KARINE TUIL, LES CHOSES HUMAINES, LITTERATURE, LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, ROMAN, ROMANS, ROMANS FRANÇAIS

Les choses humaines de Karine Tuil

Les choses humaines

Karine Tuil

Paris, Gallimard, 2019.

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Quatrième de couverture

Les Farel forment un couple de pouvoir. Jean est un célèbre journaliste politique français ; son épouse Claire est connue pour ses engagements féministes. Ensemble, ils ont un fils, étudiant dans une prestigieuse université américaine. Tout semble leur réussir. Mais une accusation de viol va faire vaciller cette parfaite construction sociale. Le sexe et la tentation du saccage, le sexe et son impulsion sauvage sont au cœur de ce roman puissant dans lequel Karine Tuil interroge le monde contemporain, démonte la mécanique impitoyable de la machine judiciaire et nous confronte à nos propres peurs. Car qui est à l’abri de se retrouver un jour pris dans cet engrenage ?

Biographie de l’auteur

Karine Tuil est l’auteure de L’invention de nos vies et de L’insouciance, traduits en plusieurs langues. Les choses humaines est son onzième roman.

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Fiche de l’Observatoire Foi et culture (OFC) du mercredi 29 janvier 2020 sur l’ouvrage :  » Les choses humaines » de Karine Tuil.

Le jeudi 14 novembre 2019, à l’hôtel de ville de Rennes, le 32e prix Goncourt des lycéens a été attribué à Karine Tuil pour son roman Les Choses humaines. C’est un roman difficile parce qu’il aborde la question de la maltraitance faite aux femmes, de l’agression sexuelle et du viol. Le jury a aimé ce livre par la force et la finesse de son écriture. Le thème d’actualité est abordé de façon originale ainsi que la réflexion profonde sur la complexité des choses humaines. Le titre est, à ce sujet, très bien choisi.

La page 244 résume le propos du roman. Claire, la mère d’Alexandre accusé du viol d’une jeune fille appelée Mila, exprime ce qu’elle ressent au moment où le procès va avoir lieu : « Quelques semaines avant le début de l’audience, Claire avait assisté à des procès d’assises pour se préparer à ce qui les attendait. Après avoir vu quatre ou cinq procès, elle avait la conviction que l’on pouvait déterminer l’état d’une société au fonctionnement de ses tribunaux et aux affaires qui s’y plaidaient : la justice révélait la fragilité des trajectoires, les fractures sociales, les échecs politiques – tout ce que l’État cherchait à occulter au nom d’une certaine cohésion nationale ; peut-être aussi pour ne pas être confronté à ses insuffisances. Les itinéraires des victimes comme des accusés étaient le plus souvent des récits pleins d’épouvante, matière éruptive et contagieuse, où chaque détail narratif vous renvoyait à la fragilité des choses ; des existences tranquilles avaient soudain basculé dans l’horreur, et pendant plusieurs jours, jurés, auxiliaires de justice et juges essayaient de comprendre ce qui s’était joué, à un moment donné, dans la vie d’un être. »

Le basculement dans l’horreur ? C’est ce que raconte ce roman. Les Farel forment un couple préoccupé de notoriété et de pouvoir. Jean est un célèbre journaliste politique français ; son épouse Claire est connue pour ses écrits féministes. Leur fils, Alexandre, est étudiant dans une prestigieuse université américaine. Tout semble réussir dans cette famille jusqu’au jour où une accusation de viol va faire écrouler ce parfait édifice social.

La première phrase du roman, l’incipit, annonce le chaos qui va se produire : « La déflagration extrême, la combustion définitive, c’était le sexe, rien d’autre – fin de la mystification » (p. 15). Ce roman éclaire en effet sur ce que produit une sexualité mal régulée. La domination sur l’autre peut provoquer d’importantes catastrophes. Le sexe et son impulsion sauvage saccagent les relations familiales, la vie personnelle et sociale. Karine Tuil interroge alors le monde contemporain : « Un chagrin d’amour pouvait-il être considéré comme la plus grande épreuve d’une vie ? Tout amour était-il une illusion ? L’amour rendait-il heureux ? Était-il raisonnable d’aimer ? L’amour était-il un jeu de hasard ? Qui aimait-on dans l’amour ? Pouvait-on vivre sans amour ? Comment se remettre rapidement d’une rupture amoureuse ? » (p. 71).

C’est un roman magistralement construit ! Les quatre premiers chapitres décrivent les quatre principaux personnages. Ils font entrer dans la psychologie des personnages. Ils dévoilent peu à peu leurs failles éventuelles. Un autre intérêt du livre est de démonter la mécanique impitoyable de la machine judiciaire. C’est cependant l’aspect le plus pénible de la lecture : les interrogatoires des enquêteurs sont exprimés avec des mots réalistes, dérangeants et choquants. La question du consentement dans la relation sexuelle est abordée. Mila, la jeune fille qui a été agressée a-t-elle accepté cette relation ? Ce qui s’est passé entre Alexandre et elle, est-il la conséquence d’une soirée entre étudiants où l’on a consommé de l’alcool et des drogues ? L’actualité est aussi évoquée : les agressions sexuelles du 12 janvier 2016 à Cologne ; l’affaire Weinstein…

Le lecteur ne peut qu’être profondément questionné sur son positionnement face à l’affaire. Par exemple, les hommes sont-ils violents par nature ou à cause de la violence sociale ? Que produit une éducation obnubilée par la performance, l’excellence. Alexandre semble en effet prisonnier de la situation professionnelle de son père. Au passage sont soulignés également les dégâts que peuvent provoquer les prises de paroles sur les réseaux sociaux.

Ce roman devrait permettre des échanges avec des jeunes au sujet des abus sexuels. Comment respecter le corps de l’autre ? Comment faire comprendre qu’un désir ne s’impose pas par la force (p. 246) ? Comment prendre en compte le retentissement typique des suites que l’on peut observer chez les victimes de viol (p. 243). Le roman fait découvrir la complexité de la société française, la décrit, la décrypte, la décortique, oblige à réfléchir, mais sans jamais tomber dans la caricature ou la leçon de morale. Tout au long du livre, le lecteur se demande s’il y a vraiment eu viol. Le verdict arrive enfin : Alexandre sera condamné à cinq ans de prison avec sursis (p. 330).

Karine Tuil s’est expliquée sur son travail d’écriture : « J’écris pour comprendre ce qui me dérange, me choque. L’inspiration, cette nécessité impérieuse, naît de la discipline et du travail. Le romancier est un observateur et un témoin de son époque et le roman l’espace où l’on peut tout dire, sans tabou. » Karine Tuil donne peu de place à une vision optimiste de l’être humain. Les dernières phrases du livre laissent le lecteur sur un sentiment de fatalisme et de cynisme : « C’était dans l’ordre des choses. On naissait, on mourait ; entre les deux, avec un peu de chance, on aimait, on était aimé, cela ne durait pas, tôt ou tard, on finissait par être remplacé. Il n’y avait pas à se révolter, c’était le cours invariable des choses humaines » (p. 342).

 

Fiche de l’Observatoire Foi et culture (OFC) du mercredi 29 janvier 2020 sur l’ouvrage :  » Les choses humaines » de Karine Tuil.

+ Hubert Herbreteau

 

https://eglise.catholique.fr/sengager-dans-la-societe/culture/492221-karine-tuil-choses-humaines/

 

 

ALAIN-FOURNER (1886-1914), LE GRAND MEAULNES, LITTERATURE, LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, ROMAN, ROMANS FRANÇAIS

Le Grand Maulnes d’Alain-Fournier

Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier

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Le Grand Meaulnes

d’Alain-Fournier

Édition établie par Philippe Berthier,

Paris, La Pléiade, 640 p.

 

Le Grand Meaulnes est un roman d’Alain-Fournier publié en 1913 chez Émile-Paul Frères. Il avait été auparavant publié en feuilleton dans la NRF de juillet à octobre 1913.

 

Résumé

 

Première partie

Le narrateur, François Seurel, raconte l’histoire d’Augustin Meaulnes, un de ses anciens camarades de classe qui est devenu son ami.

François, 15 ans, et Augustin, 17 ans, sont tous les deux élèves au cours supérieur2 de Sainte-Agathe, un petit village du Haut-Berry inspiré d’Épineuil-le-Fleuriel, et, comme lui, situé par l’auteur dans le Cher, près de Vierzon. Lors d’une escapade, Augustin Meaulnes arrive par hasard dans un domaine mystérieux où se déroule une fête étrange, poétique et pleine d’enfants. Le château est bruissant de jeux, de danses et de mascarades, et plein d’enfants qui semblent y faire la loi. Meaulnes apprend que cette fête est donnée à l’occasion des noces de Frantz de Galais. Parmi les festivités, des promenades en barque sur un lac sont offertes aux convives ; Meaulnes y rencontre une jeune fille, Yvonne de Galais, la sœur de Frantz. Il en tombe instantanément amoureux, mais ne fait que la croiser plusieurs fois et n’a plus l’occasion de la revoir. Quant au mariage attendu, il n’a finalement pas lieu car la fiancée de Frantz, Valentine Blondeau, a disparu, refusant de devenir sa femme. Les membres de la fête se dispersent et Frantz, désespéré, disparaît en laissant à sa sœur un mot d’adieu.

 

Deuxième partie

Revenu à sa vie d’étude, Meaulnes n’a plus qu’une idée en tête : retrouver le domaine mystérieux et la jeune fille dont il est tombé amoureux. Ses recherches restent infructueuses, jusqu’au jour où les deux garçons se lient d’amitié avec un jeune bohémien. Celui-ci complète le plan du chemin que Meaulnes tentait vainement de reconstituer, leur confie l’adresse d’Yvonne de Galais à Paris et leur fait jurer de répondre à son appel quand il aura besoin d’eux. Puis, il disparait après leur avoir dévoilé sa véritable identité : Frantz de Galais.

Meaulnes décide alors de partir étudier à Paris, et tente à nouveau de retrouver Yvonne, sans succès. Les mois passent, et François n’a plus de nouvelle de son ami.

 

Troisième partie

C’est par hasard que François, bientôt instituteur, retrouve la piste d’Yvonne de Galais. Dès qu’il est sûr de son fait, il part annoncer la nouvelle à son ami Meaulnes, qui lui confie son désespoir et fait allusion à une grave faute commise. Il apprend entre temps le sort de Valentine, la fiancée en fuite, recueillie par la tante de François, puis montée à Paris pour exercer son métier de couturière.

Meaulnes demande Yvonne en mariage, et la jeune fille accepte. Mais Frantz vient rappeler aux deux jeunes gens leur promesse : lui venir en aide, alors qu’il cherche vainement sa fiancée Valentine. François tente d’obtenir de lui un sursis d’un an, mais le lendemain du mariage, Meaulnes disparaît sans laisser de nouvelles. François décide de venir en aide à Yvonne, devenue une amie proche, dont il devient peu à peu le confident. Quelques mois passent, et Meaulnes ne donne toujours pas de nouvelles. Un jour, Yvonne apprend à François qu’elle est enceinte de Meaulnes. François décide donc de s’occuper d’elle en attendant le retour de son mari. L’accouchement d’Yvonne se passe très mal : la jeune femme meurt d’une embolie pulmonaire après avoir donné naissance à une petite fille, et le père d’Yvonne expire quelques mois plus tard. François devient légataire universel de la famille jusqu’au retour de Meaulnes et s’occupe de la fille de son ami. Il découvre alors les carnets de Meaulnes, dans lesquels ce dernier explique qu’il a rencontré Valentine pendant son séjour à Paris, et qu’il a eu une brève relation avec elle, lui promettant le mariage et la convaincant d’abandonner son métier. Mais quand les jeunes gens ont découvert qu’ils connaissaient tous les deux Frantz, ils se sont séparés, horrifiés. Rongé par le remords, et décidé à tenir sa promesse en réunissant Frantz et sa fiancée disparue, Meaulnes annonce, dans son carnet, son départ après son mariage avec Yvonne, afin de réaliser ce projet. Un an plus tard, Meaulnes ramène Frantz et Valentine mariés, mais en revenant chez lui, il apprend la nouvelle de la mort de son épouse par son ami. François lui présente sa fille et regarde leurs premiers échanges, imaginant qu’Augustin va repartir avec sa petite fille « pour de nouvelles aventures ».

 

Personnages

Personnages principaux

Augustin Meaulnes : adolescent de 17 ans, grand et mystérieux. Aimant l’aventure et admiré par ses camarades de classe, il les emmène dans les rues du bourg après les cours.

François Seurel : adolescent de 15 ans, calme et posé, il est le narrateur du roman. Il est le seul ami de Meaulnes. Ses deux parents sont instituteurs dans l’école où il étudie. Moins téméraire, il accompagne pourtant Meaulnes dans sa quête du domaine perdu.

Yvonne de Galais : la belle du domaine perdu, deviendra l’épouse d’Augustin et la mère de leur fille.

  1. de Galais: le vieux père d’Yvonne et Frantz de Galais, est ruiné après l’échec du mariage de son fils.

Frantz de Galais: le prétendant de Valentine Blondeau. Selon Yvonne de Galais, sa sœur, il est casse-cou et insouciant.

Valentine Blondeau : la fiancée perdue, puis l’épouse de Frantz à la fin du roman.

 Personnages secondaires

La mère de Meaulnes : elle amène son fils Augustin à l’école de Sainte-Agathe et le présente aux instituteurs au début du roman.

Monsieur Seurel : père de François, il est instituteur de l’école de Sainte-Agathe. Il dirige le Cours Supérieur et le certificat d’études de l’école.

Millie : elle est la mère de François, femme de Monsieur Seurel et institutrice. Elle dirige la petite classe de l’école de Sainte-Agathe.

La tante Moinel : une vieille dame qui aidera François à retrouver Valentine Blondeau.

Ganache : un jeune bohémien de 15 ans, ami de Frantz de Galais.

Florentin : l’oncle de François. Son commerce est le lieu des retrouvailles entre François Seurel et Yvonne de Galais. Augustin Meaulnes arrivera par la suite pour y retrouver son amante.

 

Lieux de l’action

Alain-Fournier situe l’action de son roman en Sologne, sa région natale. Il s’est inspiré du village d’Épineuil-le-Fleuriel à l’extrémité sud-est du Cher où l’on retrouve tous les lieux du cours supérieur de « Sainte Agathe ».

Le pays perdu et le domaine des Sablonnières se trouveraient probablement entre le Vieux-Nançay et La Chapelle-d’Angillon, lieu de naissance d’Alain-Fournier, où, à la sortie nord du village, un hameau porte le nom des Sablonnières.

 

Postérité

Alain-Fournier étant mort pour la France en 1914, ses héritiers ont bénéficié des prorogations de guerre et le roman n’est entré dans le domaine public qu’en septembre 2009.

Distinctions

Le Grand Meaulnes est classé à la 9e place des 100 meilleurs livres du XXe siècle

 

Suite

Guillaume Orgel a écrit une suite au Grand Meaulnes, intitulée La Nuit de Sainte-Agathe, publiée en 1988 au Cherche midi

 

Le Grand Meaulnes dans la musique

Les chansons

Dans Le Surveillant Général, Michel Sardou chante, sur une musique de Jacques Revaux :

En ce temps-là,
je lisais Le Grand Meaulnes
et après les lumières,
je me faisais plaisir,
je me faisais dormir.
Je m’inventais un monde
rempli de femmes aux cheveux roux ;
j’ai dit de femmes, pas de jeunes filles.

 

Je vous ai bien eus du même Sardou commence par :

Je sortais tout droit du Grand Meaulnes avec mes airs d’adolescent…

 

Dans La mère à Titi, Renaud chante :

Sur la télé qui trône
Un jour j’ai vu un livre
J’ crois qu’ c’était Le Grand Meaulnes
Près d’ la marmite en cuivre.

Dans Les valses de Vienne, François Feldman chante :

Et nos chagrins de môme
Dans les pages du Grand Meaulnes

 

Dans L’École, Marcel Amont se souvient de l’école de son enfance :

Ce n’était pas celle du Grand Meaulnes
Mais c’était mon école.

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Le Grand Meaulnes, histoire d’un malentendu

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En accédant à La Pléiade, l’œuvre d’Alain-Fournier retrouve des couleurs en s’ouvrant à une relecture tonique, menée par Philippe Berthier, qui lui restitue sa complexité sentimentale et romanesque.

« Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189… » Cet incipit, première phrase d’un roman, est entré dans la grande histoire de la littérature. Ses lecteurs le découvrent en novembre 1913 sous la couverture des Éditions Émile-Paul Frères. Son jeune auteur, qui se fait appeler Alain-Fournier, n’a que 27 ans. Le 3 décembre, Le Grand Meaulnes rate de peu le prix Goncourt.

Neuf mois plus tard, le 22 septembre 1914, le lieutenant Henri Alban Fournier est tué dans la région des éparges, non loin de Verdun. Deux semaines après son ami Charles Péguy. Est-ce à cause de ce destin tragique, propre à cette « génération perdue », que Le Grand Meaulnes, unique roman d’un auteur mort à la guerre, devint le livre fétiche du romantisme de l’absolu ? Le genre d’ouvrage que l’on découvre dans les greniers ou les armoires de famille, entre les pages duquel jaunissent lettres d’amour oubliées, serments défaits, reliques de passions éteintes.

Il fut longtemps le vade-mecum des adolescences rêveuses et tourmentées nimbées du parfum évanescent d’un idéal féminin insaisissable, donc obsédant. Et quand, enfin, Augustin Meaulnes, cette âme perdue, touche son bonheur introuvable, il s’acharne à le détruire en poursuivant de nouvelles chimères, au nom d’une promesse lâchée une nuit de feu.

Que sa destinée soit scellée pendant une fête onirique et hivernale, enchantée par l’apparition de l’inaccessible Yvonne de Galais, rendue désastreuse par la démence de Franz de Galais, fiancé privé de sa promise, le jour de ses noces où errent des figurants costumés, renforce l’aura de ce roman tragique, puissant mélodrame qui fit chavirer les cœurs et tirer les mouchoirs. Mais, en dépit ou à cause de son succès (quatre millions d’exemplaires, l’un des livres les plus lus dans le monde), il finit rangé parmi les vieilleries d’une France disparue, lointaine et enjolivée, des préaux et des hussards noirs de la République. Son entrée dans La Pléiade, bardé d’un appareil critique, ouvre la voie à une relecture que conduit avec énergie Philippe Berthier, soucieux de lui restituer sa modernité et sa complexité.

Alain-Fournier aura été victime à la fois de l’évolution des sensibilités et d’une récupération abusive

Dans une préface vivifiante et argumentée, il tord le cou aux idées reçues sur ce roman de formation, maintenant réduit à « une bagatelle puérile ». Il s’en prend à Isabelle Rivière, « autoproclamée vestale du culte fraternel », coupable d’avoir affadi et dénaturé Le Grand Meaulnes, le rivant à une quête religieuse exclusive, provoquant un durable et fâcheux malentendu, en occultant ce que comporte de sourd et de sauvage cette œuvre polyphonique. Alain-Fournier aura été victime à la fois de l’évolution des sensibilités et d’une récupération abusive, menée par sa sœur, Isabelle, mariée à Jacques Rivière, son meilleur ami, destinataire de la riche et abondante correspondance avec le futur romancier encore incertain qui révèlent les pilotis du Grand Meaulnes.

Sur le style réputé trop simple d’Alain-Fournier, Philippe Berthier soutient que « l’ingénuité formelle du Grand Meaulnes est un trompe-l’œil très réussi, puisque la plupart des lecteurs ne soupçonnent pas ce qu’il a fallu d’élagage sans concessions et de sévère contrôle de soi pour donner cette impression d’évidence ». Le maître d’œuvre de cette réédition revient sur les épisodes de la passion contrariée que voua Henri Fournier à Yvonne de Quièvrecourt, croisée un 1er mai à Paris, qu’il poursuivit de son assiduité insatisfaite, modèle transparent du personnage d’Yvonne de Galais.

Philippe Berthier ausculte aussi le mouvement interne de ce roman envoûtant, flagrante dialectique du dedans et du dehors, qu’accentue la position sédentaire du narrateur. Gardien des secrets, figé dans son école de Sologne, François Seurel demeure l’observateur mélancolique des errements d’Augustin Meaulnes, « semeur d’inquiétude » et « professeur de désir », admiratif et fasciné, impuissant à le retenir. Et l’on voudrait que Le Grand Meaulnes ne fût qu’une bluette désuète ? Allons donc…

https://www.la-croix.com/Culture/Livres-et-idees/Le-Grand-Meaulnes-histoire-dun-malentendu-2020-04-08-1201088498

 

Un grand roman de l’adolescence

Alain-Fournier a publié son unique roman, Le Grand Meaulnes, empreint de rêve et de poésie à 26 ans. Avant d’être rattrapé par la guerre et de mourir au front en 1914.

De toutes les périodes de la vie, l’adolescence est sans doute l’une des plus propices à la lecture. C’est le temps des découvertes et des émois, des rêveries et, souvent, des envies d’ailleurs. Les romans, surtout quand ils sont bons, savent mettre ces ingrédients à portée de main. Quand l’identification et la fantaisie sont de la partie, alors c’est tout l’esprit qui vagabonde.

Le jeune lecteur du Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, l’une des plus belles évocations de cet âge de transition, est ainsi transporté. Il y a l’amitié, l’amour, bien sûr, mais aussi la poésie et le merveilleux, avec cette fête dont on ne sait d’abord si elle a bien eu lieu, ou si elle a été rêvée. L’identification du jeune lecteur avec le narrateur, 15 ans, est d’autant plus aisée qu’Alain-Fournier, né en 1886, n’était lui-même guère plus âgé quand il a songé à son roman.

Critiques élogieuses

Pour raconter les émois de François, également fils d’instituteurs, l’auteur plonge dans ses souvenirs encore frais. Né dans le Cher, à La Chapelle-d’Angillon, il passe une partie de son enfance dans le sud du département, à Épineuil-le-Fleuriel, village qui sera le décor de son roman, sous le nom de Sainte-Agathe. Une commune voisine, Meaulne, fournira le nom du nouveau compagnon qui prend place dans la classe, et aussitôt chamboule l’univers monotone de François. « L’arrivée d’Augustin Meaulnes fut pour moi le commencement d’une vie nouvelle », écrit le narrateur.

Le charme de ce roman, dont la sortie en 1913 est accueillie par une presse très élogieuse, réside dans celui que les élèves appellent bientôt « le Grand Meaulnes » et qui ne va pas tarder à les fasciner. C’est lui qui est entouré de cette aura de merveilleux et de rêve, auquel le jeune auteur était très attaché. « Mon idéal serait d’arriver à ce que ce trésor merveilleusement riche de vies accumulées qu’est ma simple vie, si jeune soit-elle, se produise au grand jour sous cette forme de rêves qui se promènent, écrivait-il à un ami, en 1905, cinq ans avant d’entamer l’écriture du Grand Meaulnes. J’emploie ce mot, rêve, parce qu’il est commode. J’entends par rêve vision du passé, espoirs, une rêverie d’autrefois revenue, qui rencontre une vision qui s’en va, un souvenir d’après-midi qui rencontre la blancheur d’une ombrelle et la fraîcheur d’une autre pensée. »

 

Un jeune poète

C’est d’ailleurs d’abord par des poèmes qu’Henri Fournier – son vrai nom – avait manifesté, dès l’été 1904, son désir d’écrire. Quelques-uns de ces premiers écrits – vers et proses – seront d’ailleurs publiés de son vivant, dans diverses revues. Mais pour vivre, il se tournera vers la presse, non sans avoir un temps été tenté par la marine et le grand large. Après son service militaire, de 1907 à 1909, il commence à travailler en 1910 au Paris-Journal, où il est chroniqueur.

C’est à cette époque qu’il fréquente les milieux artistiques et intellectuels, se liant notamment d’une amitié solide à Charles Péguy, et s’attaque à l’écriture de son premier roman. En 1913, le public comme la presse sont au rendez-vous, même si le prix Goncourt échappe au Grand Meaulnes. Mais il n’a que 27 ans, et toute une vie de romancier devant lui.

 

Destin tragique

Sans perdre de temps, il écrit les premières lignes d’un second roman, Colombe Blanchet. Qui ne sera jamais achevé. Car le destin tragique de l’Europe s’impose à lui. La guerre, déjà menaçante, fait tonner ses premiers canons. Lieutenant de réserve, il est immédiatement mobilisé et rejoint le front de Lorraine comme lieutenant d’infanterie, le 23 août. Un mois plus tard, quelques semaines après Charles Péguy, également mort au champ d’honneur, il est porté disparu, au cours d’un combat meurtrier pour sa compagnie, dans le bois de Saint-Remy, sur la crête des Hauts-de-Meuse.

Ses restes ne seront découverts qu’en mai 1991, dans une fosse commune où les Allemands l’avaient enterré avec vingt de ses compagnons d’armes. « Mélancolique destinée, analogue à son œuvre, qui est courte et jolie, toute frissonnante de rêve, où le rêve est blessé, où le sourire même a quelque chose de triste, un air d’incrédulité », écrivait joliment la Revue des Deux Mondes dix ans après sa mort, alors que paraissait Miracles, recueil de poèmes et de contes d’Alain-Fournier.

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Alain-Fournier en quelques dates

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3 octobre 1886. Naissance à La Chapelle-d’Angillon (Cher) d’Henri-Alban Fournier.

  1. Songeant à devenir marin, il rentre en seconde au lycée de Brest, pour préparer l’école navale. Mais il y renonce au bout d’un an et passe son baccalauréat à Bourges.
  2. Chroniqueur littéraire àParis-Journal. C’est à cette époque qu’il publie ses premiers poèmes, essais et contes.
  3. Parution du Grand Meaulnes.Il entreprend l’année suivante l’écriture d’un second roman, inachevé en raison de la guerre.

22 septembre 1914. Mobilisé le 2 août, il meurt au combat quelques semaines plus tard lors d’un affrontement dans la Meuse, près de Verdun.

 

https://www.la-croix.com/Culture/Livres-et-idees/Un-grand-roman-adolescence-2016-07-29-1200779002

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A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU, ECRIVAIN FRANÇAIS, LITTERATURE, LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, MARCEL PROUST (1871-1922), ROMAN, ROMANS, ROMANS FRANÇAIS

A la recherche du Temps perdu de Marcel Proust

À la recherche du temps perdu

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À la recherche du temps perdu, couramment évoqué plus simplement sous le titre La Recherche, est un roman de Marcel Proust, écrit de 1906 à 1922 et publié de 1913 à 1927 en sept tomes, dont les trois derniers parurent après la mort de l’auteur. Plutôt que le récit d’une séquence déterminée d’événements, cette œuvre s’intéresse non pas aux souvenirs du narrateur mais à une réflexion psychologique sur la littérature, sur la mémoire et sur le temps. Cependant, comme le souligne Jean-Yves Tadié dans Proust et le roman, tous ces éléments épars se découvrent reliés les uns aux autres quand, à travers toutes ses expériences négatives ou positives, le narrateur (qui est aussi le héros du roman), découvre le sens de la vie dans l’art et la littérature au dernier tome.

À la recherche du temps perdu est parfois considéré comme l’un des meilleurs livres de tous les temps.

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Le roman est publié en sept tomes :

Du côté de chez Swann (à compte d’auteur chez Grasset en 1913, puis dans une version modifiée chez Gallimard en 1919 ;

 À l’ombre des jeunes filles en fleurs (1919, chez Gallimard ; reçoit le prix Goncourt la même année)

Le Côté de Guermantes (en deux volumes, chez Gallimard, 1920-1921)

Sodome et Gomorrhe I et II (chez Gallimard, 1921-1922)

La Prisonnière (posth. 1923)

Albertine disparue (posth. 1925 ; titre original : La Fugitive)

Le Temps retrouvé (posth. 1927)

En considérant ce découpage, son écriture et sa publication se sont faites parallèlement, et la conception même que Proust avait de son roman a évolué au cours de ce processus.

Alors que le premier tome est publié à compte d’auteur chez Grasset en 1913 grâce à René Blum (Proust en conserve la propriété littéraire), la guerre interrompt la publication du deuxième tome et permet à Proust de remodeler son œuvre, cette dernière prenant de l’ampleur au fil des nuits de travail qui l’épuisent. L’auteur retravaille sans cesse ses dactylographies autant que ses brouillons et ses manuscrits, et souhaite mettre fin à sa collaboration avec l’éditeur3La Nouvelle Revue française, dirigée par Gaston Gallimard, est en pleine bataille éditoriale avec Grasset depuis 1914 mais a commis l’erreur de refuser en 1913 de publier Du côté de chez Swann par l’entremise d’André Gide, figure dominante du comité éditorial de la NRF qui juge que c’est un livre de snob dédié à Gaston Calmette, directeur du Figaro. La NRF qui se prétend le fleuron du renouveau des lettres françaises aggrave son cas le 1er janvier 1914 lorsqu’un de ses fondateurs Henri Ghéon juge Du côté de chez Swann « une œuvre de loisir dans la plus pleine acception du terme ». Pourtant des écrivains de renom comme Lucien Daudet, Edith Wharton et Jean Cocteau ne tarissent pas d’éloges sur ce premier tome. André Gide reconnaît vite son erreur et supplie Proust de rejoindre la NRF qui a retrouvé des moyens d’imprimer, au contraire de Grasset Proust fait part à Grasset de son intention de le quitter en août 1916, et après un an de règlement du problème (question des indemnités, des compensations, solde des droits sur Swann), Gaston Gallimard lance la fabrication de deux volumes et rachète à son concurrent en octobre 1917 les quelque deux cents exemplaires de Swann qui n’ont pas été vendus : il les revêt d’une couverture NRF et d’un papillon de relais avant de les remettre en vente

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Du côté de chez Swann

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Combray (d’après le nom littéraire donné par Proust à son village d’enfance, Illiers, rebaptisé après sa mort Illiers-Combray) est un petit ensemble qui ouvre La Recherche du Temps Perdu. Le narrateur, adulte, songe aux différentes chambres où il a dormi au cours de sa vie, notamment celle de Combray, où il passait ses vacances lorsqu’il était enfant. Cette chambre se trouvait dans la maison de sa grand-tante : « La cousine de mon grand-père — ma grand-tante — chez qui nous habitions… »

Le narrateur se remémore à quel point l’heure du coucher était une torture pour lui ; cela signifiait qu’il allait passer une nuit entière loin de sa mère, ce qui l’angoissait au plus haut point : « …le moment où il faudrait me mettre au lit, loin de ma mère et de ma grand-mère, ma chambre à coucher redevenait le point fixe et douloureux de mes préoccupations. » Pendant longtemps, il ne se souvint que de cet épisode de ses séjours dans la maison de sa grand-tante. Et puis, un jour, sa mère lui proposa une tasse de thé et des madeleines, qu’il refusa dans un premier temps puis finit par accepter. C’est alors que, des années après son enfance, le thé et les miettes du gâteau firent remonter toute la partie de sa vie passée à Combray : « … et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. »

Cette partie de la vie du narrateur n’était pas seulement marquée par le drame du coucher. Elle fut l’occasion de s’éveiller aux sens (l’odeur des aubépines, la vue de la nature autour de Combray, lors de promenades familiales), à la lecture (les romans de Bergotte, auteur fictif qui d’ailleurs sera lui-même un personnage du roman) ; le narrateur se promène de part et d’autre de Combray avec sa famille : du côté de Méseglise, ou du côté de Guermantes si le temps le permet. Il adore sa mère et sa grand-mère, mais, plus globalement, sa famille apparaît comme un cocon dans lequel le narrateur enfant se sent heureux, protégé et choyé.

Un amour de Swann est une parenthèse dans la vie du narrateur. Il y relate la grande passion qu’a éprouvée Charles Swann (qu’on a rencontré dans la première partie comme voisin et ami de la famille) pour une cocotte, Odette de Crécy. Dans cette partie, on voit un Swann amoureux mais torturé par la jalousie et la méfiance vis-à-vis d’Odette. Les deux amants vivent chacun chez soi, et dès que Swann n’est plus avec son amie, il est rongé par l’inquiétude, se demande ce que fait Odette, si elle n’est pas en train de le tromper. Odette fréquente le salon des Verdurin, couple de riches bourgeois qui reçoivent tous les jours un cercle d’amis pour dîner, bavarder ou écouter de la musique. Dans un premier temps, Swann rejoint Odette dans ce milieu, mais au bout d’un moment, il a le malheur de ne plus plaire à madame Verdurin et se fait écarter des soirées organisées chez elle. Il a alors de moins en moins l’occasion de voir Odette et en souffre affreusement, puis peu à peu il se remet de sa peine et s’étonne : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, … pour une femme…qui n’était pas mon genre ! » Cette parenthèse n’est pas anecdotique. Elle prépare la partie de la Recherche dans laquelle le héros connaîtra des souffrances similaires à celles de Swann.

Noms de pays : le nom commence par une rêverie sur les chambres de Combray, et sur celle du grand hôtel de Balbec (ville imaginaire inspirée en partie à Proust par la ville de Cabourg). Adulte, le narrateur compare, différencie ces chambres. Il se souvient que, jeune, il rêvait sur les noms de différents lieux, tels Balbec, mais aussi Venise, Parme ou Florence. Il aurait alors aimé découvrir la réalité qui se cachait derrière ces noms, mais le docteur de la famille déconseilla tout projet de voyage à cause d’une vilaine fièvre que contracta le jeune narrateur. Il dut alors rester dans sa chambre parisienne (ses parents vivaient à deux pas des Champs-Élysées) et ne put s’octroyer que des promenades dans Paris avec sa nourrice Françoise. C’est là qu’il fit la connaissance de Gilberte Swann, qu’il avait déjà aperçue à Combray. Il se lia d’amitié avec elle et en tomba amoureux. Sa grande affaire fut à ce moment d’aller jouer avec elle et ses amies dans un jardin proche des Champs-Élysées. Il se débrouille pour croiser les parents de Gilberte dans Paris, et salue Odette Swann, devenue la femme de Swann, et la mère de Gilberte.

 

À l’ombre des jeunes filles en fleurs

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À l’ombre des jeunes filles en fleurs commence à Paris, et toute une partie intitulée Autour de Madame Swann marque l’entrée de notre héros dans la maison des parents de Gilberte Swann. Il s’y rend sur invitation de sa jeune amie, pour jouer ou goûter. Il est si épris qu’une fois rentré chez ses parents, il fait tout pour orienter les sujets de conversation sur le nom de Swann. Tout ce qui constitue l’univers des Swann lui semble magnifique : « …je ne savais ni le nom ni l’espèce des choses qui se trouvaient sous mes yeux, et comprenais seulement que quand elles approchaient les Swann, elles devaient être extraordinaires… » Il est heureux et fier de sortir dans Paris avec les Swann. C’est au cours d’un dîner chez eux qu’il rencontre l’écrivain Bergotte, dont il aime les livres depuis longtemps. Il est désappointé : le vrai Bergotte est à mille lieues de l’image qu’il s’était forgée de lui à la lecture de ses œuvres ! « Tout le Bergotte que j’avais lentement et délicatement élaboré… se trouvait d’un seul coup ne plus pouvoir être d’aucun usage… » Sa relation avec Gilberte évolue : ils se brouillent et le narrateur décide de ne plus la voir. Sa peine est intermittente. Peu à peu il parvient à se détacher d’elle, à ne plus ressentir que de l’indifférence à l’égard de Gilberte. Il reste néanmoins lié avec Odette Swann.

Deux ans après cette rupture, il part à Balbec avec sa grand-mère (dans la partie intitulée Noms de Pays : le Pays). Il est malheureux lors du départ pour cette station balnéaire, car il va se trouver éloigné de sa mère. Sa première impression de Balbec est la déception. La ville est très différente de ce qu’il avait imaginé. En outre, la perspective d’une première nuit dans un endroit inconnu l’effraie. Il se sent seul puis, jour après jour, il observe les autres personnes qui fréquentent l’hôtel. Sa grand-mère se rapproche d’une de ses vieilles amies, madame de Villeparisis. C’est le début de promenades dans la voiture de cette aristocrate. Au cours de l’une d’elles, le narrateur ressent une étrange impression en apercevant trois arbres, alors que la voiture se rapproche d’Hudimesnil. Il sent le bonheur l’envahir mais ne comprend pas pourquoi. Il sent qu’il devrait demander qu’on arrête la voiture pour aller contempler de près ces arbres mais par paresse, il y renonce. Madame de Villeparisis lui présente son neveu, Saint-Loup, avec lequel le héros se lie d’amitié. Il retrouve Albert Bloch, un ami d’enfance, qu’il présente à Saint-Loup. Il rencontre enfin le baron de Charlus (un Guermantes, comme madame de Villeparisis et bien d’autres personnages de l’œuvre de Proust). Le héros est surpris par le comportement étrange du baron : celui-ci commence par dévisager intensément notre héros, puis une fois qu’il a fait connaissance avec lui, il se montre incroyablement lunatique. Petit à petit, le narrateur élargit le cercle de ses connaissances : Albertine Simonet et ses amies deviennent ses amies et au début, il se sent attiré par plusieurs de ces jeunes filles. Il finit par tomber amoureux d’Albertine. Le mauvais temps arrive, la saison se termine et l’hôtel se vide.

 

Le Côté de Guermantes

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Le Côté de Guermantes : Ce volet est divisé en deux parties, dont les événements se déroulent essentiellement à Paris : les parents du narrateur y changent de logement et vivent désormais dans une partie de l’hôtel des Guermantes. Leur bonne, la vieille Françoise, regrette ce déménagement. Le narrateur rêve au nom des Guermantes, comme jadis il rêvait aux noms de pays. Il aimerait beaucoup pénétrer dans le monde des aristocrates. Pour tenter de se rapprocher de madame de Guermantes, qu’il importune à force de la suivre indiscrètement dans Paris, il décide de rendre visite à son ami Robert de Saint-Loup, qui est en garnison à Doncières : « L’amitié, l’admiration que Saint-Loup avait pour moi, me semblaient imméritées et m’étaient restées indifférentes. Tout d’un coup j’y attachai du prix, j’aurais voulu qu’il les révélât à Madame de Guermantes, j’aurais été capable de lui demander de le faire. » Il rend donc visite à son ami qui le reçoit avec une très grande gentillesse et est aux petits soins pour lui. De retour à Paris, le héros s’aperçoit que sa grand-mère est malade. Saint-Loup profite d’une permission pour se rendre à Paris ; il souffre à cause de sa maîtresse, Rachel, que le narrateur identifie comme une ancienne prostituée qui travaillait dans une maison de passe. Le narrateur fréquente le salon de madame de Villeparisis, l’amie de sa grand-mère ; il observe beaucoup les personnes qui l’entourent. Cela donne au lecteur une image très fouillée du faubourg Saint-Germain entre la fin du dix-neuvième siècle et le début du vingtième. Le narrateur commence à fréquenter le salon des Guermantes. La santé de sa grand-mère continue à se détériorer : elle est victime d’une attaque en se promenant avec son petit-fils.

 

Sodome et Gomorrhe

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Le titre évoque deux villes bibliques détruites par Dieu pour punir les habitants, infidèles et immoraux (Sodome et Gomorrhe). Dans ce volet, le narrateur découvre que l’homosexualité est très présente autour de lui. Un jour, il découvre celle de monsieur de Charlus ainsi que celle de Jupien, un giletier qui vit près de chez lui. Charlus n’est pas seulement l’amant de Jupien ; riche et cultivé, il est aussi son protecteur. Le narrateur, après la découverte de l’inversion sexuelle de Charlus, se rend à une soirée chez la princesse de Guermantes. Cela lui permet d’observer de près le monde de l’aristocratie du faubourg Saint-Germain, et de se livrer à des considérations sur cette partie de la société. Après cette longue soirée, le narrateur rentre chez lui et attend la visite de son amie Albertine ; comme celle-ci se fait attendre, le héros s’irrite et devient anxieux. Finalement, Albertine arrive et la glace fond. Cela dit, le cœur du narrateur est instable. Il lui arrive de ne plus ressentir d’amour pour Albertine, ce qu’il appelle « les intermittences du cœur ». Il fait un deuxième séjour à Balbec. Cette fois-ci, il est seul, sa grand-mère est morte. Cela l’amène à faire des comparaisons avec son premier séjour dans cette station balnéaire. En se déchaussant, il se souvient qu’alors, sa grand-mère avait tenu à lui ôter elle-même ses souliers, par amour pour lui. Ce souvenir le bouleverse ; il comprend seulement maintenant qu’il a perdu pour toujours sa grand-mère qu’il adorait. Ce séjour à Balbec est rythmé par les sentiments en dents de scie que le héros éprouve pour Albertine : tantôt il se sent amoureux, tantôt elle lui est indifférente et il songe à rompre. Il commence d’ailleurs à avoir des soupçons sur elle : il se demande si elle n’est pas lesbienne. Mais il n’arrive pas à avoir de certitudes. À la fin de ce second séjour, il décide d’épouser Albertine, pensant que, ce faisant, il la détournera de ses penchants pour les femmes.

 

La Prisonnière

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La Prisonnière : Le narrateur est de retour à Paris, dans la maison de ses parents, absents pour le moment. Il y vit avec Albertine, et Françoise, la bonne. Les deux amants ont chacun leur chambre et leur salle de bains. Le narrateur fait tout pour contrôler la vie d’Albertine, afin d’éviter qu’elle donne des rendez-vous à des femmes. Il la maintient pour ainsi dire prisonnière chez lui, et lorsqu’elle sort, il s’arrange pour qu’Andrée, une amie commune aux deux amoureux, suive Albertine dans tous ses déplacements. L’attitude du narrateur est très proche de celle de Swann avec Odette dans Un amour de Swann. L’amour, loin de le rendre heureux, suscite une incessante méfiance, et une jalousie de tous les instants. Le héros se rend compte aussi que malgré toutes ses précautions, Albertine lui est étrangère à bien des égards. Quoi qu’il fasse, elle reste totalement un mystère pour lui. Cette vie en commun ne dure pas longtemps. Un jour, Françoise annonce au narrateur qu’Albertine est partie de bon matin.

 

Albertine disparue

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Albertine disparue : Dans certaines éditions, ce volet est intitulé La Fugitive (titre originellement voulu par Proust mais que portait déjà un autre livre), titre qui correspond aussi très bien au contenu de cette partie (et qui fait diptyque avec La Prisonnière). Albertine s’est enfuie de chez le narrateur alors que celui-ci commençait à ressentir la plus complète indifférence pour elle. Cela provoque un nouveau revirement de son cœur. Il fait tout pour retrouver sa maîtresse, et veut croire qu’il sera très vite en sa présence. Hélas, il apprend par un télégramme qu’Albertine est morte, victime d’une chute de cheval. Elle lui échappe ainsi définitivement. Son cœur oscille entre souffrance et détachement au fil du temps. Il se livre, auprès d’Andrée, à un travail d’enquêteur pour savoir si oui ou non elle était lesbienne et découvre bientôt que c’était effectivement le cas. Il se rend chez la duchesse de Guermantes et y croise son amour d’enfance, Gilberte Swann, devenue mademoiselle Gilberte de Forcheville : Swann est mort de maladie, et Odette s’est remariée avec monsieur de Forcheville. Swann rêvait de faire admettre sa femme dans les milieux aristocratiques : à titre posthume, son souhait est exaucé par le riche remariage d’Odette. Le narrateur fait un voyage à Venise avec sa mère. Au retour, il apprend le mariage de Gilberte avec son ami Robert de Saint-Loup. Quelque temps après, il se rend à Tansonville, non loin de Combray, chez les nouveaux mariés. Gilberte se confie au narrateur : elle est malheureuse car Robert la trompe. C’est exact, mais elle croit que c’est avec des femmes alors que Robert est attiré par les hommes.

 

Le Temps retrouvé

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Le Temps retrouvé : Le début de ce dernier volet se passe encore à Tansonville. Le narrateur, qui voudrait devenir écrivain depuis qu’il est enfant, lit un passage du Journal des Goncourt avant de s’endormir, et cela l’amène à croire qu’il n’est pas capable d’écrire. Il décide de renoncer à devenir écrivain. Nous sommes en pleine Première Guerre mondiale. Le Paris de cette période montre des personnages globalement germanophobes, et totalement préoccupés par ce qui se passe sur le front. Charlus est une exception : il est germanophile. Saint-Loup s’est engagé et il est parti combattre. Il se fait tuer sur le champ de bataille. Après la guerre, le narrateur se rend à une matinée chez la princesse de Guermantes. En chemin, il a de nouveau conscience de son incapacité à écrire. Il attend la fin d’un morceau de musique dans le salon-bibliothèque des Guermantes et le bruit d’une cuiller, la raideur d’une serviette qu’il utilise déclenchent en lui le plaisir qu’il a ressenti autrefois en maintes occasions : en voyant les arbres d’Hudimesnil par exemple. Cette fois-ci, il décide d’approfondir son impression, de découvrir pourquoi certaines sensations le rendent si heureux. Et il comprend enfin que la mémoire involontaire est seule capable de ressusciter le passé, et que l’œuvre d’art permet de vivre une vraie vie, loin des mondanités, qu’elle permet aussi d’abolir les limites imposées par le Temps. Le héros est enfin prêt à créer une œuvre littéraire.

 

Analyse

Il est difficile de résumer la Recherche. Mais l’on peut se reporter à des études portant sur l’œuvre de Proust comme l’essai de Gérard Genette : « Comment le petit Marcel est devenu écrivain » (Figures) ou le livre de Jean-Yves Tadié, « Proust et le Roman ». Dans celui-ci Jean-Yves Tadié pense que l’œuvre « a pour sujet sa propre rédaction. » Dans l’article Marcel Proust de l’Encyclopædia universalis, il précise : « Proust a caché son jeu plus qu’aucun autre romancier avant lui, car, si l’on entrevoit que le roman raconte une vocation, on la croit d’abord manquée, on ne devine pas que le héros aura pour mission d’écrire le livre que nous sommes en train de lire. » Pour Tadié, La Recherche est mouvement vers l’avenir de la vocation auquel « se superpose la plongée vers le passé de la remémoration : le livre sera achevé lorsque tout l’avenir de l’artiste aura rejoint tout le passé de l’enfant. »

 

Éléments de réflexion

La démarche de Proust est paradoxale : dans la Recherche, dont sa vie personnelle a beaucoup influencé le roman, les événements sont décrits dans les moindres détails, dans un milieu très spécifique (la haute bourgeoisie et l’aristocratie française du début du xxe siècle) ce qui lui permet d’accéder à l’universel : « J’ai eu le malheur de commencer mon livre par le mot « je » et aussitôt on a cru que, au lieu de chercher à découvrir des lois générales, je m’analysais au sens individuel et détestable du mot », écrit Marcel Proust

Influence

La philosophie et l’esthétique de l’œuvre de Proust ne peuvent cependant être extraites complètement de leur époque :

la philosophie de Schopenhauer : pour Anne-Henry, dont l’influence de ce philosophe est capitale,

la sociologie de Gabriel Tarde,

l’impressionnisme,

la musique de Wagner,

l’affaire Dreyfus.

Son style reste très particulier. Ses phrases, souvent longues et à la construction complexe rappellent le style du duc de Saint-Simon, l’un des auteurs qu’il cite le plus souvent. Certaines nécessitent un certain effort de la part du lecteur pour distinguer leur structure et donc leur sens précis. Ses contemporains témoignent que c’était à peu près la langue parlée de l’auteur.

Quant à l’influence de Saint-Simon, Jacques de Lacretelle rapporte qu’ « un professeur américain, M. Herbert de Ley, auteur d’une étude courte mais précise et documentée intitulée Marcel Proust et le duc de Saint-Simon, a constaté que sur quelque quatre cents personnages aristocratiques chez Proust presque la moitié portent des noms qui paraissent dans les Mémoires de Saint-Simon. »

Ce style particulier traduit une volonté de saisir la réalité dans toutes ses dimensions, dans toutes ses perceptions possibles, dans toutes les facettes du prisme des différents intervenants. On rejoint les préoccupations des impressionnistes : la réalité n’a de sens qu’à travers la perception, réelle ou imaginaire, qu’en a le sujet.

Le prisme n’est pas que celui des acteurs, mais aussi celui de l’auteur qui se trouve dans plusieurs angles de vue avec le temps qui passe, le point de vue du moment présent, le point de vue du moment passé, le point de vue du moment passé tel qu’il le revit au présent.

L’œuvre ne se limite pas à cette dimension psychologique et introspective, mais analyse aussi, d’une manière souvent impitoyable, la société de son temps : opposition entre la sphère aristocratique des Guermantes et la bourgeoisie parvenue des Verdurin, auxquelles il faut ajouter le monde des domestiques représenté par Françoise. Au fil des tomes, l’œuvre reflète aussi l’histoire contemporaine, depuis les controverses de l’affaire Dreyfus jusqu’à la guerre de 1914-1918.

 

A propos du temps et des lieux de la Recherche

L’action s’inscrit dans un temps parfaitement défini; de nombreuses références historiques sont là pour fixer le temps de la Recherche. On peut citer de nombreux exemples:

Swann, quand il commence à fréquenter le salon des Verdurin, déjeune un jour chez M. Grévy, à l’Elysée; les Verdurin ont assisté à l’enterrement de Gambetta.

Il est question dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs de la visite du tsar Nicolas II à Paris à l’automne 1896

Mais il ne faut pas chercher à rendre toutes ces allusions cohérentes.

De même, les lieux de la Recherche sont souvent parfaitement identifiables:

Quand elle rencontre Swann, Odette de Crécy habite rue La Pérouse, derrière l’Arc de triomphe; Swann, le quai d’Orléans.

Le narrateur et Gilberte Swann jouent dans les jardins des Champs-Elysées.

Un roman d’apprentissage selon Gilles Deleuze

Deleuze voit dans La Recherche un roman d’apprentissage sur les signes. Il y a consacré un livre, Proust et les signes, 1964.

 

Personnages principaux

le narrateur

sa mère

sa grand-mère

Albertine

Françoise

Charles Swann : inspiré par Charles Haas (1833-1902)

Odette Swann : Laure Hayman, amie de Proust et de Paul Bourget, serait le modèle supposé du personnage

Gilberte Swann

Robert de Saint-Loup ; inspiré en partie par le prince Léon Radziwill, par Gaston Arman de Caillavet et par le duc de Guiche

le baron de Charlus

la duchesse de Guermantes : inspirée notamment par Mme Straus, la comtesse de Chevigné, Hélène Standish et par la comtesse Greffulhe

Madame Verdurin : inspirée en partie par Madame Arman de Caillavet

mais aussi des représentants emblématiques des arts (Bergotte pour la littérature, Vinteuil pour la musique, Elstir pour la peinture), de la médecine (le docteur Cottard), etc.

 

Éditions

Edition italienne, I Meridiani, Mondadori, 1983.

Gallimard : Les quatre versions chez Gallimard utilisent toutes le même texte :

Pléiade : édition en 4 volumes, reliée cuir, avec notes et variantes

Folio : édition en 7 volumes, poche

Collection blanche : édition en 7 volumes, grand format

Quarto : édition en 1 volume, grand format

Garnier-Flammarion : édition en 10 volumes, poche

Livre de Poche : édition en 7 volumes, poche

Bouquins : édition en 3 volumes, grand format

Omnibus : édition en 2 volumes, grand format

Intégrale de À la recherche du temps perdu, lu par André Dussollier, Guillaume Gallienne, Michaël Lonsdale, Denis Podalydès, Robin Renucci et Lambert Wilson aux éditions Thélème.

 

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Marcel Proust (1871-1922)

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Biographie :

Valentin Louis Georges Eugène Marcel Proust est un auteur français qui a marqué le XXe siècle et la littérature mondiale par son œuvre éblouissante.

Issu d’un milieu bourgeois, cultivé et marqué par un entourage féminin, le jeune Marcel est de santé fragile ; il aura toute sa vie de graves difficultés respiratoires causées par l’asthme.
Il fait d’abord des études de droit, puis de lettres, pour finir par intégrer le milieu artistique et mondain de Paris, ce qui lui vaut une réputation de dilettante mondain.
Il commence une carrière de journaliste-chroniqueur, travaillant aussi à un roman qui semble ne jamais pouvoir s’achever (« Jean Santeuil »).
En 1900, il voyage à Venise et à Padoue pour découvrir les œuvres d’art en suivant les pas de John Ruskin sur lequel il publie des articles et dont il traduit sans succès certains ouvrages.

La mort de sa mère déstabilise encore sa personnalité sensible et inquiète. Son activité littéraire devient plus intense, et c’est en 1907 que Marcel Proust commence l’écriture de son grand œuvre « À la recherche du temps perdu », dans la solitude de sa chambre aseptisée. Il écrit l’un des romans occidentaux les plus achevés, dont les sept tomes sont publiés entre 1913 et 1927, c’est-à-dire en partie après sa mort.

Il s’insurge contre la méthode critique de Sainte-Beuve, alors très en vogue, selon laquelle l’œuvre d’un écrivain serait avant tout le reflet de sa vie et ne pourrait s’expliquer que par elle.
Tandis que la première partie, « Du côté de chez Swann », passe inaperçue, « A l’ombre des jeunes filles en fleurs », le deuxième volet de la « Recherche » reçoit en 1919 le prix Goncourt.

Dans l’ensemble de son œuvre, Proust questionne les rapports entre temps, mémoire et écriture. Connu pour la longueur de ses phrases parsemées de relatives au rythme dit « asthmatique », Marcel Proust reste une référence et un monument incontestable de la littérature française. Dans la « Recherche du Temps Perdu », il réalisa une réflexion sur le sens de l’art et de la littérature, sur l’existence même du temps, sur sa relativité et sur l’incapacité à le saisir au présent.
Ses amis et relations utilisaient, pour qualifier sa manière d’écrire, le verbe « proustifier » .

Il meurt, épuisé, emporté par une bronchite mal soignée.

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GOLIARDA SAPIENZA (1924-1996), L'ART DE LA JOIE, LITTERATURE ITALIENNE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, ROMAN, ROMANS

L’art de la joie de Goliarda Sapienza

L’art de la joie

Goliarda Spapienza

Paris, Editions Viviane Hamy, 2005. 336 pages.

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Roman majeur de la littérature italienne, ce chef-d’œuvre vient d’être réédité aux éditions Le Tripode. Une occasion de se (re)plonger dans les aventures de l’héroïne Modesta, qui transgresse les règles afin de découvrir le plaisir spirituel et charnel.

1998 est l’année de naissance officielle de L’Art de la Joie, roman majeur de la littérature italienne, fruit de l’imagination d’une femme de lettres, de théâtre et de cinéma, anarchiste et passionnée. Cette année-là, les éditions Stampa Alternative publient, en très peu d’exemplaires, le roman que Goliarda Sapienza porte depuis toujours. En réalité, ce chef-d’œuvre est né bien avant, dans la douleur de dix années d’écriture, entre 1967 et 1976. Et l’éditrice française Viviane Hamy lui a donné une troisième naissance, posthume et triomphale, avec la publication de sa traduction française, en 2005. Une constellation d’admirateurs s’illuminait alors que la réédition du roman, dix ans plus tard, aux éditions Le Tripode, devrait faire grandir, pour au moins trois raisons que voici :

 

  1. Les premières pages marquent à jamais

Le roman s’ouvre sur trois scènes cathartiques inoubliables. La première fait quelques lignes, écrites à la machette. L’héroïne, Modesta, se présente en déchirant le blanc de la page, elle déboule avec un souvenir de ses quatre ans, au bout d’un bâton de bois, et un panoramique cinématographique remonte jusqu’à sa mère, dont «les cheveux de lourds voile noir sont couverts de mouches», et sa sœur trisomique qui «la fixe de deux fentes sombres ensevelies dans la graisse». Goliarda Sapienza fait les présentations en nous propulsant dans l’arène d’une enfance scandaleuse.
Puis viennent deux scènes de dépucelage précoce. La première avec un prince charmant mais rustre qui assure les préliminaires dans la campagne, et fait découvrir à Modesta «cette étrange fatigue, une fatigue douce pleine de frissons qui empêche de sombrer». La seconde avec un ogre incestueux, qui assure la conclusion traumatisante, et transforme son corps en charpie, donnant raison à sa mère, qui l’avait prévenue : «les hommes ne cherchent que leur plaisir, ils te démolissent de fond en comble et ne sont jamais rassasiés».
Ces trois déflagrations successives empêchent de refermer le livre. On erre ensuite, en état de choc, dans 600 pages ravagées par un même feu. Et on se dit que seul le cinéaste Bruno Dumont pourrait restituer la violence dévastatrice de ce texte, cru, abrasif, extralucide.

 

  1. Modesta

Modesta, un prénom rare, mystérieux, comme celui de Goliarda, qui valut tant de quolibets à la romancière, pendant son enfance… Quelques lecteurs fervents de L’Art de la Joie ont certainement appelé leur fille comme cela. Dans le livre, on ne peut pas dire qu’elle soit vraiment modeste, cette Modesta qui se fait parfois appeler Mody, ce qui ne lui va guère, sauf si on rapproche le surnom du «muddy» anglais, qui signifie «boueux». Dans la fange d’une existence poisseuse d’avilissements, d’humiliations, de trahisons, Modesta continue de briller de mille feux. Non, décidément, Modesta n’est pas du genre à baisser les yeux pudiquement dans un coin, et à se faire oublier. Sans doute Goliarda Sapienza a-t-elle voulu jouer sur le paradoxe d’une femme mouvante, sculptée par les expériences, les rencontres, les épreuves, qui jamais ne se rebelle frontalement, mais toujours se relève de ses cendres. Le livre la regarde vieillir, avancer vers la mort, sans perdre une once de lumière, «parce que la jeunesse et la vieillesse ne sont qu’une hypothèse, ton âge est celui que tu te choisis, que tu te convaincs d’avoir». Rien que pour elle, pour cette rencontre unique avec une femme d’exception, le roman vaut qu’on s’y perde, qu’on s’y noie… D’ailleurs, Modesta ne sait pas nager. Elle en nourrit un grand complexe, mais quand elle se jette à l’eau, dans tous les sens du terme, la victoire est totale, et le bond en avant, incommensurable. Comme quand on achève la lecture de ce livre inclassable et foisonnant, arrimé à cette héroïne hors du commun.

  1. Naissance d’une conscience

L’art de la joie est un roman historique très particulier. Née le 1er janvier 1900, Modesta traverse toute la première moitié du XXe siècle. Comme la petite sirène devenue femme, chaque pas l’électrise de douleur, mais elle avance vers son destin, persuadée que la vie est une métamorphose de chaque instant. La pauvreté dans sa petite enfance, l’emprise de l’Eglise dans son adolescence, quand le couvent la recueille après son viol, la bisexualité assumée pendant sa jeunesse, puis la découverte du communisme et de la maternité, à l’âge adulte : le monde change, et Modesta évolue en profondeur, tout en restant fidèle à sa nature, exceptionnelle d’énergie.
Goliarda Sapienza excelle à la mettre dans une série de situations d’enfermements, dont elle se sort toujours avec grâce et panache. La romancière connaîtra d’ailleurs elle-même la prison, pour avoir volé des bijoux dans une soirée, et en tirera ensuite deux livres pénétrants, à la fois sociologiques et poétiques, qu’il faut absolument lire en complément : L’Université de Rebbibia et Les Certitudes du doute.

 

 

Goliarda Sapienza

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Goliarda Sapienza, née à Catane (en Sicile) le 10 mai 1924 et morte à Gaète le 30 août 1996, est une comédienne et écrivaine italienne contemporaine.

Biographie

Goliarda Sapienza est née dans une famille socialiste anarchiste sicilienne recomposée et comptant de nombreux enfants. Elle grandit au 20, rue Pistone à Catane. Son père, Giuseppe Sapienza, avocat, est une figure importante du socialisme sicilien jusqu’à l’arrivée au pouvoir des fascistes, et sa mère, Maria Giudice, également une figure importante de la gauche italienne, est directrice du Grido del popolo (Le Cri du peuple), le journal de la section turinoise du Parti socialiste italien, dont Antonio Gramsci est l’un des rédacteurs. Ses parents tiennent à la garder éloignée des écoles fascistes et elle reçoit une éducation originale, athée et socialiste.

En 1940, une bourse d’étude permet à Goliarda Sapienza, âgée de 16 ans, d’entrer à l’Académie nationale d’art dramatique à Rome. Dans les années qui suivirent, elle se produit régulièrement sur les scènes de théâtre, entre autres dans des pièces de Luigi Pirandello. Elle travaille aussi de temps en temps dans le cinéma, avec plusieurs réalisateurs de renom mais souvent dans de petits rôles. Tardivement, à presque 70 ans, elle enseigne la comédie au Centre expérimental de cinématographie de Rome.

Elle met fin à sa carrière d’actrice pour écrire, et commence un cycle de récits autobiographiques à la fin des années 1960 (Lettre ouverte (1967), Le Fil de midi (1969)), dans lequel elle parle de sa jeunesse, de sa relation avec ses parents, de la vie de sa famille durant le régime fasciste et son séjour dans un hôpital psychiatrique après une tentative de suicide. Les livres L’Université de Rebibbia (1983), dans lequel elle raconte son incarcération après un vol de bijoux, Les Certitudes du doute (1987) et Destin forcé (paru en 2002) complètent plus tard son œuvre.

Son roman L’Art de la joie, écrit entre 1967 et 1976, est considéré comme une œuvre majeure de la littérature italienne contemporaine. Il suscita pourtant des réticences initiales de la part des éditeurs italiens pour son contenu contestataire et féministe. Même l’intervention du président de la République, ami de sa mère, ne suffit pas à faire accepter son manuscrit qui ne sera publié pour la première fois qu’en 1998 à compte d’auteur par le mari de Goliarda Sapienza, Angelo Pellegrino (un acteur et écrivain italien), après la mort de celle-ci — en 1996 —, et passe à l’époque inaperçu.  C’est en 2005 avec la publication en Allemagne par Waltraud Schwarze, puis en France par son amie Viviane Hamy, qu’il devient un best-seller et un long-seller, traduit en quinze langues et enfin reconnu aussi en Italie.

« Le certezze del dubbio » (Les certitudes du doute, Pellicanolibri, 1987) lui permet de rencontrer son compatriote, poète publié et éditeur, Beppe Costa, qui tente, en vain, de lui donner la rente de la loi Bacchelli, sans pouvoir obtenir une réimpression de ses œuvres. Il n’est publié en italien qu’en 1998, après la mort de son auteur.

 

Œuvres

Lettera aperta (Lettre ouverte, 1967)

Il filo di mezzogiorno (Le fil de midi, 1969) (rassemblé avec Lettera aperta sous le titre Le Fil d’une vie, trad. française et préface de Nathalie Castagné, Paris, Viviane Hamy, 2008, 

L’Università di Rebibbia (L’Université de Rebibbia, 1983)

Le certezze del dubbio (Les certitudes du doute, 1987)

L’Arte della gioia, Angelo Maria Pellegrino, 1998, (L’Art de la joie, traduit de l’italien par Nathalie Castagné, Paris, Viviane Hamy, 2005, 

Io, Jean Gabin (trad. Française Moi, Jean Gabin, Le Rayol, France, Éditions Attila, 2012, 176 p. 

Appuntamento a Positano (Einaudi, Turin 2015), (Rendez-vous à Positano, traduit de l’italien par Nathalie Castagné, Le Tripode, Paris 2017)

 

ECRIVAIN FRANÇAIS, JEAN GIONO (1895-1970), LE HUSSARD SUR LE TOIT, LITTERATURE, LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, ROMAN, ROMANS, ROMANS FRANÇAIS

Le Hussard sur le toit de Jean Giono

Le Hussard sur le toit

Jean Giono

Le hussard sur le toit de Jean Giono : entre les spectres du nazisme et de l’Occupation, 1-le-hussard-sur-le-toit-de-jean-giono-aux-editions-france-loisirs-c57par Gregory Mion

 

«Serrés les uns contre les autres, tous rentrèrent alors chez eux, aveugles au reste du monde, triomphant en apparence de la peste, oublieux de toute misère et de ceux qui, venus aussi par le même train, n’avaient trouvé personne et se disposaient à recevoir chez eux la confirmation des craintes qu’un long silence avait déjà fait naître dans leur cœur. Pour ces derniers, qui n’avaient maintenant pour compagnie que leur douleur toute fraîche, pour d’autres qui se vouaient, à ce moment, au souvenir d’un être disparu, il en allait tout autrement et le sentiment de la séparation avait atteint son sommet. Pour ceux-là, mères, époux, amants qui avaient perdu toute joie avec l’être maintenant égaré dans une fosse anonyme ou fondu dans un tas de cendre, c’était toujours la peste».
Albert Camus, La Peste.

Quatre ans après La Peste d’Albert Camus qui fut publié en 1947, Jean Giono, avec Le hussard sur le toit reprend à nouveaux frais le thème de la maladie épidémique pour comprendre les vices et les vertus de l’humanité. Campé dans la Provence des années 1830, le roman se réfère à une véritable épidémie de choléra qui terrifia la France en 1832. C’est à peu près la seule inclination historique de Jean Giono car, pour le reste, Le hussard sur le toit joue avec la réalité factuelle comme un chat s’amuse avec une pelote de laine. Il n’est pas question pour Giono de s’attarder sur un choléra documentaire et d’établir la chronique précise de la contamination. Tout au contraire, le romancier personnalise les effets du choléra, il en bafoue certains aspects pour en inventer d’autres, et, de fil en aiguille, la maladie devient moins l’instrument de la mort que la machine à déshabiller les âmes, nous exhibant impudiquement ce qu’il en est du profond tempérament de l’homme. Ainsi le choléra n’est plus l’objet d’un hasard défavorable qui s’abattrait sur tel ou tel individu, telle ou telle famille ou telle ou telle ville, il est plutôt une présence démoniaque s’appliquant à nouer des pactes avec les hommes qui lui ressemblent (cf. pp. 462-484). Les gens ne meurent alors du choléra qu’en secondes noces, parce que, en première instance, durant quelques ébats issus d’un premier lit symboliquement dévergondé, ils étaient déjà morts de ce qui devait attirer sur eux l’ombre titanesque de cette épidémie venue d’Asie (2) : ils étaient les trépassés de l’égoïsme et de la peur, en l’occurrence, respectivement, les morts d’un navrant souci de soi de plus en plus compatible avec une société en voie d’industrialisation, puis les morts d’une sidérante méfiance, d’un incommensurable soupçon qui s’installe vis-à-vis d’autrui quand toutes les actions se trouvent régulées par la matrice directe ou indirecte de la concurrence. Dans le fond, ce que décrit Giono, c’est une Provence secrètement passée au crible d’un progrès néfaste, une Provence qui commence à tomber dans le parjure, théâtre d’une humanité qui est en train de perdre son goût du pittoresque, son «goût supérieur» dirait Nietzsche, pour succomber aux sirènes de la réussite sociale qui défait toutes nos attaches ancestrales avec les beautés de la nature. Il s’agit encore d’une Provence extra-diégétique où plane le fantôme du nazisme, lestée de ses bûchers, de ses camps et de ses rafles, de ses Juifs allusifs (tous les morts du choléra) et de son Juif errant (le personnage principal).
Indépendamment toutefois de l’hypothèse nazie sur laquelle nous reviendrons, on dira donc que le choléra de Jean Giono s’apparente à une forme de punition divine qui vient corriger définitivement les hommes en surnombre, et, surtout, les hommes d’une masse corrompue dont l’existence menace les principes innocents de la vie, ou, tout du moins, la vie qui traverse l’homme d’outre en outre. Cette immense et invincible justice semble du reste s’organiser comme la réponse romanesque de Jean Giono à tous les reproches qu’il a pu subir au cours de la Seconde Guerre mondiale, lorsque son statut de patriote était ardemment discuté, questionné et interpellé, tant pour de bonnes que pour de mauvaises raisons. Quels que soient par ailleurs les rapports que Giono a pu entretenir avec la verve pétainiste, il a été marqué par le fait que ses romans fondateurs aient pu nourrir a priori les idées politiques de droite, en cela que la nature exaltée de Regain, par exemple, pouvait constituer la matrice idéologique d’une apologie de la pureté, de la famille et de la tradition retrouvées, par contraste avec toute espèce de mouvement révolutionnaire aspirant à entrer pleinement dans la modernité progressiste. En d’autres termes, Giono, en amont de la Seconde Guerre mondiale, aurait déroulé un tapis rouge fictif aux partis politiques fétichistes de la terre primitive et apôtres des indigènes rétifs à toute forme de mixité.
La chose a l’air absurde et superflue, elle est même intellectuellement nécessiteuse, mais Giono n’en a pas moins été affecté, d’où le progressif abandon de ses thèmes de prédilection et le commencement d’une littérature davantage politique (3). C’est pourquoi Le hussard sur le toit s’inscrit officiellement dans une dimension littéraire où l’élément naturel paraît dominé par l’élément politique, dans la mesure où l’inoubliable héros de ce texte, Angelo Pardi, n’est de passage en Provence qu’à dessein de ravitailler ses énergies révolutionnaires avant de retourner en Italie pour terminer l’œuvre de la liberté. Cependant, d’un point de vue plus officieux, il s’avère que l’épidémie de choléra peut s’interpréter à l’instar d’une vengeance sublime, orchestrée par la main de Giono, comme si la maladie avait pour mission de le débarrasser de ses détracteurs tout en libérant la nature de ses maudits encombrants. De surcroît, c’est bien parce que le colonel des hussards Angelo Pardi, fils intrépide d’une duchesse du Piémont, apprécie et vit intensément ses multiples virées dans la nature, qu’il est immunisé contre le choléra et qu’il parvient à contourner le faisceau de pièges qu’on lui tend. Résolument vivant et phosphorescent comme l’impitoyable soleil qui accable la Provence tout entière pendant la moitié du roman, Angelo transporte en lui un feu inextinguible, une «étoile dansante» (4), une chaleur ébouriffante qui disqualifie d’emblée toutes les natures humides dépravées par des mœurs coupables et irrécupérables. En tout état de cause, Angelo est le personnage incandescent par excellence, peut-être un alter ego de Jean Giono qui proclame fictivement et véridiquement le surplomb immortel de la nature, à savoir la nécessaire subsistance d’un chaos de sensations qui doit s’imposer au détriment des pâles affirmations de l’organisation politique.
Autrement dit la politique et son histoire, même quand elles sont apparemment culminantes chez Giono, ne sont possiblement que des présences éphémères au regard de la nature qui n’a que faire d’un énième crépuscule de l’humanité en crise. Que la Provence soit pervertie par le nouvel homme industriel ne l’empêchera pas de survivre en tant que région imprégnée de l’invisible divinité. Le «chant du monde» n’est jamais loin dans l’univers de Jean Giono, cette symphonie inlassable qui redresse les partitions difformes de la société, et pour qui douterait de la puissance de ces vertus cosmiques, pour qui se demanderait si cette musique est parfois sujette à caution, nous l’exhorterions à lire et relire attentivement chaque page de cette grande œuvre influencée par Faulkner et Melville, en débutant éventuellement par son ultime segment, L’Iris de Suse, où Giono renoue explicitement avec son sensualisme légendaire.
Ces remarques liminaires, en outre, nous ont permis de montrer que Le hussard sur le toit n’est pas qu’un roman d’imagination. Par bien des aspects, en écrivant ce livre mythique, Jean Giono a oscillé entre la virtuosité littéraire et l’adroit règlement de comptes. Les aventures d’Angelo Pardi sont une impressionnante odyssée de l’écriture à laquelle s’adjoint une critique des formes de vie les plus délétères. Caracolant dans les collines, galopant sur les toits de Manosque et battant la campagne jusqu’aux environs de Gap, le carbonaro du Piémont visite des paysages à la fois homériques et hantés. D’un côté la nature se manifeste comme au jour de sa naissance, comme si des siècles de civilisation n’avaient nullement compromis sa perfection antique, et, d’un autre côté, la nature paraît chargée d’une intention meurtrière, partout maladive et obscurcie, adressant au monde son arrêt de mort et accouchant des «splendeurs barbares du terrible été» (p. 31) qui frappe la Provence. La barbarie du choléra et des chaleurs caniculaires, pourtant, ne ralentit pas la progression obstinée d’Angelo. Son feu intérieur est plus robuste que le brasier provençal, ou, en tout cas, il est de même extraction. Au milieu de l’épidémie et de l’enfer estival qui précipitent la Provence dans un hiver symbolique, Angelo, tel Camus dans le Retour à Tipasa, découvre en lui «un été invincible» (5), une limpidité invulnérable qui connaît instinctivement les parades pour déjouer les époques enténébrées. Tandis que la majorité des hommes s’effondre sous les assauts de la calamité, Angelo continue d’avancer, de suivre infatigablement le fil de ses convictions, imperturbable malgré la confusion régnante où l’on se met à redouter autre chose que les agressions du soleil. Quoique le nom de la maladie ne soit jamais prononcé lors des prémisses de la catastrophe sanitaire (cf. pp. 11-43), les médecins de Toulon, Nîmes, Aix-en-Provence, Draguignan, Marseille, etc., sentent grimper l’évidence et l’hécatombe. C’est un gigantesque fléau qui se prépare, une peste revenue du Moyen Âge et nantie d’une densité allégorique par le truchement de laquelle ne périront que les esclaves des passions tristes, les étrangers de la joie innocente. N’étant pas de ceux qui sont déjà diminués dans l’existence à cause d’un manque d’adéquation à la nature essentielle, Angelo, tout au contraire, franchit les brumes du choléra avec le même dynamisme dont il se sert pour franchir les obstacles sur les toitures de Manosque (cf. pp. 135-185). Il ne peut pas être atteint par «l’entreprise délibérée de la mort», par la «victoire foudroyante» (p. 165) de la maladie, ceci dans la mesure où il incarne la santé, voire la grande santé qui riposte fièrement à la «grande maladie» (6).
Par conséquent la course et les stations d’Angelo Pardi à travers cette Provence des années 1830 nous instruit aussi bien des ravages d’un style de vie (celui des victimes) que des aurores d’une ascèse vécue dans une liberté et une bonté fondamentales (celle du hussard flamboyant). Ne meurent que les hommes qui ont perdu l’instinct des origines, devenus infidèles à la nature, c’est-à-dire la plupart de nos semblables, et ne sont épargnés que les individus possédant l’ingénuité constitutive de la vie animale. Au cœur de cette humanité dévastée par la religion conquérante de la rationalité, Angelo a l’air d’un intrus, d’un intempestif qui n’aurait pas troqué le monde contre l’arrière-monde des techniciens et des exploitants, héritiers mal dégrossis du récent siècle des Lumières. Il n’est pas non plus cet «animal raté» que Nietzsche malmène en s’attaquant aux hommes qui se sont affaiblis dans les dogmes et les eldorados bibliques (7), tout cela n’étant que du sacré artificiel, du toc transcendantal, par rapport au divin qui prévaut dans la nature. Ni colonisateur de la Provence, ni adorateur d’un Dieu magnanime qui se substituerait au mystère du vivant, Angelo arpente le sol millénaire du midi de la France avec l’allure d’un bon sauvage assorti à la farandole des oiseaux déchaînés par les cadavres entassés. Au hameau des Omergues, près de Banon, les corbeaux et toutes sortes de volatiles se rassasient des chairs mortes, comme si le monde animal renversait le monde humain (cf. pp. 47-52). Ces «bourrasques d’oiseaux» (p. 52), du reste, évoquent par anticipation une vision hitchcockienne. Elles évoquent également la nouvelle Les oiseaux de Daphné du Maurier, qui, au gré du hasard où se rencontrent les chefs-d’œuvre, paraîtra juste un an après Le hussard sur le toit et inspirera bien sûr le film d’Alfred Hitchcock en 1963. Mais avant l’alliance qui unira du Maurier et Hitchcock autour d’une iconographie de l’horreur aviaire, Jean Giono ne démérite pas avec ses descriptions nauséeuses, tantôt s’attardant sur tel œil féminin becqueté par un oiseau vorace (cf. pp. 49-50), tantôt suggérant la prise de pouvoir des oiseaux, lesquels sont rassemblés par milliers sur les toits des maisons où la vie a été décimée par le choléra (cf. p. 331). Un tel contexte ne laisse subsister aucune ambiguïté quant au fait que les animaux ont momentanément acquis une supériorité sur la civilisation, et, ce faisant, Angelo illustre à merveille l’homme qui se serait mis au diapason des créatures, loyal envers ses instincts, comparable à un Orphée marginal qui aurait déposé sa lyre enchanteresse pour suivre assidûment la symphonie des bêtes, fût-elle une symphonie guerrière et dévoratrice, punitive aussi, étant donné la trahison de l’homme à l’égard de tout ce qui n’est pas lui. Par ailleurs, bien loin d’être «pauvre en monde» comme l’a supposé Heidegger (8), l’animal, tant s’en faut, se justifie dans Le hussard sur le toit à l’instar d’un amplificateur du monde après que les hommes ont initié les registres d’une vie acosmique – absente au monde.
Cet éventail de considérations nous permet désormais d’opposer deux superbes personnages italiens de la littérature : d’un côté nous avons donc Angelo Pardi, aussi nu et sincère que la nature, dépourvu d’arrière-pensée du fait même qu’il ne se rattache à aucun arrière-monde, et d’un autre côté nous avons l’antithèse de ce révolté du Piémont, en l’occurrence le Nostromo de Joseph Conrad, dont le dévouement à sa société n’est que le paravent de l’insurrection qui s’exaspère en lui, prête à surgir à la moindre opportunité afin non pas d’apporter un surcroît de justice parmi les siens, mais afin de se garantir uniquement des avantages pour son propre compte. On nous objectera volontiers que les combinaisons révolutionnaires d’Angelo ne sont pas plus transparentes que les manigances de Nostromo, mais au fur et à mesure que l’insurgé de Jean Giono se frotte au «pays infernal» de la Provence bouleversée (p. 90), au fur et à mesure que se vérifie la prévalence du vice sur la vertu, Angelo, plutôt que de se formuler des alibis, suspend peu à peu ses projets originaux pour se consacrer hic et nunc au sacerdoce de la générosité. L’ampleur du désastre humain l’incite à s’engager auprès de ceux qu’il croit pouvoir sauver ou soulager. Chaque malade qui meurt entre ses mains, d’une certaine manière, expie une partie de ses péchés. Et dans un second temps, son indulgence désintéressée reprend son souffle auprès de Pauline, une jeune femme honnête et courageuse, d’abord rencontrée à l’improviste pendant le périple des toitures (cf. pp. 178-185), puis retrouvée fortuitement lors de son chemin du retour au pays natal (cf. pp. 299-300). Ce sont ces retrouvailles inattendues qui modifient superlativement les résolutions contestataires d’Angelo. Il s’aperçoit que la politique italienne peut attendre et que l’accompagnement de Pauline sur les dangereuses routes méridionales est un ordre du jour beaucoup plus important. Ce n’est pas tant l’amour balbutiant que la dévotion intrinsèque d’Angelo qui s’exprime lors de son voyage avec Pauline. Il sait que c’est une femme mariée qui espère rejoindre sa famille à Gap. Quoique Pauline ne lui soit pas indifférente (cf. p. 447), Angelo respecte l’histoire sentimentale de cette femme, ainsi promu au rang de chevalier courtois dont le code d’honneur est inviolable. C’est donc par l’intermédiaire d’un amour plus vaste qu’Angelo assure la sécurité de Pauline, par devoir bien davantage que par calcul, typique de celui qui a les épaules pour «sacrifier sa vie au bonheur de l’humanité» (p. 487), emblématique de cet homme qui a su jouer les Edmond Dantès pour s’évader d’une affreuse quarantaine avec la femme d’un autre (cf. pp. 388-399), symptomatique d’une personnalité altruiste qui ne recule pas devant la pluie et le froid (cf. p. 457) pour ramener chez elle une dulcinée qu’il n’oserait aimer en dehors du périmètre mental du fantasme.
Toute la bonté d’Angelo Pardi nous semble par conséquent résider au cœur de son attitude retenue avec Pauline, les deux fugitifs de Manosque se rapprochant discrètement, subrepticement, tels deux ballons portés par le même vent qui les fait tournoyer sans qu’ils ne se confondent jamais, s’abreuvant d’une intraduisible réciprocité accrue par l’épreuve du choléra, se perpétuant dans une valse-hésitation qui discrédite par sa pureté même les amours précipitamment consommées. Sauvée du choléra par Angelo, guérie de cette maladie qui commençait à la ronger, Pauline confirme qu’elle appartient au firmament des âmes justes (cf. pp. 488-499) et qu’une telle beauté d’esprit ne pouvait pas être gâchée par de vulgaires caresses. C’est pourquoi le tutoiement qu’elle offre ultimement à son sauveur dépasse toutes les embrassades possibles, et lui, avec une rare élégance, peut-être aussi avec la timidité des justes, lui répond par des vouvoiements qui en disent long. Ils ont vécu un amour métaphysique, platonique, se contentant des idéaux de l’imagination au milieu d’une réalité qui ne pouvait accueillir de si fabuleuses connivences. D’une part les liens matrimoniaux de Pauline ne devaient pas être détruits, sinon cela eût altéré les qualités d’Angelo, et, d’autre part, les circonstances mortifères de l’épidémie exigeaient un reflux de la grâce afin que cette dernière ne soit pas appesantie par les poids de la laideur morale (car le choléra de Giono n’est que l’autre nom des vicissitudes humaines).
L’amour serait en effet mortellement accablé s’il se manifestait concrètement dans un univers aussi infecté que cette Provence fictive. Il ne peut survivre au cataclysme qu’en rusant avec la mort et en empruntant des voies détournées. Par pessimisme, ce que Jean Giono paraît soutenir, c’est que l’amour est une catégorie de la vie qu’il est impossible d’invoquer distinctement contre les puissances démultipliées du mal. Si des gens sont morts de l’épidémie parce qu’ils n’ont pas su aimer, il ne s’ensuit pas que des gens vivront parce qu’ils s’aiment en binôme. De toute façon, les délais impartis par le choléra empêchent la tranquille maturation des sentiments amoureux, d’où la nécessité d’aller au plus urgent : sauver son prochain, soustraire la veuve et l’orphelin aux étreintes épidémiques, ne pas se demander si nous aurons le temps d’aimer quelqu’un inconditionnellement. À l’heure où tous les glas font retentir la musique du diable, en cette époque malade où la désunion afflige la société, l’amour classique est reporté sine die, remplacé par des vertus plus collectives où ce n’est pas seulement un être que nous visons, mais, si possible, l’humanité dans toute son extension (9). Comme Angelo et Pauline, il convient de garder par-devers soi les épanchements de la passion dans le but d’accomplir une meilleure synthèse du particulier (soi-même) avec l’universel (le monde entier). C’est la raison pour laquelle le lien qui unit Angelo et Pauline résiste admirablement aux disjonctions impliquées par le choléra et crée à une échelle plus étendue un potentiel de relations susceptible de vaincre la monstruosité ambiante. Leur amour n’est pas égoïste et replié dans les limites de leurs priorités – il est inconsciemment prodigue et investi dans le combat pour la vie. Il n’en faut d’ailleurs pas moins pour surmonter les terribles anéantissements perpétrés par ce choléra étrangement métaphorique.
De quoi le choléra est-il donc le nom dans Le hussard sur le toit ? Nous voulons poser l’hypothèse que le choléra de Giono, en sus d’être le révélateur des régressions morales, s’accommode de toutes les abjections du nazisme. Les crémations nocturnes donnent le ton de la catastrophe (cf. p. 82). Voyant et sentant cela, Angelo «[se demande] tout à coup [s’il n’y a pas], quelque part, mêlée à l’univers, une énorme plaisanterie» (p. 82). On parle d’un épicentre de la mort à Sisteron (cf. p. 59), figurant la réminiscence d’Auschwitz, sorte de convergence des malheurs et des humiliés. On recense encore trois bûchers vaniteux dans les collines de Manosque, trois fosses maléfiques où s’élèvent des fumées qui empuantissent la ville et font fuir les derniers habitants (cf. p. 162). Que dire aussi de ces crématoires inondés par des pluies diluviennes ? Ce ne sont plus que des douves bouillonnantes dans lesquelles l’eau n’a pas suffi à laver les crimes contre l’humanité (cf. p. 280). Et pour accentuer cette litanie des gouffres maudits, nous ne pouvons taire l’existence des charniers où se mélangent les morts et les agonisants, ces lugubres amoncellements où «les vivants réduits à l’état de squelette [titubent] sur des cadavres laissés sans sépulture et dans des vols de charognards» (p. 289). Les visages émaciés aux «lèvres [retroussées] sur [les] dents pour un rire infini» (p. 276) rappellent plusieurs configurations des tableaux de Zoran Mušič, comme l’éternel retour des tombereaux (cf. p. 175), pilotés la plupart du temps par des forçats, réveille les inquiétantes perceptions du Triomphe de la mort de Pieter Brueghel l’Ancien. Cette agglomération de cauchemars semble du reste se coaliser dans les afflictions représentées par Masaccio avec sa fresque Adam et Ève chassés du paradis terrestre, à ceci près qu’Angelo et Pauline, contrairement à leurs vénérables prédécesseurs en peinture, bravent les souffrances et affrontent une succession de dangers, recréant un paradis provisoire pour ceux qui les côtoient et narguant à leur manière toutes les allégories d’un antisémitisme farouche.
La résistance charitable d’Angelo et de Pauline déconcerte le traquenard des quarantaines qui sont une autre façon de nommer les camps de concentration (cf. p. 246). Si «tout le monde meurt aux quarantaines», si «de tous ceux qui y sont allés, aucun n’est sorti» (p. 246), Angelo et Pauline, eux, s’en extirperont vivants et d’autant plus décidés à combattre jusqu’au bout les démons de cette Provence persécutée (cf. pp. 372-399). Avant cela, Angelo n’avait pas démérité, réfugié sur les toits de Manosque, où le point de vue des cimes urbaines lui avait inspiré «l’éloquence du cœur» (p. 139), de même qu’il avait jugé ces spectacles macabres avec le compréhensible dédain d’une âme éthérée de vingt-cinq ans, déçu d’observer la désolation du choléra, pour ne pas dire désarçonné par les effets du nazisme, stupéfait par cette vieille rengaine pangermaniste où la folie s’invite partout (cf. pp. 247-251). De son passage sur les toits de Manosque, on peut retenir un genre de jugement analogue à celui de Micromégas, le célèbre géant de Voltaire, ébahi de découvrir les «mites philosophiques» de la Terre, désagréablement surpris de constater que ces hommes «infiniment petits» se distinguent par «un orgueil presque infiniment grand» (10). Il y a quelque chose de supposément intransigeant chez Angelo lorsqu’il s’expatrie sur les toitures manosquines, comme s’il était Hector sur les remparts de Troie, mais un Hector auquel il manquerait pour l’instant une Andromaque. Il est facile de juger et moins facile d’agir, aussi Angelo ne demeurera pas longtemps au sommet des maisons de Manosque, déterminé à descendre de son perchoir, à rejoindre le cœur du problème, impavide à l’idée de participer aux remous des zone calde où l’on peut objectivement saboter le système horrifique en vigueur. On le verra s’épaissir en assistant une nonne dans ses infatigables visitations des offensés (cf. pp. 201-6). On le verra même, à cette occasion, se transfigurer en une espèce de thanatopracteur, comme s’il était le membre réfractaire d’un Sonderkommando, hardi à prendre soin des morts mais intérieurement affranchi des processus concentrationnaires. À n’en pas douter, c’est là, précisément là où la mort se gavait de son effroyable omniprésence, qu’Angelo a appris à se rassasier de la vie et à proportionner sa grandeur aux dimensions de Pauline et de tous les infortunés du monde.

 

Jean Giono (1895-1970)

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Jean Giono est un écrivain français. Son œuvre mêle un humanisme naturel à une révolte violente contre la société du XXe siècle.

Dès l’enfance, il aime inventer des histoires et s’exerce très tôt à l’écriture. Mais il attendra d’avoir trente-cinq ans pour voir paraître Colline (1929), son second roman, le premier ayant été refusé.

Un grand nombre des ouvrages de Jean Giono ont pour cadre le monde paysan provençal. Inspirée par son imagination et ses visions de la Grèce antique, son œuvre romanesque dépeint la condition de l’Homme dans le monde, face aux questions morales et métaphysiques et possède une portée universelle.

Il fut accusé à tort de soutenir le Régime de Vichy et d’être collaborateur avec l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale, en raison de son pacifisme, ne soutenant nul camp. Il s’est alors attiré de nombreux ennemis littéraires même s’il a aussi aidé des juifs, des communistes et des résistants pourchassés. Il sera arrêté en septembre 1944, passera cinq mois en détention et sera pratiquement mis en quarantaine jusqu’en 1951, date à laquelle il sort enfin du purgatoire où il s’est trouvé relégué.

Elu à l’Académie Goncourt en 1954, il voyage, diversifie sa production par des récits de voyage, des comptes-rendus judiciaires, des billets d’humeur remis à des journaux, se lance même dans la production de scénarios pour le cinéma. De son œuvre vaste et prolifique, on se souviendra du « Le hussard sur le toit » (1951), qui compte Angelo, protagoniste récurrent, ou encore « Un roi sans divertissement » (1947) et le poétique « Que ma joie demeure » (1935).

Celui qui s’est surnommé «le voyageur immobile» est enterré à Manosque.

EMMANUEL ROBLES (1914-1995), LE VESUVE, LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, ROMAN, ROMANS

Le Vésuve, roman d’Emmanuel Roblès

Le Vésuve

Emmanuel Roblès

Paris, Le Seuil, 1961.

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A Naples, au début de 1944, Serge Longereau, officier du Corps expéditionnaire français en Italie, bénéficie d’une permission de convalescence. Il s’éprend d’une jeune fille italienne qui longtemps lui résiste puis devient sa maîtresse. Or, cette Sylvia si réservée se révèle passionnée, éprise de bonheur absolu. Elle s’enferme aveuglément dans cet amour qui efface à ses yeux la ville affamée, terrorisée par les bombardements, le front tout proche, Cassino où se succèdent des batailles meurtrières, la terre entière livrée à la violence et au malheur. Quelques jours avant le départ de son amant pour les premières lignes, elle l’incite à déserter. Cependant, les laves ardentes vont s’éteindre, ne laisser que scories et cendres. C’est qu’à travers Serge et Sylvia, deux conceptions de la vie et du bonheur s’opposent et se détruisent.

 

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« On sait gré à Roblès de croire, finalement, à une victoire possible pour ceux qui, quoi qu’il advienne, se refusent à toute tricherie et à toute ruse et savent, cependant, se reconnaître entre eux. L’espoir vient de cette foi même, de cette part inaliénable qu’il faut préserver et qui reste susceptible de vaincre tant de conjurations monstrueuses. »

G.-A. Astre, France-Observateur

JOHN RONALD REUEL TOLKIEN (1892-1973), LE SEIGNEUR DES ANNEAUX, LITTERATURE BRITANNIQUE, LIVRE, LIVRES, ROMAN, ROMANS

Le Seigneur des anneaux de J.R.R Tolkien

Le Seigneur des anneaux

Cet article utilise autant que possible la traduction de Daniel Lauzon, ce qui explique par exemple que l’on parle de La Fraternité de l’Anneau ou de Frodo Bessac.

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Le Seigneur des anneaux (The Lord of the Rings) est un roman en trois volumes de J. R. R. Tolkien paru en 1954 et 1955.

Prenant place dans le monde de fiction de la Terre du Milieu, il suit la quête du hobbit Frodo Bessac, qui doit détruire l’Anneau unique afin que celui-ci ne tombe pas entre les mains de Sauron, le Seigneur des ténèbres. Plusieurs personnages lui viennent en aide, parmi lesquels son serviteur Sam, le mage Gandalf ou encore l’humain Aragorn, héritier d’une longue lignée de rois.

À la suite du succès critique et commercial du Hobbit, Tolkien entreprend la rédaction du Seigneur des anneaux à la fin des années 1930 à la demande de son éditeur, Allen & Unwin. Il lui faut douze ans pour parvenir à achever cette suite, qu’il truffe de références et d’allusions au monde du Silmarillion, la Terre du Milieu, sur lequel il travaille depuis 1917 et dans lequel Le Hobbit a été attiré « contre l’intention première » de son auteur.

À l’origine, Tolkien souhaite publier Le Seigneur des anneaux en un seul volume, mais le prix du papier étant trop élevé en cette période d’après-guerre, l’œuvre est divisée en trois volumes : La Fraternité de l’Anneau (The Fellowship of the Ring), Les Deux Tours (The Two Towers) et Le Retour du roi (The Return of the King). C’est un succès commercial immédiat qui ne se démentit pas tout au long de la deuxième moitié du xxe siècle et donne lieu à des adaptations sur plusieurs supports, dont une série de trois films à grand budget réalisés par Peter Jackson et sortis entre 2001 et 2003.

C’est une des œuvres fondamentales de la littérature dite de fantasy, terme que Tolkien explicite dans son essai Du conte de fées de 1939. Tolkien lui-même considérait son livre comme « un conte de fées […] pour des adultes », écrit « pour amuser (au sens noble) : pour être agréable à lire ».

 

 

Résumé

La Fraternité de l’Anneau

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Après un prologue décrivant les Hobbits et leurs mœurs, le passé de la Terre du Milieu et un rapide résumé des aventures de Bilbo Bessac, le livre I s’ouvre sur le cent onzième anniversaire de ce dernier, soixante années après les événements décrits dans Le Hobbit. Au cours de la réception, Bilbo s’éclipse grâce à l’invisibilité que lui confère son anneau magique et quitte Hobbiteville, laissant la plus grande partie de ses biens, anneau compris, à son neveu et héritier désigné, Frodo Bessac. Dix-sept ans plus tard, leur vieil ami, le magicien Gandalf le Gris, révèle à Frodo que son anneau est en réalité l’Anneau unique, instrument du pouvoir de Sauron, le Seigneur Sombre, qui l’a perdu jadis ; s’il devait le retrouver, son pouvoir deviendrait insurmontable. Gandalf presse Frodo de quitter le Comté, qui n’est plus sûr pour lui et de se mettre en route pour le refuge qu’est Fendeval, la demeure d’Elrond le Semi-elfe.

Frodo vend sa demeure de Cul-de-Sac, dissimulant son départ sous le prétexte d’un déménagement au Pays-de-Bouc, à la lisière orientale du Comté. Accompagné de son jardinier Sam Gamgie et d’un jeune ami, Peregrin Touc (Pippin), il échappe de justesse à plusieurs reprises aux Cavaliers noirs, serviteurs de Sauron chargés de retrouver l’Anneau unique. Les trois compagnons atteignent le Pays-de-Bouc, à l’est du Comté, où Meriadoc Brandibouc (Merry) les rejoint. Les quatre hobbits poursuivent leur route vers l’est, échappant aux dangers de la Vieille Forêt et des Coteaux des Tertres grâce à l’énigmatique Tom Bombadil. À Brie, ils font la connaissance de l’étrange Arpenteur, un ami de Gandalf, qui devient leur guide. Les Cavaliers noirs, toujours à leurs trousses, parviennent à blesser Frodo près de la colline de Montauvent, mais grâce à l’elfe Glorfindel, il parvient à franchir le gué de Bruinen. Les Cavaliers, qui le suivent de près, sont emportés par une crue soudaine de la rivière, et Frodo s’évanouit.

Au début du livre II, Frodo se réveille à Fendeval, où il a reçu les soins d’Elrond et où il retrouve Bilbo. S’ensuit le Conseil d’Elrond, auquel assistent des représentants des principales races de la Terre du Milieu : Elfes, Nains et Hommes. Gandalf leur apprend la trahison de Saruman, son supérieur dans l’Ordre des Mages, qui recherche l’Unique pour lui-même. Après avoir examiné toutes les possibilités qui s’offrent à eux, les participants au Conseil décident que le seul moyen de vaincre Sauron est de détruire l’Anneau en l’amenant au cœur du Mordor, pays de Sauron, et en le jetant dans la lave des Failles du Destin, là où il fut forgé. Frodo se déclare volontaire pour accomplir cette tâche, et une « Fraternité de l’Anneau » est formée pour l’accompagner et l’aider : elle comprend Frodo et ses trois compagnons hobbits, Gandalf, Aragorn, Boromir du Gondor, Gimli le nain et Legolas l’elfe.

La compagnie traverse l’Eregion déserte avant de tenter de franchir les Montagnes de Brume par le col enneigé du Caradhras. Après leur échec face aux éléments déchaînés, Gandalf conduit ses compagnons dans les mines de Moria, ancienne cité naine désormais peuplée par des gobelins, mais il tombe dans un gouffre en affrontant le Balrog, une antique créature démoniaque. La Fraternité, désormais menée par Aragorn, quitte la Moria et entre dans le pays elfique de Lothlórien, gouverné par Celeborn et Galadriel. Frodo regarde dans le miroir de Galadriel et voie des visions du passé, du présent et d’un possible futur. Terrifié par l’Œil de Sauron, Frodo propose de remettre l’Anneau à Galadriel, mais celle-ci surmonte la tentation. Les compagnons quittent la Lórien à bord de trois bateaux et descendent le grand fleuve Anduin. Arrivée à hauteur des chutes de Rauros, la Fraternité se sépare après une attaque d’Orques et Frodo et Sam partent seuls en direction du Mordor.

 Les Deux Tours

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Un cavalier de Rohan

Le deuxième volume suit les différents chemins empruntés par les membres de la Fraternité défunte.

Au début du livre III, Boromir meurt en tentant de défendre Merry et Pippin, qui sont enlevés par les Uruk-hai de Saruman. Après avoir offert des funérailles au capitaine du Gondor, Aragorn, Legolas et Gimli se lancent à leurs trousses à travers les plaines du Rohan. Aux abords de la forêt de Fangorn, ils retrouvent Gandalf, désormais le Blanc, qui a été renvoyé en Terre du Milieu pour achever sa mission après avoir péri en terrassant le Balrog. Les quatre compagnons se rendent à Edoras, où Gandalf libère le roi Théoden de l’emprise de son conseiller Gríma Langue de Serpent, un pantin de Saruman. Ils participent à la guerre du Rohan contre les armées de Saruman, qui sont vaincues lors de la bataille de la Ferté-au-Cor tandis qu’Orthanc, la forteresse de Saruman, est prise d’assaut par les Ents, des créatures à l’apparence d’arbres menées par Barbebois, auprès de qui Merry et Pippin ont trouvé refuge. Refusant de se repentir de ses erreurs, Saruman est exclu de l’Ordre des Mages par Gandalf.

Le livre IV suit Frodo et Sam sur la route du Mordor. Ils parviennent à capturer et à apprivoiser Gollum, l’ancien possesseur de l’Anneau, qui les suivait depuis la Moria. Il les guide vers une entrée secrète du Mordor, dans la vallée de Minas Morgul. Traversant l’Ithilien, ils sont capturés par Faramir, le frère de Boromir, qui les relâche lorsqu’il apprend l’importance de leur mission. À la fin du livre, Gollum trahit Frodo en le menant dans le repaire d’Araigne, l’araignée géante. Il survit, mais est fait prisonnier par les Orques de Cirith Ungol après que Sam lui a pris l’Anneau, le croyant mort empoisonné par le venin de l’araignée.

 

Le Retour du Roi

Le livre V relate la lutte entre le Gondor et le Mordor, vue par Merry aux côtés du roi Théoden et Pippin à Minas Tirith, capitale du Gondor. La Cité Blanche, assiégée par des milliers d’Orques, est sauvée par l’arrivée des cavaliers du Rohan, puis par celle d’Aragorn, qui a libéré le sud du Gondor grâce à l’armée des Morts et s’est emparé de la flotte des pirates d’Umbar, alliés de Sauron. La bataille des champs du Pelennor se conclut par une défaite des forces de Sauron, mais ce dernier dispose encore de forces prodigieuses dont ne peuvent espérer triompher les Peuples libres. Afin de détourner l’attention de Sauron de la quête de Frodo, Aragorn mène une armée devant la Morannon, la Porte Noire du Mordor, pour y livrer une bataille désespérée.

Le livre VI revient à Sam, qui libère Frodo des Orques de Cirith Ungol. Les deux hobbits traversent à grand-peine le désert du plateau de Gorgoroth et atteignent le Mont Destin, Gollum sur leurs talons. La tentation se révèle alors trop forte pour Frodo, qui revendique l’Anneau et le passe à son doigt. Il est attaqué par Gollum, qui lui tranche le doigt à coups de dents pour récupérer l’Unique avant de tomber dans les flammes de la montagne en fêtant son triomphe. Par ce retournement de situation eucatastrophique, l’Anneau est détruit, Sauron définitivement vaincu et ses armées en déroute. Aragorn est couronné roi du Gondor et épouse sa promise Arwen, la fille d’Elrond. Après plusieurs semaines de festivités, les membres de la Fraternité retournent chez eux. De retour dans le Comté, les quatre hobbits retrouvent leur pays ravagé par des brigands humains et des semi-orques. À Cul-de-Sac, après avoir mis les bandits en déroute, ils découvrent que le responsable de ce chaos n’est autre que Saruman, qui trouve peu après la mort aux mains de Gríma. Le Comté connaît par la suite une grande embellie, mais Frodo, blessé physiquement et mentalement, ne peut apprécier ce renouveau. Il finit par faire voile vers l’Ouest avec Bilbo pour y trouver la paix, accompagné des porteurs des Trois anneaux des Elfes, Galadriel, Elrond et Gandalf. Le Troisième Âge du Soleil et Le Seigneur des anneaux s’achèvent.

Le récit proprement dit est suivi de six appendices, visant à donner de plus amples informations sur des éléments passés de l’histoire des peuples présents dans le livre.

L’appendice A retrace brièvement l’histoire des royaumes des Hommes et des Nains.

L’appendice B est une chronologie des Deuxième et Troisième Âges.

L’appendice C contient les arbres généalogiques des principaux hobbits du récit.

L’appendice D étudie les divers calendriers employés par les Elfes, les Hommes et les Hobbits.

L’appendice E présente les deux principaux alphabets de la Terre du Milieu, les tengwar et les cirth, avec des précisions sur la prononciation des langues.

L’appendice F s’intéresse aux langues des peuples de la Terre du Milieu et discute de questions de traduction.

 

Histoire

Rédaction

Un mois après la publication du Hobbit, le 21 septembre 1937, Stamley Unwin,  septembre l’éditeur de Tolkien, lui écrit qu’un « large public réclamerait à cor et à cri dès l’année suivante qu’il leur en dise plus au sujet des Hobbits ! », ce à quoi Tolkien, « inquiet », répond qu’il « ne saurai[t] que dire de plus à propos des Hobbits », mais qu’il n’a « en revanche que trop de choses à dire […] à propos du monde dans lequel ce Hobbit a fait intrusion »4 : en effet, cela fait vingt ans qu’il travaille sur les textes du « Silmarillion ». Après une réponse encourageante d’Unwin, Tolkien promet qu’il commencera quelque chose dès que possible. Le 19 décembre, il écrit à C. A. Furth, de Allen & Unwin : « J’ai écrit le premier chapitre d’une nouvelle histoire sur les Hobbits — « Une réception depuis longtemps attendue ». » Dans ce chapitre, le héros est encore Bilbo Bessac, qui disparaît de Hobbiteville lors de la réception donnée pour son soixante-dixième anniversaire : le trésor qu’il a rapporté d’Erebor est épuisé, et il éprouve le désir de repartir à l’aventure

Après plusieurs faux départs, Tolkien décide de placer l’anneau trouvé par Bilbo lors de son aventure au centre de cette suite : à l’origine simple objet magique, il devient au fil des réécritures le terrible Anneau unique forgé par Sauron. L’histoire se met lentement en place : les hobbits Bingo, Frodo et Odo partent pour Fendeval, dans un récit au ton encore bon enfant, proche de celui du Hobbit, qui subsistera en grande partie dans la version définitive des premiers chapitres du Livre I. Sur leur route, les hobbits croisent un cavalier entièrement drapé dans un manteau. Après un bref moment d’angoisse, le cavalier éclate de rire : il s’agit du magicien Gandalf Mais Tolkien abandonne aussitôt cette idée au profit d’une autre, bien plus sinistre : Bingo et ses compagnons sont désormais poursuivis par des Cavaliers Noirs. Dans une lettre à Stanley Unwin, Tolkien indique alors que l’histoire a pris « un tour inattendu».

À la mi-septembre 1938, le récit atteint le milieu de la conversation entre Bingo, peu après rebaptisé Frodo, et le nain Glóin à Fendeval. Tolkien s’arrête alors un moment et retravaille les premiers chapitres, car l’histoire évolue alors même qu’il l’écrit, nécessitant de fréquentes corrections pour accorder les passages les plus anciens avec les plus récents. Le livre couvre alors 300 pages manuscrites et Tolkien, optimiste, estime qu’il en faudra encore 200 pour le terminer. Le récit est pourtant encore loin de sa version finale : par exemple, l’étranger que les hobbits rencontrent à Brie n’est pas encore Aragorn, Coureur descendant des rois de jadis, mais Trotter, un simple hobbit aventureux qui porte des chaussures de bois.

1939 est une année difficile pour Tolkien : un accident survenu au cours de l’été se solde par une commotion cérébrale, et le début de la Seconde Guerre mondiale entraîne un accroissement de ses responsabilités à Oxford. Il continue pourtant à travailler sur Le Seigneur des anneaux, qui atteint le chapitre « Les Mines de la Moria » (finalement « Un voyage dans le noir », chapitre 4 du Livre II) en décembre. Il n’y revient pas avant août 1940, mais se consacre à des corrections dans le texte déjà existant, et ne recommence à écrire qu’à la fin de l’année 1941. Il termine alors le Livre II et commence le III, dont les quatre premiers chapitres sont écrits fin janvier. À l’automne, le Livre III est terminé.

Le livre ne progresse plus avant le printemps 1944, lorsque Tolkien entame « dans la douleur » le Livre IV. Tolkien écrit les chapitres et les fait lire au fur et à mesure à son ami C. S. Lewis et à son fils Christopher, qui se trouve alors en Afrique du Sud pour s’entraîner avec la Royal Air Force. Tous deux sont très enthousiastes, ce qui motive Tolkien : il achève le Livre IV à la fin du mois de mai, avant de s’arrêter de nouveau. Le 12 août, il écrit à Christopher : « Toute inspiration pour [Le Seigneur des anneaux] s’est complètement tarie, et j’en suis au même point qu’au printemps, avec toute l’inertie à surmonter de nouveau. Quel soulagement ce serait d’en finir »

Tolkien commence le Livre V, persuadé qu’il s’agira du dernier, en octobre. Mais il n’avance guère, et ce n’est qu’en septembre 1946 qu’il progresse véritablement, après un long moment sans avoir travaillé sur le récit. Ce cinquième livre est achevé un peu plus d’un an plus tard, en octobre 1947, Tolkien ayant dans le même temps apporté le lot habituel de corrections aux premiers livres. Finalement, la rédaction du Seigneur des anneaux est achevée, du moins au brouillon, entre la mi-août et la mi-septembre 1948. Le livre inclut alors un épilogue centré sur Sam et ses enfants, mais Tolkien se laisse convaincre de l’omettre.

Les brouillons du Seigneur des anneaux ont été publiés et étudiés par Christopher Tolkien dans les tomes 6 à 9 de son Histoire de la Terre du Milieu, non traduits en français : The Return of the ShadowThe Treason of IsengardThe War of the Ring et Sauron Defeated (1988-1992).

En mai 1957, Tolkien vend les brouillons du Seigneur des anneaux (entre autres) pour 1 500 £ à l’université Marquette de Milwaukee, à la requête du bibliothécaire de cette dernière, William B. Ready. Avant de les envoyer, Tolkien entreprend de les annoter et de les classifier, mais la tâche se révèle trop longue, et en fin de compte, les papiers sont envoyés dans le désordre à Marquette en 1958. Tolkien s’aperçoit ultérieurement que certains papiers liés au Seigneur des anneaux (principalement parmi les brouillons les plus anciens) sont toujours en sa possession. Finalement, c’est son fils Christopher qui, après avoir étudié et publié ces brouillons dans le cadre de son Histoire de la Terre du Milieu, envoie ces documents à Marquette. L’université américaine possède plus de 9 200 pages concernant Le Seigneur des anneaux.

 

Influences de Tolkien

Le Seigneur des anneaux est né des passions de Tolkien : la philologie, les contes de fées ainsi que les sagas norroises, notamment Beowulf et les Eddas, et le Kalevala, l’épopée nationale finlandaise. L’idée de l’Anneau unique qui gouverne le monde et trompe son porteur est présente dans le cycle des Nibelungen, saga germanique médiévale reprise par Richard Wagner dans sa tétralogie de L’Anneau du Nibelung. Tolkien nie cependant cette influence : « Ces deux anneaux sont ronds, et c’est là leur seule ressemblance », répond-il à l’introduction de la traduction suédoise du Seigneur des anneaux qui affirme que « l’Anneau est, d’une certaine manière, « der Nibelungen Ring » ». Comme le soulignent Wayne G. Hammond et Christina Scull, l’anneau d’invisibilité est un objet courant dans la littérature, que l’on retrouve dans les contes de fées d’Andrew Lang, chez Chrétien de Troyes (Yvain ou le Chevalier au lion) et jusque dans La République de Platon avec l’anneau de Gygès.

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Première page du manuscrit de Beowulf

De la même façon, Tolkien réfute vigoureusement toute interprétation allégorique de son œuvre, en particulier celle visant à dresser un parallèle entre la guerre de l’Anneau et la Seconde Guerre mondiale :

« La vraie guerre ne ressemble en rien à la guerre légendaire, dans sa manière ou dans son déroulement. Si elle avait inspiré ou dicté le développement de la légende, l’Anneau aurait certainement été saisi et utilisé contre Sauron ; celui-ci n’aurait pas été anéanti, mais asservi, et Barad-dûr n’aurait pas été détruite, mais occupée. Saruman, n’ayant pas réussi à s’emparer de l’Anneau, aurait profité de la confusion et de la fourberie ambiantes pour trouver, au Mordor, le chaînon manquant de ses propres recherches dans la confection d’anneaux ; et bientôt il aurait fabriqué son propre Grand Anneau, de manière à défier le Maître autoproclamé de la Terre du Milieu. Dans un tel conflit, les deux camps n’auraient eu que de la haine et du mépris pour les hobbits, qui n’auraient pas survécu longtemps, même en tant qu’esclaves. »

— Avant-propos de la seconde édition du Seigneur des anneaux

Il ne nie toutefois pas avoir été influencé par la « noirceur » des années d’écriture du Seigneur des anneaux.

Dans une lettre au père Robert Murray, Tolkien décrit Le Seigneur des anneaux comme « une œuvre fondamentalement religieuse et catholique ; de manière inconsciente dans un premier temps, puis de manière consciente lorsque je l’ai retravaillée ». Plusieurs thèmes mythologiques et catholiques sous-tendent la narration : l’ennoblissement des humbles, la pitié, le libre arbitre, ainsi que l’attirance pour le pouvoir et la « tentation du Bien », celle qui vise à atteindre le Bien en usant de tous les moyens, même les plus mauvais, à laquelle Gandalf et Galadriel manquent de succomber. Mais pour Tolkien, l’élément au centre de son livre n’est autre que la Mort et le désir d’immortalité. Cet aspect est étudié par Vincent Ferré dans son livre Tolkien : sur les rivages de la Terre du Milieu (Christian Bourgois, 2001).

 

Publication

Le Seigneur des anneaux est globalement achevé en octobre 1949. En théorie, il devrait être publié par Allen & Unwin, à qui Tolkien avait promis une suite du Hobbit. Cependant, l’idée le prend de vouloir publier Le Seigneur des anneaux avec Le Silmarillion, qui avait été refusé par Allen & Unwin en 1937, lorsque Tolkien le leur avait soumis — refus qui, par ailleurs, a fait naître un certain ressentiment chez lui.

Durant l’automne 1949, Tolkien fait la connaissance de Milton Waldman, de la maison d’édition londonienne Collins, par l’entremise de Gervase Mathew, un membre des Inklings. Waldman propose à Tolkien d’éditer les deux livres ensemble, offre que Tolkien s’empresse d’accepter. En février 1950, il écrit à Stanley Unwin qu’il exige que Le Silmarillion soit édité avec Le Seigneur des anneaux. Après quelques mésaventures, notamment une note de Rayner Unwin que Tolkien n’aurait pas dû lire, dans laquelle le fils de Stanley propose à son père d’éditer Le Seigneur des anneaux, puis de « laisser tomber » Le Silmarillion, Tolkien pose un ultimatum à Unwin : soit il prend les deux ouvrages, soit il n’en a aucun. Unwin refuse, n’ayant même pas vu le manuscrit du Seigneur des anneaux.

Tolkien s’en remet alors à Waldman ; celui-ci l’assure que Collins éditera ses deux livres durant l’automne 1950. Mais Waldman, malade, est forcé de faire de fréquents séjours en Italie, et ses remplaçants sont beaucoup moins enthousiastes au sujet des deux volumineux livres de Tolkien. Au début de l’année 1952, rien n’est encore fait, si bien que Tolkien somme Collins de publier Le Seigneur des anneaux au plus tôt, sans quoi il se rapproprie le manuscrit. La longueur du texte affole les éditeurs, qui refusent net.

Rayner Unwin, au courant de ses démêlés avec Collins, reprend alors contact avec Tolkien, qui fait son mea culpa et demande s’il est encore possible de faire quelque chose « pour déverrouiller les portes que j’ai moi-même claquées ? », ce à quoi Unwin répond : « Nous voulons absolument vous publier — ce ne sont que les circonstances qui nous ont retenus. » S’ensuit un long travail de relecture et de correction, au cours duquel il est finalement décidé de publier le livre en trois volumes. Après beaucoup d’hésitations, les titres La Fraternité de l’Anneau (The Fellowship of the Ring), Les Deux Tours (The Two Towers) et Le Retour du Roi (The Return of the King) sont choisis, ce dernier contre l’avis de Tolkien qui préfère La Guerre de l’anneau (The War of the Ring), moins révélateur de l’issue du récit.

Ce découpage en trois tomes fait que l’on décrit souvent le Seigneur des anneaux comme une trilogie, mais ce terme est techniquement incorrect, car il a été écrit et conçu d’un seul tenant. Néanmoins, Tolkien lui-même reprend dans ses lettres, de temps à autre, le terme de « trilogie » lorsqu’il est employé par ses correspondants

La Fraternité de l’Anneau est publié au Royaume-Uni par Allen & Unwin le 29 juillet 1954, suivi par Les Deux Tours le 11 novembre 1954 et par Le Retour du Roi le 20 octobre 1955, ce tome ayant été retardé à cause des difficultés de Tolkien pour écrire les appendices. Aux États-Unis, Houghton Mifflin publie le volume 1 le 21 octobre 1954, le volume 2 le 21 avril 1955 et le volume 3 le 5 janvier 1956. Défiant les prévisions pessimistes de Rayner Unwin, le premier tirage des deux premiers volumes, assez faible (4 500 exemplaires pour La Fraternité de l’Anneau et 4 250 pour Les Deux Tours, couvrant les marchés britannique et américain) est rapidement épuisé, réclamant une réimpression rapide. Ce succès explique que le tirage initial du Retour du Roi, paru un an plus tard, ait été de 12 000 exemplaires

Au début des années 1960, Donald Wollheim, un auteur de science-fiction pour la maison d’édition Ace Books, estime que Le Seigneur des anneaux ne bénéficie pas de la protection du copyright américain  à l’intérieur des États-Unis, en raison de l’édition en couverture rigide (hardcover) du livre chez Houghton Mifflin, compilée à partir de pages imprimées au Royaume-Uni pour l’édition britannique. Ace Books publie une édition pirate, sans avoir obtenu d’autorisation de la part de Tolkien et sans lui offrir aucune compensation. Tolkien le fait savoir clairement aux fans américains qui lui écrivent et passe l’été 1965 à réviser le texte du livre, corrigeant les fautes, adaptant quelques éléments de la mythologie toujours mouvante du Silmarillion et rédigeant un nouvel avant-propos, disant à propos de celui de la première édition : « confondre (comme il le fait) de véritables éléments personnels avec la « machinerie » du Conte est une grave erreur ». Cette seconde édition du Seigneur des anneaux est publiée au format poche chez Ballantine Books  en octobre 1965. Ace Books finit par abandonner l’édition non autorisée et par signer un accord à l’amiable avec Tolkien, lui payant 4 % des bénéfices et s’engageant à ne pas réimprimer le livre. Par la suite, Wollheim continue cependant à affirmer qu’Ace Books était dans son droit en publiant cette édition pirate. Ce n’est qu’en 1992 que cette controverse est tranchée par une décision de justice, qui statue que la première édition américaine du Seigneur des anneaux chez Houghton Mifflin était bien soumise au copyright américain.

À l’occasion du cinquantième anniversaire de la publication du Seigneur des anneaux, une nouvelle édition du livre est parue, sous la direction de Wayne G. Hammond et Christina Scull. Un grand nombre de coquilles y sont corrigées, ainsi que certaines erreurs du texte lui-même. La liste des corrections se trouve dans l’ouvrage séparé The Lord of the Rings: A Reader’s Companion.

Avec la sortie de l’adaptation filmée, les ventes de livres grimpent. Selon David Brawn, l’éditeur de Tolkien chez HarperCollins, qui détient les droits pour le monde anglo-saxon, à l’exception des États-Unis : « En trois ans, de 2001 à 2003, il s’est vendu 25 millions d’exemplaires du Seigneur des anneaux – 15 millions en anglais et 10 millions dans les autres langues. Et au Royaume-Uni les ventes ont augmenté de 1000 % après la sortie du premier film de la trilogie ».

 

Traductions

Le livre a été traduit dans une trentaine de langues. La traduction initiale en français est due à Francis Ledoux et est publiée par l’éditeur Christian Bourgois en 1972-1973. Le premier tome reçoit le Prix du Meilleur livre étranger en 1973. Cette traduction est sujette à débat : si elle est d’une certaine qualité littéraire (Ledoux a également traduit Charles Dickens, Daniel Defoe, Edgar Allan Poe, entre autres), elle est truffée de coquilles et d’erreurs de traduction, certaines imputables au fait que Ledoux ne disposait pas du Silmarillion, notamment pour les pluriels des noms en quenya : the Valar est ainsi traduit par « le Valar » au lieu de « les Valar ». Le premier tome d’une nouvelle traduction, assurée par Daniel Lauzon, est paru chez Christian Bourgois en 2014 sous le titre La Fraternité de l’Anneau, suivi des Deux Tours en 2015 et du Retour du Roi en 2016.

Philologue, connaissant une douzaine de langues anciennes et modernes (parmi lesquelles le norrois, le gotique, le vieil anglais, le latin, le grec, l’espagnol, le français, le finnois, le gallois, le russe ou l’italien), Tolkien s’intéresse de près aux premières traductions de son livre (néerlandaise en 1956-1957, suédoise en 1959-1961) et émet plusieurs commentaires afin d’éclairer ses intentions dans la création de tel ou tel nom, en particulier les toponymes du Comté, dans lesquels Tolkien a glissé nombre de jeux de mots philologiques à plusieurs niveaux. Conscient des difficultés posées par les noms propres de son œuvre, Tolkien aborde la question dans un long essai, « Guide to the Names in The Lord of the Rings », publié à titre posthume dans le recueil A Tolkien Compass (1975). Les dernières éditions de ce recueil ne contiennent plus l’essai de Tolkien, mais une version augmentée est reprise dans The Lord of the Rings: A Reader’s Companion. Les problèmes posés par la traduction des livres de Tolkien ont par la suite été abordés par d’autres auteurs.

 

Accueil critique

Si la valeur littéraire du Seigneur des anneaux est reconnue presque universellement, le livre est longtemps l’objet d’un certain mépris universitaire qui s’inscrit dans un mouvement qu’Ursula K. Le Guin caractérise comme une « méfiance puritaine profonde à l’égard du fantastique ». Les accusations les plus récurrentes touchent au discours politique attribué au texte, tour à tour qualifié de paternaliste, réactionnaire, anti-intellectuel ou fasciste.

 

Dans le monde anglophone

À la parution de La Fraternité de l’Anneau, les critiques sont dans l’ensemble mitigées. La plus élogieuse est celle de C. S. Lewis, ami de Tolkien, qui déclare, dans sa critique pour Time and Tide :

« Ce livre est comme un éclair dans un ciel ensoleillé : aussi différent, aussi inattendu à notre époque que Les Chants d’Innocence l’étaient à la leur. Il est inadéquat de dire qu’à l’intérieur la romance héroïque, superbe, éloquente, et vierge de toute honte, a soudain réapparu dans une période à l’antiromantisme presque pathologique. Pour nous, qui vivons en ces étranges temps, le retour, et le soulagement pur qui en découle, est sans nul doute chose importante. Mais dans l’histoire du Roman elle-même, une histoire qui remonte jusqu’à l’Odyssée et au-delà, il ne s’agit pas d’un recul, mais d’une avancée et d’une révolution : la conquête de nouveaux territoires. »

— C. S. Lewis, « The Gods Return to Earth », dans Time and Tide, 14 août 1954

Néanmoins, Lewis, auteur controversé, prévient Tolkien que son soutien « peut [lui] faire plus de mal que de bien », et c’est effectivement ce qui se passe : plusieurs critiques préfèrent moquer l’enthousiasme de Lewis et sa comparaison du Seigneur des anneaux avec L’Arioste que s’attacher vraiment au livre de Tolkien. Beaucoup d’entre eux trouvent à redire au style : dans le Daily Telegraph, Peter Green trouve qu’il varie « du préraphaélite au Boy’s Own Paper [un journal pour enfants] », et ajoute que le livre « devrait être immensément populaire chez les enfants de 10 ans qui ne préfèrent pas la science-fiction ». Même ainsi, il reconnaît que « cet ouvrage informe exerce une fascination indéniable », et la plupart des critiques s’accordent avec lui : quels que soient les défauts qu’ils lui trouvent, Le Seigneur des anneaux possède quelque chose d’indéfinissable et de marquant, qui fait que « même une simple lecture ne sera pas oubliée de sitôt ».

Les critiques des deux autres volumes suivent peu ou prou le même modèle, mais la parution du Retour du Roi permet aux journalistes d’appréhender enfin Le Seigneur des anneaux dans son entièreté. C. S. Lewis publie une seconde critique dans Time and Tide, où il déclare que, s’il est encore trop tôt pour juger le livre, « il nous a fait quelque chose. Nous ne sommes plus tout à fait les mêmes » À l’opposé se trouve la critique fameuse d’Edmund Wilson pour The Nation, selon laquelle peu de choses, dans le livre, « dépasse[nt] l’entendement d’un enfant de sept ans », et que les compliments qui lui sont faits ne sont dus qu’au fait que « certaines personnes – peut-être en particulier en Grande-Bretagne – ont toute leur vie un goût pour des déchets juvéniles » ». Dans sa propre critique, W. H. Auden, qui a déjà déclaré au sujet de La Fraternité de l’Anneau qu’« aucune œuvre de fiction ne [lui] a donné autant de plaisir ces cinq dernières années », résume les réactions passionnées au Seigneur des anneaux : « Je ne me rappelle guère d’autre livre au sujet duquel nous ayons eu d’aussi violentes disputes. Personne ne semble avoir une opinion modérée ; soit, comme moi-même, les gens trouvent qu’il s’agit d’une œuvre maîtresse de son genre ou ils ne peuvent le supporter. » Amusé par ces querelles, Tolkien compose ce petit quatrain :

Le Seigneur des anneaux
Est une de ces choses :
Si vous l’aimez c’est bien
Sinon vous criez bah !

À la fin du xxe siècle, plusieurs sondages effectués au Royaume-Uni montrent l’engouement populaire suscité par Le Seigneur des anneaux : un sondage organisé par la chaîne de magasins Waterstone’s et la chaîne Channel 4 en 1996 l’élit « plus grand livre du siècle », loin devant 1984 de George Orwell. Ce résultat est confirmé peu après par des sondages réalisés par le Daily Telegraph et la Folio Society. En 2003, Le Seigneur des anneaux arrive encore en tête d’un sondage de la BBC concernant le livre favori des sondés.

 

En France

En France, le premier à évoquer Tolkien et son roman dans une publication est Jacques Bergier, tout d’abord par une mention dans Le Matin des magiciens (1960), puis plus longuement dans Admirations, en 1970. Celui-ci recommande ensuite Le Seigneur des anneaux à Christian Bourgois, qui le fait traduire et le publie en 1972-1973. La réception de la presse est alors bonne, tant locale (Le Républicain lorrain) que nationale : Le PointLe Figaro où Jean-Louis Curtis fait l’éloge d’un livre qu’il avait proposé à la publication chez Julliard.

Par la suite, outre la citation du Seigneur des anneaux comme source de La Gloire de l’Empire, de Jean d’Ormesson (1971) et l’admiration manifestée par Julien Gracq pour un livre « où la vertu romanesque ressurgissait intacte et neuve dans un domaine complètement inattendu », ou encore celle manifestée par le père Louis Bouyer, ami personnel de Tolkien, dans ses Lieux magiques de la légende du Graal, il faut attendre vingt ans pour qu’un premier ouvrage critique, écrit par Pierre Jourde, soit publié sur Tolkien, avant ceux d’Édouard Kloczko, de Nicolas Bonnal et de Vincent Ferré. À la suite de la sortie des films de Peter Jackson, de nombreux ouvrages ont par la suite été traduits ou publiés.

Avant cette occasion, les critiques restent rares : divers articles dans la presse lors de la sortie des différentes traductions suivantes, articles commentés par Vincent Ferré comme pleins d’erreurs, un article de l’essayiste « traditionaliste » Julius Evola dans la revue Totalité qui célèbre la dimension spirituelle du livre en 1981, ou Les Cahiers de l’imaginaire l’année suivante. Les critiques littéraires rouvrent en 2001 Le Seigneur des anneaux, comme Patrick Besson, qui publie dans Le Figaro un article titré « Le Seigneur des Fachos », auquel répondent des spécialistes de Tolkien, parlant de « critiques largement réfutées ». Du reste, Le Figaro littéraire fait sa une à la même époque sur « Tolkien : le dernier des magiciens » où Jean-Marie Rouart, de l’Académie française affirme que :

« Avec le retour de Tolkien, dont le succès brave tous les ukases de la littérature expérimentale ou minimaliste, le romanesque reprend sa revanche : une orgie de féerie, un bain dans l’imaginaire le plus débridé, un abandon dans l’irrationnel. »

— Jean-Marie Rouart

 

Postérité

Forrest J Ackerman est le premier à entrer en contact avec J. R. R. Tolkien, en 1957, pour lui proposer une adaptation cinématographique du Seigneur des anneaux, alors que les ventes du livre restent confidentielles : il obtient les droits pour un an et penche pour un film en prise de vues réelle alors que l’auteur privilégie un film d’animation ; mais aucun producteur ne se montre intéressé.

Durant les années 1960 et 1970, Le Seigneur des anneaux devient la base d’un véritable phénomène : le livre est considéré comme un symbole de la contreculture. On peut citer les slogans « Frodo Lives! » (« Frodo est vivant ») ou « Gandalf for President » (« Gandalf président »), très populaires chez les fans de Tolkien durant ces deux décennies, ou les nombreuses parodies dérivées de l’œuvre, dont la plus connue est sans doute Lord of the Ringards (Bored of the Rings), écrite par des rédacteurs du Harvard Lampoon et publiée en 1969.

En plein succès, les Beatles cherchent à monter une adaptation cinématographique sur l’impulsion de John Lennon ; ils s’accordent à ce que ce dernier joue le rôle de Gollum, Paul McCartney celui de Frodo, George Harrison celui de Gandalf et Ringo Starr celui de Sam ; Heinz Edelmann, qui travaille alors pour le quatuor sur leur film d’animation Yellow Submarine, imagine « un genre d’opéra, une sorte d’impression opératique […] une distillation de l’ambiance et de l’histoire qui n’aurait pas suivi chaque recoin de l’intrigue » ; mais Stanley Kubrick décline la proposition de réaliser ce projet et J. R. R. Tolkien n’est pas séduit par l’idée.

Le studio United Artists achète les droits d’adaptation en 1969 pour 250 000 dollars : John Boorman est chargé de mener le projet et collabore avec Rospo Pallenberg ; les Beatles sont toujours envisagés par le studio dans le rôle des Hobbits ; mais le scénario élaboré est finalement rejeté par United Artists, ainsi que par d’autres studios dont Disney. Boorman et Pallenberg s’inspirent cependant de leur travail pour produire Excalibur (1981).

Le succès populaire du Seigneur des anneaux a pour effet d’étendre la demande pour la science-fiction et la fantasy. L’évolution de ce genre dans les années 1960 et 1970 est largement due au Seigneur des anneaux. Un grand nombre de livres dans la même veine sont alors publiés, comme Le Cycle de Terremer de Ursula K. Le Guin ou les livres de Shannara de Terry Brooks.

L’industrie du jeu de rôle a aussi été fortement marquée par Le Seigneur des anneaux : Donjons et Dragons, l’ancêtre du genre, inclut de nombreuses races issues du roman : hobbits, elfes, nains, demi-elfes, orques et dragons. Gary Gygax, principal créateur du jeu, maintient cependant n’avoir été que peu influencé par Tolkien, n’ayant inclus ces éléments que pour rendre son jeu plus populaire. L’univers de Tolkien a connu deux adaptations directes en jeu de rôle, la première en 1984 (JRTM, édité par Iron Crown Enterprises), la seconde à la suite de l’adaptation de Peter Jackson, en 2002 (Jeu de rôle du Seigneur des Anneaux, édité par Decipher).

Le livre a également influencé de nombreux musiciens. Le groupe de rock anglais Led Zeppelin a composé plusieurs morceaux qui font explicitement référence au Seigneur des anneaux : Ramble On (sur Led Zeppelin II), The Battle of Evermore et Misty Mountain Hop (sur Led Zeppelin IV), et Over the Hills and Far Away (sur Houses of the Holy). Le Seigneur des anneaux est souvent considéré comme ayant eu une influence directe sur Stairway to Heaven, la plus célèbre composition du groupe, mais Robert Plant a déclaré qu’il n’en était rien. Le musicien suédois Bo Hansson   consacre l’intégralité de Music Inspired by Lord of the Rings, son premier album, au livre de Tolkien. Mirage, le second album du groupe Camel, contient trois morceaux inspirés par le livre (NimrodelThe Procession et The White Rider). Le pseudonyme de Steve Peregrin Took, percussionniste du groupe T. Rex, vient du nom du hobbit Peregrin Touc. Le groupe de rock progressif canadien Rush a été également influencé par l’œuvre de Tolkien, avec la chanson Rivendell, par exemple.

L’œuvre de Tolkien a beaucoup inspiré les groupes de metal. La quasi-totalité de la discographie du groupe Summoning se fonde sur celle-ci. Le groupe de power metal allemand Blind Guardian a composé un grand nombre de morceaux contenant des références à l’œuvre de Tolkien. Plusieurs groupes, comme Burzum, Gorgoroth ou Amon Amarth tirent leurs noms de termes forgés par J. R. R. Tolkien, en général associés au Mordor : le terme burzum (qui apparaît dans les vers gravés sur l’Anneau unique) signifierait « ténèbres » en noir parler, Gorgoroth est le nom d’une région du Mordor, et Amon Amarth est le nom sindarin du Mont Destin.

 

L’univers

L’histoire du Seigneur des anneaux se déroule sur la Terre du Milieu, principal continent d’Arda, univers créé de toutes pièces par l’auteur. J. R. R. Tolkien appelle ce travail littéraire « sous-création » (aussi traduit par « subcréation »). En réalité, Le Seigneur des anneaux n’a pas lieu sur une autre planète ou dans une autre dimension : il s’agit simplement d’un « passé imaginaire » de la Terre :

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L’univers de la Terre du Milieu

« J’ai construit, je le crois, une époque imaginaire, mais quant au lieu j’ai gardé les pieds sur ma propre Terre maternelle. Je préfère cela à la mode moderne qui consiste à rechercher des planètes lointaines dans « l’espace ». Quoique curieuses, elles nous sont étrangères, et l’on ne peut les aimer avec l’amour de ceux dont nous partageons le sang. »

— Lettre no 211 à Rhona Beare (14 octobre 1958)

Ce « passé imaginaire » est décrit avec une précision chirurgicale par son créateur, qui va jusqu’à réécrire des passages entiers du Seigneur des anneaux afin que les phases de la lune soient cohérentes. La géographie du récit a été soigneusement élaborée par l’auteur : « J’ai commencé, avec sagesse, par une carte, à laquelle j’ai subordonné l’histoire (globalement en apportant une attention minutieuse aux distances). Faire l’inverse est source de confusion et de contradictions. ». Les trois cartes que comprend Le Seigneur des anneaux (la carte générale, celle du Comté et celle représentant le Gondor, le Rohan et le Mordor à grande échelle) ont été dessinées par Christopher Tolkien d’après des croquis de son père.

Tolkien a doté la Terre du Milieu d’une histoire propre, de la création du monde à la naissance des hommes en passant par celle des Elfes et des Nains. Cette histoire, qui n’apparaît qu’en retrait dans le texte du livre, à travers les nombreuses allusions qui y sont faites et les poèmes qui émaillent le récit, est détaillée dans les Appendices, ainsi que dans Le Silmarillion. Elle sous-tend néanmoins Le Seigneur des anneaux tout entier, lui conférant une grande profondeur. Comme son auteur le reconnaît lui-même :

« Une partie de l’attrait du Seigneur des anneaux est due, je pense, aux aperçus d’une vaste Histoire qui se trouve à l’arrière-plan : un attrait comme celui que possède une île inviolée que l’on voit de très loin, ou des tours d’une ville lointaine miroitant dans un brouillard éclairé par le soleil. S’y rendre, c’est détruire la magie, à moins que n’apparaissent encore de nouvelles visions inaccessibles. »

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Menaçantes montagnes de Mordor

— Lettre no 247 au colonel Worskett (20 septembre 1963)

Pour maintenir cette fiction historique, Tolkien prétend ne pas être l’auteur du Seigneur des anneaux, mais simplement son traducteur et éditeur, sa source étant le fictif Livre Rouge de la Marche de l’Ouest, c’est-à-dire les mémoires de Bilbo, qui forment Le Hobbit, et de Frodo, qui constituent Le Seigneur des anneaux. Par un procédé de mise en abyme, la page de titre de ce Livre Rouge est visible dans le dernier chapitre du Seigneur des anneaux, « Les Havres Gris » : il s’intitule La Chute du Seigneur des anneaux et le Retour du Roi.

La richesse du développement de la Terre du Milieu se voit aussi dans des domaines plus inattendus. Elle est peuplée de nombreuses créatures plus ou moins fantastiques, des mouches du Mordor aux trolls des cavernes. L’auteur s’est également soucié de la flore d’Arda dont l’elanor ou le mallorn sont les exemples les plus évidents. Pour ce qui est de l’astronomie, si les constellations et les planètes visibles dans le ciel nocturne sont les mêmes que les nôtres, elles reçoivent de nouveaux noms : par exemple, la Grande Ourse devient Valacirca, la « Faucille des Valar », et la planète Mars   devient Carnil, « la Rouge ». Cette polyvalence ne va pas sans poser quelques problèmes à Tolkien, bien en peine de répondre à toutes les demandes de ses lecteurs :

« … beaucoup réclament comme vous des cartes, d’autres veulent des indications sur la géologie plutôt que sur les lieux ; beaucoup veulent des grammaires et phonologies elfiques et des exemples ; certains veulent de la métrique et de la prosodie […] Les musiciens veulent des mélodies et une notation musicale ; les archéologues veulent des précisions sur la céramique et la métallurgie. Les botanistes veulent une description plus précise des mallorn, elanor, niphredil, alfirin, mallos et symbelmynë ; et les historiens veulent davantage de détails sur la structure sociale et politique du Gondor ; ceux qui ont des questions plus générales veulent des informations sur les Chariotiers, le Harad, les origines des Nains, les Morts, les Béorniens et les deux mages (sur cinq) disparus. »

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Conception des langues et d’alphabets de fiction qui jouent un rôle central dans la Terre du Milieu

Le travail de Tolkien débute par la création de langues puis la mise en place d’un décor et de personnages parlant ces langues, élaborées pendant plus de soixante ans. Au début, les récits sont en quelque sorte là pour donner de la crédibilité aux langues et rendre leur existence plus vraisemblable : à un fâcheux, Tolkien répond que Le Seigneur des anneaux est « une tentative pour créer une situation dans laquelle on pourrait avoir comme phrase de salutation habituelle elen síla lúmenn’ omentielmo, et que cette phrase précédait de beaucoup le livre ». Il s’agit clairement d’une exagération : l’expression elen síla lúmenn’ omentielmo, qui signifie « une étoile brille sur l’heure de notre rencontre », n’est apparue qu’au cours de la rédaction du livre. Cette anecdote permet toutefois de saisir l’importance des langues dans l’œuvre de Tolkien, qu’il qualifie lui-même « d’inspiration fondamentalement linguistique».

 

 

Adaptations

 

Films

Après un premier projet de dessin animé avorté, dont le scénario a été abondamment commenté par Tolkien, suivi de tentatives plus ou moins abouties par les Beatles ou John Boorman, la première adaptation du Seigneur des anneaux sur grand écran sort en 1978. Ce film d’animation, réalisé par Ralph Bakshi, ne couvre qu’une partie du récit : il s’arrête à la bataille de la Ferté-au-Cor. Le réalisateur néo-zélandais Peter Jackson a réalisé une seconde adaptation, intégrale, dont les trois volets sont sortis en salles entre 2001 et 2003.

En 2014 la chaine Arte diffuse À la recherche du Hobbit, une série documentaire en cinq épisodes de 26 minutes, produite par Yannis Metzinger et Alexis Metzinger, et réalisée par Olivier Simonnet. La série amène le spectateur aux sources des légendes et des inspirations qui ont mené J. R. R. Tolkien à écrire les romans du Hobbit et du Seigneur des anneaux.

 

Série télévisée

En novembre 2017, Amazon acquiert les droits TV mondiaux du Seigneur des anneaux et annonce la production d’une série médiéval-fantastique adaptée

 

Radio

Deux versions radiophoniques du Seigneur des anneaux ont été produites par la BBC, en 1955 et en 1981. La première s’est faite sous le regard de Tolkien, qui a échangé une correspondance volumineuse avec le producteur Terence Tiller, tandis que la seconde, réalisée par Brian Sibley et Michael Bakewell, est généralement considérée comme la plus fidèle74. Une troisième adaptation a été réalisée aux États-Unis en 1979.

 

Jeux

De nombreux jeux sont adaptés de l’univers du Seigneur des anneaux. En premier lieu, plusieurs jeux de rôle en ont été directement dérivés, notamment par Iron Crown Enterprises (JRTM) et Decipher (Jeu de rôle du Seigneur des Anneaux). Par la suite, de nombreux jeux vidéo se sont inspirés de l’œuvre, ainsi que des jeux de société et de figurines. Les années 2000 ont connu une accentuation du phénomène à la suite du succès des adaptations cinématographiques de Peter Jackson.

 

Musique

Dès 1965, Donald Swann met en musique six poèmes du Seigneur des anneaux et un des Aventures de Tom Bombadil, avec l’approbation de Tolkien, qui suggère un arrangement en plain-chant pour le Namárië. Les chansons sont publiées en 1967 dans le recueil The Road Goes Ever On: A Song Cycle, auquel Tolkien contribue en produisant des calligraphies des poèmes Namárië et A Elbereth Gilthoniel. La même année paraît chez Caedmon Records un enregistrement des chansons par William Elvin au chant et Donald Swann au piano.

Entre 1984 et 1988, le compositeur néerlandais Johan de Meij écrit sa Symphonie no 1 « Le Seigneur des anneaux » pour orchestre d’harmonie en cinq mouvements. Elle est créée le 15 mars 1988 à Bruxelles sous la direction de Nobert Nozy. En 2001, De Meij l’adapte pour orchestre symphonique, et cette nouvelle version est créée la même année par l’Orchestre philharmonique de Rotterdam.

L’ensemble danois du Tolkien Ensemble a publié quatre albums entre 1997 et 2005 qui reprennent l’intégralité des poèmes du Seigneur des anneaux, parfois avec la participation de l’acteur Christopher Lee.

 

Bibliographie

 

  1. R. R. Tolkien(trad. de l’anglais par Daniel Lauzon, ill. Alan Lee), Le Seigneur des Anneaux[« The Lord of the Rings »], vol. 1 : La Fraternité de l’Anneau, Christian Bourgois, 2014, 2268-3 éd. (1re éd. 1954), 515 p., broché
  2. R. R. Tolkien (trad. de l’anglais par Daniel Lauzon, ill. Alan Lee), Le Seigneur des Anneaux[« The Lord of the Rings »], vol. 2 : Les Deux Tours, Christian Bourgois, 2015, 2304-2 éd. (1re éd. 1954), 427 p., broché
  3. R. R. Tolkien (trad. de l’anglais par Daniel Lauzon, ill. Alan Lee), Le Seigneur des Anneaux[« The Lord of the Rings »], vol. 3 : Le Retour du Roi, Christian Bourgois, 2016, 2337e éd. (1re éd. 1955), 517 p., broché
  4. R. R.Tolkien(trad. Francis Ledoux, Tina Jolas), Le Seigneur des anneaux [« The Lord of the Rings »]

Humphrey Carpenter (trad. Pierre Alien), J. R. R. Tolkien, une biographie [« J. R. R. Tolkien: A biography »], Pocket, coll. « Littérature – Best », novembre 2004, 320 p.

Vincent Ferré, Tolkien : sur les rivages de la Terre du Milieu, Pocket, coll. « Agora », 2002, 354 p. .

Vincent Ferré (dir.), Tolkien, trente ans après (1973 – 2003), Christian Bourgois, 2004

J.R.R.. Tolkien, Christopher Tolkien et Humphrey Carpenter (trad. Delphine Martin et Vincent Ferré), Lettres [« Letters of J.R.R. Tolkien »]

 

Source Wikipédia