CAMPS DE CONCENTRATION, GUERRE MONDIALE 1939-1945, JULIETTE GRECO, RESISTANCE FRANÇAISE, RESISTANTS FRANÇAIS, SHOAH

Vel’d’Hiv’. Juliette Gréco: «Ma sœur s’est tue à jamais» — histoire et societe

Cette histoire venue de temps qu’à l’inverse des moins de vingt ans j’ai connu; explique le destin que nous nous sommes forgés, nous les rescapées de l’atrocité que l’on veut ignorer aujourd’hui. Cela ne passe pas et ne passera pas jusqu’à notre mort et nous ne voudrions pour rien au monde que d’autres enfants revivent […]

via Vel’d’Hiv’. Juliette Gréco: «Ma sœur s’est tue à jamais» — histoireetsociete

FRANCE, GUERRE MONDIALE 1914-1918, HENRI FERTET (1926-1943), OCCUPATION ALLEMANDE (1940-1944), RESISTANCE FRANÇAISE, RESISTANTS FRANÇAIS

Henri Fertet : sa dernière lettre avant de mourir sous les balles nazis

Dernière lettre d’un jeune résistant de 16 ans exécuté en septembre 1943.

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Avant d’être fusillé à 16 ans par les nazis, ce résistant avait adressé une lettre à ses parents. Des mots bouleversants sortis de l’oubli par Emmanuel Macron.

Voici dans son intégralité la dernière lettre que le jeune homme a laissée pour ses parents avant son exécution, et qu’il a signée « Henri Fertet au ciel, près de Dieu ».

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« Chers parents,

Ma lettre va vous causer une grande peine, mais je vous ai vus si pleins de courage que, je n’en doute pas, vous voudrez encore le garder, ne serait-ce que par amour pour moi.

Vous ne pouvez savoir ce que moralement j’ai souffert dans ma cellule, ce que j’ai souffert de ne plus vous voir, de ne plus sentir peser sur moi votre tendre sollicitude que de loin. Pendant ces 87 jours de cellule, votre amour m’a manqué plus que vos colis, et souvent je vous ai demandé de me pardonner le mal que je vous ai fait, tout le mal que je vous ai fait. Vous ne pouvez vous douter de ce que je vous aime aujourd’hui car, avant, je vous aimais plutôt par routine, mais maintenant je comprends tout ce que vous avez fait pour moi et je crois être arrivé à l’amour filial véritable, au vrai amour filial. Peut-être après la guerre, un camarade vous parlera-t-il de moi, de cet amour que je lui ai communiqué. J’espère qu’il ne faillira pas à cette mission sacrée.

Remerciez toutes les personnes qui se sont intéressées à moi, et particulièrement nos plus proches parents et amis. Dites-leur ma confiance en la France éternelle. Embrassez très fort mes grands-parents, mes oncles, tantes et cousins, Henriette. Donnez une bonne poignée de main chez M. Duvernet. Dites un petit mot à chacun. Dites à M. le curé que je pense aussi particulièrement à lui et aux siens. Je remercie Monseigneur du grand honneur qu’il m’a fait, honneur dont, je crois, je me suis montré digne. Je salue aussi en tombant, mes camarades de lycée. À ce propos, Hennemann me doit un paquet de cigarettes, Jacquin mon livre sur les hommes préhistoriques. Rendez Le Comte de Monte-Cristo à Emourgeon, 3 chemin Français, derrière la gare. Donnez à Maurice André, de la Maltournée, 40 grammes de tabac que je lui dois.

Je lègue ma petite bibliothèque à Pierre, mes livres de classe à mon petit papa, mes collections à ma chère petite maman, mais qu’elle se méfie de la hache préhistorique et du fourreau d’épée gaulois.

Je meurs pour ma patrie. Je veux une France libre et des Français heureux. Non pas une France orgueilleuse, première nation du monde, mais une France travailleuse, laborieuse et honnête.

Que les Français soient heureux, voilà l’essentiel. Dans la vie, il faut savoir cueillir le bonheur.

Pour moi, ne vous faites pas de soucis. Je garde mon courage et ma belle humeur jusqu’au bout, et je chanterai Sambre et Meuse parce que c’est toi, ma chère petite maman, qui me l’a apprise.

Avec Pierre, soyez sévères et tendres. Vérifiez son travail et forcez-le à travailler. N’admettez pas de négligence. Il doit se montrer digne de moi. Sur trois enfants, il en reste un. Il doit réussir.

Les soldats viennent me chercher. Je hâte le pas. Mon écriture est peut-être tremblée. mais c’est parce que j’ai un petit crayon. Je n’ai pas peur de la mort. J’ai la conscience tellement tranquille.

Papa, je t’en supplie, prie. Songe que, si je meurs, c’est pour mon bien. Quelle mort sera plus honorable pour moi que celle-là  ? Je meurs volontairement pour ma patrie. Nous nous retrouverons tous les quatre, bientôt au ciel. Qu’est-ce que cent ans  ?

Maman, rappelle-toi :

Et ces vengeurs auront de nouveaux défenseurs qui, après leur mort, auront des successeurs.

Adieu, la mort m’appelle. Je ne veux ni bandeau ni être attaché. Je vous embrasse tous. C’est dur quand même de mourir.

Mille baisers. Vive la France.

Un condamné à mort de 16 ans

  1. Fertet

Excusez les fautes d’orthographe, pas le temps de relire.

Expéditeur : Henri Fertet au ciel, près de Dieu. »

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Exécuté le 26 septembre 1943 qui était Henri Fertet ?

Un jeune patriote, né le 27 octobre 1926 le Doubs au sein d’une famille d’instituteurs, lycéen à Besançon, qui s’engage à l’été 1942 dans le groupe de Marcel Simon, secrétaire local de la Jeunesse agricole chrétienne. Le groupe, en février 1943, rallie l’organisation des Franc-Tireurs et Partisans (FTP) et prend le nom de Groupe franc Guy Môquet. Le jeune résistant se signale par trois actions d’éclat : l’attaque du poste de garde du fort de Montfaucon, le 16 avril 1943, pour s’emparer d’un dépôt d’explosifs qui entraîne la mort d’une sentinelle allemande ; la destruction, le 7 mai, d’un pylône à haute-tension près de Besançon ; l’attaque, le 12 juin, d’un commissaire des douanes allemand afin de lui

 

Le président français, lors des commémorant ration le Débarquement  du 6 juin 1944, a lu la lettre adressée par Henri Fertet à ses parents  juste avant que le jeune homme ne soit fusillé par les nazis. L’Histoire a glorifié Guy Môquet mais elle a oublié  malheureusement, oublié Henri Fertet. Le premier est mort en 1941, à l’âge de 17 ans, le second, lui, à l’âge de 16 ans, en 1943. L’un était communiste, l’autre catholique. Chacun de ces deux héros laissa une lettre tout aussi saisissante rédigée quelques minutes avant de marcher vers le peloton d’exécution. Mais, si celle de Guy Môquet est très célèbre – le président Nicolas Sarkozy l’avait fait lire dans toutes les écoles de France en 2007 –, le texte d’Henri Fertet, tout aussi fort, était, jusqu’à ce qu’Emmanuel Macron le (re)mette en lumière, beaucoup moins connu.

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Source : l’hebdomadaire Le Point du 6 juin 2019.

GUERRE MONDIALE 1939-1945, JEAN MOULIN (1899-1943), QUI A TRAHI JEAN MOULIN ?, RESISTANCE FRANÇAISE

Qui a trahi Jean Moulin ?

Jean Moulin : derniers secrets sur son arrestation

 

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Qui a trahi Jean Moulin? Deux témoins clés de l’époque livrent à L’Express leurs conclusions sur le drame de Caluire.

Le 21 juin 1943, le chef du Conseil National de la Résistance est arrêté par Klaus Barbie, chef de la gestapo à Lyon. Depuis soixante-quinze ans, l’ombre de la trahison pèse sur le seul homme ayant échappé à la rafle, René Hardy, lui-même résistant.

. Pour l’Express,Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin, et François-Yves Guillin, secrétaire du chef de l’Armée secrète, expliquent comment le piège s’est refermé sur « Max ». Ces derniers grands témoins de l’époque balaient tous les doutes possibles.

 

Épisode 1 : Où l’on rencontre le résistant François-Yves Guillin, 97 ans, dont le témoignage, capital, permet de reconstituer les événements qui, au printemps 1943, ont précédé l’arrestation de Jean Moulin

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Il fait déjà chaud sur Lyon, en cette matinée du lundi 21 juin 1943. Jean Moulin, alias « Rex », alias « Max », quitte la petite chambre qu’il occupe sous une fausse identité, au n° 2 de la place Raspail, à deux pas des berges du Rhône. Il sait que cette journée va être longue et ­mouvementée. Le 27 mai précédent, à Paris, il a présidé la réunion fondatrice du Conseil national de la Résistance (CNR). Au terme de près d’une année de négociations, cette organisation concrétise enfin l’unification des différents mouvements résistants en France.

Le CNR rassemble tous les groupes armés, toutes les sensibilités politiques et syndicales, en vue de préparer la France d’après guerre, sous l’autorité du général de Gaulle. Mais, derrière l’unité de façade, les rivalités et les jalousies perdurent. Ainsi, les chefs du mouvement Combat n’acceptent pas le fait que le commandement de l’Armée secrète (AS) – la branche militaire de la Résistance – leur ait échappé, alors qu’ils en sont à l’origine. D’ailleurs, Henri Aubry, un des dirigeants de Combat, est en conflit permanent avec le général Charles Delestraint, alias « Vidal », le chef de l’AS, son propre supérieur. Au sein de l' »armée des ombres », l’atmosphère est irrespirable.

D’autant plus que la Résistance subit des revers très durs face à l’occupant. Au printemps de 1943, la Gestapo traque sans relâche ceux qu’elle nomme des « terroristes », en particulier dans la région lyonnaise, plaque tournante entre les zones Nord et Sud. Moulin sait qu’il est recherché à la fois par la police de Vichy et par les ­Allemands, sans toutefois avoir été formellement identifié. Pire encore : le 9 juin précédent, Delestraint a été arrêté à Paris. Arrivé en train depuis Lyon, le chef de l’AS devait rencontrer plusieurs contacts dans la capitale. Mais, à la sortie du métro la Muette, dans le XVIe arrondissement, il est abordé par deux hommes, puis embarqué dans une voiture. Les deux individus sont des agents allemands. Delestraint sera déporté au camp de concentration de Dachau, en Bavière. Il y sera assassiné le 19 avril 1945, quelques jours avant l’arrivée des Alliés.

En attendant, durant les jours qui suivent ce 9 juin 1943, personne au sein de la Résistance ne sait comment le piège nazi s’est refermé sur le chef de l’Armée secrète. A Lyon, Jean Moulin n’est averti de l’arrestation que trois jours plus tard, le samedi 12 juin. Ce jour-là, François-Yves Guillin, alias « Mercure », 21 ans, secrétaire personnel du général Delestraint, accourt vers 9 heures du matin au bureau clandestin de « Max », dans le quartier de la Croix-Rousse. « Quand je lui ai annoncé la catastrophe, il s’est appuyé contre le chambranle de la porte. Il était atterré », raconte à L’Express François-Yves Guillin, comme s’il revivait la scène, soixante-quinze ans après les faits. Moulin se reprend aussitôt et intime au jeune homme l’ordre de « disparaître ». « Sinon, vous allez vous faire arrêter », lui assène-t-il alors.

 

« Hardy était un agent double. Il a travaillé pour les Allemands »

Nous sommes à la fin du mois de septembre 2018. L’été joue les prolongations sur la plaine rhodanienne. Après un premier rendez-vous, François-Yves Guillin, 97 ans, accepte de revenir plus longuement sur les événements tragiques de juin 1943. C’est la première fois ­depuis bien longtemps qu’il évoque publiquement cette période douloureuse. Chemise blanche, pull bleu et pantalon gris, M. Guillin est calé dans un fauteuil, dans le joli salon orné de gravures anciennes et de souvenirs bien présents.

Du balcon de l’appartement, la vue embrasse tout l’ouest de Lyon. En contrebas de l’immeuble perché à flanc de ­colline, les eaux de la Saône et du Rhône s’unissent à la pointe de la presqu’île du quartier Confluence. Mme Guillin assiste à l’entretien, légèrement en retrait. Cette histoire, elle vit avec depuis des décennies. À trois ou quatre reprises, durant la conversation, elle intervient doucement pour rappeler un ­détail, souligner une précision d’importance.

Lorsqu’il n’est pas sûr de son fait, ou qu’il a oublié tel ou tel point, l’ancien secrétaire de Charles Delestraint ne se prononce pas. Après un moment de réflexion, il reprend : « Il faut un certain temps pour essayer de saisir l’entière vérité, avec du recul, de la clarté. Au début de juin 1943, le général Delestraint a été arrêté à cause d’une trahison interne à la Résistance. Ensuite, le scénario était écrit. Jean Moulin a été « livré » par René Hardy, qui était un agent double, il n’y a aucun doute là-dessus. Hardy a travaillé pour les Allemands. Et personne n’a agi pour sauver Jean Moulin… »

Âgé de 31 ans à l’époque, Hardy, alias « Didot », officier de réserve, technicien à la SNCF, est un résistant de la première heure. Un homme d’action, courageux. A la tête du réseau Fer, qui couvre une centaine de gares en France, Hardy planifie des attentats et des opérations de sabotage destinés à entraver le transport de matériel et de troupes allemandes. Combattant de l’ombre, Hardy a pourtant été jugé à deux reprises pour « non-dénonciation de projet ou acte de trahison », en 1947 et en 1950. Par deux fois, il a été innocenté.

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Retour au samedi 12 juin 1943. Quand il apprend l’arrestation de Delestraint de la bouche du jeune Guillin, « Max » sait que l’heure est grave. Le 15 juin, cinq jours avant son 44e anniversaire, Jean Moulin adresse son dernier courrier à Charles de Gaulle. Voici ce qu’il écrit : « Mon Général, notre guerre, à nous aussi, est rude. J’ai le triste devoir de vous annoncer l’arrestation par la Gestapo, à Paris, de notre cher Vidal. » Il aborde ensuite « les causes » de l’événement : « Tout d’abord la campagne violente menée contre lui et contre moi par Charvet [pseudonyme d’Henri Frenay, le chef du mouvement Combat] qui a, à la lettre, porté le conflit sur la place publique et qui a, de ce fait, singulièrement attiré l’attention sur nous. (Tous les papiers de Charvet sont, vous ne l’ignorez pas, régulièrement pris par la Gestapo.) » En clair, Jean Moulin se plaint du manque de discrétion des chefs de Combat, alors que les services allemands sont aux trousses des résistants.

Le 19 juin, il décide d’organiser une réunion avec les principaux ­dirigeants de l’Armée secrète, pour désigner le successeur officiel du ­général Delestraint. Pour l’heure, c’est le colonel Schwartzfeld, un ­fidèle, qui doit assurer l’intérim. Ce rendez-vous capital est programmé deux jours plus tard, le 21 juin, à 14 heures 30, dans la maison du Dr Dugoujon, à Caluire, petite ville surplombant l’agglomération lyonnaise. Outre Jean Moulin, sept chefs de la Résistance sont invités. Trois d’entre eux seulement en connaissent l’adresse. En ce qui concerne le futur commandement de l’AS, le rapport de forces pèse en faveur de Moulin et des gaullistes fervents. Et cela, au détriment du mouvement Combat, qui veut garder une marge de manoeuvre : son seul représentant invité à la réunion est Henri Aubry, jusqu’alors adjoint du général Delestraint.

Au matin du lundi 21 juin, Jean Moulin multiplie les rendez-vous. A midi, il déjeune avec un émissaire fraîchement arrivé de Londres. A 14 heures, il est sur la place Carnot, très fréquentée, en face de la gare de Lyon-­Perrache. Là, au pied de la statue de la République – lieu de rendez-vous apprécié des résistants lyonnais -, il retrouve Raymond Aubrac, membre historique du mouvement Libération-Sud.

Pendant ce temps, par petits groupes séparés, les autres invités à la réunion prennent le chemin de la maison du Dr Dugoujon. Le premier d’entre eux y pénètre à 14 h 15, après avoir prudemment observé les alentours. La gouvernante du médecin le conduit au premier étage, où doit se tenir le rendez-vous clandestin.

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Épisode 2 : Où l’on se penche sur deux faits inattendus qui ont marqué le 21 juin 1943, jour de l’arrestation de Jean Moulin par la Gestapo à Caluire

Deux événements imprévus vont modifier le scénario initial pour le transformer en une mécanique infernale qui mènera à l’arrestation de Jean Moulin. A 13 h 40, André Lassagne, proche du général Delestraint, attend au départ du funiculaire qui mène au sommet de la colline de la Croix-Rousse, en direction de Caluire. Il a rendez-vous avec Henri Aubry (Combat), qu’il doit conduire à la réunion. Et là, surprise : Aubry n’arrive pas seul. Il est accompagné d’un autre cadre de son mouvement : René Hardy, le chef du réseau de sabotage Fer, qu’il a fait venir pour mieux ­défendre les intérêts de Combat lors de la réunion.

Problème de taille : René Hardy n’a pas été invité par Jean Moulin, et sa présence contreviendrait aux règles élémentaires de sécurité et de cloisonnement des informations. D’ailleurs, Hardy-« Didot » semble particulièrement nerveux. Mais le temps presse. André Lassagne emprunte un premier funiculaire, que les Lyonnais surnomment familièrement la « ficelle ». Aubry et Hardy prennent le suivant. Parvenu au sommet de la Croix-Rousse, le trio monte dans le tramway n° 33 et en redescend quelques minutes plus tard, à Caluire, à proximité de la maison du Dr Dugoujon. Les trois hommes se présentent à la porte vers 14 h 25. Ils sont conduits au premier étage. Aucun d’entre eux n’a, semble-t-il, remarqué qu’une jeune femme, arborant un corsage rouge, les suit à distance depuis le départ du funiculaire...

Le deuxième souci, maintenant. Arrivés par la « ficelle » à la station Croix-Rousse, Jean Moulin et Raymond Aubrac constatent que le colonel Schwartzfeld n’est pas à l’heure. Ce dernier finit par arriver avec une demi-heure de retard. Finalement, ils ne parviennent tous les trois à Caluire qu’à 15 heures. Or, rappelons-le, la réunion devait débuter à 14 h 30. La gouvernante du Dr Dugoujon prend les trois nouveaux arrivants pour des patients ordinaires. Elle les dirige vers la salle d’attente, au rez-de-chaussée. Les cinq autres résistants patientent toujours à l’étage.

Torturé, un compagnon d’infortune désigne « Max » à Barbie

La suite, dramatique, est connue. A 15 h 10, trois tractions avant noires arrivent en trombe devant la maison. Une dizaine d’hommes, menés par Klaus Barbie, lieutenant SS et chef de la Gestapo de Lyon, s’y engouffrent aussitôt. Arrestations, contrôle des identités, coups de matraque… Tandis que « Max » et six autres chefs de la Résistance sont jetés dans les voitures, René Hardy – le seul dont les mains ne sont entravées que par une corde – parvient à se dégager et se met à courir. Les Allemands tirent, semblent blesser le fuyard, mais ce dernier réussit à disparaître dans un fourré...

Les sept résistants arrêtés à Caluire vont connaître des destins très différents. Tous tragiques. Deux d’entre eux mourront en déportation, en Allemagne. L’un, André Lassagne, reviendra du camp de Dora, en mai 1945. Deux autres seront remis en liberté quelques mois après leur arrestation. Raymond Aubrac, lui, parviendra à s’évader en octobre 1943.

Dans les locaux de la Gestapo de Lyon, Jean Moulin est atrocement torturé pendant trois jours par Barbie et ses sbires. L’un de ses compagnons d’infortune, lui aussi torturé, a fini par le désigner comme étant « Max », le grand chef. Moulin, dans le coma, est par la suite transféré au siège de la Gestapo, à Paris. Puis il est placé dans un train à destination de Berlin. Il succombe à ses blessures, le 8 juillet 1943, en gare de Metz, selon l’acte de décès. Le représentant du général de Gaulle dans la France occupée est mort sans parler.

Un personnage présent à Caluire manque à ce terrible cortège : René Hardy, qui a échappé à l’arrestation. De nouveau arrêté par les Allemands au mois d’août 1943, il parviendra une seconde fois à s’enfuir par la fenêtre d’une chambre d’hôpital dont la porte était gardée par un homme armé. Évasion d’autant plus rocambolesque qu’Hardy, blessé, a un bras en écharpe. Très rapidement soupçonné d’avoir « donné » la réunion de Caluire aux Allemands, il sera donc jugé à deux reprises après la guerre, en 1947 et en 1950. Blanchi les deux fois, au bénéfice du doute, il est décédé en 1987, dans sa 76e année.

Daniel Cordier était le secrétaire de Jean Moulin. « Je continue à penser qu’il a été trahi », affirme-t-il aujourd’hui. 

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Épisode 3 : Où un autre grand témoin, Daniel Cordier, 98 ans, ancien secrétaire de Jean Moulin, confirme que « le patron » a été victime d’une trahison au sein de la Résistance

Il n’empêche : l’affaire de Caluire hante encore et toujours la mémoire collective. Les circonstances de l’arrestation de Jean Moulin et de ses compagnons ont fait l’objet de multiples écrits – articles, livres – et de polémiques, parfois mal intentionnées. Le sujet s’apparente à un « trou noir » de l’histoire, complexe, de la Résistance. Il est pourtant aujourd’hui possible d’en éclairer les dernières zones d’ombre. Et de préciser le rôle joué par plusieurs protagonistes du drame.

Cela, pour deux raisons. Tout d’abord, grâce à un livre majeur, publié dans une relative discrétion, en avril dernier : Jean Moulin. Écrits et documents de Béziers à Caluire (L’Harmattan). Un pavé de 1 400 pages, qui dévoile de nombreux textes inédits, rassemblés par l’universitaire François Berriot. Mais aussi grâce à la mémoire et au regard distancié de deux témoins essentiels, parmi les derniers encore en vie. Deux figures de la Résistance qui sont aussi historiens, et qui ont d’ailleurs ouvert leurs archives à François Berriot. Ces deux autorités morales ont eu des vies très différentes après la guerre. Mais elles ont aussi ­affronté une expérience étonnement similaire à propos des événements qu’elles ont vécus au plus près.

Le premier est bien sûr François-Yves Guillin, qui nous a reçu à deux reprises. Après la guerre, il avait préféré « refermer le tiroir » sur son parcours dans la Résistance. Pourtant, dans les années 1980, alors qu’il se consacre à sa carrière de médecin, il se trouve contraint d’ouvrir à nouveau ses dossiers. Cela après qu’Henri Frenay, grand résistant, n° 1 de Combat, a flétri la mémoire de son ancien chef : Charles Delestraint. François-Yves Guillin se lance alors dans des études d’histoire, épluche les montagnes d’archives disponibles. Il finit par soutenir une thèse, publiée en 1995 sous forme de livre : Le Général Delestraint, premier chef de l’Armée secrète (Plon).

Daniel Cordier a défendu la mémoire du « Patron »

Le deuxième témoin qui a accepté de revenir pour L’Express sur ces semaines terribles de mai-juin 1943 est plus connu. Il s’agit de Daniel Cordier, engagé aux côtés des Français libres et du général de Gaulle dès juin 1940. Parachuté en France en juillet 1942, Cordier, alias « Caracalla », devient, à Lyon, le secrétaire particulier de Jean Moulin. Le jeune homme crypte et décode les messages que « Max » échange avec Londres et les chefs de la Résis­tance intérieure. Il franchit une trentaine de fois clandestinement la ligne de démarcation, il remet aux cadres des mouvements les sommes d’argent qui sont réparties par Moulin. Onze mois de clandestinité durant lesquels, confie-t-il sans détour, il avait « tout le temps peur ».

À la fin de la guerre, Daniel Cordier passe à autre chose, lui aussi. Le jeune bourgeois bordelais, monarchiste et adepte des idées d’extrême droite de l’Action française est devenu, au contact du « Patron » disparu – son véri­table mentor -, un esthète féru d’art, un humaniste de gauche. Peintre, il est avant tout un collectionneur avisé et un galeriste réputé. Il fuit les retrouvailles annuelles qu’organisent nombre d’anciens compagnons de lutte. Dans la nuit du 19 décembre 1964, Daniel Cordier participe bien à la veillée funèbre précédant la cérémonie du ­transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon. Mais il n’assiste pas au fameux éloge, prononcé d’une voix sépulcrale par André Malraux. D’ailleurs, on a oublié de l’y convier.

Mais, en 1977, Henry Frenay  jette un nouveau pavé dans la mare. L’ancien chef de Combat accuse Jean Moulin d’avoir été un agent « communiste » cherchant à mettre la Résistance en coupe réglée. Daniel Cordier sort de son silence pour défendre la mémoire du « Patron ». Il se replonge durant vingt années dans les archives et publie, à partir de 1989, une somme biographique monumentale sur Jean Moulin. Un travail qui, depuis lors, fait autorité.

 

Daniel Cordier : « Il y avait quelqu’un qui n’avait pas été invité à Caluire et qui a été imposé: René Hardy », souligne-t-il. 

Quand il nous reçoit pour la seconde fois dans son appartement cannois, au début du mois de juin dernier, Daniel Cordier, 98 ans, est, comme à son habitude, tiré à quatre épingles. Veste de tweed, pantalon de velours, chemise mauve et pull assorti. So British. La pièce principale donne sur la Méditerranée. Baignée de lumière, elle est encombrée de tableaux, de statuettes d’art premier et de piles de documents qui nourrissent le ­second tome de ses Mémoires, en voie d’achèvement.

Face à la table de travail, sur une étagère, le portrait serré, en noir et blanc, d’un homme arborant chapeau et écharpe. Un visage à l’expression énigmatique, et pourtant familier. La photo, reproduite dans les manuels d’histoire, est la plus célèbre de Jean Moulin. À soixante-quinze années de distance, Daniel Cordier semble par moments parler sous son contrôle. Regard pétillant, doté d’une modestie et d’une capacité d’autodérision à toute épreuve, il se fait soudain grave quand on aborde les arrestations de Caluire.

« Hardy a été blanchi deux fois. Cela ne change rien… »

Il l’a déjà dit. Il l’a écrit, notamment dans la préface du dernier ouvrage sur Jean Moulin, publié au mois d’avril sous la direction de François Berriot : « Lorsque j’ai appris la catastrophe de Caluire, en juin 1943, j’ai pensé – et je continue de le faire – qu’il avait été trahi […?]. Il y avait autour de lui un climat d’agressivité, une atmosphère détestable entretenue par quelques chefs de mouvements – qui réclamaient son rappel à Londres – et par certains de leurs lieutenants qui rêvaient ouvertement d’éliminer Delestraint et Rex [Moulin], accusés de vouloir « confisquer » la Résistance au profit de Londres… »

Lors de cet après-midi de juin 2018, ­Daniel Cordier, qui se méfie des témoignages oraux, y compris du sien, tient à préciser : « Dans l’histoire de la Résistance, il reste très difficile d’établir une vérité reconnue par tous. En tant qu’historien, je n’ai pas trouvé de preuves irréfutables. Mais, après toutes ces années, mes convictions n’ont pas changé : je pense effecti­vement que Jean Moulin a été trahi, qu’il a été livré. » Il poursuit : « La question cruciale est que, à la réunion ­organisée par Moulin, il y avait quelqu’un qui n’avait pas été invité, et qui a été imposé : René Hardy. Hardy a été blanchi deux fois. Mais, pour moi, cela ne change rien… » On l’a compris : selon Daniel Cordier, tout comme pour François-Yves Guillin, les ­arrestations du général Delestraint, le 9 juin 1943, puis du représentant de De Gaulle en France occupée, douze jours plus tard, sont inextricablement liées.

 

Dans un livre de 1400 pages sur Jean Moulin sorti en avril 2018, François Berriot révèle de nombreux documents inédits sur la chronologie des faits qui mènent à la rafle de Caluire. 

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Épisode 4 : Où l’on remonte au mois d’avril 1943 pour démêler l’écheveau de rivalités, de règlements de comptes et de pièges qui mèneront à la rafle de Caluire.

La genèse du guet-apens de Caluire peut être datée du mois d’avril 1943. A cette période, « intoxiquées » par les services de renseignement britannique et américain, les autorités allemandes sont persuadées qu’un débarquement allié se prépare dans le Midi. En réalité, l’opération va se dérouler en Sicile, au mois de juillet suivant. Mais, dès lors, les différents services de police allemande en France resserrent encore leur surveillance en zone Sud. Ils redoublent d’efforts pour infiltrer les mouvements ­résistants et, si possible, pousser certains de leurs membres à trahir leurs compagnons d’armes.

La Gestapo déniche l’oiseau rare, à la fin du mois d’avril, en la personne de Jean M., alias « Lunel ». Cet homme de 35 ans est pourtant un résistant, oeuvrant dans la Vienne. Muté à Marseille, il y intègre les groupes clandestins. Le voici membre de Combat, et bientôt homme de confiance de Maurice Chevance, le chef régional de l’Armée secrète. « Lunel » remplit des missions à Marseille, mais aussi à Lyon. À ce titre, il détient des informations cruciales : il connaît certains résistants sous leur pseudonyme, ainsi que des lieux de rendez-vous, des boîtes aux lettres clandestines…

Conjonction d’imprudences et de négligences coupables

Mais, à la fin d’avril 1943, Jean M.-« Lunel » est arrêté par la Gestapo dans une taverne marseillaise. Rapidement, il accepte, contre une somme rondelette, de travailler pour les nazis. En gage d’allégeance, il leur livre son propre supérieur dans l’Armée secrète, Maurice Chevance. Enrôlé dans la Gestapo, le nouvel agent est envoyé à Lyon, où il se met au service de… Klaus Barbie. « Lunel » est intégré au sein du Sonderkommando (commando spécial) chargé de traquer les résistants dans la région lyonnaise. On y retrouve notamment Robert Moog, un Franco-Allemand qui travaille pour l’Abwehr, le service de renseignement militaire. Au mois de mai 1943, Klaus Barbie connaît la composition de l’organigramme de l’Armée secrète, sans détenir l’identité exacte de ses responsables. Et le duo « Lunel »-Moog fait bientôt des ravages dans les rangs de la Résistance…

Une conjonction d’imprudences, de négligences coupables et d’arrière-pensées inavouables va leur faciliter la tâche. Les premiers jours de juin, Henri Aubry, le chef de cabinet du général Delestraint, dépose malencontreusement, dans une boîte aux lettres lyonnaise « grillée », un message non codé. Le courrier évoque le prochain déplacement à Paris du chef de l’AS. « Lunel » connaît l’existence de cette boîte. La Gestapo est donc informée des rendez-vous parisiens de Delestraint.

Mais Henri Aubry – semble-t-il très perturbé à ce ­moment-là par l’état de santé de sa femme, qui vient ­d’accoucher – « oublie » d’avertir son supérieur, ou quiconque, de sa bévue et des risques encourus. Voilà pourquoi Charles Delestraint est cueilli près du métro la Muette, le 9 juin suivant. Ce n’est que le début d’une réaction en chaîne. Car, quelques dizaines d’heures auparavant, dans la nuit du 7 au 8 juin, « Lunel » et Moog ont aussi arrêté René Hardy, le chef du réseau de sabotage Fer. Hardy-« Didot » prend le train du soir à la gare de Lyon-Perrache pour se rendre, lui aussi, à Paris. Sur le quai, « Lunel » le reconnaît…

Arrêté à bord du train, René Hardy est remis deux jours plus tard à Klaus Barbie. Celui-ci ne connaît pas le rôle exact de « Didot » au sein de la Résistance, mais il sait que c’est une prise de choix. Il le met devant le fait accompli : Hardy devra informer régulièrement la Gestapo des faits et gestes de ses compagnons. Faute de quoi, la SS s’en prendra à sa fiancée, ou aux parents de cette dernière. René Hardy est en effet tombé follement amoureux d’une jeune femme rencontrée quelques mois auparavant dans un café. ­Manifestement, il ignore que celle-ci, Lydie Bastien, 21 ans, travaille probablement déjà pour les Allemands… Il accepte le pacte machiavélique proposé par Barbie. René Hardy est relâché dès le 11 juin.

Il fait alors un choix irréparable : ne confier à personne – pas même à ses proches de Combat, Frenay, Bénouville, Aubry… – qu’il a été arrêté, puis détenu pendant près de deux jours par la Gestapo. Au contraire, il maquille les faits, expliquant qu’il est parvenu à échapper à une filature… Pour quelles raisons ? Est-ce pour protéger sa fiancée ? Se pense-t-il suffisamment malin pour leurrer les agents allemands qui vont bien évidemment le pister ? Redoute-t-il d’être démis de ses responsabilités dans la Résistance, de devoir renoncer à l’action et au budget mensuel imposant (200 000 francs) qui lui est ­alloué ? Cela reste un mystère. Remis en liberté le 11 juin, Hardy replonge, en apparence seulement, dans la clandestinité. Pour ses compagnons de lutte, il redevient « Didot ». De son côté, Klaus Barbie, stratège redoutable, ne déclenche pas une vague d’arrestations.

Cette fois, tous les éléments du piège sont en place. La chronologie des faits qui mènent jusqu’aux arrestations du 21 juin 1943, à Caluire, est implacable. Nous la connaissons dans les moindres détails grâce aux écrits de Jean Moulin et aux documents inédits révélés par le livre publié au mois d’avril dernier.

 

Klaus Barbie lieutenant SS et chef de la Gestapo de Lyon, avait « retourné » au moins deux résistants pour traquer Jean Moulin, au printemps 1943 .

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Épisode 5 : Où François-Yves Guillin raconte sa rencontre, après guerre, avec la jeune femme au corsage rouge, agent double, qui suivait rené Hardy le 21 juin 1943, juste avant l’arrestation de Jean Moulin. Et où l’on croise Klaus Barbie, assis incognito sur un banc

Le samedi 19 juin, donc, Moulin décide de convoquer pour le surlendemain une réunion destinée à désigner le successeur du général Delestraint à la tête de l’Armée secrète. Il fait transmettre le message aux sept invités. Or Henri Aubry informe le jour même René Hardy de cette rencontre à venir. C’est ce qu’il affirmera lui-même, en 1950, dans sa déposition lors du second procès intenté contre Hardy. « J’ai indiqué alors à Hardy que « Max » [Moulin] serait présent à la réunion. J’ai demandé à Hardy de venir pour m’aider au point de vue influence, et que Combat soit plus représenté au sein de la réunion », déclare Aubry devant le tribunal. Selon plusieurs sources, René Hardy a été contraint d’accepter deux ou trois autres contacts avec les services de Barbie, entre le 11 et le 21 juin. Qu’a-t-il dit ou consenti à faire lors de ces entrevues ? Nous allons y revenir.

Derrière son journal, Klaus Barbie observe la scène

Le dimanche 20 juin, à la veille de la réunion prévue, un autre épisode troublant se produit. Il est rapporté, à quelques détails près, par les protagonistes présents. Vers 11 heures du matin, Henri Aubry rejoint sa secrétaire, Madeleine Raisin, à côté du pont Morand, qui relie le quartier de la Croix-Rousse à la rive gauche du Rhône. Là, ils retrouvent René Hardy, déjà présent sur place.

Voici d’ailleurs la description qu’Henri Aubry fait de ce rendez-vous, lors du procès de 1950 : « Le 20 juin 1943, j’ai retrouvé Hardy au lieu indiqué, le pont Morand. Je revois la scène de ce contact. J’ai l’impression qu’Hardy était assis sur un banc. […] Je vis donc Hardy assis sur un banc, et un individu lisant un journal déployé. Mme Raisin est arrivée en même temps que moi, sur ma droite, au lieu où se trouvait Hardy. J’ai dit à Mme Raisin de [lui] remettre les 200 000 francs enveloppés dans un papier […], je suis revenu à eux […] et j’ai embarqué Didot [Hardy] avec moi. »

Voyons maintenant comment Madeleine Raisin ­relate la même scène, lors du procès de 1950 : « Enfin, je l’ai vu [René Hardy], le 20 juin 1943, au pont Morand, vers 11 h 30. Aubry avait alors rendez-vous avec lui et avec moi. Je devais remettre des fonds (je crois, 200 000 francs). […] Hardy me dit : « Allons nous asseoir. » Je remarquai alors, sur le banc, un homme qui lisait un journal largement déployé. Je n’ai pas prêté particulièrement attention à cet individu. Je fis cependant remarquer à Hardy qu’il y avait cet individu sur le banc. […] Je suis partie, laissant Aubry et Hardy ensemble. »

Qui est le mystérieux individu assis sur le banc ? ­Madeleine Raisin apporte une réponse stupéfiante un peu plus tard, lors du procès. Elle raconte alors son ­arrestation, deux jours après cet épisode, c’est-à-dire au lendemain de la rafle de Caluire. En effet, sans nouvelles d’Aubry, son chef, depuis vingt-quatre heures, elle vient rôder aux abords de la villa que ce dernier occupe, à l’ouest de Lyon. Elle est aussitôt interpellée par un homme à l’accent allemand, qui l’entraîne dans un parc voisin. Là, elle se retrouve face à Klaus Barbie.

Elle raconte : « Il continua en me demandant ce que je faisais, le dimanche précédent, au pont Morand ; je fis semblant de ne pas comprendre, mais je me rendis compte qu’il était au courant du rendez-vous que j’avais eu, en cet ­endroit, avec Aubry et Hardy. » Elle ajoute : « Il continua d’ailleurs en précisant : « L’homme qui était assis sur le banc, c’était moi. »

Un message découvert trop tard

Une autre femme apporte une lumière encore plus crue sur le déroulement des dernières heures précédant la réunion du 21 juin 1943 à Caluire. Témoin direct des événements, elle dépose également à l’occasion des deux procès de René Hardy. En 1943, Edmée D. a 36 ans. Elle est agent de liaison au sein d’un service de renseignement britannique actif en France occupée. Or le 16 avril 1943, alors qu’elle est en mission à Lyon, elle est arrêtée par la Gestapo. Faute de preuves, elle est relâchée le lendemain, à la condition de se présenter aux services de police allemands chaque fois qu’elle revient dans la capitale des Gaules. Libérée, elle prévient immédiatement le chef de son réseau de renseignement, Georges Groussard. Ce dernier lui enjoint d’accepter le rôle périlleux d’agent double.

Au premier procès, Edmée D. détaille la suite des événements : « C’est ainsi que, le 21 juin 1943, me trouvant à Lyon, je fus convoquée par la Gestapo. Les Allemands me firent la proposition suivante : « Nous allons vous présenter un Français qui a compris. Cet homme du nom de Didot […] a accepté de travailler pour nous, tout en restant en rapport avec Londres. Vous aurez à suivre cet homme cet après-midi, et vous reviendrez nous dire dans quel immeuble et dans quelle rue il se sera rendu. » »

Au second procès Hardy, Mme D. décrit cette filature du 21 juin 1943, en début d’après-midi : « Vers 14 heures ou à peu près, on m’a menée au bout du pont Morand ; on m’a fait traverser le pont à pied, et sûrement que j’étais ­accompagnée [suivie par la Gestapo]. » Ce lundi 21 juin, Edmée D. porte un corsage rouge, voyant et reconnaissable à distance… Elle poursuit : « J’ai vu Didot […]. Je l’ai très bien reconnu […], j’ai compris qu’il prenait la ficelle [le funiculaire] : c’est ce que j’ai fait, et nous sommes montés ensemble. »

Selon elle, René Hardy est accompagné d’un autre homme : il ne peut s’agir que d’Henri Aubry. Edmée D. relate ­ensuite le trajet en tramway. Un homme à vélo – André Lassagne, l’un des invités à la réunion – les guide jusqu’à une maison. « J’ai repris le tram descendant et, en bas de la ficelle, j’ai trouvé les voitures allemandes », poursuit-elle. Après avoir tenté de tergiverser, elle finit par indiquer aux hommes de Barbie la maison du Dr Dugoujon… Lors de ce témoignage accablant, l’ex-agent double Edmée D. ­explique aussi avoir tenté, à trois reprises, le 21 juin, au moins deux heures avant l’issue fatale, d’avertir des résistants de la trahison de « Didot » et des arrestations prévues à Caluire. Plusieurs sources confirmeront après guerre qu’une « jeune femme, jolie », « qui portait un corsage rouge », « l’air affolé », a débarqué dans deux lieux différents pour donner l’alerte. Elle a même laissé un message écrit en ce sens. Le destinataire le découvrira trop tard…

A l’occasion de ses recherches pour sa thèse d’histoire, au tournant des années 1980-1990, François-Yves Guillin avait longuement rencontré Edmée D. « Toute sa vie, elle a regretté d’avoir endossé ce rôle d’agent double. Elle avait été totalement dépassée par les événements. Mais son ­témoignage était extrêmement précis, relève-t-il. Elle a réellement tenté de donner l’alerte peu avant la réunion de Caluire. C’est un fait avéré. Et elle a fourni beaucoup de détails sur des faits qui se sont effectivement déroulés. »

Comment alors expliquer que René Hardy ait été blanchi à deux reprises ? « S’il avait été jugé à la Libération, je ne pense pas qu’il aurait été innocenté. Mais, en 1947, et plus encore en 1950, on avait tourné la page de la guerre, ­souligne François-Yves Guillin. Le général de Gaulle avait appelé à la réconciliation nationale. L’histoire de la Résistance était racontée comme une épopée extraordinaire, unique. Il était impossible de laisser place à la moindre critique. Affirmer publiquement que, parmi les résistants les plus éminents, il y avait eu trahison, c’était impensable. C’était inaudible, politiquement parlant. »

Pourtant, en février 1947, un illustre personnage s’était laissé aller à une confidence auprès de son aide de camp : « Les camarades de résistance se sont livrés à cette infamie, cette extrémité d’infamie de livrer leurs frères. Pourquoi ? Pour arriver… pour arriver premiers à la Libération. » L’homme qui prononce ces mots terribles, c’est Charles de Gaulle. Certes, ces propos n’ont pas été retenus par l’histoire officielle. Mais ils ont été prononcés juste après le premier acquittement de René Hardy.

 

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Jean Moulin (1899-1943)

Figure phare de la Résistancefrançaise lors de la Seconde Guerre mondiale,  Jean Moulin a fait preuve d’un courage et d’une détermination sans bornes dans son combat. À lui seul, il a organisé et unifié la Résistance au sein du CNR, naturellement convaincu que tel était son devoir de Français. 

De l’enfance aux études

Jean Moulin est né le 20 juin 1899, à Béziers, au sein d’une famille d’universitaires. Il grandit dans l’insouciance de l’enfance, durant laquelle il montre de fortes aptitudes de dessinateur. Ayant obtenu son baccalauréat en 1917, il suit des études de droit à l’université de Montpellier, tout en travaillant au cabinet du préfet de l’Hérault. En pleine guerre mondiale, il est mobilisé et ainsi contraint d’interrompre ses études. Mais l’armistice est signé avant son premier combat, ce qui lui permet de reprendre son cursus et ses activités dès la fin de l’année 1919. Il obtient sa licence de droit en 1921. 

Une carrière administrative précoce
Très jeune, Jean Moulin entretient une profonde passion pour la politique. Socialiste engagé, son père n’est sans doute pas étranger à un tel sentiment. En effet, il influe grandement sur les conceptions politiques de son fils et l’amène sur la voie républicaine. Particulièrement impliqué dans l’organisation du pays, Jean Moulin devient, dès 1925, le plus jeune sous-préfet de France, à Albertville, puis à Chateaulin.  Déterminé et passionné, Jean Moulin s’investit dans ses fonctions et dans ses opinions politiques. Il devient chef du cabinet du Ministère de l’Air du Front populaire en 1936. Ainsi, au cours de la guerre d’Espagne, il n’hésite pas à soutenir les républicains. Ses qualités et son dévouement lui valent d’être nommé préfet d’Aveyron en 1937. Une fois de plus, il est le plus jeune français à assurer ce type de fonctions

L’entrée dans la Résistance

En juillet 1939, Jean Moulin est nommé préfet de Chartres, peu de temps avant l’invasion du pays par les Allemands. Dès le début de la guerre, il demande à combattre pour la France en tant que sergent de réserve. Toutefois, il se heurte au refus de l’administration, qui le maintient à la préfecture. La France est envahie le 10 mai 1940 et Jean Moulin s’efforce de maintenir le calme en Eure-et-Loire. En tant que préfet, il va bientôt devoir faire un choix déterminant. En effet, en juin 1940, les nazis lui soumettent une déclaration selon laquelle un groupe de tirailleurs sénégalais appartenant à l’armée française aurait commis des crimes graves. Conscient de l’innocence des accusés, Jean Moulin refuse de signer le document. Ayant osé tenir tête à l’occupant, il est battu puis emprisonné. Son refus de collaborer l’amène à commettre un acte qui témoigne de son courage et de sa détermination : il tente de se trancher la gorge à l’aide d’un bout de verre. Il échappe à la mort de justesse, puis est révoqué par le gouvernement de Vichy  en novembre 1940. C’est à cet instant qu’il fait concrètement ses premiers pas dans la Résistance. 
Sa mission : unifier la Résistance

Convaincu de son devoir de lutte contre l’occupant, il se rend à Londres pour rencontrer le général de Gaulle,  en 1941. Les deux hommes ne tardent pas s’accorder leur confiance et Jean Moulin se voit confier la lourde tâche d’unifier la Résistance dans le Sud de la France. Assuré d’un soutien matériel essentiel, il rejoint le pays dans la nuit du 1er au 2 janvier 1942. Il prend différentes identités, dont celles d’un agriculteur et d’un directeur de galerie d’art. Aux prix de grands efforts, il tente de rallier les différents mouvements de résistance entre eux et sous l’autorité du Général. Dans un premier temps, il contacte tous les chefs des différents mouvements de résistance. Ensuite, il s’efforce, après avoir créé l’Armée secrète (AS), de mettre en place différents services : parachutage, information, presse, transmissions, comité général d’études, noyautage des administrations publiques…

Durant cette période, il semble que sa volonté et son courage aient naturellement pris le pas sur la fatigue. Doté d’une énergie inépuisable, il parvient encore à réunir les trois grands mouvements de résistance français, à savoir Combat de Henri Frenay, Franc-Tireur de Jean-Pierre Levy et Libération-Sud d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie. Il les rassemble au sein du Mouvements Unis de résistance (MUR). Toutefois, les conflits entre différents chefs résistants ne lui facilitent la tâche. Après un bref retour à Londres au début de l’année 1943, où il rend son rapport au Général de Gaulle   il est ensuite chargé de mettre en place le Conseil national de la Résistance (CNR). Il s’agit en fait de réunir toutes les organisations (mouvements, partis politiques et syndicats) sous une même entité politique. C’est Jean Moulin lui-même qui en prend la présidence.

Trahi, arrêté, torturé, tué

La première réunion du CNR se déroule le 27 mai 1943, à Paris. Mais les conflits au sein de la Résistance ne s’atténuent pas. Certains espèrent même pouvoir évincer Jean Moulin. Lorsque le chef de l’Armée secrète, le général Delestraint, est arrêté par l’occupant au début du mois de juin, Jean Moulin organise en urgence une réunion des responsables militaires à Caluire, afin de s’organiser en l’absence du malheureux. 

Le 21 juin 1943, la Gestapo envahit le lieu de rassemblement et arrête tous les participants. La trahison, ou dénonciation, semble évidente. Jean Moulin est emprisonné à lyon et torturé pendant plusieurs jours. Malgré les souffrances abominables qu’il endure, jamais il ne donnera une quelconque information sur le mouvement qu’il a mis en place. Il meurt lors de son transfert en Allemagne, le 8 juillet 1943. Sans chercher la gloire ou une quelconque reconnaissance, Jean Moulin a lutté corps et âme pour libérer sa nation du joug nazi. Jusqu’à son dernier souffle, il a mené une résistance autant psychique que physique. Ses cendres reposent au Pnathéon  depuis 1964 et son combat héroïque reste à jamais ancré dans l’Histoire.

AFFICHE ROUGE, GROUPE MANOUCHIAN, GUERRE MONDIALE 1939-1945, HISTOIRE DU XXè SIECLE, RESISTANCE FRANÇAISE

L’Affiche rouge et le groupe Manouchian

L’Affiche rouge

Paris+–+1944+Centre+de+propagande+antibolchevique

L’Affiche rouge est une affiche de propagande placardée en France à plus de 15 000 exemplaires par le régime de Vichy et l’occupant allemand, dans le contexte de la condamnation à mort de 23 membres des Francs-Tireurs et Partisans-Main-d’œuvre –Immigrée (FTP*MOI), résistants MOI), résistants de la région parisienne, suivie de leur exécution, le 21 février 1844.

 

L’affiche rouge

Vous n’avez réclamé ni gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE

Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient le cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant

 

Histoire

Description

L’affiche comprend :

une phrase d’accroche : « Des libérateurs ? La Libération par l’armée du crime ! » ;

les photos, les noms et les actions menées par dix résistants du groupe Manouchian :

« Grywaczz – Juif polonais, 2 attentats » ;

« Elek – Juif hongrois, 8 déraillements » ;

«Wasjbrot (Wajsbrot)  – Juif polonais, 1 attentat, 3 déraillements » ;

« Witchitz– Juif hongrois, 15 attentats » ;

«Fingerweig  – Juif polonais, 3 attentats, 5 déraillements » ;

«Boczov   – Juif hongrois, chef dérailleur, 20 attentats » ;

«Fontanp (Fontano)  – Communiste italien, 12 attentats » ;

« Alfonso– Espagnol rouge, 7 attentats » ;

« Rajman– Juif polonais, 13 attentats » ;

« Manouchian – Arménien, chef de bande, 56 attentats, 150 morts, 600 blessés » ;

six photos d’attentats ou de destructions, représentant des actions qui leur sont reprochées.

Cette affiche a été créée par le service de propagande allemande en France. La mise en page marque une volonté d’assimiler ces dix résistants à des terroristes : la couleur rouge et le triangle formé par les portraits apportent de l’agressivité ; les six photos en bas, pointées par le triangle, soulignent leurs aspects criminels.

La Bibliothèque nationale de France   conserve trois exemplaires de cette affiche dans deux formats : 152 × 130 cm, et 118 × 75 cm.

L‘affichage partout dans Paris fut accompagné par la diffusion large d’un tract reproduisant :

au recto, une réduction de l’affiche rouge ;

au verso, un paragraphe de commentaire fustigeant « l’Armée du crime contre la France ».

Les dimensions de ce tract sont de 22 × 26 cm3.

 

Le réseau Manouchian

Le réseau Manouchian était constitué de 23 résistants communistes, dont 20 étrangers et une femme, des Espagnols rescapés de Franco, enfermés dans les camps français des Pyrénées,   des Italiens résistant au fascisme, Arméniens, Juifs surtout échappés à la rafle du d’Hiv de juillet 1942 et dirigé par un Arménien, Missak Manouchian. Il faisait partie des Francs-tireurs et partisans-Main d’œuvre immigrée..

Ils sont arrêtés en novembre 1943 et jugés en février 1944, condamnés à mort le 21 février 1944. Les 22 hommes sont fusillés le même jour au fort du Mont-Valérien. La plupart d’entre eux sont enterrés dans le cimetière d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), où une stèle a été érigée en leur mémoire. Olga Bancic, la seule femme du groupe, est décapitée le 10 mai de la même année à Stugart, en application du manuel de droit criminel de la Wermacht interdisant alors de fusiller les femmes.

Bien des années après, en 1985, Stéphane Courtois et Mosco Boucault réalisent un documentaire, Des terroriste à la retraite. Ce long métrage accuse la direction de l’époque du Parti communiste français (PCF) d’avoir lâché voire vendu le groupe Manouchian.

Un documentaire diffusé sur France 2 (mars 2007 veut contredire cette thèse, en suivant l’historien Denis Peschanski  , lequel s’appuie sur de nouveaux documents dans les archives russes, françaises (aux Archives nationales et à la préfecture de police) et allemandes. D’après ces documents d’archives ouverts récemment, la chute du réseau est le fruit du travail de la seule police française. Parmi les deux branches créées par les Renseignements généraux, la brigade spéciale BS 2 fit un travail de filatures pendant des mois. Lorsque Marcel Rayman commit avec Léo Kneler et Celestino Alfonso l’attentat du 28 septembre 1943, il abat le SS standartenfûhrer Julis Ritter délégué de Fritz Saukel pour la France et le superviseur du Service du travail obligatoire. Il était déjà suivi, depuis deux mois, et ce n’est que plus tard, à force de recoupements et au fil des arrestations, dont celle de Joseph Davidovitch   qui avoua sous la torture et fut libéré, que le groupe fut démantelé.

 

Production et diffusion

L’affiche sert à la propagande nazie qui stigmatisera l’origine étrangère de la plupart des membres de ce groupe, principalement des Arméniens, et des Juifs de l’Europe de l’Est. Elle aurait été placardée au moment du procès des 23 membres du groupe Manouchian,   affilié aux Main-d’œuvre-immigrée.  Pour Stéphane Courtois, Denis Pescanski et Adam Rayski, , elle est placardée avant l’ouverture du procès, entre le 10 et le 15 février 1944, mais pour Michel Wlassikoff, elle est placardée à partir du lendemain de l’exécution, le 22 février.

Pour Adam Rayski, l’existence d’un procès public, et l’allégation selon laquelle les accusés auraient comparu dans une salle d’audience dans un grand hôtel parisien, est un « énorme mensonge de la propagande allemande et vichyssoise ».

La chronologie proposée par Philippe Ganier-Raymond est tout autre : pour lui la séance de photographies et de tournage cinématographique à partir de laquelle a été constituée l’affiche a eu lieu le matin du 21 février et l’affiche est parue « un mois plus tard », c’est-à-dire « dans les premiers jours d’avril 1944 ». Mais cette chronologie est plus difficile à concilier avec la date du 11 février 1944, que l’Institut national de l’audiovisuel donne au document cinématographique « Deuil et appel à la répression après des attentats « terroristes »/ Obsèques de trois gardes du GMR », ainsi qu’avec les parutions clandestines qui mentionnent explicitement l’affiche rouge relativement tôt : le no 14 de mars 1944 des Lettres françaises et le tract publié par l’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide (UJRE) en mars 1944.

L’éditeur de l’affiche, non mentionné explicitement sur celle-ci, serait, d’après Michel Wlassikoff, le Centre d’études antibolchéviques (CEA), affilié au Comité d’action antibolchévique (CAA) organisme français créé dans le sillage de la LVF en juin-juillet 1941 « épaulé par les publicistes des mouvements ultra et ceux du ministère de l’Information  de Vichy ». Cependant, le film Les Faits d’armes de la semaine, réalisé par la société Busdac en 1944, qui contient sous forme cinématographique les mêmes images des hommes de l’affiche rouge dans la cour de la prison de Fresnes, appartient, pour Jean-Pierre Bertin-Maghit, à la catégorie des « films documentaires allemands », et non à celle des « films commandités par le gouvernement de Vichy ».

L’affiche a été vue à Paris, à Nantes et à Lyon.. Certains auteurs parlent d’une diffusion dans toute la France, par exemple Philippe Ganier-Raymond écrit en 1975 que « les murs de France se couvraient de quinze mille affiches »,  Claude Lévy, en 1979, que l’affiche « apparaissait sur les murs des plus petits villages de France » et la plaquette de l’exposition Manouchian tenue à Ivry en 2004, affirme que celle-ci fut « largement placardée sur les murs des villes et des villages français », ce qui n’est guère différent du tract de mars 1944 de l’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide qui parle d’un affichage « sur les murs de toutes les villes et villages de France », mais qui, pris à la lettre, constituerait un tirage supérieur à 15 000 exemplaires.

 

Réception et influence

Les visages des résistants suscitent la sympathie et l’admiration4. De nombreux anonymes déposent des fleurs au pied des affiches et collent des bandeaux sur lesquels on peut lire : « Oui, l’armée de la résistance », « Morts pour la France », ou « Des martyrs ».

Témoignage de Simone de Beauvoir : « À Paris, les occupants ne collaient plus d’« Avis » aux murs; cependant ils affichèrent les photographies des « terroristes étrangers » qu’ils condamnèrent à mort le 18 février et dont vingt-deux furent exécutés le 4 mars : malgré la grossièreté des clichés, tous ces visages qu’on proposait à notre haine étaient émouvants et même beaux ; je les regardai longtemps, sous les voûtes du métro, pensant avec tristesse que je les oublierai. » (La Force de l’âge, p. 649)

 

Liste des membres du groupe Manouchian exécutés

La liste suivante des 23 membres du groupe Manouchian exécutés par les Allemands signale par la mention (AR) les dix membres que les Allemands ont fait figurer sur l’affiche rouge :

Celestino-Alfonso (AR), Espagnol, 27 ans

Olga Bancic, Roumaine, 32 ans (seule femme du groupe, décapitée en Allemagne le 10 mai 1944)

József Boczor; Wolff Ferenc (AR), Hongrois, 38 ans – Ingénieur chimiste

Georges Cloarec, Français, 20 ans

Rino Della-Negra, Italien, 19 ans

Elek Tamás (AR), Hongrois, 18 ans – Étudiant

Maurice Fingercwajq (AR), Polonais, 19 ans

Spartaco-Fontano (AR), Italien, 22 ans

Jonas Geduldig, Polonais, 26 ans

Békés (Glass) Imre, Hongrois, 42 ans – Ouvrier métallurgiste

Léon Goldberg, Polonais, 19 ans

Szlama-Grzywacz (AR), Polonais, 34 ans

Stanisla Kubacki, Polonais, 36 ans

Cesare-Luccarini, Italien, 22 ans

Missak Manouchian (AR), Arménien, 37 ans

Armenak-Arpen Manoukian, Arménien, 44 ans

Marcel Rajman (AR), Polonais, 21 ans

Roger Rouxel, Français, 18 ans

Antoine Salvadori, Italien, 24 ans

Willy Shapiro, Polonais, 29 ans

Amédéo Usséglio, Italien, 32 ans

Wolf Wajsbrot (AR), Polonais, 18 ans

Robert Witchitz (AR), Français, 19 ans

 

 

Postérité

Le Journal officiel, du 13 juillet 1947, rend public un décret signé le 31 mars 1947 attribuant la Médaille de la résistance à titre posthume à Olga Bancic, Joseph Boczov, Georges Gloarek (sic), Thomas Elex (sic), Roger Rouxel, Antoine Salvadori, Salomon-Wolf Schapira (sic), Wolf Wajsbrot, Robert Witschitz, Amédéo Usseglio et Rino Della Negra.

En s’inspirant de la dernière lettre de Missak Manouchian à sa femme avant son exécution, Louis Aragon écrit le poème Strophes pour se souvenir en 1955, à l’occasion de l’inauguration de la rue du Groupe-Manouchain (20ème arrondissement de Paris).. Ce poème est mis en musique et chanté par Léo Ferré en 1959.. Depuis il a très souvent été repris par d’autres chanteurs. À l’initiative de Robert Badinter, une proposition de loi, votée le 22 octobre 1997 décide de l’édification d’un monument à la mémoire de tous les résistants et otages fusillés au fort du Mont-Valérien entre 1940 et 1944. Un monument, réalisé par le sculpteur et plasticien Pascal Convert, à la mémoire de ces 1 006 fusillés est inauguré le 20 septembre 2003.

 

Bibliographie

Monique Lise-Cohen, Jean-Louis Dufour (dir.) Les Juifs dans la Résistance, Éditions Tirésisas, 2001

Stéphane Courtois, Denis Peschanski, Adam Rayski. Le Sang de l’étranger – Les Immigrés de la M.O.I. dans la Résistance, Fayard, 1989

Simon Cukier., David Diamant, Juifs révolutionnaires, éditions Messidor

Jean-Emmanuel Ducoin. (dir.), Groupe Manouchian – Fusillés le 21 février 1944 – Des héros, à la vie, à la mort, SIEP, Hors-série de l’Humanité, février 2007, Paris, 50 p. (avec le DVD La Traque de l’Affiche rouge et la reproduction de l’Affiche en poster : Groupe-Manouchian – Fusillés le 21 février 1944 – Des héros, à la vie, à la mort.

Guy Krivopissko (dir.), La Vie à en mourir – Lettres des fusillés, 1941-1944, éditions Taillandier, Paris, 2003

Philippe Garnier-Raymond. L’Affiche rouge, Fayard, Paris, 1975

Gaston Laroche. On les nommait des étrangers, Les éditeurs français réunis, Paris, 1965

Deni Pschanski. Des étrangers dans la résistance, l’Atelier, Paris, 2002

Jacques Ravine. La Résistance organisée des Juifs en France (1940-1944), Julliard, Paris, 1973

Adam Rayski. L’Affiche rouge, Mairie de Paris, 2003, 80 p. (Version originale : Immigranten und Judeninder französischen Résistance, Verlag Schwarze Risse, Berlin, 1994

Benoit Rayski., L’Affiche rouge, 21 février 1944 – Ils n’étaient que des enfants…, Le Félin, Dijon, 2004, 121 p.

Arsène Tchakarian, Les Francs-tireurs de l’Affiche rouge, Paris, 1986

Boris Holban. Testament – Après quarante-cinq ans de silence, le chef militaire des FTP-MOI de Paris parle, Calmann-Lévy, 1989