barques,
à tel point qu’elles enfonçaient.
8 A cette vue,
Simon-Pierre tomba aux pieds de Jésus, en disant :
« Eloigne-toi de moi, Seigneur,
car je suis un homme pécheur. »
9 En effet, un grand effroi l’avait saisi,
lui et tous ceux qui étaient avec lui,
devant la quantité de poissons qu’ils avaient pêchés ;
10 et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, les associés de Simon.
Jésus dit à Simon :
« Sois sans crainte,
désormais ce sont des hommes que tu prendras. »
11 Alors ils ramenèrent les barques au rivage
et, laissant tout, ils le suivirent.

On n’a pas beaucoup l’habitude de comparer l’Apôtre Pierre au prophète Isaïe, et pourtant le rapprochement des textes de la liturgie de ce cinquième dimanche nous y invite, en nous faisant lire les récits de leurs vocations. Le décor n’est pas le même : pour Isaïe, cela se passait au cours d’une vision qui se déroulait dans le temple de Jérusalem ; Pierre, lui, est sur le lac de Tibériade (appelé aussi lac de Génésareth). L’un et l’autre sont subitement mis en présence de Dieu lui-même : Isaïe au cours de sa vision, Pierre parce qu’il assiste à un miracle. Les précisions apportées par Luc ne laissent aucun doute là-dessus : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre », c’est le constat de l’homme de métier. Puis, le succès inespéré de l’entreprise pourtant vouée à l’échec à vues humaines : si la pêche ne donne rien la nuit, elle a encore moins de chances d’être fructueuse le jour, tous les pêcheurs le disent ; mais sur la simple parole de Jésus, le miracle se produit : « Ils prirent une telle quantité de poissons que leurs filets se déchiraient. »
Et tous les deux, Pierre et Isaïe, ont la même réaction devant cette irruption de Dieu dans leur vie ; tous les deux ont une même conscience de la sainteté de Dieu et de l’abîme qui nous sépare de lui. Et leurs expressions à tous les deux se ressemblent beaucoup : « Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur », dit Pierre ; et Isaïe disait « Malheur à moi ! Je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures ; et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur de l’univers ! »
Mais, apparemment, ce n’est pas notre péché, notre indignité qui arrête Dieu ! Il lui suffit que nous en prenions conscience, que nous soyons en vérité devant lui. Car le jour où nous prenons conscience de notre pauvreté, Dieu peut nous combler. Tous les deux, Pierre et Isaïe, sont donc en proie à une espèce de crainte devant la manifestation évidente de Dieu. Alors, toujours dans sa vision, Isaïe voit s’accomplir le geste qui le purifie et le rassure ; Pierre, lui, entend la parole de réconfort de Jésus : « Sois sans crainte ». Enfin, tous les deux reçoivent une vocation, au service du même projet de Dieu, bien sûr, qui est le salut des hommes. Isaïe sera un messager, un prophète. Pierre sera un pêcheur d’hommes, un « sauveteur ».
« Ce sont des hommes que tu prendras » : en grec, le sens du mot employé ici est « prendre vivant » ; quand il s’agit de poissons, c’est le mot qu’on emploie pour la pêche au filet : capturer des poissons, les arracher à la mer, c’est les tuer parce que la mer est leur milieu naturel… Mais quand il s’agit des hommes que l’on arrache à la mer, il signifie sauver : prendre vivants des hommes, les arracher à la mer, c’est les empêcher de se noyer, c’est les sauver. Sur cette phrase de Jésus, « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras », Pierre ne répond pas ; la simplicité du texte est impressionnante : « Alors ils ramenèrent les barques au rivage et, laissant tout, ils le suivirent. » Encore faut-il s’entendre sur le sens du mot « suivre » : les disciples ne se contenteront pas de suivre le maître pour l’écouter ; ils seront associés à sa tâche, ils deviendront ses collaborateurs. Même si l’entreprise paraît vouée à l’échec à vues humaines, il faudra continuer à lancer les filets. Nous sommes placés là devant le mystère extraordinaire de notre collaboration à l’œuvre  de Dieu : nous ne pouvons rien faire sans Dieu, mais Dieu ne veut rien faire sans nous. Comme disait Paul dans la deuxième lecture, c’est la grâce de Dieu qui fait tout : « Ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu, et la grâce dont il m’a comblé n’a pas été stérile : je me suis donné de la peine plus que tous les autres ; à vrai dire, ce n’est pas moi, c’est la grâce de Dieu avec moi. »
La seule collaboration qui nous est demandée, si on y réfléchit, c’est la confiance et la disponibilité. Tout a commencé parce que Pierre a fait confiance : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ton ordre, je vais jeter les filets. » A ce maître qu’il vient d’entendre parler à la foule longuement, il fait confiance, assez pour l’écouter, assez pour se risquer à une nouvelle tentative de pêche ; après le miracle, il ne dit plus « Maître », il dit « Seigneur », le nom réservé à Dieu ; et c’est aux pieds du Seigneur qu’il se prosterne ; et alors il est prêt à entendre l’appel : pour se risquer à cette nouvelle sorte de pêche que lui propose Jésus, il faut le reconnaître comme le Seigneur.
Grâce à la générosité d’Isaïe qui a accepté de devenir messager, grâce à la générosité de Pierre et de ses compagnons qui ont tout laissé pour suivre Jésus, grâce à la générosité de Paul qui, après le chemin de Damas, a consacré le reste de sa vie à témoigner du Christ ressuscité, à notre tour, nous sommes là ; la parole du Christ résonne encore à nos oreilles : « Avance au large, et jetez les filets »… A notre tour de répondre : « Sur ton ordre, nous jetterons les filets ».
Moralité : faisons confiance et acceptons de jeter nos filets. Pour que la pêche soit miraculeuse, il suffit de croire en Lui.