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Racisme, colonisation, esclavage et réécriture de l’histoire

Race, colonisation, esclavage… Halte au feu !

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Sur son site la revue Hérodote.net revient sur le mouvements qui agitent en ce moment les manifestations anti-racistes et contre les violences policières avec le déboulonnage de statues voulant aisi effacer certaines pages de l’histoire d’un pays.  Peut-on réécrire  l’histoire d’une nation  ? Un pays peut-il effacer les pages de son histoire au risque de plus pouvoir l’étudier et assumer toutes les pages de son pays

Dans les médias comme sur les réseaux virtuels, les cancres semblent avoir pris le pouvoir. Ils prétendent réécrire l’Histoire mais encore faudrait-il qu’ils aient pris la peine de l’étudier…

 « Je vous le dis très clairement : la République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son Histoire. Elle n’oubliera aucune de ses œuvres. Elle ne déboulonnera pas de statue » a proclamé le président de la République dans son allocution télévisée du 14 juin 2020, en réponse à l’agitation consécutive au meurtre de George Floyd, aux États-Unis, le 25 mai précédent. 

Il ne s’agit pas que le combat contre les injustices débouche sur une réécriture échevelée de l’Histoire. Le ton présidentiel est ferme mais l’affirmation maladroite. Qui peut être sûr en effet que les travaux des historiens présents ou futurs ne vont pas remettre en cause le parcours de telle ou telle célébrité honorée par une statue ou une plaque de rue ?

 

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Statue de Colbert devant la façade du Palais Bourbon

Race et Histoire : est-il permis de dire n’importe quoi ?

Pour l’heure, nous n’en sommes pas là. Les historiens restent confinés dans leur bibliothèque et les médias dégoulinent de bêtise et d’ignorance. Sur BFM TV, une journaliste déclare comme une évidence que le général Gallieni aurait massacré 500 000 Malgaches, soit le quart de la population de la Grande Île en 1900 !

D’autres commentateurs, trop nombreux pour les nommer, expliquent le prétendu racisme d’État de la France par la colonisation.

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Savent-ils bien ce que fut la colonisation de l’Afrique ? Un projet civilisateur de la gauche républicaine qui ne différait guère de celui des actuels coopérants et « médecins sans frontières ».

Elle a donné lieu à beaucoup de crimes et d’abus mais au total nettement moins que les régimes issus de la décolonisation et guère plus que la coopération actuelle (abus sexuels, pillages, détournements de fonds…).

Par un grossier anachronisme, on dépeint maintenant aussi Colbert et Louis XIV comme d’odieux racistes. Le Roi-Soleil porta sur les fonds baptismaux un prince noir venu de Côte d’Ivoire et Colbert, parmi ses innombrables entreprises, eut à cœur de limiter les abus des planteurs dans de lointaines îles à sucre. Pouvait-il faire plus ?

Veut-on traquer les tyrans et les oppresseurs ? Le champion toutes catégories est sans aucun doute le Mongol Gengis Khan dont les conquêtes auraient entraîné la mort violente d’un quart des Asiatiques. Le chef zoulou Chaka s’est montré tout aussi ravageur à l’échelle de l’Afrique australe…

Reste une triste réalité : sous toutes les latitudes, la guerre est une chose sale. Abd-el-Kader ou encore El-Hadj Omar n’avaient rien à envier à leurs adversaires Bugeaud et Faidherbe en matière de brutalité. Rappelons encore que de toutes les guerres, les pires sont les guerres civiles. Aucune population n’a eu sans doute plus à souffrir de l’armée française que les Vendéens. On pourrait dire la même chose des Irlandais vis-à-vis de l’armée anglaise.

En matière d’atrocités, il n’y a guère que Hitler et Mao qui puissent rivaliser avec les guerres de religion, la guerre de Trente Ans qui a déchiré l’Allemagne, la révolte des Taiping en Chine, la guerre civile de Russie ou la terreur des Khmers rouges. En matière d’esclavage, il serait également présomptueux d’établir un palmarès de l’horreur, de la traite atlantique à la traite saharienne, avec la castration massive des malheureux voués au travail forcé au Moyen-Orient.

Autant dire que si nous voulons honnêtement classer et hiérarchiser les horreurs de l’Histoire, nous ne verrons aucune corrélation entre leur niveau d’intensité et la couleur de peau ou la religion des victimes et des bourreaux.

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Gravure dans le Tour de France des deux enfants de G. Bruno de 1904

Une Histoire en reconstruction permanente

Nous pouvons décider de notre avenir, nous ne pouvons pas changer l’Histoire et encore moins la juger. Nous pouvons seulement essayer de mieux la connaître afin de comprendre comment fonctionnent les êtres humains et les sociétés : c’est le travail dévolu aux historiens.  

Ceux-ci n’en finissent pas de réécrire le passé à la lumière de nouvelles découvertes, dans les archives et l’archéologie. Dans les dernières décennies, par exemple, c’est notre vision de la Préhistoire ainsi que de la Gaule qui a été bouleversée par la génétique et l’archéologie aérienne. Nous avons découvert en l’homme de Néandertal un lointain ancêtre plus évolué et bien moins brutal qu’on ne le croyait auparavant. Même rebond du côté de nos « ancêtres les Gaulois », plus divers et aussi plus civilisés qu’on ne l’eut cru.

Mais les historiens sont aussi des hommes et des femmes de leur temps. Ils revisitent le passé avec un regard biaisé…

C’est ainsi que le grand historien républicain Jules Michelet a écrit sa magistrale Histoire de la Révolution de 1847 à 1853, essentiellement pendant la Seconde République, en mettant en avant le Peuple. Mais à aucun moment, il n’a pris la peine dans son livre d’évoquer le décret du 4 février 1794 (16 Pluviôse An II) par lequel la Convention a aboli l’esclavage. Non qu’il fut insensible au sort des esclaves ; bien au contraire, il a applaudi à la deuxième abolition, le 27 avril 1848. Mais cette première abolition n’avait pour lui aucune incidence sur le cours de la Révolution et ne méritait donc pas qu’on s’y attarde. Aujourd’hui, elle apparaît comme l’un des éléments centraux de la Révolution et sans doute est-elle mieux connue des jeunes Français que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et la Nuit du 4-Août.

Autre exemple : la Première Guerre mondiale a été jusqu’à la fin du XXe siècle traitée sous les angles militaires et politiques. Les historiens se sont aussi penchés sur ses causes et ses conséquences tant politiques qu’économiques, sociales et culturelles. Les écrivains qui ont survécu aux tranchées ont pour leur part évoqué leurs conditions de vie dans des témoignages de forme romanesque. En ce XXIe siècle, le conflit n’est plus regardé que sous l’aspect humain. Dans nos sociétés post-nationales, les historiens, à l’image de leurs concitoyens, n’en finissent pas de se demander comment des millions d’hommes ont pu revêtir l’uniforme sans broncher et mourir pour un bout de tissu tricolore. Ils multiplient donc les enquêtes sur les mutineries et dépouillent à n’en plus finir les lettres de poilus.

Les aléas de la mémoire

Les gouvernants, dans tous les régimes, toutes les sociétés et toutes les époques, s’attachent au passé mais d’une toute autre façon que les historiens. Ils y cherchent une légitimité sans grand souci de la vérité. Ce n’est pas le président Macron commémorant l’« illustre victoire » de Montcornet (17 mai 1940) qui nous contredira… Avec plus de prestance, les souverains apprécient de se donner une ascendance divine ou héroïque (Osiris, Amaterasu, Vénus, Énée, David…).

Plus sournois, les nationalistes recourent à l’archéologie pour justifier leurs prétentions. On l’a vu avec les nazis qui ont lancé beaucoup d’expéditions pour tenter de donner du contenu à leur théorie « aryaniste ».

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Dans le même genre, le Turc Moustafa Kémal qui méprisait sa part d’héritage arabo-musulman, a voulu voir dans les Hittites, un peuple indo-européen du IIe millénaire av. J.-C., les précurseurs de la Turquie moderne. Son lointain successeur Recep Tayyip Erdogan a préféré quant à lui réveiller le souvenir de l’empire ottoman, avec l’ambition à peine cachée de le reconstituer, de la Libye aux Balkans en passant par la Syrie.

L’Iranien Réza chah Pahlévi a agi pareillement mais avec plus de pertinence en célébrant avec faste en 1971, à Persépolis, le 2500e anniversaire de la fondation de l’empire perse.

Les Français n’échappent pas à ce penchant au demeurant compréhensible. Il s’est affirmé essentiellement sous la IIIe République. Ce régime né d’une défaite, celle de Napoléon III à Sedan, n’a eu de cesse de consolider sa légitimité face à une masse provinciale qui lui était au départ plutôt hostile.

Cette légitimité s’est affirmée dans les années 1880 à travers des symboles : hymne national, fête nationale, Panthéon des gloires nationales, expositions universelles, statuaire…  Soulignons que la statuaire a connu son Âge d’or à cette époque, toutes les villes et tous les villages ayant souhaité ériger la statue d’une gloire locale en chacune de leurs places pour l’édification des citoyens (un siècle plus tard, on n’érige plus de statues mais l’on aménage des ronds-points, question de goût).

La IIIe République s’est bâtie aussi autour de deux projets fédérateurs :
• L’instruction publique laïque, gratuite et obligatoire destinée à réunir en un seul peuple des populations aussi diverses que les Bretons, Flamands, Corses, Basques, Auvergnats etc.
• La constitution d’un empire colonial destiné à diffuser les « valeurs universelles » portées par la République française.

Il est compréhensible que ces deux projets qui visaient l’un à « civiliser les paysans », l’autre à « civiliser les races inférieures », aient été portés par le même homme d’État, Jules Ferry. Il a été magnifiquement servi par les pédagogues, à l’image d’Augustine Fouillée qui a publié en 1877 sous le pseudonyme G. Bruno Le Tour de la France de deux enfants.

Ce manuel de lecture va servir à l’éducation patriotique de tous les écoliers français jusqu’en 1940 et même au-delà. Il réussit le tour de force de raconter l’histoire et la géographie du pays sans jamais évoquer les souverains ou la religion (on ne badine pas avec la République). Comme les manuels d’Histoire de Lavisse, Malet et Isaac, il a contribué à forger un socle commun de connaissances et de références pour tous les jeunes Français sans empêcher les universitaires de développer une réflexion contradictoire et approfondie.

Par la suite, à l’issue de l’occupation allemande, la Libération a conduit les Français à une vague d’épuration. Personne n’a vu d’inconvénient à débaptiser des plaques de rues aux noms d’anciens collaborateurs, à commencer par le Maréchal Pétain et Pierre Laval. Une autre vague d’épuration a eu lieu sous la Convention, en 1793 et 1794, à la chute de la royauté, avec la destruction de quelques statues, monuments et objets d’art et le changement de noms de rues ou de places. Qui se souvient encore qu’à Paris, la place de la Concorde et la place des Vosges s’appelaient place Louis XV et place Royale. Mais après tout, quelle importance ? Napoléon Ier n’a aucune rue ni aucune statue à son nom en France (à de rares exceptions près : Ajaccio, Laffrey et La Roche-sur-Yon). Cela n’empêche qu’il reste le Français le plus célèbre dans le monde entier, pour le meilleur et le moins bon.

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Mascaron figurant une tête africaine sur une façade de l’avenue Brancas à Nantes (XVIIIè siècle)

Délires de l’épuration

L’épuration est le négatif de la mémoire. Elle est elle aussi de tous les temps. De l’Égypte pharaonique aux talibans d’Afghanistan, on n’en finirait pas de recenser les inscriptions effacées à coup de burin dans la pierre et les statues démolies à la pioche ou à l’explosif. À titre anecdotique, à Paris, dans le parc Montsouris, on peut voir une stèle avec une inscription selon laquelle elle aurait été érigée en 1806 sous le règne de [nom buriné]…

Évidemment, les braillards qui détruisent des statues comme celles de Schoelcher en Martinique ou flétrissent celles de De Gaulle ou Gallieni sont loin de ces considérations et s’en contrefichent. Pressés d’effacer la mémoire du passé en vertu d’un credo puisé sur les réseaux virtuels, ils usent de la violence comme bien d’autres avant eux. Leurs revendications sont parfois fondées.

À Bristol, en Angleterre, il est étrange que les édiles de la fin du XIXe siècle aient cru bon d’honorer de toutes les façons possibles un mécène, Edward Colston, dont la fortune venait de la traite négrière. C’est comme si Medellin, en Colombie, érigeait des statues à la gloire du narcotrafiquant Pablo Escobar. 

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Plus subtilement, on peut s’interroger sur la statue du philanthrope Victor Schoelcher détruite à Fort-de-France le 22 mai 2020.

Non pas en raison de la personne mais de la statue elle-même. Cette oeuvre de belle facture artistique érigée en 1904 montre Schoelcher caressant la tête d’un enfant noir chargé de chaînes. Il y a là une démarche paternaliste qui peut être ressentie comme humiliante par les descendants d’esclaves. Il eut été pertinent que les élus du département ou de la ville se saisissent de la question et relèguent la statue dans un musée avant que des vandales ne la détruisent. 

Il ne va pas de soi par contre de déboulonner aux États-Unis la statue du général Robert E. Lee, chef de l’armée sudiste, car celui-ci était malgré tout hostile à l’esclavage et d’une facture morale très supérieure à la plupart des généraux nordistes.

On entend en France des voix s’élever contre le nom d’un général de la Révolution, Dugommier, donné à une station de métro parisienne. Autant que je sache, ce général s’est signalé par de belles actions et une grande générosité à l’égard de ses ennemis. Il n’a eu que le tort de naître en Guadeloupe, dans une famille de planteurs propriétaires d’esclaves.

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L’enjeu est le même concernant les planteurs virginiens qui ont mené les États-Unis à l’indépendance, tels George Washington et Thomas Jefferson. Esprits généreux, ils n’avaient que le tort de n’avoir pas choisi le lieu et le moment de leur naissance.

Gare au syndrome de l’arroseur arrosé. Si l’on doit diaboliser une célébrité sous ce seul prétexte, il faudra renvoyer en enfer le héros absolu de tous les antiesclavagistes et des apologistes de la « race noire », le grand Toussaint Louverture en personne, qui a mené Saint-Domingue vers l’indépendance sous le nom de Haïti. 

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Affranchi par son maître, il put s’établir comme « libre de couleur » et posséda jusqu’à vingt esclaves.  Il n’y avait rien d’exceptionnel à cela dans les Antilles françaises au XVIIIe siècle : par la naissance ou l’affranchissement, un certain nombre de métis et de noirs étaient amenés à acheter et posséder des esclaves. 

Comme la bêtise humaine est infinie, Einstein dixit, il en est encore pour s’indigner que de beaux immeubles du XVIIIe siècle, à Nantes et Bordeaux, s’ornent de mascarons (figures de pierre au-dessus des fenêtres) à l’effigie d’esclaves noirs ou de rois exotiques (voir plus haut).

À ce compte-là, il nous faudra aussi épurer nos musées et nos livres de toutes les représentations un tant soit peu caricaturales de noirs mais aussi de jaunes, de roux, de laids, de sorcières, d’obèses, d’efféminés etc. etc. 

Quoi qu’il en soit, la discussion est impossible avec des militants – il y en a – qui visent la destruction de la nation et plus largement de notre culture. Ceux-là ne méritent d’autres interlocuteurs que la police et la justice.

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Par contre, nous invitons nos concitoyens sincères qui rêvent d’une grande fraternité dans le cadre national, à réviser ensemble le grand  « récit national » de la IIIe République en y intégrant toutes les belles personnalités qui ont honoré la France – et réciproquement -, de Louis Delgrès à Kofi Yamgnane en passant par Alexandre Dumas, Alain Mimoun et Zinedine Zidane.

N’excluons personne à l’image du très consensuel musée de l’Histoire de France installée par Louis-Philippe à Versailles, où sont représentés tous les grands moments de tous les régimes. Reprenons à notre compte la formule de Napoléon : « De Clovis jusqu’au Comité de salut public, je me sens solidaire de tout» , et adressons celle d’Ernest Lavisse à tous nos écoliers, sans distinction d’origine ou de classe : « Enfant, tu aimeras la France parce que la nature l’a faite belle et que son histoire l’a faite grande».

Publié ou mis à jour le : 2020-06-22 08:03:26

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La Case de l’Oncle Tom

La Case de l’oncle Tom

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La Case de l’oncle Tom (Uncle Tom’s Cabin) est un roman de l’écrivain américaine Harriet Beecher Stowe. Publié d’abord sous forme de feuilleton en 1852, il vaut le succès immédiat à son auteur. Le roman eut un profond impact sur l’état d’esprit général vis-à-vis des Afro-Américains et de l’esclavage aux États-Unis ; il est un des facteurs de l’exacerbation des tensions qui menèrent à la Guerre de Sécession.

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Harriet Beecher-Stowe (1811-1896)

Stowe, née dans le Connecticut et pasteur à la Hartford Female Academy, était une abolitionniste convaincue. Elle centre son roman sur le personnage de l’oncle Tom, un esclave noir patient et tolérant autour duquel se déroulent les histoires d’autres personnages, aussi bien esclaves que blancs. Ce roman sentimental dépeint la réalité de l’esclavage tout en affirmant que l’amour chrétien peut surmonter une épreuve aussi destructrice que l’esclavage d’êtres humains.

La Case de l’oncle Tom est le roman le plus vendu du xixe siècle et le second livre le plus vendu de ce même siècle, derrière la Bible. On considère qu’il aida à l’émergence de la cause abolitionniste dans les années 1850. Dans l’année suivant sa parution, 300 000 exemplaires furent vendus aux États-Unis. L’impact du roman est tel qu’on attribue à Abraham Lincoln ces mots, prononcés lorsqu’il rencontre Harriet Stowe au début de la guerre de Sécession : « C’est donc cette petite dame qui est responsable de cette grande guerre. »

Le roman, et encore plus les pièces de théâtre qu’il inspira, contribuèrent également à la création de nombreux stéréotypes concernant les Noirs, dont beaucoup persistent encore aujourd’hui. On peut citer l’exemple de la mammy, servante noire placide et affectueuse, des enfants noirs à moitié habillés aux cheveux en bataille, et de l’oncle Tom, serviteur dévoué et endurant, fidèle à son maître ou sa maîtresse blancs. Plus récemment, les associations négatives avec le roman ont, dans une certaine mesure, éclipsé l’impact historique de La Case de l’oncle Tom en tant que livre antiesclavagiste

 

Inspiration et références

Harriet Stowe écrit ce roman en réponse à l’adoption en 1850 du second Fugitive Slave Act, qui entend punir ceux qui aident les esclaves fugitifs en diminuant leurs droits ainsi que ceux des esclaves libérés. La majeure partie du livre est écrite à Brunswick dans le Maine où le mari de Harriet, Calvin Ellis Stowe, enseigne au Bowdoin College.

Pour écrire La Case de l’oncle Tom, Stowe s’inspire en partie de l’autobiographie de Josiah Henson, un Noir qui vécut et travailla dans une plantation de tabac de 15 km² appartenant à Isaac Riley et située à North Bethesda dans le Maryland. Henson échappe à l’esclavage en 1830 en s’enfuyant dans la province du Haut-Canada (à présent l’Ontario), où il aida d’autres esclaves à s’échapper et à devenir autonomes, et où il écrivit ses mémoires, – et probablement encore plus de l’autobiographie de Frederick Douglass. Lorsque l’œuvre de Stowe devint célèbre, Henson publia à nouveau ses mémoires sous le titre Les Mémoires de l’oncle Tom, et voyagea aux États-Unis et en Europe.

Le roman de Stowe a donné son nom à la demeure de Henson, devenue Uncle Tom’s Cabin Historic Site, près de Dresden, en Ontario, et transformée en musée depuis les années 1940. La véritable cabane dans laquelle Henson vécut lorsqu’il était esclave existe toujours dans le comté de Montgomery, dans le Maryland.

American Slavery As It Is: Testimony of a Thousand Witnesses, un livre coécrit par Theodore Dwight Weld et les sœurs Angelina et Sarah Grimké, est également à l’origine d’une partie du contenu du roman. Stowe affirma également avoir fondé son livre sur des entretiens avec des esclaves fugitifs, rencontrés lorsqu’elle vivait à Cincinnati dans l’Ohio, ville proche du Kentucky qui était alors un état esclavagiste. Le chemin de fer clandestin avait des sympathisants abolitionnistes à Cincinnati. Ce réseau aidait activement les esclaves à s’échapper des États du Sud.

Harriet Stowe mentionne une partie des sources d’inspiration utilisées pour son roman dans A Key to Uncle Tom’s Cabin, publié en 1853. Ce livre, qui au contraire de La Case de l’oncle Tom n’est pas une fiction, est écrit pour soutenir les affirmations de Stowe concernant l’esclavage. Cependant, des études ultérieures ont tenté de démontrer que Stowe ne lut la plupart des œuvres mentionnées qu’après la publication de son roman.

Publication

La Case de l’oncle Tom est d’abord publié en feuilleton de 40 épisodes dans le National Era, un journal abolitionniste, à partir du 5 juin 1851. Au vu de la popularité de l’histoire, l’éditeur John Jewett propose à Harriet Stowe de transformer le feuilleton en roman pour une publication en volume. Bien que Stowe n’était pas du tout certaine que La Case de l’oncle Tom serait lu une fois publié en volume, elle consentit finalement à cette requête.

Convaincu que le livre serait aimé par le public, Jewett prend la décision (inhabituelle pour l’époque) de faire graver pour la première édition six illustrations pleine page par Hammatt Billings. Publié en volume le 20 mars 1852, le roman est bientôt épuisé et d’autres éditions sont imprimées peu après (en particulier une édition de luxe en 1853, comptant 117 illustrations de Hammatt Billings).

Pendant sa première année de publication, 300 000 exemplaires de La Case de l’oncle Tom sont vendus. Le livre est traduit dans de nombreuses langues et devient finalement le deuxième livre le plus vendu après la Bible.

La Case de l’oncle Tom se vend également bien en Grande-Bretagne, où la première édition est publiée en mai 1852 et s’écoule à 200 000 exemplaires. En quelques années, plus de 1,5 million d’exemplaires sont mis en circulation en Grande-Bretagne , la plupart étant des copies illégales (le même phénomène eut lieu aux États-Unis). Certaines des premières éditions contiennent une introduction par le révérend James Sherman, ministre du culte protestant londonien, bien connu pour ses convictions abolitionnistes.

Résumé

Elisa s’enfuit avec son fils, Tom est vendu sur le Mississippi

Au xixe siècle, dans le Kentucky, État sudiste, Mr Shelby, riche planteur, et son épouse, Emily, traitent leurs esclaves avec bonté. Mais le couple craint de perdre la plantation pour cause de dettes et décide alors de vendre deux de leurs esclaves : Oncle Tom, un homme d’âge moyen ayant une épouse et des enfants, et Henri , le fils d’Elisa, servante d’Emily. Cette idée répugne à Emily qui avait promis à sa servante que son fils ne serait jamais vendu ; et le mari d’Emily, George Shelby, ne souhaite pas voir partir Tom qu’il considère comme un ami et un mentor.

Lorsqu’Elisa surprend Mr et Mme Shelby en train de discuter de la vente prochaine de Tom et Henri, elle décide de s’enfuir avec son fils. Le roman précise que la décision d’Elisa vient du fait qu’elle craint de perdre son unique enfant survivant (elle a déjà perdu deux enfants en couches). Elisa part le soir même, laissant un mot d’excuse à sa maîtresse.

Pendant ce temps, Oncle Tom est vendu à Augustin St. Clare et embarque sur un bateau qui s’apprête à descendre le Mississippi. À bord, Tom rencontre une jeune fille blanche nommée Evangeline, qui est la fille de son maître, et se lie d’amitié avec elle. Lorsque Eva tombe à l’eau, Tom la sauve. Pour le remercier, le père d’Eva lui donne des biscuits.

La famille d’Elisa est pourchassée, tandis que Tom vit chez les St. Clare

Au cours de sa fuite, Elisa retrouve son mari Georges Harris, qui s’était échappé de sa plantation auparavant. Ils décident d’essayer de gagner le Canada. Ils sont cependant poursuivis par un chasseur d’esclaves nommé Tom Loker. Loker finit par piéger Elisa et sa famille, ce qui conduit Georges à tirer sur Loker. Ne souhaitant pas que Loker meure, Elisa convainc George d’amener le chasseur d’esclaves jusqu’à un village quaker proche pour qu’il y soit soigné.

De retour à La Nouvelle-Orléans, Augustin St. Clare discute de l’esclavage avec sa cousine nordiste Ophelia qui, bien qu’opposée à l’esclavage, a cependant des préjugés contre les Noirs. St. Clare considère que lui n’a pas de préjugés, bien que possédant des esclaves. Dans une tentative pour montrer à Ophelia que ses idées concernant les Noirs sont erronées, il achète Topsy, une jeune esclave noire, et demande à Ophelia de l’éduquer.

Deux ans après que Tom fut arrivé chez les St. Clare, Eva tombe gravement malade. Avant de mourir, elle a une vision du paradis, qu’elle partage avec les personnes qui l’entourent. En conséquence de cette vision et de la mort d’Eva, les autres personnages décident de modifier leur manière de vivre : Ophelia promet de se débarrasser de ses préjugés contre les Noirs, Topsy de s’améliorer et Augustin St. Clare d’affranchir (libérer) l’oncle Tom.

Tom est vendu à Simon Legree

Augustin St. Clare est poignardé en entrant dans une taverne de La Nouvelle-Orléans et meurt avant de pouvoir tenir sa promesse. Sa femme revient sur la promesse de son mari décédé et vend Tom aux enchères à un propriétaire malveillant nommé Simon Legree. Legree, originaire du nord, emmène Tom dans une région rurale de la Louisiane, où Tom fait la connaissance des autres esclaves de Legree, et en particulier d’Emmeline, que Legree a achetée en même temps que Tom. La haine de Legree pour Tom naît lorsque celui-ci refuse son ordre de fouetter un autre esclave. Legree bat sauvagement Tom, et décide de broyer la foi en Dieu de son nouvel esclave. Cependant, malgré la cruauté de Legree, Tom refuse de cesser de lire sa Bible et de réconforter les autres esclaves. À la plantation, Tom rencontre Cassy, une autre esclave de Legree, qui a été séparée de son fils et de sa fille lorsque ceux-ci ont été vendus ; incapable de supporter la vente d’un autre de ses enfants, elle a tué son troisième.

Tom Loker fait à ce moment sa réapparition dans l’histoire ; à la suite de sa guérison par les quakers, il a profondément changé. George, Elisa et Henry ont obtenu leur liberté après être parvenus au Canada. En Louisiane, l’oncle Tom succombe presque au désespoir alors que sa foi en Dieu est mise à l’épreuve par les rigueurs de la plantation. Il a cependant deux visions, une de Jésus et une d’Eva, qui renouvellent sa détermination à rester un chrétien fidèle, même si sa vie est en jeu. Il encourage Cassy à s’enfuir, ce qu’elle fait en emmenant Emmeline avec elle. Lorsque Tom refuse de révéler à Legree leur destination, ce dernier ordonne à ses employés de tuer Tom. Alors qu’il est mourant, Tom pardonne aux employés de l’avoir battu. Impressionnés par la personnalité de l’homme qu’ils ont tué, les deux hommes deviennent chrétiens. Juste avant la mort de Tom, Georges Shelby, le fils d’Arthur Shelby (le maître original de Tom), apparaît pour acheter la liberté de Tom, mais se rend compte qu’il arrive trop tard.

Dernière partie

Sur le bateau qui les emmène vers la liberté, Cassy et Lucy rencontrent la sœur de Georges Harris et l’accompagnent au Canada. Une fois arrivée, Cassy découvre que Elisa est sa fille, qui avait été vendue enfant et dont elle n’avait pas eu de nouvelles depuis. Leur famille enfin reconstituée, ils partent pour la France puis finalement pour le Liberia, nation africaine créée pour les anciens esclaves d’Amérique, où ils retrouvent le fils de Cassy, également perdu de vue depuis longtemps. Georges Shelby retourne dans sa plantation du Kentucky et libère tous ses esclaves, en leur disant de se souvenir du sacrifice de Tom et de sa foi dans la véritable signification du christianisme.

Personnages principaux

L’oncle Tom

L’oncle Tom, le personnage éponyme, est un esclave chrétien possédant patience et noblesse d’âme. Plus récemment, son nom est cependant devenu une épithète désignant les Afro-Américains accusés de s’être vendus aux Blancs. Pour Stowe, Tom est un héros noble et digne d’éloges. Tout au long du roman, bien loin de se laisser exploiter, Tom défend ses croyances et est même admiré à contrecœur par ses ennemis.

Eva

Eva, dont le véritable nom est Evangeline St. Clare est la fille d’Augustin St.Clare qui, durant une période, est le maître de Tom. Eva est gentille, souriante, généreuse, belle, compatissante et elle se lie d’amitié avec tous les esclaves de son père. Elle devient très vite amie de Tom

Simon Legree

Legree

Simon Legree est un maître cruel, né dans le Nord, dont le nom est devenu synonyme d’avidité. Son but est de démoraliser Tom au point de le faire abandonner sa foi religieuse ; il finit par battre Tom à mort par frustration devant la foi inébranlable de son esclave en Dieu. Le roman révèle qu’il a, dans sa jeunesse, abandonné sa mère malade pour partir en mer, et qu’il a ignoré sa lettre le priant de venir la voir une dernière fois sur son lit de mort. Il exploite sexuellement Cassy, qui le méprise, puis porte son désir sur Emmeline.

Personnages secondaires

La Case de l’oncle Tom met en scène un grand nombre de personnages secondaires. Parmi les plus importants, on peut citer :

Arthur Shelby, le maître de Tom dans le Kentucky. Shelby est présenté comme un « bon » maître, stéréotype du gentleman du Nord.

Emily Shelby, épouse d’Arthur Shelby. C’est une femme profondément croyante qui s’efforce d’exercer une influence bénéfique et morale sur ses esclaves. Elle est scandalisée lorsque son mari vend ses esclaves à un marchand, mais en tant que femme ne possède pas de moyen légal de s’y opposer puisque la propriété appartient à son mari.

Georges Shelby, fils d’Arthur et d’Emily, qui considère Tom comme un ami et comme le chrétien parfait.

Augustin St. Clare, second maître de Tom et père d’Eva. Le plus compréhensif des possesseurs d’esclaves rencontrés dans le roman. St. Clare est un personnage complexe, souvent sarcastique et à l’esprit vif. Après une cour difficile, il a épousé une femme qu’il a fini par mépriser, bien qu’il soit trop poli pour le montrer. St. Clare est conscient du mal que constitue l’esclavage, mais il ne veut pas renoncer à la richesse qu’il lui apporte. Après la mort de sa fille, il devient plus sincère dans ses convictions religieuses et commence à lire la Bible de Tom. Il compte finalement prendre parti contre l’esclavagisme en libérant ses esclaves, mais ses bonnes intentions ne sont pas concrétisées.

Topsy, une jeune esclave un peu vaurien. Lorsqu’on lui demande si elle sait qui l’a créée, elle professe son ignorance de Dieu et de sa mère, en disant : « J’pense que j’ai grandi. J’pense pas que quelqu’un m’ait créée. » Elle est transformée par l’amour de la petite Eva. Pendant la première moitié des années 1900, plusieurs fabricants de poupées créèrent des poupées à l’effigie de Topsy. L’expression « grandir comme Topsy », à présent un peu archaïque, est passée dans la langue anglaise, d’abord avec la notion de croissance imprévue puis juste celle de croissance impressionnante.

Mademoiselle Ophelia, cousine d’Augustin St. Clare venant du Vermont, personnage pieux, travailleur et abolitionniste. Elle met en évidence les sentiments ambigus des Nordistes envers les Afro-américains à l’époque. Elle est opposée à l’esclavage, mais l’idée d’esclave en tant qu’individu lui répugne, du moins au début.

Thèmes abordés

Un thème unique domine La Case de l’oncle Tom : celui du caractère maléfique et immoral de l’esclavage. Bien que Stowe aborde d’autres thèmes mineurs tout au long du roman, comme l’autorité morale de la mère de famille ou encore la possibilité de rédemption offerte par le christianisme, elle donne beaucoup d’importance à leurs liens avec les horreurs de l’esclavage. Elle aborde le thème de l’immoralité de l’esclavage quasiment à chaque page du livre, lui arrivant même parfois de changer de point de vue narratif afin de donner une véritable homélie sur la nature destructrice de l’esclavage (telle cette femme blanche sur le bateau conduisant Tom vers le sud : « La pire des choses dans l’esclavage, à mon avis, est son atrocité envers les sentiments et l’affection – la séparation des familles, par exemple. »). L’une des manières pour Stowe de dénoncer l’esclavage était de montrer comment cette « bizarre institution » forçait les familles à se séparer.

Harriet Stowe considérait le statut de mère comme « le modèle éthique et structurel pour toute l’Amérique » et pensait que seules les femmes avaient l’autorité morale pour sauver les États-Unis du démon de l’esclavage ; c’est pourquoi un autre thème majeur de La Case de l’oncle Tom est le pouvoir moral et le caractère saint de la femme. À travers des personnages comme Eliza, qui fuit l’esclavage pour sauver son jeune fils (et finit par réunir sa famille entière), ou Petite Eva, qui est considérée comme « la chrétienne idéale », Stowe montre de quelle manière elle pense que les femmes peuvent sauver leurs prochains des pires injustices. Bien que des critiques notèrent plus tardivement que les personnages féminins de Stowe constituent souvent des clichés domestiques plutôt que des femmes réalistes, le roman « réaffirma l’importance de l’influence des femmes » et ouvrit la voie aux mouvements pour les droits des femmes qui se manifestèrent dans les décennies suivantes.

Les croyances religieuses puritaines de Stowe se révèlent dans le thème général qui sous-tend le roman, qui n’est autre que l’exploration de la nature du christianisme et de la manière dont Stowe pense qu’il est fondamentalement incompatible avec l’esclavage. Ce thème est fortement présent lorsque Tom exhorte St. Clare à « regarder vers Jésus » après la mort de sa fille bien-aimée Eva. Après la mort de Tom, George Shelby fait l’éloge de Tom en disant : « C’est quelque chose que d’être chrétien ». De par le rôle important joué par les thèmes chrétiens dans La Case de l’oncle Tom – et à cause de l’utilisation répétée dans le roman d’interventions de l’auteur elle-même sur la religion et la foi – le livre prend souvent « la forme d’un sermon ».

Style

La Case de l’oncle Tom est écrit dans le style mélodramatique et sentimental commun aux romans sentimentaux et à la « fiction domestique » (ou fiction féminine) du xixe siècle. Ces genres de récits étaient parmi les plus populaires au temps de Stowe et mettaient en général en scène des personnages principaux féminins, dans un style visant à provoquer compassion et émotion chez le lecteur. Bien que le livre de Stowe diffère des romans sentimentaux en s’intéressant à un thème plus large, l’esclavage, et en ayant un homme comme personnage principal, il cherche cependant à susciter une forte émotion chez ses lecteurs (en provoquant par exemple les larmes lors de la mort de Petite Eva). La force de ce style d’écriture est manifeste lorsqu’on se réfère aux réactions des lecteurs contemporains de Stowe. Georgiana May, une amie de Stowe, écrit dans une lettre à l’auteur : « Je suis restée éveillée la nuit dernière bien après une heure du matin, pour finir La Case de l’oncle Tom. Je ne pouvais pas plus l’abandonner que je n’aurais pu abandonner un enfant mourant ». Un autre lecteur est décrit comme étant obsédé à tout moment par le livre et comme ayant pensé à renommer sa fille Eva. La mort de Petite Eva affecta de manière évidente un grand nombre de personnes à l’époque puisqu’à Boston, au cours de la seule année 1852, ce prénom fut donné à 300 petites filles.

Malgré ces réactions positives de la part des lecteurs, les critiques littéraires méprisèrent durant des années le style dans lequel La Case de l’oncle Tom et d’autres romans sentimentaux étaient écrits, du fait que ces livres étaient rédigés par des femmes et présentaient de manière si évidente un « sentimentalisme féminin ». Un critique littéraire affirma que si le roman n’avait pas abordé le thème de l’esclavage, « il n’aurait été qu’un autre roman sentimental », tandis qu’un autre décrivit le livre comme « l’œuvre d’un écrivaillon ».

Ce n’est pas l’avis de Jane Tompkins, professeur d’anglais à l’université de l’Illinois à Chicago. Dans son livre In Sensational Designs: The Cultural Work of American Fiction (1985). Tompkins fait l’éloge de ce style que tant d’autres critiques avaient méprisé, écrivant que les romans sentimentaux montraient comment les émotions féminines avaient le pouvoir d’améliorer le monde. Elle affirme également que les fictions domestiques populaires du xixe siècle, dont La Case de l’oncle Tom fait partie, étaient remarquables de par leur « complexité intellectuelle, leur ambition et leur ingéniosité » ; et que La Case de l’oncle Tom offrait « une critique de la société américaine bien plus dévastatrice que d’autres effectuées par des auteurs plus connus tels que Hawthorne ou Melville ».

Réactions et critiques

Dès sa publication, le livre a donné lieu à une importante controverse, suscitant des protestations de la part des défenseurs de l’esclavage (qui firent paraître un certain nombre d’autres livres en réponse à celui-ci) et des éloges de la part des abolitionnistesLe roman influença profondément des œuvres protestataires postérieures, telle La Jungle d’Upton Sinclair.

Réactions contemporaines

Dès sa publication, La Case de l’oncle Tom indigne les habitants du Sud américain. Le roman est également violemment critiqué par les partisans de l’esclavage .

L’écrivain sudiste William Gilmore Simms déclara que le livre était entièrement faux, tandis que d’autres qualifièrent le roman de criminel et diffamatoire. Les réactions allèrent d’un libraire de Mobile dans l’Alabama qui fut obligé de quitter la ville parce qu’il avait mis le roman en vent, à des lettres de menace adressées à Stowe elle-même (qui reçut même un paquet contenant une oreille coupée appartenant à un esclave). De nombreux écrivains sudistes, tel Simms, écrivirent peu après leur propre livre en réaction à celui de Stowe (voir la section anti-Tom ci-dessous).

Certains critiques soulignèrent le manque d’expérience de Stowe concernant la vie du Sud, affirmant que ce manque d’expérience l’avait poussée à produire des descriptions inexactes de la région. Elle n’avait quasiment jamais mis les pieds dans le Sud et n’avait jamais véritablement été dans une plantation sudiste. Stowe affirma cependant toujours qu’elle avait bâti ses personnages sur des récits faits par des esclaves fugitifs lorsqu’elle vivait à Cincinnati, dans l’Ohio. On rapporte que Stowe eut l’occasion d’assister à plusieurs incidents qui la poussèrent à écrire le roman. Des scènes qu’elle observa sur l’Ohio, en particulier un mari et une femme séparés au cours d’une vente, ainsi que des articles de journaux et des entretiens lui fournirent de la matière pour le développement de l’intrigue.

En réponse à ces critiques, Stowe publia en 1853 A Key to Uncle Tom’s Cabin, tentant de montrer la véracité de la description de l’esclavage faite dans La Case de l’oncle Tom à travers des documents historiques. Dans ce livre, Stowe considère chacun des principaux personnages du roman et cite des personnes équivalentes ayant réellement existé, tout en fustigeant à nouveau l’esclavagisme du Sud de manière plus agressive encore que dans le roman lui-même. Tout comme La Case de l’oncle TomA Key to Uncle Tom’s Cabin eut également un grand succès. Il doit cependant être noté que, bien que Harriet Stowe prétendit que A Key to Uncle Tom’s Cabin traitait des sources qu’elle avait consultées au moment d’écrire son roman, elle ne lut une grande partie des œuvres mentionnées qu’après la publication de celui-ci.

D’après le fils de l’auteur, lorsqu’Abraham Lincoln rencontra Stowe en 1862, il déclara : « C’est donc cette petite dame qui est responsable de cette grande guerre. » L’avis des historiens diverge sur la véracité de cette anecdote, et dans une lettre que Stowe écrivit à son mari quelques heures après avoir rencontré Lincoln on ne trouve mention nulle part de cette phrase. Par la suite, de nombreux spécialiste considérèrent que le roman concentra la colère du Nord sur les injustices de l’esclavage et sur le Fugitive Slave Act, et attisa les ardeurs du mouvement abolitionniste. Le général de l’Union et politicien James Baird Weaver affirma que le livre le persuada de devenir actif au sein du mouvement abolitionniste.

La Case de l’oncle Tom souleva également un grand intérêt en Grande-Bretagne. La première édition londonienne parut en mai 1852 et se vendit à 200 000 exemplaires. Une partie de cet intérêt était dû à l’antipathie éprouvée par les britanniques envers les États-Unis. Comme l’expliqua un écrivain de l’époque, « les sentiments que La Case de l’oncle Tom déchaîna en Angleterre n’étaient pas la vengeance ou la haine [de l’esclavage], mais plutôt une jalousie et une fierté nationale. Nous avons longtemps souffert de la suffisance de l’Amérique – nous sommes fatigués de l’entendre se vanter d’être le pays le plus libre et le plus éclairé qu’ait connu le monde. Notre clergé hait son système de volontariat – nos Tories haïssent ses démocrates – nos Whigs haïssent ses parvenus – nos radicaux haïssent ses manières procédurières, son insolence et son ambition. Tous les partis saluèrent Mme Stowe comme une insurgée au sein du camp ennemi ». Charles Francis Adams, ambassadeur des États-Unis en Angleterre durant la guerre, affirma plus tard que « La Case de l’oncle Tom, publié en 1852, exerça, grâce à des circonstances principalement fortuites, une influence sur le monde plus immédiate, plus considérable et plus spectaculaire qu’aucun autre livre jamais imprimé ».

Le livre a été traduit dans plusieurs langues, y compris en chinois (la traduction du roman par le traducteur Lin Shu fut la première traduction en chinois d’un roman américain) et en amharique (la traduction datant de 1930 fut effectuée dans le but de soutenir les efforts de l’Éthiopie visant à atténuer les souffrances des Noirs). Le livre fut lu par tant de personnes que Sigmund Freud rapporta un certain nombre de cas de tendances sado-masochistes chez des patients, qui selon lui avaient été influencés par la lecture de scènes de La Case de l’oncle Tom où des esclaves se faisaient fouetter.

À partir de 1845, l’usage s’établit au Carnaval de Paris de baptiser pour la fête les Bœufs Gras qui défilent à la promenade du Bœuf Gras. Le nom est choisi en fonction des œuvres littéraires à succès du moment, ou en rapport avec des événements importants récents, ou une chanson à la mode. Le premier Bœuf Gras baptisé ainsi s’appelera Le Père Goriot. En 1853, l’immense succès remporté en France par La Case de l’oncle Tom fait que les trois Bœufs Gras qui défilent du 6 au 8 février sont baptisés du nom de héros de ce livre : Père-TomShelby et Saint-Clare

Impact littéraire et critique

La Case de l’oncle Tom fut le premier roman à teneur politique à être lu par un grand nombre de personnes aux États-Unis. À ce titre, il influença grandement le développement non seulement de la littérature américaine mais aussi de la littérature engagée en général. Un certain nombre de livres publiés après La Case de l’oncle Tom doivent beaucoup au roman de Stowe ; on peut citer en particulier La Jungle d’Upton Sinclair et Printemps silencieux de Rachel Carson. (« L’histoire de la quarteronne » – Case de l’Oncle Tom, chap. 34 – a aussi d’étroites ressemblances avec la nouvelle Le Diable, de Léon Tolstoï.)

Malgré son importance incontestable, La Case de l’oncle Tom est perçu par l’opinion populaire comme « un mélange de conte pour enfants et de propagande ». Le roman a également été décrit par nombre de critiques littéraires comme étant « tout juste un roman sentimental » , tandis que le critique George Whicher affirma dans son Histoire littéraire des États-Unis que « Mme Stowe ou son ouvrage ne peuvent justifier du succès considérable du roman ; son talent en tant qu’écrivain amateur n’était en rien remarquable. Elle avait tout au plus une certaine maîtrise des stéréotypes en termes de mélodrame, d’humour et de pathos, et son livre est composé de ces éléments populaires .

D’autres critiques ont cependant fait l’éloge du roman : Edmund Wilson déclara que « démontrer une telle maturité dans l’écriture de La Case de l’oncle Tom prouve une expérience étonnante. » Jane Tompkins affirme que le roman est un classique de la littérature américaine et émet l’hypothèse que de nombreux critiques littéraires ont boudé le livre pour la simple raison qu’il fut extrêmement populaire en son temps

Certains commentateurs  affirment que Stowe considérait que son roman offrait une solution aux dilemmes politiques et moraux qui troublaient de nombreux opposants à l’esclavage. Stowe était une fervente chrétienne, et abolitionniste.

Léon Tolstoï « [citait] comme exemple de l’art religieux le plus élevé, né de l’amour de Dieu et du prochain, en littérature:… La Case de l’oncle Tom, etc. »

Les expertsconsidèrent également que le roman véhicule les valeurs et les idées du Parti du sol libre. Dans cette optique, le personnage de George Harris personnifie le principe du travail libre, tandis que le personnage complexe d’Ophelia représente les nordistes qui toléraient un compromis avec l’esclavage. À l’opposé d’Ophelia est Dinah, qui agit de manière passionnée. Au cours du roman Ophelia se transforme, de la même manière que le Parti Républicain qui proclama trois ans plus tard que le Nord devait se transformer et défendre ses principes antiesclavagistes.

Des théories féministes peuvent également être vues à l’œuvre dans le livre de Stowe, le roman constituant une critique de la nature patriarcale de l’esclavage. Pour l’auteur, les liens formant la famille étaient avant tout les liens du sang plutôt que les relations paternalistes entre maîtres et esclaves. De plus, Stowe considérait la solidarité nationale comme une extension de la famille, le sentiment d’appartenir à une nation ayant donc ses racines dans le fait de partager une race. Par conséquent, elle prêchait la colonisation de l’Afrique pour les esclaves libérés et non leur intégration dans la société américaine.

Le livre a également été considéré comme une tentative de redéfinition de la masculinité en tant qu’étape nécessaire vers l’abolition de l’esclavage. Dans cette optique, les abolitionnistes avaient commencé à rejeter la vision de l’homme agressif et dominant que la conquête et la colonisation du début du xixe siècle avaient mis en avant. Dans le but de modifier la notion de virilité de telle manière que les hommes puissent s’opposer à l’esclavage sans mettre en danger leur image ou leur place dans la société, certains abolitionnistes se rapprochèrent de principes tels que le droit de vote des femmes, la chrétienté ou la non-violence, et firent l’éloge de la compassion, de la coopération et de l’esprit civique. D’autres courants du mouvement abolitionniste prônaient une action masculine plus agressive et plus conventionnelle. Tous les hommes dans le roman de Stowe sont des représentants de l’un ou l’autre de ces courants.

Création et popularisation de stéréotypes

Au cours des dernières décennies, aussi bien lecteurs que spécialistes ont critiqué le roman pour ses descriptions racistes et condescendantes des personnages noirs, en particulier en ce qui concerne leur apparence, leur manière de parler et leur comportement, mais aussi la nature passive de l’oncle Tom face à son destin. L’importance de la création par le roman de nouveaux stéréotypes ainsi que son usage de stéréotypes déjà existants est d’autant plus grande que La Case de l’oncle Tom fut le roman le plus vendu au monde au xixe siècle. En conséquence, le livre (ainsi que les images l’illustrant et les pièces de théâtre associées) contribua grandement à implanter de manière permanente ces stéréotypes dans la mentalité américaine.

Parmi les stéréotypes de Noirs présents dans La Case de l’oncle Tom se trouvent :

Le happy darky, incarné par le personnage paresseux et insouciant de Sam ;

Le mulâtre à la peau claire utilisé comme objet sexuel (personnages d’Eliza, Cassy et Emmeline) ;

La mammy à la peau noire, de nature affectueuse (à travers plusieurs personnages, en particulier Mammy, une cuisinière à la plantation St. Clare) ;

Le stéréotype de l’enfant Noir Pickaninny (personnage de Topsy) ;

L’oncle Tom, ou afro-américain trop désireux de plaire aux Blancs (personnage de l’oncle Tom). Stowe voyait Tom comme un « héros noble. » L’image de Tom représenté comme un « imbécile servile s’inclinant devant les Blancs » provient manifestement des adaptations scéniques du roman, sur lesquelles Stowe n’avait aucun contrôle.

Au cours des décennies récentes, ces associations négatives ont éclipsé de manière importante l’impact historique de La Case de l’oncle Tom en tant que « outil antiesclavagiste vital. » Ces changements dans la perception du roman prennent racine dans un essai de James Baldwin intitulé Everybody’s Protest Novel. Dans cet essai, Baldwin qualifie La Case de l’oncle Tom de « très mauvais roman », racialement stupide et à l’esthétique grossière.

Dans les années 1960 et 1970, les mouvements du Black Power et du Black Arts attaquèrent le roman, affirmant que le personnage de l’oncle Tom se livrait à une « trahison raciale » et que Tom faisait apparaître les esclaves comme étant pires que les maîtres. Les critiques visant les autres stéréotypes présents dans le livre augmentèrent également durant cette période.

Ces dernières années cependant, des spécialistes tels que Henry Louis Gates Jr. ont commencé à réévaluer La Case de l’oncle Tom, affirmant que le livre est « un document central dans les relations interraciales en Amérique et une importante exploration morale et politique des caractéristiques de ces relations. »

Littérature anti-Tom

En réponse à La Case de l’oncle Tom, certains écrivains du Sud des États-Unis produisirent des livres destinés à combattre le roman de Stowe. Cette littérature, ainsi appelée littérature anti-Tom, était en général pro-esclavagiste, soutenant que les questions portant sur l’esclavagisme telles qu’elles étaient posées dans le livre de Stowe étaient trop sentencieuses et incorrectes. Les romans de ce genre présentaient généralement un maître blanc patriarcal et bienveillant et une épouse à l’âme pure, gouvernant tous deux des esclaves semblables à des enfants au sein d’une plantation à l’atmosphère familiale et bienveillante. Les romans sous-entendaient ou affirmaient ouvertement que les Afro-Américains étaient semblables à des enfants, incapables de vivre sans être directement supervisés par des Blancs.

Parmi les plus célèbres livres anti-Tom se trouvent The Sword and the Distaff de William Gilmore Simms, Aunt Phillis’s Cabin de Mary Henderson Eastman et The Planter’s Northern Bride de Caroline Lee Hentz, cette dernière ayant été une amie proche de Stowe lorsqu’elles vivaient toutes deux à Cincinnati. Le livre de Simms fut publié quelques mois après le roman de Stowe et contient un certain nombre de discussions contestant le livre de Stowe et sa vision de l’esclavage. Le roman de Caroline Lee Hentz, paru en 1854, lu par de nombreuses personnes à l’époque mais à présent largement oublié, présente une défense de l’esclavage à travers les yeux d’une femme du Nord, fille d’un abolitionniste, qui épouse un propriétaire d’esclaves du Sud.

Durant la décennie s’étendant entre la publication de La Case de l’oncle Tom et le début de la guerre de Sécession, entre vingt et trente livres anti-Tom furent publiés. Parmi ces romans se trouvent deux livres intitulés Uncle Tom’s Cabin As It Is, l’un de W.L. Smith et l’autre de C.H. Wiley. Plus de la moitié de ces œuvres anti-Tom furent écrits par des femmes blanches, ce que Simms commenta en parlant de « l’apparente justice poétique du fait qu’une femme du Sud réponde à la femme du Nord (Stowe). »

Traductions et adaptations

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Nègres marrons surpris par des chiens (1893) aussi connu comme Esclaves repris par les chiens, est une œuvre de Louis Samain, sise à Bruxelles, qui évoque un épisode du roman La Case de l’oncle Tom.

La case de l’oncle Tom a été traduit en français, pour la première parution, par Émile de La Bédollière (La Case du père Tom ou Vie des nègres en Amérique, Barba, 1852) ; entre 1852 et 1856 La Case de l’Oncle Tom n’eut pas moins de huit traductions différentes en français et dix-neuf éditions. Louis Carion, Léon Pilatte, Léon de Wally et Edmond Auguste Texier… sont quelques-uns des traducteurs. En 1861, traduction de Louis Barré. (B. Renault, 1861) ; en 1862 (Michel Lévy) la traduction de Léon Pilatte est « augmentée d’une préface de l’auteur et d’une introduction par George Sand » ; en 1872, Harriet Beecher Stowe écrivit à Louise Swanton Belloc et Adélaïde de Montgolfier : « Je suis très-flattée, mesdames, que mon humble ami, Oncle Tom, ait des interprètes tels que vous pour le présenter aux lecteurs français. J’ai lu une traduction de mon livre en votre langue, et quoique assez peu familiarisée avec le français, j’ai pu voir qu’elle laissait beaucoup à désirer ; mais j’ai remarqué aussi dans la gracieuse et sociable flexibilité de la langue française une aptitude toute particulière à exprimer les sentiments variés de l’ouvrage, et je suis de plus convaincue qu’un esprit féminin prendra plus aisément l’empreinte du mien. »

Les Tom shows

Même si La Case de l’oncle Tom fut le livre le plus vendu du xixe siècle, à cette époque un nombre beaucoup plus important d’américains virent l’histoire sous forme de pièce de théâtre ou de comédie musicale que sous forme de livre. Eric Lott, dans son livre Uncle Tomitudes: Racial Melodrama and Modes of Production, estime qu’au moins 3 millions de personnes assistèrent à ces spectacles, ce qui représente dix fois les ventes du livre durant sa première année de parution.

Les lois de l’époque sur le copyright étant peu restrictives, des pièces de théâtre basées sur La Case de l’oncle Tom, appelées aussi Tom shows, commencèrent à apparaître alors que le roman n’était pas encore entièrement publié. Stowe refusa d’autoriser l’adaptation de son œuvre à cause de sa méfiance puritaine envers le théâtre (bien qu’elle finisse cependant par assister à la version de George Aiken et, selon Francis Underwood, fut charmée par l’interprétation par Caroline Howard du personnage de Topsy). Le refus de Stowe laissa le champ libre à nombre d’adaptations, certaines créées pour des raisons politiques et d’autres uniquement pour des raisons commerciales.

Il n’y avait à l’époque aucune loi sur le copyright international. Le livre et les pièces de théâtre furent traduits dans plusieurs langages ; Stowe ne reçut que peu d’argent et fut privée des trois quarts de ses revenus légitimes.

Tous les Tom shows semblent avoir incorporé des éléments de mélodrame et de minstrel show. Ces pièces variaient beaucoup dans leurs opinions politiques : certaines reflétaient de manière fidèle les vues antiesclavagistes de Stowe, tandis que d’autres étaient plus modérées, voire pro-esclavagistes. Beaucoup de productions présentaient des caricatures racistes et humiliantes des Noirs, tandis qu’un grand nombre d’entre elles utilisaient également des chansons de Stephen Foster (en particulier My Old Kentucky HomeOld Folks at Home, et Massa’s in the Cold Ground). Les Tom shows les plus connus furent ceux de George Aiken et H.J. Conway.

Les nombreuses variantes théâtrales de La Case de l’oncle Tom « dominèrent la culture populaire du Nord pendant plusieurs années » au cours du xixe siècle et les pièces étaient toujours jouées au début du xxe siècle.

L’une des variantes les plus originales et controversées fut Mickey’s Mellerdrammer de Walt Disney, un film distribué par United Artists sorti en 1933. Le titre est une corruption du mot melodrama (mélodrame), destiné à évoquer les premiers minstrel shows, et le film est un court métrage mettant en scène les personnages de Disney, Mickey Mouse et ses amis, montant leur propre adaptation de La Case de l’oncle Tom.

Mickey était déjà de couleur noire, mais l’affiche du film le montre habillé et maquillé en blackface avec des lèvres orange proéminentes, des rouflaquettes blanches et abondantes faites en coton et des gants blancs, qui font à présent partie de son costume habituel.

Les adaptations :

Cinéma

La Case de l’oncle Tom a été adapté de nombreuses fois au cinéma. La plupart des adaptations cinématographiques furent réalisées à l’ère du cinéma muet (La Case de l’oncle Tom est d’ailleurs l’histoire la plus souvent filmée durant cette période). Ceci était dû à la popularité toujours grande à la fois du roman et des Tom shows, ce qui signifiait que le public était déjà familier avec les personnages et l’histoire, rendant ainsi les films sans paroles plus compréhensibles.

La première version de La Case de l’oncle Tom fut l’un des premiers longs métrages (bien que le terme long métrage désignait à l’époque une durée comprise entre 10 et 14 minutes). Sorti en 1903 et réalisé par Edwin S. Porter, le film était joué par des acteurs blancs déguisés en Noirs pour les rôles principaux et n’utilisait des acteurs Noirs qu’en tant que figurants. Cette version était similaire à beaucoup des premiers Tom shows et faisait figurer un grand nombre de stéréotypes sur les Noirs (en faisant par exemple danser les esclaves dans n’importe quel contexte, en particulier à une vente d’esclaves).

En 1910, la Vitagraph Company of America produisit une adaptation réalisée par J. Stuart Blackton et adaptée par Eugene Mullin. Selon le Dramatic Mirror, ce film était une « innovation marquée » dans le domaine du cinéma et « la première fois qu’une compagnie américaine » faisait sortir un film en trois bobines. Jusque-là, les longs métrages de l’époque ne faisaient que 15 minutes de long et contenaient une seule bobine de film. Le film était joué par Clara Kimball Young, Marie Eline, Florence Turner, Mary Fuller, Charles Kent, Edwin R. Phillips, Flora Finch, Genevieve Tobin et Carlyle Blackwell.[80]

Au cours des deux décennies suivantes, plusieurs autres adaptations cinématographiques virent le jour :

en 1910 : Uncle Tom’s Cabin, film muet réalisé par Barry O’Neil, avec Frank Hall Crane et Anna Rosemond.

en 1913 : Uncle Tom’s Cabin, film muet réalisé par Sidney Olcott, avec Miriam Cooper.

en 1913 : Uncle Tom’s Cabin, film muet réalisé par Otis Turner, avec Margarita Fischer.

en 1914 : Uncle Tom’s Cabin, film muet réalisé par William Robert Daly, avec Paul Scardon.

en 1918 : Uncle Tom’s Cabin, film muet réalisé par J. Searle Dawley.

La dernière version muette est sortie en 1927. Réalisée par Harry A. Pollard (qui avait joué l’oncle Tom dans la version de 1913), ce film long de deux heures mit plus d’un an à être réalisé et fut le troisième film le plus cher de l’ère du cinéma muet (avec un budget de 1,8 million de dollars). L’acteur noir Charles Gilpin, d’abord choisi pour le rôle-titre, fut renvoyé lorsque le studio trouva sa performance « trop agressive ». Le rôle de Tom échut ensuite à James B. Lowe. Une différence entre ce film et le roman est qu’après la mort de Tom, celui-ci revient sous la forme d’un esprit vengeur et affronte Simon Legree, avant de le mener à la mort. Les médias Noirs de l’époque firent l’éloge du film, mais le studio, craignant une réaction de la part du public blanc et sudiste, finit par couper au montage les scènes prêtant à controverse, en particulier la séquence d’ouverture du film où une mère est arrachée à son enfant lors d’une vente d’esclaves. L’histoire fut adaptée par Pollard, Harvey F. Thew et A. P. Younger, avec des titres de Walter Anthony. Le film était joué par James B. Lowe, Stymie Beard, Raymond Massey, Virginia Grey, George Siegmann, Margarita Fischer, Mona Ray et Madame Sul-Te-Wan.[81]

Pendant plusieurs décennies après la fin du cinéma muet, la matière du roman de Stowe fut jugée trop sensible pour être à nouveau l’objet d’adaptations cinématographiques. En 1946, la Metro-Goldwyn-Mayer envisage de filmer l’histoire, mais arrête la production après des protestations de la part de la National Association for the Advancement of Colored People.

Une adaptation en allemand, Onkel Toms Hütte, réalisée par le hongrois Géza von Radványi, sort en 1965, avec Mylène Demongeot, O. W. Fischer, Herbert Lom. Elle fut distribuée aux États-Unis par Kroger Babb. Une version française de ce film existe : La Case de l’oncle Tom qui a été éditée en cassette VHS par René Chateau.

Télévision

En 1987 est diffusé Uncle Tom’s Cabin, un téléfilm réalisé par Stan Lathan, avec Avery Brooks, Phylicia Rashad, Edward Woodward, Jenny Lewis, Samuel L. Jackson et Endyia Kinney.

Dessins animés

En plus des adaptations en film, des versions de La Case de l’oncle Tom virent le jour sous forme de dessins animés : Mellerdrammer (1933) de Walt Disney, où Mickey Mouse joue la pièce de théâtre déguisé en Noir ; Southern Fried Rabbit (1953) avec Bugs Bunny, où Bugs se déguise en oncle Tom et chante My Old Kentucky Home afin de traverser la ligne Mason-Dixon ; Uncle Tom’s Bungalow (1937), un dessin animé des Warner Brothers supervisé par Tex Avery ; Eliza on Ice (1944), l’un des premiers dessins animés mettant en scène Mighty Mouse, produit par Paul Terry ; et Uncle Tom’s Cabaña (1947), un dessin animé de 8 minutes réalisé par Tex Avery.

Héritage et influence au cinéma

La Case de l’oncle Tom a également influencé un grand nombre de films, en particulier Naissance d’une nation. Cette œuvre controversée, sortie en 1915, utilisait une cabane similaire à la maison de l’oncle Tom pour le point culminant de l’action, où des Sudistes blancs s’unissent à leurs anciens ennemis (des soldats Yankees) pour défendre ce que la légende du film décrit comme leur « origine caucasienne ». Selon les experts, cette réutilisation d’une cabane familière aurait trouvé un écho auprès du public de l’époque.

Parmi les autres films influencés par La Case de l’oncle Tom ou utilisant le roman se trouvent Dimples (un film de 1936 avec Shirley Temple), Uncle Tom’s Uncle (un épisode des Petites Canailles de 1926), son remake de 1932 intitulé Spanky, la comédie musicale de Rodgers et Hammerstein Le Roi et moi (dans laquelle un ballet intitulé Small House of Uncle Thomas est joué dans le style traditionnel du Siam) et Gangs of New York (où les personnages de Leonardo DiCaprio et Daniel Day-Lewis assistent à une adaptation imaginaire de La Case de l’oncle Tom).

 

Harriet Beecher Stowe (1811-1896)

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Elizabeth Harriet (ou Henriette) Beecher Stowe, née le 14 juin 1811 à Litchfield et morte le 1er juillet 1896 à Hartford, est une femme de lettres américaine, philanthrope, militante abolitionniste et féministe. Son roman d’inspiration chrétienne, humaniste et féministe, La Case de l’oncle Tom (1852), vendu à des millions d’exemplaires est reçu comme un électrochoc pour la conscience publique américaine, il dénonçait le commerce et l’institution de l’esclavage au moment où les tensions légales et sociales entre esclavagistes du Sud et abolitionnistes du Nord devenaient de plus en plus tendues. Elizabeth Harriet Beecher Stowe a écrit plus de vingt livres, dont des romans, trois mémoires de voyage et des collections d’articles et de lettres.

 

Biographie

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Portrait par David d’Angers

Jeunesse et formation

Elizabeth Harriet est septième de onze enfants de la fille de Lyman Beecher, un pasteur presbytérien, et de Roxana Foote Beecher Parmi les onze enfants, sept fils deviendront des pasteurs, dont Henry Ward Beecher, figure majeure de l’émancipation des Afro-Américains. Sa soeur aînée Catherine Beecher sera une pionnière du droit des femmes à l’éducation, et sa soeur cadette Isabella Beecher Hooker sera une des fondatrices de la National Women’s Suffrage Association

Bien que sa famille soit puritaine, elle est ouverte aux problèmes sociaux et à la réforme de la société. Sa mère meurt quand elle a cinq ans, son père se remarie avec Harriet Porter Beecher. Dès son enfance, elle est invitée à participer aux débats lors des repas, ce qui lui donne un maniement de l’argumentation, de la rhétorique.

En 1832, son père fonde un séminaire de théologie à Cincinnati dans l’Ohio. Elizabeth devient alors professeure et se lance dans l’écriture avec les Scènes et types descendant des pèlerins qu’elle publiera en 1843 sous le titre de The Mayflower (Fleur de mai, du nom du navire anglais (Mayflower) d’émigrants arrivé en Amérique du Nord en 1620).

Carrière

En 1833, elle publie son premier livre Primary Geography où elle célèbre les diverses cultures qu’elle pu connaître.

Avec son mari Calvin Stowe, collègue de son père, elle s’engage dans le combat abolitionniste. Leurs opinions anti-esclavagistes ouvertement déclarées font qu’ils doivent quitter la ville de Cincinnati pour se réfugier à Brunswick dans le Maine. La parution de La Case de l’oncle Tom en 1852 se vend la première année à 300 000 exemplaires, durcissant les tensions entre le Sud et le Nord en fustigeant la civilisation sudiste et enflamme les abolitionnistes.

Selon Wendell Phillips, Stowe a récolté une audience que les abolitionnistes avaient semé ; cependant, si après son succès littéraire Stowe est restée à l’écart des activités publiques des groupes abolitionnistes, elle a aussi développé une amitié réelle empreinte de respect et de confiance avec le célèbre abolitionniste William Lloyd Garrison.

Elle avait auparavant publié quelques contes ou nouvelles. Forte de ce succès, elle tente de publier une suite en 1856, Dred, histoire du grand marais maudit. Mais le titre ne rencontre pas la même ferveur populaire que La Case de L’oncle Tom qui restera son ouvrage incontournable, et qui connut un immense succès en Amérique et en Europe et fut traduit dans de nombreuses langues.

Avec son frère le révérend Henry Ward Beecher, elle soutient moralement et financièrement Myrtilla Miner qui a ouvert à Washington une académie d’enseignement supérieur pour former des jeunes femmes afro-américaines au métier d’institutrice malgré les vives oppositions rencontrées

Vie personnelle

En 1836, elle épouse un pasteur, le révérend Calvin Stowe, prenant ainsi le nom d’Harriet Beecher Stowe.

Elle repose au Phillips Academy Cemetrey d’Andover (Massachussetts)  aux côtés de son époux

 

Œuvres (sélections)

 Éditions contemporaines

Traductions françaises

Dès sa parution en 1852 La case de l’oncle Tom va être traduit en français

La case du Père Tom, ou Vie des nègres en Amérique (trad. Emile de La Bédollière), G. Barba (Paris), 1852, 112 p. (

traduction abrégée qui sera suivi en 1853 par une traduction en deux volumes :

La case de l’oncle Tom, ou Sort des nègres esclaves. (trad. Louis Carion), Dentu (Paris), 1853, volume 1 : 245 p, volume 2 : 220 p.

Ses oeuvres majeures seront régulièrement traduites et rééditées durant le XIX° siècle et début du XX° siècle dont la sélection suivante :

Fleur de mai, nouvelles américaines, par Henriette Beecher Stowe (trad. La Bédollière, ill. Janet-Lange), G. Barba, 1852, 32 p. 

La Clef de la « Case de l’oncle Tom », contenant les faits et les documents originaux sur lesquels le roman est fondé (trad. Adolphe Joanne et Émile Daurand Forgues), Bureaux du Magasin pittoresque, 1853, 399 p. 

Nouvelles américaines, (trad. Alphonse Viollet), Charpentier, 1853, 330 p.

Noirs et blancs, scènes d’esclavage, Lebrun, 1856, 104 p. 

Souvenirs heureux : voyage en angleterre, en France et en Suisse (trad. Eugène Forçade), Michel Lévy Frères, 1857, 288 p. 

Dred, Histoire du grand marais maudit (2 volumes), Librairie centrale des publications illustrées, 1857

La fiancée du ministre (trad. H. de L’Espine), Hachette, 1864, 316 p.

Les petits renards ou les petites fautes qui troublent le bonheur domestique (trad. Fanny Duval), Société des haités religieux, 1870 (

A propos d’un tapis, ou, La science du foyer domestique, Neuchâtel, J. Sandoz, 1870, 202 p

nie domestique [« Pink and white tyranny »], Lausanne, Payot, 1870, 226 p. (

Une poignée de contes (trad. Léontine Rousseau), Bazin et Girardot, 1870, 102 p

Pussy Willow, ou, Fleur des champs et fleur de serre : histoire pour les jeunes filles, Neuchatel, Sandoz, 1871, 109 p. ),

Ma femme et moi (3 volumes) (trad. Hélène Janin), Sandoz et Fischbache, 1872-1877

Marion Jones : nouvelle américaine (trad. Émile de La Bédollière), Limoges, C. Barbou, 1882, 72 p. 

La rose thé : nouvelle américaine (trad. Émile de La Bédollière), Limoges, C. Barbou, 1882, 124 p. 

Les fleurs sous la neige : nouvelles américaines, Limoges, C. Barbou, 1882, 167 p. 

Le Petit Édouard, nouvelle américaine, Limoges, E. Ardant,, 1885, 63 p. 

Evangéline, Paris, A. Méricant, 1902, 128 p.

Marchands et chasseurs d’esclaves, Paris, A. Méricant, 1902, 128 p. 

 

 

 

 

ANTIJUDAÏSME, ANTISEMITISME, ANTISIONISME, JUDAÏSME, L'ORIGINE DE L'ANTISEMITISME, RACISME, SIONISME

L’origine de l’antisémitisme

Antisémitisme, la convergence des haines

Enquête 

Les menaces et violences visant les juifs progressent depuis deux décennies. « La Croix » a enquêté sur ces antisémitismes très divers mais qui semblent désormais s’alimenter et même converger.

Deux « décennies noires ». L’expression n’est pas exagérée pour qualifier la situation des citoyens français de confession juive au début du XXIe siècle. Ils paient un lourd tribut au terrorisme djihadiste notamment avec les attentats de l’école de Toulouse, en 2012, puis de l’Hyper Cacher, en 2015.

La peur

« Savez-vous où sont enterrés vos arrière-grands-parents ? » Jacques Wolff met vite un terme à l’embarras qui suit la question et, tout en poussant la grille du cimetière, qu’il vient de décadenasser, il poursuit. « Pour moi, c’est simple. Il y a ici mes parents, mes grands-parents, mes arrière-grands-parents… » Les tombes sont là mais, comme des dizaines d’autres, celles de la famille Wolff gisent dans l’herbe, fracassées. En février 2015, le cimetière juif de Sarre-Union (Bas-Rhin) a été vandalisé par une poignée de jeunes de ce village alsacien. Ils ont été jugés en 2017, mais la procédure de réparation, elle, s’éternise, et ce beau cimetière qui domine les boucles de la Sarre a toujours des allures de champ de ruines (1). Une deuxième mort, pour ces défunts. Ou plutôt une énième mort, car le cimetière a déjà été profané à plusieurs reprises. Avant-guerre, Sarre-Union comptait environ 500 habitants de confession juive, le tiers de la population. Aujourd’hui, Jacques Wolff est le dernier des juifs. Il veille sur le cimetière, médite sur le silence de la population, et attend la prochaine profanation.

Ce sont également des pierres que nous montre Alain Bensimon sur le seuil de la synagogue de Garges-lès-Gonesse (Val-d’Oise), au nord de la capitale. Les fenêtres des premiers étages de l’immeuble qui fait face au lieu de culte sont murées. Bientôt, la barre sera détruite. Un soulagement pour la communauté juive. C’est de là que, régulièrement, partaient des projectiles. Au mieux des pots de yaourt, au pire des cocktails incendiaires. Les parents Bensimon, arrivés d’Algérie en 1954, s’étaient installés dans les premiers immeubles qui poussent alors au milieu des champs. Au début des années 1980, Alain Bensimon fait construire son pavillon à Garges, où vit une communauté juive de près de 800 familles. Ne restent plus, aujourd’hui, que les retraités. « Les autres sont partis à Sarcelles où la communauté est plus organisée, plus solide. Ici, depuis le début des années 2000, c’est devenu très difficile. Que ce soit en raison d’un événement en Palestine ou d’un accident de scooter dans le quartier, cela nous retombe toujours dessus. »

En Alsace comme dans le Val-d’Oise, bien des explications permettent d’éclairer la migration des communautés juives. Attrait de la ville des Ashkénazes ruraux du Grand Est, ascension sociale des Séfarades de région parisienne qui déménagent, quand ils le peuvent, vers l’Ouest parisien (la dernière synagogue consistoriale de Saint-Denis a fermé ses portes en 2018). Mais la somme des explications ne comble pas une faille qui mène aux abysses. Pourquoi, en ce XXIe siècle, se manifeste encore tant de haine des juifs ? « Si rien ne change, il n’y aura plus de juifs en France dans une génération », provoque à dessein Francis Kalifat, le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif). Après l’attentat de Toulouse en mars 2012, la France a connu un pic de départs de juifs vers Israël. En 2014, il étaient 7 200. L’alya a depuis retrouvé un rythme plus mesuré, environ 2 000 personnes par an. « Ce n’est pas le nombre de départs qui compte, mais le fait qu’il n’y a pas un seul juif qui ne s’est pas demandé s’il devrait partir un jour », insiste le sociologue Danny Trom.

La haine

Les enquêtes d’opinion montrent pourtant avec constance une progression de la bienveillance à leur égard. Selon l’édition 2017 du baromètre Ipsos pour la Commission nationale consultative des droits de l’homme, 91 % des personnes interrogées pensent que les juifs sont des Français comme les autres. La proportion n’est que de 81 % pour les musulmans et 64 % seulement pour les Roms. Selon Brice Teinturier, d’Ipsos, un élément vient toutefois atténuer cette évolution positive, la persistance des clichés sur les juifs censés former un groupe homogène, entretenant un fort rapport à l’argent et une proximité avec le pouvoir et les médias. « J’ai réalisé en 2005 une étude qui donnait exactement les mêmes résultats que vingt ans auparavant. Cela traduit bien une spécificité de l’antisémitisme par rapport aux autres formes de racisme. Les juifs sont à la fois un groupe qu’on peut être enclin à inférioriser, mais en même temps à surévaluer. »

Cette dimension psychologique apparaît comme une constante d’un antijudaïsme travaillé par la crainte, l’envie, la jalousie. Elle est un ressentiment paranoïaque, écrit l’historien Pierre-André Taguieff qui parle d’une haine « ontologique » : les juifs sont haïs parce qu’ils sont juifs, avant même de l’être pour telle ou telle raison. Le psychanalyste Daniel Sibony explique cette singularité par l’histoire même d’un peuple d’Israël qui « a apporté Dieu ». « Les juifs, dit-il, sont les premiers à prétendre que ce rôle les distingue, a fait d’eux des gens différents, et cela provoque chez les non juifs une forme de déni. On accepte mal de n’être pas à leur place»

Si l’antisémitisme est « aussi vieux que le judaïsme », comme le résume Danny Trom, il a toutefois pris, tout au long de l’histoire européenne, des formes différentes, à commencer par le vieil antijudaïsme chrétien. Au XVIIIe siècle, la pensée des Lumières qui portait en germe la sécularisation des Temps modernes, n’échappe pas non plus à l’examen : « Je ne suis pas contre les juifs mais contre le type de piété dont ils sont les inventeurs et qui trouve dans le christianisme sa forme la plus aboutie », écrit Voltaire. Avec la révolution industrielle du XIXe siècle, un antisémitisme économique se développe dans certains courants socialistes (Charles Fourier…) qui associent les juifs au capitalisme international et au pouvoir des banques, comme celle des frères Rothschild qui ouvre en 1817 à Paris. À droite, l’antirépublicain Édouard Drumont, auteur du best-seller La France juive (1886), est le héraut d’un nationalisme exacerbé qui s’exprime lors de l’affaire Dreyfus. Tout au long de ce siècle, le développement des idéologies racistes coïncide quant à lui avec le développement des grandes découvertes biologiques et fera le lit du nazisme en Allemagne.

L’entreprise d’extermination des juifs durant la Seconde Guerre offre ensuite une nouvelle prise à l’antisémitisme : le négationnisme. Les écrits de Robert Faurisson (mort en 2018) accompagnent ainsi l’essor du Front national de Jean-Marie Le Pen qui vit dans l’existence des chambres à gaz un « détail » de l’histoire. Enfin, la création de l’État d’Israël a nourri un antisionisme qui n’est pas seulement la critique de la politique de l’État hébreu mais sa négation.

Les antisémitismes se croisent, s’alimentent. Un exemple : Le Protocole des Sages de Sion, ce faux qui prête aux juifs un plan de domination du monde, rédigé par les services secrets du tsar russe au XIXe siècle, alimente désormais les thèses complotistes dans le monde arabo-musulman. Les thèses des uns nourrissent ainsi la propagande des autres. À l’heure où Internet permet une diffusion inédite des thèses haineuses ou complotistes, la coexistence des antisémitismes crée depuis maintenant deux décennies un contexte particulièrement anxiogène.

L’extrême droite

Le 5 novembre 2019, les gendarmes découvrent une centaine de tombes taguées de croix gammées dans le cimetière juif de Westhoffen, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Strasbourg. Il s’agit du troisième cimetière juif visé en un an. En février 2019, alors que le chef de l’État se rendait dans celui de Quatzenheim, France 3 Alsace a dû fermer sa couverture de l’événement sur sa page Facebook, ne parvenant plus à maîtriser les réactions haineuses contre les juifs. Maurice Dahan, président du consistoire du Bas-Rhin, s’inquiète de ce climat qui ne concerne pas seulement les cimetières ruraux. Ces derniers mois, des bâtiments publics ont été visés, le domicile d’un maire a été couvert d’inscriptions anti-migrants et antisémites, tandis que le préfet, Jean-Luc Marx, est pris à partie sur les réseaux sociaux. Le spécialiste du judaïsme alsacien Freddy Raphaël témoigne avoir été réveillé en pleine nuit par des coups de fil menaçants. Le sociologue reçoit aussi des lettres lui reprochant de « souiller » l’Alsace.

La région n’est pas la seule concernée, mais le phénomène y est plus sensible du fait de son passé et de la proximité avec l’Allemagne. « L’histoire de la bonne intégration des juifs en Alsace, qui fut une terre d’accueil, a basculé entre les deux guerres sous l’influence des mouvements antisémites germaniques », rappelle Freddy Raphaël. Après l’annexion de la région et sa soumission à une très forte propagande nazie, tous les liens tissés ont été rompus. Et à leur retour, en 1945, les juifs n’ont pas toujours été bien accueillis. Aujourd’hui, ce passé insuffisamment interrogé par un travail de mémoire et d’histoire continue de peser sur les consciences. « Après chaque profanation, il n’y a pas d’approbation de la collectivité environnante mais une volonté de se terrer dans le silence », explique Freddy Raphaël.

La situation de part et d’autre du Rhin n’est certes pas comparable. Les sympathisants des thèses nazies en Allemagne sont estimés à environ 25 000 personnes et constituent un réseau plus menaçant que chez nous, comme l’a illustré la récente attaque de la synagogue de Halle par un jeune de 27 ans, faisant deux morts. « Les groupes néonazis en France représentent environ 300 personnes », évalue le député du Vaucluse Adrien Morenas (LREM), rapporteur d’une commission d’enquête parlementaire sur le sujet. « Cette ultra-droite est résiduelle, analyse-t-il, mais c’est son audience qui interpelle. Les actifs sont des jeunes souvent de milieux populaires, peu structurés, mais ils sont récupérés par des têtes pensantes, qui ont un réel pouvoir d’influence. »

Lors des travaux de la mission d’enquête, l’une d’elles, Yvan Benedetti, porte-parole du Parti nationaliste français, a été auditionnée. Devant les députés, il affirme que Faurisson a fait « un travail très sérieux » avant de remettre en cause la Shoah. « C’est complètement bidon, ces six millions de morts ! », lance l’ex-président de l’association dissoute, L’Œuvre française. L’audition a eu lieu à huis clos mais la commission a décidé de transmettre à la justice ces propos négationnistes et la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) a saisi la justice.

À la tête de la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine LGBT (Dilcrah), le préfet Frédéric Potier souligne qu’en Allemagne, 90 % des actes antisémites sont le fait de l’extrême droite. Ce n’est pas le cas en France, mais il y a toute une nébuleuse active sur Internet qui répand les thèses suprémacistes (supériorité de la « race » blanche). « On assiste à une progression de l’extrême droite violente qui tient des discours de haine décomplexés », assure le préfet. Ces réseaux reprennent la thèse du « grand remplacement » popularisée en 2010 par l’écrivain Renaud Camus pour dénoncer l’immigration. Si les actions des militants identitaires visent d’abord les étrangers, ils s’en prennent aussi aux juifs supposés tirer les ficelles de ce complot contre l’Occident. Devant la commission parlementaire, le spécialiste de l’extrême droite Nicolas Lebourg a rappelé que le « grand remplacement » n’est pas une invention de Renaud Camus. « Ce sont d’anciens membres des Waffen SS qui, dans les années 1950, ont développé la théorie selon laquelle les juifs provoquent la destruction de l’Europe par le métissage et ainsi le remplacement de la population pour imposer la “dictature juive mondiale” par le biais de l’Organisation des Nations unies. »

Extrême gauche

L’antisémitisme trace aussi un sillon au sein de la gauche radicale. La prise en otages d’athlètes israéliens lors des JO de Munich en 1972 a marqué un tournant, explique l’historien Thomas Maineult, spécialiste de la question palestinienne. « Certains militants trotskistes ne condamnent pas alors l’attentat, publient des articles qui justifient le recours aux armes contre un État colonisateur. On ne peut pas qualifier ces intellectuels d’antisémites, mais ils sont à la limite. » En 1987 éclate la première Intifada suivie de la seconde­, en 2000, qui vont provoquer en France une montée des agressions antisémites, sous prétexte d’antisionisme. Les slogans « mort aux juifs » sont entendus dans les cortèges où se retrouvent militants de la cause palestinienne, antiracistes ou anti-impérialistes.

Les thèses négationnistes – à l’instar des écrits de Roger Garaudy, ancien catholique marxiste converti à l’islam – ont permis la construction de sombres syllogismes : il fallait l a Shoah pour justifier la création d’Israël­ et neutraliser les critiques. Mais comme la Shoah est une invention, alors rien ne légitime l’existence de cet État. Ou encore : les Palestiniens sont devenus les juifs de 1939. Donc les Israéliens sont les nazis d’aujourd’hui…

En 2002, le chercheur Pierre-André Taguieff publie le livre La Nouvelle Judéophobie. Il y analyse une « banalisation » des incidents antijuifs provoqués lors de ces manifestations. Plus largement, il dénonce un discours d’une partie de la gauche dans lequel la cause du migrant, en particulier musulman, a remplacé celle du prolétaire, et fait d’Israël la source de tous les maux. « Il y a eu une forme de cécité à gauche sur la vraie nature d’un antisémitisme qui ne se base plus sur une race, mais qui se confond avec un mouvement social », résume Danny Trom.

L’idée que l’antisionisme nourrit la haine des juifs doit toutefois être relativisée, comme le montre une étude Ipsos réalisée en 2017 pour la Fondation du judaïsme français : si 42 % des Français ont une perception négative d’Israël, ce score monte à 48 % dans l’électorat d’extrême droite et 58 % au sein de la gauche radicale (PCF, La France insoumise et extrême gauche). Mais, alors que l’adhésion aux préjugés antisémites est très forte à l’extrême droite, elle l’est beaucoup moins parmi les sympathisants de gauche. Exemple : le stéréotype selon lequel les juifs auraient beaucoup de pouvoir est approuvé par 63 % des premiers contre seulement 46 % des seconds (52 % pour l’ensemble des Français). « L’antisémitisme comme l’antisionisme sont des attitudes cohérentes entre elles, mais qui concernent le plus souvent des individus différents », conclut Ipsos.

Islam

Pour les Français juifs, la menace vient aujourd’hui essentiellement du monde arabo-musulman. Le terrorisme islamique a marqué cette dernière décennie, avec l’assassinat de quatre personnes dont trois enfants à l’école Ozar Hatorah à Toulouse, en 2012, ou la prise d’otages de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes en 2015 qui fit là aussi quatre victimes. Outre l’horreur des événements, c’est l’onde de choc qui produit de l’angoisse. Chaque attentat commis est suivi de multiples répliques dans les semaines qui suivent. Après l’attaque de l’école de Toulouse, 90 actes antisémites ont été recensés en dix jours. Les assassinats de deux retraitées à Paris, Sarah Halimi en 2017 et Mireille Knoll en 2018, pour lesquels le caractère antisémite a été retenu, témoignent de l’impact de l’actualité terroriste sur des esprits faibles ou malades (2). « L’attentat, ce n’est plus simplement être au mauvais moment au mauvais endroit, mais cela peut arriver tous les jours, dans notre vie privée, témoigne Marc Knobel, directeur des études du Crif. Nous sommes ciblés, on a peur pour nos enfants, pour nos vieux. »

Dans les quartiers et les villes où vit une importante population musulmane, beaucoup de familles juives ont décidé de déménager ou d’inscrire leurs enfants dans des établissements privés. D’après l’Observatoire du Fonds social juif unifié (FSJU), sur les 100 000 enfants juifs scolarisés, un premier tiers le sont désormais en écoles juives, un autre tiers dans le réseau public et un tiers dans des établissements privés sous contrat, laïcs et catholiques. « Lorsqu’on a dit qu’il n’y avait plus d’élèves juifs en Seine-Saint-Denis, certains ont voulu démontrer par quelques cas que c’était faux, explique Francis Kalifat. Pourtant le résultat est bien là, la Seine-Saint-Denis s’est vidée de sa population juive. »

En 2002 paraît l’ouvrage collectif Les Territoires perdus de la République dénonçant l’emprise du communautarisme musulman sur des établissements où il n’est plus possible d’enseigner la Shoah, où des professeurs juifs sont pris à partie. L’ouvrage provoquera une double polémique, sur l’omerta supposée de l’institution scolaire, et sur la nature de cet antisémitisme « culturel » des Français musulmans.

Enseignant depuis vingt ans dans le même collège de Saint-Denis, Iannis Roder est un acteur de terrain et un expert, membre du Conseil des sages de la laïcité de l’éducation nationale, et de la Fondation pour la mémoire de la Shoah. « La prise de conscience a été lente, reconnaît le professeur d’histoire. Il y a vingt ans, à gauche, on était inaudible. Les gamins étaient des victimes sociales et post-coloniales, le mot antisémite n’entrait pas dans le logiciel. Maintenant, les grands médias et les politiques ont compris, même s’il reste encore des intellectuels qui minimisent cette réalité. »

Le think tank Fondapol publie en 2017 une enquête reposant sur une série d’entretiens qualitatifs menés auprès de musulmans. Il en ressort qu’aucune des personnes interrogées ne se revendique d’une idéologie clairement constituée mais que l’antisémitisme relève du « bricolage identitaire », comme l’analyse l’universitaire Mehdi Ghouirgate. Clichés véhiculés dans les familles, affirmations floues puisées sur Internet alimentent des propos virulents sur les juifs, plus qu’une réflexion politique sur la situation au Proche-Orient ou des références au Coran qu’ils ignorent. Chez les jeunes générations, surtout, « la prise de position contre Israël ou encore l’hostilité déclarée aux juifs constituent, entre autres, des marqueurs d’une identité musulmane en devenir », souligne Mehdi Ghouirgate.

« Ces études confirment ce que je vois en classe depuis des années, témoigne Iannis Roder. Une vision communautaire des rapports sociaux de plus en plus forte. Il y a les juifs, les Français, et les musulmans… Tout doit rentrer dans une case. L’identité est en crise chez ces gamins qui ne savent au fond plus qui ils sont. »

Loin de se limiter au monde scolaire, ces vents mauvais ont aussi gagné le monde universitaire. En octobre 2018, une étudiante juive de Bobigny (Seine-Saint-Denis) porte sur la place publique les blagues de plus en plus stigmatisantes dont elle est la cible et porte plainte. La jeune fille a depuis changé d’université et ne souhaite plus communiquer. La présidente de l’Union des étudiants juifs de France, Noémie Madar, explique que cette affaire a provoqué d’autres témoignages similaires. « Cela a mis en lumière le problème des étudiants juifs isolés et qui se taisent. Beaucoup nous ont raconté la même histoire, ils préfèrent dissimuler leur identité juive de peur d’être ostracisés. »

L’amalgame

Ces différents antisémitismes contemporains pouvaient, jusqu’à des temps encore récents, évoluer dans leur propre sphère. Mais le développement d’Internet leur a donné depuis les années 2000 une caisse de résonance commune. Les théories conspirationnistes et fausses informations s’y développent et aucun tabou ne résiste au flot des opinions transgressives. La condamnation du « système », la dénonciation des « élites » sont des procédés rhétoriques qui ciblent les mêmes ennemis : les puissants et les riches… Et donc les juifs, puisqu’ils sont les deux à la fois ! « Le culte de l’instantanéité, de l’expression et de la diffusion illimitées favorise la post-vérité et les fake news », analyse le sociologue Michel Wieviorka. Il y a une demande de liberté d’expression totale et l’antisémitisme, parce qu’il est puni par la loi, représente un obstacle qui alimente la haine des juifs. Dans le monde de l’édition, les récentes publications d’écrits de Céline, de Rebatet ou encore de Mein Kampf, ou le passé antisémite de l’écrivain Yann Moix qui fit scandale à la rentrée, révèlent aussi cette « fascination pour la transgression qui marque la culture de l’époque », assure Michel Wieviorka.

Deux personnages, Alain Soral et Dieudonné, sont devenus les principaux diffuseurs de la haine antisémite en France. Le premier anime Égalité et Réconciliation, l’un des sites politiques les plus consultés. Il y vend des BD ou livres négationnistes, ou bien encore diffuse des vidéos sur lesquelles, à titre d’exemple, on l’entend traiter le Panthéon de « déchetterie casher ». Le deuxième, inventeur de la sinistre « quenelle », sorte de salut nazi inversé, avait notamment fait monter sur scène Robert Faurisson pour l’un de ses spectacles.

Les deux hommes ont été poursuivis à de multiples reprises en justice, grâce à la ténacité des associations. Une quinzaine de condamnations depuis 2014 pour Soral dont quatre peines de prison ferme prononcées en 2019. Presque autant pour Dieudonné qui n’a écopé au maximum que de prison avec sursis. Cernés sur le terrain judiciaire, Soral et Dieudonné ont pourtant largement contribué à banaliser dans les esprits un antisémitisme primaire. Au printemps 2019, lors d’un rassemblement national d’étudiants d’Instituts d’études politiques, une soirée arrosée a été l’occasion de slogans nazis et négationnistes. « Une banalisation du mal inacceptable » que condamne Gabriel Eckert, directeur de l’Institut d’études politiques de Strasbourg, dont les étudiants ont été mis en cause. La justice a été saisie.

Cette désinhibition trouva aussi à s’exprimer lors du mouvement des « gilets jaunes ». Gestes nazis, tags sur des devantures de magasins, banderoles antisémites visant le président Macron. De nombreux élus de la majorité et des journalistes ont été insultés sur ce même registre. La dégradation du climat social fait craindre à certains observateurs une convergence des antisémitismes. « Il y a un risque qu’ils s’additionnent, qu’ils s’amalgament », redoute le préfet Frédéric Potier. « Le juif coagule toutes les haines de la société, estime pour sa part le grand rabbin ­Korsia. Antisémitisme d’extrême droite ou d’extrême gauche, tout cela s’entretient. » En janvier, à Paris, le philosophe Alain Finkielkraut a été agressé par un gilet jaune. « Sale sioniste, rentre chez toi », hurle l’homme. Converti à un islam rigoriste, son profil n’est certainement pas représentatif des manifestants. Mais la scène interpelle, de même que la passivité d’un grand nombre de témoins. Danny Trom s’interroge sur la jonction possible de deux populismes qui alimentèrent le soulèvement des banlieues de 2005 et celui de la France périphérique, en 2018. « Ces deux mouvements ne se rejoignent pas mais ils ont entre eux un point commun, c’est la haine des juifs », résume-t-il.

Retour à Sarcelles

Mercredi 16 octobre, la communauté juive de Sarcelles (Val-d’Oise) se rassemble pour la fête de Souccot. Des canisses en osier couvrent la cour intérieure transformée, selon la tradition, en « cabane ». Les familles viennent y prendre leur repas. Certains dorment sur place. Ce jour-là, la communauté accueille une délégation de jeunes de cités voisines, parmi lesquels plusieurs portant un voile.

La présidente de l’UEJF, qui organise tous les ans ces « souccas ouvertes » dans les synagogues du pays, est venue présenter l’enjeu de la rencontre. Se connaître, ouvrir les lieux à des personnes qui n’auraient jamais osé pousser la porte. « Au début je n’ai pas voulu venir, explique une jeune femme coiffée d’un foulard fuchsia. Finalement je ne regrette pas. » Avec Raphaël, étudiant en gestion qui anime la table, les échanges portent sur les rites et les pratiques. « Vous vous tournez dans une direction particulière pour prier ? », lui demande-t-on. La rencontre se prolonge par une visite de la salle de prière.

Une initiative toute simple mais qui prend des allures d’exploit, quand on connaît l’histoire récente de Sarcelles. En juillet 2014, la synagogue a vu déferler, depuis la gare de RER, des centaines de manifestants pro-palestiniens qui, munis de cocktails Molotov, tentèrent de prendre d’assaut le lieu de culte. Les scènes d’émeute ont traumatisé pour longtemps les membres de la communauté, comme en témoigne Elie Tubiana, l’un de ses responsables. « Il y a trente ans, on vivait tous ensemble. À l’école, j’avais des copains arabes. C’est devenu difficile. Aujourd’hui, on a du mal à fixer les jeunes ici », témoigne ce père de six enfants. Ce que nous confirme Raphaël. Il aimerait un jour, comme ses deux copains étudiants, l’un en fac dentaire, l’autre dans l’intelligence artificielle, partir habiter dans la capitale. « C’est une marque de réussite, dit Raphaël. Et je ne me verrais pas élever mes enfants ici, à Sarcelles. » Cette ville où vivent toujours 12 000 juifs conservera-t-elle encore longtemps le joli surnom de « petite Jérusalem » ?

(1) Les travaux de réfection de sépultures doivent commencer en février. (2) Le 19 décembre 2019, la justice a déclaré « pénalement irresponsable » Kobili Traoré, le meurtrier de Sarah Halimi qui avait crié « Allah akbar » au moment des faits, « en raison d’un trouble psychique ». L’un des deux suspects de l’assassinat de Mireille Knoll est accusé par son complice d’avoir agi par antisémitisme.

https://www.la-croix.com/France/racines-lantisemitisme-convergence-haines-2020-01-10-1201070843?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_content=20200110&utm

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Du « peuple déicide » aux « frères aînés dans la foi »

Si on trouve un antisémitisme païen bien avant l’apparition du christianisme, l’antijudaïsme chrétien a prospéré pendant des siècles, jusqu’au tournant du concile Vatican II.

Comment le christianisme, fondé sur l’enseignement, la personne et la vie d’un juif, fils d’une juive, dont les premiers disciples étaient juifs, fut-il pendant des siècles responsable de ce que l’historien Jules Isaac a appelé « l’enseignement du mépris » vis-à-vis des juifs ?

Longtemps considéré comme « déicide », responsable de la crucifixion du Christ, le peuple juif fut aussi souvent vu par les chrétiens comme maudit. « La destruction du Temple et la dispersion des juifs ont été considérées comme les châtiments dus au refus du Christ, de la part du peuple élu, désormais errant jusqu’à la fin des temps », résume le père Louis-Marie Coudray, directeur du Service national pour les relations avec le judaïsme de la Conférence des évêques de France. Pourtant, saint Paul lui-même affirme dans son Épître aux Romains que Dieu n’a « pas rejeté son peuple » et que « les dons gratuits de Dieu et son appel sont sans repentance ».

Un besoin des premiers chrétiens de se différencier

Malgré cela, dès les premiers siècles de notre ère naît un antijudaïsme chrétien, du besoin des premiers chrétiens de se différencier des juifs. « Pour les chrétiens, la jalousie à l’égard d’Israël a très vite pris la forme de la revendication d’héritage. Éliminer l’autre si proche et pourtant si différent ! », décryptait le cardinal Lustiger (1). Si le magistère catholique n’emploie presque jamais le terme de « déicide » (seule mention, un paragraphe du concile de Trente au XVIe siècle qui réfute la thèse du peuple déicide), les sermons de saint Jean Chrysostome au IVe siècle martèlent l’idée que ce « peuple de chiens »« à la nuque raide », dont les synagogues sont des « tanières de bêtes impures », est collectivement responsable de la mort du Christ.

« Il s’agissait de convaincre les fidèles de ne pas participer aux fêtes juives, alors qu’une convivialité existait alors entre juifs et chrétiens d’Antioche et que ces derniers se rendaient volontiers à la synagogue », explique Jacqueline Cuche, présidente de l’Amitié judéo-chrétienne de France. Une théologie de la substitution, selon laquelle l’Église remplace Israël dans une nouvelle alliance avec Dieu, se répand chez les chrétiens, nourrissant cet antijudaïsme alimenté par ailleurs par certains textes du Nouveau Testament.

À l’époque médiévale se propage le mythe, déjà existant dans l’Antiquité, de meurtres rituels dont se rendraient coupables les juifs. On peut noter que le Saint-Siège se tient la plupart du temps à l’écart de ces rumeurs. Ainsi, alors que de nombreuses accusations attribuant des meurtres rituels à des juifs proviennent des pays germaniques, le pape Innocent IV s’insurge contre ces « machinations scélérates » par une bulle envoyée aux évêques allemands. Cependant, certains enfants dont l’assassinat est attribué à des juifs bénéficient d’une vénération publique, comme le petit Simon de Trente, disparu en 1475. Cette affaire, qui entraînera 15 exécutions dans la petite communauté juive de la ville, sera reconnue comme frauduleuse en 1965 par la Congrégation pour la cause des saints.

La haine est désormais de nature raciale

L’historien Carol Iancu décrit une attitude ambivalente des chrétiens médiévaux à l’égard des juifs, entre reconnaissance pour avoir donné un Dieu unique, le livre des livres et les apôtres, et un ressentiment pour leur résistance à l’Évangile. Certes, ils peuvent la plupart du temps s’établir en terre chrétienne, avec parfois même une protection particulière. Mais on leur impose le ghetto, un signe distinctif (la rouelle) accompagné d’un impôt, un serment infamant (2), et on leur interdit de posséder et travailler la terre, les cantonnant aux métiers médicaux ou de commerce, entretenant ainsi l’image du juif errant et cupide.

L’antisémitisme moderne se distingue toutefois nettement de l’« enseignement du mépris » tenu par l’Église pendant des siècles : la haine n’est plus de nature religieuse, mais raciale. Mais, selon Jacqueline Cuche, « les siècles d’antijudaïsme religieux qui ont précédé l’antisémitisme né au XIXe siècle ont permis à celui-ci de faire des ravages ». En pleine affaire Dreyfus, La Croix se proclame fièrement « le journal le plus antijuif de France »…

Il faudra attendre 1938 pour qu’un pape condamne sans ambages l’antisémitisme, « insupportable ». « Nous sommes spirituellement des Sémites », affirme Pie XI, à l’orée de la Seconde Guerre mondiale. La même année, Jacques Maritain décrit l’antisémitisme comme « une insulte à la religion chrétienne ». Mais, alors que le « statut des juifs » est mis en place en France en 1940, ce n’est qu’en 1942 que des évêques élèvent publiquement la voix contre les persécutions les visant.

Les 10 points de Seelisberg

Après la guerre, dans la sidération de la Shoah, se tient la conférence de Seelisberg, en Suisse. Soixante-dix protestants, catholiques et juifs se penchent sur l’enseignement religieux chrétien concernant les juifs, et publient un texte en 10 points qui insiste notamment sur le fait que le même Dieu parle dans l’Ancien et le Nouveau Testament, que le précepte fondamental du christianisme – celui de l’amour de Dieu et du prochain – se trouve déjà l’Ancien Testament…

Ces 10 points de Seelisberg, approuvés par le Vatican et par le Conseil œcuménique des Églises, ont inspiré la réflexion du concile Vatican II sur le judaïsme. Celle-ci se formalise dans la déclaration Nostra Aetate en 1965, qui affirme que le peuple juif n’est pas responsable de la mort de Jésus et que l’Église ne se substitue pas au peuple d’Israël dans l’alliance avec Dieu. Depuis, les papes ont tous rappelé que l’antisémitisme est un péché et qu’être à la fois chrétien et antisémite est incompatible. Devant la communauté juive d’Allemagne, le 17 novembre 1980, Jean-Paul II parle ainsi du « peuple de Dieu de l’ancienne Alliance, qui n’a jamais été révoquée »« Vous êtes nos frères préférés et, d’une certaine manière, on pourrait dire nos frères aînés », affirme le même pape en 1986 dans un discours à la synagogue de Rome.

Cependant, s’il n’existe plus au niveau institutionnel d’antijudaïsme chrétien, « on retrouve encore dans certains milieux catholiques des préjugés sur les juifs », regrette Louis-Marie Coudray, qui y voit la persistance d’un « marcionisme latent », du nom de cette hérésie des premiers siècles niant le lien du christianisme avec l’Ancien Testament.

(1) Allocution du 20 octobre 1998 en la synagogue Sutton Place à New York (États-Unis). (2) Lorsqu’ils prêtent le more judaico, les juifs doivent, selon les régions et les époques, l’accompagner de gestes obscènes ou humiliants, comme porter une couronne d’épines, se tenir sur une peau de truie ensanglantée, ou se tenir sur un trépied et payer une amende à chaque chute.

https://www.la-croix.com/Religion/peuple-deicide-freres-aines-foi-2020-01-10-1201070873

 

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Antisionisme, un sujet politique inflammable

L’Assemblée nationale a voté une résolution affirmant que l’antisionisme peut être une forme d’antisémitisme. L’initiative divise au sein même de la majorité.

L’Assemblée nationale a adopté, le 3 décembre 2019, une proposition de résolution LREM sur l’antisémitisme, soutenue par le gouvernement mais qui a provoqué une forte opposition au sein même de la majorité.

À l’initiative de Sylvain Maillard, président LREM du groupe d’études « antisémitisme » de l’Assemblée, cette résolution reprend la définition de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (Ihra), déjà validée par le Parlement européen et 16 pays de l’Union européenne : « Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte. » Les termes choisis sont suffisamment larges pour viser certaines idées ou actions anti-israéliennes. Dans l’exposé des motifs de la résolution, il est précisé : « Cette définition permet de qualifier d’antisémites les attaques antisionistes motivées par la haine de juifs, elle ne reconnaît pas comme antisémites les critiques à l’égard des politiques menées par l’État d’Israël. »

Un texte à portée symbolique et politique

Ce texte n’est pas contraignant mais a une double portée. D’un point de vue symbolique, il permet de « mettre des mots sur ce qu’est le nouvel antisémitisme », assure Sylvain Maillard, évoquant des manifestations pro-palestiniennes où l’on entend des « morts aux sionistes ». D’un point de vue pratique, il doit permettre de donner des instructions aux policiers et magistrats ou encore de former les enseignants. En séance, le ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, a salué un « outil opérationnel fort ».

 

Mais, politiquement, l’initiative a profondément divisé les élus. La droite et la gauche ont trouvé là l’occasion de réaffirmer les positions clivantes sur la question israélienne. Éric Coquerel, pour La France insoumise, estime que cette définition vise à interdire des campagnes de boycott de produits israéliens, qui sont l’expression d’une « critique radicale et légitime » de la politique de ce pays. « L’islam politique qui tue en Israël est le même que celui qui tue en France : c’est la réalité mais vous ne voulez pas l’avouer », lui rétorque Meyer Habib (UDI).

Sans aller si loin, nombre d’élus LREM et MoDem ne comprennent pas un texte ambigu, une approche qui conduit à hiérarchiser les discours de haine, en donnant un statut à part à l’antisémitisme. En réponse à ces critiques, Gilles Le Gendre, président du groupe LREM, a annoncé la création d’une prochaine mission d’information « sur l’émergence de nouvelles formes de racisme et de discrimination ». Le texte a finalement été adopté par seulement 154 voix. Si 84 députés LREM l’ont voté, 26 se sont prononcés contre et 22 se sont abstenus. Traduction d’une défiance inédite dans la majorité.

https://www.la-croix.com/France/Antisionisme-sujet-politique-inflammable-2020-01-10-1201070867

Blog Histoire Géo

Le journal La Croix du 10 janvier a publié un dossier pour tenter d’expliquer les origines de l’antisémitisme en Europe qui apporte des réponses aux questions que me pose chaque année les élèves de troisième quand nous abordons le nazisme. Vous le trouverez dans le pdf ci-dessous.

La Croix pages 15 – 22

Voir l’article original

BIENVENUS !, CINEMA, DROITS DE L'HOMME, FILM BIENVENUS !, RACISME, RENCONTRES CINEMATOGRAPHIQUES DES DROITS DE L'HOMME, SECOURS CATHOLQIUE

Film Bienvenus !

Film Bienvenus !

Rune Denstad Langlo

Avec Andres Baasmo Christiansen, Olivier Mukuta, Slimane Dazi plus

Comédie dramatique norvégienne/suédoise de decembre 2016 (1h30)

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Film  proposé par le Secours Catholique-Caritas France

Débat avec Jordi Llambrich, prêtre accueillant des migrants à Marseille et Jacqueline Moulin, d’Amnesty International.

 

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SYNOPSIS ET DÉTAILS

Quand on est propriétaire d’un hôtel quasiment en faillite dans les montagnes norvégiennes, est-ce que la solution ne serait pas de le transformer en centre d’accueil des refugiés pour profiter de subventions bien opportunes ? 
C’est le bon plan de Primus, hôtelier peu aimable et pas vraiment ouvert aux autres cultures… Mais voilà, la bonne idée de Primus ne s’avère pas si simple. 
Accueillir 50 personnes d’origine diverses, quand il faut compter en plus avec une femme déprimée, une ado rebelle, et des préjugés racistes, ça promet bien des déconvenues mais aussi, des heureuses surprises ! 

BIENVENUS : Un projet de longue date

Rune Desnstad Lango eu l’idée de ce film il y a une dizaine d’années. Le metteur en scène explique : « Après une vingtaine d’ébauches et deux ans d’efforts, le plus souvent en solitaire, j’ai fini scénario et dialogues, et le tournage a pu se faire en Suède, dans une zone frontalière du comté de Jämtland, et également en Norvège dans la région de Trondheim. Au fil des jours, le film a pris forme et le thème du film est devenu de plus en plus d’actualité, notamment lors du flux migratoire de l’été dernier. »

Personnage principal

Le personnage de Primus, le propriétaire d’un hôtel dans les montagnes norvégiennes qu’il veut sauver de la faillite en le transformant en centre d’accueil pour réfugiés, est campé par Anders Baasmo Christiansen. Le rôle a été écrit spécialement pour ce dernier qui avait déjà joué sous la direction de Rune Desnstad Langlo dans  Nord et Chasting the Wind

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Un sujet d’actualité

Rue Denstad Langlo a voulu, avec Bienvenus !, traiter d’un sujet grave avec tendresse et chaleur humaine. « On a parfois tendance à oublier, quand on parle des réfugiés, que l’on a affaire à des êtres humains à part entière. Ils ont parfois eu une histoire très douloureuse, certes, mais cela ne justifie pas qu’on fasse d’eux exclusivement des victimes, car ils sont souvent dotés de fortes personnalités, c’était le cas de Lars, mon arrière-grand-père, qui a migré aux Etats-Unis à l’âge de dix-neuf ans. Il ne faut pas oublier qu’il y a 150 ans environ, poussés par la misère, plus de 800 000 Norvégiens, un tiers de la population de l’époque, ont fait le choix de l’émigration, comme d’autres le font de nos jours », confie le cinéaste.

Engagé

Bienvenus ! a été un succès inattendu en Norvège. Slimane Dazi rapproche le film de Rune Denstad Langlo de La Vie est belle réalisé et interprété par Roberto Benigni : « Heureusement que des fictions sur des sujets graves existent, c’est une bonne façon d’envisager des solutions. On a besoin de rire d’événements dramatiques pour briser les craintes et les tabous. Le cinéma autorise une légèreté de ton qui permet d’interpeller sur des questions lourdes.« 

Melting pot

Plusieurs personnes ayant participé à ce film norvégien parlent le français. C’est le cas d’Olivier Mukuta qui interprète Abedi le Congolais, l’actrice libanaise Elisa Sayegh , le directeur de la photographie  Philip Øgaard ou encore Slimane Dazi qui avait campé le charismatique caïd de Marseille Brahim Lattrache dans Un prophète. Rune Denstad Langlo se rappelle : 

« Alors je me suis parfois senti un peu isolé, à me demander ce qui se tramait derrière mon dos. Mais j’ai très vite compris que je n’étais pas obligé de tout contrôler, qu’il suffisait parfois de laisser faire quand il y avait un peu de tension dans l’air. »

Par ailleurs, la majorité des personnes que l’on voit dans Bienvenus ! sont des réfugiés jouant leur propre rôle.

 

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ANTISEMITISME, GUERRE MONDIALE 1939-1945, NEGATIONNISME, RACISME, ROBERT FAURISSON (1929-2018), SHOAH

Robert Faurisson, le père du négationnisme français

Robert Faurisson

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Robert Faurisson, né en janvier 1929 à Shepperton est décédé le 21 octobre 2018 à Vichy. Il était un militant négationniste.

Professeur de lycée, puis maître-assistant en lettres modernes   à l’université, il connaît un début de notoriété à partir de la fin des années 1960 en publiant une étude sur Rimbaud et avec sa thèse consacrée à Lautréamont.. À la fin des années 1970, il accède à la célébrité à travers une série de scandales médiatiques et de procès en raison de sa négation du génocide juif. Il devient en France, à partir des années 1980, une icône des négationnismes d’extrême droite et d’ultra-gauche, convergeant dans les années 2000 dans une partie de l’antisionisme en Occident comme dans le monde arabo-musulman. Jugé antisémite, proche des milieux d’extrême-droite, voire néonazis, il a été condamné à plusieurs reprises pour « incitation à la haine raciale » et « contestation de crime contre l’humanité ».

Figure emblématique du négationnisme, il ajoute aux auteurs fondateurs de ce courant, Paul Rassinier et Maurice Bardèche,, une fixation sur le prétexte de la négation de l’existence des chambres à gaz. Il joue sur l’apparente crédibilité d’une démarche hypercritique pseudo-scientifique, , unanimement disqualifiée dans le monde de la recherche. Qualifié de « faussaire de l’histoire » par Robert Badinter, , il attaque ce dernier en diffamation mais est débouté par la justice qui acte cette qualification en 2007. Dans un jugement du 6 juin 2017, confirmé en appel le 12 avril 2018, le tribunal de grande instance de Paris établit qu’écrire que Faurisson est « un menteur professionnel », un « falsificateur » et « un faussaire de l’histoire » est conforme à la vérité.

 

Origines familiales et formation

Il naît au Royaume-Uni (Shepperton, Comté de Surrey), d’un père français,  et d’une mère écossaise, sous le nom de Robert-Faurisson Aitken. Il a trois frères et trois sœurs

Durant son enfance, sa famille se déplace au gré des postes occupés par son père : à Saïgon, Singapour, Kobe, Shanghai jusqu’en 1936, où elle revient en métropole. Il fait alors ses études principalement au petit séminaire de Versailles, au collège de Provence à Marseille et au Lycée Henri-IV à Paris) où il a pour condisciple Pierre-Vidal Naquet.. Puis il fait des études de lettres classiques à la Sorbonne.

 

Professeur de l’enseignement secondaire

Sa carrière d’enseignant commence en 1951 avec un poste d’adjoint d’enseignement successivement à Paris, après une maîtrise de lettres consacrée à « La psychologie dans les romans de Marivaux » et l’obtention d’un diplôme supérieur de lettres (DES). Nommé au collège de Nogent-sur-Marne à la rentrée 1952, il interrompt ses activités professionnelles pour raison de santé en février 1953. Il reprend l’enseignement à la rentrée 1955 au lycée Blaise-Pascal d’Ambert. Pour sa biographe Valérie Igounet, « la carrière d’enseignant de Robert Faurisson n’est pas limpide. Lorsqu’on s’y attarde, on se rend compte qu’elle est traversée de rumeurs [qui] concernent davantage son comportement sur ses méthodes pédagogiques » : « Robert Faurisson est excessif, “très nerveux et colérique” et, en même temps, il fait preuve d’un comportement pour le moins original ».

Agrégé de lettres en 1956, il est nommé professeur au lycée des Célestins de Vichy (1957-1963), un établissement de filles. Il est ensuite affecté au lycée Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand (1963-1969), qui accueille des garçons. Le rapport de la Commission sur le racisme et le négationnisme à l’Université Jean-Moulin-Lyon III résume en ces termes sa carrière dans le secondaire : « Il y est considéré comme un enseignant d’un haut niveau intellectuel, connaissant bien sa discipline et passionné par son métier. Il est en revanche critiqué pour son attitude envers les élèves et sa hiérarchie, avec laquelle il entre dans des conflits sérieux et répétés. De 1958 à 1962, il fait l’objet à plusieurs reprises de mises en garde écrites à cause de la violence verbale dont il fait preuve envers certaines élèves, en particulier des élèves françaises d’origine algérienne, ou à cause de ses emportements à l’égard de la direction, qui demande à plusieurs reprises sa mutation dans un autre établissement. ».

Il acquiert à cette époque une brève notoriété, tout d’abord en 1961 avec la publication d’un article intitulé « A-t-on lu Rimbaud ? » qui suscite une polémique littéraire. Puis, en mars 1962, la presse locale et nationale signale qu’il a été incarcéré à Riom pour « offense au chef de l’État » ; « le rapport de l’officier de police général décrit un homme “vociférant” des injures à la cantonade contre le chef de l’État, le préfet et les policiers présents » :

« Oui… Vous n’êtes pas des hommes libres, vous !… vous servez l’État, hier Léon Blum, aujourd’hui Ferhat Abba… moi… je suis libre, vous entendez ; libre !… J’emmerde de Gaulle, le préfet, le sous-préfet. »

Après l’ouverture d’une information judiciaire et un nouvel incident lors de son audition par le juge d’instruction qui relève « l’état d’exaltation extrême de Faurisson », il est incarcéré, puis finalement condamné à deux reprises à des peines d’amende et d’emprisonnement avec sursis, une expertise médicale ayant retenu « le caractère exalté de Robert Faurisson qui serait de nature à “atténuer sa responsabilité dans une certaine mesure” »

C’est également durant cette période que son nom apparaît à l’occasion de l’affaire Audin : Faurisson donne un peu d’argent au Comité Audin ; mais par la suite, il envoie une lettre dans laquelle il demande qu’on ne lui envoie plus l’« ignoble littérature [du Comité] », qu’il a donné « par pitié pour Mme Audin », ajoutant : « Et puis, un bon conseil, cachez vos juifs. Je comprends qu’un Vidal-Naquet vibrionne à plaisir dans cette malodorante affaire, mais… ».

Il semble donc qu’à cette époque, Robert Faurisson ne soit pas encore devenu le « libéral relativement apolitique » auquel Noam Chomsky apportera son soutien vingt ans plus tard.

 

Carrière universitaire

De 1969 à 1973, il est maître assistant stagiaire puis titulaire de littérature française à Paris III. En juin 1972, il soutient sa thèse de doctorat d’Etat sur La Bouffonnerie de Lautréamont. De décembre 1973 à mars 1980, il est maîtres de conférences en littérature contemporaine à l’université Lyon II..

Il se signale de nouveau à l’attention des médias par le traitement qu’il fait subir aux poèmes de Nerval en 1977, mais s’impose définitivement durant les années 1978-1980 qui marquent le début de l’affaire Faurisson : il devient alors le principal négationniste français et un des principaux à l’échelle mondiale. Cette affaire a des conséquences notables sur sa carrière universitaire qui prend fin de façon brutale, sans qu’il soit privé de ses ressources.

De 1980 à sa retraite en 1995, il est détaché, à sa demande, au Centre national de télé-enseignement (CNTE) (actuel CNED) sans aucune activité effective d’enseignement. En 1980, alors qu’il n’a plus aucune activité de recherche ni d’enseignement au sein de l’Université, il bénéficie d’une mesure collective de reclassement qui lui donne le grade de professeur des universités.  

 

Les mystifications littéraires

Au cours des années 1960 et 1970, Robert Faurisson mène de front ses publications sur la littérature et ses premiers écrits négationnistes, où se retrouve le même discours de dénonciation de supposées « mystifications », qu’elles soient littéraires ou historiques. Pour l’historienne Valérie Igounet, il est alors essentiellement un « provocateur » à la recherche de la célébrité. Pierre Milza insiste pour sa part sur la dimension paranoïaque de sa démarche, tandis que Jean Stengers   voit une « fêlure [qui] se manifeste par deux traits : d’une part par un délire interprétatif, et d’autre part par une forme de folie obsessionnelle, c’est-à-dire d’idée fixe ». Henry Rousso et Valérie Igounet soulignent également le rôle que pourrait avoir joué pour Robert Faurisson comme pour son inspirateur Paul Rassinier l’image pervertie de Jean Norton Cru et (à propos de Rassinier) la « posture assez classique, qu’on a connue après la Première Guerre mondiale, de remise en cause des mythologies, des récits sur la guerre : une vision hypercritique, qui est une forme de réaction à des récits presque inaudibles, sur l’horreur».

Le succès relatif de sa production littéraire le conduit finalement à la fin de cette première époque à se consacrer exclusivement au négationnisme.

 A-t-on lu Rimbaud ? (1961)

En 1961, Robert Faurisson publie dans la revue Bizarre une  étude de l’œuvre d’Arthur Rimbaud, sous le titre A-t-on lu Rimbaud ?. Lors de sa première édition, le texte est signé des simples initiales R. F., l’auteur souhaitant dans un premier temps garder l’anonymat dans une mise en scène médiatique jouant sur le mystère. La thèse de l’étude est d’attribuer au sonnet Voyelles, de Rimbaud, un sens érotique et scatologique, censé avoir été ignoré jusqu’à cette révélation.

Les critiques sont partagés. Antoine Adam, André Breton et Pieyre de Mandiargues lui font un accueil favorable. René Etiemble, est en revanche très sévère. La revue rebondit sur le sujet en publiant en 1962 un numéro spécial consacré à L’Affaire Rimbaud. L’originalité de l’interprétation faurissonnienne est par la suite relativisée. Sans être totalement écartée, l’interprétation érotique du sonnet n’est retenue par d’autres critiques qu’avec davantage de prudence.

 A-t-on bien lu Lautréamont ? (1972)

Robert Faurisson publie en janvier 1971 un premier article consacré à Lautréamont dans la Nouvelle Revue française, intitulé « Les divertissements d’Isidore ». Il y présente sa thèse sur Lautréamont. Les Chants de Maldoror et les Poésies seraient une parodie, là encore insoupçonnée jusqu’à cette démystification. L’article est salué dans Rivarol. Invité à l’émission littéraire Post Scriptum (avril 1971), Robert Faurisson y est notamment confronté à Gérard Legrand. Il soutient de manière provocante qu’il suffit d’étudier le texte « au ras des pâquerettes » pour y voir « la plus belle mystification littéraire » qu’on ait jamais vue.

En 1972, il présente sa thèse sur Lautréamont. La vision de Faurisson est à nouveau contestée, le jury critiquant « la méthode littéraire […] au ras du texte, certes novatrice et provocatrice mais également simpliste car épousant un parti-pris insoutenable », tandis qu’il se voit notamment accusé par le critique Pierre Albouy de « poujadisme intellectuel ». La thèse est cependant publiée par Gallimard. Bien que suscitant moins d’écho que sa précédente publication sur Rimbaud, l’ouvrage reçoit un accueil partagé : le caractère provocateur de l’auteur est fréquemment souligné, tandis qu’une partie des critiques sont beaucoup plus sévères. Dans une étude récente, Guy Laflèche, professeur au Département des études françaises de l’université de Montréal, spécialiste de Lautréamont et auteur d’une édition critique des Chants de Maldoror, considère les travaux de Faurisson sur Lautréamont comme un « torchon », reprochant à Faurisson contresens, confusions entre sens propre et sens figuré, interprétations hors contexte, lectures au premier degré, redites, critique normative et savoir mal digéré.

Après avoir brièvement enseigné à Paris, Robert Faurisson est nommé fin 1973 à l’Université Lyon II, contre l’avis de celle-ci, sans que cela puisse cependant être imputé à ses premières activités négationnistes. S’il est défendu et apprécié par un « petit noyau d’étudiants », ses cours sont peu fréquentés. Il se retrouve peu à peu isolé au sein de l’Université Lyon-II

 

La « méthode Ajax » de critique de textes

Durant ses années d’enseignement, il se présente comme l’initiateur d’une nouvelle méthode de « critique de textes et de documents, recherche du sens et du contresens, du vrai et du faux », baptisée « méthode Ajax » du nom du produit ménager en raison de son aspect « décapant » : elle refuse toute prise en compte du contexte et de l’auteur et s’en tient à une lecture au pied de la lettre du discours. Celui-ci se prête alors aisément à une hypercritique une  conduisant systématiquement à en rejeter l’authenticité ou la sincérité. Faurisson applique bientôt cette même « méthode d’investigation littéraire » aux sources historiques, coupées de leur contexte et réduites au sens immédiat des termes, auxquels il peut alors « conférer un sens unique à partir d’un postulat original». Il va ainsi contribuer à donner un habillage scientifique aux discours politiques d’auteurs comme Maurice Bardèche ou Paul Rassinier ou à ceux plus récents d’Arthur Buthz..

 

Le négationnisme

 Les premières « recherches » négationnistes (1964-1977)

Robert Faurisson entre en contact épistolaire de 1964 à 1967 avec Paul Rassinier, l’un des fondateurs du courant négationniste. Cette correspondance montre qu’il adhère d’emblée à cette démarche, sans aucune réserve sur son adoption par l’extrême droite française pour qui elle est un artifice nécessaire à sa propre survie. Elle laisse présager ce qui va suivre : la focalisation presque exclusive du discours négationniste sur le thème de la « possibilité technique des chambres à gaz » jusqu’au prochain tournant des années 2000, approche qui suscite d’ailleurs les réticences de Rassinier.

Après la mort de Paul Rassinier s’ouvre plus d’une décennie de gestation du négationnisme français, marquée tout à la fois par l’absence de meneur potentiel, par la diffusion des thèses négationnistes à l’extrême droite, en particulier au sein du Front national, mais aussi par leur appropriation par une fraction de l’ultragauche. C’est aussi l’époque des « recherches » menées par Faurisson, qui visite brièvement les archives d’Auschwitz à deux reprises ; Tadeusz Iwaszko, conservateur du Musée d’Auschwitz, prend cependant conscience dès 1977 du caractère orienté et mensonger des visites de Faurisson, qui s’est initialement présenté « sous le prétexte inexact et abusif d’une publication et éventuellement une exposition […] à l’université de Lyon II ». Iwaszko met alors fin à toute assistance. Pour l’essentiel, Robert Faurisson fréquente surtout la bibliothèque du Centre de Documentation juive contemporaine à Paris dont l’accès lui est également fermé à partir de la fin 1977.

Selon Pierre Guillaume, puis Jean-Claude Pressac, les « travaux » de Robert Faurisson s’appuient sur « 200 kg » de documentation pour étayer ses dires. L’état des recherches sur le sujet conduit à relativiser fortement l’impression donnée par ce type d’affirmation courante dans le courant négationniste quant à la somme de « travail » de Faurisson. Valérie Igounet revient à plusieurs reprises sur le caractère limité des recherches originales de Faurisson, qui s’en remet à partir des années 1980 à ses intermédiaires, mais aussi aux dossiers de la défense lors des procès où il est en cause, pour lui fournir sa documentation. Par ailleurs, Faurisson n’a jamais travaillé sur les archives nazies ouvertes après 1989. Sur cette maigre base documentaire, il construit pourtant la rhétorique qui va constituer son principal apport au négationnisme : les chambres à gaz n’ont été utilisées que comme instrument d’épouillage et non pour tuer des hommes ; leur caractère homicide est une supercherie, produit d’un « complot juif ».

Dans ses débuts, tout en veillant à ne pas paraître abuser trop ouvertement de son statut d’enseignant, Faurisson exploite pourtant celui-ci au service de son idéologie. Ses thèmes de travaux, cités dans ses candidatures répétées pour le titre de professeur montrent que cette orientation négationniste est explicite au sein de l’Université : son cours de maîtrise et son « séminaire de critiques de textes et documents » portent sur le Journal d’Anne Frank dont il conteste l’authenticité ; il accorde une mention « très bien » assortie des félicitations au mémoire de maîtrise de Cécile Dugas consacré à Robert Brasillach, lauréat en 1979 du prix Brasillach de l’Association des amis de Robert Brasillach, , et qui aboutit en 1985 à la publication d’une hagiographie de l’ancien collaborationniste.

De même, il diffuse ses premiers écrits négationnistes en 1974 dans des cercles restreints au sein de l’Université ou en usant de son titre formel d’enseignant rattaché à l’université dans des courriers provocateurs adressés à plusieurs spécialistes de la Seconde Guerre mondiale. Ses écrits sous couvert de son statut d’enseignant et son utilisation de papier à en-tête universitaire sont condamnés dès juin 1974 par le conseil de l’université de la Sorbonne, à la suite d’une lettre adressée au Centre de documentation juive de Tel Aviv, révélée par la suite par l’hebdomadaire Tribune Juive. Cette première affaire est mentionnée dans la presse par Le Canard enchaîné, puis par Le Monde : il est privé d’un éventuel usage du droit de réponse qu’il réclame pourtant au quotidien et qu’il ne cesse d’exiger dès lors. Elle lui vaut également une fin de non recevoir de la part du syndicat SNESSup dont il se déclare membre dans certains de ses courriers et qui refuse finalement et définitivement sa demande d’adhésion lors de son affectation à l’université Lyon-II.

 Le tournant négationniste (1977-1978)

Il tente en 1977 de se faire à nouveau connaître comme spécialiste de la critique littéraire avec un nouvel ouvrage à nouveau publié par les éditions Pauvert  (mais avec une moindre conviction), cette fois consacré aux poèmes de Gérard de Nerval dont il propose une « traduction » littérale issue de sa méthode personnelle de critique des textes. Mais comme le rapporte Valérie Igounet, « l’obscurantisme est de rigueur, Robert Faurisson utilise sa méthode d’interprétation des textes, inaugurée pour Rimbaud. Il suffit de s’en tenir exclusivement aux mots que nous lisons en faisant fi du contexte, qu’il soit littéraire, historique ou personnel ». Le succès n’est pas au rendez-vous et les critiques s’arrêteront finalement à l’inanité des « traductions »

En 1977 également, il publie dans la revue d’extrême droite Défense de l’Occident une liste de personnes selon lui « victimes d’exécution » lors de l’épuration en Charente, censée préfigurer un futur ouvrage sur Les « Bavures », chronique sèche de 78 jours d’« Épuration » (1er juin-17 août 1944) dans quelques communes du Confolentais : il s’agit d’amorcer une possible réhabilitation de miliciens. Cette première publication est suivie en 1978, dans la même revue, d’un article où Faurisson reprend les thèses de Paul Rassinier et des négationnistes anglo-saxons Richard Verrall (sous le pseudonyme de Richard Harwood) et Arthur Butz, tout en rendant hommage à François Duprat, théoricien néo-fasciste de la « droite nationale » et « passeur idéologique » du négationnisme au sein de celle-ci. Comme le conclut Valérie Igounet, « depuis quelque temps, on tentait de situer politiquement Robert Faurisson. En 1978, c’est chose faite. Pour beaucoup, Faurisson est un homme d’extrême droite. La publication dans Défense de l’Occident ôte les derniers doutes ».

Enfin, en janvier 1978, il tente, mais en vain, de donner une publicité à ses théories lors d’un colloque sur le sujet Églises et chrétiens de France dans la Seconde Guerre mondiale, au Centre régional d’histoire religieuse de Lyon. Ayant fait irruption dans les débats lors des questions du public, il a la déception d’être rapidement interrompu, puis de voir que les actes du colloque ne reproduisent pas ses propos

À l’aube des années 1980, Robert Faurisson va finalement se concentrer sur ce seul sujet davantage porteur de célébrité : le négationnisme.

 Le premier scandale Faurisson (1978-1980)

À travers sa soif de célébrité et l’exploitation de son statut académique, Faurisson joue à partir de la fin des années 1970 un rôle clé dans l’histoire du négationnisme, résumé par Valérie Igounet en ces termes : « il lui a apporté ce dont il avait besoin pour ne plus végéter, pour s’exporter et ressembler à un discours digne de ce nom. Surtout, il lui a insufflé un parfum de scandale. ». L’histoire de Faurisson à partir de 1978 est donc faite d’une succession de provocations médiatiques et de procès utilisés comme tribunes, qui se confond avec celle plus large du mouvement négationniste français.

 

L’irruption dans le débat public (1978-1979)

Après 22 tentatives infructueuses en quatre ans, tirant parti du scandale suscité par un interview de Louis-Darquier de Pellepoix, ex-commissaire général aux questions juives du régime de Vichy publiée par L’Express en octobre 1978, Faurisson parvient à se révéler au grand public par un premier article publié par Le Matin de Paris  (novembre 1978), et surtout décembre 1978 avec la publication d’une lettre tribune par le quotidien Le Monde, intitulée « Le Problème des chambres à gaz, ou la rumeur d’Auschwitz », version abrégée de son article de Défense de l’OccidentLe Monde accompagne cette publication d’une réfutation par l’historien Georges Wellers, , intitulé « Abondance de preuves » et la fait suivre le lendemain d’un article de l’historienne Olga Wormser sur l’histoire de la Shoah et d’un second du président de l’Université Lyon-II, Maurice Bernadet, condamnant les propos de l’enseignant mais avouant l’impuissance de l’institution en l’absence formelle de faute professionnelle avérée. Ces articles lui ouvrent la voie des « droits de réponse » dont il fait par la suite un abondant usage afin d’être publié et de prolonger la polémique. Il tire alors également parti de la curiosité du public français pour ces questions après la diffusion du téléfilm Holocauste en 1979, qui marque pour Pierre Vidal-Naquet la « spectacularisation du génocide, sa transformation en pur langage et en objet de consommation ».

Faurisson fait l’objet d’une enquête administrative, dont les conclusions en décembre 1978 recommandent une mutation « qui n’apparût pas comme une mesure disciplinaire » afin d’éviter le « délit d’opinion » et conclut que « de vraies sanctions pour M. Faurisson, il n’en est que deux : le silence et le ridicule où le ferait sombrer une confrontation avec de vrais historiens -». Par la suite, Faurisson se dit dans l’incapacité d’assurer ses cours en raison de menaces pesant sur sa personne (Valérie Igounet émet à cet égard l’hypothèse d’une part de manipulation, l’enseignant prévenant les organisations juives de la date et de l’heure de ses cours où il se rend accompagné d’un huissier afin de faire constater les réactions dont il fait l’objet). Il est finalement affecté à l’enseignement à distance (sans activité d’enseignement effective) en octobre 1979 avec son accord. Pour le philosophe et historien François Azouvi, dès lors, « Faurisson est ainsi installé dans la posture idéale pour lui : celle de la victime solitaire face au consensus des puissants […] la mécanique perverse est en marche : plus Faurisson sera réfuté, plus il se déclarera victime d’un complot ».

Ce n’est cependant qu’en 1990 que son poste sera définitivement transféré au Centre national d’enseignement à distance malgré ses protestations et qu’il sera privé de sa position universitaire. Il est donc resté formellement affecté à Lyon II et titulaire de sa chaire durant près d’une décennie et aura été salarié par l’État sans remplir aucun service public de 1979 à sa retraite en janvier 1995. Selon le rapport de la Commission sur le racisme et négationnisme à l’université Jean-Moulin-Lyon-III, ces retards s’expliquent essentiellement par « le fragile équilibre des pouvoirs entre l’État et l’Université, une des singularités majeures du système français »et par « [des] réticences à agir, [des] ambivalences, [des] retards apportés au dossier […] venus non pas de l’Université mais de l’État. »

Dans les années 1970-1980, il est défendu en justice par Daniel Burdeyron, un ancien militant néonazi, devenu responsable du FN.

 La Vieille Taupe et le soutien du « révisionnisme révolutionnaire »

Robert Faurisson bénéficie dans les années 1980 du soutien actif de Pierre Guillaume, de Serge Thion et d’une poignée de militants de l’ultragauche, rassemblés autour des éditions de La Vieille Taupe. Pour l’historien Henry Rousso, « l’attrait de ces groupuscules pour les théories de Rassinier, puis de Faurisson, s’explique par une réceptivité plus grande aux théories du complot, à la « crypto-histoire » et à l’« hypercriticisme », mais aussi par leur incapacité d’admettre que l’extermination des juifs n’a pas relevé d’une rationalité matérialiste, jusqu’au point d’en nier l’existence dès lors qu’elle ne répondait pas à une logique de lutte des classes. Par ailleurs, elle résulte d’analyses qui reprennent l’antistalinisme d’un Rassinier et qui les portent à minorer les crimes du nazisme. » Avec la défense de Robert Faurisson et de sa cause, cette fraction de l’ultra-gauche déjà acquise aux idées de Paul Rassinier dans les années 1970 se donne l’occasion de durer à travers ce que Valérie Igounet qualifie d’« une autre façon d’exister ».

Pierre Guillaume rencontre Faurisson en novembre 1979 et réactive à son profit ses réseaux politiques. Il lui apporte sa caution de militant de gauche et multiplie les tracts en sa faveur. En décembre 1980, la publication aux Éditions de La Vieille Taupe du Mémoire en défense contre ceux qui m’accusent de falsifier l’histoire permet à Faurisson de réaliser un nouveau coup médiatique. Et par l’intermédiaire de Pierre Guillaume que Faurisson parvient à être reçu en décembre 1980 sur Europe 1 :  il y  formule la synthèse de son discours dans une déclaration préparée à l’avance, devenue emblématique :

« Les prétendues « chambres à gaz » hitlériennes et le prétendu « génocide » des Juifs forment un seul et même mensonge historique, qui a permis une gigantesque escroquerie politico-financière dont les principaux bénéficiaires sont l’État d’Israël et le sionisme international, et dont les principales victimes sont le peuple allemand — mais non pas ses dirigeants — et le peuple palestinien tout entier. »

En avril 1980, Serge Thion publie Vérité historique ou vérité politique ? Le dossier de l’affaire Faurisson. La question des chambres à gaz. Il contribue par la suite fortement à la diffusion des écrits faurissonniens sur le Web grâce à son site de l’Aargh (Association des anciens amateurs de récits de guerre et d’Holocauste.

Felipe Brandi, après d’autres, souligne le caractère finalement extrêmement marginal de cette survie d’une fraction de l’utra-gauche dans les années 1980 et 1990 à travers cette conjonction avec Faurisson : « Selon moi, au cœur du déclin des luttes de masse qui dura au moins deux décennies, le négationnisme (et la formidable attention que les médias portèrent à cette affaire) sembla redonner la vie et un certain sens du mouvement à de petites coteries marginales ne réunissant à elles toutes qu’une petite centaine de personnes». En revanche, Alain Finkielkraut insiste dès 1982 sur l’importance de ce négationnisme d’extrême-gauche et sur sa « modernité ». De fait, on ignore alors que, sous couvert d’antisionisme, le négationnisme va s’ouvrir de nouvelles portes notamment à l’extrême gauche par la suite dans les années 2000.

 

Noam Chomsky et la liberté d’expression de Robert Faurisson

Noam Chomsky est mis en relation avec Robert Faurisson par Serge Thion et Pierre Guillaume en 1979. Il signe alors une pétition en faveur de « la liberté de parole et d’expression » de Faurisson, lancée par le négationniste américain Mark Weber.   À la suite des réactions suscitées par cet engagement, il adresse à Serge Thion quelques pages de « commentaires élémentaires sur le droit à la liberté d’expression », où il indique cependant « Je ne dirai rien ici des travaux de Robert Faurisson ou de ses critiques, sur lesquels je ne sais pas grand-chose, ou sur les sujets qu’ils traitent, sur lesquels je n’ai pas de lumières particulières ». Il a la surprise de découvrir peu après que ce texte a été joint comme préface au Mémoire en défense contre ceux qui m’accusent de falsifier l’histoire rédigé par Robert Faurisson et publié par les éditions de la Vieille Taupe dirigées par Pierre Guillaume, mais il en assume finalement la publication.  Une polémique naît de ce soutien, illustrée en particulier par une controverse entre Noam Chomsky et Pierre-Vidal Naquet.

En 2010, Chomsky signe à nouveau un appel sur Internet, lancé par Paul-Eric Blanrue et Jean Bricmont, en faveur cette fois d’un disciple sédévacantiste de Faurisson, Vincent Reynouard, « néonazi revendiquant ouvertement ses idéaux », dont il affirme tout ignorer mais dont il entend défendre par principe la liberté d’expression.

  

La multiplication des affaires dans les années 1980-1990

 Une stature internationale au sein de la chapelle négationniste

Le début des années 1980 est également l’occasion pour Robert Faurisson d’élargir son public au-delà des frontières françaises. Il commence à être entendu sur quelques radios des pays arabes et se voit interviewé par l’hebdomadaire irakien Kol al Arab, préfigurant ainsi son futur virage iranien des années 2000. Il se fait également reconnaître par le milieu négationniste américain en participant dès septembre 1979 à une première « Convention révisionniste » à Los Angeles, organisée par l’Institute for Historical Review   fondée par les militants antisémites Willis Carto et David McCalden. Il entretient dès lors des relations étroites avec cet organisme qui, comme le résume le politologue Jérôme Jamin, « avec sa prétention scientifique et son journal (Journal of Historical Review), […] fédère sur le plan international, à partir de la Californie, les négationnistes de tous horizons ». Il devient un des principaux orateurs de ses conventions annuelles et entre au comité de rédaction du Journal of Historiacal Review..

Ses relations avec ses homologues sont cependant parfois tumultueuses pour celui qui se qualifie lui-même de « pape du révisionnisme» et semble se vouloir l’unique maître à penser de ce courant. Il rompt avec Carlo Mattogno lorsque ce dernier reste en contact avec Jean-Claude Pressac   après l’affaire du rapport Leuchter. Dans le même ordre d’idées, David Irving se voit quant à lui qualifié de « semi-révisionniste ». Pierre Vidal-Naquet relate un témoignage plus général de Pierre Sergent sur l’isolement de Faurisson au début des années 1990 au sein du milieu négationniste international où « les seuls fidèles à l’étranger sont donc les nazis, allemands et américains essentiellement. ».

  

Les affaires Pressac, Roques, Leuchter

Des « hommes de papier » permettent également à Robert Faurisson de susciter des affaires et de faire parler de lui et de sa cause : pour Valérie Igounet, il « désire, à tous prix, provoquer d’autres affaires où il serait surexposé ». Ce seront successivement Jean-Claude Pressac avec lequel l’affaire a un cours inattendu et ambigu, puis Henri Roques et Fred Leuchter, dont il est l’inspirateur, sinon en partie l’auteur.

 Jean-Claude Pressac

Jean-Claude Pressac est un cas rare dans la galaxie négationniste : réputé être passé du statut de collaborateur de Faurisson en 1979-80 à celui d’adversaire déclaré à partir de 1981-82, il demeure une source d’interrogations sur sa démarche personnelle vis-à-vis de la négation de la Shoah et plus généralement du nazisme. Son parcours semble par ailleurs inséparable de celui de Robert Faurisson.

Pharmacien à Compiègne, initialement en quête de documentation pour un roman historique ayant le IIIe Reich comme toile de fond, Jean-Claude Pressac s’adresse dans un premier temps à Robert Faurisson au début des années 1980. Pour ce dernier, il est alors l’homme providentiel dont la « formation scientifique » va apporter à ses thèses déjà chancelantes un appui inespéré : comme le résume Nicole Lapierre, « l’enjeu est central pour les négationnistes assignés en justice, et Pressac tombe à pic avec ses compétences et son obstination. L’été 1980, il repart à Auschwitz pour tenter de démontrer que le crématoire II n’a pas pu fonctionner. » Dans l’immédiat, il joue plus prosaïquement le rôle d’émissaire en quête de documentation aux archives du Musée d’Auschwitz, où Faurisson n’est plus le bienvenu.

Mais la suite est inattendue : « il se met à douter, mais cette fois des thèses faurissoniennes. Ce qu’il explique à Faurisson dès son retour. C’est un retournement complet en 1982», à l’opposé des attentes de Robert Faurisson et de Pierre Guillaume. Pressac, pour des raisons incertaines, se détourne finalement du « maître » qui semble vivre cette rupture comme une trahison et dont il devient lui-même un ennemi acharné. D’abord invité surprise et emblématique du colloque de l’École des hautes études en sciences sociales à la Sorbonne en 1982 à l’initiative de Pierre Vidal-Naquet, Pressac publie par la suite successivement deux ouvrages exclusivement consacrés à la micro-histoire des chambres à gaz d’Auschwitz baptisée « histoire technique des chambres à gaz », dont le premier en 1989 sous l’égide de la fondation Klarsfeld, ainsi que divers articles consacrés à réfuter dans le détail les écrits de Faurisson,  après avoir participé à l’édition française de l‘Album d’Auschwitz en 1983. Ses contributions à la recherche sont validées et reconnues : accepté comme l’homme providentiel qui permettait de répondre à Faurisson sur son propre terrain sans que les professionnels aient à s’y compromettre, Pressac fait l’objet d’un accueil d’abord enthousiaste de la part de l’histoire universitaire . Selon Nicole Lapierre, pour Peschanski et François Berrida de l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP), à propos du second ouvrage de Pressac : « il ne s’agissait pas de promouvoir un livre qu’ils avaient contribué à éditer, mais d’asséner une vérité historique « sans réplique », selon les termes de François Bédarida ». La contre-attaque faurissonienne ne tarde pas, sous une forme inattendue : Pressac serait en réalité un nostalgique du nazisme, collectionneur de reliques hitlériennes.

Les ambigüités de Jean-Claude Pressac conduisent notamment Serge Klarsfeld et Pierre Vidal-Naquet à prendre leurs distances avec lu et entretiennent le doute à son propos. Personnage confus, Pressac apporte un concours reconnu à l’histoire de l’extermination tout en restant à la limite de son engagement initial en faveur du négationnisme. Quoi qu’il en soit, la violence de son conflit personnel avec Robert Faurisson anime la scène négationniste jusqu’à son décès en 2003 et donne à Faurisson l’occasion répétée de nouvelles publications.

 

L’affaire Roques (1985-1986)

L’affaire Roques est plus simple : Henri Roques, militant de longue date de l’extrême droite néofasciste notamment au sein de la Phalange française , soutient en juin 1985 à l’Université de Nantes, devant un jury de complaisance composé de militants d’extrême droite, une thèse pour le doctorat d’Université en Lettres modernes sur Les confessions de Kurt Gerstein. Étude comparative des différentes versions. Appuyée sur les classiques du négationnisme, fortement marquée par l’empreinte faurissonienne et visant à disqualifier ce témoignage, la thèse fait bientôt scandale : pour Henry Rousso, « C’est la première fois que les négationnistes tentent de faire ainsi avaliser un diplôme fondé ouvertement sur l’expression de thèses négationnistes». La soutenance et l’attestation du titre de « docteur » sont finalement annulées en juillet 1986 pour irrégularités administratives. Or, en contact avec Faurisson depuis 1978, Roques a bénéficié de sa « documentation » et de ses « conseils ». Valérie Igounet, à la suite de Pierre Vidal-Naquet, s’interroge sur ce que recouvre cette collaboration.

En 1986, il adhère à l’Union des athées, ‘ce qui suscite la démission d’Henri Cavaillet. Il en sera exclu en septembre 1993.

 Le rapport Leuchter (1988-1990)

Faurisson joue enfin un rôle clé dans l’affaire dite du rapport Leuchter. Depuis 1985, il s’est fortement impliqué dans la défense d’Ernst Zündel, propagandiste néo-nazi en procès au Canada. À cet effet, il concourt avec David Orving à recruter Fred Leuchter, , qui se dit lui-même ingénieur et que Faurisson présente comme étant « spécialisé dans l’étude de la fabrication des systèmes d’exécution capitale dans les pénitenciers américains». Contre rémunération, Leuchter témoigne au procès Zündel en 1988 et fournit le « rapport Leuchter » où il affirme l’impossibilité du fonctionnement des chambres à gaz sur lesquelles il est allé enquêter à Auschwitz et à Majanek.

Lors du procès, Leuchter s’avère être un imposteur dénué de qualifications scientifiques. Il n’a d’autre part aucune expérience professionnelle réelle en matière de construction de chambres à gaz. Son expertise chimique des résidus laissés par l’utilisation du Zyklon B à Auswchitz est réfutée par une étude menée en 1994 par l’Institut de recherche médico-légale de Cracovie. L’ensemble des considérations techniques et historiques du « rapport Leuchter » est invalidé notamment par Jean-Claude Pressac.

En dépit de son invalidation sur tous les plans, le rapport de Fred Leuchter est depuis régulièrement utilisé par Robert Faurisson qui y voit une preuve définitive de l’impossibilité technique des chambres à gaz ; Valérie Igounet conclut qu’« en lui, Robert Faurisson pensait trouver le scientifique pouvant succéder à Jean-Claude Pressac ».

  

Faurisson en difficulté (1995-2000)

À partir de 1995 et jusqu’au début des années 2000, Faurisson est en perte de vitesse : il est concurrencé par une troisième génération de jeunes négationnistes « décomplexés » affichant plus ouvertement leur antisémitisme, ceux-ci supportent mal ses exigences de reconnaissance et considèrent que son thème fétiche de l’existence des chambres à gaz est dépassé. Son meilleur soutien, Pierre Guillaume, lassé de son intransigeance, s’affranchit également de la tutelle du « maître ». Surtout, dit Valérie Igounet, « un homme est en passe de voler la place de Robert Faurisson. Depuis un moment, certains travaillent à la renaissance du négationisme, mais sous terre et sans ce provocateur. » Une nouvelle mutation de l’ultra-gauche négationniste est en effet en marche, cette fois islamo-négationniste et surtout organisée autour d’un nouveau concurrent qui plagie ouvertement Faurisson : Roger Garaudy   publie Les Mythes fondateurs de la politique israélienne en 1995 aux Éditions de La Vieille Taupe.

Faurisson va « [tenter] d’assurer sa survie médiatique ». À cet effet, son discours se radicalise et ses précautions verbales s’atténuent. Ses écrits sont ignorés par la presse nationale et ne paraissent plus que dans la « presse d’extrême droite marginale, réservée à un public ciblé et donnant à lire certains propos intolérables », à un moment où « il n’existe plus au sein du FN de désaveu général du négationnisme » : Le Choc du mois, Rivarol, National Hebdo,Tribune nationaliste (organe du Parti nationaliste français et européen ou encore Militant. Les circonstances et le caractère plus que jamais provocateur et « infréquentable » de ses propos vont pourtant paradoxalement favoriser son instrumentalisation par de nouveaux acteurs de la scène négationniste, à laquelle il consent volontiers.

En mai 1999, il adresse publiquement un courrier à Bruno Gollnisch et à Jean*Marie Le Pen, qui lui répondent dans Faits et Documents.

  

Antisionisme et consécration (les années 2000)

 Les premiers contacts avec l’antisionisme arabo-musulman

Le rebond iranien

Pour l’historienne Valérie Igounet, la question palestinienne caractérise une nouvelle mutation du discours de Robert Faurisson dans les années 2000, qui lui permet d’atteindre le stade de la « consécration » au sein de la mouvance négationniste après ses précédentes difficultés. Il tire alors parti de l’actualité après la seconde intifada et bénéficie de son instrumentalisation comme outil de propagande politique en Iran: « Il ne s’agit plus de montrer les « incohérences » d’une histoire technique du génocide des juifs ou encore de se concentrer sur certains de ses aspects pour mettre en évidence ses contradictions. Place à la propagande politique et à la dénonciation du « complot judéo-sioniste » […] Cela faisait déjà un long moment que le négationnisme traditionnel déclinait. En ce cinquième âge, le discours faurissonnien s’adapte et focalise sa dénonciation sur la lutte sur le « judéo-sionisme ». »

Cette période coïncide en effet avec l’adoption du négationnisme comme discours officiel par le régime iranien et avec la diffusion du négationnisme dans une partie du monde arabo-musulman à la suite de l’effet Roger Garaudy. Présenté comme « le professeur Faurisson », Robert Faurisson devient une personnalité régulièrement mise en avant par les medias iraniens, notamment à l’occasion de conférences négationnistes organisées à partir de 2006 à Téhéran, ce qui conduit Valérie Igounet à conclure que « l’Iran et son président lui offrent ce qu’il attend et recherche depuis de nombreuses années : la consécration ». Plus prosaïquement, Faurisson récupère la place de Roger Garaudy, que l’âge a rendu de moins en moins apte à assumer le rôle de porte-parole itinérant du négationnisme.

Sur le fond, Faurisson rebondit grâce à un double phénomène analysé par Henry Rousso : la rencontre entre d’une part en France « la surexploitation par les médias ou les associations antifascistes […] de phénomènes négationnistes locaux limités » et d’autre part la récupération de ce négationnisme occidental dans les pays arabes. Sur ce nouveau terrain, son expression ne rencontre aucun des freins juridiques ou politiques propres à l’histoire européenne. Il peut alors servir à « dénoncer la politique de l’État d’Israël accusée de reposer exclusivement sur l’« exploitation » d’un « crime imaginaire », ce qui permet de déculpabiliser les idéologies antisémites, et de jouer là encore sur une inversion du statut des bourreaux et des victimes, en entretenant volontairement les confusions entre « juifs » et « israéliens », «antisémites» et «antisionistes». »

Sur un autre plan, celui du financement de la nébuleuse négationniste française, Valérie Igounet émet la double hypothèse d’un financement par les courants négationnistes américains, mais aussi celle de contributions de longue date par l’Iran à partir de l’affaire Gordji en 1987.

  

Une nouvelle nébuleuse « antisioniste » autour de Faurisson

Une « nouvelle nébuleuse » se constitue parallèlement autour de Faurisson pour  relayer la propagande, avec en particulier Paul-Eric Blanrue et l’humoriste Dieudonné. Pour Valérie Igounet, « Le point de ralliement de ces hommes est un « antisionisme » radical, paravent d’un antisémitisme déguisé, qui trouve aujourd’hui son aboutissement discursif dans le négationnisme ».

Paul-Éric Blanrue, héritier idéologique de Faurisson, joue un rôle clé dans son retour sur la scène médiatique des années 2000.  Plusieurs membres de cette nébuleuse alliant une fraction de l’extrême gauche propalestinienne et l’extrême droite antisémite se retrouvent ou se reconnaissent dans la liste du parti antisioniste constituée par Dieudonné pour les élections européennes de 2009, dont Alain Soral et Thierry Meyssan. On y rencontre également Ginette-Hess*Skandrani ou encore Maria Poumier, auteur d’un opuscule hagiographique consacré à Faurisson ainsi que Michèle Renouf. Peter Rushton devient l’administrateur du « blog inofficiel » robertfaurisson.blogspot.com, dont Guillaume Fabien Nichols serait l’animateur ; tandis que Rushton fut un proche du British National Party puis du White Nationalist Party, Nichols est un ancien du Parti nationaliste français et européen (PNFE).

Remis en selle grâce à ces soutiens, Faurisson est l’instrument consenti d’une nouvelle provocation médiatique en décembre 2008, organisée par Paul-Éric Blanrue en présence de différents emblèmes de ce nouveau melting-pot des extrêmes antisémites et antisionnistes dont Jean-Marie Le Pen, Alain de Benoist ou encore Kémi Seba.: Dieudonné lui remet sur la scène du Zénith un « prix de l’infréquentabilité et de l’insolence ». Le tapage médiatique rebondit avec un spectacle de Dieudonné dédié à Robert Faurisson en janvier 2009 à l’occasion de son anniversaire et se prolonge avec une première vidéo du sketch Dieudonné-Faurisson diffusée sur le Web, suivie à l’automne 2011 d’une seconde réalisée par Blanrue en forme d’interview apologétique de Faurisson. Il est également relayé par Jean Bricmont,   coauteur de la pétition en faveur de Vincent Reynouard, qui prend, sous couvert d’antisionisme, la défense de la « liberté d’expression de Robert Faurisson ».

Comme le résume Valérie Igounet, Faurisson est devenu l’alibi consenti d’une « nébuleuse en mal d’idéologie, qui abrite en son sein une manne hétéroclite d’hommes et de femmes venus d’horizons politiques ou sociologiques les plus divers : anciens écologistes, personnes d’extrême-gauche, islamistes, ex-mannequin, gens d’extrême droite, catholiques intégristes, tiers-mondistes, etc. »

En avril 2016, lors du banquet du 65e anniversaire du journal Rivarol, Faurisson a fait une allocution à teneur négationniste. En réaction, la Licra et le délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (Dilcra) saisissent le Parquet de Bobigny pour les propos négationnistes tenus par Faurisson.

 

Le falsificateur

 L’Histoire universitaire et Faurisson

Dès février 1979 paraît dans Le Monde une déclaration rédigée par Léon Poliakov et Pierre-Vidal Naquet et signée par 34 historiens; retraçant l’histoire de l’extermination, elle souligne la valeur des témoignages en tant que sources historiques et en rappelle les règles de critique dans le travail de l’historien. Elle se conclut en affirmant :

« Il ne faut pas se demander comment, techniquement, un tel meurtre de masse a été possible. Il a été possible techniquement puisqu’il a eu lieu. Tel est le point de départ obligé de toute enquête historique sur ce sujet. Cette vérité, il nous appartenait de la rappeler simplement : il n’y a pas, il ne peut y avoir de débat sur l’existence des chambres à gaz. »

Cette dernière formulation vise l’absurdité de la remise en cause faurissonienne d’un constat scientifique rigoureusement étayé, en l’état de l’art, par l’analyse critique des nombreuses sources disponibles. Cependant, par le biais d’un complet renversement de sens, elle est dès lors abondamment instrumentalisée par la propagande négationniste et en particulier par Faurisson qui la présente comme un aveu d’impuissance et d’échec de « l’histoire officielle » : usant d’un procédé fréquent du négationnisme consistant à faire une lecture sélective du texte volontairement oublieuse des sources et de ce qui en est dit, il réduit cette déclaration à cette seule formule extraite de son contexte qui devient dès lors aisément manipulable.

Le caractère lapidaire de cette conclusion est critiqué par certains historiens pour qui elle semble asséner une « histoire officielle » ; sa maladresse est par la suite regrettée par Pierre Vidal-Naquet lui-même. Henry Rousso souligne l’existence à ce moment d’un malaise des historiens déroutés par l’irrationalité de Faurisson, que Jean Levi analyse en ces termes, dans une réflexion plus générale sur l’écriture de l’histoire : « les thèses de Faurisson font problème. Elles font problème non parce qu’elles sont fondées, mais tout au contraire parce que, n’étant nullement fondées, elles n’en embarrassent pas moins les historiens, et cela pour des motifs autres que ceux avoués : discuter les thèses des révisionnistes, n’est-ce pas discuter avec eux ; prendre la peine de réfuter leurs mensonges, n’est-ce pas d’une certaine façon leur faire l’honneur de les prendre au sérieux ; etc.? ».

Pour ne pas contribuer à donner crédit ni légitimer Faurisson après son irruption dans le débat public, les historiens veillent à l’exemple de Pierre Vidal-Naquet à ne pas engager de débat avec l’« Eichmann de papier » qui prolonge abstraitement dans ses publications les crimes contre l’humanité du nazisme. Maxime Steinberg écrit significativement à ce propos dans un compte-rendu du colloque de l’EHESS tenu à la Sorbonne : « le colloque de 1982 n’a accordé aucune reconnaissance scientifique à la tentative. Il ne s’est pas laissé prendre à la provocation. »

La réfutation immédiate de son discours s’opère cependant par un double moyen : d’une part l’analyse et la mise en évidence de ses procédés falsificateurs lors d’études sur le négationnisme en tant que courant idéologique, d’autre part le rappel et l’approfondissement de l’analyse historique sur ses thèmes fétiches, ainsi qu’un retour, selon les mots d’Annette Wieviorka « aux faits, rien qu’aux faits, minutieusement établis, minutieusement vérifiés, pour laisser à leur contestation la marge la plus faible possible ».

 La manipulation de l’Histoire

Les procédés faurissoniens et ceux plus largement partagés au sein du courant négationniste sont très tôt mis en évidence en particulier par Pierre-Vidal Naquet dans plusieurs contributions éparses à partir de 1980, rassemblées en 2005 dans Les Assassins de la mémoire, et par Nadine Fresco notamment dans Les redresseurs de morts. Chambres à gaz : la bonne nouvelle. Comment on révise l’histoire. Par la suite, le courant idéologique négationniste et le rôle de Faurisson en son sein font l’objet d’analyses plus spécifiques, en France notamment par Valérie Igounet et Henry Rousso. Pour ce dernier en effet, « plutôt que de s’épuiser à réfuter les arguments négationnistes, une entreprise moralement louable mais intellectuellement inutile, il est préférable de considérer ce mouvement comme un fait de société et de culture, voire comme un symptôme qui nous parle des marges de nos sociétés démocratiques. ».

Le point commun de ces analyses du discours est d’en mettre en évidence le caractère pseudo-scientifique, les artifices et la démarche manipulatrice à la suite de Pierre Vidal-Naquet pour qui « il est vrai qu’il est absolument impossible de débattre avec Faurisson. Ce débat, qu’il ne cesse de réclamer, est exclu parce que son mode d’argumentation — ce que j’ai appelé son utilisation de la preuve non ontologique — rend la discussion inutile. Il est vrai que tenter de débattre serait admettre l’inadmissible argument des deux « écoles historiques », la « révisionniste » et l’« exterminationniste ». Il y aurait, comme ose l’affirmer un tract d’octobre 1980 signé par différents groupes de l’« ultra-gauche », les « partisans de l’existence des « chambres à gaz » homicides » et les autres, comme il y a les partisans de la chronologie haute ou de la chronologie basse pour les tyrans de Corinthe, comme il y a à Princeton et à Berkeley deux écoles qui se disputent pour savoir ce que fut, vraiment, le calendrier attique. Quand on sait comment travaillent MM. les révisionnistes, cette idée a quelque chose d’obscène ».

Pour Yves Ternon, « […] les faits sont maltraités. La réponse est déjà donnée avant que la question soit posée. La pensée totalitaire agresse les faits, elle les supprime, les transforme, les malaxe ou les déforme. Les événements, de même que les hommes, sont utilisés comme les moyens d’une fin préétablie. Abusés ou perfides, les Rassinier, Faurisson, Butz, Harwood ne sont que les émanations fétides des poubelles d’une internationale raciste qui cherche en vain une crédibilité politique par des manœuvres grossières ne méritant même pas une analyse». François Bédarida y voit « derrière une feuille de vigne de scientificité », la conjonction des « faux-semblant de la méthode hypercritique », de « failles de raisonnement » confinant au « charlatanisme » et enfin de la théorie du complot. François Rastier souligne un double effet de glissement « du politique au scientifique dans le discours négationniste, qui mime à s’y méprendre le positivisme ordinaire des sciences humaines ; du scientifique au judiciaire quand, dans un article « savant », Robert Faurisson accuse Primo Levi d’être un « faux témoin » par syllepse sur l’acception historique et l’acception judiciaire ». Deborah Lipstadt souligne quant à elle la faculté remarquable de Faurisson à réécrire les faits qui lui conviennent tout en niant ceux qui iraient à l’encontre de ses présupposés. Pour Nicole Lapierre, enfin, « La méthode faurissonienne repose sur une stratégie argumentative qui renvoie la charge probatoire à ses adversaires et l’invalide dans un même mouvement […] Par cette « intimidation de l’ultra-preuve », ils entretiennent délibérément la confusion entre critique des sources et critiques des preuve […] ».

En définitive, seuls les soutiens politiques les plus extrémistes de Robert Faurisson prétendent encore que ses publications auraient un caractère scientifique. C’est le cas en particulier en France du Front National  des années 1980 et 1990, et de ses dirigeants Jean-Marie Le Pen et Bruno Gollnish.

 Une théorie du complot

Le discours tenu par Robert Faurisson est par ailleurs une théorie du complot, recyclage du prétendu complot juif. Outre Pierre Bédarida, Pierre-André Taguieff relève que « le négationnisme reformulé par Faurisson dans les années 1970 baigne dans le conspirationnisme antisioniste » et que, dans celui-ci « le « complot judéo-maçonnique » se transforme en complot occidentalo-sioniste, voire sionisto-mondialiste ».

 Des « thèses » immédiatement réfutées

Les « démonstrations » faurissoniennes issues de ces procédés de manipulation des sources sont explicitement réfutées parfois point par point, par exemple à propos du « journal Kremer » (du nom de Johann Kremer, , un médecin SS affecté à Auschwitz en 1942) par Georges Wellers   puis par l’historien belge Maxime Steinberg en 1989 dans Les yeux du témoin ou le regard du borgne, L’histoire face au révisionnisme. François Delpech, professeur au Centre Régional d’Histoire religieuse de l’Université Lyon II, s’adresse quant à lui aux enseignants dans un article publié par la revue Historiens et Géographe en juin 1979 afin de « rappeler les grands traits de la persécution nazie et de l’attitude de Vichy, et de faire le point sur l’état des publications et sur les problèmes controversés».

Enfin, un colloque international organisé par l’Ecole des hautes études en sciences sociales se tient en juillet 1982 à la Sorbonne sous la direction de Raymond Aron et François Furet ; publié en 1985 sous le titre L’Allemagne nazie et le génocide juif, il dresse l’état des lieux de l’histoire du génocide, en présentant successivement les fondements de l’antisémitisme nazi, la genèse et le développement de la solution finale, les réactions qu’elle a suscité et enfin l’historiographie de la question. Dans l’historiographie anglo-saxonne des années 1990, on voit également Deborah Lipstadt prendre en particulier Faurisson comme exemple lorsqu’elle choisit de conclure son ouvrage fondateur sur le négationnisme par un chapitre consacré à la réfutation détaillée de trois de leurs thèmes fétiches (l’utilisation du Zyklon B, la « preuve » de l’existence des chambres à gaz et enfin le Journal d’Anne Frank). Certains auteurs dénoncent cependant une relative faiblesse de l’historiographie française du début des années 1980, qualifiée par exemple de « scientifiquement faible » par l’historien belge Jean Stengers et imputent pour partie à ce défaut l’écho suscité dans l’opinion publique par les thèses de Faurisson.

Par ailleurs, en France comme dans d’autres pays (Raul Hilberg face à Faurisson lui-même lors du premier procès Zündel au Canada en 1985, Christopher Browning lors du procès en appel en 1988), les historiens (par exemple Léon Poliakov, Nadine Fresco, Valérie Igounet, Annette Wieviorka et Henry Rousso en 2007) sont également appelés à témoigner et apporter leur expertise lors des différents procès dans lesquels Robert Faurisson est en cause ou bien lui-même appelé à témoigner à partir des années 1980. Cependant, c’est alors en quelque-sorte dans les prétoires qu’a finalement lieu, aux yeux des négationnistes, le débat qu’ils réclamaient en vain et dont ils peuvent dès lors se prévaloir, même lorsque le procès ne tourne pas à leur avantage. La difficulté est alors que la notion de preuve, dans le formalisme procédural, est fortement réduite par rapport à ce qui est essentiel aux travaux historiques.

Un mouvement de réfutation similaire se produit sur le Web dans les années 1990 avec des sites privés portant la contradiction comme le phdn.org de Gilles Karmasyn, Internet étant rapidement devenu un terrain de repli du négationnisme notamment français. Dans le monde anglo-saxon, ce sont cependant davantage les institutions universitaires qui se soucient d’occuper ce terrain, à l’image du site Holocaust Denial on Trial  spécifiquement dédié à documenter l’affaire Irving.

Pour Henry Rousso, cependant, « [il] est tout à fait frappant de constater qu’il n’y a aucun lien entre les progrès de la connaissance scientifique et le développement du négationnisme. Le fait que l’analyse historique s’affine n’a aucun effet sur le discours négationniste qui reste identique à lui-même. D’où l’inanité d’une quelconque « réponse » à ces discours autre que politique ou juridique. »

 

La fiction d’une contre-histoire « révisionniste »

Certains historiens tels Raul Hilberg, Jean Hilberg, Jean Stengers ou encore Serge Klarsfeld considèrent que des écrits tels ceux de Faurisson ont pu susciter involontairement un certain approfondissement de la recherche. Cependant, comme le souligne Henry Rousso, « si l’on observe son histoire depuis une trentaine d’années, on se rend compte que [le mouvement négationniste] n’a soulevé pratiquement aucune question historiographique d’importance, sinon en incitant les historiens à plus d’attention sur le sujet – c’est l’une des conséquences en France des polémiques autour de Faurisson qui ont contribué à accroître l’intérêt pour l’histoire du nazisme et de l’Holocauste. Le négationnisme n’a ainsi jamais modifié, de manière substantielle, les vérités factuelles élaborées par l’historiographie scientifique […] ».

Robert Faurisson prétend régulièrement avoir forcé les historiens à engager le débat avec lui et en fait sa principale victoire. L’historien Robrt Jan van Pelt, témoin au procès du négationniste anglais David Irving en 2000, note à propos de la publication des écrits de Faurisson et de leur réfutation par Georges Wellers dans Le Monde en 1978 que « bien que Wellers ait pleinement réfuté les arguments [de Faurisson], la publication de sa lettre s’avéra rapidement être une erreur : la publication des deux documents sur une même page donna à penser que les arguments respectifs de Faurisson et de Wellers étaient également admissibles sur le plan intellectuel, – c’est-à-dire en bref qu’il y avait (comme les négationnistes tentaient constamment de l’établir) une thèse « révisionniste » et une autre « exterminationniste » à propos de l’Holocauste, dont les avocats respectifs devaient bénéficier d’une même latitude à plaider leur cause ».

L’artifice se prolonge en effet jusque dans les néologismes : Faurisson se pose en alternative « révisionniste » à de supposés « exterminationnistes » en réponse à la qualification de « négationnisme » forgée par Henry Rousso en 1990 pour désigner le phénomène dont il est le représentant et le différencier du révisionnisme légitime, néologisme depuis unanimement adopté.

Mais, les écrits de Faurisson sont limités au seul déni de la thèse adverse et sont finalement caractérisés par l’absence totale de construction d’une quelconque histoire alternative : Jacqueline Authier-Revuz et Lydia Romeu mettent à cet égard en évidence ses « stratégies d’imposture » : « la prétention des révisionnistes à constituer une autre « école historique », soutenant une autre thèse, ne passe pas, malgré le renvoi au typhus, à la faim, à la désinfection…, par la construction d’une histoire qui opposerait le déroulement cohérent d’une autre version des faits en un discours alternatif à l’histoire dite « officielle » des juifs pendant le IIIe Reich. Ce à quoi tend ce texte, ce n’est pas à « faire » de l’histoire, mais au contraire à la détruire. Sa stratégie, finalement, se réduit à AFFIRMER que l’autre discours ne repose sur RIEN. Deborah Lipstadt en donne un exemple avec le témoignage de Faurisson lors du second procès Zündel en 1988 : à une question de la Cour lui demandant d’expliquer les six millions de Juifs disparus, Faurisson se contenta d’esquiver en répondant qu’il ignorait ce qu’il en était advenu. ». La prétention négationniste à offrir une sorte d’histoire alternative censée être plus « vraie » qu’une histoire supposée officielle est de ce fait immédiatement démentie. Robert Faurisson lui-même se reconnaît d’ailleurs « incapable d’entreprendre une critique plus exhaustive de l’histoire du nazisme et de la Seconde Guerre mondiale ».

 

 Un idéologue antisémite d’extrême droite

Les Schleiter et le réseau familial

Robert Faurisson bénéficie du soutien actif et continu d’un entourage familial nettement engagé à l’extrême droite. Discrète mais constamment présente lors des procès Faurisson, sa sœur Yvonne Schleiter qui « côtoie l’extrême droite française et le monde négationniste, en toute discrétion » serait selon Valérie Igounet « sans aucun doute une femme au centre de l’internationale négationniste. » Elle joue pour Robert Faurisson un rôle logistique essentiel, à la fois intermédiaire, traductrice et secrétaire. Elle anime ainsi une liste de diffusion sur Internet, « Bocage », qui relaie notamment les messages de Vincent Renouard qu’elle accueille à sa sortie de prison et mène avec Jean Plantin la réédition des écrits faurissonniens dans les Écrits révisionnistes en 2004.

Son mari René Schleiter est candidat MNR aux municipales de 2001 au Vésinet et suppléant de Nicolas Bey au élections législatives de 2002.,écrit dans une revue néonazie, Tabou, et administre le site de Polémia,polemia.com.

Son premier fils, Philippe Schleiter (dit Philippe Christèle ou Philippe Sevran) dit en 1999 refuser de condamner son oncle, au nom de la « liberté d’expression ». Il fut coordinateur national du Renouveau étudiant et membre du Front national, fut pressenti pour remplacer Samuel Maréchal à la tête du Front national de la jeunesse. Directeur des ventes de Durandal-Diffusion des éditeurs français indépendants — une SARL dont le seul actionnaire est Bruno Mégret, et le gérant Damien Bariller – candidat du MNR aux municipales de 2001 à Limay, dirigea le Mouvement national de la jeunesse et participa à la création de Polémia avec Jean-Yves Le Gallou.

Son second fils, Xavier, milita au GRECE et au et fut membre du groupe de rock identitaire français In memoriam.

 

L’apolitisme de façade

Faurisson se présente comme « apolitique », mais ses contradicteurs le considèrent comme un sympathisant d’extrême droite de longue date.

Pierre Vidal-Naquet, qui fut le condisciple de lycée de Robert Faurisson, assure que ce dernier professait des opinions néonazies dans son adolescence. Un autre de ses anciens condisciples, Louis Seguin, confirme que « les sympathies de Robert Faurisson “allaient sans aucun doute du côté de la droite la plus extrême”».

En 1949, il assiste avec Noël Dejean de La Bâtie au procès de l’ancien milicien Pierre Gallet.

En 1960, professeur à Vichy, Robert Faurisson est membre d’une « Association pour la défense de la mémoire du maréchal Pétain » ainsi que de l’Association des amis de Robert Brasillach, et participe aux réunions du Front national pour l’Algérie française   (FNAF), fondé depuis peu par Jean-Marie Le Pen, dont il est également membre un temps. Il y est un proche de l’ancien collaborateur André Garnier. En mai 1961, il est interrogé au commissariat de Vichy sur sa participation aux réunions du FNAF et sur ses relations supposées avec des membres de l’Association des combattants de l’Union française (ACUF) et du Mouvement populaire du 13 mai (MP 13), proches de l’OAS.

Par la suite, Maurice Bernadet, président de l’université Lyon II, voit « dans son attitude une indulgence coupable absolument inadmissible pour le nazisme.». L’historienne Valérie Igounet conclut que « Robert Faurisson est un homme prudent. Vigilant sur ses relations, le négationniste français apparaît comme un homme d’affaires avisé. » et ajoute que « son affirmation d’apolitisme sert évidemment mieux sa cause que tout étiquetage politique qui ne manquerait pas de le discréditer. ». Cet avis est rejoint par l’historien belge %Maxime Steoinberg, pour qui « L’originalité française de l’idéologie « révisionniste » tient dans [la] référence aux spécialistes. Un Faurisson, dont les amitiés à l’extrême droite étaient peu visibles, a pu, en sa qualité de chargé de cours dans une université, faire accroire qu’il ne s’agissait pas d’une entreprise idéologique».

 L’antisémitisme

L’antisémistisme est également évoqué à son propos par différents témoins. Ainsi, pour Pierre Citron, directeur de l’UER de Lettres à l’université Paris III où enseigne Faurisson en 1973 et où il tente de faire signer par ses collègues une pétition en faveur de la réédition des écrits antisémites de Céline, Faurisson avait « [une] certaine prudence et un côté retors, et notamment une phobie antisémite qui faisait voir des juifs partout. » Jacques Baynac,, un temps associé à La Vieille Taupe, rapporte pour sa part une rencontre avec Robert Faurisson où se révèle un racisme instinctif. Dans son rapport adressé à la ministre de l’Éducation nationale en 1978, le recteur d’académie à Lyon souligne un antisémitisme qui « ressort de maints propos : sur la richesse de la communauté juive, sur l’« épine sioniste » dans le « talon » de l’Union soviétique », et ajoute : « à un témoin digne de foi — mais qui ne veut pas être nommé — M. Faurisson a nettement affirmé être devenu antisémite. » En 1996, lors de l’affaire Bernard Notin, Faurisson prend la défense de celui-ci dans un tract antisémite intitulé Affaire Notin : les organisations juives font la loi, adressé aux enseignants de l’université Lyon III.

Cet antisémitisme transparaît encore de la proximité de Faurisson avec les nostalgiques du nazisme. Il qualifie ainsi en 1978 les néo-nazis   et également auteurs négationnistes Wilhelm Stäglich et Thies Christophersen   d’« hommes courageux ». En septembre 1979, il prononce une conférence à Washington devant les membres de la Natioal Alliance, parti néo-nazi américain. En 1989, il se laisse surprendre par un sympathisant filmant une réunion privée de quelques grands noms de ce courant. Il y apparaît aux côtés de Ernst Zûndel, David Irving et Udo Walendy. Il est enfin au cœur du discours faurissonien lui-même sur l’« escroquerie politico-financière dont les principaux bénéficiaires sont l’État d’Israël et le sionisme international », comme le souligne l’historien Pierre Bridonneau, ou encore Pierre Vidal-Naquet pour qui ce n’est finalement pas l’antisémitisme éventuel de l’homme qui importe, mais avant tout celui qui imprègne ses discours. À cet égard, pour Henry Rousso, « L’antisémitisme traditionnel dit : « Je n’aime pas le Juif. » L’antisémitisme exterminateur dit : « Il faut le tuer. » Mais le négationniste dit : « Le Juif ment. » Il n’a pas besoin d’aller plus loin pour exprimer un déni complet du peuple juif, au sens symbolique, puisqu’il lui nie le fait de pouvoir revendiquer un droit à la mémoire de ce qui fut une tentative, en partie réussie, de l’annihile. »

Pierre-André Taguieff relève pour sa part une radicalisation du discours où, « dans un entretien avec l’historienne Valérie Igounet, enregistré à Vichy le 9 avril 1996, Faurisson s’attaque expressément aux Juifs, et non plus seulement aux « sionistes » comme il le faisait dans ses déclarations de 1978 et de 1980 », citant le propos selon lequel « les Juifs se comportent, dans cette affaire, comme de fieffés menteurs ».

Valérie Igounet synthétise un chapitre consacré à de nombreux exemples de la question de l’antisémitisme faurissionnien en ces termes : « Robert Faurisson est très vindicatif vis-à-vis des juifs et éprouve maintes difficultés à contenir sa haine. Son discours puise son inspiration dans l’antisémitisme et développe des stéréotypes dignes de Maurice Bardèche. Seulement, Robert Faurisson tente de le dissimuler avec quelques précautions oratoires

Robert Faurisson a été condamné à plusieurs reprises par la justice française, notamment pour « Incitation à la haine raciale » ainsi que « contestation de crime contre l’humanité » cette fois en vertu de la loi Gayssot.   Selon un lieu commun du lexique négationniste et notamment sous la plume de Robert Faurisson, la loi française de juillet 1990, dite « loi Gayssot » (communément désignée sous le vocable de « Loi Gayssot-Fabius »), afin d’y accoler coûte que coûte un patronyme juif : elle est en effet censée être une nouvelle démonstration du complot juif mené par le « grand rabbinat » Enfin, le Comité des droits de l’homme des Nations unies juge en novembre 1996 que « les propos tenus par [Robert Faurisson], replacés dans leur contexte intégral, étaient de nature à faire naître ou à attiser des sentiments antisémites ». C’est bien le caractère foncièrement raciste du discours faurissonnien qui lui est alors opposé.

 

Procédures judiciaires

Robert Faurisson est l’objet, mais aussi l’initiateur, de nombreuses procédures judiciaires. Bien que la plupart des décisions de justice ne soient pas en sa faveur, il en détourne au besoin le sens, n’hésitant pas à renverser un échec en « victoire du révisionnisme ». Ces procédures lui offrent surtout une tribune et lui permettent d’attirer l’attention des médias : pour Valérie Igounet, qui rejoint en cela Taguieff, « les différents procès auxquels est confronté Robert Faurisson doivent avant tout être appréhendés sous un angle stratégique. » Sous l’angle médiatique et dès juillet 1981, le chroniqueur judiciaire Paul Lefèvre relevait à son propos : « ses théories sont devenues, pour lui, la justification non seulement de son intelligence d’historien, mais aussi et surtout de sa notoriété. »

 1981-1998

La première condamnation pénale de Robert Faurisson est prononcée le 3 juillet 1981 lors d’un procès contre l’historien Léon Poliakov qu’il avait qualifié de « manipulateur et fabricateur de textes » : Robert Faurisson doit payer 2 000 F d’amende et 1 F symbolique de dommages et intérêts à Léon Poliakov.

En 1979, le MRAP et la LICRA et six autres associations intentent à Robert Faurisson un double procès, d’une part en responsabilité civile pour les deux articles parus en 1978 dans Le Matin de Paris et Le Monde et d’autre part pour diffamation raciale et incitation à la haine raciale:

Le jugement du premier procès est rendu le 8 juillet 1981. Robert Badinter y avait plaidé contre Faurisson en ces termes :
« Il ne vous restait, en présence de la vérité, que ce qui est le prix du faussaire ; il ne vous restait, en présence des faits, qu’à les falsifier ; en présence des documents, qu’à les altérer ou à les tronquer ; en présence des sources, à ne pas vouloir les examiner ; en présence des témoins, à refuser leurs dires… Face à la vérité, M. Faurisson et ses amis n’avaient que le choix d’être des faussaires, et c’est le parti qu’ils ont adopté en se drapant dans une dignité qui n’était pas la leur, celle de la science historique… Avec des faussaires, on ne débat pas, on saisit la justice et on les fait condamner»
Faurisson est condamné au franc de dommages et intérêts symbolique pour avoir déclaré que « Hitler n’a jamais ordonné ni admis que quiconque fût tué en raison de sa race ou de sa religion ». Son appel est rejeté en avril 1983. À cette occasion, « la Cour d’appel ajoute que « les assertions d’ordre général » que ce dernier avait produites ne présentaient « aucun caractère scientifique » et relevaient de « la pure polémique »». Ce jugement ayant été publié partiellement dans le recueil Dalloz-Sirey de février 1982, Faurisson attaque en 1983 la SA Dalloz en vue d’obtenir des dommages et intérêts : le T.G.I. de Paris reconnaît le caractère fautif de coupures non signalées et condamne la société défenderesse à la seule publication du jugement de 1983.

Le jugement du second procès est rendu en juillet 1981. Faurisson est à nouveau condamné, cette fois à trois mois de prison avec sursis et 5 000 F d’amende, pour avoir déclaré sur Europe 1, (décembre 1980)  : « Les prétendues chambres à gaz hitlériennes et le prétendu génocide des juifs forment un seul et même mensonge historique, qui a permis une gigantesque escroquerie politico-financière dont les principaux bénéficiaires sont l’État d’Israël et le sionisme international et dont les principales victimes sont le peuple allemand, mais non ses dirigeants, et le peuple palestinien tout entier. ». Le jugement est confirmé en appel en juin 1982 uniquement pour le délit de diffamation raciale. En juin 1983, la Cour de cassation rejette le pourvoi de Robert Faurisson, ainsi que ceux de la LICA, du MRAP et de l’Amicale des anciens déportés d’Auschwitz, qui réclamaient sa condamnation pour incitation à la haine raciale.

La loi Gayssot ayant été adoptée le 13 juillet 1990, Robert Faurisson est condamné, en avril 1991à cent mille francs d’amende avec sursis pour « contestation de crime contre l’humanité », par la 17e chambre correctionnelle du T.G.I. de Paris. Dans un entretien au Choc du mois de septembre 1990, il déclarait, notamment, que « le mythe des chambres à gaz est une gredinerie » et qu’il a « d’excellentes raisons de ne pas croire à cette politique d’extermination des Juifs, ou à la magique chambre à gaz, et on ne me promènera pas en camion à gaz. » Patrice Boizeau, directeur de la publication du mensuel, a, lui aussi, été condamné, à trente mille francs d’amende et à verser vingt mille francs de dommages-intérêts à chacune des onze associations d’anciens déportés qui s’étaient constituées partie civile. Le tribunal a également ordonné la publication du jugement dans quatre quotidiens, à raison de quinze mille francs par journal.

Le Comité des droits de l’homme des Nations unies a estimé, le 8 novembre 1996, que la France n’avait pas violé le paragraphe 3 de l’article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques en condamnant Faurisson sur la base de la loi Gayssot (cour d’appel de Paris, le 9 décembre 1992). Il est condamné, en avril 1998, à vingt mille francs d’amende pour « contestation de crime contre l’humanité », par la 17e chambre correctionnelle du T.G.I. de Paris, pour avoir nié l’existence de la Shoah dans un courrier publié dans l’hebdomadaire d’extrême droite Rivarol en juillet 1996.

 12 octobre 2000

Condamnation par le Tribunal correctionel de Paris de Stéphane Khémis, directeur de la publication du magazine L’Histoire pour refus d’insertion d’un droit de réponse   de Faurisson. Cette condamnation est confirmée le 19 décembre 2001 par la cour d’appel de Paris.

 Condamnation du 3 octobre 2006

Le MRAP, la LICRA et la LDH portent plainte contre Faurisson à la suite des propos tenus en février 2005 sur la chaîne iranienne Sahar 1. Il y avait affirmé que les nazis cherchaient une « solution finale territoriale de la question juive » consistant à « installer les Juifs quelque-part dans le monde pour qu’ils ne soient plus des parasites » et qu’« il n’y avait jamais eu de politique d’extermination physique des juifs », et y avait attribué à des épidémies de typhus « toutes les images de cadavres qu’on vous présente dans les camps ».

Il a reconnu que les propos qui lui étaient reprochés exprimaient le fond de sa pensée, mais a déclaré qu’il ne se souvenait pas s’il avait effectivement tenu ces propos et qu’il ignorait que les propos reprochés étaient destinés à être diffusés sur une chaîne de télévision par satellite qu’on peut capter en France.

Son avocat  a demandé au tribunal de refuser l’application de la loi Gayssot, dont l’adoption constituerait une voie de fait de la part du législateur ; pour lui, reconnaître l’existence de cette voie de fait, qu’il rapproche des voies de fait commises par l’administration, ne constituerait pas un contrôle de constitutionnalité   des lois, contrôle que les juridictions françaises refusent d’effectuer (il estime utile de répéter cette argumentation devant plusieurs tribunaux, jusqu’à obtenir gain de cause, car il a réussi précédemment à faire écarter l’application, par la justice française, de la législation relative au contrôle des publications étrangères).  .

Citant une déclaration de Faurisson, selon laquelle les peines prononcées à son encontre étaient de plus en plus légères, le parquet a estimé qu’une peine plus sévère qu’une simple amende était nécessaire, et il a requis une peine de prison, avec ou sans sursis. Le jugement rendu en octobre 2006 l’a condamné à trois mois de prison avec sursis et 7 500 euros d’amende.

En juillet 2007, la 11e chambre de la cour d’appel de Paris a confirmé la décision du tribunal correctionnel. Elle a cependant porté le montant des dommages-intérêts à mille euros, contre un euro symbolique en première instance, pour chacune des trois associations parties civiles.

 Procès contre Robert Badinter

En 2007, il attaque en justice Robertt Badinter, estimant que ce dernier, en le traitant de « faussaire de l’histoire » lors d’une émission sur Arte en novembre 2006, a tenu des propos diffamatoires. Lors de la première journée d’audience au tribunal de grande instance de Paris, Robert Faurisson a réaffirmé que « les prétendues chambres à gaz hitlériennes et le prétendu génocide des Juifs forment un seul et même mensonge historique. » À l’audience, le ministère public a estimé que le jugement de condamnation de Faurisson de 1981 « constitue un réquisitoire implacable qui [lui] a donné l’ensemble des attributs du faussaire ». Le jugement, rendu le 21 mai, estime que la condamnation de M. Faurisson reposait « non sur des considérations morales » mais sur « la responsabilité professionnelle » de l’universitaire qui avait « tenté d’appuyer sur une prétendue recherche critique à caractère scientifique et historique sa volonté de nier les souffrances des victimes du génocide des Juifs, de réhabiliter les criminels nazis qui l’ont voulu et exécuté et de nourrir ainsi les provocations à la haine ou à la violence à caractère antisémite ». En utilisant le mot de « faussaire », relève le tribunal, Robert Badinter a « donc conservé une parfaite modération dans le propos. » En conclusion, le tribunal a débouté Robert Faurisson et l’a condamné à verser 5 000 euros à Robert Badinter au titre des frais de justice

Selon Thomas Hochmann, l’arrêt rendu par le tribunal permettait aussi de mettre un terme à l’exploitation que Faurisson avait pendant 25 ans faite de la « maladroite motivation d’un arrêt rendu par la cour d’appel de Paris en 1983 » dans l’affaire qui l’opposait à la LICRA.

 Affaire des propos tenus à Téhéran

Le 11 décembre 2006, Robert Faurisson participe à une conférence sur l’Holocauste organisée à Téhéran et qui rassemble les principaux négationnistes du monde entier. Le président Jacques Chirac demande alors l’ouverture d’une enquête préliminaire au sujet du discours qu’il prononce à l’occasion de la conférence.

Le parquet de Paris a confirmé, le 4 juillet 207, qu’il avait effectivement ouvert une procédure contre les propos tenus à Téhéran par Robert Faurisson, afin de déterminer quels propos exacts ont été reproduits, et sur quels médias ils avaient été diffusés en France.

En  février 2012, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad lui décerne dans le cadre du festival international du film de Téhéran le « premier prix du courage, de la résistance et de la combativité ». La remise du prix fait suite à la projection du film que Paul-Eric Blanrue a consacré à Faurisson. Faurisson est ensuite reçu en audience privée par le président iranien.

 Procès contre le journal Le Monde et sa journaliste Ariane Chemin

En 2013 il assigne en citation directe pour injures publiques le journal Le Monde et la journaliste Ariane Chemin en raison d’un article publié le 20 août 2012 dans lequel la journaliste l’avait notamment décrit comme un « menteur professionnel », « falsificateur » et « faussaire d’histoire ». En  janvier 2014 le tribunal correctionnel déboute Faurisson de son action. Le Ministère public avait notamment fait valoir qu’en attaquant en injure publique et non en diffamation Faurisson avait empêché la défense de se prévaloir des dispositions de la loi de 1881 sur la liberté de la presse.

En septembre 2014, profitant du fait que l’article incriminé est repris dans un livre publié à l’occasion du 70e anniversaire du journal Le Monde, Faurisson porte plainte pour diffamation contre le journal et l’auteure de l’article. La défense plaide l’exception de vérité qui, selon la loi de 1881, prévoit que la défense doit administrer une preuve qui est « parfaite, complète et corrélative aux imputations dans toute leur portée et leur signification diffamatoire ».

Le moyen invoqué par la défense va contraindre le ministère public à examiner en détail les nombreuses condamnations encourues par Faurisson et à se pencher sur le caractère scientifique de ses travaux. Il empêche aussi le tribunal d’acquitter les défendeurs au bénéfice de la bonne foi, comme cela avait notamment été le cas lors du procès contre Robert Badinter. Son avocat annonce toutefois vouloir se pourvoir en cassation

En  juin 2017 le tribunal de grande instance de Paris déboute Robert Faurisson de l’action en diffamation qu’il avait intentée contre la journaliste Ariane Chemin et dit qu’écrire que M. Faurisson est « un menteur professionnel », un « falsificateur » et « un faussaire de l’histoire » est conforme à la vérité, ce qui marque une claire rupture avec les affaires judiciaires précédentes dans lesquelles Faurisson était impliqué. En  avril 2018 la Cour d’Appel de Paris, saisie du volet civil de l’affaire, confirme le jugement rendu en première instance et déboute Robert Faurisson.

Selon l’historien Henry Rousso, qui compare cette affaire à celle qui, en 2000, avait opposé le négationniste britannique David Irving à l’historienne américaine Deborah Lipstadt, le jugement démonte la thèse de Faurisson selon laquelle les décisions judiciaires précédentes n’auraient pas reconnu ses mensonges et auraient refusé de se prononcer sur le fond. Au contraire, le jugement du 6 juin 2017 précise que « quelles que soient les formulations et précautions stylistiques ou méthodologiques retenues par les différentes juridictions s’étant prononcées, [il résulte] que Robert Faurisson a bien été condamné pour avoir occulté et travesti la vérité historique ». Les juges précisent encore que « Toutes ces décisions n’ont [eu] de cesse de stigmatiser, en des termes particulièrement clairs, les manquements et les abus caractérisant ses méthodes, et de valider, partant, le jugement porté par différentes personnes qu’il a cru devoir poursuivre de ce fait, et les qualificatifs, identiques à ceux ici incriminés, qu’ils ont employés à son encontre. ».

 

Publications

 Publications littéraires

Robert Faurisson, « A-t-on lu Rimbaud ? », Bizarre, nos 21-22,‎ 1961

Robert Faurisson, A-t-on bien lu Lautréamont ?, Paris, Gallimard, coll. « Essais », 1972

Robert Faurisson, La Clé des Chimères et autres chimères de Nerval, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1977

 

Publications négationnistes

L’une des caractéristiques de la production faurissonniene est d’être composée de multiples réemplois : comme le note Valérie Igounet, « Nombre de phrases, d’expressions et d’idées semblables se retrouvent dans ces textes […] Malgré quelques évolutions rhétoriques, ses thèses ne progressent pas vraiment. Le négationnisme, une fois les points fondamentaux établis et quelques éléments apportés de l’extérieur, se referme sur lui-même. »

Robert Faurisson a par ailleurs annoncé à plusieurs reprises un ouvrage définitif sur la question des chambres à gaz. Celui-ci, s’il a jamais été écrit, n’a jamais paru. Valérie Igounet avance l’hypothèse que la publication des Crématoires d’Auschwitz de Jean-Claude Pressac en 1993 « lui ôte tout espoir pour une publication, si illusoire qu’elle puisse paraître. Jean-Claude Pressac a finalement publié ce grand livre, à partir des documents d’Auschwitz – et du KGB. Certains documents datent du début des années 1980, c’est-à-dire du travail commun Pressac-Faurisson».

Plus généralement, comme le formule Nadine Fresco, « la littérature négationniste constitue en fait un seul corpus, une vulgate constamment répétée, souvent dans des termes semblables, les variantes d’un même texte renvoyant les unes aux autres, d’un rédacteur à l’autre, de manière circulaire, à coups de citations et d’attributions mutuelles de titres supposés honorifiques, chargés d’impressionner le lecteur non informé en gratifiant l’entreprise d’une légitimité intellectuelle et sociale qui lui fait défaut41 ». Les redites qu’on trouve chez Robert faurisson sont aussi de fréquentes reprises de cette « vulgate », bien qu’il ait aussi contribué lui-même à l’inspirer.

Mémoire en défense contre ceux qui m’accusent de falsifier l’histoire, La Vieille Taupe, 1980.

Robert Faurisson, Réponse à Pierre Vidal-Naquet, Paris, La Vieille Taupe, 1982, 95 p. 

« Chronique sèche de l’Épuration – Exécutions sommaires dans quelques communes de Charente limousine », Revue d’histoire révisionniste, no 4, février-avril 1991.

Réponse à Jean-Claude Pressac, édité par l’AAARGH, 1993

Écrits révisionnistes (1974-1998), 4 volumes, Édition privée hors commerce, 1999.

Écrits révisionnistes (1999-2004), 5 volumes, Édition privée hors commerce, 2005.

Het « Dagboek » van Anne Frank : een kritische benadering, en collaboration avec Siegfried Verbeke.

Le révisionnisme de Pie XII, 2009

 

Bibliographie

Jacqueline Authier-Revuz et Lydia Romeu, « La place de l’autre dans un discours de falsification de l’histoire. À propos d’un texte niant le génocide juif sous le IIIeReich », Mots, no 8 « L’Autre, l’Étranger, présence et exclusion dans le discours »,‎ mars 1998, p. 53-70  

Florent Brayard., Comment l’idée vint à M. Rassinier : naissance du révisionnisme, Paris, Fayard, coll. « Pour une histoire du xxe siècle », 1996, 464 p. .

Pierre Bridonneau. Oui, il faut parler des négationnistes : Roques, Faurisson, Garaudy et les autres, Paris, Éditions du Cerf, 1997, 117 p. 

Conseil Lyonnais pour le respect des droits, « Rapport sur le négationnisme et le racisme à Lyon 3 »  sur respect-des-droits.org, juin 2002

Nadine Freco. « Les redresseurs de morts. Chambres à gaz : la bonne nouvelle. Comment on révise l’histoire », Les Temps Modernes, no 297,‎ juin 1980 

Thomas Hochmann, « Faurisson, « falsificateur de la jurisprudence » ? », Droit et cultures, no 61,‎ 2011.

Valérie Igounet., « « Révisionnisme » et négationnisme au sein de l’extrême droite française », dans Alain Bihr, Guido Caldiron, Emmanuel Chavaneau et al.Négationnistes : les chiffonniers de l’histoire, Villeurbanne / Paris, Golais/Editions Syllepse, 1997, 234 p. 

Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France, Paris, 2000, 691 p. (Valérie Igounet, « Les mensonges de Robert Faurisson », L’Histoire, no 375,‎ 2012, p. 30 

Valérie Igounet, Robert Faurisson. Portrait d’un négationniste, Paris, 2012, 464 p. 

Bernard Jouanneau. La Justice et l’Histoire face au négationnisme. Au cœur d’un procès : dossier composé par Bernard Jouanneau, avant-propos de Robert Badinter, Paris, Fayard, 2008 )

Henry Rousso.  sur education.gouv.fr, septembre 2004

Henry Rousso, « Le négationnisme est

Henry Rousso,  2006, version française de (en) Henry Rousso, « The Political and Cultural Roots of Negationism in France », South Central Review, R. Golsan, vol. 23 « Fascism, Nazism : Cultural Legacies of Reaction », no 1,‎ 2006, p. 67-88

Pierre-André Taguieff. Court traité de complotologie, Fayard/Mille et une nuits, 2013, 167 p. 

Pierre Vidal Naquet. Les Assassins de la mémoire : Un Eichamann de papier » et autres essais sur le révisionnisme., Paris, La Découverte, 1987, 227 p)

 

Autres ouvrages

Robert Faurisson fait également l’objet de différents ouvrages et articles ayant en commun d’être produits par des militants ou des sympathisants de la cause négationniste.

François Brigneau. Mais qui est donc le professeur Faurisson ? : Une enquête, un portrait, une analyse, quelques révélations, Publications F.B., coll. « Mes derniers cahiers », 2e série, no 1, Paris, , 1992, 80 p.  (
Ancien membre de la Milice française, François Brigneau est un journaliste d’extrême droite (Minute, Présent, National-Hebdo) condamné pour antisémitisme dans les années 1980. Valérie Igounet donne différents exemples de la complaisance dont il fait preuve pour son sujet. Il s’ouvre par exemple de manière significative sur une citation apparemment élogieuse et tronquée de Pierre Citron datant de 1972 où celui-ci qualifie Robert Faurisson de « très brillant professeur— Chercheur très original— Personnalité exceptionnelle », insistant au passage sur le fait que Pierre Citron est « d’origine juive et marié à une demoiselle Suzanne Grumbach » Mais il omet tout au long les déclarations ultérieures de ce dernier témoignant de l’antisémitisme de Robert Faurisson.

Collectif (Eric Delcroix, Jean-Gabriel Cohn-Bendit, Claude Karnoouh, , Vincent Monteil, Jean-Louis Tristani), Intolérable intolérance, Éditions de la différence, 1981.

Ouvrage de soutien à Robert Faurisson. Éric Delcroix a été son avocat.

Maria Poumier. En confidence. Entretien avec « l’Inconnue », Éditions Pierre Marteau, 2009
Maria Poumier figure au rang des soutiens de Roger Garaudy en 1995-1996. Son ouvrage est qualifié d’« hagiographie » par Valérie Igounet : il tente d’en donner l’image d’un « humaniste » persécuté, du rang de Galilée, image volontiers reprise par la suite par Robert Faurisson lui-même.

Source : Wikipédia