ADORATION DES MAGES, AUTOUR DE LA NAISSANCE DE JESUS, EVANGILE DE JEAN D'OUTREMEUSE (XIVè siècle), JEAN D'OUTREMEUSE (1338-1400), JESUS CHRIST, NATIVITE DE JESUS, NOËL, NOEL, ROIS MAGES

Autour de la naissance de Jésus : L’Evangile selon Jean d’Outremeuse (XIXè siècle) (6)

Chapitre VIII : Les Rois Mages

Mages_Ravenne

 

Plan

  1. Matthieu, II, 1-12 : le point de départ
  2. La présentation générale des visiteurs (§ 1-4)
  3. Le nombre des mages et leur éventuelle escorte
  4. Le nom des mages
  5. Le statut des visiteurs
  6. Leurs pays d’origine
  7. Les relations de voyage et les mages
  8. La version de Marco Polo
  9. La version d’Odoric de Pordenone
  10. La version de Jean de Mandeville
  11. Description de la Basilique de la Nativité
  12. En Perse, sur la route de l’Inde
  13. Un mot sur les deux autres versions
  14. Chez Jean d’Outremeuse : Cassath, ville de rencontre et cité-étape (§ 5-7)
  15. La rencontre avec Hérode et l’arrivée à Bethléem (§ 8-13)
  16. Le motif du chapon cuisiné qui reprend vie (§ 10)
  17. Le puits des mages ou l’étoile tombée dans un puits de Bethléem
  18. Les mages, les cadeaux et l’enfant Jésus
  19. Les cadeaux offerts à Jésus et leur signification (§ 14)
  20. Le cas très particulier du cadeau de Melkon-Melchior : des «livres écrits et scellés par le doigt de Dieu»
  21. 3. Le cadeau offert aux mages chez Marco Polo
  22. 4. Le cadeau offert aux mages dans la Vie de Jésus en arabe
  23. 5. Autres variantes du même motif
  24. Des questions d’âge et d’apparence physique (§ 14-17)
  25. Multiplicité d’apparences dans l’Évangile arménien de l’Enfance.
  26. 8. Multiplicité d’apparences dans la relation de Marco Polo
  27. 9. Multiplicité d’apparences dans la version de Jean d’Outremeuse
  28. Le retour des mages dans leur pays
  29. 11. Et d’autres points encore

 

Quelques indications bibliographiques très générales

 

* M. Béaud, Iconographie et art monumental dans l’espace féodal du Xème au XIIème siècle : le thème des Rois Mages et sa diffusion, Université de Bourgogne, 2013, 458 p.; 182 fig. [Thèse de doctorat. Art et histoire de l’art. Université de Bourgogne, 2012 ; accessible sur la Toile]

* N. Bériou, G. Billon [e.a.], Les mages et les bergers, Paris, 2000, 130 p. (Cahiers Évangile. Supplément, 113).

* Fr. Cardini, I Re Magi. Storia e leggende, Venise, 2000, 159 p.

* M. Elissagaray, La légende des Rois Mages, Paris, 1965, 253 p. [consacré en grande partie à l’édition de la version française de l’Histoire des Trois Rois (XIVe siècle)].

* M. Félix, Le Livre des Rois Mages, Paris, Desclée de Brouwer, 2000, 239 p.

* U. Monneret de Villard, Le leggende orientali sui Magi evangelici, Cité du Vatican, 1952, 262 p.

* R. C. Trexler, The Journey of the Magi : Meanings in History of a Christian Story, Princeton, 1997, 277 p. Traduction française : Le voyage des mages à travers l’Histoire, Paris, 2009, 304 p.

* J.-M. Vercruysse [Dir.], Les (Rois) Mages, Arras, 2011, 182 p. (Graphè, 20).

 

 

  1. Matthieu, II, 1-12 : le point de départ

 

Les épisodes de l’étoile et des mages orientaux ne sont évoqués que dans un seul texte canonique, l’évangile selon Matthieu, sous la forme d’une narration historique :

(1) Jésus étant né à Bethléem de Judée, aux jours du roi Hérode, voici que des mages d’Orient arrivèrent à Jérusalem, disant (2) « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Car nous avons vu son étoile à l’orient, et nous sommes venus l’adorer. » (3) Ce que le roi Hérode ayant appris, il fut troublé, et tout Jérusalem avec lui. (4) Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et il s’enquit auprès d’eux où devait naître le Christ. (5) Ils lui dirent : « À Bethléem en Judée, car ainsi a-t-il été écrit par le prophète : (6) Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es pas la moindre parmi les principales villes de Juda, car de toi sortira un chef qui paîtra Israël, mon peuple ».

(7) Alors Hérode, ayant fait venir secrètement les mages, s’enquit avec soin auprès d’eux du temps où l’étoile était apparue. (8) Et il les envoya à Bethléem en disant : « Allez, informez-vous exactement au sujet de l’enfant, et lorsque vous l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que moi aussi j’aille l’adorer. » (9) Ayant entendu ces paroles du roi, ils partirent.

Et voilà que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient allait devant eux jusqu’à ce que, venant au-dessus du lieu où était l’enfant, elle s’arrêta. (10) À la vue de l’étoile, ils eurent une très grande joie. (11) Ils entrèrent dans la maison, trouvèrent l’enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils l’adorèrent ; puis, ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent des présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. (12) Et ayant été avertis en songe de ne point retourner vers Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin. (trad. A. Crampon)

Ce texte est suivi par les notices sur la Fuite en Égypte, le séjour dans ce pays, le Massacre des Enfants et le retour dans la terre d’Israël que nous avons examinées ailleurs. Seuls nous intéresseront les motifs des mages et de l’étoile qui forment l’essentiel de notre chapitre 8.

*

Sur ces questions, le récit canonique n’est guère précis. Résumons ce texte bien connu en l’accompagnant de quelques observations.

Des mages voient un jour apparaître en Orient une étoile : ils savent qu’elle annonce la naissance du roi des Juifs et ils la suivent. Elle les conduit jusqu’à Jérusalem où elle disparaît, les obligeant à s’adresser à Hérode pour obtenir de lui des informations complémentaires sur le lieu de naissance du nouveau roi qu’elle est censée annoncer. Hérode, après avoir consulté « tous les grands prêtres et les scribes du peuple », les envoie à Bethléem, en leur demandant de revenir lui faire rapport. Il leur déclare – perfidement – qu’il voudrait lui aussi lui rendre hommage.

À leur sortie du palais d’Hérode, les mages ont la grande joie de retrouver l’étoile qui les guide jusqu’à l’endroit « où était l’enfant », une « maison » de Bethléem au-dessus de laquelle elle s’arrête. Une fois entrés, ils y trouvent Jésus avec Marie, se prosternent, l’adorent et lui offrent les présents qu’ils ont apportés. Ils ne retourneront toutefois pas à Jérusalem auprès d’Hérode, comme ce dernier le leur avait demandé. Un ange, apparu en songe, les en a dissuadés et ils ont regagné leur pays par un autre chemin.

*

En ce qui concerne les mages, le récit de Matthieu n’est pas très riche en détails. L’évangéliste ne donne aucune information sur le statut exact de ces personnages, pas plus que sur leur nom, leur nombre, leur lieu d’origine, leur itinéraire aller, leur retour, le lieu de leur sépulture, la manière dont ils ont pu savoir que l’apparition de l’étoile annonçait la naissance d’un roi des Juifs. La seule précision porte sur les présents qu’ils offrent : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. L’évangéliste n’est pas davantage prodigue en informations sur l’étoile elle-même : rien n’est dit par exemple de ses caractéristiques, ni de son trajet, ni de ce qu’elle devient après avoir rempli sa mission.

Bref, le récit de Matthieu comportait de nombreux vides que l’imagination des rédacteurs postérieurs se chargera de combler. Des précisions de tout ordre apparaîtront progressivement, donnant ainsi naissance à une tradition complexe, multiforme, pluriséculaire et plus ou moins originale.

Il serait trop long de présenter, étape par étape, motif après motif, détail après détail, l’histoire de cette tradition. Toutefois la connaissance des grandes lignes de cette évolution est indispensable si l’on veut dégager les particularités de la version de Jean d’Outremeuse : qu’a-t-il repris à la tradition qui le précédait ? En quoi a-t-il innové ? Qu’a-t-il omis de traiter, ou tout simplement oublié ?

 

 

  1. Présentation générale des visiteurs (§ 1-4) (Myreur, I, p. 345)

 

Melchior le roy – Jaspar – Baltasar Le roi Melchior – Jaspar – Balthazar
(1) A cel temps astoit roy de Tharse en Perse uns valhans hons qui astoit nommeis Melchior en hebreu ; chu est à dire en grigois Sarachin et en latin Damasticus. (1) En ce temps-là, le roi de Tarse en Perse était un homme valeureux qui s’appelait Melchior en hébreu, c’est-à-dire Sarachin en grec et Damasticus en latin.
(2) Si avoit I altre roy en Arabe qui astoit nommeis Jaspar en hebreu ; ch’est en grigois Malgalat et en latin Appelliens. (2) En Arabie Il y avait un autre roi, nommé Jaspar en hébreu, Malgalat en grec et Appellius en latin.
(3) Et avoit I aItre roy en la terre de Saba, chis fut nommeis en hebreu Balthasar ; chu est en grigois Galgalat, et en latin Amerus. (3) Et en terre de Saba régnait un autre roi, nommé en hébreu Balthazar, en grec Galgalat, et en latin Amerus.
(4) Ches trois roys astoient si grans clers qu’ilhs astoient nommeis devineurs, c’est ortant à dire com philosophe. (4) Ces trois rois étaient si grands clercs, qu’ils étaient appelés mages, ce qui revient à dire philosophes

 

Les quatre premiers paragraphes présentent les visiteurs, tels en tout cas que se les imagine le chroniqueur liégeois. Une rapide mise en perspective permettra au lecteur de réaliser combien chaque élément du récit a en fait évolué au fil de la tradition. On passera successivement en revue ce qui concerne le nombre des mages et leur éventuelle escorte, leur nom, leur statut, leurs pays d’origine.

 

  1. Le nombredes mages et leur éventuelle escorte

Leur nombre varie selon qu’on étudie les traditions orientales ou occidentales.

L’évolution dans les Églises d’Orient s’est arrêtée finalement à douze mages, après avoir connu d’autres chiffres. Ainsi on peut lire dans la Vie de Jésus en arabe (V, 2, p. 213, EAC I, 1997 ; IXe siècle) : « Certains prétendent qu’ils étaient trois comme les offrandes, d’autres qu’ils étaient douze, fils de leurs rois, et d’autres enfin qu’ils étaient dix fils de rois accompagnés d’environ mille deux cents serviteurs. » Dans le Livre arménien de l’Enfance, qui va très loin dans l’amplification, les visiteurs sont trois frères, présentés non comme des « rois mages », mais comme les « rois des mages », comme s’ils régnaient sur un peuple de mages (ch. XI, 1-25, p. 131-150 ; éd. Peeters, 1914). Mais ce qui frappe davantage, c’est qu’ils sont accompagnés d’une véritable armée (12.000 hommes, 4.000 par roi), qui campe autour de Jérusalem et effraye d’ailleurs beaucoup le roi Hérode.

La tradition occidentale, que représente sur ce point Jean d’Outremeuse, est beaucoup plus sobre. Elle ne s’attarde guère sur les accompagnateurs, même si le principe de l’escorte est connu en Occident. Jacques de Voragine par exemple note dans sa compilation que les visiteurs « vinrent à Jérusalem avec une grande escorte » (Légende dorée, ch. XI, p. 109, trad. Boureau). Quant au nombre des mages, il sera limité à trois à partir du Ve-VIe siècle (saint Léon, saint Césaire), ce qui n’implique pas qu’ils soient toujours mis tous sur le même pied (cfr par exemple R.C. Trexler, Les mages à la fin du Moyen Âge : un duo dynamique, dans Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques, t. 5, 1990, mis en ligne en 2009).

Il était en effet tentant de déduire des trois présents canoniques (or, encens, myrrhe) l’existence de trois donateurs, mais certains commentateurs, pour justifier ce nombre, feront aussi intervenir des précédents bibliques. Ainsi, selon le rédacteur de la Glose ordinaire sur le texte de Matthieu (P.L., t. 114, 1852, col. 73), une œuvre qui n’est pas antérieure au XIIe siècle, les mages étaient trois « pour préfigurer qu’ils permirent l’accession à la foi des nations issues des trois fils de Noé ». Ils représenteraient ainsi la terre entière. On évoquait parfois aussi un passage de la Genèse (XXVI, 26-29), mettant en scène trois personnages (Abimélech, Ochozath et Phicol) venus rendre visite à Isaac dans un épisode de réconciliation.

 

  1. Le nom des mages

Un mot seulement sur les traditions orientales. Dans les recensions syriaques de la Caverne des Trésors (XLV, 19, p. 143, éd. Su-Min Ri, 1987), un apocryphe du VIe siècle, où ils sont trois, les mages sont nommés : Hormo, Azdayr et Porzdân. La version géorgienne du même traité les appelle Hirmiza, Makrze et Adribeǰan (XLV, 19, p. 85, éd. Mahé, 1992).  Dans une version éthiopienne du Protévangile de Jacques, ils apparaissent sous les noms de Tanisurām, Malīk et Sisseba [cfr infra]. Quand ils sont douze, leurs noms diffèrent également selon l’origine (syriaque ou arménienne) des listes.

Les noms, devenus traditionnels en Occident, de Melchior, Gaspard et Balthazar apparaissent pour la première fois dans un manuscrit du VIe siècle intitulé Excerpta Latina Barbari, sous les formes « Bithisarea, Melichior, Gathaspa ». Des dénominations avec lesquelles la tradition semble avoir pris plaisir à jouer, en particulier sur le plan linguistique.

Au XIIe siècle, Pierre le Mangeur (ch. VII : De oblatione et nominibus magorum) donne leurs noms en trois langues : Appellus, Amerus, Damasius en hébreu ; Galgalat, Magalath, Sarachim en grec ; Baltassar, Gaspar, Melchior en latin. Travaillant peut-être sur ce texte, le dominicain Hugues de Saint Cher, un exégète et théologien influent du XIIIe siècle, écrit dans son Commentaire de Matthieu 2, 11 :

Voici les noms des mages en hébreu : Appellius, dont la traduction est ‘fidèle’ et qui signifie la foi en la contrition ; Amerus, ‘amer’, qui signifie la confession ; Damasius, ‘miséricordieux’, qui signifie la satisfaction faite par les œuvres de miséricorde. En grec : Magalaath, ‘messager’ qui signifie la prédication annonciatrice de Dieu ; Galgalath, ‘dévot’ ; Sarachin, ‘pleine de grâce’. Ou en latin : Gaspar, Balthasar, Melchior. (trad. Mages et Bergers, 2000, p. 73, n° 104)

poussant la pédanterie jusqu’à tenter d’identifier la langue d’origine de ces mots et à fortiori d’en rechercher l’étymologie. Jeux érudits et qui seront pourtant repris !

Ainsi, au XIIIe siècle également, Jacques de Voragine (Légende dorée, ch. XIV, p. 108, trad. Boureau) conserve les noms en en bouleversant la provenance linguistique : Appellius, Amérius et Damascus viendraient du latin ; Galgalat, Malgalat, Sarachin, de l’hébreu ; Gaspard, Balthasar et Melchior, du grec.

Au XIVe siècle, un peu avant Jean d’Outremeuse, Jean de Mandeville, décrivant, dans Le Livre des Merveilles du Monde, l’église de la Nativité à Bethléem, mentionne le puits où tomba l’étoile qui avait conduit les roys Jaspar, Melcior et Balthazar, reprenant là les noms les plus courants en Occident. Mais immédiatement après, il éprouvera lui aussi le besoin de manifester son érudition en reproduisant ce qui est en fait le schéma de Pierre le Mangeur :

Item, les Juyfs appellent les .iij. roys en hebrieu Appellius, Amerius et Damasus, et les Grigois les nomment Algalach, Malgalach et Saraphus (ch. XXXIII, p. 41, éd. Tyssens-Raelet, 2011).

Jean d’Outremeuse, on le sait et on le constatera dans la suite de l’article, a utilisé le livre de Jean de Mandeville, mais apparemment ce ne fut pas le cas dans le passage qui nous occupe. Il y mélange en effet les cartes, s’écartant des différents schémas présentés plus haut : pour lui, les noms Melchior, Jaspar et Balthazar appartiendraient à l’hébreu ; Sarachin, Malgalat et Galgalat, au grec ; Damasticus, Appellius et Amerus, au latin.

Ces fantaisies linguistiques ne doivent pas nous éloigner de l’essentiel : dans la tradition occidentale, les visiteurs venus d’Orient sont au nombre de trois et portent très généralement les noms de Melchior, de Gaspard et de Balthazar.

Dans son Devisement du Monde, Marco Polo (fin du XIIIe siècle) rencontrant trois tombes monumentales à Sāwah, une ville de la Perse du Nord-Ouest, apprend par les habitants de l’endroit qu’elles appartenaient à trois de leurs rois à propos desquels ils ne peuvent pas lui dire grand-chose. Mais des indices que le voyageur se procure dans la région lui permettent de conclure que ce sont là les tombes des rois mages. Pour parler d’eux, Marco Polo utilise probablement les noms de la tradition occidentale qui lui étaient familiers, en l’espèce Jaspar, Balthasar et Melchion/Melchior (Marco Polo, Devisement, ch. XXX, p. 150, éd. Ménard, 2001). Cfr infra.

Il pourrait sembler surprenant que L’Évangile arménien de l’Enfance, dans son chapitre très détaillé traitant des mages (ch. XI, 1-25), ait donné aux visiteurs les noms de Melkon, Gaspar et Balthasar. En fait cette œuvre dans sa forme primitive remonte au Ve siècle mais elle a connu de nombreux développements difficiles à dater. Le chapitre XI pourrait faire partie des sections « retravaillées » : en tout cas, si son rédacteur donne aux trois « rois des mages » des noms influencés par la tradition occidentale, il a néanmoins conservé, avec leurs noms, les douze mages de la tradition orientale mais les rétrogradant, si l’on peut dire, au rang des chefs des armées de Melkon, Gaspar et Balthasar. Mais la question est accessoire.

 

  1. Le statut des visiteurs

Pour désigner les visiteurs orientaux, le récit canonique de Matthieu ne connaît que le mot mages. Mais c’est un terme ambigu.

Chez les Mèdes et les Perses de l’antiquité, les mages formaient « une classe sacerdotale de savants et de prêtres du mazdéisme » (Jean-Paul Roux, Le mazdéisme, la religion des mages, Clio, 2000), célèbres pour leurs compétences en matière d’astronomie, d’astrologie et de divination, trois disciplines qui à l’époque se confondaient. On connaît, par ailleurs, la réputation d’éminents astronomes qu’avaient les Babyloniens, régulièrement appelés Chaldéens par les anciens.

Mais en grec et en latin, le mot avait également une connotation négative : il servait à désigner des magiciens et des sorciers peu recommandables. Pour éviter toute ambiguïté, les auteurs chrétiens se devaient de préciser que les visiteurs venus d’Orient n’avaient rien à voir avec cette catégorie de personnes que l’Église condamnait vigoureusement.

De ces mages orientaux, les auteurs chrétiens médiévaux firent rapidement des rois. Déjà Tertullien (IIe-IIIe siècle), le premier des écrivains chrétiens de langue latine, avait souligné le rôle très important des mages en Orient : Magos reges habuit fere Oriens « L’Orient fut presque toujours gouverné par des mages » (Adversus Marcionem, III, 13, trad. de Genoude, XIXe siècle).

*

Cette transformation des mages en rois se fit très vraisemblablement sous l’influence de divers passages de l’Ancien Testament, comme celui du Psaume LXXII :

(10) Les rois de Tharsis et des îles

paieront des tributs ;

les rois de Saba et de Méroé

offriront des présents.

(11) Tous les rois se prosterneront devant lui ;

toutes les nations le serviront. (trad. A. Crampon ; cfr les notes géographiques)

ou encore celui de quelques versets d’Isaïe 60 :

(3) Les nations marchent vers ta lumière,

et les rois vers la clarté de ton lever.

(6) Des multitudes de chameaux te couvriront ;

les dromadaires de Madian et d’Epha ;

tous ceux de Saba viendront,

ils apporteront de l’or et de l’encens,

et publieront les louanges de Yahweh.

(9) Car les îles espèrent en moi,

et les vaisseaux de Tarsis viendront les premiers.

(10) Les rois seront tes serviteurs, etc. (trad. A. Crampon ; cfr les notes géographiques)

La procédure est bien connue : des textes vétérotestamentaires, souvent prophétiques, servirent à embellir – parfois même à composer – certains récits, canoniques ou apocryphes, sur la vie de Jésus. Les passages ainsi utilisés n’avaient au départ rien à voir avec celui-ci : ils s’appliquaient à toute autre chose.

Ainsi, dans leur contexte original, le passage du Psaume LXXII ne se rapportait pas à l’épisode de la Nativité mais à l’empire universel du Messie et, de son côté, le texte d’Isaïe n’exaltait pas la gloire de l’enfant de Bethléem mais celle de la « Nouvelle Jérusalem » attirant nations et tributs. Il était néanmoins tentant pour les rédacteurs de les utiliser, plus ou moins directement, et plus ou moins subtilement, afin de  « gonfler » le récit canonique de la visite de ces grands personnages venus d’Orient pour adorer Jésus et lui offrir des cadeaux.

*

Quoique l’identification des mages avec des rois remonte très haut, cela ne signifie pas qu’elle se soit généralisée. Très souvent dans l’histoire de la tradition, les visiteurs restent qualifiés de mages. C’est le cas dans de nombreux textes (Protévangile de Jacques, XXI, 1 ; pseudo-Matthieu, XVI, 1 ; Vie de Jésus en arabe, V, 1 ; Remi d’Auxerre, Homelia VII, col. 899-907) ; pseudo-Chrysostome, Opus imperfectum, Hom. 2, P.G., t. 56, 1859, col. 637 ; Jacques de Voragine, Légende dorée, XIV ; Pierre le Mangeur, Histoire scolastique, ch. VII).

C’est probablement dans l’iconographie que la royauté des visiteurs fut le plus marquée. On verra sur ce point l’imposante thèse de Matthieu Béaud, présentée en 2012 et publiée en 2013 (Iconographie et art monumental dans l’espace féodal du Xème au XIIème siècle : le thème des Rois Mages et sa diffusion, Université de Bourgogne, 458 p., 182 fig. ; accessible sur la Toile). On connaît l’énorme influence de l’iconographie sur les croyances populaires au Moyen Âge.

En tout cas, les rois firent aussi leur apparition dans des textes de diverse nature. La Glose ordinaire au XIIe siècle (P.L., t. 114, 1852, col. 73), après avoir parlé de magi, précisera que dans les pays d’Orient d’où ils étaient originaires, « les mages étaient des rois » (ubi reges magi fuerunt). Les récits des « voyageurs » utiliseront toujours le terme de « rois » : Marco Polo (ch. XXX-XXXI, éd. Ménard), Odoric de Pordenone (ch. IV : « une cité des trois rois »), Jean de Mandeville à propos de l’église de la Nativité et de l’itinéraire vers la Perse (p. 41 et 90, éd. Tyssens-Raelet, 2011)

Au XIVe siècle, l’Historia trium regum de Jean de Hildesheim, comme on peut s’y attendre d’après le titre, utilise systématiquement l’expression reges. Jean d’Outremeuse, aussi, dans le long développement qu’il leur consacre, ne parle que de rois. On notera au passage le contenu du § 4 (Myreur, I, p. 345), où le chroniqueur liégeois précise :

Ches trois roys astoient si grans clercs qu’ilhs astoient nommeis devineurs, c’est ortant à dire com philosophe.

Ces trois rois étaient si grands clercs qu’ils étaient appelés mages, ce qui revient à dire philosophes.

On assiste ici à une sorte de « retournement de situation ». Jean parle d’abord des rois, avant d’évoquer leur statut original qui est celui de mages et qu’il expliquera par une série d’équivalences du genre « clercs, devineurs, philosophe ». Comme beaucoup d’auteurs médiévaux, il a donc soin de préciser que le terme de mages n’a rien de péjoratif, il ne l’utilise d’ailleurs que dans ce § 3, et nulle part ailleurs dans le chapitre VIII.

Faut-il préciser, pour élargir la question, que dans le folklore et dans les appellations habituelles, c’est l’expression « Rois Mages » qui l’a emporté ?

 

  1. Leurs pays d’origine 

Pas plus qu’il ne donnait le nombre des mages, Matthieu ne précisait leur origine. Son texte évoquait toutefois explicitement l’Orient et le nom même de « mages » donné aux visiteurs trahissait une origine qui ne pouvait qu’être orientale.

Pour le reste, la porte était largement ouverte à l’imagination des commentateurs, qui pouvaient également prendre appui sur les passages vétérotestamentaires (le Psaume LXXII et Isaïe 60) que nous évoquions à l’instant et qui avaient déjà été utilisés pour transformer les mages en rois. Relativement riches en termes géographiques, ces passages de l’Ancien Testament étaient susceptibles d’aider les imaginations. Rappelons simplement quelques-unes des formules qu’on y trouvait :

Les rois de Tharsis et des îles

paieront des tributs ;

les rois de Saba et de Méroé

offriront des présents. (Psaumes, LXXII, 10)

(6) Des multitudes de chameaux te couvriront ;

les dromadaires de Madian et d’Epha ;

tous ceux de Saba viendront,

ils apporteront de l’or et de l’encens,

et publieront les louanges de Yahweh.

(9) Car les îles espèrent en moi,

et les vaisseaux de Tarsis viendront les premiers. (Isaïe, 60, 6 et 9)

Malheureusement les identifications proposées pour ces noms de lieux ne sont pas toujours sûres. Quelques exemples suffiront à le montrer.

Tarsis, si on l’identifie à Tartessos en Espagne (par exemple, J. Ratzinger, Enfance de Jésus, Paris, 2013, p. 136), désignerait l’extrême Occident, mais Tarse était aussi dans une des voies terrestres conduisant de l’Asie mineure à la Perse. Saba pouvait se rapporter à la capitale du Yémen dans l’Arabie Heureuse, lieu d’origine, dans la légende, de la reine de Saba, mais Pierre le Mangeur (Histoire scolastique, Evang., VII, col. 1541) plaçait « près des frontières des Perses et des Chaldéens » un « fleuve Saba, qui a donné son nom à la Sabée ». Et cette localisation ne relève pas nécessairement de la pure imagination. « L’appellation ‘Sabéens’ est attestée dans les écrits d’auteurs musulmans dès le VIIIe siècle, pour désigner des groupes de ‘Baptistes’ vivant le long des cours du Tigre et de l’Euphrate » (La religion racontée à Charlotte, Cahier 2, mai 2014, p. 107 ; cfr aussi l’article Wikipédia : <Sabéisme>). Si c’est le cas, on pourrait effectivement placer les Sabéens de Pierre le Mangeur non loin de la Perse et de la Chaldée.

Méroé, traditionnellement, est une cité antique de Nubie, située « en aval de la sixième cataracte du Nil, un peu à l’écart du fleuve et au milieu d’une plaine désertique. Appelé Koush par la Bible, Éthiopie par les Grecs et les Romains, le royaume méroïtique occupa du troisième siècle av. J.-C. au quatrième siècle de notre ère un immense territoire de Philae à Khartoum » (cfr La Civilisation de Méroé, par Claude Rilly). Quant aux termes Madian et Epha, ils renverraient à l’Arabie (http://www.topchretien.com/topbible/dictionnaire/epha/).

N’insistons pas. Le lecteur aura compris que ces termes, qui ne sont pas toujours localisables avec précision, servent en fait à désigner des terres lointaines, réelles ou légendaires d’ailleurs. Ils orientent majoritairement vers la Perse, l’Arabie et le Soudan. Les géographes modernes auraient bien sûr certaines difficultés à placer l’Arabie et la Nubie à l’Orient de Jérusalem. Mais peu importe : on évolue dans une géographie imaginaire ou légendaire.

*

Un imaginaire légendaire qu’on ne quitte pas nécessairement lorsqu’on passe rapidement en revue quelques positions d’auteurs médiévaux.

Bède le Vénérable, à la fin du VIe siècle, proposait une formule très simple, qui relevait clairement du symbole : « Mystiquement, les trois Mages symbolisent les trois parties du monde, l’Asie, l’Afrique, l’Europe, c’est-à-dire l’ensemble du genre humain, qui descend des trois fils de Noé » (Pseudo-Bède, In Matthaei Evangelium ExpositioP.L., t. 92, 1862, col. 13).

Davantage influencé peut-être par l’origine orientale des visiteurs formellement mentionnée par Matthieu, Pierre le Mangeur (Histoire scolastique. Évang., VII, col. 1541) – on l’a vu – regardait nettement vers l’Orient de Jérusalem : selon lui, les Mages venaient « des frontières des Perses et des Chaldéens, là où coule le fleuve Saba, qui a donné son nom à la Sabée ». Avec les Perses, les Chaldéens et les Sabéens des rives du Tigre et de l’Euphrate, on restait bien en Orient.

Jacques de Voragine (Légende dorée, XIV, p. 115, trad.  Boureau) n’exprime aucune opinion personnelle, se contenant de reprendre les vues de Pierre le Mangeur.

Selon le rédacteur de l’Évangile arménien de l’Enfance (ch. XI, 1, trad. Peeters, 1914), Melkon régnait sur les Perses, Balthasar, sur les Indiens, et le troisième, Gaspar sur les Arabes.

Dans l’Historia Trium Regum de Jean de Hildesheim, écrite très probablement entre 1364 et 1375 (d’après l’éditeur Alfonso M. Di Nola, Giovanni di Hildesheim : La storia dei Re Magi, Florence, 1966), la distribution des royaumes est peut-être plus large mais le flou général subsiste, malgré la présence de quelques indications géographiques précises (comme le mont Sinaï, la Mer Rouge).

Selon cet auteur, contemporain de Jean d’Outremeuse mais sans lien avec lui, les mages viendraient tous de l’Inde. Mais l’Inde de Jean de Hildesheim ne correspond pas à la nôtre. Au début de son exposé, l’auteur l’avait bien précisé : « Il faut savoir qu’il y a trois Indes » (est sciendum quod tres sunt Indie).

Voici la distribution des royaumes « indiens » des mages, telle qu’elle apparaît dans l’édition C. Horstmann (Londres, 1886) :

In prima ergo India fuit regnum Nubie, in quo regnavit Malchior ; cuius eciam fuit regnum Arabie, in quo est mons Synay, et mare rubrum, etc. (X, p. 226)

In secunda India fuit regnum Godolie, in quo regnauit Balthazar, qui thus optulit domino ; cuius eciam fuit regnum Saba, etc. (XI, p. 227)

In tercia India fuit regnum Tharsis, in quo regnauit Jaspar, mirram offerens ; cuius eciam fuit insula Egriscula, in qua corpus beati Thome quiescit, etc. (XII, p. 227-228)

Ainsi dans la première Inde se trouvait le royaume de Nubie, où régnait Melchior ; il possédait aussi le royaume d’Arabie, où se trouve le mont Sinaï et la mer Rouge, etc.

Dans la seconde Inde se trouvait le royaume de Godolie, où régnait Balthazar, qui offrit l’encens au Seigneur ; il possédait aussi le royaume de Saba, etc.

Dans la troisième Inde se trouvait le royaume de Tharsis, où régnait Gaspard, qui offrit la myrrhe ; il possédait aussi l’île d’Égrisoule, dans laquelle repose le corps de saint Thomas, etc.

Et à la fin de ce chapitre XII, Jean de Hildesheim fait explicitement référence au passage célèbre du Psaume LXXII, en n’en citant toutefois que quatre mots Reges Tharsis et Insule, etc., pour faire immédiatement remarquer que, selon lui, le Psaume avait omis les royaumes les plus importants des visiteurs, nam quilibet eorum duo regna possedit (« car chacun de ces rois possédait deux royaumes ») : Malchiar rex Nubie et Arabum, Balthazar rex Godolie et Saba, Jaspar rex Tharsis et Insule Egriseule.

Reste isolée la curieuse localisation de Jordan Catala de Sévérac dans ses Mirabilia descripta. Ce voyageur du XIVe siècle place le pays d’origine des Rois Mages « dans la plaine de ‘ Mogan ’ sur les bords occidentaux de la mer Caspienne » : de terra de Mogan venerunt tres reges adorare Dominum (§ 145 et § 151, éd. Gadrat, Paris, 2005, cfr p. 172-173).

*

En fait, mieux vaut ne pas trop s’attarder sur ces noms de royaumes et sur les indications géographiques, généralement vagues et imprécises, qui les désignent. Ni chercher à savoir où les rédacteurs médiévaux les localisaient.

À part la mystérieuse plaine de Mogan citée en dernier lieu et qui est un unicum, les lieux cités sont soit des termes un peu « passe-partout », comme l’Inde, la Perse, la Chaldée, la Nubie, l’Arabie, soit des expressions tirées des passages de l’Ancien Testament présentant les « rois » venus adorer et offrir des tributs ou des présents, comme « Tharse et les îles » ou la « terre de Saba ». Des nouveautés parfois apparaissent, comme la Godolie ou l’île d’Égrisoule chez Jean de Hildesheim, deux termes rares sur lesquels nous ne souhaitons pas nous attarder ici.

Il y a mieux à faire en effet que de se perdre dans ces terres imaginaires ou fantasmées issues d’une géographie médiévale fluctuante. La variété même des termes rencontrés montre qu’aucune solution ne s’est réellement imposée et que chacun a tenté, à sa manière, de décliner, avec les compétences ou l’imagination dont il disposait, le point de départ évangélique qui laissait supposer que les mages venaient d’Orient : Vidimus enim stellam eius in oriente (« nous avons vu son étoile en Orient »).

En tout cas, pour en revenir à Jean d’Outremeuse, notre auteur de référence, Melchior était roy de Tharse en Perse et Jaspar, roi d’Arabie, tandis que Balthazar régnait en la terre de Saba. La présence conjointe de Tharse et de Saba pourrait faire songer à une influence du Psaume LXXII.

*

Un point encore doit être souligné. À l’exception de Jordan Catala de Sévérac, les auteurs que nous venons de passer en revue sont des écrivains de cabinet qui n’ont pas voyagé dans les régions – orientales ou non – dont ils parlent et qui se bornent à faire travailler leurs imaginations sur les écrits de leurs prédécesseurs. Nous disposons toutefois de relations de véritables voyageurs. Sont-elles susceptibles de jeter un éclairage nouveau sur la question des royaumes des mages ?

 

  1. Les relationsde voyage et les mages

 

Pour bien comprendre le récit de Jean d’Outremeuse sur le voyage des mages, il est important de le situer à sa juste place dans l’évolution du motif. C’est la procédure que nous suivons systématiquement. Dans le cas présent, nous aurons à nous intéresser à trois récits de voyage, qui sont antérieurs à notre chroniqueur, que nous avons conservés et qui placent tous l’origine des mages dans la région nord-occidentale de la Perse. Ils sont dus respectivement à Marco Polo, à Odoric de Pordenone et à Jean de Mandeville.

Bien sûr, le cas de ce dernier est un peu particulier. On se demande en effet comment le considérer : comme un véritable voyageur ou comme un habile compilateur ? Mais il nous intéresse parce que nous savons qu’il a influencé Jean d’Outremeuse, qui était son compatriote à Liège. Cette influence sera d’ailleurs perceptible dans le passage du Myreur que nous sommes en train d’examiner. Et pour notre travail le statut exact de l’auteur du récit est relativement secondaire.

 

  1. La version de Marco Polo

Marco Polo (1254-1324) est le plus ancien voyageur à nous apporter des informations utiles sur les Rois Mages. Ce marchand vénitien quitta sa ville natale en 1271, avec son père et son oncle, et arriva en 1275 à Pékin où il fut reçu par Kūbīlāy Khān, le grand Khān des Tartares, au service duquel il restera seize années, comblé d’honneurs et chargé de missions diverses. Rentré dans son pays après un voyage qui dura quatre ans (1291-1295), il fut fait prisonnier par les Génois et, dans sa prison, dicta en 1298 la relation de son périple à un de ses compagnons de cellule, Rusticien de Pise.

  1. la transmission du texte

Pour bien comprendre ce qui va suivre, certaines informations sur la transmission du texte de Marco Polo sont indispensables Elles expliquent notamment une chose qui peut surprendre un non-spécialiste, à savoir la manière très différente dont les manuscrits médiévaux et les éditions modernes orthographient les noms propres, et notamment les toponymes dont il va être beaucoup question dans la suite.

La relation de voyage que Marco Polo dicta à son retour à Rusticien de Pise fut transcrite dans un mélange de français et de dialecte italien (du pisan ?). Cette rédaction en franco-italien fut « habillée à la française » une dizaine d’années plus tard, dans les années 1310-1311 (Ménard, Devisement, 2001, p. 27). Elle donnera naissance à ce qu’on appelle aujourd’hui la « version française ». L’édition qui en fut faite en 1865 par G. Pauthier – excellente pour l’époque – se basait seulement sur trois manuscrits ; la dernière édition critique (2001-2009), celle de Philippe Ménard et de son équipe, en six volumes, porte sur dix-huit manuscrits, y compris les fragments. Elle l’emporte évidemment de beaucoup sur son vénérable ancêtre pour son texte (malgré quelques réserves à faire pour la présentation), pour sa longue introduction, sa bibliographie, ses notes et son apparat critique. Nous retrouverons ces deux éditions dans la suite de l’exposé.

Mais pour en revenir à la question de la transmission, le texte de Marco Polo a aussi connu d’autres recensions : latine, toscane, vénitienne. Pour donner une idée de la complexité de la tradition de Marco Polo, on dira que le total des manuscrits conservés est d’environ cent quarante, dont quelque quatre-vingt en latin (Christine Gadrat). La « version française », on vient de le dire, n’en compte que dix-huit.

En tout cas, après l’habillage à la française du début du XIVe siècle, la transmission du texte suivit un cours chaotique qui n’a rien fait pour en garantir la fidélité. Au fil des siècles, le texte de Marco Polo fut transformé et déformé.

Le résultat est qu’on se trouve aujourd’hui, surtout pour les noms propres, en face d’une multitude de transpositions variées proposées, au moyen âge par les copistes des manuscrits, ultérieurement par les éditeurs et les traducteurs modernes. On imagine dans ces conditions combien il est parfois très difficile, voire impossible, de retrouver les toponymes qui figuraient dans l’« original franco-italien ». Sans compter qu’on peut se poser une question plus fondamentale et se demander si la dictée de 1298 conservait avec précision les noms de lieux enregistrés par Marco-Polo. Les toponymes persans qui s’écrivaient en caractères arabes devaient être difficiles à retenir et il fallait transposer en français de l’époque ce qui restait dans les mémoires ou dans les notes des voyageurs.

Si telle était la situation de départ, que dire alors du fait, qu’au cours de la transmission du texte, chaque copiste de manuscrit se heurtait à des toponymes inconnus, difficiles à déchiffrer et parfois tout simplement illisibles ? Mais avant d’en venir au texte de Marco Polo, quelques données bibliographiques pourront être utiles.

 

  1. quelques indications bibliographiques

Marco Polo. Le Devisement du Monde. Édition critique publiée sous la direction de Ph. Ménard, Tome I. Départ des voyageurs et traversée de la Perse, Genève, 2001, 287 p. (Textes littéraires français, 533).

* Le Livre de Marco Polo, citoyen de Venise, conseiller privé et commissaire impérial de Khoubilaî-Khaân, rédigé en français sous sa dictée en 1298 par Rusticien de Pise, publié […] par M. G. Pauthier, Paris, Didot, 2 vol. 1865, 507 et 476 p. [Cette ancienne édition offre d’abondantes notes géographiques et historiques. D’autre part, en ce qui concerne les toponymes, le texte qu’elle propose est parfois fort commode. Cette édition est partiellement accessible sur Google Books.]

Le livre de Marco Polo ou Le devisement du monde. Texte intégral, mis en français moderne, annoté et commenté par A. t’Serstevens, Paris, 1955, 346 p.

Le devisement du monde. Le Livre des merveilles. Marco Polo. Texte intégral établi par A.-C. Moule et P. Pelliot. Version française de L. Hambis. Introduction et notes de S. Yerasimos. Cartes de P. Simonet, Paris, 1996, 509 p.

La description du monde. Marco Polo. Texte intégral en français moderne, avec introduction et notes par L. Hambis, Paris, 1955, 433 p. [Ces trois livres sont plus accessibles, mais moins approfondis. Ils contiennent une traduction en français moderne et sont pourvus de quelques notes]

* U. Monneret de Villard, Le leggende orientali sui Magi evangelici, Cité du Vatican, 1952 [262 p.], p. 81-90.

* A. Gabriel, Marco Polo in Persien, Vienne, 1963 [235 p.], p. 86-91.

* F. Scorza Barcellona, La notizia di Marco Polo sui Re Magi, dans Studi e Ricerche sull’Oriente cristiano, t. 15, 1992, p. 87-104.

* Fr. Cardini, I Re Magi. Storia e leggende, Venise, 2000 [159 p.], p. 79-85.

 

  1. les récits des informateurs de Marco Polo

En route vers la Chine, le marchand vénitien quitte donc sa ville natale en 1271. Il commence son récit par l’Arménie, d’où il passe en Perse, empruntant la route du sud-est qui descend de Tabriz (Tauris) vers le sud-est, dans la direction de Yazsd. Et c’est là, en Perse, dans la première province traversée, qu’il recueille des légendes locales sur les Rois Mages.

Ces légendes racontaient l’histoire de trois rois de la région partis adorer un prophète lointain et lui offrir de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Rentrés au pays, ils y auraient été enterrés et on y montrait encore leurs tombeaux.

Marco Polo a donné au ch. XXX le nom de la ville où étaient ensevelis ces trois rois et un peu plus loin, dans le ch. XXXI, les noms des trois centres dont ils étaient originaires. Dans l’édition Pauthier, il s’agit à chaque fois (p. 61 pour le ch. XXX et p. 65 pour le ch. XXXI) d’une ville du nom de Saba. La situation est un peu plus complexe dans l’édition Ménard. Au ch. XXX, une graphie Sarra apparaît dans le texte (p. 150), mais l’apparat critique montre que la majorité des manuscrits proposent Saba ou Sabba. Au ch. XXXI, pour la ville d’origine d’un des rois mages, là où apparaît Saba chez Pauthier (p. 65), Ménard (p. 153) propose Sabat mais avec un apparat critique majoritairement en faveur de Saba ou Sabba.

Ces variations, en fait très secondaires, sont dues aux intentions des éditeurs. Le texte retenu par Pauthier tient compte des localisations modernes, tandis que celui de Ménard livre la graphie attestée dans les manuscrits qu’il a l’habitude de suivre, rejetant dans l’apparat critique les autres leçons et dans les notes les discussions sur les identifications. Chez Ménard, il faut dans chaque cas consulter trois pages différentes pour avoir une vue complète de la situation, ce qui est un peu gênant.

*

Mais revenons à la relation de Marco Polo en utilisant le texte de la vieille édition Pauthier :

En Perse est la cité qui est apelée Saba, de laquelle se partirent les trois Roys quand il vinrent aourer Jhesu Crist ; car il sont enseveli en ceste cité, en trois sepulcres moult grant et beaux. Et dessus chascun sepulcre a une maison quarrée bien enquierée dessus ; et l’une jouste l’autre. Les corps sont encore tout entier ; et ont cheveus et barbes. L’un avoit nom Jaspar, l’autre Melchior ; le tiers : Balthazar. Et le dit Messire Marc Pol demanda moult à ceux de cele cité de l’être d’eux trois roys ; mais il n’en trouva nul qui riens l’en seust dire, mais que il estoient trois roys qui anciennement y furent seveli. (ch. XXX, p. 61-62, éd. Pauthier, 1865)

En Perse se trouve la cité appelée Saba, d’où partirent les trois rois, quand ils vinrent adorer Jésus-Christ. Ils sont en effet enterrés dans cette  ville, dans trois tombeaux, très grands et très beaux. Et sur chaque tombe s’élève une maison carrée, bien travaillée dans sa partie supérieure. Elles sont toutes les trois placées à côté l’une de l’autre. Les corps sont encore bien conservés : ils ont cheveux et barbes. L’un s’appelait Gaspard, l’autre Melchior et le troisième Balthasar. Marco Polo interrogea beaucoup les habitants pour savoir qui étaient ces personnages, mais il ne trouva personne qui pût lui dire autre chose que « c’étaient trois rois qui y avaient été ensevelis à date ancienne ». (trad. personnelle)

La Saba abritant les tombeaux correspond à la ville actuelle appelée en persan ساوه (SāwahSawehSaveh, selon les transcriptions). Pour un lecteur médiéval, pareil nom pouvait facilement évoquer le pays de la reine de Saba ou les royaumes des rois du Psaume LXII. Mais, on ne s’y trompera pas, à la différence de ces endroits légendaires qui orientent vers l’Arabie, la Saba dont il est ici question n’a rien à voir avec le Yémen.

Les habitants de Sāwah ne sont manifestement pas des guides très compétents. Mais, comme le précise la suite du texte, le voyageur vénitien peut compter sur d’autres informateurs :

Mais à trois journées aprist ce que je vous dirai, que il trouva un chastel qui est apelés Cala Ataperistan, qui est à dire en françois : « chasteaux qui est des aourours de feu ». Et ce est bien leur nom, car les gens de ce chastel aourent le feu, et vous dirai pourquoy il l’aourent, si comme il dient que anciennement leur trois roys de celle contrée alerent aourer un prophete qui estoit nez, et porterent trois offrandes : or et encens et mirre, « pour cognoistre se celui prophete estoit dieu, ou roy terrien, ou mire ». Car il distrent se il prenoit l’or que il seroit roy terrien ; et se il prenoit l’encens que il seroit dieu ; et se il prenoit le mirre que il seroit mire. (ch. XXXI, p. 62-63, éd. Pauthier, 1865)

Mais à une distance de trois jours, il apprit ce que je vais vous dire. Il trouva un lieu fortifié appelé Cala Ataperistan, ce qui veut dire en français : « forteresse des adorateurs du feu ». Et ce nom convient bien, car les gens de cet endroit adorent le feu. Et je vais vous dire pourquoi. Ils disent en effet qu’anciennement les trois rois de cette contrée allèrent adorer un prophète qui venait de naître, et leur portèrent trois offrandes : de l’or, de l’encens et de la myrrhe, pour savoir si ce prophète était dieu, ou roi terrestre, ou médecin. Ils dirent en effet que s’il prenait l’or, il serait un roi terrestre ; s’il prenait l’encens, un dieu, et s’il prenait la myrrhe, un médecin. (trad. personnelle).

Marco Polo a donc eu beaucoup de chance. Il a reçu des renseignements plus précis d’informateurs originaires d’un autre endroit de la région, dont il donne le nom : Cala Ataperistan, une déformation du mot persan Qal-a-yi Atachparastan, qui veut dire textuellement « château des adorateurs du feu ». Quelle que soit sa localisation précise (on en dira un mot dans un instant), ce toponyme conserve clairement le souvenir du Zoroastrisme, la religion antérieure à l’expansion de l’Islam et dans laquelle le culte du feu jouait un grand rôle.

Un mot de l’édition Ménard à propos du toponyme mentionné au début du paragraphe. Elle donne Acopensten (p. 151), en proposant toutefois dans l’apparat critique (p. 244) huit autres graphies (Acopensten, Ataperiscam, Ataperilcam, Atariscam, Ataperistam, Acaperistam, Ataperiscan, Acapsicam, Ataperistan) et en expliquant, à un autre endroit du livre (p. 204-205), qu’Ataperistan était la forme la plus satisfaisante.

Les informateurs parlent ensuite à Marco Polo de la rencontre de leurs rois avec l’enfant, des présents qu’ils lui offrirent, et aussi – détail moins connu – du cadeau que Jésus leur donna en retour et de ce qu’il en advint. Il était en réalité étroitement lié au culte du feu. Nous ne transcrirons pas ici ce long récit, que nous retrouverons ailleurs et qui se termine comme suit :

Et ainsi le conterent ceux de cellui chasteau à Messire Marc Pol, et lui affermerent par vérité que ainsi avoit esté, et que l’un des trois roys avoit esté d’une cité qui a nom Saba, et l’autre de Ava, et le tiers de cellui chasteau, où il aouroient le feu avec toute celle contrée. (ch. XXXI, p. 65, éd. Pauthier, 1865)

C’est ce que racontèrent à Marco Polo les habitants de ce lieu fortifié. Ils lui affirmèrent que tout cela s’était réellement passé ainsi, qu’un des trois rois était originaire d’une cité nommée Saba, que l’autre provenait de Ava, et le troisième, de ce château où ils adoraient le feu avec toute la région. (trad. personnelle)

Dans les récits des informateurs de Marco Polo, les rois venaient donc de Saba, d’Ava et de Cala Ataperistan. Les deux premières localités citées existent toujours aujourd’hui. On a parlé plus haut de Sāwah ; l’Ava du texte français correspondrait à la ville actuelle d’Awah,اوه  en persan, à une trentaine de kilomètres de la précédente par la route.

La localisation de la troisième (Cala Ataperistan) est plus délicate. On a pensé naguère à Qaryat al-Majus « le village des Mages » ou à Khalidabad (cfr Ménard, p. 204-205). On aurait plutôt tendance aujourd’hui à y voir le site de Takht-e Suleiman (cfr Wikipédia et bible.archeologie), dont les ruines imposantes sont liées au culte du feu et qui conserve le souvenir de la ville ancienne de Shiz (Chiz). Mais entrer dans les discussions à ce sujet nous écarterait beaucoup trop loin de notre sujet.

*

Il est plus important de relever que Marco Polo a soigneusement veillé à mettre l’épisode des mages en évidence. Ainsi, après avoir précisé qu’en quittant Tauris il entrait en Perse (Or laissons de Tavriz et vous conterons de la grant province de Perse), il consacrait aux mages deux longs chapitres constituant un développement homogène (XXX et XXXI). Cet ensemble formait une sorte d’introduction à la description générale sur la Perse. Marco Polo l’avait même placée avant d’énumérer au chapitre suivant (XXXII) les huit provinces (« royaumes ») perses et de décrire les villes et régions qu’il allait rencontrer dans la suite (Jasoy, Creman, Comady, etc.).

Mais la première province, celle qui nous intéresse le plus, puisqu’elle conserve le souvenir des rois mages, comment s’appelle-t-elle ?

Le texte de Pauthier (p. 65) est le suivant : Le premier royaume c’est au commencement. Si a nom Casvin. L’éditeur précise toutefois que c’est la leçon d’un seul des trois manuscrits qu’il a utilise, les deux autres portent Chascun. Ménard (p. 153) pour sa part écrit : Le premier royaume, c’est au commencement, a a nom Casiun, donnant d’autres variantes dans son apparat critique : Casum, Chasam, Chascun, Chasium (p. 246) et expliquant dans ses notes (p. 207) qu’à la différence de Pauthier, il lit nettement dans le manuscrit Casiun et non Casvin.

En réalité les deux éditeurs s’accordent sur l’identification de la province, désignée par le persan Qazvin قزوین. C’est encore aujourd’hui une ville importante (quelque 380.000 habitants en 2011), qui est d’ailleurs toujours la capitale de la province qui porte son nom, bien que la province iranienne actuelle soit beaucoup moins étendue que celle du XIIIe siècle.

Que conclure de tout cela ?

*

Il n’est pas question de mettre en doute l’existence de trois tombeaux monumentaux aperçus par Marco Polo à Sāwah, mais on ne peut évidemment pas en conclure qu’il s’agissait réellement des tombeaux des Rois Mages. Il peut s’agit simplement de trois tombes de personnages importants, tombés dans l’oubli et réinterprétés. Une chose toutefois est certaine, c’est que nous avons conservé, grâce à Marco Polo et à ses informateurs, une forme de la légende des Rois Mages qui se racontait encore dans la région à la fin du XIIIe siècle. Indiscutablement cette version mêlait « des vestiges du culte de Zoroastre à des éléments chrétiens d’origine orientale » (Ménard, p. 204).

Cette légende était riche en précisions topographiques (Saweh, Aweh, Cala Ataperistan) montrant d’une manière indiscutable qu’on se trouvait dans la province perse de Qazvin, la première que traversent des voyageurs lorsqu’ils viennent d’Arménie et qu’ils prennent la route du sud-est vers le centre de la Perse.

Les habitants de Sāwah n’ont pas été très utiles à Marco Polo, qui a, semble-t-il, trouvé l’essentiel de ses informations chez des gens liés à Cala Atarepistan, une localité dont l’identification demanderait de trop longs développements. On retiendra surtout que, selon les informateurs du voyageur, les trois rois provenaient de trois cités de la région, qu’ils ont voyagé ensemble et qu’ils sont revenus tous les trois dans leur pays d’origine, où ils furent enterrés l’un à côté de l’autre, dans des sépultures imposantes.

Les noms de Jaspar, Melchior et Balthazar figurent en bonne place dans le récit. Comme il s’agit d’une légende recueillie en Orient, on peut se demander si ces noms, qui appartiennent plutôt à la tradition occidentale, ont réellement été donnés par les informateurs de Marco Polo ou s’ils sont dus à la culture religieuse de ce dernier. C’est un problème relativement secondaire pour nous, mais on peut faire remarquer que ces noms apparaissent aussi dans L’Évangile arménien de l’Enfance (cfr plus haut).

Le deuxième voyageur est Odoric de Pordenone, parfois appelé Odoric de Frioul.

 

  1. La version d’Odoricde Pordenone

 

Sélection bibliographique

* L’original latin de la Relatio ou Itinerarium d’Odoric (le titre du traité varie beaucoup dans les manuscrits) a été publié par A. Van den Wyngaert dans Sinica Franciscana, t. 1, 1929, p. 379-495.

* Une traduction en ancien français avait été effectuée par Jean le Long vers 1350. Cette traduction est importante car elle a servi de source à Jean de Mandeville. Il en existe une édition critique récente due à A. Andreose et Ph. Ménard, Le voyage en Asie d’Odoric de Pordenone, traduit en 1351 par Jean Le Long, Genève,  Droz, 2010, ccv-452 p. ill. (Textes littéraires français, 602). Avant cette édition de 2010, on avait coutume de citer la traduction française de Jean Le Long en se référant à : Henri Cordier, Les Voyages en Asie au XIVe siècle du bienheureux frère Odoric de Pordenone, religieux de Saint-François, publié avec une introduction et des notes, Paris, Ernest Leroux, 1891. [Recension sur le site Persée]

* N. Guglielmi, Odorico da Pordenone. Relación de viaje. Introducción, traducción y notas, Buenos Aires, 1987, 156 p. (Colección Historia. Serie mayor, 4). [traduction en espagnol avec des notes]

Odoric de Pordenone (ou de Frioul) est aussi un de ces rares occidentaux à s’être rendus en Extrême-Orient (Inde et Chine) pendant le Moyen Âge. Ce Franciscain semble être parti de son couvent d’Udine vers 1316-1318 pour ne revenir qu’à la fin de 1329 ou au début de 1330. En tout cas, c’est en mai 1330 qu’il aurait raconté l’histoire de ses voyages. Rappelons que Marco Polo, lui, avait quitté Venise en 1271, regagné l’Italie en 1294 et dicté sa relation de voyage en 1298. Chronologiquement Odoric aurait donc pu utiliser le Livre de Marco Polo. Il ne semble pourtant pas l’avoir fait. En ce qui concerne l’épisode des rois mages en tout cas, aucune influence entre les deux œuvres n’apparaît.

En ce qui concerne la Turquie et l’Iran actuels, les grandes étapes du voyage d’Odoric sont bien connues. Comme Marco Polo, il a abordé la Perse par le nord-ouest et, à partir de Tabriz (Thorris chez Odoric), il a suivi, comme lui, la route du sud-est.

Nous n’avons pas donné plus haut le texte de la description de Tauris chez Marco Polo (ch. XXIX), mais le lecteur peut nous faire confiance. La présentation de la ville chez Odoric (ch. III) ne correspond pas textuellement à celle de Marco Polo, mais les deux voyageurs ne se contredisent pas : ils soulignent tous les deux la grandeur et la noblesse de cette ville marchande très riche, ainsi que le caractère multiethnique et multireligieux de sa population, dominée, comme l’écrivait Marco Polo, par les hommes qui aourent Mahommet (G. Pauthier, p. 59) et où, pour reprendre les mots d’Odoric, les sarrasins en ont du tout la seignourie (p. 5). Certains éléments n’apparaissent que d’un côté seulement. Ainsi il n’est question que chez Odoric d’une importante montagne de sel qui servait à l’approvisionnement gratuit en sel de tous les habitants de Thorris. Tout cela ne peut que confirmer – ce que nous avons déjà dit plus haut – l’indépendance des deux récits.

*

Quoi qu’il en soit, les deux voyageurs sont donc entrés en Perse en venant de Tabriz, une ville qu’ils décrivent globalement de la même manière. Mais à partir de là, les choses changent : leurs récits et leurs itinéraires ne sont plus les mêmes ; leurs optiques aussi sont très différentes, notamment leur intérêt pour l’épisode des mages.

Contrairement à Marco Polo qui, nous l’avons dit, avait soigneusement veillé à mettre cet épisode en évidence, Odoric lui accorde très peu d’importance. Il ne lui consacre pas de développement particulier, se bornant à l’évoquer – c’est bien le mot – dans sa présentation d’une des cités rencontrées. Mais disons d’abord quelques mots de l’itinéraire qu’il emprunte.

Après avoir quitté Thorris (c’est le nom qu’Odoric donne à Tauris), le moine franciscain passe par Sodoma, que d’autres, précise-t-il, nomment Sostonia. C’est aujourd’hui SultānīyehSultaniya, ou Soltaniyeh, ou Soltanieh selon la transcription utilisée. Il présente dans son chapitre III cette ville dont Marco Polo n’avait pas parlé. Il signale ensuite Cassan, dont on va parler dans un instant, puis Geth, qu’il appelle aussi Gest. C’est un parcours de plus de 1200 kilomètres, qui, dans l’édition Andreose-Ménard (2010), occupe 58 lignes : 22 pour Thorris, 14 pour Sodoma, 12 pour Cassan et 10 pour Geth.

Cassan occupe le chapitre IV. Il est important et son titre même (« De la cité de Cassan, d’où les mages partirent à Jérusalem, aidés par la puissance de Dieu ») montre que nous sommes au cœur de notre sujet. Le voici :

De ceste cité (il s’agit de Sodoma) m’en alay par une neif vers la Haute Indie. Si vins par mainte[s] journees a une cité des .III. Roys qui f[i]rent offrande a Christ nouvel ney. Et appelle on ceste cité Cassan, cité royal et de grant honneur, mais Tartres le ont moult destruite. De ceste cité [de] Cassan jusques en Jherusalem a plus de .L. journees, dont on puet clerement appercevoir que les .III. rois, qui de celle cité [de] Cassan vinrent et furent en .XIII. jours admenés en Jherusalem, que ce fu par vertu divine et non humaine. En ceste cité a grant habondance de touz biens, de pain, de vin et de toutes autres choses. »» (ch. IV, p. 5, éd. Andreose-Ménard, 2010)

De cette cité, je m’en allai par mer vers la Grande Inde. On arriva après plusieurs jours à une cité des trois rois qui apportèrent des offrandes à Jésus-Christ qui venait de naître. On l’appelle Cassan, une cité royale très renommée que les Tatares ont fort détruite. De cette cité de Cassan jusqu’à Jérusalem, il y a plus de 50 jours de voyage. On voit donc clairement que les trois rois qui ont été amenés de là à Jérusalem en 13 jours l’ont été par la puissance divine et non la force humaine. Dans cette ville, il y a grande abondance de biens, pain, vin et toutes sortes de choses. (trad. personnelle)

L’expression par une neif surprend, SodomaSultānīyeh n’étant pas un port. C’est une erreur manifeste que les éditeurs et les traducteurs corrigent généralement en introduisant la notion de « caravane » : ainsi par exemple, un traducteur espagnol (N. Guglielmi, Odorico da Pordenone, Buenos Aires, 1987, p. 49) glose : con una caravana, es decir en compania de otras personas. On ne s’y attardera pas.

Pas plus qu’on ne s’attardera sur l’expression Haute Indie, une traduction du toponyme latin India superior qui  désigne « au Moyen Âge le Mangi, Manzi, à savoir les régions méridionales de la Chine situées au sud du fleuve Huang-He » (Andreose-Ménard, Odoric, 2010, p. 78, n.). On a vu plus haut, à propos des « trois Indes » de Jean Hildesheim le sens très large que pouvait revêtir le mot « Inde » au Moyen Âge. Cette Haute Indie désigne simplement la Chine.  Ces données  sont pour nous secondaires.

D’autres éléments sont beaucoup plus intéressants à relever. Il y a d’abord le fait que Marco Polo ne soufflait mot de Cassan, une ville qui correspond à l’actuelle کاشان (en transcription Kāchān, Kāshān), une cité de plus de 310.000 habitants en 2006. Les témoignages des deux voyageurs ne se recouvrent donc pas. Pour Odoric, les trois rois partent de Kāshān ; pour Marco Polo, ils sont originaires de Sāwah, d’Awah et de Cala Ataperistan. On peut considérer qu’on reste ­– globalement – dans la même région, mais Kāshān est nettement plus au sud.

Ces différences d’ordre géographique entre les deux récits permettraient à elles seules de conclure à l’indépendance des deux auteurs. Cette conclusion est renforcée par les grandes différences quantitatives observées dans le développement même du récit : dans l’édition Andreose-Ménard d’Odoric, 10 lignes seulement parlent des mages, tandis que celle de Marco Polo par Ménard leur consacre deux chapitres complets totalisant 87 lignes. La comparaison a toute sa valeur, car ces deux éditions, parues dans la même collection, ont le même format et le même type de présentation. L’importance qu’Odoric donne aux mages est très faible.

Les préoccupations des deux auteurs également sont très différentes. Sur les mages, Odoric n’a rien conservé des longs récits des informateurs de Marco Polo. Il met l’accent sur un point de détail : la distance entre la cité de départ et Jérusalem, une question que ne soulevait même pas Marco Polo. Manifestement le moine franciscain, davantage intéressé que le commerçant par le calendrier liturgique, est frappé par le fait que les mages n’auraient pas pu faire le trajet Cassan-Jérusalem dans l’intervalle de douze jours entre la Noël et l’Épiphanie, alors qu’un pareil voyage, selon ses calculs, nécessitait plus de 50 jours. Cette considération l’avait amené à conclure expressis verbis qu’un voyage aussi rapide avait dû nécessiter une intervention divine. Marco Polo ne s’était posé de question ni sur les distances ni sur l’éventualité d’un miracle.

Bref, il n’est pas raisonnable de penser qu’Odoric aurait copié – ou même utilisé – Marco Polo. Il est préférable d’imaginer que, traversant la région à quelques décennies de distance et sur des itinéraires voisins, les deux voyageurs ont entendu parler des mages. Mais apparemment dans des endroits différents (Sāwah et Cala Ataperistan d’un côté ; Kāshān de l’autre), et leurs informations étaient également très différentes.

Bref, le seul élément commun entre les deux récits est que les mages sont partis du nord-ouest de la Perse. Il ne serait donc pas exclu de penser que plusieurs villes, avec des arguments divers, revendiquaient l’honneur d’être le point de départ des mages. L’apport essentiel d’Odoric est d’avoir introduit dans le dossier des mages, non seulement la ville de Kāshān, sous la forme francisée de Cassan, mais aussi les questions de distances qui traînaient avec elles le motif du miracle.

 

  1. La version de Jean de Mandeville

Sélection bibliographique

Jean de Mandeville. Le Livre des Merveilles du Monde. Édition critique par Chr. Deluz, Paris, 2000, 538 p. (Sources d’Histoire Médiévale, publiées par l’Institut de Recherche et d’Histoire des Textes, 31).

* Chr. Deluz, Le livre de Jehan de Mandeville : une « géographie » au XIVe siècle, Louvain, 1958, 511 p. (Publications de l’Institut d’Études médiévales. Textes, études, congrès, 8).

* M. Tyssens, René Raelet, La version liégeoise du Livre de Mandeville, Bruxelles, 2011, LV-277 p., (Collection des Anciens auteurs belges. Nouvelle série, 16).

Voyage autour de la terre. Jean de Mandeville, traduit et commenté par Chr. Deluz, Paris, 1993, 301 p. (La roue à livres, 20).

The Book of John Mandeville with related texts. Edited and Translated, with an Introduction, by I. M. Higgins, Indianapolis, 2011, 320 p.

Mandeville’s travels. Edited by M. C. Seymour, Oxford, 1967, 303 p.

 

Après les récits de Marco Polo et d’Odoric, voyons celui du Livre des Merveilles du Monde de Jean de Mandeville. Cet auteur, au statut exact discuté, on l’a dit, est connu pour avoir utilisé Odoric. Il nous intéresse d’autant plus que des liens particuliers le lient à Jean d’Outremeuse et à la ville de Liège.

Des recherches approfondies, très récentes, ont jeté sur ce personnage et son œuvre un éclairage nouveau et beaucoup plus précis. La « Quatrième de couverture » de l’édition M. Tyssens-R. Raelet (2011) résume fort bien l’état actuel de la question.

Le Livre de Mandeville apparaît comme un guide touristique détaillé et pittoresque. L’auteur trace les divers itinéraires qui mènent en Terre Sainte ; il s’attarde d’abord au Caire, où il aurait servi dans les armées du sultan, puis il visite les lieux qui furent le théâtre des événements bibliques ; il évoque ensuite les contrées du Moyen-Orient et enfin, dans l’Asie profonde, les prestigieux empires du Grand Can et du Prêtre Jean.

De sérieux indices conduisent à penser que l’ouvrage a été rédigé à Liège. « Jean de Mandeville » serait un nom d’emprunt, attribué au voyageur imaginaire qui rapporte son périple. En réalité, l’œuvre est, pour l’essentiel, une compilation adroite et vivante de textes latins antérieurs, récits de croisade et de pèlerinage, ou traités savants qui, depuis l’Antiquité, proposaient des descriptions du monde.

L’essentiel est dit, mais ceux qui voudraient en savoir davantage trouveront dans les pages XIII à XXXVI de cette édition une excellente introduction à l’ensemble des problèmes liés à l’œuvre, à son lieu de rédaction (Liège), à la date de sa parution (en 1356 ou 1357), à l’identité de son auteur (Jean de Mandeville et Jean de Bourgogne seraient « un seul et même personnage »), aux retouches introduites vers 1375 dans le texte original, aux deux grandes versions de la tradition (la version « insulaire » d’une part, la version « continentale », dans laquelle prend place la version « liégeoise », de l’autre ) et – surtout – aux relations existant entre l’auteur et Jean d’Outremeuse.

*

Pour en venir aux mages, le Livre de Mandeville évoque leur histoire dans deux passages différents, d’abord quand le voyageur décrit l’Église de la Nativité à Bethléem, ensuite, beaucoup plus loin dans le récit, quand il parcourt la région nord-occidentale de la Perse. Seuls ces textes nous retiendront. De plus, pour ne pas alourdir inutilement la discussion, nous ne prendrons en compte que la version liégeoise, l’examen des deux autres versions n’apportant pas d’éléments vraiment nouveaux. Il y sera toutefois fait une allusion rapide in fine.

 

  1. Première mention : la description de la Basilique de la Nativité

Dans la version liégeoise (éd. Tyssens-Raelet, 2011), le chapitre XXIII, intitulé De la cité de Bethleem et de la cité qu’on nomme Euffrata ou est la plus belle esglise du monde, décrit l’Église de la Nativité d’une manière qu’on peut considérer comme classique : la descente de 16 marches, l’endroit même de la Naissance, moult noblement ouvrez, la mangeoire de l’âne et du bœuf, puis le puits où est tombée l’étoile qui avait servi de guide aux rois mages. Cette dernière évocation va amener le rédacteur à développer quelque peu la question des rois. Voici le texte :

Item, delez la tour de celle eglise dessus dite, a la dextre partie, en descendant par .xvj. degrez, est le saint lieu ou Nostre Sire nasqui, qui est moult noblement ouvrez de marbre et gentement point d’or et d’asur et d’autres coulours ; et delez, a .iij. pas, est la creppe du buef et de l’asne, et assez prez est le puis ou l’estoille cheÿ qui avoit conduit les roys Jaspar, Melcior et Balthazar.

Item, les Juyfs appellent les .iij. roys en hebrieu Appellius, Amerius et Damasus, et les Grigois les nomment Algalach, Malgalach et Saraphus. Et sachiez que ces .iij. roys ne vinrent pas par journees, maiz par miracle de Dieu, car il se trouverent en Ynde, a une cité qui a nom Cassac, qui siet a .liij. journees de Bethleem, et ilz vinrent au .xiij. jour de la nativité, et si estoit ja le .iiij. jour qu’il avoient veu l’estoile quant il se trouverent en celle cité : et ainsy ilz alerent en .ix. jours les .liij. journees. (XXIII, p. 41, éd. Tyssens-Raelet, 2011)

Près de la tour de cette église, du côté droit, on descend par seize marches au saint lieu où naquit Notre-Seigneur. Il est noblement orné de marbre et agréablement décoré de peintures d’or et d’argent et d’autres couleurs. Tout près, à trois pas, est la crèche du bœuf et de l’âne et assez près est le puits où est tombée l’étoile qui avait conduit les trois rois, Gaspar, Melchior et Balthazar.

Les Juifs appellent les troIs rois en hébreu Appellius, Amerius et Damasus, et les Grecs les appellent Algalach, Malgalach et Saraphus. Et sachez que ces trois rois n’arrivèrent pas là au terme de journées de voyage, mais par un miracle de Dieu. Car ils se trouvèrent en Inde dans une cité nommée Cassac qui est à cinquante-quatre jours de voyage de Bethléem et ils y parvinrent au treizième de la Nativité. Et c’était le quatrième jour après avoir vu l’étoile qu’ils se trouvèrent en cette cité. Et ainsi ils firent en neuf jours les cinquante-quatre jours du voyage. (trad. personnelle)

Comme on l’a dit plus haut, l’allusion aux visiteurs orientaux à la fin du premier paragraphe a donc conduit le rédacteur à s’intéresser de plus près au déplacement entrepris par les rois. Et ce qui, dans son développement, retiendra l’attention, c’est moins le rappel, un rien pédant, des noms des mages (où l’on retrouve une liste qui remonte à Pierre le Mangeur) que les données concrètes du voyage : l’endroit du départ, les distances à parcourir, la durée et l’intervention divine que la rapidité du trajet suppose.

Il est clair que l’on retrouve ici chez Mandeville le problème des distances et des jours de voyage que se posait Odoric – et pas du tout Marco Polo, on s’en souviendra. Fondamentalement, Odoric et Mandeville l’exposent dans les mêmes termes et le solutionnent de la même manière. Trois jours après avoir vu l’étoile (le quatrième jour de son apparition), les mages sont dans une ville, Cassac ici, Cassan là-bas, qui se situe à plus de 50 jours de voyage de Bethléem. Et le calendrier liturgique pèse de tout son poids dans le raisonnement. Comme l’Épiphanie tombe douze jours après la Noël (le treizième jour) et qu’ils sont évidemment arrivés à temps, ce long trajet de plus de 50 jours ne leur en a pris que neuf. Les rois ne peuvent donc pas s’être déplacés par journees (des journées normales de voyage), maiz par miracle de Dieu.

Cette identité générale de vues n’a rien d’étonnant. Mandeville est bien connu pour avoir suivi Odoric, probablement même dans la version française qu’en donna Jean Le Long en 1351. On peut toutefois relever entre eux quelques différences, dont certaines ne manquent pas d’intérêt.

D’abord deux points relativement secondaires. La ville d’où partent les mages pour la Judée est appelée Cassan chez Odoric, Cassac chez Mandeville. Mais comme les deux cités remplissent exactement le même rôle et qu’elles sont proches l’une de l’autre phonétiquement parlant, il ne peut s’agir que d’une simple variante sans importance. Nous en avons déjà rencontré tellement dans les récits des voyageurs.

Le second point ne mettra pas non plus en question ce qu’on pourrait appeler la communauté de vues des deux auteurs. Pour Odoric, Cassan est « sur la route de l’Inde », ce qui est tout à fait correct, alors que Mandeville place Cassac en Ynde, ce qui n’a géographiquement aucun sens, du point de vue moderne en tout cas. Ce doit être une erreur. Elle ne se répétera d’ailleurs pas dans l’autre passage de Mandeville sur les Mages (cfr infra).

La troisième observation va mettre en évidence un élément dont l’importance apparaîtra plus nettement dans la suite. Odoric et Mandeville, qui mentionnent tous les deux la présence des rois dans la ville de Cassan/Cassac, s’intéressent surtout à leur départ pour la Judée et à la durée de leur trajet. Mais cela dit, le lecteur est en droit de se poser une question : cette ville du nord-ouest de la Perse est-elle le lieu d’origine des rois ou constitue-t-elle pour eux un point de rencontre ? Pour formuler les choses autrement : les rois proviennent-ils de Cassan/Cassac ou d’ailleurs ?

Pour Marco Polo, on s’en souviendra, ils étaient originaires de la première province perse (Qazvin, en transcription française), plus précisément même de trois villes de cette province (SāwahAwah et Cala Ataperistan). Ils sont d’ailleurs enterrés à Sāwah. Odoric de Pordenone, qui est passé par cette région mais dont le texte est indépendant de celui de Marco Polo, présente Cassan comme la « cité des trois rois qui firent offrande à Jésus-Christ nouveau-né », précisant même qu’il s’agissait d’« une cité royale très renommée que les Tatares ont beaucoup détruite ». Bien sûr, les deux versions n’ont pas le même niveau de précision ; la seconde est moins riche en détails que la première, mais elles se rejoignent sur un point : les rois proviennent de la même région.

Lu avec attention, le texte de Mandeville va en quelque sorte briser la conception d’une origine commune des rois en introduisant une information absente chez Odoric, son modèle. Selon Mandeville, les rois étaient arrivés à Cassac « le quatrième jour de l’apparition de l’étoile », en d’autres termes ils avaient déjà marché pendant trois jours. La conclusion obvie était qu’ils n’étaient pas originaires de Cassac, et que cette ville était pour eux un point de rencontre, avant leur long voyage vers la Judée. Mandeville toutefois se garde bien d’être plus précis.

Un peu avant le passage qui nous occupe, il avait égrené les différents noms des rois dans les trois langues (latin, grec et hébreu). Ce détail montrait à l’évidence qu’il n’utilisait pas seulement Odoric, lequel, comme Marco Polo, ne donnait que la série Gaspard, Melchior et Balthazar, à rapprocher, nous l’avons dit, de la liste de Pierre le Mangeur. Mandeville toutefois ne donnait pas explicitement les noms des pays d’où provenaient les trois rois.

 

  1. Seconde mention : en Perse, sur la route de l’Inde

La seconde allusion aux rois mages dans le Livre des Merveilles, très brève, se trouve au chapitre XLVI, intitulé : De la montaigne ou s’aresta l’arche Noé. Elle est très brève.

À cet endroit du récit, le voyageur se trouve très loin des Lieux Saints, en route vers l’Inde ; il a quitté l’Arménie et le mont Ararat, pour entrer en Perse et suivre l’itinéraire de Tabriz (Tauris) en direction du sud-est, celui qu’avaient déjà suivi Marco Polo et Odoric.

Sans entrer dans les détails, nous dirons que Jean de Mandeville suit assez étroitement l’itinéraire et la description d’Odoric : Tabriz, Sadane, qui est la Sodoma d’Odoric, avant d’atteindre la ville des trois rois, qu’il nomme toutefois Casath, et de continuer vers Geth :

Et puis (de Sadane) vient on le chemin vers Ynde par maintes journees jusques a une cité qui a nom Casath, qui est noble et plentueuse de vin et d’autres bienz. En celle cité s’encontrerent et assemblerent les .III. roys par la grace de Dieu pour aller a Bethleem et aorer Nostre Seigneur et fere a lui present d’or, mirre et encens ; et a, de celle cité jusques a Bethleem, .liij. journees.

Item, de Casath vient on a la cité de Geth, qui est a une journee de la Mer Arenouse, qui est la meilleur cité que [l’empereur] de Persie ait en toute sa terre. (XLVI, p. 90, éd. Tyssens-Raelet, 2011)

Par rapport aux relations de Marco Polo et d’Odoric, on observe à nouveau des différences de graphies. Ainsi par exemple la ville des rois mages, qui s’appelait Cassan chez Odoric, Cassac chez Mandeville décrivant la Basilique de la Nativité, est, par ce même Mandeville, nommée ici Casath. Ces variations ne sont en rien significatives. Il est plus important de relever que la ville a retrouvé une situation géographique normale : elle n’est plus en Ynde, comme plus haut, mais sur le chemin vers Ynde.

Les informations chiffrées que livre ce texte sur le trajet des mages sont moins détaillées que celles données dans la description des Lieux Saints : ainsi il n’est question que des  journées de voyage entre Casath et Jérusalem (53 d’ailleurs au lieu de 54). On relève toutefois quelques éléments nouveaux intéressants : moins l’énumération des offrandes (or, mirre et encens) qu’une formulation (en celle cité s’encontrerent et assemblerent les .III. roys) confirmant ce que nous pressentions plus haut : selon ce second passage de Mandeville, Cassac/Casath était donc une cité de rencontre, une ville-étape. Les trois rois venaient d’ailleurs. L’auteur ne donne toutefois aucune information sur leurs régions d’origine. Il n’aurait pourtant eu qu’à puiser dans une tradition (cfr plus haut) qui lui offrait un large choix !

 

  1. Un mot sur les deux autres versions

Les pages qui précèdent n’ont présenté que la version liégeoise de Mandeville, mais nous avons dit qu’il existait aussi de son texte une version continentale et une version insulaire. L’examen attentif des deux dernières versions n’est pas susceptible de modifier en profondeur notre présentation qui se basait uniquement sur la liégeoise. Voici toutefois, en guise d’exemple, quelques menues différences qui pourraient se révéler intéressantes.

*

Un premier point concerne le statut exact de Cassac/Casath. Est-elle, oui ou non, autre chose qu’une simple ville de départ

Sur cette question – on se souviendra –, l’analyse de la description de l’Église de la Nativité dans la version liégeoise ne permettait pas de conclure en toute certitude. On y trouvait écrit :

Et sachiez que ces .iij. roys ne vinrent pas par journees, maiz par miracle de Dieu, car il se trouverent en Ynde, a une cité qui a nom Cassac, qui siet a .liij. journees de Bethleem, et ilz vinrent au .xiij. jour de la nativité, et si estoit ja le .iiij. jour qu’il avoient veu l’estoile quant il se trouverent en celle cité : et ainsy ilz alerent en .ix. jours les .liij. journees. (XXIII, p. 41, éd. Tyssens-Raelet, 2011)

Le verbe se trover y était employé deux fois. Si on le prenait dans son sens habituel, le texte disait simplement que les trois rois « se trouvaient » dans la ville. On ne pouvait pas en inférer qu’ils s’y étaient rencontrés et donc qu’ils étaient venus d’ailleurs.

Avec la version continentale du même passage, les choses sont plus claires. Qu’on en juge d’après le passage suivant, où il est toujours question des rois :

Et si ne viendrent pas la par jornés, mes par miracle de Dieu, qar ils se entretroeveront en Ynde en une cité qad a noun Cassak, qe est a LIII jornees de Bethleem, et ils y furent le XIIIme jour, et si estoit ja le quart jor q’ils avoient veu l’esteille quand ils se entretroeveront en celle cité, et ensy ils furent en IX jors de celle cité à Bethleem et ceo fust grand miracle. (p. 179-180, ed. Deluz, 2000).

Ils n’arrivèrent pas là au terme de journées de voyage, mais par un miracle de Dieu. Car ils se retrouvèrent en Inde dans une cité nommée Cassath qui est à cinquante-trois journées de voyage de Bethléem où ils parvinrent en treize jours. Et quand ils se rencontrèrent en cette cité de Cassath, il y avait quatre jours qu’ils avaient vu l’étoile. Ils ne mirent donc que neuf jours de cette cité à Bethléem, ce qui est un grand miracle. (p. 53, trad. Deluz, 2000)

Au lieu du simple se trover de la version liégeoise, la version continentale utilise – à deux reprises aussi – le composé s’entretrover, qui, en ce qui concerne le sens, ne laisse pas place au doute. Selon le Dictionnaire du Français Moyens’entretrover signifie toujours « se retrouver, se rencontrer », tandis que le simple se trover ne prend ce sens que dans certains contextes. Mandeville faisait se rencontrer les trois rois à Cassac/Cassath, qui devient dès lors une ville de rencontre.

*

Un second point concerne l’utilisation du miracle pour expliquer la rapidité du voyage des mages. On rencontrait déjà le motif sous la plume d’Odoric, lequel, dans la version française de Jean Le Long (1351), parlait de voyage accompli par vertu divine et non humaine (cfr supra). Le Mandeville de la version liégeoise écrivait, assez sobrement, que les trois rois ne vinrent pas par journées [des journées de route], maiz par miracle de Dieu (cfr supra). Le mot miracle, employé une seule fois, semblait porter sur l’ensemble du voyage.

Les versions continentales et insulaires mettront davantage encore l’accent sur ce point, en faisant intervenir à deux reprises la notion de miracle. C’est très clair dans la version continentale qui vient d’être citée et que nous reprenons ici :

Et si ne viendrent pas la par jornés, mes par miracle de Dieu, qar ils se entretroeveront en Ynde en une cité qad a noun Cassak, qe est a LIII jornees de Bethleem, et ils y furent le XIIIme jour, et si estoit ja le quart jor q’ils avoient veu l’esteille quand ils se entretroeveront en celle cité, et ensy ils furent en IX jors de celle cité à Bethleem et ceo fust grand miracle. (p. 179-180, ed. Deluz, 2000).

Ils n’arrivèrent pas là au terme de journées de voyage, mais par un miracle de Dieu. Car ils se retrouvèrent en Inde dans une cité nommée Cassath qui est à cinquante-trois journées de voyage de Bethléem où ils parvinrent en treize jours. Et quand ils se rencontrèrent en cette cité de Cassath, il y avait quatre jours qu’ils avaient vu l’étoile. Ils ne mirent donc que neuf jours de cette cité à Bethléem, ce qui est un grand miracle. (p. 53, trad. Deluz, 2000)

La version insulaire insiste elle aussi en répétant deux fois la formule. Voici par exemple le texte anglais, dans l’édition M.C. Seymour. Il s’agit de la description de la Basilique de la Nativité. On ne sera pas surpris par la graphie Cassak et par la localisation de la ville « en Inde » (a cytee in Ynde), variantes qui ne peuvent plus étonner le lecteur. L’intérêt du texte est ailleurs :

And besyde that is the place where the sterre felle that ladde the iii. kynges, Iaspar, Melchior, and Balthazar ; but men of Greece clepen hem thus, Galgalath, Malgalath, and Saraphie ; and the Iewes clepen [hem] in this manere in Ebrew, Appelius, Amerrius, and Damasus. Theise iii. kynges offreden to oure lord gold, ensense, and myrre. And thei metten togedre thorgh myracle of God, for thei metten togedre in a cytee in Ynde that men clepen Cassak that is liii. iourneyes fro Bethleem. And thei weren at Bethleem the xiii. day, and that was the iiii. day after that thei hadden seyn the sterre whan thei metten in that cytee. And thus thei weren in ix. dayes fro that cytee at Bethleem, and that was gre myracle. (ch. IX, p. 51, éd. M.C. Seymour, Mandeville’s Travels, 1967)

Et à côté [de la mangeoire du bœuf et de l’âne] se trouve l’endroit où tomba l’étoile qui avait guidé les trois rois, Gaspard, Melchior et Balthazar. Les Grecs les appelaient alors Galgalath, Malgalath et Saraphie ; les Juifs les appelaient en hébreu Appelius, Amerrius et Damase. Ces trois rois offrirent à Notre-Seigneur de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Ils s’étaient renc ontrés par un miracle de Dieu. Ils s’étaient rencontrés en effet dans une ville en Inde qui s’appelait Cassak, à 53 jours de voyage de Bethléem, et ils arrivèrent à Bethléem le 13ème jour. C’était le quatrième jour après avoir vu l’étoile qu’ils se rencontrèrent dans cette cité. Cela leur avait donc pris 9 jours pour aller de Cassak à Bethléem, et ce fut là un grand miracle. (trad. personnelle)

Si nous citons ce texte, c’est pour deux raisons. D’une part l’insistance – comme dans la version continentale – sur le motif de la rencontre : thei metten togedre, répété deux fois ; et d’autre part la répétition du mot myracle, encadrant l’événement raconté. C’est peut-être un peu forcer la lecture, mais on a l’impression qu’en procédant de la sorte, l’auteur du texte semble considérer comme relevant du miracle non seulement le déplacement de Cassak à Jérusalem mais aussi la rencontre des rois à Cassak.

Pour Marco Polo, les trois rois étaient dans un certain sens des voisins, et les distances parcourues ne le préoccupaient pas. Odoric ne disait rien de l’origine des visiteurs : il les faisait simplement partir de Cassan ; seul le voyage Cassan-Jérusalem le faisait réfléchir et lui suggérait la solution du miracle. En d’autres termes, l’« avant-Cassan » ne l’intéressait pas.  Le Mandeville de la version liégeoise (XXIII, p. 41, éd. Tyssens-Raelet, 2011) avait franchi un pas de plus en imaginant que les rois avaient déjà marché trois ou quatre jours avant de se rencontrer à Cassac. C’était dire implicitement qu’ils provenaient d’endroits assez éloignés les uns des autres. L’expression miracle de Dieu – employée une fois – couvrait chez lui l’ensemble de leur voyage.

En utilisant deux fois la formule, les versions continentales et insulaires auraient-elles voulu d’une manière plus formelle attribuer au miracle à la fois la rapidité extraordinaire du voyage de Cassak/Cassath à Bethléem et la rencontre à Cassak/Cassath de trois rois venus de coins différents et qui ne se connaissaient pas.

Sur certaines questions de détail, on voit donc que l’examen des versions non liégeoises peut fournir matière à réflexion. Ce n’est pas toujours le cas.

Ainsi on ne s’étendra pas sur les hésitations relevées dans la tradition manuscrite sur les données chiffrées portant sur les distances et les journées de voyage. Selon Odoric, le voyage Cassan-Bethléem prenait « plus de 50 jours ». Mandeville signalait tantôt 53, tantôt 54 jours. En ce qui concerne le second extrait, tiré de l’itinéraire en Perse, la version liégeoise (p. 41, éd. Tyssens-Raelet, 2011) donne 53 jours : et a, de celle cité [Casath] jusques a Bethleem, .liij. journees. Dans la version continentale par contre (p. 295, éd. Ch. Deluz, 2000), un manuscrit a corrigé LIII en XIIII, tandis que deux autres omettaient la phrase et qu’un autre encore considérait que le liii jorneez désignait la distance entre Cassan et la ville suivante Geth. Toutes ces variations ne présentent pas un grand intérêt pour nous.

Comme on le constate, les différences qu’il serait possible de relever entre la version liégeoise, la version continentale et la version insulaire de Jean de Mandeville sont mineures et ne nécessitent pas de longs développements. Elles donnent parfois à réfléchir, mais elles ne modifient jamais l’essentiel du message.

*

On en a dit assez sur Jean de Mandeville et sur la version liégeoise de son Livre. Le lecteur a sans doute l’impression que nous nous sommes exagérément attardé sur lui et sur ses deux prédécesseurs, Marco Polo et Odoric de Pordenone. En fait il se rendra vite compte qu’il eût été impossible sans passer par eux de commenter correctement le texte du chroniqueur liégeois.

 

  1. Chez Jean d’Outremeuse : Cassath, ville de rencontre et cité-étape (§ 5-7) (Myreur, I, p. 345)

Nous pouvons maintenant étudier la version du voyage, tel que l’a imaginé Jean d’Outremeuse. Le lecteur  retrouvera ci-dessous le texte original et sa traduction en français moderne.

 

[p. 345] (5) Ches trois roys veirent l’estoile qui s’apparut en Orient, le jour que Dieu fut neis, et le veirent tous oussitost Iy uns com l’autre. Adont se mist cascon de ches trois roys al chemyn, pour aleir où Ii estoile les conduroit, car ilh disoient que Dieu astoit nasquis de virge qui le monde devoit rachateir ; se le voloient aleir adoreir à la citeit de Cassath [Calsach en B] en Ynde.  (5) Ces trois rois virent l’étoile apparue en Orient le jour où Dieu vint au monde ; ils la virent tous, l’un comme les autres, immédiatement. Tous les trois se mirent alors en route, pour aller où l’étoile les conduirait, car ils disaient que Dieu était né d’une vierge et qu’il devait racheter le monde. Ils voulaient aller l’adorer en la cité de Cassath, en Inde.
(6) S’y soy trovarent ches trois roys et s’asemblarent par bonne compangnie, quant ils soy cognurent et oirent dit li uns à l’autre leurs opinions, et astoient tous d’onne opinion. (6) C’est là que les trois rois se retrouvèrent. Ils se mirent ensemble, en bons compagnons, lorsqu’ils se furent reconnus et eurent échangé leurs vues : ils avaient tous la même opinion.
(7) Celle citeit de Cassath siet à LII journéez de Bethleem, et nunporquant Dieu fist à trois roys grant myracle, car ils vinrent à Bethleem à XIIIe journee droite ; car ilh avoient jà aleit III ou IIII journées, anchois qu’ils s’encontrassent à Cassath. (7) Cette ville de Cassath se trouve à cinquante-deux jours de Bethléem, et cependant, Dieu fit pour ces trois rois un grand miracle : ils arrivèrent à Bethléem le treizième jour exactement. Avant de se rencontrer à Cassath, ils avaient déjà marché trois ou quatre jours. (trad. personnelle)

 

Il suffit de lire ces paragraphes pour comprendre que Ly Myreur des Histors a subi la nette influence du Livre des merveilles du monde. Cela apparaît clairement dans la rencontre des trois rois à Cassath (nouvelle graphie pour la ville), dans les données chiffrées concernant les voyages (« trois ou quatre jours avant Cassath » « douze jours de Cassath à Jérusalem ») et dans la mention – unique – d’une intervention divine (Dieu fist à trois roys grant myracle). Voilà pour l’essentiel. Cela étant, bien des choses restent à commenter.

Un élément doit d’abord être mis en évidence. À la différence de Mandeville, qui, comme Odoric, faisait l’impasse sur cette question, le chroniqueur liégeois avait fourni dans les paragraphes précédents (§ 1-3) des indications relativement précises sur l’origine des trois rois : Melchior est roi de Tarse en Perse, Gaspard roi d’Arabie et Balthazar, roi en la terre de Saba.

Jean d’Outremeuse ne ferme donc pas les yeux sur « l’avant-Cassath ». Il assume pleinement la donnée traditionnelle d’une origine, à la fois lointaine et diverse, des rois, tout en l’intégrant à deux motifs nouveaux trouvés chez Mandeville : celui d’une ville-étape et celui d’un voyage miraculeux.

Un point de détail mérite peut-être un commentaire : la localisation en Inde de Cassath, la ville de rencontre. En fait il s’agit là, nous le savons maintenant, de la reprise pure et simple par Jean d’Outremeuse de la grossière erreur géographique commise par Mandeville dans son premier texte sur les mages (il se trouverent en Ynde, a une cité qui a nom Cassac ; XXIII, p. 41, éd. Tyssens-Raelet) et qui n’apparaît plus dans le second (le chemin vers Ynde… jusques a une cité qui a nom Casath ; XLVI, p. 90, éd. Tyssens-Raelet). Il n’empêche que, exagérément fidèle sur ce point à son modèle, Jean d’Outremeuse n’a vu aucune difficulté à envoyer trois personnes, originaires respectivement de Perse, d’Arabie et de la terre de Saba, faire étape en Inde avant de se rendre à Jérusalem. La géographie n’est manifestement pas son fort.

Pour le reste, il n’a pas trop mal réussi à harmoniser les choses. Ses rois ont vu l’étoile en même temps, chacun dans son pays, et ils se sont mis immédiatement en route pour se rendre « où elle les conduirait ». De cette étoile, ils connaissaient la signification. Sans toutefois mentionner d’où leur venait cette connaissance particulière, le chroniqueur liégeois signale en effet « que les rois savaient que Dieu Sauveur était né d’une vierge ». La suite immédiate (« ils voulaient aller l’adorer à Cassath ») a de fortes chances d’être une innovation, un peu curieuse, de Jean d’Outremeuse. Peut-être croit-il pouvoir ainsi expliquer l’étrange détour vers une ville-étape. Selon lui, tous les voyageurs, indépendamment l’un de l’autre, auraient pensé que Cassath était leur destination définitive.

Le reste aussi ne se trouve nulle part ailleurs et relève de l’imagination du chroniqueur liégeois. Il dépeint les trois rois arrivant, chacun de son côté, à Cassath croyant adorer le Dieu qu’ils recherchent : ils constatent qu’ils se sont trompés, se rencontrent, s’interrogent mutuellement, confrontent leurs vues avant de prendre une décision commune. Ils ont en effet compris que leur but véritable se trouvait en Judée et qu’il leur faut reprendre la route.

Cassath joue donc pleinement dans la version de Jean d’Outremeuse son rôle de point de rencontre et de ville-étape. Notre auteur a retravaillé avec un certain succès ce motif que lui fournissait Mandeville.

Que dire maintenant du miracle ? Le chroniqueur liégeois a-t-il repris ici le motif du « double miracle » proposé par Mandeville ? Ce n’est pas clair. Dans le texte du Myreur, seul le voyage Cassath-Bethléem semble visé, explicitement en tout cas, mais, tout bien considéré, les déplacements vers Cassath pourraient aussi en avoir bénéficié : « trois ou quatre journées » pour venir, par exemple du Yémen à Cassath sans aide divine, c’est difficilement croyable. Mais ce n’est pas explicitement dit.

Quoi qu’il en soit, le groupe, maintenant rassemblé par bonne compangnie, se met en route en direction de la Judée.

 

 

  1. Rencontre avec Hérode et arrivée à Bethléem (§ 8-13) (Myreur, I, p. 345-346)

 

Les III roys vinrent en Judée – Herode parolle à eaux – Miracle à Herode Les trois rois arrivèrent en Judée – Hérode leur parle – Miracle chez Hérode
(8) Tant alerent ches trois roys que ils entrarent en Judée ; si ont troveit aux passaiges grans gens d’armes qui [p. 346] les prisent, et les mynarent devant Herode, qui leurs demandat cuy ilhs astoient et qu’ilh queroient. (8) Les trois rois marchèrent jusqu’à leur arrivée en Judée. Ils rencontrèrent aux frontières de nombreux hommes en armes qui les arrêtèrent et les menèrent à Hérode, lequel leur demanda qui ils étaient et qui ils cherchaient.
(9) Promier parlat Jaspar et dest : « Sires, nos  summes rois qui allons querant I jovene damoiseal, qui est neis novellement, qui justicherat nos et vos et tous cheaux qui sont et qui sieront, car ilh est roy de tout le monde. » (9) Jaspar parla le premier et dit : « Sire, nous sommes des rois à la recherche d’un jeune damoiseau, né récemment, et qui nous jugera, nous, vous et tous ceux qui existent et qui existeront, car il est le roi du monde entier ».
(10) Quant Herode entent chu se fut mult enbahis, et dest-ilh par trahison que chu ne poroit-ilh croire neis plus que uns cappons ne poroit del escuel où ilh astoit apparelhiés  por mangnier, salhir de la tauble à la perche chantant. Là demonstrat Dieu gran myracle, car Iy cappons salhit en plummes com de promier, et volat à la perche chantant. (10) Quand Hérode entendit cela, il fut très troublé, et perfidement il dit qu’il ne pourrait pas croire à cela plus qu’il ne pourrait croire qu’un chapon, préparé dans une écuelle pour un repas, puisse sauter de la table sur son perchoir en chantant. Là Dieu fit un grand miracle, car le chapon sauta, paré de ses plumes comme avant, et vola vers son perchoir en chantant.
(11) Adont dest Herode aux trois rois par grant trahison qu’ilhs alassent tant querant qu’ilh le trovassent, et quant ilhs l’avoient troveit se retournassent par là, et ilh l’iroit aoreir. (11) Alors Hérode, dans sa grande fourberie, dit aux trois rois de partir à la recherche de l’enfant jusqu’à ce qu’ils le trouvent et, qu’une fois l’enfant trouvé, ils repassent chez lui. Il irait alors l’adorer.
(12) Et les trois roys Ii oirent en convent ; puis soy partirent de luy, et soy misent al chemyn droit où ilh veirent l’estoile flammant, tant com ilh sont entreis en Bethleem. (12) Les trois rois lui donnèrent leur accord ; puis ils le quittèrent et ils reprirent la route à l’endroit où ils virent l’étoile flamboyante, jusqu’à leur entrée dans Bethléem.
(13) Et Ii estoile s’abassat, si les mynat tout droit sour la maison où Dieu astoit, puis chaiit Ii estoile en I puiche ; et les trois roys entrarent en la maison, si ont troveit Marie qui alaitoit Dieu, son enfant. (13) Et là, l’étoile s’abaissa et les conduisit directement vers la maison où Dieu se trouvait, puis elle tomba dans un puits. Les rois entrèrent dans la maison, et trouvèrent Marie allaitant Dieu, son enfant.

 

On se souviendra qu’à la fin du chapitre précédent (VII, § 8), Hérode, mis au courant par « la bête de Jérusalem » de ce qui le menaçait, avait juré de tuer l’enfant et donné l’ordre de surveiller les lieux de passage. Il avait même promis une solide récompense à qui capturerait le nouveau-né (« une si grande étendue de terre qu’elle l’enrichirait à jamais »).

Rien d’étonnant dès lors que les voyageurs (VIII, § 8) aient été interceptés à la frontière par les gens d’Hérode et conduits au roi. Sur ce point, on est très loin du récit de Matthieu, selon lequel les mages, ayant perdu l’étoile qui les guidait depuis l’Orient, se seraient d’eux-mêmes rendus au palais d’Hérode, pour lui demander le lieu de naissance du nouveau roi. Le dialogue avec Hérode (§ 9) par contre est davantage dans la ligne du récit canonique, encore qu’ici Jaspar seul soit censé parler et que ce qu’il dit à Hérode ne corresponde pas exactement aux paroles de l’Évangile.

 

  1. Le motif du chapon cuisiné qui reprend vie (§ 10)

Le § 10, avec en particulier le « miracle du chapon », s’écarte davantage encore de Matthieu. Jean d’Outremeuse introduit en effet dans son récit une histoire relativement peu connue, mais attestée ailleurs. Nous croyons utile de fournir quelques attestations de ce motif.

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La première qui vient à l’esprit se rencontre dans un apocryphe éthiopien de date incertaine, vraisemblablement traduit de l’arabe, qui est présenté dans EAC II, 2005, p. 153-203 et dont il n’existe pas encore de véritable édition critique. C’est précisément le motif du coq qui a donné son nom à ce traité connu aujourd’hui comme Le Livre du Coq.

Pour le dire en quelques mots, ce livre raconte les trois derniers jours de la vie de Jésus, en se basant sur les évangiles canoniques et sur des traditions apocryphes ou légendaires. Un coq cuisiné est au menu du repas pascal que Jésus et ses apôtres prennent à Béthanie. Le passage suivant se place au moment précis où Judas vient de quitter la table :

Le Seigneur Jésus toucha alors de son doigt le coq qui avait été tué et qui se trouvait placé devant lui, sur le plateau. Immédiatement, le coq se leva, rendu à la vie comme auparavant, et il se tint en face de lui, comme si le couteau n’avait jamais effleuré sa tête, comme s’il n’avait rien perdu de sa chair. Le Seigneur Jésus-Christ lui dit : « C’est moi, qui t’ordonne, ô coq, de suivre Judas en secret. Va à Jérusalem et tâche de savoir ce que Judas fera chez lui, auprès des Juifs et au Temple. Après t’être envolé sans crainte, reviens ici. Il te sera donné une langue comme aux humains, et tu feras aux apôtres de vive voix le récit de tout ce qui s’est passé. » Le coq s’envola aussitôt et suivit Judas. (IV, 6-8,  p. 169, trad. Piovanelli, EAC II, 2005)

Jésus ressuscite donc un coq qu’il charge de suivre Judas, de le surveiller et de revenir faire rapport à Jésus de ce qu’il aura vu et entendu.

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Le motif de Jésus mangeant avec ses disciples et ressuscitant un coq cuit qui leur est servi se retrouve aussi dans un fragment copte attribué au Livre (apocryphe) de la Résurrection de Jésus-Christ par l’apôtre Barthélemy (I, 1-3,  p. 307-308, trad. EAC I, 1977), mais dans une tout autre optique.

Un des convives, Matthias, qui avait lui-même tué le coq servi à table, rapporte à Jésus que les Juifs lui avaient dit que le sang de son maître serait versé comme celui du coq qu’il venait de tuer. Jésus lui répond en substance : « C’est bien vrai ; mon sang va couler, je vais mourir mais il m’arrivera après ce qui va arriver au coq ».

Alors Jésus toucha le coq et lui dit : « Je te le dis, à toi, ô coq, tu vivras comme tu vivais auparavant, des ailes te pousseront et tu prendras ton vol afin d’annoncer le jour où je serai livré. » Et le coq bondit sur le plat et s’échappa. Jésus dit à Matthias : « Voici, le volatile que tu avais égorgé il y a trois heures est ressuscité, vivant… [Le texte est incomplet, mais l’idée est : « Il en sera de même pour moi »].

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Troisième exemple. « Un miracle analogue, qui a lieu chez Judas dans les instants qui précèdent son suicide, a été inséré dans la forme secondaire M2 de l’Évangile de Nicodème (I, 3) avant d’être repris par une légende médiévale latine diffusée en Angleterre et en Irlande » (EAC II, 2005, p. 139-140) ». Ce texte est absent (je crois) des deux volumes des EAC, mais on le trouvera dans un article de Gianfranco Ravasi, intitulé Pâques selon les textes apocryphes. Judas, Pilate, Marie, et accessible sur la Toile :

Judas, après avoir trahi Jésus, rentre chez lui, sombre et décidé à se suicider. Sa femme cherche à le convaincre de ne pas se pendre, sûre que le Christ ne pourra jamais ressusciter. Comme elle fait rôtir un coq pour le repas, elle parie avec son mari : « Si ce coq rôti peut chanter, alors Jésus pourra ressusciter ». Mais, tandis qu’elle parlait, le coq écarta les ailes et chanta trois fois. Alors Judas, pleinement convaincu, fit un nœud coulant avec la corde et alla se pendre.

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Les EAC II (2005) signalent également en note (p. 140, n. 1) que « la résurrection inattendue d’un coq cuisiné joue aussi un rôle déterminant dans une autre légende médiévale, d’origine scandinave, qui a pour protagoniste saint Étienne ».

Quoi qu’il en soit de ces différentes attestations, on ignore d’où Jean d’Outremeuse a tiré ce motif de la résurrection d’un coq cuisiné ; on ignore aussi s’il l’a trouvé tel quel, déjà actualisé dans l’histoire d’une rencontre entre Hérode et les mages, ou s’il a été lui-même en contact avec le motif brut qu’il aurait ici adapté.

Cela nous entraînerait trop loin de creuser ces différentes questions et de rechercher le lien éventuel existant entre l’épisode du coq chantant trois fois lors du reniement de Pierre et le motif de la résurrection du coq cuisiné.

 

  1. Le puits des mages ou l’étoile tombée dans un puits de Bethléem

À partir du § 11, le récit de Jean d’Outremeuse va suivre d’assez près celui de Matthieu. On y trouve : la demande fourbe d’Hérode ; l’étoile réapparue qui guide à nouveau les mages jusqu’à Bethléem pour s’arrêter « au-dessus du lieu où était l’enfant » ; l’entrée des mages dans la maison « où ils trouvent l’enfant avec Marie, sa mère ». Tout cependant ne provient pas de l’évangéliste. Par exemple le détail de Marie « allaitant » son enfant n’est pas dans l’évangile, mais il va presque de soi.

Plus intéressante est la notice de la disparition de l’étoile dans un puits, une fois sa mission accomplie. Elle n’apparaît ni chez Matthieu ni, semble-t-il, chez les apocryphes. Il doit pourtant s’agir d’une antique légende.

À notre connaissance toujours, c’est Grégoire de Tours (540-594) qui en livre l’attestation la plus ancienne :

Est autem in Bethlem puteus magnus, de qua Maria gloriosa aquam fertur hausisse. Saepius aspicientibus miraculum inlustre monstratur, id est stella ibi mundis corde, quae apparuit magis, ostenditur.

Venientibus devotis ac recumbentibus super os putei, operiuntur lenteo capita eorum. Tunc ille, cuius meritum obtenuerit, videt stellam ab uno pariete putei super aquas transmigrari ad alium in illo modo, quo solent super caelorum circulo stellae transferri. Et cum multi aspiciant, ab illis tantum videtur, quibus est mens sanior. Nonnullos vidi, qui eam adserebant se vidisse. Nuper autem diaconus noster retulit, quod cum quinque viris aspexit, sed duobus tantum apparuit. (M.G.H., éd. B. Krusch, 1969, p. 38 du vol. 2 : Liber in gloria martyrum = Premier livre des Miracula, I, 1)

On trouve à Bethléem un grand puits, où la glorieuse Marie, dit-on, avait puisé de l’eau. Il offre assez souvent à ceux qui y regardent un miracle éclatant : l’étoile, celle qui apparut vraiment [aux mages], s’y montre à ceux qui ont le cœur pur.

Lorsqu’ils y viennent avec dévotion et se couchent sur l’orifice du puits, on leur couvre la tête d’un linge. Alors, celui qui le mérite, voit l’étoile passer d’une paroi du puits sur l’autre, en rasant la surface de l’eau, de la même manière que les étoiles passent sur la voûte céleste. Beaucoup regardent, mais elle n’est visible qu’à ceux qui ont l’esprit particulièrement sage. J’en ai vu personnellement plusieurs qui affirmaient l’avoir vue. Récemment notre diacre a rapporté que cinq hommes ont regardé, mais qu’elle n’est apparue qu’à deux d’entre eux. (trad. personnelle)

Grégoire de Tours ne précise pas l’emplacement exact de ce puits miraculeux, mais une chose est sûre : très tôt on a montré aux pèlerins une cisterna « dans laquelle on disait qu’était tombée l’étoile qui avait jusque là conduit les mages » et on la leur montrait « près de la chapelle de la crèche du Christ » :

Inde ad capellam presepis Christi est cisterna, in quam dicitur stilla cecidisse, que magos illuc duxerat. (Anonymi Descriptio Terrae Sanctae, dans le Cod. Bernensis 46, du XIIe siècle ; cfr l’éd. de T. Tobler, Topographie von Jerusalem und seinen Umgebungen, II, Berlin, 1854, p. 467. Accessible sur la Toile)

On ne s’étonnera donc pas de voir Jean de Mandeville mentionner ce puits dans sa description de la Basilique de la Nativité. Nous avons déjà donné le texte plus haut :

Item, delez la tour de celle eglise dessus dite, a la dextre partie, en descendant par .xvj. degrez, est le saint lieu ou Nostre Sire nasqui, qui est moult noblement ouvrez de marbre et gentement point d’or et d’asur et d’autres coulours ; et delez, a .iij. pas, est la creppe du buef et de l’asne, et assez prez est le puis ou l’estoille chey qui avoit conduit les roys Jaspar, Melcior et Balthazar. (XXIII, p. 41, éd. Tyssens-Raelet, 2011)

Rien d’étonnant non plus que la notice apparaisse chez Jean d’Outremeuse. Pour reprendre les termes de Voltaire, c’était devenu en quelque sorte la communis opinio :

On trouve dans Origène [pas de référence chez Voltaire] que l’étoile s’était arrêtée sur la tête de l’enfant Jésus. La communis opinio fut que l’étoile se jeta dans un puits ; on prétend que ce puits est encore montré aux pèlerins […]. Ils devraient [y] descendre car la vérité y est. (Œuvres complètes de Voltaire. T. VI, Paris, 1837, p. 472 [Sommaire historique des quatre évangiles] [p. 302, dans une autre édition, Paris, 1877, accessible sur la Toile])

Le puits dit des Mages est toujours signalé aujourd’hui sur le site officiel de la grotte de la Nativité. Le pèlerin s’y voit renvoyé à la tradition et à un texte du XIe siècle :

« Le puits dit des Mages », qui correspond à une grande citerne proche du presbyterium, suscitait la curiosité des pèlerins. La Tradition rappelle que dans la citerne se reflétait la lumière de l’étoile qui indiquait aux Mages le lieu exact de la naissance de Jésus. Comme le racontent divers témoignages, la lumière de l’étoile resta imprimée dans le puits : « …et sur le côté nord de la Grotte, il y a un puits sans fond, et dans l’eau du puits, on peut voir l’étoile qui accompagna les Mages » (Épiphane le moine, XIe siècle).

 

  1. Les mages, les cadeaux et l’enfant Jésus (§ 14-19) (Myreur, I, p. 346)

 

Reprenons la lecture du texte de Jean d’Outremeuse, en nous intéressant aux cadeaux offerts et reçus par les Mages.

 

Les III roys offrirent à Jhesus leurs joweals

La signifianche des III dons

Les trois rois offrirent leurs trésors à Jésus

La signification des trois présents

[p. 346] (14) Atant prist cascons des III roys ses joweals qu’ilh avoit aporteit, et Iy offrirent ; Iy anneis Melchior offrit encense, et Jaspar myrre, et Balthasar oir, et ilh les prist ; lesqueis trois dons ont trois grandes signifianches : car Iy oir signifie qu’ilh sierat roy de tout le monde, Iy encense signifie que ilh feroit la vielhe loy chaioir, et estaubliroit une novelle, et Ii mirre signifioit que ilh sieroit mors en la crois por le peuple à rachateir. (14) Alors ils prirent chacun les présents qu’ils avaient apportés et les offrirent ; l’aîné, Melchior, offrit l’encens, Jaspar la myrrhe, Balthazar l’or, et Dieu les accepta. Ces trois présents ont trois grandes significations : car l’or signifie que l’enfant sera le roi de tout l’univers, l’encens signifie qu’il fera tomber l’ancienne loi et en établira une nouvelle, et la myrrhe veut dire qu’il mourra sur la croix pour racheter le peuple.
(15) Item nos trovons en l’escripture que quant Melchior ouffrit à Dieu encense, ilh Iy semblat qu’ilh fust en l’eage de II ans, et ilh semblat à Balthasar qu’ilh ewist V ans, et ilh semblat à Jaspar qu’ilh ewist VII ans. (15) Nous trouvons aussi dans un texte qu’au moment où Melchior offrit l’encens à Dieu, l’enfant lui sembla être âgé de deux ans ; et Balthazar crut qu’il en avait cinq et il sembla à Jaspar qu’il en avait sept.
Jhesus sengnat les III roys Jésus bénit les trois rois
(16) Apres chu se sont les trois roys partis, et ont pris hosteit en Bethleem meismes ; et quant ilhs furent al repouse se dest Melchior aux aultres : (16) Après cela, les trois rois partirent, et se rendirent dans une auberge à Bethléem même. Et lorsqu’ils s’y reposaient, Melchior dit aux autres :
(17) « Bien doit yestre chis enfes roy de tout le monde, car ilh est mult saige, quant nos sengnat de sa diestre main qui signifie qu’ilh morat en crois, et enssi qu’ilh moy semble ilh at bien d’eage Il ans. » Enssi demoront et se sont aleis cuchiés. (17) « Cet enfant doit bien être le roi du monde entier, car il est très sage : quand il nous a bénis de sa main droite, signifiant qu’il mourrait en croix, il m’a semblé avoir au moins deux ans ». Ils restèrent ainsi et allèrent se coucher.

 

Ly angle s’apparut aux III roys Un ange apparut aux trois rois
[p. 347] (18) Mains quant chu vient à meynuit, se vient uns angle aux trois roys, qui leurs dest : (18) Mais quand arriva minuit, un ange vint vers les trois rois et leur dit :
« Barons, Dieu vos mande que vous n’en raleis mie par Judée, car Herode vos ochiroit ; mains raleis-en par aultre voie, et Dieu vos garderat de tous perilhes. » « Barons, Dieu vous fait savoir de ne pas retourner par la Judée, car Hérode vous tuerait ; prenez une autre route pour rentrer, et Dieu vous gardera de tous les périls. »
(19) Quant les trois roys entendirent chu, ilhs se sont leveis, puis en ralont par altre voie, et sains Mychiel les conduisit jusques en leurs paiis. (19 Quand les rois entendirent cela, ils se levèrent et s’en retournèrent par un autre chemin, et saint Michel les conduisit jusqu’à leur pays.

 

Les mages sont donc maintenant en présence de l’enfant Jésus à qui ils vont offrir leurs cadeaux. Dans le récit de Jean d’Outremeuse, la rencontre est entourée de quelques événements un peu particuliers, assez difficiles à expliquer. Ainsi l’enfant apparaît aux mages sous divers aspects. Par ailleurs, contrairement à ce qui se lit dans d’autres versions, le chroniqueur liégeois n’envisage aucun cadeau qui serait donné en retour aux mages. Ils vont repartir chez eux sans repasser par Hérode.

Mais avant d’aller plus loin, un mot sur l’origine lointaine des cadeaux offerts à Jésus par les mages lors de leur visite.

Les cadeaux « canoniques » offerts sont l’or, l’encens et la myrrhe (Matthieu, II, 11). Si la tradition s’est beaucoup interrogée sur la signification de ces présents (cfr ci-dessous), leur origine lointaine n’a guère intéressé que la littérature apocryphe orientale. Ainsi, par exemple, dans la Caverne des Trésors (Ve-VIe siècle), il s’agirait là de trois matières précieuses qu’Adam, après la faute, aurait emportées du paradis et déposées dans cette caverne où il aurait trouvé refuge avec Ève (V, 17). Les mages, passant par là pour gagner la Judée, les auraient utilisés pour les offrir en présents à Jésus (XLV, 12, éd. Su-Min Ri, Louvain, 1987). C’est en fait une question complexe sur laquelle on pourra voir le commentaire de Andreas Su-Min Ri (Louvain, 2000, p. 446-453).

Sur l’histoire primordiale de ces objets dans la caverne, le rédacteur du premier livre du Combat d’Adam et Ève [trad. française aux éditions Filbluz], un traité postérieur au précédent (du VII au IXe siècle) et inspiré par lui, s’attardera longuement en leur faisant jouer un grand rôle.

On se limitera à ces brèves mentions avant de présenter la signification prise par ces trois matières précieuses.
 

  1. Les cadeaux offerts à Jésus et leur signification (§ 14)

Chez Jean d’Outremeuse, les cadeaux offerts reçoivent le symbolisme devenu courant dans la tradition depuis Irénée de Lyon à la fin du IIe siècle (Contre les hérésies, III, 9, 2) et que la compilation de Jacques de Voragine résume de la manière suivante : « l’or convient au tribut, l’encens au sacrifice, la myrrhe à la sépulture des morts. Par ces trois présents furent proclamées, dans le Christ, la puissance royale, la majesté divine et la mortalité humaine. » (Légende dorée, ch. XIV, p. 115, trad. Boureau).

Fondamentalement, Jean d’Outremeuse ne dit pas autre chose :

l’or signifie que l’enfant sera le roi de tout l’univers, l’encens signifie qu’il fera tomber l’ancienne loi et en établira une nouvelle, et la myrrhe veut dire qu’il mourra sur la croix pour racheter le peuple.

mais la formulation qu’il adopte lui semble propre ; telle quelle, elle ne se retrouve pas ailleurs.

En fait, si le chroniqueur liégeois avait eu devant lui l’ensemble du texte de Jacques de Voragine, il aurait pu proposer d’autres significations. Parmi plusieurs interprétations, l’archevêque évoquait par exemple celle, très concrète, de saint Bernard au XIIe siècle :

Selon Bernard, ils offrirent de l’or pour soulager la misère de la Vierge, de l’encens pour chasser la puanteur de l’étable, de la myrrhe pour fortifier les membres de l’enfant et pour chasser la vermine. (Bernard, Sermones in epiphania Domini, III, 1 ; XIIe siècle)

ou encore cette autre, très banale, due à Remi d’Auxerre (IXe siècle) :

C’était une tradition ancienne que de ne point se présenter les mains vides devant Dieu ou devant un roi. Les Perses et les Chaldéens avaient précisément l’habitude d’offrir de tels présents. (Homiliae VII, P.L., t. 131, 1884, col. 90-907)

On a rencontré plus haut dans les légendes recueillies par Marco Polo en Perse, la myrrhe liée d’une manière spécifique à la médecine. Selon U. Monneret (Leggende orientali, Vatican, 1952, p. 91-95), l’idée d’un Cristo medico (« Le Christ médecin »), assez rare en Occident, est beaucoup plus fréquente en Orient et pourrait remonter à un vieux concept mésopotamien.

À propos des cadeaux, on se souviendra du récit de Marco Polo, présenté plus haut, où les trois rois partis aourer un prophete qui estoit nez :

… porterent trois offrandes : or et encens et mirre, « pour cognoistre se celui prophete estoit dieu, ou roy terrien, ou mire ». Car il distrent se il prenoit l’or que il seroit roy terrien ; et se il prenoit l’encens que il seroit dieu ; et se il prenoit le mirre que il seroit mire [médecin]. (ch. XXXI, p. 63, éd. Pauthier, 1865)

*

Dans le texte canonique à l’origine de toute la tradition (Matthieu, II, 11), et longtemps encore, les trois cadeaux (l’or, l’encens et la myrrhe) sont offerts sans spécification du donateur, ce qui ne signifie pas nécessairement qu’ils le furent par le groupe en tant que tel. Pierre le Mangeur utilise le terme singuli (« chacun en particulier ») : obtulerunt puero singuli aurum, thus et myrrham (ch. VII intitulé de oblatione et nominibus magorum) et dans La légende dorée (Ch. XIV) va dans le même sens :

Après être entrés dans la petite demeure et avoir vu l’enfant avec la mère, ils s’agenouillèrent et, l’un après l’autre, ils lui offrirent leurs présents, l’or, l’encens et la myrrhe (trad. Boureau, p. 114)

Mais l’indifférenciation fut assez vite levée, surtout chez les apocryphes, dont les récits d’ailleurs s’étofferont. On verra apparaître d’autres cadeaux, voire d’autres bénéficiaires.

Ainsi dans l’Évangile du pseudo-Matthieu (ch. XVI, 2, trad. EAC I, 1997, p. 135-136), l’enfant a deux ans lorsque les mages arrivent « dans la maison » et le trouvent assis sur les genoux de Marie :

Alors ils ouvrirent leurs trésors et donnèrent de très riches présents à Marie et à Joseph, mais à l’enfant lui-même ils offrirent chacun une pièce d’or. Et l’un offrit <en outre> de l’or, le deuxième de l’encens et le troisième de la myrrhe.

De très riches présents sont ici offerts à Marie et à Joseph, tandis que l’enfant reçoit de chaque mage une pièce d’or et que la distribution des trois présents canoniques est individualisée. Mais l’individualisation n’est encore que partielle : aucun nom n’étant cité, le lecteur ignore auquel des rois attribuer chacun des cadeaux.

Toutefois, lorsque les cadeaux sont expressément liés à un visiteur, il n’y a aucune unanimité dans la tradition.

Dans l’Évangile arménien de l’Enfance (ch. XI, 2, p. 132-133, trad. Peeters, 1914), où les mages offrent une pléthore de cadeaux, les trois présents canoniques sont attribués, pour la myrrhe à Melkon qui tient la place de notre Melchior, pour l’encens à Gaspar, et pour l’or à Balthasar. Dans un texte, attribué faussement à Bède et très riche en précisions sur les caractéristiques physiques et l’habillement des mages, Melchior offre l’or, Gaspar l’encens et Balthasar la myrrhe (Extraits des Pères contenant des sentences, des questions et des paraboles, référence inconnue). Jean d’Outremeuse pour sa part (§ 14) confie à Melchior l’encens, à Jaspar la myrrhe et à Balthasar l’or. Trois versions, trois répartitions différentes. C’était manifestement là pour les rédacteurs une « matière libre », laissée à la fantaisie de chacun.

 

  1. Le cas très particulier du cadeau de Melkon-Melchior : des « livres écrits et scellés par le doigt de Dieu ».

Mais en matière de cadeaux,  l’Évangile arménien de l’Enfance se caractérise par une offrande tout à fait particulière, qu’il est seul à attester et sur laquelle nous allons maintenant nous étendre quelque peu. Il signale en effet que Melkon-Melchior offre à l’Enfant Jésus des « livres écrits et scellés par le doigt de Dieu ». Cela nécessite quelques explications.

Rappelons, à propos de cet Évangile arménien que sa rédaction primitive ne serait pas postérieure au Ve siècle, mais que son texte a subi au fil des siècles de nombreux développements dont on a beaucoup de mal à déterminer les étapes. Une de ses caractéristiques est de ne pas reculer devant l’amplification.

C’est le cas dans le très long chapitre XI qui, sur près de 20 pages de l’édition Peeters (p. 131-150), raconte dans le plus grand détail la visite des Mages. C’est notamment le cas en ce qui concerne les cadeaux. Dans la tradition, on le sait, les cadeaux offerts à Jésus par les mages se réduisent généralement à de l‘or, de l’encens et de la myrrhe. Mais le Livre arménien de l’Enfance va non seulement les multiplier, mais en présenter un de très particulier qui concerne directement notre sujet. Il figure dans « la hotte » de Melkon, notre Melchior.

Ainsi en XI, 2, celle-ci est censée contenir, à côté de la myrrhe, attendue, divers présents relativement classiques comme « de l’aloès, de la mousseline, de la pourpre et des rubans de lin », un cadeau très spécial, en l’espèce des « livres écrits et scellés par le doigt de Dieu ». Revoici donc des livres, avec toutefois une précision essentielle : « Dieu en est l’auteur ». Le § 2 du chapitre toutefois n’en dit pas plus. Le secret ne sera dévoilé que beaucoup plus loin et d’une manière progressive.

Une première information substantielle, encore que fort incomplète, se dégage, en XI, 10 et 11, du dialogue des mages avec Hérode. À ce dernier qui leur demande comment ils ont appris qu’un fils de roi allait naître au pays de Judée (c’est le texte même de Mat., II, 2), les visiteurs répondent qu’ils sont en possession d’un « témoignage écrit, gardé sous pli scellé et transmis de génération en génération ». Ils précisent même qu’un ange est apparu pour leur dire que le message qu’il contenait s’était réalisé et pour leur demander de venir en Judée. Cette réponse toutefois ne satisfait pas complètement Hérode, qui insiste : « Mais d’où donc tenez-vous donc ce témoignage connu de vous seuls ? ».

Suit un très long passage. Le début, relativement court, reprend en d’autres mots  ce qui avait déjà été dit : c’est « une lettre écrite, fermée et scellée par le doigt de Dieu », contenant « un ordre divin concernant un projet que le Seigneur a promis d’accomplir en faveur des enfants des hommes » et « Notre peuple est le seul au monde à posséder ce témoignage écrit ». Le reste du passage, beaucoup plus long, ne dévoile encore rien du contenu du message. Il ne fait que retracer l’histoire de sa transmission des origines jusqu’aux visiteurs d’Hérode.

On apprend ainsi (XI, 11) que ce document rédigé par Dieu et donné à Adam avait été remis par ce dernier à Seth – nous retrouvons Seth – et s’était ensuite transmis de père en fils, de génération en génération, jusqu’à ce que le peuple des mages « le reçoive de Melchisédech au temps de Cyrus, roi de Perse ». Alors, continue Melkon, « nos pères le déposèrent en grand honneur dans une salle et la lettre parvint finalement jusqu’à nous. C’est elle qui nous permit de connaître à l’avance le nouveau monarque, fils du roi d‘Israël ».

En entendant cela, Hérode, dont l’impatience ne fait que croître, veut s’en emparer par la force pour la lire, mais son acte violent provoque l’effondrement du bâtiment et de nombreux morts. Hérode doit laisser partir les Mages, sans en apprendre davantage. Pas plus qu’Hérode, le lecteur ne retire du récit aucune précision sur le contenu du message.

Pour avoir la révélation de l’ultime secret, le lecteur devra encore patienter une dizaine de paragraphes (XI, 23). Il y a d’abord le moment où le roi Melkon présente à Jésus, sans l’ouvrir, la lettre toujours scellée. C’est ce qu’on appellerait en langage postal un « retour à l’expéditeur ». Le document est en effet remis à celui qui l’avait écrit – Dieu – par les héritiers lointains de celui à qui, à l’origine, il avait été confié – Adam. Le roi Melkon est très explicite sur ce point :

Et le roi Melkon, ayant pris le livre du Testament qu’il gardait chez lui (en héritage) des premiers ancêtres, comme nous l’avons dit, il l’apporta, le présenta à l’enfant et dit : « Voici l’écrit en forme de lettre, que vous avez donné à garder, après l’avoir scellé et fermé. Prenez et lisez le document authentique que vous avez écrit. » (XI, 22)

La lettre en question, le mage l’appelle « livre du Testament », mais on ne sait toujours pas ce qu’elle contient exactement. Le paragraphe suivant (XI, 23) va enfin révéler avec précision non seulement à quel moment et à qui elle a été donnée, mais surtout son contenu.

Le contexte est bien expliqué par le rédacteur. Adam a été chassé du Paradis, son fils Abel a été tué par Caïn et le meurtrier est sévèrement puni par Dieu. Adam est tellement attristé et plongé dans le deuil que, pendant plus de 200 ans, il n’a plus eu de rapports conjugaux avec Ève.

Mais Dieu dans sa miséricorde lui envoya son ange et lui dit de s’approcher d’Ève. Et Dieu donna à Adam, Seth, l’enfant de consolation. Il lui donna aussi ce livre, écrit par le doigt de Dieu, le pacte d’Adam, portant ce qui suit : « L’an 6000, le sixième jour (de la semaine), à la sixième heure, j’enverrai mon fils unique le Verbe divin, qui ira prendre chair dans ta race, et mon fils deviendra le fils de l’homme et te rétablira derechef dans ta dignité première, par les suprêmes tourments de sa croix. Et alors, Adam, tu seras comme l’un de nous, uni à Dieu d’une âme pure et d’un corps immortel. » (XI, 23)

Ainsi, le « parchemin écrit par Dieu en lettres d’or et scellé de son propre doigt » du début, appelé un peu plus haut « livre du Testament », reçoit ici le nom de « pacte d’Adam ». On connaît désormais le contenu de cette lettre rédigée par Dieu et remise à Adam lors de la naissance de Seth. Dieu y annonçait qu’il enverrait son fils s’incarner « en l’an 6000, le sixième jour de la semaine, à la sixième heure », et, par sa mort sur la Croix, rétablir dans sa dignité première Adam et tous ses frères les hommes.

C’est donc cette promesse solennelle de Dieu qui devait être remise intacte et en mains propres à Dieu qui venait de naître à Bethléem pour sauver le monde. Le document qui l’atteste et que nous appellerons, pour la facilité des choses, « la Lettre de Dieu à Adam »,  était ainsi passé de mains en mains pendant des générations pour aboutir finalement dans celles de Melkon qui, à Bethléem, le remettra à celui qui l’avait rédigé. Les mages sont devenus en quelque sorte les « héritiers testamentaires d’Adam ». Leur mission accomplie, ils peuvent désormais retourner chez eux.

*

Il s’agit donc, on le voit, d’un cadeau très particulier, qui tranche totalement sur ce que rapportent les autres versions et qui méritait un traitement particulier. Il est lié au motif plus général du « Testament d’Adam » que nous traiterons peut-être ailleurs un jour.

Mais après ce long développement, il est temps maintenant pour nous d’explorer un autre domaine, celui des cadeaux non pas donnés mais reçus par les Mages.

Quoique la version de Jean d’Outremeuse n’en porte aucune trace, ce motif pourtant existait. En effet, dans certaines traditions orientales, les mages seraient repartis dans leurs pays avec des cadeaux qu’ils auraient reçus lors de leur visite à l’enfant Jésus. C’est le cas dans les récits des informateurs de Marco Polo, également dans la Vie de Jésus en arabe, ainsi que dans quelques autres textes. C’est ce dont nous voudrions maintenant parler.

 

  1. 3. Le cadeau offert aux mages chez Marco Polo

On a présenté plus haut la relation de voyage de Marco Polo, son arrivée dans le nord-ouest de la Perse, où les habitants de la région connaissaient et racontaient encore la légende de trois de leurs rois partis adorer un prophète lointain et lui offrir de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Des informateurs de Marco Polo, liés à un lieu-dit appelé Cala Ataperistan, lui auraient même fourni un détail intéressant : les rois en question seraient rentrés de voyage avec un cadeau bien particulier qui leur aurait été remis par l’enfant.

Dans le Livre de Marco Polo, le texte qui clôture le chapitre XXX (p. 63 de l’édition Pauthier, 1865) est très clair. Après que les mages lui aient remis leur cadeau, l’enfant prist toutes trois les offrandes ; et puis leur donna une boiste close. Si s’en partirent les roys pour retourner en leur contrées. La suite, le chapitre XXXI, raconte le retour des rois dans leur pays. Voici la traduction française d’A. t’Serstevens (Le livre de Marco Polo, Paris, 1955, p. 86-87) :

Quand ils eurent chevauché plusieurs journées, ils se dirent qu’ils voulaient voir ce que l’enfant leur avait donné. Ils ouvrirent donc la boîte et trouvèrent dedans une pierre, et ils se demandèrent ce que cela voulait dire. Cela voulait dire que la foi qu’ils avaient commencée devait rester ferme en eux comme pierre ferme. C’est pour cette raison et dans ce sens qu’ils avaient reçu la pierre. Mais eux, qui ne comprirent pas que la pierre portait cette signifiance, la jetèrent dans un puits. Et à l’instant descendit du ciel un feu ardent qui tomba dans le puits où la pierre avait été jetée.

Et quand les trois rois virent cette merveille, ils furent tout ébahis et se repentirent de ce [p. 87] qu’ils avaient jeté la pierre, car ils s’aperçurent alors de la signifiance qui était grande et bonne. Ils prirent donc de ce feu et l’emportèrent dans leur pays, et le mirent dans une église très belle et très riche. Et quelquefois ils le font brûler et l’adorent comme un dieu, et toutes les choses qu’ils sacrifient, ils les font cuire avec ce feu. Et s’il arrive que le feu s’éteigne, ils vont aux autres cités d’alentour, qui gardent la même foi, et se font donner du feu qu’ils portent en leur église. Et c’est la raison pour laquelle les gens de cette contrée adorent le feu. Et maintes fois, ils font dix jours de marche pour trouver ce feu. Et ainsi le contèrent ceux du bourg à Messire Marco Polo et lui affirmèrent, par vérité, qu’il en avait été ainsi…

La forme initiale du cadeau est ici une pierre dure à laquelle les mages n’attachèrent d’abord aucune valeur. Il faudra qu’ils assistent à sa transformation prodigieuse pour en percevoir la signification profonde. À la limite, la matière n’a donc pas d’importance, et l’on comprend que certaines versions parallèles remplacent la pierre par du sable ou même du cumin, comme on l’explique sur le site Les Rois Mages et la galette des Rois,  ou par du pain, comme on le verra plus loin.

Il est plus important de relever qu’on est clairement dans l’optique du Zoroastrisme. Pareil récit conserverait-il la trace d’une tentative de « christianisation » de l’ancien culte du feu ? Ce récit donne en tout cas l’impression que le feu qu’on adore dapys proviendrait, en dernière analyse, de la crèche de Bethléem ; directement lié à l’enfant Jésus, il aurait en fin de compte été donné en cadeau aux rois de la région.

Nous n’insisterons pas. Pour commenter savamment pareil texte, il faudrait des compétences en Zoroastrisme que nous n’avons pas. Le même problème va d’ailleurs se poser dans le second récit, où un autre cadeau ramené par les mages apparaît lui aussi lié au feu.

 

  1. 4. Le cadeau offert aux mages dans la Vie de Jésus en arabe

Ce récit figure dans la Vie de Jésus en arabe (Ch. V-VI, p. 213-214, trad. EAC I, 1997). Il contient toutefois, par rapport au premier, une différence importante : c’est Marie, et non Jésus, qui offre le cadeau. Mais on sait que dans cet écrit apocryphe, « le personnage principal […] est Marie plutôt que Jésus » (EAC I, 1997, p. 207) Il s’agit d’un lange de l’enfant, que les visiteurs rapportent chez eux et qui va apparaît lui aussi – et ce n’est certainement pas une coïncidence – lié au culte du feu.

Nous sommes dans le chapitre V qui décrit l’arrivée à la grotte. Le nom de Zoroastre apparaît dès le § 1. Ce serait par une prophétie de celui-ci que les visiteurs auraient appris la naissance de Jésus. Les visiteurs sont désignés par le mot mages, mais comme ils déposent leurs couronnes devant Jésus, on peut supposer qu’ils sont aussi des rois. Mais c’est là un détail accessoire : on a étudié plus haut le statut mouvant de ces visiteurs. Voyons plutôt le texte :

(1) Lorsque Jésus naquit à Bethléem de Judas au temps du roi Hérode, les mages vinrent de l’Orient à Jérusalem – ainsi que l’avait prophétisé Zoroastre –, portant des offrandes d’or, de myrrhe et d’encens. […]

(3) Lorsqu’ils arrivèrent à la grotte et y entrèrent, ils trouvèrent Joseph, Marie et l’enfant emmailloté dans les langes et déposé dans la crèche. Ils se prosternèrent devant lui, lui présentèrent leurs offrandes et s’informèrent de l’histoire de Joseph et Marie.

(4) Ces derniers s’étonnèrent de les voir déposer leurs couronnes devant <Jésus> et se prosterner devant lui sans s’assurer de qui il était. Ils leur demandèrent : « Qui êtes-vous et d’où venez-vous  »

(5) Ils répondirent : « Nous sommes des Persans, et nous sommes venus pour celui-ci. » Alors, Marie, prit un des langes et le leur donna ; ils l’acceptèrent le plus gracieusement du monde.

(6) La nuit du jeudi suivant la naissance, l’ange apparut aux Persans, semblable à l’étoile qui les avait guidés à l’aller ; ils s’en allèrent, guidés par sa lumière, et retournèrent dans leur pays. (ch. V, p. 213)

Le chapitre suivant (Ch. VI, p. 213-214) raconte l’histoire de ce lange que les mages, de retour chez eux, montrèrent à leurs rois et à leurs prêtres. On fait une fête ; selon la coutume on allume un feu  devant lequel on se prosterne et on y jette ce lange, que le feu ne touche pas. « C’est, disent-ils, une chose divine, puisque le feu n’a pas pu le brûler ni le gâter ». « Et ils le gardèrent chez eux avec beaucoup de respect. » Voici le texte :

(1) Leurs rois et leurs prêtres se réunirent entre eux et leur dirent : « Qu’avez-vous vu et fait ? Comment êtes-vous allés et revenus ? Qu’avez-vous rapporté ? »

(2) Ils montrèrent alors le lange que Marie leur avait donné et firent une fête en son honneur ; ils allumèrent un feu selon leur coutume, se prosternèrent devant lui et y jetèrent ce lange. Le feu le saisit et se mêla à lui, mais lorsqu’il s’éteignit, ils en retirèrent le lange qui était comme avant : le feu ne l’avait pas touché.

(3) Ils se mirent à le baiser et le mirent sur leurs têtes et leurs yeux, disant : « Ceci est la Vérité, sans aucun doute ; c’est une chose divine puisque le feu n’a pas pu le brûler ni le gâter. » Et ils le gardèrent chez eux avec beaucoup de respect.

Bien qu’il s’agisse de part et d’autre du retour des rois mages dans leurs pays, les deux textes (le Livre de Marco Polo et la Vie de Jésus en arabe) ne racontent pas la même chose : les cadeaux ne sont pas les mêmes, leur symbolisme et leur réception non plus, mais les deux récits semblent avoir un lien avec le Zoroastrisme et avec les « adorateurs du feu » en Perse. Nous n’en dirons pas plus.

 

  1. D’autres variantes du même motif

Si l’on fait abstraction des variantes pour aller à l’essentiel, la structure du motif examiné est simple. Lors de leur visite à Bethléem, les mages reçoivent un cadeau en retour, offert par Jésus ou par Marie. Dans un premier temps, ils le considèrent comme un objet sans valeur, au point parfois qu’ils tentent de s’en débarrasser. Sa grande importance n’apparaît que dans la suite (en cours de trajet ou à la fin du voyage), dans les rapports fondamentaux qu’il entretient avec le feu et avec son culte.

Les deux exemples détaillés ci-dessus sont probablement les plus significatifs, mais d’autres attestations existent. On les trouvera, analysées en détail, dans le volumineux dossier constitué par Ugo Monneret dans son livre (Le leggende orientali sui magi evangelici, Cité du Vatican, 1952). Le titre de son chapitre II (p. 69-118) est très explicite : I Magi e il dono del Messia. En voici quelques-unes.

Au Xe siècle, un polygraphe et chroniqueur arabe du nom d’Al-Mas’ūdī, traitant du culte mazdéen du feu dans Les prairies d’or (t. IV, Paris, 1865, p. 79-80), fait état d’une légende selon laquelle Jésus donne un pain en cadeau aux Mages. Ceux-ci le cachent sous une pierre mais le pain disparaît dans les profondeurs de la terre. À cet endroit, on creuse un puits d’où jaillissent deux jets de feu (Monneret, ibidem, p. 71).

Cette forme de la légende apparaît dans le Protévangile de Jacques, mais uniquement dans une traduction éthiopienne du texte. Les mages y sont appelés Tanisurām, Malīk et Sisseba (on a vu plus haut combien leurs noms pouvaient varier) et la scène décrite se passe après leur retour au pays, lors du rapport qu’ils font à « leur roi » sur ce qu’ils ont vu et fait. Voici la fin du récit (Monneret, ibidem, p. 72) :
Leur roi leur demanda (parlant de l’enfant) : « Que vous-a-t-il donné ? ». Ils répondirent en disant : « Il nous a donné un petit pain béni, que nous avons caché sous terre ». Alors le roi dit : « Allez le rechercher et rapportez-le-moi ». Les mages retournèrent là où ils avaient caché le pain, creusèrent le sol et, du trou, sortit du feu. Et c’est pourquoi les Mages depuis lors adorent le feu.
Des variantes existent. Ainsi, dans la rédaction éthiopienne des Miracles de Jésus (ch. VI, 5, p. 615 ; éd. S. Grébaut, dans Patrologia Orientalis, XII, p. 615), le pain en question est un pain d’orge, donné comme viatique aux mages par Marie, qui n’avait rien d’autre à offrir.
Mais restons-en là. Tous ces textes nous mettent en présence d’une légende étiologique sur les origines du culte zoroastrien du feu, due à une plume chrétienne et de date incertaine.

  1. Des questions d’âgeet d’apparence physique (§ 14-17)

Melchior est le seul à propos duquel Jean d’Outremeuse donne une indication d’âge : il apparaît comme l’aîné (§ 14). Manifestement cet aspect des choses ne semble pas avoir beaucoup d’importance pour notre auteur, pas plus d’ailleurs que l’aspect extérieur des visiteurs (taille, chevelure, barbe, vêtements). C’est généralement le cas d’ailleurs dans la tradition littéraire sur les mages. La longue compilation de Jacques de Voragine sur l’Épiphanie (Légende dorée, ch. XIV , p. 107-116, trad. Boureau) par exemple ne fournit aucun détail de cet ordre.

À vrai dire, le problème de l’apparence physique a surtout dû se poser aux multiples auteurs de tableaux, de mosaïques ou de dessins. C’est que les représentations iconographiques des mages sont très nombreuses, les plus anciennes remontant au IIIe siècle (Wikipédia, art. Rois Mages) ; à partir du XVe siècle, l’Adoration des Mages est même devenue un thème très prisé par les peintres. Et sur ce plan-là aussi, les représentations des mages ont connu une évolution multiséculaire que l’angle choisi pour cette étude ne nous permet pas d’explorer.

Le fait devait toutefois être signalé et, dans cette optique, le lecteur sera peut-être intéressé par la citation suivante, où Marie-Odile Mergnac a tenté de schématiser cette évolution sur sa page « Qui sont les rois mages » :

Les tableaux, mosaïques ou dessins les plus anciens représentent les Rois mages en costume persan, avec des pantalons serrés à la cheville et des bonnets phrygiens ; ils offrent leurs présents selon le rite de la Perse, en tenant les offrandes dans des mains recouvertes par leurs manteaux. Ce n’est qu’à partir du IXème siècle qu’on prend l’habitude de les désigner comme des rois, avec des couronnes sur la tête.

  À partir du XIIème siècle, nouvelle évolution qui montre à travers eux les trois âges de la vie : Gaspard est un adolescent jeune et imberbe, Balthazar un homme mûr portant la barbe et Melchior un vieillard chauve à barbe blanche. Enfin, à partir du XVème siècle, les Rois mages évoquent l’humanité tout entière : un asiatique, un blanc, un noir. Les peintres n’ont pas ajouté de quatrième Mage pour les Indiens après la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb. Il n’y a que dans la cathédrale de Viseu au Portugal qu’on voit un chef indien du Brésil apporter ses présents au nouveau-né de Bethléem.

Mais cela nous entraîne assez loin de la très brève, et d’ailleurs imprécise, allusion de Jean d’Outremeuse à l’âge de Melchior.

*

En réalité la version du chroniqueur liégeois contient une autre allusion, beaucoup plus curieuse, à des questions d’âge, mais elle concerne cette fois l’enfant Jésus. Elle semble se développer en deux phases. On trouve d’abord au § 15 :

Nous trouvons dans un texte qu’au moment où Melchior offrit l’encens à dieu, l’enfant lui sembla être âgé de deux ans. Balthasar crut qu’il en avait cinq et il sembla à Jaspar qu’il en avait sept.

Deux paragraphes plus loin, au § 17, Melchior revient sur cette rencontre avec Jésus et l’impression que ce dernier lui a faite. Il dit à ses compagnons :

« Cet enfant doit bien être le roi du monde entier, car il est très sage ; quand il nous a bénis de sa main droite, signifiant qu’il mourrait en croix, il m’a semblé avoir au moins deux ans. »

Tout cela laisse perplexe et le commentaire n’est pas facile.

Nous commencerons par le geste de bénédiction de Jésus et la réflexion qu’il suscite chez Melchior. La bénédiction de la main droite étant un signe de croix, l’allusion à la mort sur la croix se comprend. Ce qui se comprend moins bien, c’est non seulement la phrase qui précède : « il doit être le roi du monde entier, car il est très sage », mais aussi le rapport existant entre cette royauté, la mort en croix et l’âge de deux ans.

Par ailleurs, le chroniqueur liégeois n’attribue à l’enfant aucun geste adressé aux deux compagnons de Melchior et – plus largement – aucun autre texte, à notre connaissance, ne fait état d’une bénédiction ou d’un signe de croix de Jésus à l’intention des mages en général ou de l’un d’entre eux.

La première impression du lecteur est que Jean d’Outremeuse a abrégé – d’une manière abrupte et maladroite – un récit qui devait être beaucoup plus long et qui développait un motif très spécial, celui d’une multiplicité d’apparences sous lesquelles Jésus se serait présenté aux rois mages. Dans un premier temps (§ 15), chaque visiteur aurait eu sa propre vision de l’enfant. Dans un second temps (§ 16-17), les trois mages, réunis, auraient confronté ces images disparates et réfléchi sur le message qu’elles étaient susceptibles de véhiculer.

Effectivement, ce motif de la multiplicité d’apparences est solidement attesté, mais avec des actualisations très différentes, dans l’Évangile arménien de l’Enfance et dans le Devisement du monde de Marco Polo. Voyons ces deux témoignages plus en détail.

 

  1. Multiplicité d’apparences dans l’Évangile arménien de l’Enfance.

Cet ouvrage apocryphe, dont l’original syriaque est perdu et que nous avons déjà rencontré à plusieurs reprises, est connu par une traduction arménienne. Les spécialistes le voient comme une amplification du Protévangile de Jacques et de l’Évangile de l’enfance par Thomas. Sa rédaction primitive ne serait pas postérieure au Ve siècle mais le texte dont nous disposons a subi au fil des siècles de nombreux développements dont on a beaucoup de mal à déterminer les étapes (Dictionnaire encyclopédique de la Bible).

La visite des mages est racontée en détail au chapitre XI, où elle occupe près de 20 pages dans l’édition Peeters de 1914 (p. 131-150). Voici les passages qui nous intéressent.

Au § 17, les trois rois, prosternés devant l’enfant « dans la crèche des animaux », lui offrent tour à tour leurs présents : l’encens (entre autres) pour Gaspar, roi de l’Inde, puis l’or (entre autres) pour Balthazar, roi des Arabes, puis la myrrhe (entre autres) pour Melkon, roi des Perses. Au § 18, quand ils sortent, ils décident de se raconter les uns aux autres « ce qui leur est apparu ». Ils sont alors surpris et émerveillés par leurs récits, que le narrateur rapporte aux §§ 19-21 et que nous allons transcrire ci-dessous.

Ces récits racontent que chaque roi a eu une vision différente de l’enfant et que ces visions ne sont pas seulement complexes mais mouvantes. Elles passent même en quelque sorte « d’un roi à l’autre ». Le passage est fort long, signe probable qu’on n’est pas en présence de la rédaction primitive, mais d’un développement relativement récent. Par ailleurs, on n’est pas sûr de bien le comprendre. Quoi qu’il en soit, voici comment il se présente :

  • 19. Le roi Gaspardit : « Lorsque j’eus apporté et présenté l’encens à cet (enfant), je vis en lui le Fils de Dieu incarné, assis sur un trône de gloire, et l’armée des (anges) incorporels formait sa cour. ». Balthasardit : « Tandis que je m’approchais, je le vis siégeant sur un trône sublime et, devant lui, une armée innombrable l’adorait prosternée. » Melkon dit : « Et moi, je vis qu’après être mort corporellement dans des supplices, il se levait, revenu à la vie. »

En entendant ces choses les uns des autres, les rois, frappés de stupeur, se dirent avec étonnement : « Quel est ce nouveau prodige qui se montre à nous : nos témoignages ne s’accordent pas. Il nous faut (pourtant) croire un fait que nous voyons de nos yeux ».

  • 20. Et le matin, les rois s’étant levés se dirent les uns aux autres : « Venez, allons ensemble à la grotte ; nous verrons si quelque autre signe se montrera à nous. » Balthasary alla et ne vit plus la vision qu’il avait eue d’abord ; mais ce fut le fils d’un homme, d’un roi terrestre qui lui apparut. Gaspar vit l’enfant assis dans la mangeoire des animaux et il vit la seconde vision. Il en fit le récit aux autres (en ces termes) : « Ce n’est plus ma première vision que j’ai eue ; c’est la vôtre, Balthasar, celle que vous nous avez rapportée. » Melkon entra alors et vit Jésus assis sur son trône. Il ne revit pas sa précédente vision, qui le lui avait montré mort et revenu à la vie ; mais il vit en lui, comme l’avait vu Gaspar, Dieu fait homme né de la Vierge. Plein de joie, Melkon s’en fut en hâte prévenir ses frères.
  • 21. Après avoir vu ces choses et s’être retirés chacun à part soi, tous les rois se réunirent et tinrent séance. Ils commencèrent à se raconter les uns aux autres la vision que (chacun) avait perçue et comprise. Ils se dirent mutuellement : « Venez, frères, retournons à notre gîte. (Demain), de bonne heure, nous nous rendrons de nouveau à la caverne et nous nous assurerons positivement si c’est bien là celui que le Seigneur nous a montré. » Étant donc retournés à leur habitation, ils demeurèrent dans la joie et l’allégresse jusqu’au matin.

Et de bonne heure, s’étant levés, ils allèrent jusqu’à l’ouverture de la caverne. Après être entrés un à un, les rois regardèrent et reconnurent l’(enfant). Ils se sentirent au cœur un même transport d’allégresse ; ils se réjouirent et, pleins de joie et d’amour, ils allèrent annoncer à toute leur armée en ces termes : « Celui-ci est vraiment Dieu et fils de Dieu, qui s’est montré à chacun de nous sous une apparence extérieure en rapport avec notre offrande ; il a reçu de nous avec bonté et douceur notre salut et nos hommages. » Et (tous) eurent foi en (lui) : les rois, les princes, toute la multitude de l’armée et le peuple qui se trouvait là.

La tradition manuscrite est complexe et certains manuscrits livrent un texte différent ; nous nous sommes borné à livrer le texte retenu par l’éditeur. Il est déjà suffisamment complexe, mais il suffit à notre propos, qui est, sans entrer dans trop de détails, de dégager le motif de la multiplicité d’apparences.

Pour comprendre ce récit, un élément de solution se trouve probablement dans la dernière partie du texte : « il s’est montré à chacun de nous sous une apparence extérieure en rapport avec notre offrande ». On a vu plus haut le symbolisme des offrandes. L’encens qu’offre Gaspar et qui est lié à la sphère religieuse fait en quelque sorte apparaître le fils de Dieu, assis au Ciel sur un trône de gloire avec, pour courtisans, une armée d’anges. L’or de Balthazar, lié à la puissance royale, provoque la vision d’un roi, adoré par une foule innombrable. Quant à la myrrhe, liée à la mort, à l’ensevelissement dans le tombeau et à la résurrection, elle fait voir à Melchior un Christ « mort corporellement dans des supplices, se lever et revenir à la vie. » Lorsque les mages se concertent et réalisent qu’ils ont vu chacun des choses différentes, ils décident de retourner à la grotte.

Mais les choses apparemment se complexifient car ils n’ont plus la même vision que lors de leur visite précédente. Le texte retenu par l’éditeur n’est pas très clair et nous n’avons pas l’intention d’explorer la tradition manuscrite pour l’améliorer. Quoi qu’il en soit, on a l’impression que Balthasar a vu « le fils d’un homme, d’un roi terrestre » tandis que Malkon et Gaspar voyaient un « Dieu fait homme né de la Vierge ».

Il semble même qu’il y ait eu une troisième visite à la grotte au cours de laquelle les trois rois virent un enfant s’offrir à eux.

 

  1. Multiplicité d’apparences dans la relation de Marco Polo

Le motif de la multiplicité d’apparences de l’enfant Jésus se rencontre aussi dans le Devisement du Monde de Marco Polo. Ses informateurs lui avaient raconté, avec assez bien de de détails, la rencontre des rois mages avec l’enfant Jésus. Nous donnerons ci-dessous la traduction proposée par A. t’Serstevens (Le livre de Marco Polo, Paris, 1955, p. 86). Le « ils » du début désigne les informateurs de Marco Polo :

Ils disent qu’anciennement les trois rois de cette contrée allèrent adorer un prophète qui était né et lui portèrent trois offrandes, or, encens et myrrhe, pour savoir si ce prophète était dieu, roi terrestre ou médecin. Car ils disaient que s’il prenait l’or ce serait un roi terrestre, s’il prenait l’encens, ce serait un dieu, s’il prenait la myrrhe, ce serait un médecin.

Or, il advint que quand ils furent arrivés là où l’enfant était né, le plus jeune des trois rois entra le premier et trouva l’enfant du même âge que lui. Et après, entra l’autre, qui était d’âge moyen ; et de même, il lui sembla, comme à l’autre, avoir le même âge que lui. Et il sortit, tout émerveillé. Puis entra l’autre, de plus grand âge, et il lui arriva la même chose qu’aux deux précédents ; et il sortit tout pensif.

Et quand ils furent tous trois assemblés, chacun dit ce qu’il avait trouvé et vu ; et ils en eurent grand-merveille. Ils s’accordèrent alors d’entrer tous trois ensemble, y allèrent et trouvèrent l’enfant de l’âge qu’il avait, c’est-à-dire de treize jours. Ils l’adorèrent et lui offrirent l’or, l’encens et la myrrhe. Et l’enfant prit les trois offrandes, et puis leur donna une boîte close. Et s’en repartirent les rois pour retourner en leur contrée.

On a la nette impression de se trouver devant un texte organisé un peu de la même manière que dans l’Évangile arménien de l’Enfance mais en modèle réduit. Dans un premier temps, lorsque chacun des rois se présente seul, il croit rencontrer quelqu’un du même âge que lui : un homme jeune, un adulte, un vieillard. En d’autres termes, l’âge de Jésus se modèle sur celui du visiteur. C’est dans un second temps seulement, lorsqu’ils entrent ensemble qu’ils ont devant eux la réalité, c’est-à-dire un petit enfant de treize jours.

Ici, il ne semble pas y avoir ici autant de visites que dans l’Évangile arménien, et surtout pas autant de complexité en ce qui concerne les visions. Par ailleurs, on ne voit pas très bien la signification des changements chez l’enfant Jésus. Il prend bien sûr l’âge de son visiteur, mais qu’est-ce que cela veut dire ? Que pour voir la réalité de Dieu, il faut se présenter à lui en laissant de côté tout ce qu’on a pu imaginer de Lui, en se débarrassant de tous les préjugés qu’on peut nourrir sur Lui, en étant simplement soi-même ?

En tout cas, avec ce texte du Devisement du Monde, on se trouve devant une autre actualisation du motif des apparences multiples.

 

  1. Multiplicité d’apparences dans la version de Jean d’Outremeuse

Les deux exemples qui viennent d’être mentionnés ne prouvent qu’une chose, l’existence d’un motif auquel Jean d’Outremeuse a fait lui aussi appel. Oserait-on l’appeler le motif de « visions variables » ou celui de la  « multiplicité d’apparences »  ?  Mais cela dit, nous sommes bien incapable de mettre la main sur le modèle précis qui l’aurait inspiré.

Chronologiquement, il aurait pu utiliser, directement ou indirectement, l’Évangile arménien de l’Enfance, voire le Devisement du Monde, mais force est de reconnaître que les correspondances de contenu entre le passage du Myreur et les deux autres textes sont extrêmement faibles. Peut-être rencontrerons-nous un jour un texte dont aurait pu s’inspirer le chroniqueur liégeois. Jusqu’ici nous ne l’avons pas trouvé.

 

  1. Le retour des mages

La finale de l’épisode des mages n’offre pas une grande originalité. Elle ne fait que développer le récit canonique : « Et ayant été avertis en songe de ne point retourner vers Hérode, ils [les mages] regagnèrent leur pays par un autre chemin. » (Matthieu, II, 12).

Chez le chroniqueur liégeois, l’injonction divine se place vers minuit, elle est présentée en style direct et est mise dans la bouche d’un ange. L’ange guide, pour ne pas parler d’ange annonciateur, se rencontre dans plusieurs apocryphes, et dans la compilation de Jacques de Voragine (Épiphanie, ch. XIV, p. 116, trad. Boureau), « ils rentrèrent sous la conduite d’un ange ». Mais la croyance que les mages rentrent chez eux « guidés par saint Michel », à notre connaissance, est propre à Jean d’Outremeuse.

Pourquoi saint Michel ? Ce dernier a beaucoup de fonctions dans le christianisme et la culture chrétienne européenne lui fait beaucoup de place. Mais quand il joue le rôle de guide, c’est plutôt comme psychopompe, pour conduire les âmes vers le Paradis.

Chez Matthieu, les mages rentrent simplement chez eux, « par un autre chemin ». Jacques de Voragine parle d’un ange. Ce dernier, sous la plume de Jean d’Outremeuse, aurait-il été l’archange saint Michel ?

*

Ce qu’ont fait les mages après leur retour n’intéresse guère la tradition. Si l’on peut croire Marco Polo et ses informateurs (cfr supra), les mages originaires de la première province perse sont enterrés tous les trois à Sāwah où le voyageur vénitien a encore pu voir leurs tombeaux. On sait par ailleurs que c’est au cours de leur voyage de retour que ces mêmes informateurs placent le prodige du cadeau de Jésus – une pierre dure – qui se transforme en un feu rayonnant. Le rédacteur de la Vie de Jésus en arabe connaît également un épisode prodigieux qui relie au feu le prodige du lange de Jésus : il résiste au feu, est donc supérieur à lui, et sera conservé par les mages avec beaucoup de respect. Dans les deux cas, on devine un lien sous-jacent avec le culte du feu dans le Zoroastrisme.

D’autres versions mettent les mages en rapport avec l’apôtre Thomas. Ainsi le chapitre XXVI de l’Historia Trium Regum de Jean de Hildesheim raconte que les Mages mirent deux ans à retourner chez eux et qu’une fois rentrés au pays, ils construisirent une belle chapelle où ils décidèrent d’être enterrés après leur mort. Ils passèrent le reste de leur vie dans une humilité et une dévotion telles que tout le monde n’arrêtait pas de louer leurs vertus, « jusqu’à l’arrivée du bienheureux Thomas l’Apôtre, après l’ascension du Seigneur » (in laudabili vita usque post ascensionem domini ad adventum beati Thome apostoli). On sait que pour Jean de Hildesheim les rois mages proviennent de l’Inde, et que par ailleurs la tradition fait de Thomas l’évangélisateur de l’Inde. Un apocryphe ancien (il remonterait au IIIe siècle), intitulé les Actes de Thomas, raconte longuement la vie et l’œuvre de l’apôtre au royaume indo-parthe du Taxila (présentation et édition dans EAC I, 1997, p. 1321-1470).

En fait, le lien de Thomas avec les mages est beaucoup plus ancien que Jean de Hildesheim, puisque qu’on trouve déjà dans le pseudo-Chrysostome (Opus imperfectum, Hom. 2, P.G., t. 56,  1859, col. 638) « que Thomas se rendit dans le pays des Mages qui étaient venus adorer le Christ, qu’il les baptisa et qu’ils l’aidèrent à répandre la foi chrétienne ». Telle est la phrase par laquelle Jacques de Voragine termine le chapitre V de sa Légende dorée intitulé « Saint Thomas, apôtre ». Ce paragraphe, ajouté lors de la seconde rédaction du traité, clôture de manière plutôt abrupte un développement long de quelque huit pages dans l’édition de La Pléiade  (p. 40-48) et qui ne soufflait mot d’un quelconque rapport de l’apôtre avec les mages.

 

  1. 11. Et d’autres points encore…

Il est temps d’en rester là. En voulant mettre la version de Jean d’Outremeuse dans son contexte, nous en avons déjà beaucoup dit sur les mages. Et pourtant il y aurait encore tellement à dire.

Nous aurions voulu parler aussi des reliques des mages (les reliquaires de Cologne et du Mont Athos), des rapports entre le drame liturgique et l’évolution de la tradition, des tentatives diverses de la tradition pour rendre compte du fait que les mages connaissaient parfaitement la signification de la mystérieuse étoile qu’ils avaient vu apparaître en Orient. Ces points de détails de la tradition mériteraient un examen particulier. Un autre sujet aussi, plus général et plus délicat, aurait dû être traité : celui de l’historicité du motif des mages et de l’étoile de Bethléem. Nous nous réservons de revenir sur ces questions dans une série d’exposés qui seront moins liés à Jean d’Outremeuse.

 

 

LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, MELCHIOR, GASPAR & BALTHASAR, MICHEL TOURNIER (1924-2016), ROIS MAGES

Gaspar, Melchior & Balthasar : roman de Michel Tournier

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Gaspard, Melchior & Balthazar 

Michel Tournier

Paris, Gallimard, 1982. 277 pages.

 

 

Présentation de l’éditeur

L’épisode des Rois Mages venus d’Arabie Heureuse pour adorer l’Enfant Jésus, s’il ne fait l’objet que de quelques lignes d’un seul des quatre Évangiles, a magnifiquement inspiré la peinture occidentale. Mais qui étaient ces rois ? Pourquoi avaient-ils quitté leur royaume ? Qu’ont-ils trouvé à Jérusalem – chez Hérode le Grand – puis à Bethléem ? L’Histoire et la légende étant également muettes, il incombait à un romancier de répondre à ces questions. C’est ce qu’a tenté Michel Tournier avec ce récit naïf et violent qui plonge aux sources de la spiritualité occidentale qui en profite également pour camper un quatrième roi qui arrivera en retard après de multiples aventures mais grâce à quoi il boira au calice et se retrouvera au paradis auprès de Celui qu’il aura manqué sur terre pendant son périple.

 

Biographie de l’auteur

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Michel Tournier est né en 1924, d’un père gascon et d’une mère bourguignonne, universitaires et germanistes. Les parents envoient chaque année leurs quatre enfants en vacances à Fribourg-en-Brisgau dans un foyer d’étudiants catholiques où ils peuvent pratiquer la langue. Michel Tournier est alors, selon ses dires, «un enfant hypernerveux, sujet à convulsions, un écorché imaginaire». En 1931, il est envoyé dans un home d’enfants, en Suisse, pour des raisons de santé. Il se passionne pour la musique. De ses séjours en Allemagne, il dit : «J’ai connu le nazisme à neuf ans, à dix ans, à onze ans, à douze ans. Ensuite ç’a été la guerre». Il se souvient des parades militaires du nazisme, des discours du Führer, dénoncés par son père. «Mauvais écolier», il est exclu de plusieurs établissements puis, dès 1935, fait ses études au collège Saint-Erembert de Saint-Germain-en-Laye avant d’être inscrit comme pensionnaire chez les pères d’Alençon. En 1941, la famille quitte la grande maison familiale de Saint-Germain-en-Laye, occupée par l’armée allemande, pour un appartement à Neuilly. Michel Tournier découvre alors la philosophie au lycée Pasteur de Neuilly, où il a pour maître Maurice de Gandillac et pour condisciple Roger Nimier. Les livres de Gaston Bachelard, découverts pendant les vacances, le décident à opter pour une licence de philosophie après le baccalauréat. Étudiant à la faculté des lettres de Paris, il soutient un diplôme de philosophie à la Sorbonne. En 1946, il obtient de se rendre en Allemagne, à Tübingen, où il rencontre Gilles Deleuze, pour apprendre la philosophie allemande. Il y reste quatre ans et, à son retour, se présente au concours de l’agrégation de philosophie, où il échoue. «Ma vie a été détruite, j’étais en morceaux» confie-t-il. Pour gagner sa vie, il fait des traductions chez Plon puis entre à la radio. En 1955, à la création d’Europe n° 1, il fait partie de l’équipe. Il rédige les messages publicitaires «de couches-culottes, de démaquillants et de la lessive». En 1959, il entre chez Plon. Il propose aussi à la télévision une émission mensuelle, Chambre noire, consacrée aux grands photographes. Il publie son premier roman en 1967, Vendredi ou les limbes du Pacifique, couronné par le grand prix de l’Académie française, d’après lequel il écrit par la suite Vendredi ou la vie sauvage, pour les jeunes lecteurs. Le Roi des Aulnes obtient le prix Goncourt en 1970. C’est le début d’une carrière entièrement dédiée à la littérature. Dès lors, Michel Tournier, dans son vieux presbytère de la vallée de Chevreuse, se consacre au «métier d’écrivain». Il voyage au Canada, en Afrique noire, au Sahara. Depuis 1972, il siège à l’Académie Goncourt, partage son temps entre écriture, articles, essais mais aussi rencontres avec son public, la jeunesse.

CATHEDRALE DE COLOGNE (Allemagne), COLOGNE (Allemagne), EPIPHANIE, EVANGILE SELON MATTHIEU, NOUVEAU TESTAMENT, ROIS MAGES

Les reliques des Rois Mages à Cologne

Pourquoi les reliques des rois mages se trouvent-elles à Cologne ?

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De l’Évangile de Matthieu à l’exhumation de trois squelettes par sainte Hélène au IVe siècle et leur arrivée à Cologne après un détour par Milan, découvrez l’histoire des reliques des rois mages.

La châsse contenant les reliques des rois mages de Cologne, est conservée dans la cathédrale de Cologne, la deuxième plus haute église d’Allemagne et du monde, où affluent des pèlerins du monde entier pour la vénérer. Réalisée entre 1181 et 1230 par un des plus fameux orfèvres médiévaux, Nicolas de Verdun, et ses successeurs, cette châsse occupe une place importante dans le culte rendu aux rois mages dont seul l’Évangile de Matthieu (Mt 1, 11) fait pourtant référence, parlant de « mages d’Orient » ayant appris la naissance du Christ, venus « l’adorer » et lui offrir de l’or, de l’encens et de la myrrhe. On ne connaît ni leur nombre, ni leurs noms, ni s’ils sont rois…

 De simples sages à « rois »

Depuis leur visite d’adoration et l’arrivée de leurs « saintes dépouilles » à Cologne, plusieurs interprétations et traditions se sont développées au fil des siècles, attribuant à cette châsse un rôle fondamental dans le culte rendu à ces trois rois, présentés par l’Église comme les premiers d’une longue procession de ceux qui, « tout au long de l’histoire, ont reconnu le signe de l’étoile et suivi les voies de l’Écriture pour rencontrer celui qui malgré son apparente fragilité offre au cœur de l’homme la plus haute félicité », selon les paroles de Benoît XVI en leur rendant hommage le jour de l’Épiphanie.

Dès le IIe siècle l’importance de ces personnages n’a cessé de grandir — Origène nous apprend qu’ils sont trois ; le siècle suivant Tertullien les élève au rang de royauté, reconnue par la liturgie et l’iconographie sept siècles plus tard ; au VIe siècle ils sont popularisés sous les noms de Gaspard, Melchior et Balthazar – entrant alors assez vite dans le cercle des personnages traditionnels des récits de la Nativité, pour ensuite se développer dans l’art chrétien.

 De Jérusalem à Milan

Quand leurs reliques arrivent à Cologne, les rois mages sont des personnages légendaires, et en même temps presque vivants qui représentent l’humanité entière. Les trois squelettes réputés, le plus sérieusement du monde, comme étant ceux des visiteurs orientaux de la crèche de Bethléem. Selon L’histoire des rois mages rapportée par le religieux Jean de Hildesheim (1315-1375), c’est Hélène de Constantinople – mère de Constantin et épouse de l’empereur romain Constance Chlore et future sainte Hélène – qui a fait exhumé les corps et les a ramenés la première fois, à l’occasion d’un pèlerinage à Jérusalem, au milieu d’autres reliques. Nous sommes au IVe siècle. Les reliques sont alors déposées dans la Grande Église (Megalo Ecclesia), là où sera construite quelques siècles plus tard la célèbre basilique Sainte-Sophie.

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Mais leur permanence est très brève car voilà que son fils, l’empereur Constantin, les offre à Eustorgius Ier, élu évêque de Milan, qui les emporte à Milan où elles resteront environ huit siècles. Aujourd’hui encore, dans Basilique Sant’Eustorgio construite pour l’abriter, et devenue un important lieu de pèlerinage, on peut y voir le sarcophage et, au sommet du campanile, une étoile à huit branches…

 À Cologne, proclamée quatrième ville sainte

C’est en 1164 que les reliques passent de Milan à Cologne, après la mise à sac de la ville par les troupes impériales de Frédéric Barberousse, furieux d’avoir été excommunié par le Pape. Celui-ci fait don alors des trois squelettes à Renaud de Dassel, l’archevêque de Cologne – figurant dans le programme iconographique de la châsse — qui les ramène en Allemagne et les dépose dans la cathédrale où elles se trouvent aujourd’hui. Depuis, les pèlerins n’ont cessé d’affluer. Et dès le XIIe siècle, Cologne est devenue la quatrième ville sainte du christianisme, aux côtés de Jérusalem, Rome et Constantinople.

Le pape Benoît XVI y a célébré les Journées mondiales de la jeunesse en 2005, déclarant dans son homélie :

« La ville de Cologne ne serait pas ce qu’elle est sans les Rois Mages, qui ont tant de poids dans son histoire, dans sa culture et dans sa foi. Ici, l’Église célèbre toute l’année, en un sens, la fête de l’Épiphanie (…) Se déplaçant à travers l’Europe, les reliques des Mages ont laissé des traces évidentes, qui subsistent encore aujourd’hui dans les noms de lieu et dans la dévotion populaire. Pour les Rois Mages, Cologne a fait fabriquer le reliquaire le plus précieux de tout le monde chrétien et a élevé au-dessus de lui un reliquaire encore plus grand : la cathédrale de Cologne. Avec Jérusalem, la “Ville Sainte”, avec Rome, la “Ville éternelle”, avec Saint-Jacques-de-Compostelle en Espagne, Cologne, grâce aux Mages, est devenu au fil des siècles un des lieux de pèlerinage les plus importants de l’Occident chrétien

 

Châsse des rois mages

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La châsse des rois mages de Cologne est un reliquaire conservé dans la cathédrale de Cologne. Il fut réalisé entre 1181 et 1230 par l’atelier de Nicolas de Verdun et ses successeurs colonais. Il s’agit d’une œuvre caractéristique du style 1200.

 

Fonction sacrée

La châsse de Cologne possède un rôle indispensable dans le culte rendu aux Rois MagesEn 1985, P. A. Sigal écrivait dans L’Homme et le miracle dans le France Médiévale, « L’idée qu’un Saint est présent par l’intermédiaire de ses reliques est une idée courante au Moyen-Âge […] Par l’intermédiaire de ses reliques, le compagnon invisible qu’est le Saint marque sa présence (praesentia) et sa puissance (potentia) ». Nous pouvons dire de la même manière que les reliques des Rois Mages sont présentes par l’intermédiaire du reliquaire et que ce dernier transcrit visuellement la praesentia et la potentia des Saints.

Son enveloppe qui cache pour la plus grande partie de l’année les reliques aux yeux des fidèles retranscrit de nombreux attributs de la sainteté. Ses matériaux, sa forme et son iconographie sont des constants rappels de son contenu ; quant à sa mise en scène, elle rappelle le pouvoir mystique qui s’en dégage. L’authenticité de la relique qui lui confère ses pouvoirs est également retranscrite dans le reliquaire. Cette enveloppe de métal inaltérable réhabilite les ossements dans leur statut de corpus inccoruptum, de même que le réemploi des pierres antiques sont la preuve de leur origine ancienne.

La pratique couramment attestée entre le xie et le XIIè siècle, consistant à se placer sous les reliques afin d’espérer bénéficier de leur flux miraculeux, est un bon exemple de l’importance du reliquaire.. Cette pratique était une reconstruction du miracle dit de l’imposition des mains durant lequel le Saint parvenait à guérir en se plaçant au-dessus du malade. En se tenant au-dessous du reliquaire et donc des reliques, le suppliant recréait ainsi la même relation avec le corps du Saint, par une sorte de transposition plus ou moins consciemment ressentie. La châsse de Cologne a fait l’objet de telle pratique comme le prouve la description de la procession organisée en 1322 à l’occasion de la translation des reliques dans le nouveau chœur gothique. Durant la procession, le reliquaire était précédé de seize autres châsses et de nombreuses haltes furent faites pour permettre aux fidèles de vénérer la relique et notamment de passer en dessous. Dans cette situation, et plus qu’à n’importe quelle autre, le reliquaire avait pour fonction de signifier le Saint.

 

Une construction visuelle de la Sainteté (praesentia)

Les matériaux

Comme de nombreux reliquaires médiévaux, la châsse des Rois Mages de Cologne est faite d’une alliance de multiples matériaux précieux. Son âme de bois est recouverte d’or, d’argent, de cuivre repoussé et doré ainsi que d’émaux champlevés et cloisonnés. D’abondantes pierres précieuses ou semi précieuses garnissent avec les gemmes et les camées antiques l’ensemble de la châsse. Seuls ces matériaux étaient jugés dignes de contenir son précieux dépôt. Mais si on exprimait ainsi l’estime que l’on portait à la dépouille d’un Saint, l’usage de l’or est bien moins anodin qu’il n’y parait.

Métal fabuleux, métal fétiche, l’or remplissait deux fonctions sociales au Moyen Âge : il était un instrument d’échange en même temps qu’un objet conférant prestige et puissance.. Le prestige social était naturellement lié à sa possession et aux largesses que celui-ci permettait. Il était la marque du pouvoir, il rehaussait la beauté et glorifiait la vaillance. Son rôle symbolique était donc capital. Dans l’art médiéval en particulier il était le synonyme de la spiritualité. L’or était le symbole du sacré. Il traduisait la splendeur d’un monde divin, figurait le ciel, auréolait les Saints, symbolisait un lien de perfection, de richesse et d’éternité. Dans le cas de la châsse de Cologne, cela créait une sorte de distanciation montrant que ce n’était pas totalement les restes d’hommes terrestres mais surtout ceux de Saints faisant partie du royaume de Dieu.

La châsse des Rois Mages possédait au xiiie siècle 222 pierres précieuses, semi-précieuses et camées antiques, dont seulement 138 sont encore en place. Aujourd’hui, c’est 304 qui y sont enchâssés. Les 166 pierres de différence correspondent à des rajouts effectués tout au long des siècles et dont la plupart (152) proviennent de restaurations récentes (1961 et 1973). Le premier plan d’interprétation de ces pierres précieuses voit généralement en elles de simples ornements contribuant à la préciosité de l’œuvre. Or elles entretiennent aussi des relations étroites avec la notion même de Sainteté. Très souvent de manière métaphorique, les Saints sont désignés comme les « pierres vives » (lapides vivi) de la foi en Dieu. Les pierres précieuses, le cristal de roche n’étaient pas des masses inertes. Elles étaient porteuses de sens : leur couleur changeante, leur transparence ou la force de leur éclat étaient pour les hommes du Moyen Âge autant de propriétés qui leur conféraient des vertus surnaturelles. Par ces pouvoirs, de nombreuses légendes leur furent rattachées et les pierres devinrent ainsi semblables aux Saints. Comme eux, elles avaient obtenu leurs vertus de Dieu. Leur utilisation sur cet objet liturgique était donc, au même titre que l’or, un élément qui signifiait aux fidèles le caractère sacré voir mystique de la relique.

Lumière et mise en situation

D’après un des documents recensé par R. Kroos, on apprend qu’en 1164, juste après leur arrivée, les reliques étaient fort probablement déposées au milieu de la nef de l’ancienne cathédrale, où un nouvel autel avait été érigé pour elles. Quand la châsse fut terminée aux alentours de 1230 un magnifique lustre -couronne fut suspendu au-dessus. Bien plus gros que celui des cathédrales d’Hildesheim ou d’Aix-la-Chapelle il pouvait supporter jusqu’à quatre-vingt-seize chandelles. L’explication de ce chiffre est trouvée dans l’Historia Scholastica de Petrus Comestor ; les 96 chandelles correspondent à la somme des douze Apôtres, des douze Prophètes et des soixante-douze disciples envoyés par Jésus pour répandre la Parole de Dieu (Luc, X, 1). Il est délicat de savoir si ce nombre avait un rapport iconographique avec sa position au-dessus de la châsse. Le lustre fut malheureusement détruit par l’incendie qui ravagea l’ancienne cathédrale en 1248. Mais, même si l’objet est perdu, il n’est pas difficile d’imaginer que l’or de la châsse ainsi éclairé devait réfléchir la lumière et faire briller le reliquaire dans la pénombre de l’édifice carolingien.

Depuis 2004, ces conditions primitives d’éclairement ont été restaurées, permettant aux touristes de s’identifier aux croyants d’autrefois. Encore aujourd’hui, en pénétrant par le portail Ouest de la cathédrale, le visiteur est surpris par cette châsse dont l’éclat semble un court instant être d’origine miraculeuse. Après le premier étonnement, il est aisé de constater que cette lumière «divine» provient de spots dardant sur l’œuvre un puits de lumière. Il nous semble néanmoins intéressant de s’arrêter sur cette première impression qui reflète la manière dont les hommes du Moyen Âge appréhendaient cet objet.

Tous les spécialistes du culte s’accordent à dire que les Saints, perçus comme des créatures du ciel, sont très souvent qualifiés d’êtres de lumière. Depuis des siècles, les artistes symbolisent la Sainteté chrétienne grâce à la lumière émanant des corps et des visages. L’auréole ou le nimbe est la marque concrète de leur élection divine. Dans le langage courant on dit d’un Saint que sa vie, ses paroles ou ses actions sont lumineuses et qu’il reflète la lumière de Dieu. Les récits tirés des pièces des procès de canonisation sont précis et circonstanciés. Globalement ils rapportent le fait suivant : un ou plusieurs témoins ont observé une lumière éclatante, parfois aveuglante émaner du corps d’une personne. Le sujet semble enveloppé de lumière comme le reliquaire d’or enveloppe de lumière ses restes.

Les trois Rois Mages en tant que Saints possédaient eux aussi la lumière comme attributs. D’après les Ecritures canoniques, nous savons peu de choses de ces trois personnages. Leur existence repose sur un seul texte extrêmement court dans l’Evangile de saint Matthieu (II, 7-16). Mais à partir du vie siècle, la légende embellit largement le texte évangélique trop sobre. De nombreux miracles relatés dans différents manuscrits furent mis à l’actif des Mages. C’est un certain Jean d’Hildesheim, qui en réalisa la synthèse au milieu du xive siècle, en écrivant Historia Trium Regum. Il raconte entre autres que le trépas de chacun des trois rois fut annoncé par une lumière aveuglante provenant d’un astre extraordinaire. Mais la dialectique de la lumière est également très présente sous la forme de l’étoile qui guida les Mages vers le lieu de naissance du Christ. Décrite dans tous les récits de la Nativité, elle est qualifiée, autant dans l’Évangile de Mathieu que dans les différents récits apocryphes de l’Epiphanie, d’étincelante : « Nous avons vu une étoile énorme qui brillait parmi ces étoiles-ci et qui les éclipsait au point que les autres étoiles n’étaient plus visibles. » (Protévangile de Jacques (XXI, 2). Si le statut de l’étoile, symbole crée et transitoire, fait l’objet de discussions, son caractère lumineux, quelle que soit sa forme, n’est jamais remis en question.

Dans ces conditions, l’utilisation de l’or et de ses propriétés réflectrices, ainsi que sa mise en situation dans la nef de la cathédrale donnent au reliquaire une dimension particulière. Tout d’abord ce métal permet de signifier au fidèle qu’il est désormais en présence du sacré mais il habille aussi littéralement de lumière les restes miraculeux afin de rappeler celle qui émanait des Saints, comme celle qui guida les Rois Mages.

La forme

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La forme de la châsse apporte elle aussi des éléments à la fonction du reliquaire. Sa forme architecturale n’est pas sans rappeler celle d’un édifice religieux chrétien. Elle se présente en quelque sorte comme une basilique miniature à trois nefs La plupart du temps, cette forme est interprétée comme l’image de la Ville Sainte, la Jérusalem céleste.. Cette notion chrétienne, issue du judaïsme, fait référence à l’Église qui descendra du ciel après la résurrection des morts pour le règne millénaire. Une sorte de Jérusalem nouvelle, comme l’image d’une église accueillant les croyants de toutes les races. Jean la décrit dans le chapitre XX de son apocalypse : « Et il m’a emporté en esprit sur une grande et haute montagne, il m’a montré la Ville Sainte, Jérusalem qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu, avec la gloire de Dieu. Son éclat pareil à une pierre très précieuse comme du jaspe cristallin. […] La muraille est construite en jaspe et la ville en un or pur pareil à du verre pur. Les assises de la muraille sont faites de toutes pierres précieuses. […] La ville n’a pas besoin que brillent le soleil ni la lune, car la gloire de Dieu l’a illuminée et sa lampe c’est l’agneau. Les nations marcheront à sa lumière, et les rois de la terre lui apportent leur gloire. » (Jean, XXI, 10-27). L’aspect du reliquaire comme celui de nombreuses autres châsses rhénanes fait référence à cette description. Cela crée un parallèle entre le reliquaire servant de sarcophage terrestre et la Jérusalem Céleste qui sera au jour du Jugement Dernier la dernière demeure des Rois Mages comme celle de tous les Saints.

Cette notion de tombeau se retrouve également dans une autre interprétation de la forme de la châsse. En effet le pignon du revers laisse entrevoir une autre structure architectonique composée de deux sarcophages placés côte à côte dont le faîte est surmonté par un troisième. Cet agencement est sans équivalent à ce jour, car la majorité des grandes châsses médiévales évoquent seulement un seul sarcophage. Cette forme est très courante dans la région du Rhin et de la Meuse car quelle que soit sa taille, elle rappelle le statut du Saint qui est un avant tout mort glorieux. Seul l’autel reliquaire de l’abbaye de Saint-Denis, aujourd’hui disparu, possédait une forme semblable et des dimensions aussi imposantes. En ce qui concerne la châsse de Cologne, la cause de cette augmentation de volume serait peut être dû au contenu même de la châsse. En effet selon une source des débuts du xiiie siècle, la châsse ne renfermait pas seulement les reliques des Mages mais également celles des Saints Félix et Nabor ainsi que celles de Grégoire de Spolète. Selon la légende, Felix et Nabor, soldats Maures dans l’armée de Maximien, furent martyrisés aux environs de 303 apr. J.-C. Leur culte a été instauré à Milan, où leurs restes furent préservés jusqu’au jour de leur translation à Cologne en 1164. Ils sont anachroniquement représentés sur la châsse en croisés du xiiie siècle vêtus de cotte-de-mailles. Quant aux reliques de Grégoire de Spolète, prêtre martyrisé sous le règne du même empereur aux alentours de 304 apr. J.-C., elles furent transportées à Cologne sous l’archevêque Bruno (953-965 apr. J.-C.) et transférées dans la châsse en même temps que celle des trois Rois. Selon la même source du xiiie siècle, les reliques des Rois Mages étaient conservées dans les petits sarcophages du bas et que celles des autres Saints dans celui du haut. De cette manière la forme du reliquaire de Cologne entretient aussi un lien étroit avec les reliques qui figure leur abondance ainsi que leur dernière demeure, qu’elle soit terrestre (les sarcophages) ou céleste (forme basilicale).

Programme iconographique

Le programme iconographique fait lui aussi partie de cet ensemble d’éléments qui donnent au reliquaire des Rois Mages une transcription visuelle de la Sainteté. Ce programme qui s’étend sur de grandes dimensions a été minutieusement décrit, identifié et analysé par de nombreux historiens d’art.

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La vierge Marie, Mère de Dieu trône au centre du pignon central. À sa gauche sont représentés les trois Rois Mages apportant leurs offrandes. Un quatrième personnage non couronné, identifié comme Otton IV suit leur procession. Le baptême est représenté à la droite de la Vierge. Le Christ   du Jugement domine l’ensemble du pignon. Il trône entouré des deux anges portant les ustensiles eucharistiques et une couronne. Au-dessus, les archanges Gabriel, Michel et Raphaël (Michel a été remplacé en 1684 par une topaze) portent les instruments de la Passion Sur le premier niveau des deux bas-côtés sont représentés sous une série d’arcades trilobées douze prophètes de l’Ancien Testament au milieu desquels les rois David et Salomon. Dans les écoinçons étaient autrefois placés des bustes des Vertus qui s’incarnent dans le Christ (aujourd’hui placés au second niveau). Sur les versants du toit qui les surmontent, étaient autrefois représentés en complément, des scènes de la vie du Christ et de sa glorification. Elles ont aujourd’hui disparu. Au niveau supérieur sous les mêmes arcades, les douze apôtres ainsi qu’un chérubin et un séraphin forment une assemblée assistant le Christ lors du Jugement Dernier et proclament la Bonne Nouvelle. Ils tiennent en leurs mains des villes miniatures symbolisant leur siège épiscopal. Les scènes des versants du toit, elles aussi disparues, représentaient des visions relatives aux événements de la fin du monde et du Jugement Dernier. Le cycle se poursuit sur le second pignon avec au premier niveau à gauche, la Flagellation surmontée d’anges et d’une personnification de la Patienta. La scène de droite représente la Crucifixion du Sauveur surmontée par Sol, Luna et un ange. Ces deux événements sont séparés par l’effigie du prophète Isaïe. Au-dessus dans le triangle formé par les deux pignons et l’étage supérieur, Rainald von Dassel, translator des reliques, apparaît à mi-corps. À l’étage supérieur, au-dessus du Christ couronnant les deux martyrs Felix et Nabor, les trois Vertus théologales Fides, Spes et Caritas.

Avant même une signification théologique, ce programme n’est que constant rappel du caractère sacré de la relique. Ces images désignent le contenu du reliquaire et en nourrissent le commentaire liturgique, doctrinal ou dévot. Les différents épisodes de l’Histoire Sainte, la représentation des anciens prophètes et des évangélistes sont là pour rappeler aux fidèles, au même titre que l’or ou la lumière qui s’en échappent, le caractère sacré de cette châsse. Les représentations des Rois Mages, de Saint Felix et de Saint Nabor sont présentes afin d’indiquer son contenu. Les scènes de la Passion du Christ sont quant à elles, une sorte d’archétype des martyres endurés par les Saints.

Il est cependant étonnant de constater à quel point, contrairement à la plupart des grandes châsses rhénanes, les Saints contenus dans le reliquaire sont peu présents dans ce programme iconographique. En effet les Rois Mages et les Saint Felix et Nabor n’apparaissent qu’une seule fois sur l’ensemble du programme et Gregor de Spoleto en est absent. On constate habituellement sur la plupart des châsses que les longs côtés sont certes réservés aux figures bibliques, mais que les pans du toit contiennent des scènes de la vie du Saint et plus particulièrement ses faits miraculeux. Les pignons sont quant à eux fréquemment réservés au Christ ou à Marie ainsi qu’au(x) Saint(s) dont les ossements sont sauvés, mais ils ne s’étendent pas autant que sur le reliquaire de Cologne. C’est le cas par exemple du reliquaire de Saint Héribert conservé dans l’église de Saint-Héribert à Cologne (1160-1170) ou encore de la châsse de Charlemagne conservée dans la cathédrale d’Aix-la-Chapelle (1185-1215). L’abondance du programme iconographique de la châsse des Rois Mages est due à une volonté marquée de magnificence. Durant les siècles d’apogée de l’orfèvrerie rhénane, une forte concurrence existait entre les différentes villes pour la possession du plus beau reliquaire. La ville de Cologne, carrefour commercial, centre économique et important lieu de pèlerinage, se devait de posséder un reliquaire à sa mesure.

Cependant la complexité du programme iconographique, et notamment l’absence de représentation hagiographique, est une des conséquences du rôle « politique » attribué aux reliques.

Construction visuelle de l’authenticité (potentia)

Tant qu’il reste anonyme, un ossement en vaut un autre. Ce qui fait de lui une relique (et lui donne donc son pouvoir mystique) c’est son authenticité. Elle l’identifie en garantissant son origine divine. Attestée en premier lieu par une reconnaissance sociale, l’authenticité de la relique est confortée ensuite par une reconnaissance institutionnelle, celle de l’évêque du lieu. Dans le cas de la châsse de Cologne il est fort probable que les ossements qu’elle contient ne sont pas ceux des Mages. Il ne s’agit pas ici de savoir si ces reliques sont authentiques ou non, mais de savoir comment elles pouvaient passer pour telles aux yeux des hommes du Moyen Âge.

Incorruptibilité

Avant d’être une qualité de l’âme ou un état spirituel, la Sainteté, dans la mentalité commune médiévale, est d’abord une énergie (virtus) qui se manifeste à travers un corps. Sa présence est perçue d’après un certain nombre d’indices d’ordre physiologiqueLe signe le plus important est l’incorruptibilité du corps et des restes du Saint, soit le corpus incorruptum. Une fois que la vie s’est retirée du corps, celui-ci devient « tendre comme une chair d’enfants », en opposition bien sûr avec la raideur naturelle des cadavres. Ceci constitue un premier signe de leur élection divine. Et une fois inhumé il ne se décompose pas.

Les Rois Mages en tant que Saints n’échappent pas à cette règle. Plusieurs sources écrites, contemporaines de la translation des reliques, parlent de l’incorruptibilité des corps des trois Rois Mages. L’historien Guillaume de Newburg, mort en 1208, rapporte dans Rerum anglicarum libri quinique une version de la découverte des reliques. Pendant le siège de Milan par Frédéric Barberousse, les Milanais décidèrent de raser les faubourgs de la ville dans la crainte qu’ils ne soient utiles aux assiégeants. En démolissant un antique monastère situé hors les murs ils découvrirent, parmi les ruines de l’abbatiale, les reliques identifiées comme celles des Trois Rois qui avaient adoré le Christ au moment de sa naissance. Il décrit leur corps comme intacts et leurs cercueils entourés d’un cercle doré, comme si on avait voulu ne jamais les séparer. Un autre récit contemporain de la translation fait état de la même conservation des corps. Il s’agit de la chronique de Robert de Thorigny rédigée aux environs de 1182 : « En 1164, Renaud transféra les corps des trois Rois Mages de Milan à Cologne. Les corps qui avaient été embaumés étaient intacts, même la peau et les cheveux ». Le chroniqueur r qui affirme les avoir vus ajoute que les Mages semblaient être âgés de quinze, trente, et soixante ans.

Mais cette reconnaissance unanime exigeait une mise en scène matérielle et imagée. C’est ici que le reliquaire intervient une fois de plus. En lui offrant une enveloppe de métal « inaltérable » il donne à la notion corpus incorruptum une dimension esthétique concrète, présente devant les yeux du fidèle et qui ne révèle plus seulement du monde des idées, de visions ou simplement d’une narration hagiographique.

Origine

Nous avons déjà vu que les pierres précieuses recouvrant la châsse lui donnaient non seulement un aspect précieux mais entretenaient également des liens étroits avec la Sainteté. Nous allons voir à présent que certaines d’entre elles, les camées antiques apportent aussi des éléments à l’authenticité nécessaire aux cultes des reliques.

Le trapèze richement orfévré qui surmonte les trois scènes du pignon central est la partie de la châsse qui possédait les plus beaux et les plus précieux camées. Au centre du trapèze se trouvait autrefois le célèbre camée dit de Ptolémée qui est aujourd’hui conservé au Kunsthistorischen Musuem de Vienne. Ce camée en agate est daté de 278 av. J.-C. Il représente deux profils, probablement celui de Ptolémée II et de sa femme Arisoné II. Il était flanqué autrefois de deux autres pierres antiques toujours en place : à gauche un camée d’agate (54-59 apr. J.-C.) représentant l’empereur Néron et l’impératrice Agrippa  ; à droite, une intaille (vers 75 apr. J.-C.) avec la déesse Vénus et le dieu Mars.. D’autres gemmes moins gros sont placés sur les côtés. On peut notamment reconnaître des héros antiques, des portraits d’empereurs ou encore des danseuses. Il est fort probable que le sens de cette iconographie avait été réinterprété en fonction des besoins chrétiens de l’époque.

Mais l’ancienneté des pierres avait plus d’importance que l’iconographie. En effet les Rois Mages étaient des Saints qui avaient vécu durant l’antiquité en même temps que le Christ. Ces pierres étaient sans doute, pour les hommes du Moyen Âge comme pour nous aujourd’hui, identifiées par leur style comme antiques ou en tout cas comme très anciennesLeur présence sur le reliquaire attestait ainsi de l’ancienneté des reliques et donc de leur authenticité.

 

Fonction politique

Si le rôle de la châsse de Cologne au sein du culte des rois Mages est à présent plus clair, il nous faut aussi nous pencher plus précisément sur le programme iconographique dont nous avons déjà relevé la particularité. Ses études iconographiques ne manquent pas et aboutissent très souvent au même résultat. Le programme est complexe, centré autour du thème de l’Épiphanie et sur les notions plus larges de royauté et de couronnement. En effet le programme iconographique, loin d’entretenir de seul rapport avec les reliques des Saints, est aussi la preuve de la réutilisation politique de cet objet liturgique par différentes personnalités ou institutions allemandes.

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Le rôle politique de la translation des reliques

En premier lieu, il est intéressant de savoir que la translation des reliques des Rois Mages dans la ville de Cologne est non seulement un acte religieux mais aussi un acte politique fort. C’est Rainald von Dassel (vers 1120-1164), archevêque de Cologne et chancelier de Frédéric Barberousse 1152-1190) qui amena dans la ville allemande en 1164 les restes des Rois Mages. Ils les avaient obtenus de son roi en 1162, juste après que Fréderic Ier eut envahi MilanLa légende qui entourait ces reliques racontait que Jésus lui-même avait, après l’Adoration, certifié le titre de rois des trois Mages. De cette manière, le Sauveur lui-même certifiait le caractère divin de la royauté. Celui qui se trouvait en leur possession recevait à son tour la légitimation de sa souveraineté chrétienne. Il n’est donc pas étonnant que Frédéric qui souhaitait mettre en place une politique de restauration de l’Empire romain chrétien ait fait appel au pouvoir symbolique de ces restes royaux. La notion d’Empire, de Reich, riche de significations et d’ambigüités, comporte une très noble et très haute idée de l’unité du peuple chrétien dont la paix et la puissance sont garanties par une structure impériale. Celle-ci s’étend, en théorie (et cette théorie fut surtout élaborée par les chancelleries de Frédéric Barberousse et de Frédéric II) à l’univers tout entier, le droit particulier de chaque personne, de chaque peuple et de chaque royaume étant garanti par l’universalité même de l’autorité impériale. C’est une conception d’un empire « Saint » parce que directement issu de la volonté divine. Certains médiévistes allemands pensent même que la translation des reliques des Mages fut un des éléments principaux de cette politique.

Les reliques des Rois Mages jouèrent aussi un rôle de premier plan dans l’histoire de la ville de Cologne. Tout d’abord parce que leur translation entraina la création d’un pèlerinage de renommée internationale et de là une économie florissante, mais aussi parce que leur présence dans la ville permettait à l’archevêque de consolider et sanctifier son droit de sacre du roi Allemand. En effet c’est l’archevêque de Cologne qui, assisté de l’archevêque de Mayence , était chargé de l’acte liturgique du couronnement du roi et plus particulièrement de l’onction royale. Le pouvoir de légitimation et de sanctification des reliques pouvait donc non seulement aider la politique de Barberousse mais également sacraliser le privilège des archevêques de Cologne.

Mais c’est incontestablement Othon von Braunschweig, couronné Otton IV en 1198, qui participa le plus au culte rendu aux Rois Mages et qui laissa sur le reliquaire de Cologne les traces les plus nettes de la réutilisation politique des reliques. À sa mort, l’empereur Henru VI (fils de Barberousse) laisse à l’empire un enfant unique, appelé Fréderic âgé seulement de quelques mois. L’idée d’une minorité de plus de dix ans parut intolérable à tous. Tandis que la domination allemande s’écroulait en Italie, une partie des princes germaniques se rallia au frère du défunt empereur, Philippe von Schwaben. L’autre partie décidée à rompre avec la tendance à l’hérédité du trône, choisit comme roi un grand du royaume, Otton IV qui, par sa mère était neveu des rois d’Angleterre (Richard Cœur  de Lion et Jean sans-Terre). Après une période de rivalité entre les deux prétendants au trône, Philippe von Schwaben fut assassiné en 1208 par un des proches d’Otton IV, laissant à ce dernier l’empire allemand. Otton IV avait été élu roi à Cologne et couronné à Aix-la-Chapelle le 12 juillet 1198. Il fut plus tard couronné empereur à Saint-Pierre de Rome le 4 octobre 1209 par le pape Innocent III.. Il tenta tout au long de son règne de légitimer sa couronne obtenue peu scrupuleusement. Son association aux reliques des Rois Mages est sans doute une conséquence de cette quête de légitimité.

 

Le programme iconographique

Pour ces hauts dignitaires politiques, le plus grand intérêt des reliques des Rois Mages était donc la légitimité divine qu’elle leur conféraitIl n’est alors pas étonnant que l’iconographie hagiographique retentisse dans le programme de la châsse avec moins d’intensité que les thèmes de la royauté et du couronnement. Ces derniers sont présents sur l’ensemble de la châsse et en particulier sur le pignon central. Nous n’allons pas décrire en détail les nombreuses significations théologiques de ce programme mais simplement en donner les grandes lignes afin de prouver que l’iconographie de cet objet ne sert pas seulement des fins religieuses mais également politiques.

C’est le successeur du translator des reliques, Philippe von Heinsberg qui est à l’origine de la commande du reliquaire passé à Nicolas de Verdun vers 1181. C’est sans doute ce dernier qui a créé les plans primitifs de la châsse, mais il n’est pas à l’origine de l’ensemble de la réalisation. Les spécialistes s’accordent sur le fait que ce célèbre orfèvre a seulement crée les figures d’apôtres et de prophètes placées sur les côtés de la châsse. La présence au milieu d’elles du roi David et du roi Salomon n’est pas due au hasard puisque ces deux rois sont de très nombreuses fois cités (960 fois) dans les oraisons et prières des couronnements royaux et qu’ils sont également représentés sur la couronne qui fut utilisée pour le couronnement d’Othon I en 962.

Le plan primitif de Nicolas de Verdun a certainement été plus ou moins respecté, mais en 1200, le pignon principal fut modifié sous l’influence d’Othon IV qui avait offert aux reliques l’ensemble des matériaux nécessaires à l’achèvement du reliquaire. Il marqua son dévouement aux reliques des Rois Mages en s’incrustant pour l’éternité dans le pignon principal de la châsse. Il est représenté en tant que quatrième roi dans la scène de l’Adoration située dans le registre inférieur. Une inscription au-dessus de lui l’identifie : OTTO REX. Barbu, sans couronne et vêtu d’une ample tunique, il est représenté plus petit que les Mages. Il tient dans ses mains une boite en or qui a sans doute été remplacée à l’époque baroque. Sa présence dans cette scène religieuse a été interprétée de manières différentes. L’objet dont il s’apprête à faire don peut faire référence à ses propres offrandes aux reliques. En effet il leur avait non seulement offert des matériaux précieux mais également trois couronnes qui furent placées sur les crânes des Mages le jour de l’Épiphanie de l’année 1200. Une autre interprétation voudrait que, de cette manière, l’empereur Othon IV place son propre couronnement sous la protection de la vierge Marie et sous la figure du Christ du Jugement Dernier placé dans le registre supérieur. En effet ce geste d’offrande pourrait également symboliser les propres gestes liturgiques effectués lors de son couronnement à Aix-la-Chapelle. De cette manière Othon IV légitime son trône en le plaçant sous protection et donc volonté divine.

Dans ce contexte la scène du Baptême du Christ située à la gauche de la Vierge Marie peut avoir une signification supplémentaire. Durant les messes de couronnement, il n’était pas rare qu’une association soit faite entre la descente de l’Esprit Saint sur le roi et son apparition lors du Baptême du Christ. Placé dans ce programme iconographique, le Baptême devient un élément de cette symbolique royale et est de nouveau un rappel du caractère sacré de la royauté.

Le même thème est présent dans le registre supérieur où le Christ du Jugement porte le Livre dans sa main gauche et fait de la main droite le geste du Jugement. Il est encadré par deux anges offrant de la vaisselle liturgique et une couronne. Comme l’a déjà étudié L. V. Ciresi, aucune référence directe du Canon n’explique l’offrande de cette couronne. Mais la tradition médiévale du aurum coronarium, dans laquelle un ange offre au Christ une couronne, est commune. Une autre tradition consistant à suspendre une couronne votive au-dessus d’un autel est également fréquente au Moyen Âge. Dans le cas de la châsse des rois mages, le donateur est Othon IV et la couronne offerte est peut être la sienne, ce qui expliquerait qu’il ne soit pas représenté couronné dans la scène de l’Adoration. La présence à cet endroit de cette couronne monterait que les insignes royales d’Othon IV lui ont été accordées par le Christ. De cette manière un parallèle est construit entre Othon IV et les Rois Mages dont les royautés ont toutes les deux été placées sous la protection de Dieu.

D’autres éléments de cette châsse comportent une iconographie faisant référence à cette liturgie du couronnement royal ; il s’agit des deux camées du trapèze amovible. En effet ils représentent tous les deux le triomphe d’un personnage assis, couronné par un deuxième debout. Dans le cas de l’iconographie de Venus et Mars, c’est aux pieds de la déesse que s’agenouille le Dieu, pendant qu’un petit être ailé la couronne d’une tresse de laurier. Le symbolisme du laurier peut s’apparenter à celui du diadème. Dans le deuxième camée c’est une couronne identique qu’Agrippa élève au-dessus de son mari assis. La réutilisation de ces deux pierres n’est donc pas seulement due à une volonté de rappeler les origines antiques des reliques mais fait aussi partie du thème iconographique du couronnement. Le thème du triomphe antique possède par bien des aspects des similitudes avec le celui de l’aurum coronarium médiéval et ceci n’a pas du passer inaperçu aux créateurs de la châsse.

Quand on sait que bien des penseurs médiévaux étaient convaincus qu’ils étaient eux-mêmes citoyens de l’illustre Empire fondé par Auguste et que toute la politique allemande entre Frédéric Barberousse et Frédéric II visait à sa restauration, l’ensemble des camées de la châsse est porteur de sens. Par eux, l’ancien Empire romain, si cher aux hommes politiques de l’époque était symbolisé sur la châsse et une continuité était créée entre les deux époques.

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Conclusion

La châsse de Cologne, et en particulier le pignon principal modifié par Othon IV, possède une iconographie riche qui est un constant rappel du caractère sacré des reliques comme de la souveraineté. La châsse en elle-même est donc une représentation visuelle de la Sainteté mais peut également s’interpréter (et sans cela que s’oppose) comme la représentation du royaume terrestre d’Othon, soit l’Empire romain allemand qui a réuni tous les empires de la chrétienté sous un même « toit ». De plus l’iconographie de la châsse est un constant rappel de la volonté d’Othon IV d’insister sur le caractère divin de son couronnement et de légitimer ainsi son accès au trône. Peut-être peut on y voir aussi, les futurs ambitions d’Othon IV qui n’était pas encore couronné empereur romain par le Pape lorsque la châsse fut terminée.

La châsse de Cologne a donc clairement ici été employée comme un média servant à la propagande du futur empereur. C’est à travers le reliquaire qu’Othon IV faisait passer son message politique. Le choix de cet objet est judicieux au vu de la renommée internationale du pèlerinage de Cologne et de la vénération du reliquaire par des milliers de pèlerins. Maintenant il serait intéressant de savoir dans quelle mesure les fidèles venus adorer les reliques percevaient ce message politique inscrit dans l’iconographie religieuse. En effet avaient ils la capacité (et la volonté ?) de décrypter ce message politique relativement caché alors qu’ils venaient avant tout pour les bienfaits miraculeux de la relique ? Ce message ne s’adressait-il pas qu’à une seule catégorie de fidèles, celle de la classe dirigeante et cultivée du pays ? Nous pouvons ainsi penser que ce reliquaire n’a pas véritablement plusieurs rôles préalablement définis mais des rôles changeants intrinsèquement suivant le spectateur.chasse

ADORATION DES MAGES, EPIPHANIE, EVANGILE SELON SAINT MATTHIEU, JESUS-CHRIST, NOEL, ROIS MAGES

Histoire de l’Adoration des Mages

Histoire de l’Adoration des Rois Mages

 Ces mosaïques sont situées dans l’église Santa Maria in Trastevere à Rome. Pour en savoir plus sur Rome et l’église Sainte Marie du Trastevere.

La basilique Santa Maria in Trastevere fut reconstruite et agrandie (entre 1140 et 1143) sous le pontificat d’Innocent III sur les fondations de la première église érigée par le pape Calixte Ier(217 – 222). Le chœur de la basilique est décoré de mosaïques commencées au XIIème siècle. Sous le couronnement de la Vierge les mosaïques de la vie de Marie sont de Pietro Cavallini.

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Adoration des Mages :

L’adoration des Mages ne se trouve que dans l’Evangile de Saint Matthieu traitant de l’enfance de Jésus. Des Mages, venus d’Orient, prévenus par l’apparition d’une étoile de la naissance du Roi des Juifs, se rendirent à Jérusalem pour interroger Hérode le Grand, Roi de Judée, sur le lieu de naissance du Messie. Ce dernier ayant consulté les prêtres et les scribes les envoya à Béthléem, ville indiquée par le prophète Michée comme lieu de naissance du Messie. Hérode leur demanda de se renseigner sur l’Enfant puis de revenir à Jérusalem pour que lui-même puisse aller lui rendre hommage.

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Arrivés à Béthléem, guidés par l’Etoile qui était réapparue, les Mages entrèrent dans la maison et se prosternèrent devant le Messie, lui offrant l’or, l’encens et la myrrhe, tous trois présents royaux. Avertis par un Ange de ne pas retourner à Jérusalem, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin. Ils causèrent ainsi, malgré eux, le massacre de tous les enfants de Béthléem de 2 ans et moins (voir le Massacre des Saints Innocents).

Le texte de Saint Matthieu ne parle que de Mages, c’est-à-dire de Sages, et non de Rois. Cette assimilation apparaît au IIIème siècle avec Tertullien, Père de l’Eglise, et Origène au VIème siècle, autre Père de l’Eglise en fixera le nombre à 3. Au Xème siècle chaque Roi Mage fut identifié : Melchior, roi de Perse qui offrit l’or de la royauté, Gaspard venant d’Asie, l’encens pour la divinité de Jésus, et Balthasard, l’Africain, apporte la myrrhe qui sert à l’embaumement, allusion à la mort du Christ, mais aussi à sa résurrection. La tradition symbolise ainsi les trois continents connus de l’époque.

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L’Epiphanie célèbre la visite des Rois Mages le 6 janvier. Chez les Orthodoxes, la Théophanie fêtée elle aussi le 6 janvier, commémore le Baptême du Christ.

Dans les pays hispanophones les cadeaux aux enfants sont offerts à l’Epiphanie et non à Noël.

Les Rois Mages sont enterrés dans la cathédrale de Cologne dont ils sont les Saints Protecteurs.

L’oeuvre

La scène représente la Vierge vêtue d’un vêtement d’un bleu éblouissant, assise sur un trône dans une demeure suggérée par deux colonnes. L’Enfant Dieu, sur les genoux de sa Mère, se penche sur les présents, comme s’il voulait les saisir. Saint Joseph, à la barbe et aux cheveux blancs – montrant ainsi l’homme déjà âgé qu’il était en épousant Marie – se tient modestement à l’arrière.

Les Rois Mages, en habits persans, avec de riches manteaux et des couronnes royales, ploient le genou. A l’arrière-plan, une ville fortifiée représente Jérusalem. L’Etoile qui les a guidés ici se trouve au-dessus de la maison de la Sainte Famille. La mosaïque suit bien le texte de Saint Matthieu car les Rois Mages se présentent devant une maison et non une étable.
La beauté du style de Pietro Cavallini éclate ici. Il s’éloigne de la rigidité des mosaïques byzantines. Le mouvement des personnages est très fluide et la richesse des couleurs n’est pas dominée par le fond d’or.   

 En savoir plus sur l’artiste :

Pietro Cavallini (1250 – 1330) qui signait ses œuvres « Le Romain » est un peintre et mosaïste du Trecento. Il travailla à la décoration des plus importantes églises de Rome et de Naples. Il est enterré à Saint Paul Hors les Murs dont il avait réalisé les fresques de la nef et les mosaïques de la façade, les deux malheureusement disparues dans l’incendie de 1823.

 

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Source : Père Claude Gilliot – Chapelle des Pénitents Gris d’Aix-en-Provence

EPIPHANIE, Fête de l'Epiphanie, JESUS-CHRIST, LE CONCIERGE DU CIEL, ROIS MAGES

Fête de l’Epiphanie

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LES ROIS MAGES

Un conte : Le concierge du ciel

FUne invitation à espérer.

Après que l’étoile eut guidé les rois mages jusqu’à la crèche, le concierge du ciel se demanda : « Que faire de cette nouvelle étoile ? Où la placer ? »

Il sillonna le ciel, fit le tour des constellations et demanda aux myriades d’étoiles si elles ne pouvaient pas se serrer un peu, laisser un peu d’espace, faire une petite place à cette nouvelle venue…

« Il n’en est pas question, répondirent-elles, nous sommes installées dans cet ordre depuis toujours, il est impossible de changer notre ordonnance ! » Du côté de la Voie Lactée, même réponse de la Grande Ourse : « Pas de place ! »

« Que faire ? », se demanda-t-il. « Cette étoile a un destin particulier, elle a guidé les mages jusqu’au Sauveur du monde. Elle a obéi à des lois particulières. Elle est très proche de la Terre… Elle est très proche de la Terre : mais oui, la voilà la solution ! Je vais la donner au monde. »

Alors, il alla dans son atelier, et là, il cassa l’étoile en mille morceaux, en mille éclats dont il remplit son tablier. Il sortit et, comme le semeur, à la volée, il lança les éclats d’étoile partout sur la Terre.

Mais ils n’allèrent pas n’importe où : certains se logèrent dans les chambres des hôpitaux et devinrent les veilleuses dont les malades ont tant besoin pour ne pas être angoissés la nuit. D’autres descendirent au fond des mines, là où les mineurs de fond ont besoin d’être guidés par une lampe frontale. D’autres encore se placèrent comme fanaux sur les barques, dans les phares sur la mer, pour éviter aux embarcations de s’échouer sur les rochers. Enfin, le plus grand nombre vint habiter le cœur des hommes.

Chacun de nous a reçu un éclat de l’étoile de Noël. À nous de le faire briller, de raviver sans cesse cet éclat de lumière dans notre cœur.

 

Pour l’Epiphanie, le diocèse d’Annecy, a publié dans son bulletin paroissial ce conte qui trouve sa place entre Noël et l’Epiphanie

 

Conte paru dans la presse paroissiale du diocèse d’Annecy


 

BIBLE, EPIPHANIE, EVANGILE SELON SAINT MATTHIEU, JESUS CHRIST, NATIVITE DE JESUS, NOEL, ROIS MAGES

La fête de l’Epiphanie dans la Légende dorée de Jacques de Vorogine

L’ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR : DANS LA LEGENDE DOREE DE JACQUES DE VOROGINE

 

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L’Epiphanie du Seigneur est célèbre par quatre miracles, ce qui lui a fait donner quatre noms différents. En effet, aujourd’hui, les Mages adorent J.-C., Jean-Baptiste le Sauveur, J.-C. change l’eau en vin et il nourrit cinq mille hommes avec cinq pains. Jésus avait treize jours, lorsque, conduits par l’étoile, les Mages vinrent le trouver, d’où vient le nom de Epiphanie, epi, au-dessus, phanos, apparition, ou bien parce que l’étoile apparut d’en haut, ou bien parce que J.-C. lui-même a été montré aux Mages, comme le vrai Dieu, par une étoile vue dans les airs. Le même jour, après vingt-neuf ans révolus, alors qu’il atteignait trente ans, parce qu’il avait vingt-neuf ans et treize jours ; Jésus, dit saint Luc, avait alors environ trente ans commencés, ou bien, d’après Bède, il avait trente ans accomplis, ce qui est aussi la croyance de l’Eglise romaine; alors, dis-je, il fut baptisé dans le Jourdain, et de là vient le nom de Théophanie, de Theos, Dieu et phanos apparition, parce que en ce moment la Trinité se manifesta : le Père dans la voix qui se fit entendre, le (148) Fils dans la chair et le Saint-Esprit sous l’apparence d’une colombe. Le même jour, un an après, alors qu’il avait trente ou trente et un ans, il changea l’eau en vin : d’où vient le nom de Bethanie, de beth, maison, parce que, par un miracle opéré dans une maison, il apparut vrai Dieu. En ce même jour encore, un an après, comme il avait trente et un ou trente-deux ans et treize jours, il rassasia cinq mille hommes avec cinq pains, d’après Bède, et cette hymne qu’on chante en beaucoup, d’églises et qui commence par ces mots : Illuminans altissimum *. De là vient le nom de Phagiphanie de phagé manger, bouchée. Il y a doute si ce quatrième miracle a été opéré en ce jour, tant parce qu’on ne le trouve pas ainsi en l’original de Bède, tant parce qu’en saint Jean (VI) au lieu où il parle de ce prodige, il dit : « Or, le jour de Pâques était proche. » Cette quadruple apparition eut donc lieu aujourd’hui. La première par l’étoile sur la crèche ; la seconde par la voix du Père sur le fleuve du Jourdain ; la troisième par le changement de l’eau en vin au repas et la quatrième par la multiplication des pains dans le désert. Mais c’est principalement la première apparition que l’on célèbre aujourd’hui, ainsi nous allons en exposer l’histoire.

 

Lors de la naissance du Seigneur, trois mages vinrent à Jérusalem. Leur nom latin c’est Appellius, Amérius, Damascus ; en hébreu on les nomme Galgalat, Malgalat et Sarathin ; en grec, Caspar, Balthasar, Melchior.

* Bréviaire mozarabe.

Mais qu’étaient ces mages ? Il y a là-dessus trois sentiments, selon les trois significations du mot mage. En effet, mage veut dire trompeur, magicien et sage. Quelques-uns prétendent que, en effet, ces rois ont été appelés mages, c’est-à-dire trompeurs, de ce qu’ils trompèrent Hérode en ne revenant point chez lui. Il est dit dans l’Evangile, au sujet d’Hérode « Voyant qu’il avait été trompé par les mages. » Mage veut encore dire magicien. Les magiciens de Pharaon sont appelés mages, et saint Chrysostome dit qu’ils tirent leur nom de là. D’après lui, ils seraient des magiciens qui se seraient convertis et auxquels le Seigneur a voulu révéler sa naissance, les attirer à lui, et par là donner aux pécheurs l’espoir du pardon. Mage est encore la même chose que sage. Car mage en hébreu signifie scribe, en grec philosophe, en latin sage. Ils sont donc nommés mages, c’est-à-dire savants, comme si on disait merveilleusement sages. Or, ces trois sages et rois vinrent à Jérusalem avec une grande suite. Mais on demande pourquoi les mages vinrent à Jérusalem, puisque le Seigneur n’y était point né. Remigius * en donne quatre raisons: La première, c’est que les mages ont bien su le temps de la naissance de J.-C., mais ils n’en ont pas connu le lieu or, Jérusalem étant une cité royale et possédant un souverain sacerdoce, ils soupçonnèrent qu’un enfant si distingué ne devait naître nulle part ailleurs si ce n’est dans une cité royale. La deuxième, c’était pour connaître plus tôt le lieu de la naissance, puisqu’il y avait là des docteurs dans la loi et des scribes.

* Moine d’Auxerre en 890, Bibliothèque des Pères, Homé1. VII.

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La troisième pour que les Juifs restassent inexcusables ; ils auraient pu dire en effet : « Nous avons bien connu le lieu de la naissance, mais nous en avons ignoré le temps et c’est le motif pour lequel nous ne croyons point. » Or, les Mages désignèrent aux Juifs le temps et les Juifs indiquèrent le lieu aux Mages. La quatrième, afin que l’empressement des Mages devînt la condamnation de l’indolence des Juifs : car les Mages crurent à un seul prophète et les Juifs refusèrent de croire au plus grand nombre. Les Mages cherchent un roi étranger, les Juifs ne cherchent pas celui qui est le leur propre : les uns vinrent de loin, les autres restèrent dans le voisinage. Ils ont été rois et les successeurs de Balaam ils sont venus eu voyant l’étoile, d’après la prophétie de leur père : « Une étoile se lèvera sur Jacob et un homme sortira d’Israël. » Un autre motif de leur venue est donné par saint Chrysostome dans son original sur saint Mathieu. Des auteurs s’accordent à dire que, certains investigateurs de secrets choisirent douze d’entre eux, et si l’un venait à mourir, son fils ou l’un de ses proches le remplaçait. Or, ceux-ci, tous les ans, après un mois écoulé, montaient sur la montagne de la Victoire, y restaient trois jours, se lavaient et priaient Dieu de leur montrer l’étoile prédite par Balaam. Une fois, c’était le jour de la naissance du Seigneur, pendant qu’ils étaient là, vint vers eux sur la montagne une étoile singulière : elle avait la forme d’un magnifique enfant, sur la tête duquel brillait une croix, et elle adressa ces paroles aux Mages : « Hâtez-vous d’aller dans la terre de Juda, vous chercherez un roi nouveau-né, et vous l’y trouverez. » Ils se mirent (151) aussitôt en chemin. Mais comment, en si peu de temps, comment, en treize jours, avoir pu parcourir un si long chemin, c’est-à-dire de l’Orient à Jérusalem, qui est censée occuper le centre du monde? On peut dire, avec Remigius, que cet enfant vers lequel ils allaient,, a bien pu les conduire si vite, ou bien l’on peut croire, avec saint Jérôme, qu’ils vinrent sur des dromadaires, espèce d’animaux très alertes, qui font en une journée le chemin qu’un cheval met trois jours à parcourir. Voilà pourquoi on l’appelle dromadaire, dromos course, arès courage. Arrivés à Jérusalem, ils demandèrent : « Où est celui qui est né roi des Juifs ? » Ils ne demandent pas s’il est né, ils le croyaient, mais ils demandent où il est né. Et comme si quelqu’un leur avait dit : « D’où savez-vous que ce roi est né? » Ils répondent : « Nous avons vu son étoile dans l’Orient et nous sommes venus l’adorer; » ce qui veut dire : « Nous qui restons en Orient, nous avons vu une étoile indiquant sa naissance; nous l’avons vue, dis-je, posée sur la Judée. Ou bien : nous qui demeurons dans notre pays, nous avons vu son étoile dans l’Orient, c’est-à-dire dans la partie orientale. » Par ces paroles, comme le dit Remigius, dans son original, ils confessèrent un vrai homme, un vrai roi et un vrai Dieu. Un vrai homme, quand ils dirent : « Où est celui qui est né ? » Un vrai roi en disant : « Roi des Juifs; » un vrai Dieu en ajoutant: « Vous sommes venus l’adorer. » Il a été en effet ordonné de n’adorer aucun autre que Dieu seul. Mais Hérode qui entendit cela fut troublé et Jérusalem tout entière avec lui. Le roi est troublé pour trois motifs: 1° dans la crainte que (152) les Juifs ne reçussent comme leur roi ce nouveau-né, et ne le chassassent lui-même comme étranger. Ce qui fait dire à saint Chrysostome : « De même qu’un rameau placé en haut d’un arbre est agité par un léger souffle, de même les hommes élevés au faîte des dignités sont tourmentés même par un léger bruit. » 2° Dans la crainte qu’il ne soit inculpé par, les Romains, si quelqu’un était appelé roi sans avoir été institué par Auguste. Les Romains avaient en effet ordonné que ni dieu ni roi ne fût reconnu que par leur ordre et avec leur permission. 3° Parce que, dit saint Grégoire, le roi du ciel étant né, le roi de la terre a été troublé. En effet, la grandeur terrestre est abaissée, quand la grandeur céleste est dévoilée. — Tout Jérusalem fut troublée avec lui pour trois raisons : 1° parce que les impies ne sauraient se réjouir de la venue du Juste ; 2° pour flatter Je roi troublé, en se montrant troublés eux-mêmes; 3° parce que comme le choc des vents agite l’eau, ainsi les rois se battant l’un contre l’autre, le peuple est troublé, et c’est pour cela qu’ils craignirent être enveloppés dans la lutte entre le roi de fait et le prétendant. » C’est la raison que donne saint Chrysostome.

Alors Hérode convoqua tous les prêtres et les scribes pour leur demander où naîtrait le Christ. Quand il en eut appris que c’était à Bethléem de Juda, il appela les mages en secret et s’informa auprès d’eux de l’instant auquel l’étoile leur était apparue, pour savoir ce qu’il avait à faire, si les mages ne revenaient pas ; et il leur recommanda qu’après avoir trouvé l’enfant, ils revinssent le lui dire, en simulant vouloir adorer celui (153) qu’il voulait tuer. Or, remarquez qu’aussitôt les mages entrés à Jérusalem, l’étoile cesse de les conduire, et cela pour trois raisons. La 1re pour qu’ils soient forcés de s’enquérir du lieu de la naissance de J.-C. ; afin par là d’être assurés de cette naissance, tant à cause de l’apparition de l’étoile qu’à cause de l’assertion de la prophétie : ce qui eut lieu. La 2e parce que en cherchant un secours des hommes, ils méritèrent justement de perdre celui de Dieu. La 3e  parce que les signes ont été, d’après l’apôtre, donnés aux infidèles, et la prophétie aux fidèles : c’est pour cela qu’un signe fut donné aux Mages, alors qu’ils étaient infidèles ; mais ce signe ne devait plus paraître dès lors qu’ils se trouvaient chez les juifs qui étaient fidèles. La glose entrevoit ces trois raisons. Mais lorsqu’ils furent sortis de Jérusalem, l’étoile les précédait, jusqu’à ce qu’arrivée au-dessus du lieu où était l’enfant, elle s’arrêta. De quelle nature était cette étoile ? il y a trois opinions, rapportées par Remi ; lus en son original. Quelques-uns avancent que c’était le saint Esprit, afin que, devant descendre plus tard surale Seigneur après son baptême, sous la forme d’une colombe, il apparût aussi aux Mages sous la forme d’une étoile. D’autres disent, avec saint Chrysostome, que ce fut l’ange qui apparut aux bergers, et ensuite aux Mages aux bergers eu leur qualité de juifs et raisonnables, elle apparut sous une forme raisonnable, mais aux gentils qui étaient, pour ainsi dire, irraisonnables, elle prit une forme matérielle. Les autres, et c’est le sentiment le plus vrai, assurent que ce fut une étoile nouvellement créée, et qu’après avoir accompli son (154) ministère, elle revint à son état primitif. Or, cette étoile, selon Fulgence, différait des autres en trois manières, 1° en situation, parce qu’elle n’était pas située positivement dans le firmament, mais elle se trouvait suspendue dans un milieu d’air voisin de la terre ; 2° en éclat, parce qu’elle était plus brillante que les autres; cela est évident, puisque le soleil ne pouvait pas en diminuer l’éclat ; loin de là, elle paraissait en plein midi ; 3° en mouvement, parce qu’elle allait en avant des Mages, comme ferait un voyageur ; elle n’avait donc point un mouvement circulaire, mais une espèce de mouvement animale( progressif. La glose en touche trois autres raisons à ces mots sur le 2e chapitre de saint Mathieu: « Cette étoile de la naissance du Seigneur, etc. » La 1re elle différait dans son origine, puisque les autres avaient été créées au commencement du monde, et que celle-ci venait de l’être. La 2edans sa destination, les autres avaient été faites pour indiquer des temps et des saisons, comme il est dit dans la Genèse (I, 14) et celle-ci pour montrer le chemin aux Mages ; la 3e dans sa durée, les autres sont perpétuelles, celle-ci, après avoir accompli son ministère, revint à son état primitif.

Or, lorsqu’ils virent l’étoile, ils ressentirent une très grande joie. Observez que cette étoile aperçue par les Mages est quintuple ; c’est une étoile matérielle, une étoile spirituelle, une étoile intellectuelle, une étoile raisonnable, et une étoile supersubstantielle. La première, la matérielle, ils la- virent en Orient; la seconde, la spirituelle qui est la foi, ils la virent dans leur cœur, car si cette étoile, c’est-à-dire, la foi, n’avait (155) pas projeté ses rayons dans leur cœur , jamais ils ne fussent parvenus à voir la première. Or, ils eurent la foi en l’humanité du Sauveur, puisqu’ils dirent : « Où est celui qui est né? » Ils eurent la foi en sa dignité royale, quand ils dirent: « Roi des juifs. » Ils eurent la foi en sa divinité puisqu’ils ajoutèrent : « Nous sommes venus l’adorer. » La troisième, l’étoile intellectuelle, qui est l’ange, ils la virent dans le sommeil, quand ils furent avertis par l’ange de ne pas revenir vers Hérode. Mais d’après une glose particulière, ce ne fut pas un ange, mais le Seigneur lui-même qui leur apparut. La quatrième, la raisonnable, ce fut la Sainte Vierge, ils la virent dans l’hôtellerie. La cinquième, la supersubstantielle, ce fut J.-C., qu’ils virent dans la crèche ; c’est de ces deux dernières qu’il est dit : « En entrant dans la maison, ils trouvèrent l’enfant avec Marie, sa mère… » etc. Et chacune d’elles est appelée étoile : la 1re par le Psaume : « La lune et les étoiles que vous avez créées. » La 2e dans l’Ecclésiastique (XLIII, 10) : « La beauté du ciel, c’est-à-dire de l’homme céleste, c’est l’éclat des étoiles, c’est-à-dire des vertus. » La 3e dans Baruch (III, 31) : « Les étoiles ont répandu leur lumière chacune en sa place, et elles ont été dans la joie. » La joie par la Liturgie : « Salut, étoile de la mer. » La 5e dans l’Apocalypse (XXII, 16) : « Je suis le rejeton et le fils de David, l’étoile brillante, et l’étoile du matin. » En voyant la première et la seconde, les Mages se sont réjouis ; en voyant la troisième, ils se sont réjouis de joie ; en voyant la quatrième ils se sont réjouis d’une joie grande ; en voyant la cinquième, ils se sont réjouis d’une très grande joie. Ou (156) bien ainsi que dit la glose: « Celui-là se réjouit de joie qui se réjouit de Dieu, qui est la véritable joie, et il ajoute « grande », car rien n’est plus grand que Dieu ; et il met « très » grande, parce qu’on peut se réjouir plus ou moins de grande joie. Ou bien par l’exagération de ces expressions, l’évangéliste a voulu montrer que les hommes se réjouissent plus des choses perdues qu’ils ont retrouvées que de celles qu’ils ont toujours possédées.

Après être entrés dans la chaumière, et avoir trouvé l’enfant avec sa mère, ils fléchirent les genoux et chacun offrit ces présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Ici saint Augustin s’écrie : « O enfance extraordinaire, à laquelle les astres sont soumis. Quelle grandeur ! quelle gloire immense dans celui devant les langes duquel les anges se prosternent, les astres assistent, les rois tremblent, et les partisans de la sagesse se mettent à genoux ! O bienheureuse chaumière ! ô trône de Dieu, le second après le ciel, où ce n’est pas une lumière qui éclaire, mais une étoile! ô céleste palais dans lequel habite non pas un roi couvert de pierreries, mais un Dieu qui a pris un corps, qui a pour couche délicate une dure crèche, pour plafond doré, un toit de chaume tout noir, mais décoré par l’obéissance d’unie étoile! Je suis saisi quand je vois les lampes et que je regarde les cieux; je suis enflammé, quand je vois dans une crèche un mendiant plus éclatant encore que les astres.» Et saint Bernard : « Que faites-vous ? vous adorez un enfant à la mamelle dans une vile étable? Est-ce que c’est un Dieu? Que faites-vous? Vous lui offrez de l’or? Est-ce donc un Roi ? Où (157) donc est sa cour, où est son trône, où sont les courtisans de ce roi? Est-ce que la cour, c’est l’étable? Le trône la crèche, les courtisans de ce roi, Joseph et Marie Ils sont devenus insensés, pour devenir sensés. » Voici ce que dit encore à ce sujet saint Hilaire dans le second livre de la Trinité : « Une vierge enfante, mais celui qui est enfanté vient de Dieu. L’enfant vagit, on entend des anges le louer, les langes sont sales, Dieu est adoré. C’est pourquoi la dignité de la puissance n’est pas perdue, puisque l’humilité de la chair est adoptée. Et voici comment dans Jésus enfant on rencontre des humiliations, des infirmités, mais aussi des sublimités, et l’excellence de la divinité. » A ce propos encore saint Jérôme dit, sur l’épître aux Hébreux : « Regardez le berceau de J.-C., voyez en même temps le ciel ; vous apercevez un enfant pleurant dans une crèche, mais en même temps faites attention aux cantiques des anges. Hérode persécute, mais les Mages adorent; les Pharisiens ne le connaissent point, mais l’étoile le proclame ; il est baptisé par un serviteur, mais on entend la voix de Dieu qui tonne d’en haut: il est plongé dans l’eau, mais la colombe descend ; il y a plus encore, c’est le Saint-Esprit dans la colombe. »

Pourquoi maintenant les Mages offrent-ils des présents de cette nature! On en peut signaler une foule de raisons. 1° C’était une tradition ancienne, dit Remigius, que personne ne s’approcherait d’un dieu ou d’un roi, les mains vides. Les Perses et les Chaldéens avaient coutume d’offrir de pareils présents. Or, les Mages, ainsi qu’il est dit en (158) l’Histoire scholastique, vinrent des confins de la Perse et de la Chaldée, où coule le fleuve de Saba, d’où vient le nom de Sabée que porte leur pays. 2° La seconde est de saint Bernard: « Ils offrirent de l’or à la sainte Vierge pour soulager sa détresse, de l’encens, pour chasser la puanteur de l’étable, de la myrrhe pour fortifier les membres de l’enfant et pour expulser de hideux insectes. 3° Parce que avec l’or se paie le tribut, l’encens sert au sacrifice et la myrrhe à ensevelir les morts. Par ces trois présents, on reconnaît, dans le Christ la puissance royale, la majesté divine, et la mortalité humaine. 4° Parce que l’or signifie l’amour, l’encens la prière, la myrrhe, la mortification de la chair: Et nous devons les offrir tous trois à J.-C. 5° Parce que par ces trois présents sont signifiées trois qualités de J.-C. : une divinité très précieuse, une âme toute dévouée, et une chair intègre et incorruptible. Les offrandes étaient encore prédites par ce qui se trouvait dans l’arche d’alliance. Dans la verge qui fleurit, nous trouvons la chair de J.-C. qui est ressuscitée; au Psaume: « Ma chair a refleuri »; dans les tables où étaient gravés les commandements, l’âme dans laquelle sont cachés tous les trésors de la science et de la sagesse de Dieu; dans la manne, la divinité qui a toute saveur et toute suavité. Par l’or, donc, qui est le plus précieux des métaux, on entend la divinité très précieuse; par l’encens, l’âme très dévouée, parce que l’encens signifie dévotion et prière (Ps.) : « Que ma prière monte comme l’encens.» Par la myrrhe qui est un préservatif de corruption, la chair qui ne fut pas corrompue.

Les Mages, avertis en songe de ne pas revenir chez Hérode, retournèrent (159) par un autre chemin en leur pays. Voici comment partirent les Mages : Ils vinrent sous la direction de l’étoile; ils furent instruits par des hommes, mieux encore par dés prophètes; ils retournèrent sous la conduite de l’ange, et moururent dans le Seigneur. Leurs corps reposaient à Milan dans une église de notre ordre, c’est-à-dire des frères prêcheurs, mais ils reposent maintenant à Cologne. Car ces corps, d’abord enlevés par Hélène, mère de Constantin, puis transportés à Constantinople, furent transférés ensuite par saint Eustorge, évêque de Milan ; mais l’empereur Henri les transporta de Milan à Cologne sur le Rhin, où ils sont l’objet de la dévotion et des hommages du peuple.

 

 

La Légende dorée de Jacques de Vorogine, nouvelle traduction en français, avec introduction, notices, notes et recherches sur les sources par l’abbé J.-B.-M. Roze, chanoine honoraire de la cathédrale d’Amiens. Tome I, II, III. – Paris, Edouard Rouveyre Editeur, 1942.   

 

EPIPHANIE, LEON LE GRAND, NOËL, ROIS MAGES, sSERMON

Sermon de saint Léon le Grand pour l’Epiphanie

SERMON DE SAINTEPIPHANIE LÉON LE GRAND POUR L’ÉPIPHANIE

 

Dans tout l’univers, le Seigneur a fait connaître son salut

La miséricordieuse providence de Dieu a voulu, sur la fin des temps, venir au secours du monde en détresse. Elle décida que le salut de toutes les nations se ferait dans le Christ. ~

C’est à propos de ces nations que le saint patriarche Abraham, autrefois, reçut la promesse d’une descendance innombrable, engendrée non par la chair, mais par la foi ; aussi est-elle comparée à la multitude des étoiles, car on doit attendre du père de toutes les nations une postérité non pas terrestre, mais céleste. ~

Que l’universalité des nations entre donc dans la famille des patriarches ; que les fils de la promesse reçoivent la bénédiction en appartenant à la race d’Abraham, ce qui les fait renoncer à leur filiation charnelle. En la personne des trois mages, que tous les peuples adorent le Créateur de l’univers ; et que Dieu ne soit plus connu seulement en Judée, mais sur la terre entière afin que partout, comme en Israël, son nom soit grand. ~

Mes bien-aimés, instruits par les mystères de la grâce divine, célébrons dans la joie de l’Esprit le jour de nos débuts et le premier appel des nations. Rendons grâce au Dieu de miséricorde qui, selon saint Paul, nous a rendus capables d’avoir part, dans la lumière, à l’héritage du peuple saint ; qui nous a arrachés au pouvoir des ténèbres, et nous a fait entrer dans le royaume de son Fils bien-aimé. Ainsi que l’annonça le prophète Isaïe : Le peuple des nations, qui vivait dans les ténèbres, a vu se lever une grande lumière, et sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre, une lumière a resplendi. Le même prophète a dit à ce sujet : Les nations qui ne te connaissaient pas t’invoqueront ; et les peuples qui t’ignoraient accourront vers toi. Ce jour-là, Abraham l’a vu, et il s’est réjoui lorsqu’il découvrit que les fils de sa foi seraient bénis dans sa descendance, c’est-à-dire dans le Christ ; lorsqu’il aperçut dans la foi qu’il serait le père de toutes les nations ; il rendait gloire à Dieu, car il était pleinement convaincu que Dieu a la puissance d’accomplir ce qu’il a promis.

Ce jour-là, David le chantait dans les psaumes : Toutes les nations, toutes celles que tu as faites, viendront t’adorer, Seigneur, et rendre gloire à ton nom. Et encore : Le Seigneur a fait connaître son salut, aux yeux des païens révélé sa justice.

Nous savons bien que tout cela s’est réalisé quand une étoile guida les trois mages, appelés de leur lointain pays, pour leur faire connaître et adorer le Roi du ciel et de la terre. Cette étoile nous invite toujours à suivre cet exemple d’obéissance et à nous soumettre, autant que nous le pouvons, à cette grâce qui attire tous les hommes vers le Christ. ~

Dans cette recherche, mes bien-aimés, vous devez tous vous entraider afin de parvenir au royaume de Dieu par la foi droite et les bonnes actions, et d’y resplendir comme des fils de lumière ; par Jésus Christ notre Seigneur, qui vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit, pour les siècles des siècles. Amen.

 

 

DE DEUM

 

Saint, Saint, Saint, le Seigneur, 
Dieu de l’univers ; 
le ciel et la terre sont remplis de ta gloire.

C’est toi que les Apôtres glorifient, 
toi que proclament les prophètes, 
toi dont témoignent les martyrs ; 
c’est toi que par le monde entier 
l’Église annonce et reconnaît.

Dieu, nous t’adorons : 
Père infiniment saint, 
Fils éternel et bien-aimé, 
Esprit de puissance et de paix.

Christ, le Fils du Dieu vivant, 
le Seigneur de la gloire, 
tu n’as pas craint de prendre chair 
dans le corps d’une vierge 
pour libérer l’humanité captive.

Par ta victoire sur la mort, 
tu as ouvert à tout croyant 
les portes du Royaume ; 
tu règnes à la droite du Père ; 
tu viendras pour le jugement.

Montre-toi le défenseur et l’ami 
des hommes sauvés par ton sang : 
prends-les avec tous les saints 
dans ta joie et dans ta lumière.

 

NOEL, PRIERES, ROIS MAGES

Prière des rois mages devant la crèche

 

Prière des rois mages devant la crèche

 

 

 

Qui es-Tu, Roi d’humilité,

Roi sans palais, roi sans armée ?

Nous sommes venus T’adorer

des bouts du monde

Nous ne savons pas bien comment

Un signe vu en Orient

A conduit nos pas

au levant de ta lumière.

Que feras-tu de cet argent,

de ces bijoux, de notre encens ?

Nous les avions pris

En pensant à nos manières…

Regarde donc autour de Toi

Dans les richesses qui sont là,

Les nations qui ne savent pas

Que Tu les aimes.

Marie pourra Te raconter

qu’avec nous, après les bergers

Tout l’univers s’est rassemblé

Sous ton étoile.

Petit roi juif et Roi du Ciel,

Notre grand Roi, l’Emmanuel,

Nous traversons ton Israël

Pour en renaître !

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http://www.paroisses-valdesaone.com/prieres/priere-des-rois-mages.html

LEGENDE, NOEL, ROIS MAGES

La légende du quatrième Roi Mage

La légende du quatrième Roi Mage

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Artaban, la quatrième roi mage, va t-il arriver trop tard ?

La nuit était froide et le ciel d’Orient éclataitous les hommes.

Or, voici qu’il apparut sous leurs yeux, sortant de l’infinie profondeur des cieux. Il ressemblait à une flamme immense d’où jaillissaient des milliers de lumières de toutes les couleurs.
Les Mages restaient là, émerveillés, n’osant parler en présence du signe de Dieu.
C’est alors que le jeune frère de Balthazar, Artaban, les rejoignit et rompit le silence :
 C’est le signe annoncé, c’est la promesse qui se réalise. Vite, il faut partir !
Balthazar, Gaspard et Melchior se préparèrent en toute hâte et, bientôt, une magnifique caravane de chameaux, de dromadaires et de chevaux prit le chemin des montagnes et du désert d’Arabie.
Les Rois Mages ne quittaient pas des yeux le signe qui les précédait et leur indiquait la route à suivre.

Chacun d’eux avait emporté pour le nouveau-né des cadeaux dignes d’un roi : Balthazar portait un coffret d’or fin, Gaspard un précieux vase d’encens et Melchior un riche flacon de myrrhe.en myriades d’étoiles plus belles les unes que les autres.
Balthazar, Gaspard et Melchior étaient sortis sur la terrasse de leur palais, et ils ne se lassaient pas de contempler le firmament.
Cette nuit-là, les Rois Mages savaient qu’un astre nouveau devait apparaître, différents de tous les autres… Un signe céleste, qui annoncerait la naissance du Sauveur promis à tous les hommes.
Ils avaient déjà fait une demi-journée de marche lorsque le jeune

Artaban s’aperçut que, dans sa précipitation, il avait oublié ses présents.
 Continuez sans moi, dit-il, je retourne au palais et je vous rejoindrai plus tard, avec mes serviteurs.
Et c’est ainsi que Balthazar, Gaspard et Melchior suivirent l’étoile mystérieuse jusqu’au lieu où se trouvait le petit Roi du ciel. Les trois Mages se prosternèrent devant l’Enfant pour l’adorer et déposèrent à ses pieds l’or, l’encens et la myrrhe.
Pendant ce temps, Artaban avait pris beaucoup de retard. Lorsqu’il fut enfin prêt à partir avec deux compagnons, les premières lueurs de l’aube frémissaient à l’horizon.
Levant les yeux, Artaban ne vit plus le signe céleste mais, confiant, il se mit en route vers les montagnes escarpées.
Quand le soleil parvint à son zénith, les voyageurs avaient déjà derrière eux plusieurs heures de route. C’est alors qu’ils aperçurent un homme allongé dans la poussière, un pèlerin épuisé par une longue marche, malade et fiévreux. 
 Je vais arriver en retard si je m’occupe de lui, pensa Artaban, mais je ne peux le laisser ainsi !
Avec l’aide de ses compagnons, il lui donna à boire, mit de l’huile sur ses plaies, versa de l’eau fraîche sur son front.
Puis, installant le voyageur sur sa propre monture, il le transporta avec mille précautions jusqu’à la ville la plus proche et demanda à l’aubergiste de le soigner jusqu’à ce qu’il soit guéri.
Pour le payer, il lui offrit un splendide saphir, que l’aubergiste reçut avec une joie non dissimulée.

Alors, Artaban se rendit compte qu’il venait de donner le premier des cadeaux destinés à l’Enfant-Sauveur…
Un peu triste, il continua son chemin, qui lui parut long, beaucoup trop long. Ce n’est qu’après de nombreux jours de marche qu’il arriva à Bethléem, où devait naître le petit Roi du ciel.
Hélas, Artaban arrivait trop tard ! Il apprit que les parents et l’Enfant venaient de fuir en Egypte pour protéger le petit de la colère du roi Hérode.
Car, pour être sûr qu’aucun autre roi ne prendrait sa place, cet homme cruel avait décidé de faire assassiner tous les petits enfants de Bethléem qui avaient moins de deux ans.
La ville était quadrillée par les soldats à cheval pendant que d’autres exécutaient leur horrible besogne.
Alors qu’il s’apprêtait à passer la porte de la ville, Artaban vit une jeune femme qui fuyait en pleurant, serrant son bébé dans ses bras. Un soldat à cheval la poursuivait, l’épée déjà tirée du fourreau.
Alors Artaban s’interposa, prit la mère et l’enfant sous sa protection et demanda au soldat d’Hérode de les épargner, en échange d’un magnifique rubis. Le soldat n’en revenait pas, il allait être riche !
Après tout, il était mieux payé pour laisser ce bébé en vie que pour l’assassiner… Il accepta le marché et fit demi-tour.
Le jeune Roi Mage resta quelque temps à Bethléem en compagnie de bergers qui gardaient leurs troupeaux dans les montagnes environnantes. Les bergers l’avaient accueilli avec beaucoup de joie et lui avaient montré l’étable où l’Enfant était venu au monde.
Puis Artaban se remit en route. Il décida de gagner l’Egypte pour tenter de trouver le Sauveur, afin de lui offrir le dernier présent qui lui restait, une perle d’Orient très rare.
Mais les jours passaient, les semaines et les mois défilaient et Artaban errait toujours.
Après avoir passé plusieurs années en Egypte, il reprit le chemin de la Palestine, pensant que peut-être le roi tant cherché était revenu dans son pays.
Malheureusement, pour entreprendre ce nouveau voyage, il dut vendre sa perle précieuse. 
Arrivé en terre de Palestine, voici qu’il entendit parler d’un grand prophète qui parcourait le pays et enseignait les foules. Certains l’appelaient « Maître », d’autres « Rabbi » ou encore « Seigneur ».
Artaban voulait connaître cet homme. Il se rendit sur la montagne où se rassemblaient tous ceux qui écoutaient son enseignement.

Dés qu’il le vit, Artaban sentit les larmes couler sur ses joues. Jamais encore, il n’avait entendu de telles paroles.
Le Maître disait :
 Celui qui aura tout quitté, maison, famille, richesses, pour me suivre, celui-là aura en récompense un trésor dans le ciel et la vie éternelle.
Il disait aussi ;

 Ce que vous aurez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’aurez fait !
La nuit qui suivit, Artaban fit un rêve qui le remplit de joie et d’espérance : il vit le Maître venir vers lui accompagné de Balthazar, de Gaspard et de Melchior, le premier portant un coffret d’or fin, le second un précieux vase d’encens et le troisième un riche flacon de myrrhe. Alors, s’approchant d’Artaban, il le remercia des présents qu’il avait voulu lui offrir le jour de sa naissance.
Et, en disant cela, il ouvrit ses mains et montra au quatrième Roi Mage un saphir d’un bleu très pur, un rubis d’un rouge éclatant et une perle d’Orient très rare.

 

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EDMOND ROSTAND, NOËL, POEMES, ROIS MAGES

Les Rois Mages (Edmond Rostand)

Les Rois Mages

Ils perdirent l’étoile, un soir ; pourquoi perd-on
L’étoile ? Pour l’avoir parfois trop regardée,
Les deux rois blancs, étant des savants de Chaldée,
Tracèrent sur le sol des cercles au bâton.

Ils firent des calculs, grattèrent leur menton,
Mais l’étoile avait fui, comme fuit une idée.
Et ces hommes dont l’âme eût soif d’être guidée
Pleurèrent, en dressant des tentes de coton.

Mais le pauvre Roi noir, méprisé des deux autres,
Se dit « Pensons aux soifs qui ne sont pas les nôtres,
Il faut donner quand même à boire aux animaux. »

Et, tandis qu’il tenait son seau d’eau par son anse,
Dans l’humble rond de ciel où buvaient les chameaux
Il vit l’étoile d’or, qui dansait en silence.

(Edmond Rostand)rois_mages_2