JEAN CHRYSOSTOME (saint ; ? - 407 ap. J.-C.), SAINTETE, SAINTS

Saint Jean Chrysostome (? – 407 ap. J-C.)

 

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Saint Jean Chrysostome
Evêque et docteur de l’Eglise

 

La jeunesse de saint Jean Chrysostome

Entre 344 et 350[1], à l’époque où l’Eglise reçut de la munificence de Dieu Ambroise, Jérôme et Augustin, naquit à Antioche de Syrie[2] un enfant dont la renommée égalerait leur gloire. Derrière lui, nul passé. Il serait de ceux qui n’ont, dit La Bruyère, ni aïeuls ni descendants : ils composent seuls toute leur race. Le long des siècles, la postérité continuera de l’appeler Chrysostome, la bouche d’or.

Son père, Secundus, brillant officier romain[3], entrevit à peine ses premiers sourires. Avec une petite soeur qui décèderait bientôt, il le laissa, par sa mort, à la responsabilité d’une mère grecque de vingt ans. Je ne trouve pas de parole, avouera Anthuse à son fils, pour décrire la violence de l’orage qui fond sur une jeune femme récemment sortie de la maison paternelle, quand un inexorable deuil l’accable, à l’improviste, de soucis qui dépassent son âge et son sexe. Il lui faut corriger la paresse des domestiques, faire attention à leur méchanceté, repousser les pièges tendus par la famille, supporter avec courage les avanies des percepteurs et leurs exigences en fait de rentrées d’impôts. Et quel poids plus lourd encore d’élever un garçon, tant pour le coût de ses études que pour la surveillance de sa conduite ! Rien ne m’inclina cependant à introduire un autre époux sous le toit de ton père. Les circonstances aggravaient sa mission.

Fière de son prestige de capitale d’Orient, car le légat impérial y résidait ; toujours ensoleillée, au bord de ses quatre rivières et sur le flanc de son coteau[4] ; ceinturée de faubourgs, dont le célèbre Daphné[5] ; opulente en statues et monuments, fresques et collections d’art ; gardienne des ruines majestueuses des temples de Jupiter, Junon et Apollon ; parée d’avenues, parmi lesquelles une enfilade de portiques qui se déployaient parallèlement à l’Oronte, sur un parcours de sept kilomètres, Antioche comptait alors plus de deux cent mille habitants, pêle-mêle, Romains, Grecs, Perses, Arméniens, Arabes et Juifs, riches et pauvres à l’extrême, tous volontiers turbulents. Mais elle était si abondamment éclairée que les fauteurs de désordre et les amateurs de frasques nocturnes étaient repérés aussitôt et, fussent-ils princes ou dignitaires, guéris de récidive.

Cette grande cité lettrée, voluptueuse et non moins commerçante, se considérait d’autant mieux l’égal d’Alexandrie et de Constantinople, sinon de Rome, que les empereurs, plus attentifs, en ses murs, aux frontières inquiétantes de la Perse, aimaient son séjour, la comblaient de faveur.

C’est à Antioche que naquit la première communauté chrétienne issue du paganisme, celle pour qui fut forgé le nom de Chrétiens, et d’où partirent Paul et Barnabé, Marc et Luc. Saint Pierre, avant de partir à Rome, avait occupé le siège d’Antioche.

Saint Jean Chrysostome appellera, dans un de ses sermons, l’Eglise d’Antioche : Mère de toutes les églises. L’évêque d’Antioche, depuis 325, avait la préséance sur ses quelques cent cinquante collègues de l’éparchie d’Orient[6] dont il présidait chaque année, à la mi-octobre, la réunion.

Que fut, dans ce cadre, la formation scolaire de Chrysostome ? Se souvenait-il encore du tourment de ses classes, lorsqu’il décrivit dans un sermon le maître rogue, minutieux, fatigant par d’incessantes questions et maniant si brutalement la férule et le martinet que les élèves s’empressaient de fuir, effarouchés et meurtris, sans avoir rien appris ni retenu que la dissimulation ?

Sa mère se réserva son éducation religieuse. Mais, quoique citée parmi les plus grandes chrétiennes qui honorèrent cette époque, elle attendit pour le faire baptiser. Car l’usage retardait la cérémonie à la maturité, à la vieillesse, même aux approches de la mort. Le prétexte d’une préparation sérieuse, la crainte de l’apostasie en temps de persécution, coloraient souvent un calcul moins surnaturel : on escomptait que, avec la grâce de l’onction baptismale, qui efface les fautes et supprime leur pénalité, le bonheur éternel succéderait ainsi sans intervalle aux délices de la terre.

L’Eglise réprouvait la pratique de ce baptême intéressé, de la dernière heure, capable de procurer la gloire céleste en dehors de tout mérite.

Jean venait d’atteindre sa dix-septième année quand le nouvel empereur, Julien[7], secoua rudement la souriante mollesse de l’Eglise d’Antioche où l’on pratiquait un arianisme modéré sans vouloir aller jusqu’au schisme.

Euzoius, l’évêque en place, un arien radical, avait succédé à Mélèce déposé en 361 pour être trop orthodoxe, tandis qu’exerçait aussi Paulin, arien modéré ; Julien, pour mieux diviser les Chrétiens qui représentaient plus de la moitié des habitants de la ville, permit à tous les évêques de résider à Antioche : l’Eglise d’Antioche, déjà fort divisée, éclata en trois ou quatre églises (arienne radicale, arienne modérée, orthodoxe radicale, orthodoxe modérée).  Ce bel esprit de Julien se targuait d’abattre en se jouant le christianisme par ses sarcasmes. Il lança maints pamphlets contre le Sauveur, interdit l’enseignement aux chrétiens, les surchargea d’impôts, les chassa des fonctions publiques et les priva d’avancement dans l’armée.

Mais, pas plus que son persiflage cavalier, ne triompha sa tyrannie. Jean garda seulement l’horreur d’avoir vu massacrer de vertueux personnages qui préférèrent le martyre à l’abjuration.

L’avènement de Valentinien pacifia la province et permit aux lettres et aux arts de reprendre leur vogue. Jean fréquenta l’école du philosophe Andragathius. Entre les rhéteurs et les philosophes réputés primait Libanius, plus habile phraseur qu’homme de savoir et de goût. Il avait collaboré aux libelles impies de Julien l’Apostat, et c’était, selon Chrysostome, le plus superstitieux des païens. Anthuse n’osa toutefois détourner son fils de ses cours, tant la louange, à la ronde, illustrait sa chaire. N’entendait-elle pas les bateliers, en ramant, les ouvriers, à leur travail, scander leur effort au rythme harmonieux d’un de ses exordes ?

Libanius, qui discerna vite le talent de son élève, ne put lui insuffler son admiration poétique du paganisme ; mais sa luxuriance de couleurs et d’images envoûta le jeune auditeur et prolongera sa fascination. Chrysostome aura beau refuser à la littérature la touchante fidélité de saint Basile et de saint Grégoire de Nanzianze, et ne voir dédaigneusement en elle qu’une fumée d’orgueil ; il aura beau raconter avec facétie de menues anecdotes de la vie de Socrate, d’Aristote et de Diogène, ou bracarder telle de leurs sentences, son éloquence gardera l’empreinte des souvenirs classiques. Platon traversera ses homélies, les amplifications fastueuses ou le cliquetis verbal de Libanius résonneront parfois en ses périodes.

A vingt ans, distingué, ardent et subtil, Jean s’inscrivit au barreau comme, en leurs cités respectives, saint Ambroise, saint Paulin et Sulpice Sévère. Mais, après des débuts prometteurs, sans tendresse pour les avocats et les juges, il s’éloigna d’un milieu qui ne lui avait révélé que petites chicanes et grandes injustices.

Anthuse le mit en relation avec l’évêque d’Antioche, Mélèce, prélat de haute vertu, glorifié par l’exil, et si bon que saint Basile lui écrivait : Quand je reçois une de vos lettres, je l’aime d’abord à proportion du nombre de ses lignes, et mon bonheur s’accroît durant toute la lecture.

Cet homme dont le regard prêchait, gagna la confiance de Jean. Secondé par Flavien, futur évêque d’Antioche, et Diodore, le futur évêque de Tarse, il lui expliqua les saints Livres et le prépara au baptême.

Jean fut baptisé dans la nuit de Pâques 368, puis continua d’étudier les saintes Ecritures sous Diodore et après qu’il eut accédé au lectorat (371), Mélèce se l’attacha pour secrétaire.

Brève collaboration, car le frère de Valentinien, Valens, avait hérité Antioche, et cet Arien fanatique reprit avec fougue la persécution. Mélèce fut banni, sans que la séparation ni le temps affaiblissent la vénération de ses diocésains. L’astuce et la violence sévirent. De louches individus dénoncèrent un prétendu complot de maléfices contre Valens. On décapita, brûla ; des familles périrent ; Antioche, terrorisée, ruissela de sang.

Jean faillit être victime. Comme je me promenais, avec un ami, en ces jardins amènes qui bordent l’Oronte, il aperçut, glissant au fil de l’eau, un livre dont il s’empara. C’était un formulaire de philtres inachevé, qu’un rédacteur, poursuivi, avait lancé dans le fleuve. Je contestai en riant la propriété du butin, et, pendant notre dispute, un soldat nous rejoignit. Mon compagnon put à peine dissimuler le volume. Qui eût admis notre bonne foi lorsque nous aurions allégué le hasard ?

Cette angoisse décida le jeune clerc à la vie solitaire et ascétique. Sa conscience, ennoblie par le désir de Dieu, lui signalait le clinquant des espérances mondaines. Sous les palmeraies du désert ou dans une grotte de quelque roche escarpée, il disciplinerait la sève de ses passions. L’amour maternel d’Anthuse protesta. Me prenant par la main, elle me conduisit à sa chambre, me fit asseoir près du lit où elle m’avait mis au monde, pleura et m’attendrit plus encore par ses plaintes :  » Ne me rends pas veuve une seconde fois ; ne ranime pas ma douleur assoupie. Quand tu m’auras prochainement, dans le tombeau, réunie à ton père, rien ne t’empêchera d’entreprendre de longs voyages. Mais, de grâce, mon enfant, supporte la présence de ta mère ; ne t’ennuie pas de vivre avec moi. « 

Elle sut avec souplesse consolider sa victoire. Ménageant à son fils, dans sa maison, une impression d’isolement, elle feignit d’ignorer ses veilles et ses jeûnes.

Non qu’il eût à expier quelque défaillance. Un examen rigoureux de sa jeunesse lui dévoilera seulement l’attrait du théâtre. Il pourra écrire sur la virginité en familier de la vertu. Sa répulsion du vice l’invitera même aux exagérations, quand l’éloge de la continence lui fera réduire la condition du mariage à une émulation d’antipathie et de querelles, et avancer avec candeur ce paradoxe contraire à l’humanité et à l’Evangile : Puisque l’union conjugale ôte la libre disposition de soi-même, qui ne regimberait devant cette loi tyrannique ?

Quand sa mère fut morte, Jean se retira dans le désert, loin de la ville, du forum et de leur tumulte, pour se mettre pendant quatre ans à l’école d’un vieux moine, puis, pendant deux ans, il se retira en solitaire dans une caverne (372-378). La santé fort altérée par le jeûne, l’abstinence perpétuelle et des mortifications trop fortes, Jean dut quitter le désert et la vie pénitentielle pour retourner à Antioche.

De retour à Antioche, fut ordonné diacre par Mélèce (381) qui allait partir au concile de Constantinople, et servit dès lors dans ce ministère jusqu’à ce que Flavien, successeur de Mélèce, l’ordonnât prêtre, apparemment  vers la fin de 385 ou au tout début du carême de 386 qu’il prêcha.

Presque tous les traités que l’on a de lui datent de son époque diaconale[8]. Prêtre, Jean Chrysostome fut surtout chargé de prédication et la plupart de ses homélies datent de cette époque[9].

 

[1] On place la naissance de saint Jean Chrysostome assez probablement en 349.

[2] Il s’agit bien d’Antioche de Syrie, actuellement Antakya en Turquie, ville fondée par Séleucus I° Nikator (311 + 281), compagnon d’Alexandre le Grand et fondateur de la dynastie des Séleucides dont le royaume s’étendait sur l’Asie Mineure, la Mésopotamie, l’Iran, la Haute Asie et les confins de l’Indus, en l’honneur de son père Antiochus (22 mai 300 avant Jésus-Christ). Après avoir été la résidence royale des Séleucides, Antioche est devenue la capitale de la province romaine de Syrie. Antioche sur l’Oronte n’est pas à confondre avec Antioche de Pisidie, actuellement Yalvaç en Turquie, dans la province romaine de Galatie, fondée par Séleucus I° (vers 280 avant Jésus-Christ). Existaient encore : Antioche, aujourd’hui Tcherkeskeuï et Antioche d’Isaurie ou Antioche la Petite.

[3] Magister militum : commandant militaire de la préfecture d’Orient.

[4] pentes septentrionales du mont Silpios.

[5] Daphné, lieu enchanteur à deux heures de la ville, célèbre par le temple et le culte d’Apollon, le sanctuaire des Nymphes, la fontaine et le bois de cyprès séculaires qu’un ancien édit défendait d’ébrancher.

[6] Le concile de Nicée (325) fixe quatre grandes éparchies qui correspondaient aux quatre diocèses civils de l’empire oriental : Antioche pour l’Orient, Césarée pour le Pont, Ephèse pour l’Asie et Héraclée pour la Thrace.

[7] Julien l’Apostat, Flavius Claudius, Julianus : empereur romain de la seconde dynastie des Flaviens, petit-fils de Constance Chlore et de Théodora, neveu de Constantin (empereur de 311 à 337) et cousin de Constance II (empereur de 337 à 361).  Né à Constantinople (332), il perdit sa mère quelques mois après sa naissance et le reste de sa famille, à l’exception de son demi-frère Gallus fut assassinée après la mort de Constantin. Exilé avec Gallus dans la forteresse Marcellum (Cappadoce), il y perdit la foi chrétienne et s’enthousiasma pour l’antique paganisme. Libéré en 351, il est de nouveau emprisonné (à Milan) après l’exécution de Gallus (354). Chargé de missions militaires qu’il accomplit avec succés (victoire de Strasbourg en 357 et rétablissement de l’administration romaine en Gaule), il est proclamé empereur par l’armée, à Paris (360) contre Constance II dont la mort (361) évite la guerre civile. Pour affaiblir l’Eglise, il use de toutes sortes de moyens comme de rappeler sur leur siège les évêques ariens exilés, de supprimer les privilèges financier et administratifs, d’interdire l’enseignement aux Chrétiens et de les chasser des postes importants ; il rétablit le clergé et le culte païens traditionnels, favorise les cultes locaux et nationaux et montre beaucoup d’indulgence envers les Juifs auxquels il laisse espérer la reconstruction du temple de Jérusalem. Il se rend à Antioche (362) pour préparer une campagne contre les Perses,. A Daphné, il viole le tombeau de saint Babylas et les chrétiens, en riposte, brûlent le temple d’Apollon. La campagne contre les Perses commence en mars 363,  il trouve la mort le 26 juin 363.

[8] Si le traité fait des deux Exhortation à Théodore après sa chute a été rédigé pendant sa vie retirée, les deux autres traités sur la vie monastique sont de l’époque diaconale : les deux livres Sur la componction (381-385) et les trois livres Contre les adversaires de la vie monastique (381-385) ; trois traités sont consacrés à louer et à recommander la virginité et la continence : De la virginitéA une jeune veuve (380) et De la persévérance dans le veuvage ; le plus célèbre de ses traités est un ouvrage de six livres, en forme de dialogue, intitulé : Sur le sacerdoce (entre 381 et 385). On possède encore : un traité Sur la vaine gloire et l’éducation des enfants, trois traités sur la souffrance dont le seul premier, en trois livres, est de l’époque diaconale ; deux traités apologétiques (Saint Babylas, contre Julien et les Gentils et Contre les Juifs et les Gentils que le Christ est Dieu). Il reste enfin deux écrits disciplinaires qui datent des débuts de son pontificat.

[9] 76 sermons sur la Genèse (9 de 386 et 67 de 389 ou 395) ; 8 sermons sur les livres des Rois (5 sur Anne, 3 sur David et Saül) de 387 ; 60 sermons sur les Psaumes ; 8 sermons : 2 sur les prophètes en général (386), 6 sermons sur Isaïe (certains sont de Constantinople) ; 90 sermons sur l’évangile selon saint Matthieu (390) ; 88 sermons sur l’évangile selon saint Jean (399) ; 63 sermons sur les Actes des Apôtres (8 qui sont de 388, les autres sont de Constantinople) ; 240 sermons sur les épîtres de saint Paul (d’Antioche et de Constantinople) ; s’ajoutent encore plus d’une centaine de sermons.

 

Biographie

A Antioche, sur les bords de l’Oronte, Anthousa, veuve à vingt ans du commandant militaire de la préfecture d’Orient, élève ses deux enfants dont la fille mourra jeune ; devant cette éducatrice modèle, le rhéteur païen Libanios, s’écrie : Dieux, quelle femme chrétienne admirable !

Jean est d’abord élève de Mélèce d’Antioche, prélat pondéré qui le baptise à vingt-quatre ans, selon la coutume du temps, puis de Diodore de Tarse, fondateur de la fameuse école d’Antioche, dont il gardera le goût de la recherche historique dans le commentaire exégétique, et, enfin, de Carterius, directeur de l’école d’ascètes qui l’oriente vers la vie monastique.

Cher fils, supplie Anthousa, ne me laisse pas veuve une seconde fois. Quand tu m’auras fermé les yeux, il sera toujours temps de choisir un état de vie à ta convenance. Toutefois, pendant que je respire encore, je t’en supplie : supporte ma présence. Bouleversé, Jean reste avec sa mère. Ordonné lecteur (373), il devient visiteur-consolateur des pauvres et des affligés, et compose ses premiers traités. A la mort de sa mère (375), libre de se faire moine, Jean rejoint le Stilpius, mont proche d’Antioche, pour se mettre sous la direction d’un ermite syrien, pendant quatre ans.

Le véritable roi, c’est celui qui commande à la colère, à l’envie, à toutes les passions ; qui assujettit tout aux lois divines, et ne laisse pas la tyrannie des voluptés régner dans son âme. J’aurais certes grand plaisir à voir un tel homme commander aux peuples de la terre et à la mer, aux cités, aux nations et aux armées (…) Mais un esclave de la colère, de l’ambition, des plaisirs coupables, qui a l’air de commander aux hommes, ne mérite que le mépris des peuples. En effet, l’or et les diamants couronnent sa tête, mais la sagesse ne couronne pas son coeur. Tout son corps est resplendissant de pourpre, mais son âme reste sans ornement. (…) Si nous voulons jeter un regard sur la lutte dernière, nous verrons le moine s’élever triomphalement et tout radieux, dans les nuées du ciel, à la rencontre du Seigneur dans les airs, suivant l’exemple de ce divin chef, de ce guide du salut et de toutes les vertus. Quant au roi, s’il a fait régner avec lui, sur le trône, le justice et l’humanité – ce qui est fort rare – , il sera sans doute sauvé, mais avec moins d’honneur.

Ensuite, d’après Pallade, retiré pendant vingt-quatre mois dans une caverne solitaire, il  y réduit son sommeil au strict minimum, pour y mieux étudier la loi du Christ. Ces terribles pénitences ruinent sa santé et il doit retourner à Antioche. Jean est déjà un auteur spirituel apprécié lorsqu’il est ordonné diacre par Mélèce (381). Au commencement de 386, il est ordonné prêtre par le successeur de Mélèce, Flavien, qui, pendant dix ans, le charge de prêcher dans tous les sanctuaires de la seconde métropole de l’Empire et de l’Eglise, ce qu’il fait avec un tel talent qu’on le surnomme Chrysostome (du grec chrusos qui signifie or et stoma qui signifie bouche).

A la fin de l’hiver 386, comme le fisc impérial montre une excessive âpreté, les antiochiens se soulèvent et renversent les statues de la famille impériale, ce que Théodose veut châtier comme un crime de lèse-majesté. Flavien court à Constantinople pour plaider la cause de ses diocésains menacés de sévères sanctions ; resté à Antioche, Jean imagine, dans le Discours sur les statues la plaidoirie de l’évêque suppliant au monarque offensé : Regarde combien il sera beau, dans la postérité, que l’on reconnaisse qu’au milieu des mérites d’un si grand peuple promis à la vengeance et aux supplices, quand tous frissonnaient de terreur, quand les chefs, les préfets et les juges, étaient saisis de crainte et n’osaient élever la voix pour les malheureux, un vieillard se soit avancé avec le sacerdoce de Dieu et, par sa seule présence, par ses simples paroles, ait vaincu l’empereur ; et qu’alors une grâce que l’empereur avait refusée à tous les grands de sa cour, il l’ait accordée aux prières d’un vieillard, par respect pour les lois de Dieu. En effet, ô prince ! mes concitoyens n’ont pas cru te rendre un médiocre honneur, en me choisissant pour cette ambassade ; car ils ont jugé (et ce jugement fait ta gloire) que tu préférais la religion dans ses plus faibles ministres à toute la puissance du trône. Mais je ne viens pas seulement de leur part ; je viens au nom du souverain des cieux pour dire à ton âme clémente et miséricordieuse ces paroles de l’Evangile :  » Si vous remettez aux hommes leurs offenses, Dieu vous remettra les vôtres « . Saint Jean Chrysostome, pendant tout le Carême, soutient l’espérance du peuple qui, au jour de Pâques, sera récompensée lorsque Fabien apportera la nouvelle de l’amnistie.

Quand Nectaire, patriarche de Constantinople, meurt (27 septembre 397), les prétendants sont nombreux à convoiter le siège prestigieux de la nouvelle Rome. Théophile, patriarche d’Alexandrie, a beau estimer que la place lui revient de droit, contre toute attente, Eutrope, premier ministre du jeune empereur Arcadios, fait élire et acclamer Jean, prêtre d’Antioche, contre le prêtre Isidore soutenu par le patriarche d’Alexandrie. Jean est enlevé par surprise et conduit de force à Constantinople. Le patriarche d’Alexandrie est bien obligé de procéder au sacre du nouveau patriarche de Constantinople (15 décembre 397) mais il n’en garde pas moins de la rancune. Jean entreprend énergiquement la réforme des mœurs du clergé ce qui ne manque pas de lui faire de solides ennemis qui attendent l’occasion favorable de lui nuire.

Or en 399, Gaïnas, chef des Goths ariens, pose, comme préliminaires de paix  avec l’Empire, cette exigence cruelle : Je veux la tête de l’eunuque Eutrope. Ensuite seulement, nous négocierons. Le veule Arcadios accepte d’abandonner son ministre, de livrer au bourreau celui qui lui a conservé son trône. Eutrope se réfugie dans la Cathédrale où il étreint l’autel, garantie du droit d’asile, tandis que le Patriarche affronte la garnison et la populace excitées.

C’est aujourd’hui, plus que jamais,le moment de s’écrier : Vanité des vanités, et tout est vanité (Ecclésiaste I 2). Où est maintenant l’éclatante dignité d’Eutrope, le consul ? Où est aujourd’hui la lumière des torches ? Où est le bruit de la foule, le vivat du cirque, la flatteuse acclamation du théâtre ? Tout est passé ! Un orage soudain a fait choir les feuilles et dévasté l’arbre, si bien que le voilà maintenant comme un tronc dépouillé, dont la racine même est ébranlée, et qui vacille. Où sont maintenant les amis douceureux qui sacrifiaient à la puissance et ne songeaient qu’à plaire par leurs paroles et par leurs actes ? Tout n’était que le songe d’une nuit, qui s’évanouit dès le lever du jour. C’étaient des fleurs printanières ; le printemps a passé, toutes les fleurs se sont flétries. C’était une ombre et elle n’est plus ; c’était une fumée et la voici dissipée (…)

Ne t’ai-je pas toujours répété, Eutrope, que la richesse est fugitive ? Mais alors tu ne voulais pas m’entendre (…)

Ne t’ai-je pas dit qu’elle est ingrate ? Mais tu ne voulais pas me croire. Vois, aujourd’hui, l’expérience t’a montré qu’elle n’est pas seulement fugitive, qu’elle n’est pas seulement ingrate mais qu’elle est meurtrière.

Et Eutrope mourut.

Eusèbe, évêque de Valentinopolis dépose une plainte contre Antonin, métropolite d’Ephèse, qu’il accuse de trafic de biens ecclésiastiques. Saint Jean Chrysostome, sollicité comme arbitre part pour la capitale d’Ionie tenir un synode où il entend les parties en présence, puis, Eusèbe étant mort, il installe sur le siège son diacre Héraclide, et dépose une dizaine d’évêques, avant de regagner Constantinople (14 avril 401).

Au début de l’année suivante, arrivent à Constantinople une cinquantaine de moines de nitriens (région de Basse-Egypte), les Longs Frères, ainsi nommés à cause de la haute taille de leurs quatre supérieurs : Chassés par Théophile d’Alexandrie qui nous accuse d’origénisme, nous avons tenté une implantation en Palestine. On nous en a expulsés. Recevez-nous ! Chrysostome les héberge dans un hospice, près de l’église Sainte-Anastasie, et sollicite pour eux l’indulgence du jaloux Théophile d’Alexandrie qui répond : Mêle-toi de tes affaires, laisse-moi traiter les miennes. L’impératrice Eudoxie intervient aussi en faveur des moines proscrits et obtient qu’Arcadios convoque un concile pour régler le litige et déterminer leur sort. Théophile d’Alexandrie s’allie Epiphane de Salamine pour accuser saint Jean Chrysostome d’être un hérétique teinté d’origénisme. Voyez-le donc, imprécis ou flottant, quand il utilise les termes ousia et hypostase ! A la mi-septembre 403, Théophile d’Alexandrie excite contre Chrysostome trente-six de ses partisans épiscopaux réunis à Drys, près de Chalcédoine qui somment le Patriarche de comparaître devant eux, ce qu’il refuse. Condamné à la déposition et au bannissement, Jean est déporté à Prænetum, sur le golfe de Nicomédie, mais le peuple se révolte, chasse Théophile et, lorsqu’un accident mystérieux frappe le palais, Eudoxie obtient son retour où il est porté en triomphe.

Quelques semaines plus tard, l’impératrice Eudoxie qui se reconnaît sous les traits d’Hérodiade dans un sermon du Patriarche, passe du côté de ses ennemis et provoque toutes sortes de troubles au point que le sang coule dans les églises et que Jean doit aller célébrer Pâques dans la campagne. Sans attendre la réponse à son appel au pape Innocent 1°, le Patriarche est confiné dans son palais ; le 9 juin, un édit impérial expulse le rebelle, ce qui sera fait onze jours plus tard. Il est d’abord assigné à résidence Cucuse, l’actuelle Göksum turque, au pied du Taurus, l’endroit le plus désert de toute la terre, où il arrive au terme d’un voyage de soixante-dix jours.

Soucieux du sort de ses diocésains, confiés au vieil évêque Arcace, saint Jean Chrysostome rédige plus de deux cents lettres de direction dont les dix-sept plus belles sont adressées à Olympiade : C’est un état si malaisé, il exige une telle énergie que le Christ, descendu du ciel pour faire de nous des anges, nous laisse entièrement libres de suivre ce simple conseil. En effet, grande est la difficulté ! Rude est le combat ! Que le chemin de cette vertu est escarpé ! (Seconde lettre à Olympiade, VII)

Pendant l’été 407, comme Jean Chrysostome reprend contact avec le pape Innocent I° qui le veut voir rentrer à Constantinople, arrive l’ordre impérial de le déporter à Pithionte (Pitsunda), quinze cents kilomètres plus au nord, au pied du Caucase, en pleine région barbare, où il part le 25 août. Epuisé, le 14 septembre, il s’affaisse en chemin, près de Comane, et meurt en disant : Gloire à Dieu pour tout. Trente et un ans après, le 27 juin 438, on rapportera triomphalement ses cendres à Constantinople.

 

Homélie XXIII, sur les Actes des Apôtres

Pourquoi renvoyez-vous votre conversion à la dernière heure de votre vie, tels des fugitifs, tels des hommes voués au mal, comme si vous ne deviez pas vivre pour Dieu ? Pourquoi vous conduisez-vous et pensez-vous comme si vous avez un maître inhumain et sans pitié ? Quoi de plus insipide, de plus misérable que ceux qui reçoivent le baptême à l’extrémité de leur vie ?

Dieu t’a fait son ami. Il t’a comblé de biens pour que tu lui donnes en retour les témoignages de l’amitié véritable. Dis-moi, si quelqu’un que tu aurais outragé de mille manières, te tenant un jour sous sa main, ne te punissant de tes injustices qu’en te traitant avec honneur, en te faisant part de sa fortune, en te mettant au rang de ses amis, en se plaisant à te nommer son enfant, ne verserais-tu pas d’abondantes larmes dans le cas où il viendrait à mourir ? Ne ressentirais-tu pas cette perte ? Ne dirais-tu pas : « je voudrais qu’il eût vécu, ne serait-ce que pour avoir la possibilité de lui témoigner ma reconnaissance, de la payer en retour de n’être pas accusé d’ingratitude envers un tel bienfaiteur ? »

Voilà ce que vous êtes pour l’homme, mais lorsqu’il s’agit de Dieu, vous prenez vos dispositions pour quitter la terre sans avoir prouvé votre reconnaissance à l’auteur de tant de dons. Allez donc à lui, tandis que vous pouvez espérer faire quelque chose pour reconnaître ses bienfaits. Pourquoi fuyez-vous de la sorte ? « Je comprends, me direz-vous, mais je n’ai pas le courage de renoncer à mes passions. » Accuserez-vous Dieu de vous commander l’impossible ? Si tout est bouleversé dans le monde, si nous y voyons régner la corruption, c’est que personne ne s’applique à vivre selon Dieu.

Les catéchumènes n’ont pas d’autre désir que de retarder leur baptême et ne s’occupent nullement de la bonne direction de leur vie. Les baptisés ne montrent pas plus de zèle, soit qu’ils ont reçu le baptême quand ils étaient encore enfants, soit qu’ils ont été baptisés après bien des retards dans une grave maladie. Ceux-là même qui l’ont été, se portant bien, ne témoignent que de peu de zèle ; ils ont vite fait d’éteindre ce beau feu dont ils étaient d’abord enflammés. Mais enfin, est-ce que je vous interdis la gestion de vos affaires ? est-ce que je brise les liens du mariage ? Je vous défends la fornication. Ai-je blâmé l’usage de vos biens ? Je n’ai blâmé que l’injustice et la rapine. Est-ce que je vous oblige à tout donner ? Je ne vous ai demandé pour les pauvres qu’une légère partie de vos revenus.

Saint Jean Chrysostome

 

Homélie XXIV, sur les Actes des Apôtres

Ayons dans l’Eglise, des hommes remarquables par leurs vertus et la foule ne tardera pas à le devenir elle-même. Si ceux-là ne s’y trouvent pas, la multitude demeurera toujours dans ses ténèbres.

Combien pensez-vous qu’il y a, dans notre ville, de personnes devant arriver au salut ? Il m’en coûte de le dire mais je le dirai cependant. Dans cette foule immense, il n’en est pas cent qui seront sauvés, et encore ne suis-je pas sûr de ce nombre. Quelle corruption dans la jeunesse, et dans la vieillesse, quelle apathie ! Personne ne s’occupe d’élever les enfants comme ils doivent l’être. Personne, en voyant un sage vieillard, ne s’applique à l’imiter. Les bons exemples disparaissent : aussi chez les jeunes gens, ne trouvons-nous plus rien qui mérite l’admiration.

Ne me dites pas : « nous sommes le grand nombre ». C’est une parole dénuée de sens. Elle pourrait être admise s’il fallait satisfaire les hommes mais elle n’est rien quand il s’agit de Dieu qui n’a pas besoin de nous. Elle est même insipide à l’égard des hommes. Ecoutez plutôt : que n’aura pas à souffrir un maître entouré de nombreux domestiques s’ils sont pervers ? Celui qui n’en a pas juge pénible de n’être pas servi, mais celui qui n’en a que de mauvais court avec eux à sa perte et son malheur est tout autrement grand. Il est d’ailleurs bien plus difficile d’être toujours en lutte avec autrui, que de se servir soi-même. Je ne le dis pas pour qu’on n’admire plus la prodigieuse extension de l’Eglise ; je le dis pour que nous travaillions avec zèle a rendre cette multitude digne de lui appartenir, pour que chacun y contribue de son côté, en attirant au bien non seulement ses parents, ses amis et ses voisins, comme je le dis sans cesse, mais encore les étrangers.

Voyez néanmoins ce qui se passe à l’église même. La prière a commencé. Jeunes gens et vieillards sont là, tous également saisis d’une froideur mortelle. La jeunesse rit, se livre aux plaisanteries grossières, aux conversations frivoles. Je l’ai moi-même entendu. Ils insultent les autres, quoique se tenant à genoux comme eux. Quand vous serez là, témoins de ces choses, que vous soyez jeunes ou vieux, reprenez-les avec force, ne craignez pas ; et s’ils méprisent vos représentations, appelez le diacre ; élevez la voix ; faites tout ce qui dépendra de vous pour rétablir l’ordre.

Saint Jean Chrysostome

 

Homélie LXXXII, sur l’évangile selon saint Matthieu

Faisons une absolue confiance à Dieu, ne lui opposons aucune contradiction, même si ce qu’il nous dit nous paraît contraire à nos raisonnements ou à notre intelligence ; que sa parole soit, au contraire, plus forte que notre intelligence ou nos raisonnements. Faisons ainsi en ce qui concerne les mystères eucharistiques : ne nous arrêtons pas seulement à ce que nous voyons, mais attachons-nous aux paroles. Car la parole de Dieu ne trompe pas, alors que nos sens peuvent se laisser facilement abuser. Sa parole ne passe pas ; nos sens chancellent trop souvent. Puisque sa parole nous dit : « Ceci est mon corps », faisons-lui confiance, croyons-le et voyons-le avec les yeux de notre esprit. Car ce n’est pas chose qui tombe sous les sens que le Christ nous a donnée ; même ce qui est réalité sensible est totalement du domaine spirituel. C’est ainsi qu’au baptême par l’eau, réalité sensible, la grâce est donnée et conférée, et que spirituellement s’accomplit la nouvelle naissance, la régénération. Si tu n’avais pas de corps, il t’aurait conféré des dons purement spirituels. Mais l’âme est unie au corps : il te donne donc des biens spirituels par le canal de choses sensibles. Beaucoup de chrétiens disent aujourd’hui : J’aurais bien voulu le voir en personne, voir son visage, ses vêtements, ses sandales. Eh bien ! tu le vois, tu le touches, tu le manges !

Que nul donc ne s’approche de cette Table sans appétit ou avec mollesse. Tous doivent y venir brûlants de ferveur et de courage. Si les Juifs ont mangé en hâte l’agneau de la Pâque, debout, les pieds chaussés et le bâton en main, toi, tu dois être encore beaucoup plus courageux qu’eux. Ils allaient partir pour la Palestine et se donnaient déjà figure de vainqueurs ; toi, tu pars pour le Ciel.

Saint Jean Chrysostome

http://missel.free.fr/Sanctoral/09/13.php

 

 

AUGUSTIN (saint ; 354-430), AUGUSTIN D'Ippone, MEDITATIONS, SAINTETE, SAINTS, Textes de saint Augustin

Textes de saint Augustin

Les plus beaux textes de Saint Augustin

Champaigne,_Philippe_de_-_Saint_Augustin_-_1645-1650

Le Christ dans ton cœur

Tu t’es considéré, tu t’es vu coupable et tu as fait tes comptes avec toi-même : « Voilà ce que j’ai fait et Dieu m’a épargné ; voilà ce que j’ai commis et il m’a accordé un délai ; j’ai entendu l’Évangile et je l’ai méprisé ; j’ai reçu le baptême et je suis retourné aux mêmes fautes ; que faire ? Où aller ? Comment m’échapper ? »

Quand tu dis cela, le Christ déjà frémit parce que la foi frémit. Dans la voix de celui qui frémit se manifeste l’espérance de celui qui ressuscite. La foi au-dedans de l’âme, c’est le Christ qui est là frémissant, si la foi en nous, c’est le Christ en nous : l’Apôtre Paul dit-il autre chose en effet : Le Christ habite dans vos cœurs par la foi (Ep 3, 17) ? Ta foi au Christ, c’est donc le Christ dans ton cœur.

 St Augustin d’Hippone

Saint Augustin († 430), évêque d’Hippone en Afrique du Nord, a remis en lumière la Trinité en Dieu et, par analogie, en l’homme. / Traité 49 sur l’Évangile de Jean, 19, trad. M.-F. Berrouard, Paris, Études augustiniennes, coll. « Bibliothèque Augustinienne » 73B, 1989, p. 24

 

Bien tard je t’ai aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard je t’ai aimée !

 

Bien tard je t’ai aimée,
ô beauté si ancienne et si nouvelle,
bien tard je t’ai aimée !
Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors
et c’est là que je te cherchais,
et sur la grâce de ces choses que tu as faites,
pauvre disgracié, je me ruais !
Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi ;
elles me retenaient loin de toi, ces choses qui pourtant,
si elles n’existaient pas en toi, n’existeraient pas !

Tu as appelé, tu as crié et tu as brisé ma surdité ;
tu as brillé, tu as resplendi et tu as dissipé ma cécité ;
tu as embaumé, j’ai respiré et haletant j’aspire à toi ;
j’ai goûté, et j’ai faim et j’ai soif ;
tu m’as touché et je me suis enflammé pour ta paix.

Quand j’aurai adhéré à toi de tout moi-même,
nulle part il n’y aura pour moi douleur et labeur,
et vivante sera ma vie toute pleine de toi.
Mais maintenant, puisque tu allèges celui que tu remplis,
n’étant pas rempli de toi je suis un poids pour moi.
Il y a lutte entre mes joies dignes de larmes
et les tristesses dignes de joie ;
et de quel côté se tient la victoire, je ne sais.
Il y a lutte entre mes tristesses mauvaises
et les bonnes joies ;
et de quel côté se tient la victoire, je ne sais.

Ah ! malheureux ! Seigneur, aie pitié de moi.
Ah ! malheureux ! voici mes blessures, je ne les cache pas :
tu es médecin, je suis malade ;
tu es miséricorde, je suis misère.
N’est-elle pas une épreuve, la vie humaine sur la terre ? […]
Et mon espérance est tout entière uniquement
dans la grandeur immense de ta miséricorde.
Donne ce que tu commandes et commande ce que tu veux. […]
Ô amour qui toujours brûles et jamais ne t’éteins,
ô charité, mon Dieu, embrase-moi !

 La prière, une école du désir

Destinée à Proba, riche dame romaine, la lettre 130 traite de la prière de demande. S’il nous est demandé de prier, ce n’est pas pour informer Dieu de nos désirs, qu’il ne saurait ignorer, mais pour former en nous le désir de Dieu qui veut nous combler de ses dons. Il s’agit d’ajuster notre désir au don de Dieu.

C’est celui qui sait donner de bonnes choses à ses fils qui nous oblige à demander, à chercher, à frapper (Lc 11, 9-13). Pourquoi Dieu agit-il ainsi, puisqu’il connaît ce qui nous est nécessaire, avant même que nous le lui demandions ? Nous pourrions- nous en inquiéter, si nous ne comprenions pas que le Seigneur notre Dieu n’a certes pas besoin que nous lui fassions connaître notre volonté car il ne peut l’ignorer, mais qu’il veut par la prière exciter et enflammer nos désirs, pour nous rendre capables de recevoir ce qu’il nous prépare. Or ce qu’il nous prépare est chose fort grande, et nous sommes bien petits et bien étroits pour le recevoir. C’est pourquoi il est dit : « Dilatez-vous ; ne portez pas un même joug avec les infidèles. » (2 Co 6, 13-14).

Oui, c’est chose bien grande, que l’oeil n’a jamais vue parce qu’elle n’a pas de couleur, que l’homme n’a jamais entendue parce qu’elle n’a pas de son ; qui n’est pas venue dans le cœur de l’homme, parce que c’est vers elle que le cœur de l’homme doit monter (1 Co 2, 9). Nous serons d’autant plus capables de la recevoir que notre foi en elle sera plus grande, notre espérance plus ferme, notre désir plus ardent. Un désir continuel formé dans la foi même, dans l’espérance et la charité, est donc une continuelle prière. Cependant nous prions aussi Dieu verbalement à certaines heures et à certains temps fixés, pour nous avertir par ces signes concrets, pour nous révéler à nous-mêmes les progrès que nous avons fait dans le désir et nous exciter à le rendre plus ardent encore […].

Cela étant il est bon et utile de vaquer longuement à la prière, lorsque de bonnes actions et le devoir d’état ne nous en empêchent pas, quoique dans ces occupations mêmes il faille toujours prier avec ce désir que j’ai mentionné. Car ce n’est pas, comme quelques-uns le pensent, prier longuement que de prier avec beaucoup de paroles. Autre chose est un long discours, autre un sentiment durable du cœur . Du Seigneur lui-même il est dit qu’il passa la nuit en prière et qu’il prolongea sa prière (Lc 6, 12). N’a-t-il pas voulu par là nous donner un exemple, priant dans le temps à l’heure opportune, exauçant avec le Père dans l’éternité.

 

Il faut croire pour comprendre

 

Alors que les manichéens prétendaient le dispenser de croire, Augustin considère l’adhésion préalable à l’autorité de la parole de Dieu comme le passage obligé pour parvenir à la compréhension de Dieu et de l’homme.

« Crois d’abord pour comprendre. »

Et maintenant, ravivez votre attention. Tout homme veut comprendre ; personne qui n’ait ce désir. Mais tous nous ne voulons pas croire. On me dit : « Je veux comprendre pour croire. » Je réponds : « Crois pour comprendre. » ; voici donc une discussion qui s’élève entre nous et qui va porter tout entière sur ce point : « Je veux comprendre avant de croire », me dit l’adversaire ; et moi je lui dis : « Crois d’abord et tu comprendras. » Pour trancher le débat, choisissons un juge. Parmi tous les hommes à qui je puis songer, je ne trouve pas de meilleur juge que l’homme que Dieu lui même a choisi pour interprète. En pareille matière et dans un débat de ce genre, l’autorité des littérateurs n’a rien à faire ; ce n’est pas au poète de juger entre nous, c’est au prophète […].

Tu disais : « J’ai besoin de comprendre pour croire » ; et moi : « Crois d’abord pour comprendre. » La discussion est engagée ; allons au juge ; que le prophète prononce ou plutôt que Dieu prononce par son prophète. Gardons tous deux le silence. Il a entendu nos opinions contradictoires ; « Je veux comprendre, dis-tu, pour croire » ; « Crois, ai-je dit, pour comprendre », et le prophète répond : « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas. » (Is 7, 9) […]

Par conséquent, mes très chers frères, cet homme que j’ai pris comme adversaire et avec lequel j’ai engagé une discussion qui a été portée au tribunal du prophète, n’a pas tout à fait tort de vouloir comprendre avant de croire. Moi qui vous parle, en ce moment, si je parle, c’est pour amener aussi à la foi ceux qui ne croient pas encore. Donc, en un sens, cet homme a dit vrai quand il a dit : « Je veux comprendre pour croire » ; et moi également je suis dans le vrai quand j’affirme avec le prophète : « Crois d’abord pour comprendre. » Nous disons vrai tous les deux : donnons-nous donc la main ; comprends donc pour croire et crois pour comprendre ; voici en peu de mots comment nous pouvons accepter l’une et l’autre ces deux maximes : comprends ma parole pour arriver à croire, et crois à la parole de Dieu pour arriver à la comprendre.

 

Aime et fais ce que tu veux !

Dans cette parole, l’une des plus célèbres, que se résume la morale d’Augustin, à condition de bien l’entendre. Il s’agit de la « dilectio » : un amour désintéressé, dont Dieu nous a aimés et « d’où rien ne peut sortir que de bon ».

Aime et fais ce que tu veux !

Voici que le Père a livré le Christ et que Judas l’a livré. Leur conduite n’apparaît-elle pas comme assez semblable ? Judas est un traître, le Père est-il donc aussi un traître ? « C’est impensable ! », dis-tu […] Le Père a livré le Fils ; le Fils s’est livré ; Judas l’a livré. Voilà une seule et même action, mais qu’est-ce qui nous permet de [les] distinguer ? […] C’est que le Père et le Fils ont agi par amour ; mais Judas, lui, a agi par trahison. Vous voyez qu’il ne faut pas considérer ce que fait un homme, mais l’esprit, l’intention dans lesquels il agit […] Telle est la force de la charité ! Voyez qu’elle seule peut faire la distinction ; voyez qu’elle seule différencie les actions humaines entre elles […].

Nous avons parlé d’actions semblables ? Pour des actions différentes, nous découvrons qu’un homme est amené à sévir par charité et à caresser par malice. Le père frappe son enfant et le trafiquant d’esclaves caresse son esclave. Si on propose les deux choses, les coups et les caresses, qui ne choisirait celles-ci et ne fuirait ceux-là ? Si tu considères le rôle que joue chacune, la charité frappe et l’iniquité caresse.
 

Voyez un point sur lequel nous attirons votre attention : les actions humaines ne se distinguent les unes des autres qu’en les rapportant à la racine de la charité. Car on peut accomplir beaucoup d’actions qui ont bonne apparence, tout en ne provenant pas de la racine de la charité. Car les épines ont des fleurs elles aussi. Certaines choses paraissent dures, pénibles, mais on les accomplit pour corriger, inspiré par la charité.

Ainsi voilà une fois pour toutes le court précepte qu’on te dicte : « Aime et fais ce que tu veux ! » [dilige et quod vis fac !] Si tu te tais, tu te tais par amour ; si tu cries, tu cries par amour ; si tu corriges, tu corriges par amour ; si tu épargnes, tu épargnes par amour. Qu’au dedans se trouve la racine de la charité. De cette racine rien ne peut sortir que de bon.

Mépris pour la foi catholique

 

En quête de sagesse, Augustin se laisse séduire à l’âge de 19 ans par la secte des manichéens qui, à la différence des catholiques, lui promettent de tout expliquer par la raison, sans exiger la foi. Augustin se laisse séduire et se fait séducteur au point d’y entraîner plusieurs de ses amis.

 

Mon but est donc de te prouver, si je puis, la témérité impie des manichéens, lorsqu’ils attaquent ceux qui, dociles à l’autorité de la foi catholique, commencent par croire, pour se fortifier et se préparer à l’illumination divine, avant de pouvoir contempler cette vérité que la pensée seule aperçoit. Tu le sais, Honoratus : si nous sommes tombés aux mains de ces hommes [les manichéens], c’est uniquement parce qu’ils prétendaient mettre de côté la contrainte de l’autorité et, par la pure et simple raison, introduire auprès de Dieu et délivrer de toute erreur ceux qui voudraient bien les écouter.
Quel motif me fit, pendant près de neuf ans, mépriser la religion que mes parents avaient implantée en moi dès mon enfance et suivre ces hommes en disciple attentif, si ce n’est de les entendre affirmer que nous étions dominés par une crainte superstitieuse et que l’on nous imposait de croire avant de réfléchir, tandis qu’eux ne pressaient personne de croire sans avoir au préalable démêlé et tiré au clair la vérité ?

Qui n’aurait été séduit par ces promesses, surtout un jeune homme à l’âme éprise du vrai et que des discussions avec quelques personnes cultivées avaient rendu orgueilleux et beau parleur ? Tel j’étais quand ils m’ont rencontré, plein de mépris, bien entendu, pour ce qui me semblait contes de bonne femme, désireux de posséder, pour que je m’en abreuve, le vrai sans voile ni fard qu’ils me promettaient.

En revanche, quel motif me retenait et m’empêchait de me fixer définitivement chez eux, si bien que j’en restais à ce qu’ils appellent « le degré des Auditeurs », sans renoncer aux espoirs et aux affaires de ce monde ? Quoi, si ce n’est que je les voyais, eux aussi, plus habiles et abondants à réfuter autrui que fermes et assurés à prouver leurs propres dires ?

Mais à quoi bon parler de moi, qui déjà étais chrétien et catholique ? […] Toi, tu n’es pas encore chrétien, qui, sur mon conseil et malgré une vive aversion pour les chrétiens, as consenti tout juste à reconnaître qu’ils méritaient de ta part audience et examen, rappelle-toi, je t’en prie : à quoi t’es-tu laissé prendre, sinon à la promesse, pleine de suffisance, de rendre raison de tout ?

L’utilité de croire 1, 2

 

 

Après la mort d’un ami

 

Tout au long de sa vie, Augustin cultivera l’amitié en mesurant sa fragilité. Il écrira : « En toutes choses humaines, rien n’est amical pour l’homme, sans un homme qui soit son ami. Mais combien rarement s’en trouve-t-il un sur l’esprit et les mœurs  duquel on puisse compter avec une entière sécurité ? » (Lettre 130 à Proba)

Quelqu’un a bien parlé en disant de son ami : c’est la moitié de mon âme.

Quelqu’un a bien parlé en disant de son ami : c’est la moitié de mon âme. Car j’ai éprouvé moi-même que mon âme et son âme n’avaient été qu’une âme en deux corps. Voilà pourquoi la vie m’était en horreur : je ne voulais pas vivre, diminué de moitié ; voilà pourquoi aussi peut-être je craignais de mourir, pour que ne mourût pas tout entier celui que j’avais beaucoup aimé. […]
En vérité, pourquoi cette douleur avait-elle pénétré si facilement jusqu’au plus intime de moi, sinon parce que j’avais répandu mon âme sur le sable, en aimant un être mortel comme s’il était immortel ? Oui, ce qui par-dessus tout me réconfortait et me faisait revivre c’étaient les consolations d’autres amis, avec qui j’aimais ce qu’au lieu de toi j’aimais ; c’était là une énorme fiction et un mensonge prolongé, dont le frottement adultère corrompait notre esprit que démangeait notre désir d’entendre. Mais cette fiction ne mourrait pas pour moi, même si l’un de mes amis venait à mourir.

Il y avait autre chose qui, dans ces amitiés, prenait davantage le cœur  : causer et rire en commun, échanger de bons offices, lire ensemble des livres bien écrits, être ensemble plaisants et ensemble sérieux, être parfois en désaccord sans animosité, comme on l’est avec soi-même, et utiliser ce très rare désaccord pour assaisonner l’accord habituel, apprendre quelque chose les uns aux autres ou l’apprendre les uns des autres, regretter les absents avec peine, accueillir les arrivants avec joie, et faire de ces manifestations et d’autres de ce genre, jaillies du cœur de gens qui aiment et s’entraident, exprimées par le visage, par la langue, par les yeux, par mille gestes charmants, en faire comme les aliments d’un foyer où les âmes fondent ensemble, et de plusieurs n’en font qu’une. C’est cela que l’on chérit dans les amis, et on le chérit à ce point qu’en lui-même l’homme a conscience d’être coupable, s’il n’aime pas qui redouble d’amour, ou si, envers qui l’aime, il ne redouble pas d’amour, sans rien demander au corps de l’être aimé hormis des marques d’affection. De là ce deuil, si l’un d’eux vient à mourir, et les ténèbres de la souffrance, et le cœur amolli par une douceur qui s’est changée en amertume, et la vie perdue de ceux qui meurent devenant la mort de ceux qui vivent.

Heureux celui qui t’aime toi, et son ami en toi, et son ennemi à cause de toi ! Celui-là seul en effet ne perd aucun être cher, à qui tous sont chers en Celui que l’on ne perd pas […].

 

L’énigme du mal

Les manichéens disaient que le mal était une substance qui contaminait la nature humaine de l’extérieur et que l’homme n’y était pour rien. À l’écoute des sermons d’Ambroise, Augustin réalise que le mal relève de la responsabilité de l’homme. C’est là aussi une donnée immédiate de la conscience. Reste l’énigme du mal subi. Augustin ne parvient pas à lever l’ultime point d’interrogation.

Une chose en effet me soulevait vers ta lumière : j’avais conscience d’avoir une volonté autant que de vivre.

Je fixais mon attention pour saisir ce que j’entendais [en écoutant Ambroise] : à savoir que le libre arbitre de la volonté est la cause du mal que nous faisons, et ton juste jugement celle de nos souffrances ; et cette cause, je n’étais pas capable de la saisir clairement. Aussi, pour tirer hors de ce gouffre le regard de mon esprit, je faisais des efforts, mais j’y plongeais encore ; je multipliais les efforts, et j’y plongeais encore et encore.
Une chose en effet me soulevait vers ta lumière : j’avais conscience d’avoir une volonté autant que de vivre. Aussi, quand je voulais ou ne voulais pas quelque chose, ce n’était pas un autre que moi qui voulait ou ne voulait pas, j’en étais absolument certain ; et là se trouvait la cause de mon péché, déjà je m’en rendais compte.
Mais quand j’agissais malgré moi, je subissais plutôt que je n’agissais, je le voyais bien ; ce n’était pas là une faute, mais un châtiment, je l’estimais ainsi ; et il n’était pas injuste que j’en fusse frappé, puisque je te concevais comme juste, je l’admettais sans peine.
Mais je reprenais alors : « Qui m’a fait ? N’est-ce pas mon Dieu, qui est non seulement bon mais le bien même ? D’où me vient donc de vouloir le mal et de ne pas vouloir le bien ? Est-ce pour motiver un châtiment que je subisse justement ? Qui a mis en moi, et y a planté, cette pépinière d’amertume, alors que j’étais fait tout entier par mon Dieu plein de douceur ? Si le démon en est l’auteur, d’où vient le démon lui-même ? Et si, même lui, par une volonté dévoyée, de bon ange s’est fait démon, d’où est venue en lui aussi la volonté mauvaise qui devait le faire démon, puisqu’il avait été fait ange tout entier par un créateur très bon ? »
Ces pensées m’accablaient derechef, et me suffoquaient.

 

Prends, lis ! Prends, lis !

 

Gagné à la vérité catholique, Augustin hésite devant le choix qui s’impose, partagé entre deux volontés qui se disputent son coeur, « l’une ancienne l’autre nouvelle, celle-là charnelle celle-ci spirituelle » (Confessions VIII, 5, 10).

Toutes les ténèbres de l’hésitation se dissipèrent

Cette dispute dans mon cœur n’était qu’une lutte de moi-même contre moi-même. Alypius, lui, rivé à mes côtés dans cette agitation sans précédent, attendait en silence le dénouement […]. La solitude s’offrait à moi comme un endroit plus propice au travail des larmes. Je me retirai assez loin ; ainsi même la présence d’Alypius ne pourrait pas m’être à charge. Tel était alors mon état. Il le comprit […]. Et je pleurais dans la profonde amertume de mon cœur brisé.

Et voici que j’entends une voix, venant d’une maison voisine ; on disait en chantant et l’on répétait fréquemment avec une voix comme celle d’un garçon ou d’une fille, je ne sais : « Prends, lis ! Prends, lis ! » À l’instant, j’ai changé de visage et, l’esprit tendu, je me suis mis à rechercher si les enfants utilisaient d’habitude, dans tel ou tel genre de jeu, une ritournelle semblable ; non, aucun souvenir ne me revenait d’avoir entendu cela quelque part. J’ai refoulé l’assaut de mes larmes et me suis levé, ne voyant plus là qu’un ordre divin qui m’enjoignait d’ouvrir le livre, et de lire ce que je trouverais au premier chapitre venu […].

Aussi, en toute hâte, je revins à l’endroit où Alypius était assis ; oui, c’était là que j’avais posé le livre de l’Apôtre tout à l’heure, en me levant. Je le saisis, l’ouvris et lus en silence le premier chapitre où se jetèrent mes yeux : « Non, pas de ripailles et de soûleries ; non, pas de coucheries et d’impudicités ; non, pas de disputes et de jalousies ; mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ, et ne vous faites pas les pourvoyeurs de la chair dans les convoitises » (Rm 13, 13). Je ne voulus pas en lire plus, ce n’était pas nécessaire. À l’instant même, en effet, avec les derniers mots de cette pensée, ce fut comme une lumière de sécurité déversée dans mon coeur, et toutes les ténèbres de l’hésitation se dissipèrent […].

Tu me convertis, en effet, si bien à toi, que je ne recherchais plus ni épouse ni rien de ce qu’on espère dans ce siècle ; j’étais debout sur la règle de la foi, comme tu le lui avais révélé [à Monique] tant d’années auparavant. Et tu convertis son deuil en joie, une joie beaucoup plus abondante qu’elle ne l’avait désirée, beaucoup plus attachante et plus chaste que celle qu’elle attendait de petits enfants nés de ma chair.

Les Confessions

 

Mes compagnons de pauvreté

Après sa conversion, Augustin fait le choix de la vie monastique, réunissant autour de lui des compagnons, décidés à vivre « unanimes à la maison, ayant une seule âme et un seul coeur tournés vers Dieu » (Règle).

Or, je craignais l’épiscopat à tel point que, parce que ma renommée commençait à prendre quelque importance parmi les serviteurs de Dieu, je ne me rendais pas là où je savais qu’il n’y avait pas d’évêque. Je me gardais de cela et je suppliais Dieu tant que je pouvais de me laisser sain et sauf dans ma basse condition et de ne pas m’exposer dans un poste élevé. Mais, comme je l’ai dit, le serviteur ne doit pas contredire son maître.

Je vins en cette ville [Hippone] pour voir un ami que j’espérais pouvoir gagner à Dieu et amener avec moi au monastère ; j’étais apparemment tranquille, puisque la ville avait un évêque. Je fus réquisitionné et fais prêtre et, par ce degré, je parvins à l’épiscopat. Je n’apportai rien, je ne vins à cette église qu’avec les vêtements que je portais alors. Et puisque je me disposais à vivre au monastère avec mes frères, le vénérable Valérius, d’heureuse mémoire, mis au courant de mon projet et de ma décision, me donna ce jardin où se trouve maintenant le monastère. Je commençai à réunir des frères décidés à s’engager, mes compagnons de pauvreté, qui ne possèderaient rien comme moi et se disposeraient à m’imiter : j’avais vendu mon pauvre petit bien et j’en avais distribué le prix aux pauvres ; ainsi feraient ceux qui voudraient se joindre à moi, afin que nous vivions sous le régime de la communauté ; et ce qui nous serait commun, c’était un grand domaine surabondant, Dieu lui-même.

Je parvins à l’épiscopat ; et je vis qu’il était nécessaire à l’évêque d’assurer l’hospitalité à ceux qui allaient et venaient ; si l’évêque ne le faisait pas, il passerait pour inhospitalier. Mais si cette habitude avait été introduite dans le monastère, cela aurait été inconvenant. Et j’ai voulu avoir dans cette « maison de l’évêque » un monastère de clercs.

Voilà comment nous vivons. Il n’est permis à personne dans la communauté d’avoir quelque chose en propre […]. Ce n’est permis à personne ; si certains ont quelque chose, ils font ce qui n’est pas permis. Or j’ai bonne opinion de mes frères ; et, leur faisant toujours confiance, je me suis gardé d’enquêter à ce sujet ; parce qu’une telle enquête me paraissait impliquer une mauvaise opinion à leur égard. Je savais, en effet, et je sais que ceux qui décident de vivre avec moi connaissent notre engagement, connaissent notre norme de vie.

  

Tout homme veut être heureux !

 

Comment définir le bonheur ? Si les hommes désirent tous être heureux, ils sont divisés sur la nature du bonheur. Ni la profession des armes, ni celle d’avocat ou de juge, ni celle d’agriculteur ou de marin, ni aucune autre n’est désirable au point de s’identifier avec la vie heureuse. La vie n’est vraiment heureuse qu’autant qu’elle est éternelle. Le bonheur ne veut rien moins que l’éternité.

Tout homme, quel qu’il soit, veut être heureux.

Tout homme, quel qu’il soit, veut être heureux. Personne qui ne désire être heureux, et qui ne le désire par-dessus tout. Je dirai plus, tout ce qu’on peut désirer d’ailleurs, c’est pour le rapporter au désir d’être heureux. Les hommes sont entraînés par des passions diverses, l’un désire une chose et l’autre en veut une autre ; il y a dans le genre humain bien des conditions différentes, et dans cette multitude de conditions chacun choisit et adopte celle qui lui plaît ; mais quel que soit l’état de vie dont on fasse choix, il n’est personne qui ne veuille être heureux.

La vie heureuse est donc le bien commun que tous ambitionnent ; mais quel moyen d’y arriver, quel chemin prendre pour y parvenir, c’est là que les hommes ne sont plus d’accord. Si donc nous cherchons la vie heureuse sur terre, je ne sais si nous pourrons la trouver, non que ce que nous cherchons soit mauvais, mais parce que nous ne cherchons pas le bien là où il se trouve.

L’un dit : « Heureux ceux qui suivent la profession des armes » ; un autre soutient le contraire et dit : « Heureux ceux qui cultivent les champs.» «Vous vous trompez, dit celui-ci, heureux ceux qui brillent au barreau par leur éloquence, qui défendent les intérêts de leurs concitoyens et dont la parole devient l’arbitre de la vie et de la mort des hommes. » « Non, répond celui-là, heureux bien plutôt ceux qui jugent et qui ont l’autorité pour écouter les débats et prononcer la sentence. » « Vous êtes dans l’erreur, dit un autre, heureux ceux qui traversent les mers, ils apprennent à connaître du pays et réalisent des gains considérables ? » […] Comment se fait-il donc que de toutes les conditions de la vie, il n’en est pas une seule qui soit agréable à tous, tandis que tous sont unanimes pour aimer la vie heureuse ?

 

L’Incarnation, chef-d’œuvre  de la grâce

 

La christologie d’Augustin tient en cet axiome : « Le Christ Dieu est la patrie vers laquelle nous allons, le Christ homme est la voie par laquelle nous allons. C’est à lui que nous allons, par lui que nous allons. » (Sermon 124, 3, 3). Les platoniciens refusent l’Incarnation.

« Dans le principe était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu. »

Mais l’incarnation du Fils immuable de Dieu par laquelle nous sommes sauvés et qui nous permet d’atteindre ce que nous croyons ou ce que nous comprenons si peu que ce soit, vous vous refusez à l’admettre. Ainsi découvrez-vous de quelque façon mais de loin, et avec des yeux troubles, la patrie où nous devons demeurer ; et pourtant, le chemin qu’il faut suivre, vous [les philosophes] ne le tenez pas […].

Oh ! si tu avais connu la grâce de Dieu par Jésus Christ notre Seigneur ! Si tu avais pu voir dans l’Incarnation où il a pris une âme et un corps d’homme, le plus beau chef-d’œuvre de la grâce ! Mais que faire ? C’est en vain, je le sais, que je parle à un mort [Porphyre], du moins pour ce qui te regarde […]. Mais pour être à même d’acquiescer à cette vérité, vous aviez besoin de l’humilité, vertu bien difficile à persuader à des têtes comme les vôtres […].

Pourquoi, au nom de ces opinions, refusez-vous d’être chrétiens, sinon parce que le Christ est venu humblement et que vous êtes orgueilleux ? Auriez-vous honte, par hasard, d’être corrigés ? C’est là précisément le vice des orgueilleux. Il est honteux, certes, pour les savants de quitter l’école de Platon et de se faire les disciples du Christ, qui, par son Esprit, apprit à un pêcheur à dire avec sagesse : « Dans le principe était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu. » Tel est le début du saint évangile que nous appelons selon Jean, dont un platonicien disait, comme nous l’avons souvent entendu raconter par le saint vieillard Simplicien élevé depuis au siège épiscopal de Milan, qu’il faudrait l’écrire en lettres d’or et le placer dans toutes les églises à l’endroit le plus apparent.
Mais auprès des orgueilleux, Dieu, le Docteur par excellence, a perdu tout crédit, dès lors que « le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous. » C’est peu pour ces malheureux d’être malades, il faut encore qu’ils se glorifient de leur maladie et rougissent des remèdes qui pourraient les guérir. Une pareille conduite ne réussit pas à les relever, mais leur chute aggrave encore leur mal.

La Cité de Dieu X, 29

 

Toute l’Écriture raconte le Christ

 

Découragé par le peu d’intérêt que suscite sa catéchèse, un diacre de Carthage s’adresse à Augustin qui lui donne des conseils d’abord d’ordre pédagogique. Quant au contenu à transmettre, qu’il raconte le Christ et enseigne l’amour !

Ainsi le Christ est-il venu avant tout pour que l’homme apprît combien Dieu l’aime

Ainsi le Christ est-il venu avant tout pour que l’homme apprît combien Dieu l’aime, et qu’il l’apprît afin qu’il s’enflammât d’amour pour celui qui le premier l’a aimé, et afin qu’il aimât son prochain, suivant l’ordre et l’exemple de celui qui s’est fait le prochain de l’homme, au temps où celui-ci n’était pas son prochain, mais errait bien loin de lui ; et toute l’Écriture divine, qui a été écrite avant, l’a été pour prédire la venue du Seigneur ; et tout ce qui, après, a été consigné par écrit et confirmé par l’autorité divine, raconte le Christ et enseigne l’amour. Il est donc manifeste qu’en ces deux commandements de l’amour de Dieu et du prochain, sont résumés, non seulement toute la Loi et les Prophètes – seule Écriture sainte qui existât au moment où le Seigneur exprima ces commandements –, mais aussi tous les ouvrages des Lettres divines qui ont été écrits plus tard pour notre salut et confiés à la postérité

C’est pourquoi il y a dans l’Ancien Testament occultation du Nouveau, et dans le Nouveau Testament manifestation de l’Ancien. À cause de cette occultation, les hommes charnels, qui comprennent de façon charnelle, furent et sont encore sous le joug de la crainte du châtiment ; grâce à cette manifestation, au contraire, les hommes spirituels, ceux qui autrefois frappèrent à la porte avec piété et se virent ouvrir même les mystères cachés, et ceux qui maintenant cherchent sans orgueil, pour éviter que ne leur soient fermés même les mystères révélés, du fait qu’ils comprennent de façon spirituelle, se trouvent libérés par le don de la charité.

Et, parce que rien n’est plus opposé à la charité que l’envie, et que l’envie a pour père l’orgueil, le même Seigneur Jésus Christ, Dieu homme, est à la fois le signe de l’amour divin à notre égard et l’exemple de l’humilité humaine parmi nous, afin que notre forte enflure soit guérie par un antidote plus fort encore ; car c’est une grande misère qu’un homme orgueilleux, mais c’est une miséricorde plus grande qu’un Dieu humble.

Propose-toi donc cet amour comme fin à laquelle tu rapporteras tout ce que tu diras ; et, quoi que tu racontes, raconte-le de telle manière que ton auditeur en entendant croie, en croyant espère, et en espérant aime.

.BA 34,

Le Christ dans les psaumes

Dès sa conversion, Augustin s’enthousiasma pour le chant des psaumes. « Comme je prenais feu pour toi à leur contact » (Confessions IX, 4, 8). Ces psaumes, il les prie et les commente intégralement, selon un principe qui vaut pour toute l’Écriture : « Le Nouveau Testament est caché dans l’Ancien, et l’Ancien dévoilé dans le Nouveau. » Le Christ est la clef secrète de leur compréhension.

Que votre charité soit attentive.

Il faut rapporter le tout au Christ, si nous voulons saisir le véritable sens ; ne nous écartons point de la pierre angulaire, de peur que notre intelligence ne tombe en ruine ; qu’en lui se consolide tout ce qui est mobile et chancelant, qu’en lui s’affermisse tout ce qui est incertain. Quelque doute que fassent naître dans notre esprit les saintes Écritures, que l’homme ne s’éloigne pas du Christ, et s’il le découvre dans ses lectures, qu’il soit certain de les avoir comprises, et qu’il ne se persuade point qu’il les comprend, tant qu’il n’y rencontre pas le Christ, « qui est la fin de la loi pour justifier ceux qui croiront en lui » (Rm 10, 4) (in Ps 96, 2).

Que votre charité soit attentive. C’est un point des plus importants que nous ayons à étudier, non seulement pour comprendre notre psaume, mais pour en comprendre beaucoup d’autres, si vous vous attachez à cette règle. Quelquefois un psaume, et non seulement un psaume mais une prophétie quelconque, parle du Christ seulement comme chef, et quelquefois passe du chef au corps ou à l’Église, sans qu’il paraisse n’avoir changé de personne ; car la tête ne se sépare pas du corps, mais il en est parlé comme d’un seul homme… Vous le voyez donc, il y a des paroles [dans le psaume] qui se disent du chef, et d’autres qui se disent du corps. (in Ps 90 2, 1).

Dieu ne pouvait faire aux hommes un don plus excellent que de leur accorder pour chef son Verbe, par lequel il a créé toutes choses, et de les unir à lui comme ses membres, afin qu’il fût tout à la fois Fils de Dieu et fils de l’homme, un seul Dieu avec le Père, un seul homme avec les hommes ; afin qu’en adressant nos prières à Dieu, nous n’en séparions pas le Fils, et que le corps du Fils, offrant ses prières, ne soit point séparé de son chef. Ainsi notre Seigneur Jésus Christ, unique Sauveur de son corps mystique, prie pour nous, prie en nous, et reçoit nos prières. Il prie pour nous comme notre prêtre, il prie en nous comme notre chef, il reçoit nos prières comme notre Dieu. Reconnaissons donc, et que nous parlons en lui, et qu’il parle en nous. (in Ps 85, 1).

Discours sur les psaumes
Cerf, 2007.

 

Aimer le Christ, Tête et Corps

 

Dans le conflit avec les donatistes, qui ont fait schisme, ce qui est en jeu, c’est le salut. Car « la Tête et le Corps forment un même tout », si bien que se retrancher du Corps du Christ, c’est se séparer de la Tête. Conséquence : « Hors de l’Église catholique, on peut tout avoir, sauf le salut ! »

Étends la charité à travers le monde entier, si tu veux aimer le Christ, car ses membres se trouvent dans le monde entier.

Courons donc, mes frères ! Courons et aimons le Christ. Quel Christ ? Jésus Christ. Qui est-il, celui-là ? Le Verbe de Dieu. Et comment est-il venu vers des malades ? Le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous […]. Son corps, où gît-il ? Ses membres, où souffrent-ils ? Où dois-tu être pour te trouver sous la dépendance de la tête ? […]. Voici ce que disent le Christ ou le psaume, c’est-à-dire l’Esprit de Dieu : « Ton commandement est souverainement large ! » (Ps 118, 96). Et il y a quelqu’un pour tracer en Afrique les frontières de la charité ! Étends la charité à travers le monde entier, si tu veux aimer le Christ, car ses membres se trouvent dans le monde entier.

Si tu n’aimes qu’une partie, tu es séparé ; si tu es séparé, tu n’appartiens pas au corps ; si tu n’appartiens pas au corps, tu n’es pas sous la dépendance de la tête. Qu’importe que tu aies la foi, si tu outrages en même temps ! Tu adores le Christ en sa tête et tu l’outrages en son corps ! Mais lui aime son propre corps. Si, toi, tu t’es retranché du corps même, la tête, elle, ne s’est pas retranchée du corps. C’est en vain que tu m’honores, s’écrie à ton adresse la tête, de là-haut, c’est en vain que tu m’honores !

C’est comme si quelqu’un voulait te baiser au visage en même temps t’écrasait les pieds ! L’homme t’écraserait peut-être les pieds avec des souliers cloutés, tout en voulant te prendre la tête entre les mains et te donner un baiser. Au milieu de ses compliments, ne t’écrierais-tu pas : « Que fais-tu, l’homme ? Tu m’écrases les pieds ! » Tu ne dirais pas : « Tu m’écrases la tête ! » puisqu’il honorait ta tête. Mais la tête crierait plus fort pour défendre ses membres qu’on écrase, que pour elle-même, parce qu’on l’honorait de marques d’affection.
La tête ne crie-t-elle pas : « Je ne veux pas de tes démonstrations de politesse ! Cesse de m’écraser les pieds ! » Alors, toi, dis-lui, si tu peux : « Comment ? Je t’ai écrasé les pieds ? » Dis-lui, à la tête : « J’ai voulu te donner un baiser, j’ai voulu t’embrasser. » « Mais, ne vois-tu pas, insensé, que la tête que tu veux embrasser, en raison d’un certain lien qui unit toutes les parties, communique avec ce que tu écrases ! Tu m’honores en haut et tu m’écrases en bas ! »

 

Homélies sur la première épître de saint Jean,

Convaincre ou contraindre

Dans son combat pour réduire le schisme donatiste, Augustin manifeste une nette préférence pour la discussion théologique, mais devant la violence que le parti de Donat faisait régner, il s’est rallié à l’usage de la contrainte, non sans ressentir un certain malaise.

C’est par la parole qu’on devait agir, par la discussion qu’on devait combattre, par la raison qu’on devait vaincre

Cette crainte, dit-il, qui te déplaît, a été [pour une foule de cités] l’occasion de devenir catholiques par l’intermédiaire des lois promulguées par les empereurs, depuis Constantin […] jusqu’aux empereurs actuels qui pensent être tenus en toute justice de maintenir contre vous le jugement de celui que vos ancêtres ont choisi de préférence aux évêques. C’est donc ces exemples, mis sous mes yeux par mes collègues, qui m’ont fait changer de position. Primitivement, en effet, mon avis se ramenait à ceci : personne ne devait être contraint à l’unité du Christ ; c’est par la parole qu’on devait agir, par la discussion qu’on devait combattre, par la raison qu’on devait vaincre : je craignais qu’autrement nous n’eussions comme faux catholiques ceux que nous avions connus comme francs hérétiques.

Mais cette opinion, qui était mienne, devait céder, non devant des mots, mais devant des exemples. Pour commencer, on m’opposait ma propre cité qui, jadis tout entière acquise au parti de Donat, se convertit à l’unité catholique par crainte des lois impériales […] Et il en était de même pour beaucoup d’autres cités dont les noms m’étaient énumérés. Ainsi la force même des choses m’obligea à reconnaître qu’en ce domaine aussi pouvait bien se comprendre la vérité de cette phrase de l’Écriture : « Donne au sage l’occasion et il sera plus sage encore. » (Pr 9, 9).

Combien, en effet, en connaissons-nous dont on peut affirmer qu’en eux se manifestait déjà le désir d’être catholiques, bouleversés qu’ils étaient par l’évidence aveuglante de la vérité, mais que la crainte d’une violente réaction de la part des leurs poussait chaque jour à différer. Combien d’entre vous étaient retenus, non par la vérité, qui n’a jamais été votre fort, mais par la lourde chaîne d’une habitude invétérée ! […] Combien pensaient que le parti de Donat était la véritable Église pour la bonne raison que, s’y trouvant en sécurité, ils avaient d’autant moins de vivacité, de goût et d’ardeur à s’enquérir de la vérité catholique ! Combien en trouvaient l’accès interdit par les rumeurs malveillantes qui prétendaient que nous placions je ne sais quoi d’aberrant sur l’autel du Seigneur ! Et, considérant que, si l’on était chrétien, peu importait que ce fut dans l’un ou l’autre parti, combien restaient dans le parti de Donat simplement parce qu’ils y étaient nés et que personne ne les forçait à passer au catholicisme.

Lettre 93 à Vincentius,
in André Mandouze, Saint Augustin. L’aventure de la raison et de la grâce.
Et. Aug., 1968, p. 371-373.

 

La perle de l’amour

 

Augustin se fait le chantre de l’amour, signe distinctif du chrétien. « Qu’il voit s’il a la charité et qu’alors il dise : “Je suis né de Dieu.” Mais s’il ne l’a pas, il possède sans doute le caractère du sacrement qui lui a été imposé, il n’en est pas moins un déserteur » (V, 6).

C’est l’amour seul qui différencie les fils de Dieu et les fils du diable.

Si [dans cette épître] Jean paraît dire telle ou telle chose, il revient toujours à la charité et veut y rapporter tout ce qu’il aura dit [..].

En tous les cas, maintenant la chose est claire d’après ce qu’il dit : tout homme qui n’est pas juste ne vient pas de Dieu, non plus, dit-il, que celui qui n’aime pas son frère (I Jn 3, 10). Ainsi c’est l’amour seul qui différencie les fils de Dieu et les fils du diable. Qu’ils se signent tous du signe de la croix du Christ ; qu’ils répondent tous : « Amen » ; qu’ils chantent tous : « Alléluia » ; qu’ils soient tous baptisés ; qu’ils entrent dans les églises ; qu’ils s’entassent dans l’enceinte des basiliques : les fils de Dieu ne se distinguent des fils du diable que par la charité. Ceux qui ont la charité sont nés de Dieu ; ceux qui ne l’ont pas, ne sont pas nés de Dieu.

Il est grave, le jugement ainsi porté ; elle est grave la discrimination ainsi opérée. Aie tout ce que tu veux ; si cela seul tu ne l’as pas, rien ne peut te servir à quoi que ce soit. Mais si tu n’as pas le reste, possède la charité et tu auras accompli la Loi. Celui qui, en effet, aime l’autre, a accompli la Loi, dit l’Apôtre, et : la plénitude de la Loi, c’est la charité (Rm 13, 8-10). Voilà, je pense, cette perle dont le marchand que nous décrit l’Évangile était en quête : il trouva une seule perle et vendit tous ses biens pour l’acheter. Cette perle de grand prix, c’est la charité, sans laquelle tous les biens que tu possèdes ne te servent à rien ? Si tu n’as qu’elle, elle te suffit.

Maintenant tu vois avec la foi ; au jour du jugement, tu verras face à face. Si, en effet, nous aimons lorsque nous ne voyons pas, avec quel empressement accueillerons-nous Dieu lorsque nous l’aurons vu ! Mais, où donc trouver à nous y exercer ? Dans l’amour de nos frères. Tu peux me dire : « Je n’ai pas vu Dieu. » Peux-tu me dire : « Je n’ai pas vu d’homme » ? Aime ton frère. Si, en effet, tu aimes ton frère que tu vois, tu verras Dieu en même temps parce que tu vois la charité elle-même et que Dieu habite en elle.

 

Deux amours ont fait deux cités

À la suite de la chute de Rome, en 410, Augustin, obligé de défendre la foi chrétienne, met en évidence les fondements spirituels respectifs des deux cités, la cité terrestre, périssable, et la cité de Dieu, la seule qui ait les promesses de la vie éternelle.

Deux amours ont fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste

De fait, les deux cités sont mêlées et enchevêtrées l’une dans l’autre en ce siècle, jusqu’au jour où le jugement dernier les séparera. Je vais donc, dans la mesure où la grâce divine m’y aidera, exposer ce que j’estime devoir dire sur leur origine, leur développement, la fin qui les attend. Je servirai par là la gloire de la cité de Dieu qui, comparée ainsi à l’autre, se détachera par opposition avec un plus vif éclat (CD I, 35).

Deux amours ont fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste.
L’une se glorifie en elle-même, l’autre dans le Seigneur. L’une demande sa gloire aux hommes ; pour l’autre, Dieu témoin de sa conscience est sa plus grande gloire. L’une dans sa gloire dresse la tête ; l’autre dit à son Dieu : « Tu es ma gloire et tu élèves ma tête. » (Ps 3, 4). L’une, dans ses chefs ou dans les nations qu’elle subjugue, est dominée par la passion de dominer ; dans l’autre on se rend mutuellement service par charité, les chefs en dirigeant, les sujets en obéissant. L’une en ses maîtres, aime sa propre force ; l’autre dit à son Dieu : « Je t’aimerai, Seigneur, toi ma force » (Ps 17, 2).

Aussi, dans l’une les sages vivant selon l’homme ont recherché les biens du corps ou de l’âme ou les deux ; et ceux qui ont pu connaître Dieu ne l’ont pas glorifié comme Dieu ni ne lui ont rendu grâce, mais se sont égarés dans leurs vains raisonnements et leur coeur insensé s’est obscurci ; s’étant flattés d’être sages [c’est-à-dire s’exaltant dans leur sagesse sous l’emprise de l’orgueil], ils sont devenus fous : ils ont substitué à la gloire du Dieu incorruptible, des images représentant l’homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes et des serpents [car à l’adoration de telles idoles, ils ont conduit les peuples ou les y ont suivi] ; et ils ont décerné le culte et le service à la créature plutôt qu’au Créateur qui est béni dans les siècles (Rm 1, 21-24).

Dans l’autre au contraire, il n’y a qu’une sagesse, la piété qui rend au vrai Dieu le culte qui lui est dû, et qui attend pour récompense en la société des saints, hommes et anges, que Dieu soit tout en tous (Rm 1, 25).

Où est ton Dieu ?

Dans sa quête de Dieu, Augustin marque toujours trois degrés : il interroge d’abord le monde extérieur, sensible, puis l’intériorité spirituelle (les « vastes palais de la mémoire »), d’où il s’élance vers ce qu’il y a au-dessus d’elle. Ce commentaire reflète l’expérience d’Ostie (Confessions IX, 10, 23).

J’ai médité ces choses et répandu mon âme au-dessus de moi. » (Ps 41, 5)

À force d’entendre chaque jour : « Où est ton Dieu ? » et de me nourrir chaque jour de mes larmes j’ai médité jour et nuit cette parole : « Où est ton Dieu ? » et à mon tour j’ai cherché mon Dieu, afin d’essayer si je ne pourrais point seulement croire, mais encore voir quelque chose. Je vois en effet les œuvres de Dieu, et non le Dieu qui les a faites […] Je considérerai la terre ; mais la terre a été faite. J’y trouve sans doute une beauté admirable ; mais elle a un auteur […] Tout cela est admirable, tout cela digne d’éloges, tout cela nous ravit […] J’admire tout cela, je le chante, mais j’ai toujours soif de celui qui a fait tout cela. Je rentre donc en moi-même, et je me demande ce que je suis, moi qui veux approfondir tout cela : je trouve que j’ai une âme et un corps ; un corps que je dirige, une âme qui me conduit […]

Mais Dieu est-il donc quelque chose de semblable à notre âme ? Dieu sans doute ne peut être vu que de l’esprit, mais non à la manière de l’esprit. Car cette âme cherche quelque chose qui est Dieu, et dont on ne puisse lui dire insolemment : « Où est ton Dieu ? » Elle cherche une vérité immuable, une substance indéfectible. Or, telle n’est pas notre âme […]

Cherchant donc mon Dieu dans les choses visibles et corporelles, et ne le trouvant point, cherchant encore en moi sa substance, comme s’il était de même nature que moi, et ne l’y trouvant pas non plus, je sens que mon Dieu est supérieur à mon âme. Donc afin de l’atteindre : « J’ai médité ces choses et répandu mon âme au-dessus de moi. » (Ps 41, 5). Quand mon esprit pourra-t-il atteindre ce que l’on doit chercher dans les régions supérieures, s’il ne se répandait au-dessus de lui-même ? À demeurer en lui-même, il ne verrait que lui ; et en se voyant, il ne verrait point Dieu. Que mes insulteurs me disent maintenant : « Où est ton Dieu ? », oui qu’ils le disent : pour moi, tant que je ne verrai point, tant que je suis éloigné, jeme nourris nuit et jour de mes larmes. Qu’ils me disent encore : « Où est-il ton Dieu ? » ; je cherche mon Dieu dans tous les corps, soit terrestres, soit célestes, et ne le trouve point ; je le cherche dans la substance de mon âme, et ne le trouve point.

Et toutefois, j’ai résolu de chercher mon Dieu, et de comprendre par les créatures visibles les beautés invisibles de Dieu ; et « j’ai répandu mon âme au-dessus de moi » ; il ne me reste plus rien à atteindre, si ce n’est mon Dieu ; c’est là, c’est au-dessus de mon âme qu’est la demeure de mon Dieu ; c’est là qu’il habite, c’est de là qu’il me regarde, de là qu’il m’a créé, de là qu’il me dirige, de là qu’il me conseille, de là qu’il me stimule, de là qu’il m’appelle, de là qu’il me redresse, de là qu’il me conduit, de là qu’il me fait aboutir.

Discours sur les psaumes : Ps 41, 7-8
Cerf, 2007

 

Revenez à votre cœur !

Au début des Confessions, Augustin écrit : « Notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose pas en toi ! » C’est dans le cœur de l’homme que le Christ, venu ici-bas, se donne à rencontrer.

Soyez stables avec lui et vous serez stables,
reposez-vous en lui et vous serez en repos

Si te plaisent les corps, à Dieu fais-en louange,
et sur leur Artisan retourne ton amour,
pour qu’en ce qui te plaît tu ne déplaises pas.
Si te plaisent les âmes, en Dieu qu’elles soient aimées,
parce qu’elles aussi sont sujettes à changer,
et que, fixées en lui, elles deviennent stables :
autrement, elles s’en iraient et périraient.
En lui donc qu’elles soient aimées !
Emporte vers lui avec toi celles que tu peux et dis-leur :
celui-ci, aimons-le : c’est lui qui fit ces choses, et il n’est pas loin.
Car il ne les fit pas pour s’en aller ensuite, mais issues de lui, elles sont en lui.
Et voici : où est-il ? où la vérité a-t-elle de la saveur ?
Il est dans l’intimité du cœur, mais leur cœur s’est égaré loin de lui.
Revenez, prévaricateurs, à votre cœur
et attachez-vous à celui qui vous a faits.
Soyez stables avec lui et vous serez stables,
reposez-vous en lui et vous serez en repos […].

Le repos n’est pas où vous le cherchez.
Cherchez ce que vous cherchez,
mais cela n’est pas où vous cherchez !
Vous cherchez la vie heureuse dans la région de la mort.
Elle n’est pas là. Comment y aurait-il vie heureuse
où il n’y a même pas de vie ?
Et il est descendu ici-bas, lui, notre vie,
il a emporté notre mort,
 

il l’a tuée de l’abondance de sa vie,
il a tonné en criant que nous retournions d’ici vers lui,
au lieu secret d’où il s’avança vers nous,
d’abord dans le sein même d’une vierge,
où l’épousa la créature humaine, chair mortelle,
pour n’être pas toujours mortelle. […]

Il est parti loin de nos yeux afin que nous,
nous revenions à notre cœur et l’y trouvions.
Oui, il est reparti, et voilà qu’il est ici.
Il n’a pas voulu être longtemps avec nous,
et il ne nous a pas laissé, car, s’il est reparti,
c’est vers un lieu d’où jamais il n’est parti […].

Confessions IV, 12, 18-19. BA 13, p. 439-441.

 

À l’écoute du Maître intérieur

À l’extérieur, Dieu avertit, c’est à l’intérieur qu’il instruit. Augustin écrit à la jeune Florentine : « Tiens pour absolument certain que même quand tu pourras apprendre quelque chose par mon intermédiaire et d’une manière salutaire, ton Maître véritable sera toujours le Maître intérieur de l’homme intérieur. » (Lettre 266).

Il est donc à l’intérieur, le maître qui enseigne ; c’est le Christ qui enseigne

Car vous voyez là, mes frères, un grand mystère. Le son de nos paroles frappe les oreilles ; le maître est à l’intérieur. Ne croyez pas qu’un homme puisse apprendre quelque chose d’un autre homme. Nous pouvons vous avertir en faisant du vacarme avec notre voix ; s’il n’y a pas à l’intérieur quelqu’un pour vous instruire, c’est en vain que nous faisons du bruit.

Alors, frères, vous voulez vraiment savoir ? N’avez-vous pas tous entendu ce sermon ? Combien sortiront d’ici sans avoir rien appris ?
En ce qui me concerne, je me suis adressé à tous, mais ceux à qui cette onction ne parle pas à l’intérieur, ceux que l’Esprit Saint n’instruit pas de l’intérieur, ils reviennent chez eux sans avoir rien appris. L’enseignement de l’extérieur, c’est en quelque sorte une aide ou des avertissements ; il a sa chaire dans le ciel celui qui instruit les cœurs. C’est pourquoi il dit lui-même dans l’Évangile : « Ne vous faites pas appeler maître sur la terre. Un seul est votre maître, le Christ » (Mt 23, 8.10).

Qu’il vous parle donc lui-même à l’intérieur, puisqu’aucun homme ne s’y trouve, car même si quelqu’un se trouve à ton côté, il n’y a personne dans ton cœur ? Que dis-je ! Que ton cœur  ne soit pas vide de toute Présence ! Que le Christ soit dans ton cœur ! Que son onction soit dans ton cœur, afin que ce cœur  altéré ne soit pas dans la solitude et privé des sources où il peut se désaltérer.

Il est donc à l’intérieur, le maître qui enseigne ; c’est le Christ qui enseigne ; c’est son inspiration qui enseigne. Là où il n’y a ni son inspiration ni son onction, nous faisons retentir en vain nos paroles à l’extérieur. Telles sont ces paroles, frères, les paroles que nous faisons retentir à l’extérieur ; elles sont comme les soins du cultivateur pour un arbre. L’homme travaille à l’extérieur : il donne de l’eau et apporte tout son zèle à la culture. Quels que soient les soins qu’il donne à l’extérieur, est-ce lui qui forme les fruits ? Est-ce lui qui revêt la nudité des branches avec l’ombre des feuilles ? Accomplit-il quelque chose de tel à l’intérieur ?

 

Que toujours je te cherche !

Au terme d’un patient exercice de l’esprit pour entrer dans l’intelligence de la foi au Dieu Trinité, Augustin a conscience d’être loin encore du face-à-face auquel son cœur aspire. Ce qui nous guette, c’est de renoncer à chercher par lassitude.

Délivre-moi, Seigneur, de l’abondance de paroles dont je souffre à l’intérieur de mon âme

Dirigeant mes efforts toujours d’après cette règle de foi, autant que je l’ai pu, autant que tu m’as donné de le pouvoir, je t’ai cherché ; j’ai désiré voir par l’intelligence ce que je croyais ; j’ai beaucoup étudié et beaucoup peiné. Seigneur mon Dieu, mon unique espérance, exauce-moi de peur que, par lassitude, je ne veuille plus te chercher, mais fais que toujours je cherche ardemment ta face (Ps 104, 4). Ô toi, donne-moi la force de te chercher, toi qui m’as fait te trouver et qui m’as donné l’espoir de te trouver de plus en plus. Devant toi est ma force et ma faiblesse : garde ma force, guéris ma faiblesse. Devant toi est ma science et mon ignorance : là où tu m’as ouvert, accueille-moi quand je veux entrer ; là où tu m’as fermé, ouvre-moi quand je viens frapper. Que ce soit de toi que je me souvienne, toi que je comprenne, toi que j’aime ! Augmente en moi ces trois dons, jusqu’à ce que tu m’aies reformé tout entier […].

Délivre-moi, Seigneur, de l’abondance de paroles dont je souffre à l’intérieur de mon âme, qui n’est que misère devant ton regard, mais qui se réfugie dans ta miséricorde. Car ma pensée ne se tait point, lors même que ma bouche se tait. Si du moins je ne pensais qu’à ce qui t’agrée, je ne te demanderais pas de me délivrer de cette abondance de paroles.
Mais nombreuses sont mes pensées, telles que tu les connais, pensées d’homme, car elles sont vaines. Donne-moi de n’y pas consentir et, lors même que j’y trouve quelque attrait, de les désavouer néanmoins et de ne pas m’y appesantir en une sorte de sommeil. Qu’elles ne prennent jamais sur moi assez d’empire pour être à la source d’une part de mes activités ; mais que mes jugements du moins soient à l’abri de ces pensées, ma conscience à l’abri, sous ta sauvegarde […].

Quand nous t’aurons atteint, cesserons ces paroleque nous multiplions sans t’atteindre : tu demeureras seul tout en tous (I Co 15, 28) : nous ne dirons sans fin qu’un seul mot, te louant d’un seul mouvement et ne faisant nous aussi qu’un seul tout en toi, Seigneur, Dieu seul et unique, Dieu Trinité, tout ce que j’ai dit dans ces livres et qui me vient de toi, que les tiens le reconnaissent ; et si quelque chose vient de moi, toi et les tiens, pardonnez-le moi. Amen.

 

La charte de la paix

Parmi les pages les plus célèbres de La Cité de Dieu, il y a ces dix définitions de la paix : cinq pour la paix dans l’être individuel ; cinq pour l’aspect social. Une définition très générale couronne l’exposé : « La paix de toutes choses, c’est la tranquillité de l’ordre. »

Quiconque observe quelque peu les choses humaines et notre commune nature le reconnaîtra avec moi : de même que tous désirent la joie, il n’est personne qui n’aime la paix. Puisque même ceux-là qui veulent la guerre ne veulent rien d’autre assurément que la victoire, c’est donc à une paix glorieuse qu’ils aspirent à parvenir en faisant la guerre. Qu’est-ce que vaincre, en effet, sinon abattre toute résistance ? Cette œuvre accomplie, ce sera la paix. C’est donc en vue de la paix que se font les guerres, et cela même par ceux qui s’appliquent à l’exercice des vertus guerrières dans le commandement et le combat. D’où il est clair que la paix est le but recherché par la guerre, car tout homme cherche la paix même en faisant la guerre, et nul ne cherche la guerre en faisant la paix.

 

La Cité de Dieu XIX, 12.

La paix de la maison,
c’est la concorde bien ordonnée de ses habitants
dans le commandement et l’obéissance.

La paix du corps,
c’est l’agencement harmonieux de ses parties.
La paix de l’âme sans raison,
c’est le repos bien réglé de ses appétits.
La paix de l’âme raisonnable,
c’est l’accord bien ordonné de la pensée et de l’action.
La paix de l’âme et du corps,
c’est la vie et la santé bien ordonnées de l’être animé.
La paix de l’homme mortel avec Dieu,
c’est l’obéissance bien ordonnée dans la foi sous la loi éternelle.
La paix des hommes, c’est leur concorde bien ordonnée.
La paix de la maison,
c’est la concorde bien ordonnée de ses habitants
dans le commandement et l’obéissance.
La paix de la cité, c’est la concorde bien ordonnée des citoyens
dans le commandement et l’obéissance.
La paix de la cité céleste, c’est la communauté parfaitement ordonnée
et parfaitement harmonieuse dans la jouissance de Dieu
et dans la jouissance mutuelle en Dieu.
La paix de toutes choses, c’est la tranquillité de l’ordre.
L’ordre, c’est la disposition des êtres égaux et inégaux,
désignant à chacun la place qui lui convient.

AUGUSTIN (saint ; 354-430), AUGUSTIN D'Ippone, EGLISE CATHOLIQUE, SAINTETE, SAINTS

Saint Augustin (354-430)

saint Augustin

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Docteur de l’Église latine (Tagaste, aujourd’hui Souk Ahras, 354-Hippone 430).

Introduction

Saint Augustin, à la fois philosophe, théologien, pasteur et, pourrait-on dire, poète, est placé à l’un des « seuils » les plus étonnants de l’histoire des hommes. Derrière lui : la Rome antique, le monde ancien, païen encore sous le manteau chrétien. En 380, alors qu’Augustin a vingt-six ans, Théodose, que Gratien vient d’associer à l’Empire, édicte, à Thessalonique, que tous les peuples à lui soumis doivent « se rallier à la foi transmise aux Romains par l’apôtre Pierre ». Mais, la même année, Théodose doit abandonner la Pannonie aux Ostrogoths et établir les Wisigoths au sud du Danube ; en 392, Eugène usurpe le pouvoir impérial, mais c’est avec l’appui des soldats germains. En 397, les Wisigoths sont dans l’Illyricum, ces mêmes Wisigoths qui, en 410, s’emparent de Rome, alors que les Vandales passent en Espagne et de là en Afrique. Augustin mourant les entendra battre les murs assiégés de sa ville épiscopale.

La vie d’Augustin s’écoule ainsi au rythme des catastrophes, mais l’espérance chrétienne, unie à une vue très haute de l’histoire, lui permet de voir grandir, au-delà de l’immédiat désespéré, un monde nouveau voué à une vocation surnaturelle. La conscience, chez Augustin, du drame présent et de l’exaltation future de l’humanité se retrouve dans l’admirable Cité de Dieu, qui demeure, selon l’expression d’Henri Marrou, « le traité fondamental de la théologie chrétienne de l’Histoire ».

Augustin

Le temps du désordre

C’est dans une petite ville de Numidie que naît Augustin, le 13 novembre 354. Ce Romain d’Afrique appartient à l’une de ces familles provinciales qui, en 212, ont obtenu le droit de cité à la suite d’un édit libérateur de Caracalla. Romain, Augustin le sera tout entier par sa formation et sa tournure d’esprit ; l’Afrique, ce sera surtout la vénérable Église d’Afrique, portion la plus vivante de l’Église romaine. Son père, Patricius, est un petit fonctionnaire de la classe des curiales qui fait d’énormes sacrifices pour assurer à son fils une position sociale supérieure à la sienne. La formation intellectuelle d’Augustin- à Madaure puis à Carthage- est essentiellement latine ; sous la plume du docteur de l’Église, plus tard, les références aux meilleurs écrivains latins seront spontanées et continuelles.

Par ailleurs, si le jeune Augustin assimile parfaitement les méthodes et le processus de la rhétorique, il fréquente, un peu en autodidacte, mais avec passion, les philosophes latins, et aussi les grecs, dans le texte latin il est vrai ; car Augustin n’a pas été un helléniste, et c’est probablement le défaut d’assimilation directe de la culture et de la patrologie grecques qui a fait une partie de l’originalité de la pensée augustinienne.

Le père d’Augustin est païen ; sa mère, Monique, est chrétienne. Inscrit parmi les catéchumènes dès le début de son existence, il ne reçoit pas le baptême : il en est très souvent ainsi dans la primitive Église. On songe à le baptiser quand, vers sa douzième année, une maladie grave met ses jours en péril ; puis on n’en parle plus. Lui-même ne se presse pas ; mal surveillé par ses parents, livré à lui-même sous l’ardent ciel d’Afrique, Augustin semble avoir été emporté très jeune par l’ardeur des passions ; les aventures sensuelles ont certainement été nombreuses dans sa vie, à Carthage notamment, où ce bel étudiant aura un fils, Adéodat (né en 372), d’une jeune maîtresse à qui il restera lié durant quatorze ans.

Cependant, les liens charnels laissent intacte chez Augustin la quête de la vérité. Il est vrai qu’une formation religieuse insuffisante et les orages de la vie sentimentale brouilleront longtemps les pistes de cet itinéraire. C’est la méditation ardente de l’Hortensius de Cicéron qui entretient en lui un désir que, d’abord, la lecture de la Bible n’assouvit pas ; l’Écriture sainte semble à Augustin ne pouvoir satisfaire que les esprits simples et bornés. Hanté, comme beaucoup, par le problème du mal, il est gagné par le manichéisme, qui lui apparaît comme une forme supérieure du christianisme.

Ses études terminées, le jeune rhétoricien ouvre à Tagaste, à l’automne de 373, une école de grammaire. La vie dans sa ville natale lui est tout de suite intolérable : son père est mort chrétien ; sa mère le poursuit de ses objurgations à briser avec le désordre et le manichéisme ; un ami cher lui est enlevé par la mort. Dès 374, Augustin s’installe à Carthage et y enseigne la rhétorique : il y reste neuf ans, déçu semble-t-il par son enseignement et se détachant lentement de la doctrine manichéenne.

Vers la conversion

Des relations lui permettent d’établir sa chaire d’éloquence à Rome (383), puis à Milan (384), où le suit sa mère, et où il devient orateur officiel. C’est à Milan que la grâce l’attend ; mais il faudra deux ans de lutte pour qu’elle puisse s’engouffrer dans cette âme inquiète. Des conversations qu’il a eues, à la veille de son départ pour l’Italie, avec le grand homme des manichéens, Fauste de Milève, l’ont un peu plus éloigné de la doctrine de Manès. La lecture, à Milan, de Platon et surtout de Plotin et de Porphyre le projette au cœur de la philosophie néoplatonicienne, dont le christianisme milanais est imprégné ; c’est à la fois, dans l’âme d’Augustin, un émerveillement et un déblaiement auxquels concourt la prédication de l’évêque de Milan, Ambroise. Le monde spirituel, le monde des mystères s’ouvre aux yeux d’Augustin.

Tandis que l’Évangile lui révèle les deux grandes vérités inconnues des platoniciens- le Christ sauveur et la grâce qui donne la victoire-, les prières de Monique et des entretiens avec le futur successeur d’Ambroise, Simplicianus, qui lui raconte la conversion d’un célèbre rhéteur néoplatonicien, préparent la voie à la grâce. Celle-ci terrasse Augustin, en août 386, dans le jardin de sa maison de Milan, où il médite près de son ami Alypius. Une voix d’enfant lui dit : « Tolle ! lege ! » Il ouvre alors le livre des Épîtres de saint Paul qui, depuis quelque temps, lui sont devenues familières, et il tombe sur le chapitre XIII de l’Épître aux Romains : « Ayons, comme il sied en plein jour, une conduite décente ; ni ripailles, ni ivresse, ni débauche, ni luxure… Revêtez au contraire le Seigneur Jésus-Christ… ».

Quelques semaines plus tard, Augustin, renonçant à sa chaire, se retire, avec sa mère et quelques amis, dans la propriété d’un collègue, à Cassiciacum près de Milan. Il y vit dans une retraite préparatoire au baptême. Il est baptisé durant la vigile pascale (24-25 avril) de l’année 387, en même temps que son fils Adéodat et qu’Alypius.

À Cassiciacum, Augustin écrit ses Dialogues (Contra academicosDe beata vita …), échos de délicieux entretiens entre amis, auxquels Monique participe. En même temps se fortifie, chez Augustin et ceux qu’on peut déjà appeler ses disciples, le désir de se retirer du monde. À l’automne 387, Augustin est sur le point de s’embarquer à Ostie quand Monique meurt. Cet événement retient le néophyte plusieurs mois à Rome : il y emploie son éloquence à réfuter le manichéisme. En septembre 388, il part pour l’Afrique et, après un bref séjour à Carthage, se rend dans sa ville natale.

La conversion d’Augustin va naturellement s’épanouir et porter fruit dans le renoncement total aux biens terrestres, dans la pratique des conseils évangéliques, bref dans ce qu’on est convenu d’appeler la vie religieuse.

Augustin vend tout ce qu’il possède et en donne le prix aux pauvres ; ensuite, il se retire dans sa propriété de Tagaste, déjà aliénée, pour y vivre en commun dans la pauvreté, la prière et la méditation. De cette époque (388-391) datent plusieurs entretiens (De magistroDe vera religione …) inclus dans le Liber LXXXIII quaestionum. En 389, le fils d’Augustin, Adéodat, meurt.

 

À Hippone : le prêtre, l’évêque

Ayant été obligé de se rendre à Hippone, Augustin est reconnu par les fidèles alors qu’il prie à l’église : ils demandent à l’évêque Valère qu’il l’élève au sacerdoce ; malgré ses larmes, Augustin est ordonné prêtre. À ses yeux, le sacerdoce n’est qu’un moyen nouveau de mener la vie religieuse avec plus de ferveur. Son évêque, Valère, lui permet de s’installer dans les dépendances de l’église, où des disciples se groupent autour de lui.

La personnalité d’Augustin devait nécessairement rayonner hors de son « monastère ». Alors que, traditionnellement, la prédication, en Afrique, était réservée à l’évêque, Augustin se la voit confier, ce qui lui attire des jalousies ; en 393, au cours d’un concile réunissant à Hippone les évêques de Numidie, il prend la parole (discours De fide et symbolo). En même temps, Augustin lutte contre certains abus (banquets dans les chapelles des martyrs) et contre les manichéens, tel Fortunat, l’un de leurs docteurs.

En 395, le vieil évêque d’Hippone fait d’Augustin son coadjuteur et lui donne la consécration épiscopale. Un an plus tard, Valère étant mort, Augustin le remplace sur un siège qu’il allait occuper durant trente-quatre ans.

L’évêque Augustin reste, dans sa vie privée, un religieux ; son palais se transforme en monastère, où vivent, avec lui, des clercs qui s’engagent à mener une existence de pauvreté et à observer la règle commune fondée sur le dépouillement : ces hommes, que l’on peut déjà appeler des augustins, seront presque tous des fondateurs de monastères et des évêques qui enrichiront spirituellement l’Afrique du Nord. Augustin donne lui-même l’exemple de l’austérité : sa charité le pousse à vendre les vases sacrés pour racheter les captifs.

Ce religieux est avant tout un pasteur. En dépit d’une existence surchargée et d’une santé délicate, il est un infatigable prédicateur et catéchiste. Au xviie s., les mauristes établiront le texte de près de 400 sermons authentiques d’Augustin ; l’époque contemporaine révélera bien d’autres œuvres pastorales de l’évêque d’Hippone. Son action verbale se double d’un apostolat épistolaire qui le met en contact avec ce que le monde romain et chrétien comptait de plus insigne : de Paulin de Nola à saint Jérôme en passant par les papes et les empereurs.

Juge et administrateur, voyageur et négociateur à une époque où s’opère déjà, lentement, la métamorphose de l’Empire romain unitaire en société semi-féodale, Augustin le contemplatif prend encore le temps d’éclairer les âmes égarées ou hésitantes dans une œuvre écrite dont Possidius se demandait s’il serait jamais possible de la lire tout entière. Manichéens, donatistes, pélagiens sont au premier rang des adversaires qu’il combat, mais ses écrits ne sont pas seulement polémiques, leur connaissance est indispensable à quiconque veut faire le point de la théologie, de l’exégèse, de la pastorale au ve s., particulièrement dans cette vivante Afrique chrétienne dont tant de conciles furent animés par l’évêque d’Hippone.

 

Le docteur de l’Église

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Des docteurs et des chefs manichéens qui subissent les coups de la dogmatique et de l’apologétique augustinienne, il faut citer : Félix, « élu » manichéen, qu’Augustin confond en conférence publique ; Faustus, Secundinus et, après 415, toute une série d’astrologues et de priscillianistes fatalistes.

Contre les donatistes, la lutte est plus dure, parce que se situant sur un terrain plus spécifiquement africain. En 312, les évêques de Numidie ont déposé illégalement l’évêque de Carthage, Cécilien, sous prétexte qu’il a été consacré par un traditor (un évêque renégat). À l’évêque intrus, Majorin, succède Donat.

Au regard du pontife romain, il s’agit d’un véritable schisme, et terriblement dangereux pour l’unité chrétienne, puisqu’en 330 un synode du parti donatiste rassemble 270 évêques. Comme les anciens « rebaptisants », les donatistes font dépendre la validité des sacrements de la foi et même de la pureté morale du ministre ; comme les novatiens, ils excluent de l’Église les pécheurs. Vient renforcer cette hérésie un mouvement nationaliste africain dont les tenants s’appuient sur le pauvre peuple berbère des campagnes non romanisées, à qui on oppose l’exemple du luxe des « occupants » romains.

En 391, alors qu’Augustin vient de s’installer à Hippone, une guerre impitoyable oppose en Afrique deux groupes d’évêques donatistes. Augustin, en vue de rétablir l’unité en Afrique, obtient du synode d’Hippone de 393 que les mesures ecclésiastiques prises contre les donatistes soient adoucies ; même esprit de conciliation au 5e concile de Carthage (401), dont les Pères demandent au pape Anastase d’autoriser les enfants donatistes à la cléricature.

L’évêque d’Hippone, dans ces années, publie, à l’usage des schismatiques, son curieux Psaume alphabétique, rédigé en latin populaire et en vers rythmés.

Il semble que les chefs donatistes aient répondu à cette attitude apaisante d’une manière injurieuse. Pressé par deux évêques africains- dont Evodius, ami d’Augustin-, l’empereur Honorius ordonne d’enlever leurs églises aux donatistes : ils résistent, mais un certain nombre se convertissent. Tout en approuvant la rigueur des lois, Augustin invite constamment ses adversaires au colloque. Enfin, un édit impérial du 14 octobre 410 ordonne une conférence entre évêques catholiques et donatistes. Cette réunion a lieu à Carthage, du 1er au 8 juin 411 : 286 évêques catholiques et 279 évêques donatistes y participent. Augustin domine le débat et, après avoir prouvé l’inanité des positions donatistes du point de vue historique et scripturaire, triomphe.

La législation antidonatiste n’en reste pas moins en vigueur : Augustin y oppose son esprit de modération. Cependant, le donatisme décroît peu à peu : l’invasion des Vandales lui portera le dernier coup.

Mais déjà la lutte contre les pélagiens sollicite le zèle d’Augustin. Influencé par un disciple de Théodore de Mopsueste, le moine breton Pélage, installé à Rome vers 400, attaque le dogme de la grâce ; après 410, fuyant Alaric, il débarque en Afrique avec son disciple Celestius. Pélage quitte bientôt la région ; Celestius s’installe à Carthage où, en 412, un concile condamne six de ses propositions. Ayant refusé de se rétracter, Celestius est excommunié.

Augustin réfute les doctrines pélagiennes, mais sans nommer Pélage, qu’il veut ménager. Cependant, ayant appris qu’un concile réuni à Diospolis (Lydda) en 415 a admis Pélage dans la communion catholique, Augustin fait adresser au pape Innocent Ier une longue lettre synodale qui demande une condamnation de la doctrine pélagienne. Pélage, ascète universellement respecté et entouré d’habiles dialecticiens, est un moraliste surtout soucieux de progrès spirituel, ce qui l’a amené à exalter le libre arbitre de l’homme et à minimiser fortement le rôle de l’intervention de Dieu, de la prédestination, de la grâce dans l’économie du salut. À quoi Augustin, inlassablement, opposera l’enseignement de saint Paul et la tradition de l’enseignement ecclésiastique sur la misère de l’homme abandonné à ses seules forces.

Innocent Ier loue les évêques africains antipélagiens ; mais Pélage adresse au successeur d’Innocent, Zosime (417-418), un libellus fidei qui trompe le pape : celui-ci reproche aux Pères d’Afrique leur précipitation, et exige qu’on envoie à Rome les accusateurs de Pélage.

Les évêques d’Afrique, réunis en concile en 417 et 418, supplient Zosime de maintenir la décision d’Innocent et rédigent, en neuf canons, une condamnation du pélagianisme, à laquelle le pape finit par acquiescer, et qu’il appuie dans une lettre circulaire. Durant cette période difficile, le rôle d’Augustin est déterminant : les principaux documents africains sont rédigés ou inspirés par lui.

La Tractoria du pape porte un rude coup au pélagianisme, qui résiste cependant longtemps encore. En Apulie, l’évêque Julien refuse avec 17 évêques de signer l’acte pontifical. Ils sont déposés et bannis ; Julien n’en continue pas moins à attaquer Augustin, qui publie contre lui divers traités antipélagiens. Dans le même temps, l’évêque d’Hippone obtient la rétractation d’un moine pélagien de Gaule, Leporius.

Cependant, les formules d’Augustin- rendues plus lapidaires par la polémique- troublent des catholiques qui trouvent que le grand docteur africain minimise par trop la liberté humaine au profit de la grâce. Dans le midi de la Gaule notamment, plusieurs prêtres et moines- dont le célèbre Cassien, abbé de Saint-Victor de Marseille-, ne pouvant admettre la gratuité absolue de la prédestination, cherchent une voie moyenne entre Augustin et Pélage : selon eux, la bonne volonté de l’homme précède et donc demande la grâce, que Dieu accorde en récompense. Augustin lutte contre ce semi-pélagianisme en montrant comment les désirs de salut sont eux-mêmes dus à la grâce de Dieu, qui reste maître de la prédestination de l’homme.

Cette longue lutte contre Pélage et ceux qui s’inspirèrent de sa doctrine a eu une influence capitale sur la mise au point de la théologie augustinienne du péché originel et de la grâce, ainsi que de la morale augustinienne de la concupiscence. L’augustinisme du xviie s. retiendra trop souvent, de l’enseignement antipélagien de saint Augustin, la dure image de la prédestination, alors que l’enseignement de l’évêque d’Hippone est environné d’une zone suffisante d’indétermination pour que sa doctrine nous paraisse, en fait, beaucoup plus humaine.

 

Un rayonnement universel

Selon la belle expression d’Henri Marrou : « philosophe de l’essence » contre les manichéens, « docteur de l’Église » contre les donatistes, « champion de la grâce » contre les pélagiens, saint Augustin fut aussi le « théologien de l’histoire » contre les païens. Sa Cité de Dieu préfigure et alimentera tout un courant chrétien de l’histoire, dont Bossuet, dans son Discours sur l’histoire universelle, est l’un des plus illustres représentants.

Comme Valère l’avait fait à son profit en 395, Augustin, vieilli et voulant éviter à Hippone les troubles d’une élection après sa mort, fait acclamer comme son auxiliaire et futur successeur le diacre Heraclius (426). Mais les dernières années du vieil évêque sont troublées par la querelle entre l’impératrice Placidie et le comte Boniface, et surtout par la dévastation de l’Afrique par les Vandales. Dès le début du siège- qui devait durer dix-huit mois- Augustin s’éteint, le 28 août 430. Son corps est déposé dans la basilique Saint-Étienne ; chassés par les Vandales, Fulgence et d’autres évêques d’Afrique l’emportent avec eux en Sardaigne (486). Cette dernière île ayant été occupée par les Sarrasins, les reliques de saint Augustin sont rachetées par les Lombards, qui les font déposer en l’église Saint-Pierre de Pavie. On les y aurait retrouvées en 1695. Sur les ruines d’Hippone a été élevée, de 1881 à 1900, une basilique en l’honneur de saint Augustin.

L’œuvre de saint Augustin

L’œuvre de saint Augustin est profondément enracinée dans l’Écriture sainte : on y a relevé 13 276 citations de l’Ancien Testament et 29 540 du Nouveau. Encore ne s’agit-il que des rappels formels du texte sacré : il serait impossible de comptabiliser les réminiscences bibliques plus ou moins conscientes de l’auteur. D’autre part, la pensée d’Augustin est essentiellement paulinienne.

Cette œuvre immense est très variée. Que ce soit en des notes rapides ou dans des dissertations de plusieurs milliers de pages, Augustin adapte sa pensée aux sujets les plus divers, aux interlocuteurs les plus dissemblables : rhéteurs raffinés, philosophes subtils ou humbles paysans des faubourgs d’Hippone. Ce spéculatif est d’une sensibilité extrême. Sa langue n’est pas décadente : elle est classique et pourtant vivante. Le latin d’Augustin sera, pour l’Église d’Occident, un instrument d’une grande efficacité.

 

L’augustinisme

 La doctrine de saint Augustin

On cherchait en vain, dans l’œuvre de saint Augustin, une synthèse doctrinale rigoureuse. Cela tient au fait que l’effort du docteur d’Hippone est animé moins par la curiosité du vrai que par l’appétit de Dieu, bien suprême ; posséder est pour lui plus important que voir. Augustin a toujours reproché aux platoniciens leur orgueil. Pour lui, la Trinité n’est plus la Triade platonicienne avec ses hypostases satisfaisantes pour l’esprit ; c’est la patrie entrevue, où l’Esprit n’est plus seulement Vérité mais Charité, et vers laquelle conduit le Verbe incarné.

Chez Augustin, la recherche spéculative est toujours intégrée dans une recherche humaine ; la science est toujours soumise à la sagesse ; bref, Augustin est moins un théologien et un philosophe qu’un spirituel.

Et, cependant, on a pu dire très justement que c’est par Augustin que le platonisme est entré dans la théologie chrétienne, comme ce sera par saint Thomas d’Aquin qu’y entrera l’aristotélisme. Converti, n’ayant gardé que de médiocres souvenirs du paganisme et du manichéisme, l’évêque d’Hippone n’a vu, en dehors de la foi et de l’épanouissement dans les vertus théologales, que misère et désespoir. Pour lui, l’humilité est une disposition essentielle sur la voie du salut ; cette humilité s’en remet tout naturellement à la grâce du Christ pour triompher du péché toujours menaçant. D’où la lutte menée par Augustin contre le pélagianisme, forme de stoïcisme chrétien qui réduisait la grâce à n’être qu’une force humaine et le christianisme à n’être qu’une morale, alors que, pour Augustin, c’était essentiellement un mystère. Cette lutte contre les pélagiens l’amena parfois à donner à la doctrine de la prédestination une forme abrupte qui pouvait faire croire que celui qu’on a appelé le « docteur de la charité » mettait parfois en cause la bonté de Dieu.

 

L’augustinisme dans l’histoire

Jusqu’à l’avènement du thomisme, saint Augustin fut le grand maître de la pensée chrétienne en Occident. Cependant, les controverses nées durant l’existence du grand docteur africain ne s’apaisèrent pas aussitôt après sa mort. Si son autorité était généralement reconnue dès la fin du ve s., les semi-pélagiens, particulièrement nombreux dans les milieux monastiques de Lérins et de Marseille, prolongèrent durant près d’un siècle la querelle sur la grâce. Finalement, la condamnation du semi-pélagianisme et du prédestinationisme au concile d’Orange de 529 fit triompher ce qu’on a appelé un « augustinisme modéré ».

Chez tous les Pères et les écrivains ecclésiastiques du haut Moyen Âge, de saint Grégoire le Grand à Alcuin en passant par saint Isidore et Bède le Vénérable, et même saint Bernard, l’influence augustinienne a été prépondérante. L’augustinisme était alors caractérisé essentiellement, selon le Père Mandonnet, par l’absence d’une distinction formelle entre les domaines de la philosophie et de la théologie, par la prééminence de la notion de bien sur celle du vrai, de la volonté sur l’intelligence. Par ailleurs se fortifia un augustinisme politique- inspiré notamment par la Cité de Dieu-, tendance à absorber le droit naturel de l’État dans le droit surnaturel de l’Église ; c’est dans cette perspective que prend tout son sens l’onction royale ou impériale imposée par les papes ; l’action conjuguée du thomisme et du droit romain rénové rétablit par la suite des distinctions dont l’Église constantinienne et augustinienne avait perdu la notion.Le thomisme, pour s’imposer, au xiiie s., eut à triompher, surtout, de l’augustinisme ; quand le franciscain John Peckham reprochait aux scolastiques (1285) leur rationalisme, leur aristotélisme excessif, leur dédain des Pères, c’est en référence à saint Augustin, qu’il regrettait de voir oublié.

En fait l’augustinisme théologique et philosophique fut peu à peu absorbé par le thomisme, qui compléta et nuança la doctrine du docteur africain ; les religieux de Saint-Augustin eux-mêmes se mirent à l’école de saint Thomas. Désormais, comme le dit le Père Rotureau, « toute tentative de fidélité à saint Augustin dirigée contre saint Thomas aboutira à une perversion de l’augustinisme ». Ce sera, au xvie s., le prédestinationisme rigide des protestants ; encore que la Renaissance, la Réforme et la Contre-Réforme aient puissamment aidé à dépoussiérer l’œuvre de saint Augustin et- par opposition à une scolastique sclérosée- à revivifier d’augustinisme la spiritualité et la mystique modernes.

L’influence de saint Augustin fut énorme sur le xviie s., français surtout. Ce qu’on appelle l’école française de spiritualité– pour qui Jésus-Christ est le foyer animateur de toute vie spirituelle- s’est développé dans l’ombre d’Augustin. L’augustinisme a plus d’un point commun avec le cartésianisme ; à propos de la philosophie de Malebranche, on a pu parler d’un véritable « augustinisme cartésien » se développant au sein de l’Oratoire. C’est le xviie s. aussi qui vit se renouveler, avec le baïanisme et le jansénisme, les vieilles querelles du prédestinationisme, et s’affronter les deux interprétations, radicale ou mitigée, des théories antipélagiennes sur la grâce. Évidemment, le xviiie s. prit, dans ce domaine aussi, le contre-pied du xviie s. Inversement, la spiritualité du xixe s., plus haute, plus humaine que celle des siècles précédents, s’alimenta à l’augustinisme le plus substantiel. Et puis il y eut des philosophes chrétiens- Alphonse Gratry, Léon Ollé-Laprune, Maurice Blondel…- dont la parenté d’esprit témoigne de l’influence restée grande de l’éminent docteur africain.

Les familles religieuses qui se réclament de la « règle » de saint Augustin

Augustin, qui avait vu se développer à Milan des formes de monachisme, introduisit la vie monastique dans l’Afrique romaine. L’exemple qu’il donna lui-même à Tagaste et à Hippone fut imité en de nombreux diocèses africains. Parallèlement, son influence contribua à augmenter le nombre de jeunes filles et de veuves vouées au Seigneur. C’est pour elles qu’il écrivit, en 423, la Lettre qu’on a assez improprement appelée règle de saint Augustin. Car l’évêque d’Hippone n’eut jamais l’intention de légiférer en la matière, encore moins de fonder un ordre ; il a simplement tracé une ligne de conduite générale, discrète et libérale, pouvant être suivie aussi bien par des hommes que par des femmes, et dont l’essentiel consiste dans un idéal de désappropriation. On ne peut même pas affirmer que les « monastères » africains se soient tous inspirés de la fameuse Lettre. Il n’en reste pas moins que l’autorité d’Augustin a été prépondérante sur l’orientation du monachisme africain et occidental.

La règle de saint Augustin, c’est-à-dire sa Lettre enrichie de textes augustiniens et d’autres dont il est difficile d’établir la genèse et de suivre l’histoire, fut utilisée par de nombreux auteurs de règles anciennes (de Saint-Victor, d’Arrouaise). C’est à partir du xie s. que cette règle connut une fortune nouvelle. On trouva alors qu’elle s’adaptait très bien à une forme spécifique de la vie religieuse des temps féodaux : les chanoines réguliers.Parmi les communautés de chanoines subsistant actuellement, on doit citer : les chanoines réguliers de Saint-Augustin, les chanoines réguliers du Latran, les chanoines hospitaliers du Grand-Saint-Bernard, les Prémontrés. C’est à saint Augustin que saint Dominique demanda d’abord l’inspiration de sa règle, quitte à y ajouter des constitutions complémentaires importantes.

À peu près en même temps que les chanoines réguliers se multiplièrent les ermites, qui s’inspirèrent aussi de la règle augustinienne. En 1254, le pape Alexandre IV les regroupa en un seul ordre dit « ermites de Saint-Augustin », ou simplement Augustins, qui comptèrent jusqu’à 2 000 couvents au xive s. et connurent diverses réformes, notamment celle des récollets (xvie s.). En 1567, le pape Pie V les mit au nombre des ordres mendiants, à la suite des carmes : c’est à cet ordre qu’appartint Luther. Actuellement, les Augustins comptent environ 6 000 religieux répartis en trois branches : ermites de Saint-Augustin, récollets de Saint-Augustin, ermites déchaussés.

Depuis la fin du xiiie s., un grand nombre de familles religieuses ayant eu à choisir entre les quatre grandes règles approuvées ont adopté la règlede saint Augustin. Les plus importantes sont : les Trinitaires, les Mercédaires, les Servites, les Camilliens, les Hiéronymites. Parmi les congrégations récentes, il faut citer les Assomptionnistes ou Augustins de l’Assomption.

La plupart des ordres et des congrégations d’hommes se réclamant de saint Augustin ont ou ont eu leur équivalent féminin. Il existe encore plusieurs communautés de chanoinesses de Saint-Augustin, dont beaucoup ont été regroupées en une fédération (dite « de Malestroit »). Quant à l’appellation d’Augustines, elle est généralement réservée aux religieuses hospitalières, desservant les hôtels-Dieu ; il existe de nombreuses communautés diocésaines d’Augustines (une vingtaine en France).

https://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/saint_Augustin/106707

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EGLISE CATHOLIQUE, PAPAUTE, PIE X (saint ; 1835-1914), SAINTETE, SAINTS

Saint Pie X (1835-1914)

Le Pape Pie X

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Pie X né Giuseppe Melchiorre Sarto à Riese en Vénétie (alors dans le royaume de Lombardie-Vénétie, maintenant Riese Pie X, dans la province de Trévisse, en Italie, le 2 juin 1835, mort le 20 août 1914 à Rome,  il fut le 257e pape de l’Église catholique du 4 août 1903 à sa mort. Il a été béatifié le 3 juin 1951, puis canonisé le 29 mai 1954 : il est donc saint Pie X pour les catholiques.

Sa fête liturgique est alors fixée au 3 septembre, puis au 21 août, dans le nouveau calendrier.

 

Itinéraire pastoral

Il est né dans une famille très modeste : son père Giovanni Battista Sarto (1792-1852) est facteur rural et appariteur de Riese. Sa mère Margherita Sanson (1813-1894) est couturière

Deuxième d’une famille de dix enfants, le petit Giuseppe avait la vocation d’être prêtre depuis son enfance. Cependant la situation économique de sa famille ne permettait pas de concrétiser ses espérances. C’est le curé de sa paroisse qui trouva le soutien financier grâce auquel Giuseppe put entrer au grand séminaire de Padoue, à l’âge de 19 ans, en novembre 1854. Il y suivit une formation qui dura quatre ans. La dernière année, le jeune Giuseppe fut nommé « directeur du chant des clercs » de l’école de chant grégorien, créée par l’évêque de Padoue Grégoire Barbarigo († 1697).

Une fois ses études terminées avec d’excellentes notes, Giuseppe Sarto est ordonné prêtre le 27 février 1858. Dans le même temps, se répand la nouvelle qu’une jeune française, dénommée Bernadette Soubirous, aurait bénéficié d’apparitions de la Vierge Marie.

Giuseppe Sarto est nommé vicaire de la paroisse de Tombolo. Il crée une petite école de chant grégorien pour que les paroissiens puissent participer au chant de la messe.

L’année suivante, répondant aux provocations du gouvernement Sarde, l’empereur François-Joseph Ier d’Autriche déclare la guerre au Royaume de Sardaigne. Allié à l’empereur des Français Napoléon III, le roi Victor-Emmanuel II de Sardaigne défait les troupes Autrichiennes. L’Autriche cède la riche province de Lombardie et sa capitale Milan mais la Vénétie reste Autrichienne. Ayant annexé la quasi-totalité de la botte Italienne – sauf le Latium et Rome, seuls vestiges des États Pontificaux protégés par l’armée Française – le roi Victor-Emmanuel II de Sardaigne se proclame roi d’Italie et transfère sa capitale à Florence. En 1866, l’Autriche est vaincue par la Prusse qui l’écarte de la sphère politique Allemande. Pour prix de sa neutralité, la France reçoit la Vénétie qu’elle rétrocède immédiatement à son allié Italien. L’abbé Sarto n’est plus sujet du très catholique empereur d’Autriche mais du libéral roi d’Italie.

L’abbé Sarto est nommé archiprêtre de Salzano en 1867, puis chanoine de la cathédale de Trévisse en 1875. Parallèlement, il devient directeur spirituel du séminaire diocésain.

En 1870, profitant de la chute de l’Empire Français, le roi d’Italie annexe la Latium et transfère sa capitale à Rome. Le pape Pie IX, se considérant prisonnier, s’enferme dans ses palais du Vatican. Il meurt en 1878. Le conclave élit l’archevêque de Pérouse qui prend le nom de Léon XIII et prône une politique de réconciliation et d’ouverture.

En 1882, lors du congrès européen d’Arezzo pour la musique sacrée, en tant que chancelier de l’évêché et directeur spirituel du grand séminaire, le chanoine Sarto soutient les moines de l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes en faveur de la restauration du chant grégorien, alors que le pape Léon XIII défend plutôt le chant néo-médicéen issu de celui qui a été publié à Rome de 1614 à 1615.

En 1884, il est consacré évêque de Mantoue.

Il effectue deux visites pastorales et organise un synode diocésain avant d’être nommé contre son gré Patriarche de Venise en 1893. Il reçoit la barrette de cardinal-prêtre (pour la paroisse de San Bernardo alle Terme) lors d’un consistoire secret en juin 1893. Le gouvernement italien refuse d’abord son exequatur au motif que sa nomination a été le fait du gouvernement austro-hongrois. Mgr Sarto devra attendre 18 mois avant d’être reçu — triomphalement — dans son nouveau diocèse.

À Venise, il publie le 1er mai 1895 une Lettre pastorale sur le chant d’Église en présentant des principes généraux pour l’organisation et la réalisation de la prière commune, chantée et liturgique.

 

Élection

Le cardinal Sarto, futur Pie X.

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Léon XIII meurt en 1903. Son successeur le plus probable est le secrétaire d’État, le cardinal Mariano Rampolla del Tindaro, qui totalise 29 voix lors du premier scrutin, Mgr Sarto 5. Mais chaque vote voit progresser le score de ce dernier tandis que celui de Rampolla tend à se tasser. La révélation au conclave de l’exclusive lancée par l’Autriche-Hongrie à l’encontre de Mgr Rampolla scandalise l’ensemble du Sacré-Collège tandis que Mgr Sarto, en larmes, refuse absolument la perspective d’être élu pontife. Cependant, ayant cédé aux instances du cardinal-doyen Luigi Oreglia di Santo Stefano, et de l’archevêque de Milan, Mgr Ferrari, il accepte de se soumettre au vœu de ses confrères si tel est leur désir. Le 4 août, Mgr Sarto est élu pape en dépassant très largement les deux tiers des suffrages nécessaires (50 sur 62).

Il choisit de prendre le nom de Pie X en souvenir des papes du xixe siècle qui « [avaient] courageusement lutté contre les sectes et les erreurs pullulantes ». Il est intronisé le 9 août. Un de ses premiers actes est d’interdire l’exclusive, pratique qui avait empêché Mgr Rampolla d’être élu.

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Pontificat

Le nouveau pape a pour particularité de n’avoir aucune expérience diplomatique, ni véritable formation universitaire. Toutefois, il assimile extrêmement vite et a le don de la synthèse ; il compense également ces handicaps en s’entourant de gens compétents comme le cardinal Rafael Merry del Val, Espagnol de 38 ans, polyglotte et directeur de l’Académie des nobles ecclésiastiques, dont Pie X fait son secrétaire d’État.

Issu d’un milieu populaire et voulant continuer de vivre dans la plus grande simplicité, Pie X fait aménager au Vatican un appartement d’une particulière austérité. Il tient à préserver sa vie privée et à ne réduire en rien ses temps de prière.

 Conservateur et réformateur

Le nouveau pape s’écarte de la conception conciliatrice de son prédécesseur, et affiche tout de suite une politique conservatrice. En matière administrative, il se montre pourtant réformateur : il confie à Mgr Gasparri une refonte du droit canonique, qui aboutit à la promulgation du Code de droit canonique de 1917.

Il publie le Catéchisme de la Doctrine chrétienne (qui est appelé aujourd’hui Catéchisme de Pie X), ainsi que les Premiers éléments de la Doctrine chrétienne (ou Petit catéchisme de S. Pie X). Ce catéchisme a fait l’objet d’un éloge pontifical public de Benoît XVI lors de l’Audience générale du 18 août 2010 :

« Depuis les années où il était curé, il avait rédigé lui-même un catéchisme et au cours de son épiscopat à Mantoue, il avait travaillé afin que l’on parvienne à un catéchisme unique, sinon universel, tout au moins italien. En authentique pasteur, il a compris que la situation de l’époque, notamment en raison du phénomène de l’émigration, rend nécessaire un catéchisme auquel chaque fidèle puisse se référer indépendamment du lieu et des circonstances de vie. En tant que souverain pontife, il prépare un texte de doctrine chrétienne pour le diocèse de Rome, diffusé par la suite dans toute l’Italie et dans le monde. Ce catéchisme « de Pie x », a été pour de nombreuses personnes un guide sûr pour apprendre les vérités de la foi en raison de son langage simple, clair et précis et de sa présentation concrète. »

— Benoît XVI, 18 août 2010.

Sur le plan financier, il réunit les revenus du denier de Saint-Pierre et ceux du patrimoine du Vatican puis fait acheter de nouveaux bâtiments. Il réforme l’organisation de la curie romaine par la constitution Sapienti consilio du 29 juin 1908, supprimant des dicastères devenus inutiles et en concentrant les prérogatives des différents organes.

Avec le décret « Quam Singulari » du 8 août 1910, Pie X demande que les enfants fassent leur première communion dès l’âge de 7 ans, ce qui aboutit en pratique à une inversion de l’ordre traditionnel des sacrements, en plaçant la communion avant la confirmationRite de passage important du début de l’adolescence, l’ancienne première communion qui se célébrait vers douze ans est alors maintenue en France en se transformant en cérémonie de profession de foi ou « communion solennelle ».

 

Antimodernisme

Le modernisme est à l’époque une tendance théologique considérée par les courants intransigeants, dominant les autorités catholiques d’alors, comme déviante et menant à l’hérésie. S’appuyant sur une nouvelle lecture de la Bible, les modernistes acceptent l’idée d’une évolution dynamique de la doctrine de l’Église par opposition à un ensemble de dogmes fixes.

Dans la constitution apostolique Lamentabili sane exitu (1907)), Pie X condamne formellement 65 propositions dites « modernistes », rappelées dans l’encyclique Pascendi. Celle-ci rejette notamment les thèses d’Alfred Loisy qui est excommunié.

Le résumé de la position antimoderniste est donné dans le motu proprio Sacrorum antistitum de 1910, encore appelé serment antimoderniste que chaque prêtre est tenu de prononcer jusqu’à sa suppression en 1967 et en 1914 sont publiées 24 thèses soutenant le thomisme. Quarante ecclésiastiques refusent de prêter serment.

Parallèlement, Pie X encourage personnellement la constitution du réseau dit La Sapinière créé par Mgr Umberto Benigni et destiné à lutter contre les catholiques soupçonnés de modernisme, dans une organisation que l’historien Yves-Marie Hilaire décrit comme un système de « combisme ecclésiastique »8.

Portrait officiel du pape Pie X, le 14 septembre 1903, après son élection.

 

La « question française »

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Il fait face à la loi française de séparation de l’Église et de l’État, votée par le parlement le 9 décembre 1905, et qui s’inscrit dans le prolongement de la politique anticléricale menée par le précédent gouvernement d’Émile Combes, qui a ordonné la dissolution des congrégations religieuses et l’expulsion des religieux réguliers : enseignants, personnel des hospices, etc. (pendant de longues années, les religieux congréganistes désireux d’enseigner devront porter la soutane du clergé séculier).

Pie X se montre moins conciliant et plus dogmatique que son prédécesseur, Léon XIII.

Bien que la majorité des évêques français conseille de se plier à la loi, Pie X interdit toute collaboration par l’encyclique Vehementer nos (11 février 1906), l’allocution consistoriale Gravissimum (21 février), et l’encyclique Gravissimo officii munere (10 août), que Mgr Louis Duchesne baptise malicieusement « Digitus in oculo » (« doigt dans l’œil »). Le pape affirme alors que la « loi […], en brisant violemment les liens séculaires par lesquels [la] nation [française] était unie au siège apostolique, crée à l’Église catholique, en France, une situation indigne d’elle et lamentable à jamais ».

Cette opposition du pape à la loi française a pour conséquence de compromettre la création des associations cultuelles, prévues par la loi, et de faire transférer les biens immobiliers de l’Église au profit de l’État. Ce n’est qu’en 1923 que la situation est débloquée par la création des associations diocésaines.

En 1911, le concordat portugais prend pareillement fin.

 

Dernières années

Dans l’encyclique Lacrimabili Statu du 7 juin 1912, Pie X s’élève contre le sort réservé aux Indiens d’Amérique du Sud et appelle les archevêques et évêques à agir en leur faveur, dénonçant les massacres, l’esclavage et les autres traitements indignes auxquels étaient soumises les populations indigènes, y compris par des catholiques, comme l’avait déjà dénoncé son prédécesseur Benoît XIV en 1741 mais sans grand effet.

Pie X est bouleversé lorsque éclate la Première Guerre mondiale, mais la question se pose de savoir s’il a tenté de la prévenir et si son entourage l’y encourageait. Même si, selon une anecdote encore acceptée par Y.-M. Hilaire mais mise en doute par plusieurs historiens, y compris des catholiques, le pape refuse sa bénédiction aux armées austro-hongroises, disant « Je ne bénis que la paix », Rafael Merry del Val, toujours secrétaire d’État, ne tente rien, dans le même temps, pour dissuader l’Autriche-Hongrie d’entrer en guerre contre la Serbie. En tout état de cause, l’influence papale reste faible face à la montée des passions nationalistes et l’attitude du Saint-Siège semble incohérente.

La guerre éclate et s’étend à toute l’Europe dans les premiers jours d’Août 1914. Pie X, âgé de 79 ans, est affecté par une bronchite et, tourmenté par les hostilités qu’il semble avoir pressenties meurt le 20 août 1914 (à 79 ans), causant une grande émotion chez les fidèles angoissés, auprès desquels il est populaire.

 

La canonisation

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Le pape Pie X (carte stéréoscopique).

Après sa mort, la dévotion envers Pie X ne cesse pas. Sa cause est ouverte dès le 24 février 1923 et on érige à Saint-Pierre de Rome un monument en sa mémoire pour le vingtième anniversaire de son accession au pontificat. Devant l’afflux des pèlerins venus prier sur sa tombe dans la crypte de la basilique Saint-Pierre, on fait sceller une croix de métal sur le sol de la basilique, afin que les pèlerins puissent s’agenouiller juste au-dessus de son tombeau. Des messes y sont dites jusqu’à l’avant-guerre.

Le 19 août 1939, Pie XII prononce un discours à sa mémoire et le 12 février 1943, en pleine guerre, « l’héroïcité de ses vertus » est proclamée. Peu après il est déclaré « serviteur de Dieu ».

C’est alors que la Sacrée Congrégation des rites ouvre le procès de béatification examinant en particulier deux miracles. En premier lieu, celui intervenu auprès de Marie-Françoise Deperras, religieuse qui, d’après les Acta Apostolicæ Sedis, était atteinte d’un cancer des os dont elle aurait été guérie en décembre 1928 et en second lieu celui d’une Sœur Benedetta de Maria, de Boves (Italie), qui aurait été guérie d’un cancer de l’abdomen en 1938.

Ces deux miracles sont officiellement approuvés par Pie XII, le 11 février 1951, et aboutissent à la lettre de béatification de  Pie X le 4 mars suivant. La cérémonie en elle-même a lieu le 3 juin 1951 en la basilique Saint-Pierre en présence de 23 cardinaux, de centaines d’archevêques et d’évêques et d’une foule de 100 000 pèlerins. Pie XII parle alors de Pie X comme du « pape de l’Eucharistie », pour avoir permis l’accès de la communion aux jeunes enfants et autorisé la communion eucharistique quotidienne.

Le 17 février 1952 son corps est transféré de la crypte à son emplacement actuel sous l’autel de la chapelle de la Présentation, à l’intérieur de la basilique, dans un sarcophage de bronze ajouré par un vitrage.

Le 29 mai 1954, deux miracles sont reconnus par l’Église catholique, en premier lieu celui qui aurait permis la guérison d’un avocat italien — Francesco Belsami — d’un abcès pulmonaire, et l’autre celui qui aurait permis la guérison d’une religieuse — Sœur Maria-Ludovica Scorcia — affectée d’un virus du système nerveux. La messe de canonisation célébrée par Pie XII est suivie par une foule de 800 000 fidèles.

Pie X est le premier pape depuis le xvie siècle à être canonisé, le dernier ayant été en 1712 Pie V qui avait régné de 1566 à 1572.

La fête de Saint-Pie X est célébrée le 21 août dans le nouveau calendrier liturgique. Il est fêté le 3 septembre dans l’ancien calendrier. Dans les paroisses de la FSSPX (Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X), sa fête est une fête de 1re classe.

La basilique souterraine, plus récente et plus vaste des basiliques de Lourdes, est placée sous son patronage. Une relique de Saint Pie X est exposée à la chapelle ‘Pax Christi’.

 

Dans le domaine de la liturgie

Avec sa profonde connaissance du chant grégorien et de sa restauration, Pie X achève la plus importante centralisation de la liturgie de l’Église romaine depuis l’époque de Charlemagne, par la publication des livres en latin pour l’Église universelle, à la place des liturgies locales. Désormais, l’Église catholique va célébrer ses offices de la même manière, jusqu’au IIe concile du Vatican.

Aussitôt élu, Pie X expédie son motu proprio « Inter pastoralis officii sollicitudes » le 22 novembre 1903, fête de Sainte-Cécile, patronne de la musique. Dans ce motu proprio, il précise ses instructions concernant la musique sacrée de l’Église romaine.

Le 25 avril 1904, le pape annonce la création d’une édition officielle du chant pour l’Église universelle, à la base du chant grégorien scientifiquement restauré. Pour la publication de cette Édition Vaticane, il crée une commission pontificale composée des musicologues de toute l’Europe, présidée par Dom Joseph Pothier, abbé bénédictin de Saint-Wandrille. Comme la commission à Rome ne peut pas accéder directement aux matériaux, un grand nombre de photographies des manuscrits anciens auprès de l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes, Pie X doit renoncer à ce projet, mais demande à Dom Pothier de publier les livres de chant sans délai, d’après les éditions bénédictines de Solesmes.

La première publication est achevée en 1908, il s’agit de la nouvelle édition vaticane du graduel :

Graduale sacrosanctæ romanæ ecclesiæ de tempore et de sanctis SS. D. N. Pii X. pontificis maximi jussu restitutum et editum, Typis Vaticanis, Rome 1908 fac-similé [archive]

L’antiphonaire, quant à lui, paraît en 1912 :

Antiphonale sacrosanctæ romanæ ecclesiæ pro diurnis horis SS. D. N. Pii X. pontificis maximi jussu restitutum et editum, Typis polyglottis vaticanis, Rome 1912 fac-similé [archive]

Le pape Pie X est également le fondateur de l’Institut pontifical de musique sacrée à Rome, en 1910. La fondation de cet établissement avait été proposée par Dom Angelo de Santi, le théologien et musicologue de Léon XIII et vieil ami de Pie X, qui est donc nommé le premier directeur de l’institut.

 

Constitution apostolique

Le pape Pie X bénéficie d’une image de simplicité et d’homme vigoureux. Il gouverne l’Église d’une main ferme à une époque où elle doit faire face à un laïcisme virulent et à une mise en question des connaissances bibliques et théologiques. Il invite les chrétiens à participer activement à la liturgie, souhaitant ainsi les ramener aux sources de la foi.

Constitution apostolique « Divino Afflatu » (1911).

« Les psaumes recueillis dans la Bible ont été composés sous l’inspiration divine. Certes, dès les débuts de l’Église, ils ont merveilleusement contribué à nourrir la piété des fidèles, qui offraient à Dieu, en toute circonstance, un sacrifice de louange, c’est-à-dire l’acte de foi qui sortait de leurs lèvres en l’honneur de son nom. Mais il est certain aussi que, selon un usage déjà reçu sous la Loi ancienne, ils ont tenu une place éminente dans la liturgie proprement dite et dans l’Office divin[…] »

 

Pie X dans la littérature

En 1913, Guillaume Apollinaire, exprimant la lassitude de l’Antiquité gréco-romaine et lui opposant le christianisme, qui « seul en Europe n’est pas antique », écrit dans son poème Zone un éloge paradoxal du pape qui avait condamné le modernisme :

« L’Européen le plus moderne c’est vous pape Pie X. »

 

Bibliographie

Georges Buraud, Pie X – le pape de l’unité, Desclée de Brouwer, 1951.

Yves-Marie Hilaire (dir.), Histoire de la papauté. 2 000 ans de missions et de tribulations, Tallandier, 1993.

Philippe Levillain (dir.), Dictionnaire historique de la papauté, article « Pie X », Fayard, 1994.

Mgr Yves MarchassonLes Papes du xxe siècle, Desclée, 1990.

Yves ChironSaint Pie X, Courrier de Rome, 1er avril 1999 370 pages.

Christian-Philippe ChanutL’élection de saint Pie X, Sicre éd., 2003.

Xavier Lecoeur, Petite vie de Pie X, Desclée de Brouwer, 2007, 174 p. 

Pie X Pape, Lettre encyclique « Pascendi Dominici Gregis » du pape saint Pie X contre le modernisme, Groupe Saint-Remi, 2011, 42 p. 

Pie X Pape, Catéchisme de saint Pie X, Groupe Saint-Remi, 2011, 211 p. 

Pierre Fernessole, Pie X – Essai historique, Clovis, 2015, 700 p. (Père Jérôme Dal Gal, Pie X (Biographie), Clovis, 2015, 400 p. 

Saint Pie X (Auteur) et Éditions Saint Sébastien (Sous la direction de), Catéchisme de la doctrine chrétienne, Editions Saint-Sébastien, 2016, 166 p. 

R.P. TH.- Dom.- C. Gonthier, Pie X et le modernisme, Editions Saint-Sébastien, 2016, 38 p. 

DOMINIQUE DE GUZMAN (saint ; 1170-1221), PRIERE, PRIERES, SAINTETE, SAINTS

Les neufs manières de prier de saint Dominique

 

Les neufs manières de prier de saint Dominique

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Des docteurs comme saint Augustin, saint Grégoire, saint Hilaire, saint Isidore, saint Jean Chrysostome, saint Jean Damascène, saint Bernard, et d’autres très pieux docteurs grecs et latins, ont longuement traité de l’oraison. Ils l’ont recommandée et décrite, en ont montré la nécessité et la bienfaisance, en ont expliqué la méthode, la préparation et les obstacles. De plus notre glorieux et vénérable frère Thomas d’Aquin et Albert, de l’ordre des Prêcheurs, dans leurs divers écrits ; comme aussi Guillaume dans son traité des vertus, ont exposé avec noblesse, sainteté, dévotion et élégance, la manière de prier, suivant laquelle l’âme se sert des membres du corps afin de se porter vers Dieu avec plus de ferveur ; de telle sorte que l’âme, qui anime le corps, est à son tour mue par celui-ci, et entre parfois en extase comme saint Paul, ou bien en de saints transports comme le prophète David. Il convient de raconter a ce propos ce que faisant saint Dominique qui recourait fréquemment à ce mode d’oraison. On remarque que les saints de l’Ancien et du Nouveau Testament ont ainsi prié quelquefois. Cette méthode, en vérité, excite la dévotion, par l’action réciproque de l’âme sur le corps et du corps sur l’âme. Grâce à elle, saint Dominique en venait à verser d’abondantes larmes ; il accroissait la ferveur de sa bonne volonté à tel point, qu’il ne pouvait empêcher les membres de son corps de manifester sa piété par quelque signe indubitable. De là, avec quelle élévation son esprit ne s’adonnait-il pas aux demandes, aux supplications, aux actions de grâces ! 
Nous ne parlerons pas ici des grands mouvements de ferveur qui lui étaient habituels dans la célébration de la sainte messe et la prière de la psalmodie. Souvent, en effet, quand il remplissait ces fonctions saintes, au chœur comme en voyage, on le voyait tout à coup ravi au-dessus de lui-même, et perdu en Dieu dans la compagnie des anges. Mais voici quelles furent ses autres manières de prier.

 

I 
La première manière était la suivante. Humblement prosterné devant l’autel, comme si Jésus-Christ, représenté par cet autel, lui était réellement et personnellement présent, et non pas seulement dans son symbole, il disait « Mon Dieu, vous avez toujours eu pour agréable la prière des hommes humbles et doux [Judith IX, 16]. N’est-ce point par leur humilité que la Chananéenne et l’enfant prodigue se virent exaucés ? Pour moi « je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit » [Matth. VIII, 8] ; « mais voici que je me suis humilié jusqu’à terre devant vous, ô mon Dieu » [Ps. CXLVI, 6 ; cxviii, 107]. 
Après avoir prié de la sorte, le saint père se relevait, inclinait la tête, et considérant avec humilité son chef Jésus-Christ, comparant sa propre position d’esclave avec l’excellence du Christ, il appliquait tout son être à lui manifester sa vénération. Il enseignait aux frères à faire de même quand ils passaient devant le crucifix, signe de l’humiliation de Jésus-Christ ; afin, que, si profondément humilié par amour de nous, il nous vît aussi humiliés devant sa majesté. 
Cette sorte d’humilité, il la demandait aussi en l’honneur de la Sainte Trinité, lorsqu’on chantait le verset : « Gloria Pat ri et Filio et Spiritui Sancto. » Cette manière d’incliner profondément la tête, comme le montre la figure, était le point de départ de ses dévotions.

II

Souvent aussi le bienheureux Dominique priait entièrement étendu la face contre terre. Il entretenait alors dans son cœur de vrais sentiments de componction. Il se rappelait les enseignements des divines Écritures, prononçant quelquefois, à voix haute pour être entendue, cette parole du saint Évangile « O Dieu, ayez pitié de moi qui suis un pécheur » [Luc xviii, 13]. Pieusement et avec une crainte respectueuse, il redisait ce verset de David : « C’est bien moi qui ai péché et accompli l’iniquité » [Ps. L, 5, ou mieux II Reg. xxiv, 17]. Alors, il pleurait et il poussait de grands gémissements. Ensuite il s’écriait « Je ne suis pas digne de lever mes yeux vers le ciel à cause de la grandeur de mon péché, car j’ai provoqué votre colère, Seigneur, et fait ce qui est mal à vos yeux. » Et dans le psaume Deus auribus nostris audivimus, il disait avec force et dévotion ce passage « Mon âme est humiliée jusque dans la poussière, mon corps est attaché à la terre » [Ps. XLIII, 25] ; ou encore ces autres paroles « Mon âme est enchainée à la terre, mon Dieu, rendez-moi la vie selon votre parole » [Ps. CXVIII, 25]. 
Lorsqu’il se proposait d’enseigner aux frères avec quelle crainte respectueuse ils devaient prier, il leur disait « Les mages, ces rois si remplis de dévotion, entrèrent dans la maison et trouvèrent l’enfant avec Marie, sa mère ; et se prosternant, ils l’adorèrent » [Matth. ii, 11]. Il n’y a donc point de doute que nous ne trouvions l’Homme-Dieu avec Marie, sa servante. « Venez, prosternons-nous devant notre Dieu et adorons-le, pleurons en présence du Seigneur notre Créateur [Ps. xciv, 6]. 
Il exhortait aussi les plus jeunes en ces termes : « Si vous ne pouvez pleurer vos péchés parce que vous n’en avez pas, Pensez au grand nombre de pécheurs qui peuvent être préparés à la miséricorde et à la charité pour eux les prophètes et les apôtres ont adressé au ciel leurs gémissements ; pour eux aussi Jésus, qui les pénétrait de son regard, pleura douloureusement. C’est bien ainsi que le saint roi David pleurait déjà lorsqu’il s’écriait « À la vue des prévaricateurs j’ai senti mon âme défaillir de douleur » [Ps. CXVIII, 158].

III

Pouf ce motif, comme suite naturelle de ce qui vient d’être dit, il se relevait pour se donner la discipline avec une chaîne de fer, en disant « Votre discipline m’a corrigé jusqu’à la fin » [Ps. xvii, 36]. C’est pourquoi l’ordre entier a statué que tous les frères, en mémoire de cet exemple de saint Dominique, les jours de féries, après complies, recevraient la discipline avec des verges de bois sur les épaules nues ; pendant ce temps, ils réciteraient avec dévotion le Miserere ou le De Profundis. Ils feraient cette pénitence soit pour leurs propres fautes, soit pour celles des bienfaiteurs qui les font vivre de leurs aumônes. Aussi personne, si innocent qu’il puisse être, ne doit se soustraire à cet usage.

 

IV

Ensuite saint Dominique se rendait devant l’autel, ou bien au chapitre. Là, le regard fixé sur le crucifix, il le considérait avec une incomparable pénétration. Devant lui il faisait de nombreuses génuflexions. Parfois aussi, depuis complies jusqu’au milieu de la nuit, tantôt il se relevait, tantôt il s’agenouillait comme l’apôtre saint Jacques. À l’exemple du lépreux de l’évangile, il disait, le genou en terre « Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir » [Matth. viii, 2]. À genoux encore, comme saint Étienne, il criait avec force « Ne leur imputez pas ce péché, Seigneur » [Act. VII, 59]. Il se formait alors dans notre père saint Dominique, un grand sentiment de confiance dans la miséricorde de Dieu pour lui-même, pour tous les pécheurs et pour la conservation des frères plus jeunes qu’il envoyait au milieu du monde prêcher l’évangile aux âmes. Aussi bien lui arrivait-il de ne pouvoir contenir sa voix, et les frères l’entendaient s’écrier « C’est vers vous que je crie, mon Dieu, ne restez pas sourd à ma voix, de peur que si vous gardez le silence, je ne ressemble à ceux qui descendent dans la fosse. » [Ps. XXVII, 1] ; ou d’autres paroles semblables de la Sainte Écriture. 
Quelquefois cependant il se parlait au-dedans de lui-même, et l’on n’entendait plus du tout sa voix. Il restait parfois très longtemps en génuflexion, l’âme perdue dans le ravissement. Et quelquefois il semblait que dans cette sorte de regard son intelligence pénétrait le ciel, et tout aussitôt rempli d’une céleste joie, il essuyait les larmes qui coulaient de ses yeux. Il se laissait alors aller à de saints transports, comme un homme altéré qui parvient à la source, comme un voyageur qui va enfin retrouver sa patrie. Son animation et son ardeur croissaient, comme on le pouvait voir à la rapidité de ses mouvements, qui gardaient cependant toute leur dignité, quand il se relevait et s’agenouillait. Il était tellement habitué à fléchir les genoux que, même en voyage, dans les hôtelleries, après les fatigues de la route et jusque sur les chemins, pendant que ses compagnons dormaient ou se reposaient, il revenait à ses génuflexions comme à son art et à son ministère particuliers. Et par son exemple plus que par ses paroles, il enseignait aux frères cette manière de prier.

 

V

Quand il était au couvent, le saint père Dominique se tenait aussi quelquefois debout devant l’autel, bien droit de tout son corps sur les pieds, sans se soutenir ou s’appuyer à quoi que ce fût, les mains étendues devant la poitrine à la façon d’un livre ouvert. Ainsi se comportait-il dans la manière de se tenir debout avec grand respect et dévotion, comme s’il eût fait sa lecture en la présence visible de Dieu. Alors plongé en oraison, on le voyait méditer la parole de Dieu, et comme se la redire à lui-même avec suavité. Il avait pris cette habitude pour imiter le Seigneur. Saint Luc nous dit en effet que « selon sa coutume, Jésus entra dans la synagogue, le jour du sabbat et se leva pour faire la lecture » [Luc iv, 16]. Le psalmiste dit aussi que Phinées se leva, adressa à Dieu sa prière, et le fléau cessa [Ps. cv, 30]. 
Tantôt il joignait les mains et les tenait fortement unies devant ses yeux en se ramassant sur lui-même ; tantôt il les élevait à la hauteur des épaules, comme le prêtre a coutume de le faire quand il célèbre la sainte messe. Il semblait vouloir tendre l’oreille pour mieux écouter quelque parole qui lui aurait été dite de l’autel. À voir sa dévotion lorsqu’il priait ainsi debout, vous auriez cru voir un prophète s’entretenir avec un ange ou avec Dieu, tour à tour parlant, écoutant, méditant en silence les révélations qui lui auraient été faites. En voyage il dérobait bien vite et en secret le temps nécessaire à la prière ; et fixant pour ainsi dire toute son âme, il se hâtait de l’appliquer aux pensées du ciel. Alors sans doute vous l’eussiez entendu prononcer, avec une douceur et une délicatesse exquises, quelques suaves paroles tirées de la moelle et de la graisse de la Sainte Écriture. En vérité il semblait l’avoir puisée aux sources mêmes du Sauveur. 
Témoins de cet exemple, les frères étaient très impressionnés en présence de leur père et de leur maître ; et, devenus plus fervents, ils se trouvaient merveilleusement entraînés à une prière admirable de piété et de constance : « Comme l’œil de la servante est fixé sur la main de sa maîtresse, et l’œil du serviteur sur la main de son maître, ainsi nos yeux se tiennent élevés vers le Seigneur » [Ps. CXXII, 2].

 

VI

On a vu aussi d’autres fois le saint père Dominique prier les mains ouvertes, les bras fortement tendus en forme de croix, et debout, le corps bien droit autant qu’il le pouvait. C’est ainsi qu’il pria quand, sur sa prière, Dieu ressuscita le jeune Napoléon, dans la sacristie du couvent de Saint-Sixte, à Rome. De même à l’église, lorsqu’il fut élevé de terre pendant qu’il célébrait la messe, comme le raconte la pieuse et sainte sœur Cécile, qui était présente, et qui le vit en compagnie d’un grand nombre de témoins. Ainsi avait fait le prophète Élie lorsqu’il ressuscita le fils de la veuve, après s’être étendu sur l’enfant [III Reg. xvii, 21]. Il pria semblablement quand, près de Toulouse, il sauva des pèlerins anglais en danger de se noyer dans le fleuve. N’est-ce pas ainsi que pria le Seigneur, cloué en croix les mains et les bras étendus, poussant des cris puissants accompagnés de larmes abondantes et méritant d’être exaucé pour l’excellence de sa piété [Hebr. V, 7]. 
Le saint homme Dominique n’avait recours à cette manière de prier que dans les circonstances où, sous l’inspiration de Dieu, il savait que quelque chose de grand et de merveilleux allait se produire par la vertu de sa prière. S’il ne défendait pas aux frères de prier ainsi, il ne les y exhortait pas davantage. 
Et lorsqu’il ressuscita le jeune Napoléon, en priant les mains et les bras étendus en forme de croix, nous ignorons quelles paroles il prononça. Peut-être répéta-t-il celles mêmes du prophète Élie : « Seigneur, mon Dieu, je vous en prie, que l’âme de cet enfant revienne au dedans de lui » [III Reg. xvii, 21]. Frères et sœurs, seigneurs et cardinaux, et tous ceux qui étaient présents à ce miracle, se souvinrent bien de la manière dont il pria, nouvelle pour eux et vraiment extraordinaire ; mais aucun ne retint ses paroles. Et plus tard, personne n’osa interroger notre saint et admirable Dominique, qui inspira à tous sur ce point une respectable réserve. 
Il prononçait avec lenteur, gravité et mûre réflexion les paroles du psautier qui font mention de ce genre de prière. C’est ainsi qu’il disait avec grande attention le psaume : « Seigneur, Dieu de mon salut, j’ai crié vers vous et le jour et la nuit… », jusqu’à ces mots : « Je vous invoque tout le jour, Seigneur, et vers vous j’étends les mains » [Ps. LXXXVII, 2-10] ; ou bien encore cet autre psaume : « Seigneur, écoutez ma prière, prêtez l’oreille à mes supplications… » jusqu’à ces paroles « J’étends vers vous des mains suppliantes, hâtez-vous de m’exaucer, Seigneur » [Ps. CXLII, 1-6]. 
Ainsi, tout homme pieux pouvait admirer à la fois et la dévotion et la science de notre père quand il priait de la sorte, soit qu’il voulût comme exercer sur Dieu une grande violence, par la vertu de son oraison ; soit plutôt que, sous l’effet d’une inspiration intérieure, il eût le sentiment que Dieu le poussait à demander quelque grâce singulière pour lui ou pour le prochain. Il puisait alors sa force dans la doctrine de David, dans le feu d’Élie, dans la charité du Christ, dans une dévotion toute divine.

 

VII

On le voyait souvent aussi se dresser de toute sa taille vers le ciel, à la manière d’une flèche qu’un arc bien tendu aurait lancée droit dans l’azur. Il élevait au-dessus de la tête les mains fortement tendues, jointes l’une contre l’autre, ou légèrement ouvertes comme pour recevoir quelque chose du ciel. On croit qu’il était alors l’objet d’un accroissement de grâce et que, ravi à lui-même, il obtenait de Dieu, pour l’ordre dont il avait jeté les fondements, les dons du Saint-Esprit ; pour lui même et pour les frères, un peu de la suavité délectable qui se trouve dans les actes des béatitudes et qui fait qu’on s’estime heureux dans les rigueurs de la pauvreté, l’amertume de la douleur, la violence de la persécution, la faim et la soif de la justice, les étreintes de la miséricorde, et qu’on se maintient dans une joyeuse ferveur, pour l’observance des préceptes et la pratique des conseils évangéliques. 
Dans ces moments, le saint père semblait entrer comme à la dérobée dans le Saint des Saints, et jusqu’au troisième ciel aussi, après une telle prière, s’il avait à corriger, à donner quelques avis ou à prêcher, il se comportait vraiment comme un prophète. Le saint père ne priait pas longtemps de cette manière, mais reprenant possession de lui-même, il paraissait arriver d’une région lointaine, et ressemblait un moment à un étranger, comme il était facile de le remarquer à son air et à ses manières. Quelquefois les frères l’entendaient prier à haute voix et dire comme le prophète « Écoutez, Seigneur, la voix de mes supplications quand je crie vers vous, quand j’élève mes mains vers votre temple saint » [Ps. xxvii, 2). Par sa parole et son saint exemple, il ne cessait d’enseigner les frères à prier de même, leur redisant le psaume « Bénissez le Seigneur, vous tous ses serviteurs » [Ps. Cxxxiii] jusqu’à : « pendant les nuits levez vos mains vers le sanctuaire » ; et cet autre 
« Seigneur, je crie vers vous, exaucez-moi, prêtez l’oreille à ma voix lorsque je vous invoque. [Que ma prière soit devant vous comme l’encens, et l’élévation de mes mains comme l’offrande du soir » [Ps. CXL, 1 et 2].

 

VIII

Notre père saint Dominique avait encore une autre manière de prier, toute pleine de beauté, de dévotion et de charmes. Il s’y livrait après les heures canoniales et après l’action de grâces commune qui suit les repas. 
Ce bon père, admirable de sobriété et débordant de l’esprit de dévotion, qu’il avait puisé dans les divines paroles qui se chantaient au chœur ou au réfectoire, se mettait bien vite dans un endroit solitaire, en cellule ou ailleurs, pour lire et prier, recueilli en lui-même et fixé en Dieu. Paisiblement il s’asseyait, et après avoir fait le signe de la croix, il lisait dans quelque livre ouvert devant lui ; son âme éprouvait alors une douce émotion, comme s’il eût entendu le Seigneur lui-même lui adresser la parole selon qu’il est écrit « J’écouterai la parole que le Seigneur Dieu dira au-dedans de mon cœur, etc. » [Ps. Lxxxiv, 9]. Et comme s’il disputait avec un compagnon, il paraissait tantôt ne pouvoir contenir ses paroles et sa pensée, tantôt écouter paisiblement, discuter et lutter. On le voyait rire et pleurer tour à tour, regarder fixement et baisser les yeux, puis se parler bas et se frapper la poitrine. 
Si quelque curieux, en secret, voulait le voir, le saint père Dominique lui apparaissait tel que Moïse lorsque ce patriarche, s’enfonçant dans le désert, parvint à la montagne de Dieu, à Horeb, contempla le buisson ardent, parla au Seigneur et s’humilia, en sa présence. Cette montagne de Dieu n’est-elle pas comme l’image prophétique de la sainte coutume qu’avait notre père, de s’élever bien vite de la lecture à la prière, de la prière à l’oraison, de l’oraison à la contemplation ? 
Et tandis qu’il lisait ainsi dans la solitude, il vénérait son livre ; et, s’inclinant vers lui, le baisait avec amour, surtout quand c’était le livre des Évangiles, et qu’il lisait les paroles que Jésus-Christ avait daigné prononcer de sa bouche. 
D’autres fois il détournait le visage, le voilait de sa chape, le mettait dans ses mains ou se couvrait un moment la tête de son capuce. Alors, ou bien il versait d’abondantes larmes sous l’action d’une crainte ou d’un désir véhément ; ou bien il s’élevait médiocrement en faisant une inclination de tête, comme s’il eût voulu remercier quelque grand personnage pour un bienfait reçu. Puis, satisfait et paisible au-dedans de lui-même, il poursuivait sa lecture.

 

IX

Il gardait ces pratiques de dévotion quand il voyageait d’un pays à un autre, surtout s’il se trouvait en quelque région solitaire. Toute sa joie était de se livrer à ses méditations, de retrouver sa contemplation. Tout en cheminant il disait parfois à son compagnon : « Il est écrit dans le prophète Osée : « Je conduirai mon épouse au désert et lui parlerai au cœur » [Os. n. 14]. Aussi bien s’écartait-il de son compagnon, le devançant ou mieux le suivant à distance. Ainsi, il cheminait seul et priait ; et le feu de sa charité puisait dans sa méditation un surcroît d’ardeur. Il lui arrivait, en ces sortes d’oraisons, de faire des gestes comme pour écarter les cendres légères ou des mouches importunes ; et il se munissait souvent du signe de la croix. 
Dans la pensée des frères, c’est en priant de la sorte que le saint acquérait cette plénitude de connaissance de la Sainte Écriture, pénétrait la moelle même des paroles divines, apprenait les saintes audaces de son ardente prédication, et vivait dans cette intime familiarité avec l’Esprit Saint, d’où lui venait la connaissance des choses cachées.

 

* Le texte est extrait de : « Saint Dominique – La vie apostolique » – Textes présentés et annotés par M.-H. Vicaire, o.p., CERF, 1965. 
Imprimi potest : 1953, E. Suarez, o.p., maître général. 

Le texte qui va suivre date pour sa rédaction entre 1260-1262 et 1272-1288, d’après Vicaire (voir ouvrage cité plus haut, p.28).

CLAIRE ASTOLFI, IGNACE DE LOYOLA (saint ; 1491-1556), IGNACE DE LOYOLA : L'APPEL DU ROI, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, SAINTETE, SAINTS

La vocation d’Ignace de Loyola

Ignace de Loyola : l’appel du roi

Claire Astolfi

Paris, Salvator, 2019. 214 pages.

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A partir de 11 ans. Comment Inigo Lopez de Loyola, gentilhomme d une illustre famille basque espagnole, est-il devenu Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus ? Tout commence par un boulet de canon qui le cloue au lit pendant des mois. Cette expérience le pousse à changer radicalement de vie. Chose plus facile à dire qu à faire… Inigo n est-il pas avant tout amateur de chevalerie, soucieux de plaire et de séduire, fier, orgueilleux ? Un pèlerinage épique et intérieur l entraîne alors en Espagne, en Italie, à Jérusalem, jusqu à Paris. Excessif, impétueux, radical, il ne craindra ni les tempêtes, ni la peste, ni les armées ennemies, ni l Inquisition. Dans ce XVIe siècle où les souverains européens soumettent le monde, Inigo, chevalier dans l âme, se cherche un Roi exigeant et amoureux des hommes. Car immobilisé dans son lit à Loyola, il a entendu un appel… C est l appel du Roi. 

Claire Astolfi, diplômée d histoire et de sciences politiques et membre de la communauté du Chemin Neuf, a publié de nombreux ouvrages pour la jeunesse, dont Jean-Paul II, le roman de sa vie (Bayard, 2011).

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Comment Inigo Lopez de Loyola, gentilhomme d’une illustre famille basque espagnole, est-il devenu Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus ?

Tout commence par un boulet de canon qui le cloue au lit pendant des mois. Cette expérience le pousse à changer radicalement de vie. Chose plus facile à dire qu’à faire… Inigo n’est-il pas avant tout amateur de chevalerie, soucieux de plaire et de séduire, fier, orgueilleux ? Un pèlerinage épique et intérieur l’entraîne alors en Espagne, en Italie, à Jérusalem, jusqu’à Paris. Excessif, impétueux, radical, il ne craindra ni les tempêtes, ni la peste, ni les armées ennemies, ni l’Inquisition. Dans ce XVIe siècle où les souverains européens soumettent le monde, Inigo, chevalier dans l’âme, se cherche un Roi exigeant et amoureux des hommes. Car immobilisé dans son lit à Loyola, il a entendu un appel… C’est l’appel du Roi.

 

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Saint Ignace de Loyola

Fondateur de la Compagnie de Jésus (« Jésuites »)

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Saint Ignace naquit au château de Loyola, en Espagne. Il fut d’abord page du roi Ferdinand V ; puis il embrassa la carrière des armes. Il ne le céda en courage à personne, mais négligea complètement de vivre en chrétien, dirigé uniquement par l’orgueil et l’amour des plaisirs. De ce chevalier mondain, Dieu allait faire l’un des premiers chevaliers chrétiens de tous les âges.

Au siège de Pampelune, un boulet de canon brisa la jambe droite du jeune officier, qui en peu de jours fut réduit à l’extrémité et reçut les derniers sacrements. Il s’endormit ensuite et crut voir en songe saint Pierre, qui lui rendait la santé en touchant sa blessure. A son réveil, il se trouva hors de danger, quoique perclus de sa jambe.

Pour se distraire, il demanda des livres ; on lui apporta la Vie de Jésus-Christ et la Vie des Saints. Il les lut d’abord sans attention, puis avec une émotion profonde. Il se livra en lui un violent combat ; mais enfin la grâce l’emporta, et comme des hommes de cette valeur ne font rien à demi, il devint, dans sa résolution, un grand Saint dès ce même jour. Il commença à traiter son corps avec la plus grande rigueur ; il se levait toutes les nuits pour pleurer ses péchés. Une nuit, il se consacra à Jésus-Christ par l’entremise de la Sainte Vierge, refuge des pécheurs, et Lui jura une fidélité inviolable. Une autre nuit, Marie lui apparut environnée de lumière, tenant en Ses bras l’Enfant Jésus.

Peu après, Ignace fit une confession générale et se retira à Manrèze, pour s’y livrer à des austérités qui n’ont guère d’exemple que dans la vie des plus célèbres anachorètes : vivant d’aumônes, jeûnant au pain et à l’eau, portant le cilice, il demeurait tous les jours six ou sept heures à genoux en oraison. Le démon fit en vain des efforts étonnants pour le décourager. C’est dans cette solitude qu’il composa ses Exercices spirituels, l’un des livres les plus sublimes qui aient été écrits par la main des hommes.

Passons sous silence son pèlerinage en Terre Sainte et différents faits merveilleux de sa vie, pour rappeler celui qui en est de beaucoup le plus important, la fondation de la Compagnie de Jésus (1534), que l’on pourrait appeler la chevalerie du Christ et le boulevard de la chrétienté. Cette fondation est assurément l’une des plus grandes gloires de l’Église catholique ; sciences profanes et sciences sacrées, enseignement, apostolat, rien ne devait être étranger à la Compagnie d’Ignace.

Les vertus du fondateur égalaient ses grandes œuvres  ; elles avaient toutes pour inspiratrice cette devise digne de lui : Ad majorem Dei gloriam ! « A la plus grande gloire de Dieu ! »

CHRISTIANISME, CHRISTIANISME (30-600), CHRISTIANISME PRIMITIF (30-600), EGLISE CATHOLIQUE, PAUL (saint ; Apôtre), SAINTETE, SAINTS

Saint Paul apôtre d’après la Légende dorée

SAINT PAUL, APÔTRE.

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Paul signifie bouche de trompette, ou bouche de ceux, ou élu admirable, ou miracle d’élection. Paul vient encore de pausa, qui veut dire repos en hébreu, et en latin modique. Par quoi l’on connaît les six prérogatives particulières à saint Paul. La Ire est une langue fructueuse, car il prêcha l’Evangile depuis l’Illyrie jusqu’à Jérusalem, de là le nom de bouche de trompette. La 2e est un amour de mère, qui lui fait dire : « Qui est faible, sans que je  m’affaiblisse avec lui? (II, Cor., XI) » C’est pour cela que son nom veut dire bouche de ceux, ou bouche de cœur  ainsi qu’il le dit lui-mème (II, Cor., VI). « O Corinthiens, ma bouche s’ouvre, et mon cœur  s’étend par l’affection que je vous porte. » La 3e est une conversion miraculeuse, c’est pour cela qu’il est appelé élu admirable, parce qu’il fut élu et converti merveilleusement. La 4° est le travail des mains,, et voilà pourquoi il est nommé miracle (195) d’élection : ce fut un grand miracle en lui que, de préférer gagner ce qui lui était nécessaire pour vivre et prêcher sans cesse. La 5efut une contemplation délicieuse, parce qu’il fut élevé jusqu’au troisième ciel; de là le nom de repos du Seigneur; car dans la contemplation, repos d’esprit est requis. La 6e est son humilité, de là le nom de modique. Il y a trois opinions au sujet du nom de Paul. Origène veut qu’il ait toujours eu deux noms et qu’il ait été indifféremment appelé Saul et. Paul ; Raban veut qu’avant sa conversion il eut le nom de Saut, du roi orgueilleux Saül, mais qu’après il fut nommé Paul, qui veut dire petit, en esprit et en humilité : et il donne lui-même l’interprétation de son nom quand il dit : «Je suis le plus petit des apôtres. » Bède enfin veut qu’il ait été appelé Paul, de Sergius Paulus, proconsul, converti par lui à la foi. Le martyre de saint Paul fut écrit par saint Lin, pape.

Paul, apôtre, après sa conversion, souffrit beaucoup de persécutions énumérées en ces termes par saint Hilaire : « Paul est fouetté de verges à Philippes; il est mis en prison ; il est attaché par les pieds à un poteau ; il est lapidé à Lystra; il est poursuivi d’Icone et de Thessalonique par les méchants; à Ephése, il est livré aux bêtes ; à Damas, on le descend du haut d’un mur dans une corbeille ; à Jérusalem, il est arrêté, battu, enchaîné, on lui tend. des embûches; à Césarée, il est emprisonné et incriminé: Il est en péril sur mer, dans son voyage en Italie; arrivé à Rome, il est jugé et meurt tué sous Néron. » Il reçut l’apostolat en faveur des gentils ; il redressa un perclus à Lystra; il ressuscita un jeune homme qui, tombé d’une fenêtre, avait rendu le dernier soupir, et fit grand nombre d’autres miracles. Dans l’île de Malte, une vipère lui saisit la main, mais l’ayant secouée dans le feu, il n’en reçut aucune atteinte. On rapporte que (196) tous les descendants de celui qui donna l’hospitalité à saint Paul ne ressentent aucun mal des bêtes venimeuses; et quand ils viennent au monde, le père met des serpents dans leur berceau pour s’assurer s’ils sont vraiment sa lignée. On trouve encore quelquefois que saint Paul est tantôt inférieur à saint Pierre, tantôt plus grand, tantôt égal ; mais en réalité, il lui est inférieur en dignité, supérieur dans la prédication et égal, en sainteté. Haymon rapporte que saint Paul se livrait au travail des mains depuis le chant des poussins jusqu’à la cinquième heure ; ensuite il vaquait à la prédication, de telle sorte que le plus souvent, il prolongeait son discours jusqu’à la nuit: le reste du temps lui suffisait pour ses repas, son sommeil et son oraison. Quand il vint à Rome, Néron, qui n’était point encore confirmé empereur, apprit qu’il s’était élevé une dispute entre Paul et les Juifs au sujet de la loi judaïque et de la foi dés chrétiens : il ne s’en mit pas beaucoup en peine, de sorte que saint Paul allait et prêchait librement où il voulait. Saint Jérôme, en son livre des Hommes illustres, dit que, « 25 ans après la Passion du Seigneur, c’est-à-dire la 2e du règne de Néron, saint Paul fut envoyé à Rome chargé de chaînes, et que pendant deux ans il demeura libre sous une garde; qu’il disputait contre des Juifs, et que relâché ensuite par Néron, il prêcha l’Evangile dans l’Occident. L’an 14 de Héron, il fut décapité la même année et le même jour’ que saint Pierre fut crucifié. » Sa sagesse, et sa religion étaient partout en renom et on le regardait généralement comme un homme admirable. Il se fit beaucoup d’amis dans, la maison de l’empereur, et il (197) les convertit à la foi de J.-C. Quelques-uns de ses écrits furent lus devant le César ; tout le monde en fit grand éloge; le Sénat lui-même avait beaucoup d’estime pour sa personne. Une fois que saint Paul prêchait, vers le soir, sur une terrasse, un jeune homme nommé Patrocle, échanson favori de Néron, monta à une fenêtre pour entendre plus commodément le saint apôtre, à cause de la foule, et s’y étant légèrement endormi, il tomba et se tua. Néron à cette nouvelle eut beaucoup de chagrin de sa mort et aussitôt il pourvut à son remplacement. Mais saint Paul, qui en fut instruit par révélation, dit aux assistants d’aller et de lui rapporter le cadavre de Patrocle, L’ami du César. On le lui apporta et saint Paul le ressuscita, ensuite il l’envoya à César avec ses compagnons. Comme Néron se lamentait sur la perte de son favori, voilà qu’on lui annonce que Patrocle vivant était à la porte. Néron informé que celui qu’il avait cru mort tout à l’heure était en vie, fut extraordinairement effrayé et refusa de le laisser entrer auprès de lui; mais enfin à la persuasion de ses amis, il permit ; qu’on l’introduisît. Néron lui dit: « Patrocle; tu vis? » Et Patrocle répondit: « César; je vis. » Et Néron dit « Oui t’a fait vivre? » Patrocle reprit : « C’est Jésus-Christ, le roi de tous les siècles. » Héron se mit en Colère et dit : « Alors celui-ci régnera sur les siècles et détruira donc les royaumes du monde ? » Patrocle lui répliqua: « Oui, César. » Néron lui donna un soufflet eu disant: « Donc tu es au service de ce roi? » « Oui, répondit Patrocle, je suis à son service, parce qu’il m’a ressuscité d’entre les morts. » Alors cinq des (198) officiers de l’empereur qui l’accompagnaient constamment lui dirent : « Empereur, pourquoi frapper ce jeune homme plein de prudence et qui répond la vérité ? Et nous aussi nous sommes au service de ce roi invincible. » Néron, à ces mots, les fit enfermer en prison, afin de tourmenter cruellement ceux qu’il avait aimés jusqu’alors extraordinairement. Il fit en même temps rechercher tous les chrétiens et il les fit punir tous sans forme de procès : Paul fut conduit, chargé de chaînes, avec les autres, par devant Néron qui lui dit: « O homme, le serviteur du grand roi, mais cependant mon prisonnier, pourquoi  m’enlèves-tu mes soldats et les prends-tu pour toi? » « Ce n’est pas seulement, répondit saint Paul, dans le coin de la terre où tu vis que j’ai levé des soldats, mais j’en ai enrôlé de l’univers entier: notre Roi leur accordera des récompenses qui, loin de leur manquer jamais, les mettront à l’abri. du besoin. Toi, si tu veux lui être soumis, tu seras sauvé. Sa puissance est si grande qu’il viendra juger tous les hommes et qu’il dissoudra par le feu la figure de ce monde. » Quand Néron, enflammé de colère, eut entendu dire à saint Paul que le feu devait dissoudre la figure du monde, il ordonna qu’on fît brûler tous les soldats de J.-C. et de couper la tête à saint Paul, comme coupable de lèse-majesté. Or, la foule de chrétiens qui furent tués était si grande que le peuple romain se porta avec violence au palais et se disposait à exciter une sédition contre Néron, en, criant tout haut : « Arrête, César, suspends le carnage et l’exécution de tes ordres. Ceux que tu fais périr sont nos concitoyens; ce sont (199) les soutiens de l’empire romain. » Néron eut peur et modifia son édit en ce sens que personne ne mettrait la main sur les chrétiens qu’autant que l’empereur’ mieux informé les eût jugés. C’est pourquoi Paul fut ramené et présenté de nouveau à Néron. Il ne l’eut pas plutôt vu qu’il s’écria avec violence : « Emmenez ce malfaiteur, décapitez cet imposteur ; ne laissez pas vivre ce criminel ; défaites-vous de cet homme qui égare les intelligences ; ôtez de dessus la terre ce séducteur des esprits. » Saint Paul lui dit : « Néron, je souffrirai l’espace d’un instant, mais je vivrai éternellement en Notre-Seigneur J.-C. » Néron dit : «Tranchez-lui la tête afin qu’il apprenne que je suis plus puissant que son roi, moi qui l’ai vaincu; et nous verrons s’il pourra toujours vivre. » Saint Paul reprit: « Afin que tu saches qu’après la mort de mon corps, je vis éternellement, quand ma tête aura été coupée,: je t’apparaîtrai vivant, et tu pourras connaître alors que J.-C. est le Dieu de la vie et non de la mort. » Ayant parlé ainsi, il fut mené au lieu du supplice. Dans le trajet, trois soldats qui le conduisaient lui dirent : « Dis-nous, Paul, quel est celui que tu appelles votre roi, que vous aimez au point de préférer mourir pour lui plutôt que de vivre; et quelle récompense vous recevrez de tout cela? » Alors saint Paul, leur parla du royaume de Dieu et des peines de l’enfer de manière qu’il les convertit à la foi. Ils le prièrent d’aller en liberté où il voudrait, mais il leur dit : « A Dieu ne plaise, mes frères, que je prenne la fuite ; je ne suis pas un transfuge, mais un véritable soldat de J.-C. : car je sais que cette vie qui passe me conduira à (200) une vie éternelle; tout à l’heure, quand j’aurai été décapité, des hommes fidèles enlèveront mon corps. Quant à vous, remarquez bien la place, et venez-y demain matin : vous trouverez auprès de mon sépulcre deux hommes en prières, ce sera Tite et Luc ; quand vous leur aurez dit pour quel motif je vous ai adressés à eux, ils vous baptiseront et vous feront participants et héritiers du royaume du ciel. » Il parlait encore quand Néron envoya deux soldats pour voir s’il n’était pas, encore exécuté; et comme saint Paul voulait les convertir, ils dirent: « Lorsque tu seras mort et ressuscité, alors nous croirons ce que tu dis; pour le moment viens vite et reçois ce que tu as mérité. » Amené au lieu du supplice, à la porte d’Ostie, il rencontra une, matrone nommée Plantille ou Lémobie, d’après saint Denys (peut-être elle avait deux noms). Cette dame se mit à pleurer et à se recommander aux prières de saint Paul qui lui dit : « Va, Plantille, fille du salut éternel, porte-moi le voile dont tu te couvres la tête, je  m’en banderai les yeux et ensuite je te le remettrai. » Et comme elle le lui donnait, les bourreaux se moquaient d’elle en disant: « Qu’as-tu besoin de donner à cet imposteur et à ce magicien un voile si précieux que tu perdras ? » Paul étant donc venu au lieu de l’exécution, se tourna vers l’Orient et pria très longtemps dans sa langue maternelle, les mains étendues vers le ciel et en versant des larmes, il rendît grâces. Ensuite, ayant dit adieu aux frères, il se banda les yeux avec le voile de Plantille; puis ayant fléchi les deux genoux en terre, il présenta le cou et fut ainsi décollé. Au moment où sa tête fut détachée du corps, (201) il prononça distinctement en hébreu: « Jésus-Christ » ; nom qui avait été d’une grande douceur pour lui dans sa vie et qu’il avait répété si souvent. On dit en effet que, dans ses Epitres, il répéta Christ, ou Jésus, ou l’un et l’autre ensemble. cinq cents fois. Du lait jaillit du corps mutilé jusque sur les habits d’un soldat * ; ensuite le sang coula : une lumière immense brilla dans l’air et une odeur des plus suaves émana de son corps.

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Saint Denys dans son épître à Timothée s’exprime ainsi sur la mort de saint Paul : « A cette heure pleine de tristesse, mon frère chéri, quand le bourreau dit à saint Paul : « Prépare ton cou », alors le bienheureux apôtre leva les. yeux au ciel, se munit le front et la poitrine du signe de la croix et dit : « Mon Seigneur J.-C., je remets mon esprit entre vos mains.» : et alors sans tristesse et sans contrainte, il présenta le cou et reçut la couronne. » Au moment où le bourreau frappait et tranchait la tête de Paul, ce bienheureux, en recevant le coup, détacha le voile, et reçut son propre sang dans ce voile, le lia, le plia et le rendit à cette femme. Et quand le bourreau fut revenu, Lémobie lui dit : « Où as-tu laissé mon maître Paul? » Le soldat répondit : « Il est étendu là-bas avec son compagnon, dans la vallée du Pugilat, hors de la ville ; et sa figure est couverte de ton voile. » Or, Lémobie répondit : « Voici que Pierre et Paul viennent d’entrer à l’instant, revêtus d’habits éclatants, portant sur la tête des couronnes brillantes et rayonnantes de

 

* Ce fait est rapporté par Grégoire de Tours.

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lumière. » Alors elle leur montra le voile tout ensanglanté : ce qui donna lieu à, plusieurs de croire au Seigneur et de se faire chrétiens (saint Denys). Héron, ayant appris ce qui était arrivé, eut une violente peur et s’entretint de tout cela avec les philosophes et avec ses favoris. 0r, pendant la conversation saint Paul vint les portes fermées; et, debout devant César, il lui dit : «César, voici Paul, le soldat du roi éternel et invincible ; crois au moins maintenant que je né suis pas mort, mais que je vis et toi, misérable, tu mourras d’une mort éternelle, parce que tu tues injustement les saints de Dieu. » Ayant parlé ainsi, il disparut. Alors Néron devint comme fou tant il avait été effrayé; il ne savait ce qu’il faisait. Par le conseil de ses amis, il délivra Patrocle et Barnabé avec les autres chrétiens et leur permit d’aller librement où ils voudraient. Quant aux soldats qui avaient conduit Paul au supplice, savoir Longin, chef des soldats, et Acceste, ils vinrent le matin au tombeau de saint Paul et ils y virent deux hommes, Tite et Luc en prières, et Paul debout au milieu d’eux. Tite et Luc, en voyant les soldats, furent fort effrayés et prirent la fuite ; alors Paul disparut. Mais Longin et Acceste leur crièrent : « Non, ce n’est pas vous que nous poursuivons, ainsi que vous le paraissez croire, mais nous voulons recevoir le baptême de vos mains, comme nous l’a dit Paul que nous venons de voir prier avec vous. » A ces mots, Tite et Luc revinrent et les baptisèrent avec grande joie. Or, la tête de Paul fut jetée dans une vallée, et comme il y en avait beaucoup qui avaient été tués et qu’on avait jetés au même endroit, on ne put la retrouver. Mais (203) on lit dans la même épître de saint Denys, qu’un jour où l’on curait une fosse, on jeta la tête de saint Paul avec les autres immondices. Un berger la prit avec sa houlette et l’attacha sur la bergerie. Pendant trois nuits consécutives, son maître et lui virent une lumière ineffable sur cette tête; on en fit part à l’évêque, et on dit : « Vraiment, c’est la tête de saint Paul. » L’évêque vint avec toute l’assemblée des fidèles; ils prirent cette tête, l’emportèrent et ils la mirent sur une table d’or, ensuite ils essayaient de la réunir au corps. Le patriarche leur dit : «Nous savons que beaucoup de fidèles ont été tués et que leurs têtes furent dispersées ; c’est pourquoi je n’oserais mettre celle-ci sur le corps de saint Paul ; mais plaçons-la aux pieds du corps et demandons au Dieu tout puissant, que si c’est sa tête, le corps se tourne et se joigne à la tête. » Du consentement général, on plaça cette même tête aux pieds du corps de saint Paul, et comme tout le monde était en prière, on fut saisi de voir le corps se tourner et se joindre exactement à la tête. Alors on bénit Dieu et on connut que c’était bien là véritablement le chef de saint Paul (saint Denys). »

Saint Grégoire de Tours, qui vécut du temps de Justin le jeune, rapporte * qu’un homme au désespoir préparait un lacet pour se pendre, sans pourtant cesser d’invoquer le nom de saint Paul, en disant: « Venez à mon secours, saint Paul. » Alors lui apparut une ombre dégoûtante qui l’encourageait en disant : « Allons, bon homme, fais ce que tu as à faire, ne

Mirac., lib. I, c. XXIX ; — Vincent de B., Hist., l, X, c. XXI.

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perds pas de temps. » Mais il disait toujours, en apprêtant son lacet : « Bienheureux Paul, venez à mon secours. » Quand le lacet fut achevé, une autre ombre lui apparut; elle avait une forme humaine, et elle dit à l’ombre qui encourageait cet homme: « Fuis, misérable, car il a appelé saint Paul et le voilà qui vient. » Alors l’ombre dégoûtante s’évanouit et le malheureux rentrant en lui-même jeta son lacet et fit une pénitence convenable. » Il se fait grand nombre de miracles avec les chaînes de saint Paul, et quand beaucoup de personnes en demandent un peu de limaille, un prêtre en détache avec une lime quelques parcelles si vite que cela est fait à l’instant. Cependant il arrive que d’autres personnes, qui en demandent, n’en peuvent obtenir, car c’est inutilement que l’on passe la lime; elle n’en peut rien détacher. — Dans la même épître citée plus haut, saint Denys pleure la mort de saint Paul; son maître, avec des expressions touchantes : « Qui donnera de l’eau à mes yeux, et à mes paupières une fontaine de larmes afin de pleurer, le jour et la nuit, la lumière des Eglises qui vient’ de s’éteindre? Qui est-ce qui ne pleurera. et ne gémira pas? Quel est celui qui ne prendra pas des habits de deuil et ne restera pas muet d’effroi? Voici- en effet que Pierre, le fondement des Eglises, la gloire des saints apôtres, s’est retiré de nous et nous a laissés orphelins; Paul aussi, cet ami des gentils, le consolateur des pauvres, nous l’ait défaut, et il a disparu pour. toujours celui qui fut le père des pères, le docteur des docteurs, le pasteur des pasteurs. Cet abîme de sagesse, cette trompette retentissante, ce prédicateur infatigable de la vérité, en (205) un mot, c’est de Paul le plus illustre des apôtres que je parlé. Cet ange de la terre, cet homme du ciel, cette image de la divinité, cet esprit divin nous a délaissés tous, nous dis-je, misérables et indignes, qu milieu de ce monde qui ne mérite que mépris et qui est rempli de malice. Il est avec Dieu son maître et son ami hélas! mon frère Timothée, le chéri de mon cœur , où est ton père, ton maître et ton ami ? Il ne t’adressera donc plus de salut? Voilà que tu es devenu orphelin, et que tu es resté set-il; il ne t’écrira plus, de sa très sainte main, ces douces paroles: «Très cher fils; viens, mon frère Timothée. » Que s’est-il passé ici de triste, d’affreux, de pernicieux pour que nous soyons devenus orphelins? Tu ne recevras plus de ses lettres où tu pouvais lire ces paroles : « Paul, petit serviteur de J.-C. » Il n’écrira plus désormais de toi aux cités « Recevez mon fils chéri: » Ferme; mon frère, les livres des prophètes; mets-y un sceau, parce que nous n’avons plus personne pour nous en expliquer les paraboles, les comparaisons et le texte. Le prophète David pleurait son fils en s’écriant : «Malheur à moi, mon fils; malheur à moi! » Et moi je  m’écrie: Malheur à moi, mon maître, oui, malheur à moi ! Depuis lors a cessé tout à fait cette affluence de tes disciples qui venaient à Rome et qui, demandaient à nous voir. Personne ne dira plus : Allons trouver, nos docteurs, et interrogeons-les sur la direction à imprimer aux Eglises qui nous sont confiées, et ils nous expliqueront les paroles de Notre-Seigneur J.-C. et celles des prophètes. Malheur, malheur à ces enfants, mon. frère, parce qu’ils sont privés de leurs pères spirituels, parce (206) que le troupeau est abandonné! Malheur à nous aussi, frère, parce que nous sommes privés de nos maîtres spirituels qui possédaient l’intelligence. et la science de l’ancienne et de la nouvelle loi fondues dans leurs épîtres ! Où sont les courses de Paul et les vestiges de ses saints pieds ? où est cette bouche éloquente, cette langue qui donnait des avis si prudents ; cet esprit toujours en paix avec son Dieu ? Qui est-ce qui ne pleurera pas et ne fera. pas retentir l’air de cris ? Car ceux qui ont mérité de recevoir de Dieu gloire et Honneur sont traînés à la mort comme des malfaiteurs. Malheur à moi qui ai vu à cette heure ce corps saint tout couvert d’un sang innocent ! Ah ! quel malheur pour moi ! mon père, mon maître et mon docteur, vous ne méritiez pas de mourir ainsi. Et maintenant donc, où irai-je vous chercher, vous la gloire des chrétiens, l’honneur des fidèles ? quia fait taire votre voix, vous qui faisiez entendre dans les églises des paroles qui avaient la douceur de la flûte, et la sonorité d’un instrument à dix cordes ? Voilà que vous êtes auprès du Seigneur votre Dieu que vous avez désiré de posséder et après lequel vous avez soupiré de tout votre cœur . Jérusalem et Rome, vous vous êtes associées et unies pour faire le mal, Jérusalem a crucifié Notre-Seigneur J.-C., et Rome a tué ses apôtres. Cependant Jérusalem a obéi à celui qu’elle avait crucifié, comme Rome; a établi une solennité pour glorifier celui qu’elle a tué. Et maintenant, mon frère Timothée, ceux que vous; aimiez et que vous regrettiez de tout cœur , je parlé du roi Saul, et de Jonathas, ils n’ont été séparés ni dans la vie, ni dans la mort, et

moi je ne fus séparé de mon seigneur et maître que quand des hommes aussi méchants qu’injustes nous ont séparés. Or, l’heure de cette séparation n’aura qu’un temps :son urne connaît ses amis, sans que ceux-ci lui parlent, et bien qu’ils soient loin d’elle ; mais au jour de la résurrection, ce serait un bien grand dommage d’en être séparé. » Saint Jean Chrysostome, dans son livre de l’Eloge de saint Paul, ne tarit pas quand il parle de ce glorieux apôtre. Voici ses paroles : « Celui-là ne s’est pas trompé qui a appelé l’âme de saint Paul un champ magnifique de vertus et un paradis spirituel. Où trouver une langue digue de le louer, lui dont l’âme possède à elle seule tous les biens qui se peuvent rencontrer dans tous les hommes, et qui réunit non seulement chacune des vertus humaines, mais, ce qui vaut mieux encore, les vertus angéliques ? Loin de nous arrêter, cette considération nous encouragea parler. C’est faire le plus grand éloge d’un héros que d’avouer que sa vertu et sa grandeur sont au-dessus de tout ce qu’on en peut dire. Il est glorieux pour un vainqueur d’être ainsi vaincu. Par quoi donc pouvons-nous mieux commencer ce discours qu’en disant qu’il a possédé tous les biens ? »

On loue Abel d’un sacrifice qu’il a offert à Dieu mais si nous montrons toutes les victimes de Paul, il l’emportera de toute la hauteur qui sépare le ciel de la terre; puisque, chaque jour il s’immolait lui-même par un double sacrifice, celui de la mortification du coeur et celui du corps. Ce n’étaient ni des brebis, ni des boeufs qu’il offrait, c’était lui-même qui s’immolait doublement. Ce n’est pas encore assez au gré (208) de ses désirs; il voulut offrir l’univers en holocauste, la terre, la mer, les Grecs, les barbares, tous les pays éclairés par le soleil,, qu’il parcourt avec la rapidité du vol, où il trouve des hommes, ou, pour mieux dire, des démons, qu’il élève à la dignité des anges. Oit rencontrer une hostie comparable à celle que Paul a immolée avec le glaive de l’Esprit-Saint, et qu’il a offerte sur un autel placé au-dessus du ciel ? Abel a péri sous les coups d’un frère, Paul a été tué par ceux qu’il souhaitait arracher, à d’innombrables maux. Voulez-vous que je vous compte tous les genres de morts de Paul, autant vaut compter les jours qu’il a vécu? Noé se sauva dans l’arche lui et ses enfants : saint Paul construisit une arche pour sauver d’un déluge bien autrement affreux, non pas en assemblant des pièces de bois ; mais en composant ses épîtres, il a délivré le monde en danger au milieu des flots. Or, cette arche n’est pas portée sur des vagues qui battent un seul rivage, elle va sur tout le globe. Ses tablettes ne sont enduites ni de poix ni de bitume, elles sont imprégnées du parfum du. Saint-Esprit : Il les écrit et par elles, de ceux qui étaient, pour ainsi dire, plus insensés que les êtres sans raison, il en fait les imitateurs des anges. Il l’emporte encore sur l’arche qui reçut le corbeau et ne rendit que le corbeau, qui avait renfermé le loup sans lui faire perdre son naturel farouche : tandis que Paul prend les vautours et les milans pour en faire des colombes, pour inoculer la mansuétude de l’esprit dans des coeurs féroces. On admire Abraham qui, par l’ordre de Dieu, abandonna sa patrie et ses parents ; mais comment l’égaler à Paul. Il n’a pas seulement (209) quitté son pays, ses parents, c’est le monde lui-même; c’est plus encore; c’est le ciel, le ciel es cieux; il méprise tout cela afin de servir J.-C., ne se réservant à la place, qu’une seule chose, la charité de Jésus. « Ni les choses présentes, dit-il, ni celles qui sont à venir, ni tout ce qu’il y a de plus haut ou de plus profond, nulle créature enfin ne me pourra jamais séparer de l’amour de Dieu qui est fondé en J.-C. N.-S. » Abraham s’expose au danger pour délivrer de ses ennemis le fils de son frère, mais Paul, afin d’arracher l’univers à la puissance des démons, a affronté des périls sans nombre et a mérité aux autres une pleine sécurité par la mort qu’il souffrait tous les jours. Abraham encore a voulu immoler son fils. Paul s’est immolé lui-même des milliers de fois. Il s’en trouve qui admirent la patience d’Isaac laissant combler le puits creusé par ses mains; mais ce n’étaient pas des puits que Paul laissait couvrir de pierres, c’était son corps à lui, et ceux qui l’écrasaient, il cherchait à les élever jusqu’au ciel. Et plus cette fontaine était comblée, plus haut elle jaillissait, plus elle débordait, au point de donner naissance à plusieurs fleuves. L’écriture parle avec admiration de la longanimité et de la patience de Jacob; eh bien ! trouvez une âme à la trempe de diamant qui atteigne à la patience de Paul. Ce n’est pas pendant. sept ans, mais toute sa vie qu’il s’enchaîne à l’esclavage pour l’épouse de J.-C. Ce n’est pas seulement la chaleur du jour ni le froid des nuits. Ce sont mille épreuves qui l’assaillent. Tantôt battu de verges, tantôt accablé et broyé sous une grêle de pierres, toujours il se relève pour arracher les brebis de la gueule des (210) démons. Joseph est illustre par sa pureté; mais j’aurais à craindre de tomber ici dans le ridicule en voulant louer saint Paul, lui qui se crucifiait lui-même, voyait toute la beauté du corps humain et tout ce qui paraît brillant du même oeil que nous regardons de la fumée et de la cendre, semblable à un mort qui reste immobile à côté d’un cadavre. Tout le monde est effrayé de la conduite de Job. C’était en effet un merveilleux athlète. Mais Paul n’eut pas à soutenir des combats de quelques mois, son agonie dure des années. Sans être réduit à racler ses plaies avec des morceaux de vase, il sort éclatant de la gueule du lion qui, dans la personne de Néron, s’est jeté sur lui coup sur coup : et après des combats et des épreuves innombrables, il avait l’éclat de la pierre la mieux polie. Ce n’était pas de trois ou quatre amis, mais de tous les infidèles, de ses frères même, qu’il eut à endurer les opprobres ; il fut conspué et maudit de tous: Il exerçait cependant largement l’hospitalité; il était plein de sollicitude à l’égard des pauvres; mais l’intérêt qu’il portait aux infirmes, il l’étendait aux âmes souffrantes. La maison de Job était ouverte à tout venant; l’âme de Paul renfermait le monde. Job possédait d’immenses troupeaux de boeufs et de brebis, il était libéral envers les indigents : Paul ne possède rien que son corps et il se partage en faveur des pauvres. « Ces mains, dit-il; ont pourvu à  m’es besoins propres, comme aux besoins de ceux, qui étaient avec moi. » Job rongé par les vers souffrait d’atroces douleurs; Irais comptez les coups reçus par Paul, calculez à quelles angoisses l’ont réduit la faim; les chaînes et (211) les périls qu’il a subis de la part de ses familiers, comme des étrangers, de l’univers entier, en un mot voyez la sollicitude qui le dévore pour toutes les Églises, le feu qui le brûle quand il sait quelqu’un scandalisé, et vous comprendrez que son âme était plus dure que la pierre, plus forte. que le fer et que le diamant.

Ce que Job souffrait dans ses membres, Paul le souffrit en son âme. Les chutes de chacun de ses frères lui causaient des chagrins plus vifs que toutes les douleurs; aussi coulait-il de ses yeux, le jour comme la nuit, des fontaines de larmes. C’étaient les étreintes d’une femme en travail: «Vies petits enfants, s’écriait-il, je sens de nouveau pour vous les douleurs de l’enfantement. » Moïse, pour le salut des Juifs, s’offrit à être effacé du livre de vie : Moïse donc s’offrit à mourir avec les autres, mais Paul voulait mourir pour les autres, non pas avec ceux qui devaient périr, mais pour obtenir le salut d’autrui, il engageait son salut éternel. Moïse résistait à Pharaon ; Paul luttait tous les jours avec le démon; le premier combattait pour une nation, le second pour l’univers, non pas jusqu’à la sueur de son front, mais jusqu’à donner son sang. Jean se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage, Paul au milieu du tourbillon du monde comme le précurseur au milieu du désert, n’avait pas même de sauterelles ni de miel. Il se contentait de mets moins recherchés encore. Sa nourriture était le feu de la prédication. Toutefois devant. Néron, Jean fit preuve d’un grand courage, mais ce ne fut pas un, ni deux, ni trois, mais des tyrans sans (212) nombre, aussi haut placés et plus cruels encore que Paul eut à reprendre.

Il me reste à comparer Paul avec les anges; sa part n’est pas moins brillante, puisqu’il n’eut souci que d’obéir à Dieu. Quand David s’écriait transporté d’admiration : « Bénissez le Seigneur, vous tous qui êtes ses anges, qui êtes puissants et remplis de force pour faire ce qu’il vous: dit, pour obéir à sa voix et à ses ordres. Mon Dieu, dit-il ailleurs, vous rendez vos anges légers comme le vent et vos ministres actifs comme des flammes ardentes. » Mais nous pouvons trouver ces qualités dans Paul. Semblable à la flamme et au vent il a parcouru l’univers, et, dans sa course, il l’a purifié. Toutefois il n’était pas encore participant de la béatitude céleste; et c’est là le prodige qu’il ait tant fait n’étant encore revêtu que d’une chair mortelle. Quel sujet de condamnation pour nous de n’avoir point à coeur d’imiter la moindre des qualités qui se trouvent réunies dans un seul homme! Sans avoir reçu ni une autre nature ni une autre âme que nous, sans avoir habité un autre monde, mais placé sur la même terre et dans les mêmes régions, élevé sous l’empire des mêmes lois et des mêmes usages, il a surpassé tous les hommes de son siècle et ceux du siècle à venir. Ce que je trouve d’admirable en lui, c’est que non seulement dans l’ardeur de son zèle, il ne sentait pas les peines qu’il essuyait pour 1a vertu, mais qu’il embrassa ce noble parti sans attendre aucune récompense. L’attrait d’une rétribution ne nous engage point à entrer dans la lice où saint Paul courait avec empressement, sans qu’aucun prix vînt animer son courage et (213) son amour ; et il acquérait chaque jour plus de force, i1 montrait une ardeur toujours nouvelle au milieu des périls. Menacé de la mort, il invitait les peuples à partager la joie dont il était pénétré : « Réjouissez-vous, leur disait-il, et félicitez-moi. » Il courait au-devant des affronts et des outrages que lui attirait la prédication, beaucoup plus que nous ne cherchons la gloire et les honneurs ; il désirait la mort beaucoup plus que nous n’aimons la vie ; il chérissait beaucoup plus la pauvreté que nous n’ambitionnons les richesses ; il embrassait les travaux et les peines avec beaucoup plus d’ardeur que nous ne désirons les voluptés et le repos après les fatigues; il s’affligeait plus volontiers que les autres ne se réjouissent; il priait pour ses ennemis avec plus de zèle que les autres ne s’emportent contre eux en imprécations. La seule chose devant laquelle il reculait avec; horreur, c’était d’offenser Dieu ; mais ce qu’il désirait surtout, c’était de lui plaire. Aucun des biens présents, je dis même aucun des biens futurs, ne lui semblait désirable ; car ne me parlez pas de villes, de nations, d’armées, de provinces, de richesses, de puissante ; tout cela n’était à ses yeux que des toiles d’araignée; mais considérez le bonheur qui nous est promis dans le ciel, et alors vous verrez tout l’excès de son amour pour Jésus. La dignité des anges et des archanges, toute la splendeur céleste n’étaient rien pour lui en comparaison de la douceur de cet amour ; l’amour de Jésus était pour lui plus que tout le reste. Avec cet amour, il se regardait comme le plus heureux de tous les êtres ; il n’aurait pas voulu, sans cet amour, habiter au milieu des Thrônes et des Dominations, (214) il aurait mieux aimé, avec la charité de Jésus, être le dernier de la nature, se voir condamné aux plus grandes peines, que, sans elle, en être le premier et obtenir les plus magnifiques récompenses. Être privé de cette charité était pour lui le seul supplice, 1e seul tourment, le seul enfer, le comble de tous les maux ; posséder cette même charité était pour lui la seule jouissance ; c’était la vie, le monde, les anges, les choses présentes et futures, c’était le royaume, c’étaient les promesses, c’était le comble de tous lesbiens; tous les objets visibles, il les méprisait comme une herbe desséchée. Les tyrans, les peuples furieux; ne lui paraissaient que des insectes importuns ; la mort, les supplices, tous les tourments imaginables, ne lui semblaient que des jeux d’enfants, à moins qu’il ne fallût les souffrir pour l’amour de J.-C., car alors il les embrassait avec joie, et il se glorifiait de ses chaînes plus que Néron du diadème qui décorait son front. Sa prison, c’était pour lui le ciel même ; les coups de fouet et les blessures lui semblaient préférables a la couronne de l’athlète vainqueur. Il ne chérissait pas moins la récompense que le travail qu’il regardait comme une récompense; aussi l’appelait-il, une grâce; puisque ce qui cause en nous de la tristesse lui procurait: une satisfaction abondante. Il gémissait sous le poids d’une peine continuelle, et il disait : « Qui est scandalisé, sans que je brille ? » A moins qu’on ne dise que cette peine était assaisonnée d’un certain plaisir. Ainsi, blessée du coup qui a tué son fils, une mère éprouve quelque consolation à se trouver seule avec sa douleur, tandis que son coeur est plus oppressé lorsqu’elle ne peut donner un libre (215) cours à ses larmes. De même saint Paul recevait un soulagement de pleurer nuit et jour; car jamais personne ne déplora ses propres maux aussi vivement que cet apôtre déplorait les maux d’autrui. Quelle était, croyez-vous, sa douleur en voyant que c’en était fait des Juifs, lui qui demandait d’être déchu de la gloire céleste, pourvu qu’ils fussent sauvés ? A quoi donc pourrait-on le comparer ? à quelle nature de fer ? à quelle nature de diamant ? de quoi dirons-nous qu’était composée son âme? de diamant ou d’or? elle était plus ferme que le plus dur diamant, plus précieuse que l’or et que les pierreries. du plus grand prix. A quoi donc pourra-t-on comparer cette âme ? à rien de ce qui existe. Il y aurait peut-être une comparaison possible, si, par une heureuse alliance, on donnait à l’or la force du diamant ou au diamant l’éclat de l’or. Mais pourquoi le comparer à l’or et au diamant? mettez le inonde entier dans la balance, et vous verrez que l’âme de Paul l’emportera. Le monde et tout ce qu’il y a dans le monde ne valent pas Paul. Mais si le monde ne le vaut pas, qu’est-ce qui le vaudra? peut-être le ciel. Mais le ciel lui-même n’est rien en comparaison de Paul ; car s’il a préféré lui-même l’amour de Dieu au ciel et à tout ce qu’il renferme, comment le Seigneur, dont la bonté surpasse autant celle de Paul que la bonté même surpasse la malice, ne le préférerait-il pas à tous les cieux ? Dieu, oui, Dieu nous aime bien plus que nous ne l’aimons, et son amour surpasse le nôtre plus qu’il n’est possible de l’exprimer. Il l’a ravi dans le paradis, jusqu’au troisième ciel: Et cette faveur lui était due, puisqu’il marchait sur la terre comme s’il (216) eût conversé avec les anges, puisque, enchaîné à un corps mortel, il imitait leur pureté ; puisque, sujet à mille besoins et à mille faiblesses, il s’efforçait de ne passe montrer inférieur aux puissances célestes. Il a parcouru toute la terre comme s’il eût eu des ailes; il était au-dessus des travaux et des périls, comme si déjà il eût pris possession du ciel; il était éveillé et attentif comme s’il n’eût point eu de corps ; et méprisait les choses de la terre comme s’il eût habité au milieu des puissances incorporelles. Des nations diverses ont été souvent confiées au soin des anges; mais aucun d’eux n’a dirigé la nation remise à sa garde comme Paul a dirigé toute la terre. Comme nu père qui voyant son enfant égaré par la frénésie serait d’autant plus touché de son état, et verserait d’autant plus de larmes que, dans les violences de ses transports, il lui épargnerait moins les outrages et les coups ; ainsi le grand apôtre prodiguait à ceux qui le maltraitaient tous les soins d’une piété ardente. Souvent il gémissait sur le sort de ceux qui l’avaient battu de verges cinq fois, qui étaient altérés de son sang, il s’affligeait et priait pour eux en disant : « Il est vrai, mes frères, que je sens dans mon cœur  une grande affection pour le salut d’Israël et que je le demande à Dieu par mes prières. » En voyant leur réprobation, il était pénétré d’une douleur excessive. Et comme le fer jeté dans le feu devient feu tout entier,, de même Paul, enflammé du feu de la charité, était devenu tout charité. Comme s’il eût été le père commun de toute la terre, il imita, ou plutôt il surpassa tous les pères, quels qu’ils fussent, pour les soins temporels et spirituels: Car c’était chacun (217) des hommes qu’il souhaitait présenter à Dieu, comme si lui seul eût engendré le monde entier; de telle sorte qu’il avait hâte d’en introduire tous les habitants dans le royaume de Dieu, se donnant corps et âme pour eux qu’il chérissait. Cet homme ignoble, cet artisan qui préparait des peaux acquit un tel courage qu’en trente ans à peine, il soumit au joug de la vérité les Romains et les Perses, les Parthes avec les Mèdes, les Indiens et les Scythes, les Ethiopiens et les Sarmates, les Sarrasins, enfin toutes les races humaines, et semblable à du feu jeté dans la paille et le foin, il dévorait toutes les œuvres  des démons. Au son de sa voix, tout disparaissait comme dans le plus violent incendie, tout cédait, et culte des idoles, et menaces des tyrans, et embûches des faux frères. Comme au premier rayon du soleil les ténèbres fuient, les adultères et les voleurs disparaissent, les homicides se cachent dans les antres, le grand jour brille, tout est éclairé de l’éclat de sa présence, de même et mieux encore, partout où Paul sème la bonne nouvelle, l’erreur était chassée, la vérité. renaissait, les adultères et autres abominations disparaissaient, ainsi que la paillé jetée au feu. Brillante comme la flamme, la vérité s’élevait resplendissante jusqu’à la hauteur des cieux, soulevée, pour ainsi dire, par ceux qui semblaient l’étouffer ; les périls et les violences ne savent en arrêter la marche. Telle est l’erreur qui, si elle ne rencontre pas d’obstacles, s’use ou disparaît insensiblement, telle au contraire est la vérité, qui, sous les attaques de nombreux adversaires, renaît et s’étend. Or, puisque Dieu nous a tellement ennoblis que par nos efforts nous pouvons (218) parvenir à devenir semblables à lui, afin de nous ôter le prétexte que pourrait suggérer notre faiblesse, nous avons en commun avec lui le corps, l’âme, les aliments, le même créateur, et de plus son Dieu c’est notre Dieu. Voulez-vous connaître les dons que le Seigneur lui a départis ? Ses vêtements étaient la terreur des démons. Un prodige plus merveilleux encore, c’est que quand, il bravait les périls, on ne pouvait le taxer de témérité; ni lui reprocher de la timidité lorsqu’ils surgissaient. C’était pour avoir le temps d’instruire qu’il aimait la vie présente, tandis qu’elle ne restait qu’un sujet de mépris dès lors que par la sagesse qui l’éclairait, il entrevoyait combien le monde est vil. Enfin voyez-vous Paul s’échapper au péril? gardez-vous de l’en admirer mains que quand il a le plaisir de s’y exposer. Cette conduite annonce autant de fermeté d’une part, que de sagesse de l’autre. L’entendez-vous parler de lui avec quelque satisfaction? vous pouvez l’admirer autant que lorsque vous le voyez se mépriser. Ici c’est de la grandeur d’âme, là de l’humilité. C’était un plus grand mérite à lui de parler de soi que de taire ses louanges; car s’il ne les avait dites, il eût été plus coupable que ceux qui se vantent à tout propos; en effet s’il n’eût pas été glorifié, il eût entraîné dans la ruine ceux qui lui avaient été confiés, tandis qu’en s’humiliant, il les élevait. Paul a mérité plus en se  glorifiant qu’un autre qui aurait caché ce qui le distingue : celui-ci, par l’humilité qui lui fait cacher ses mérites, gagne moins que celui-là en les manifestant. C’est un grand défaut de se vanter, c’est le fait d’un extravagant de vouloir accaparer les louanges dès lors (219) qu’il n’y a aucune nécessité. Il est évident que Dieu n’est pas là et que c’est folie ; quand bien même on l’aurait gagnée à la sueur de son front, on perd sa récompense. S’élever au-dessus des autres dans ses propos, se vanter avec ostentation n’appartient qu’à un arrogant ; mais rapporter ce qui est d’essentielle nécessité, c’est le propre d’un homme qui aime le bien, qui cherche à se rendre utile. Telle fut la conduite de Paul, qui, pris pour un fourbe, se crut obligé de donner des preuves manifestes de sa dignité; toutefois, il s’abstient de dévoiler bien des choses et de celles qui étaient de nature à l’honorer le plus. «J’en viendrai maintenant, dit-il, aux visions et aux révélations du Seigneur », et il ajoute : « Mais je me retiens. » Pas un prophète, pas un apôtre n’eut aussi souvent que Paul des entretiens avec Dieu, et c’est ce qui le fait s’humilier davantage. Il parut redouter les coups afin de vous apprendre qu’il y avait en lui deux éléments sa volonté ne l’élevait pas seulement au-dessus du commun des hommes; mais elle en faisait un ange. Redouter les coups n’est pas un crime, c’est de commettre une indignité par la peur qu’ils inspirent. Dès lors qu’en les craignant,, il sort victorieux de la lutte, il est bien autrement admirable que celui que la peur n’atteint pas ; comme ce n’est as une faute de se plaindre mais de dire ou de faire par faiblesse ce qui déplaît à Dieu. Nous voyons par là ce que fut Paul; avec les infirmités de la nature, il s’éleva au-dessus de la nature, et s’il redouta la mort, il ne refusa pas de la subir. Être l’esclave des infirmités : c’est un crime, mais ce n’est pas d’être revêtu d’une nature qui y est (220) sujette ; de telle sorte que c’est un titre de gloire pour lui d’avoir, par force de volonté, surmonté la faiblesse de la nature ; ainsi il se laissa enlever Paul surnommé Marc. Ce fut ce qui l’anima dans tout le cours de sa prédication, car ce ministère ne s’exerce pas avec mollesse et irrésolution, mais bien avec une force et un courage constamment égaux qui s’engage dans cette fonction sublime doit être disposé à s’offrir mille fois à la mort et aux dangers. S’il n’est pas animé par cette pensée, son exemple perdra un bien grand nombre de fidèles ; mieux vaudrait qu’il s’abstînt et qu’il s’occupât uniquement de soi-même. Un pilote, un gladiateur, un homme qui combat les bêtes féroces, personne enfin n’est obligé d’avoir le coeur disposé au danger et à la mort, comme celui qui s’est chargé d’annoncer la parole de Dieu; car celui-ci a à courir de bien plus grands périls, et il doit combattre des adversaires plus violents et d’une toute autre condition ; c’est avoir: le ciel pour récompense ou l’enfer pour son supplice.’ Si entre quelqu’un d’eux, il surgit une contestation, ne regardez pas cela comme un crime, il n’y a faute que quand la querelle est sans prétexte et sans juste motif. Il faut y voir l’action de la Providence qui veut, réveiller de l’engourdissement et de l’inertie les âmes endormies et découragées. Comme l’épée a son tranchant, l’âme aussi a reçu le tranchant de la colère dont elle doit user au besoin. La douceur est bonne en tout temps; cependant il faut l’employer selon les circonstances, autrement elle devient un défaut. Aussi Paul l’a mise en pratique et dans sa colère il valait mieux que ceux dont le langage (221) ne respirait pas la modestie. Le merveilleux en lui était que, chargé, de chaînes, couvert de coups et de blessures, il fut plus brillant que ceux qui sont ornés de l’éclat de là pourpre et du diadème. Alors qu’il était traîné chargé de chaînes à travers des mers immenses, sa joie était aussi vive que si on l’eût mené prendre possession d’un grand royaume. A peine est-il entré dans Rome qu’il cherche à en sortir pour parcourir l’Espagne. Il ne prend pas même un jour de repos; le feu est moins actif que son zèle à évangéliser; les périls, il les brave, les moqueries, il ne sait en rougir.

Ce qui met le comble à mon admiration, c’est qu’avec une pareille audace, quand il était constamment armé pour le combat, lorsqu’il ne respirait qu’une ardeur toute guerrière, il restait calme et prêt à tout. Il vient de sévir, ou plutôt sa colère vient d’éclater quand on lui commande d’aller à Tharse ; et il y va. On lui dit qu’il faut descendre par la muraille dans une corbeille, il se laisse faire. Et pourquoi? pour évangéliser encore et traîner à sa suite vers J. C. une multitude de croyants. Il ne redoutait qu’un malheur, c’était de quitter la terre et de ne pas avoir sauvé le plus grand nombre. Quand des soldats voient leur général couvert de blessures, ruisselant de sang, sans que toutefois il cesse de tenir tête a l’ennemi, mais que toujours il brandit sa lance, jonche le sol des cadavres qui sont tombés sous ses coups, et qu’il ne compte pour rien sa propre douleur, un pareil. sang-froid les électrise. Il en advint ainsi à Paul. Quand on le voyait chargé de chaînes et prêchant néanmoins dans sa prison, quand on le voyait blessé et convertissant ceux (222) qui le frappaient, il y avait certes de quoi puiser une grande confiance. Il veut le faire entendre alors qu’il dit que plusieurs de ses frères en Notre-Seigneur, se rassurant par cet heureux succès de ses liens, ont conçu une hardiesse nouvelle pour annoncer la parole de Dieu sans aucune crainte. Il en concevait lui-même une joie plus ferme, et son courage contre ses adversaires s’en augmentait d’autant. Comme du feu tombant sur une grande sorte de matières se nourrit et s’étend, de même le langage de Paul attire tous ceux qui l’écoutent. Ses adversaires deviennent la pâture de ce feu, puisque, par eux, la flamme de l’Evangile augmentait de plus en plus (saint Jean Chrysostome).

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La Légende dorée de Jacques de Vorogine,  nouvellement traduite en français avec introduction, notes et recherches sur les sources par l’Abbé J.-M. Roze, chanoine honoraire de la Cathédrale d’Amiens. Paris, Edouard Rouveyre éditeur, 1902.

© Numérisation Abbaye Saint Benoît de Port-Valais en la fête de la chaire de Saint Pierre 22 février 2004

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