EGLISE CATHOLIQUE, MARTIN DE TOURS (saint ; 316-397), SAINTETE, SAINTS

Saint Martin de Tours (316-397)

Saint Martin de Tours

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Saint Martin de Tours, aussi nommé Martin le Miséricordieux, ou encore saint Martin des Champs (qui a donné lieu à appellation de différents édifices religieux), né dans l’Empire romain, plus précisément à Savaria, dans la province romaine de Pannonie (actuelle Hongrie) en 316, et mort à Candes, en Gaule, , est l’un des principaux saints de la chrétienté et le plus célèbre des évêques de  Tours avec Grégoire de Tours.

Sa vie est essentiellement connue par la Vita sancti Martini (Vie de saint Martin) écrite en 396-397 par Sulpice-Sévère, qui fut l’un de ses disciples. La dévotion à Martin se manifeste à travers une relique, le manteau ou la chape de Martin — qu’il partage avec un déshérité transi de froid. Dès le ve siècle, le culte martinien donne lieu à un cycle hagiographique, c’est-à-dire à une série d’images successives relatant les faits et gestes du saint.

Il introduit le monachisme en Gaule moyenne, le monachisme martinien s’ancrant autour de la Loire, tandis que les monachismes lérinien et cassianite se développent dans la Gaule méridionale.

Son culte se répand partout en Europe occidentale, depuis l’Italie, puis surtout en Gaule où il devient le patron des dynasties mérovingiennes et carolingiennes.

Les très nombreuses églises portant un patronage martinien à travers toute l’Europe sont fondées à des dates très variées. Saint Martin compte parmi les patrons secondaires de la France. Il est le patron notamment de Tours, Buenos Aires, Rivière-au-Renard, Vevey, de la cathédrale de Mayence, de celle d’Utrecht, de celle de Lucques et de la basilique San Martino. Autrefois fêté le 4 juillet (consécration épiscopale en 371), saint Martin est aujourd’hui célébré le 11 novembre (funérailles en 397). En Allemagne, il est fêté lors du jour de la Saint-Martin, également appelée Saint Martin le bouillant ou Saint Martin d’été.

 

Biographie

Sa biographie provient essentiellement de la Vita sancti Martini (Vie de saint Martin) écrite en 396-397 par Sulpice-Sévère, récit qui devint aussitôt, et pour de longs siècles, un archétype admiré et souvent imité de l’hagiographie occidentale2. Puis Sulpice ajoute des lettres, en particulier pour évoquer la mort de Martin, et un autre livre, le Gallus ou Dialogues sur les vertus de Martin, recueil de miracles accomplis par le saint. Cette littérature hagiographique est à manier avec précaution : en partie légendaire et archétypale, elle contient cependant des éléments éminemment historiques.

Aux ve et vie siècles Paulin de Périgueux et Venance Fortunat augmentent la gloire de la geste martinienne en écrivant à leur tour une Vita sancti Martini en vers, Grégoire de Tours relatant les débuts de son culte dans son livre De virtutibus sancti Martini (Miracles de saint Martin).

Jeunesse

Selon l’Histoire des Francs de Grégoire de Tours, Martin est né en l’an 316 en Pannonie, dans la cité de Sabaria, l’actuelle ville de Szombathely, en Hongrie. Selon Sulpice-Sévère, il serait né en 336, date qui fait moins consensus chez les historiens : l’hagiographe introduit une date plus tardive probablement pour réduire la durée du service militaire de Martin, une longue carrière dans l’armée interdisant d’accéder à une haute fonction ecclésiastique et étant peu compatible avec la volonté de son biographe de le présenter comme un exemplum.

Son père était un tribun militaire de l’Empire romain, c’est-à-dire un officier supérieur chargé de l’administration de l’armée (ce n’est probablement pas un hasard si le nom de Martin signifie « voué à Mars », Mars étant le dieu de la guerre à Rome). Martin suit son père à Pavie (en Italie du Nord) lorsque ce dernier y est muté. À l’école, l’enfant est vraisemblablement en contact avec des chrétiens en cette époque marquée par le développement du christianisme7. Vers l’âge de dix ans, il veut se convertir à cette religion, car il se sent attiré par le service du Christ.

Légionnaire romain

En tant que fils de magistrat militaire, Martin suit son père au gré des affectations de garnison ; il est pour ainsi dire héréditairement lié à la carrière de son père, voué au culte impérial. Ce père est irrité de voir son fils tourné vers une foi nouvelle : alors que l’âge légal de l’enrôlement est de dix-sept ans, il force son fils de quinze ans à entrer dans l’armée. Il est probable que Martin se soit laissé convaincre pour ne pas nuire à la position sociale de ses parents, tant sa vocation chrétienne est puissante.

Il n’en reste pas moins vrai que ce n’est pas comme simple soldat que Martin entre dans l’armée romaine : en tant que fils de vétéran, il a le grade de circitor avec une double solde. Le circitor est chargé de mener la ronde de nuit et d’inspecter les postes de garde de la garnison. Le jeune homme possède à l’époque un esclave, mais, selon ses hagiographes, il le traite comme son propre frère.

La Charité de Martin

La scène de la charité de Martin, la plus célèbre de la Vita Sancti Martini de Sulpice-Sévère, fait partie de la légende hagiographique

Affecté en Gaule, à Amiens, un soir de l’hiver 33le légionnaire Martin partagea son manteau avec un déshérité transi de froid, car il n’avait déjà plus de solde après avoir généreusement distribué son argent. Il trancha son manteau ou tout du moins la doublure de sa pelisse : le manteau appartenait à l’armée, mais chaque soldat pouvait le doubler à l’intérieur par un tissu ou une fourrure, à ses frais. La nuit suivante le Christ lui apparut en songe vêtu de ce même pan de manteau. Il a alors 18 ans. Le reste de son manteau, appelé « cape » fut placé plus tard, à la vénération des fidèles, dans une pièce dont le nom est à l’origine du mot chapelle (cappella en italien, chapel en anglais, Kapelle en allemand).

Campagne contre les Alamans sur le Rhin

C’est aussi le temps où les grandes invasions germaniques se préparent ; les Barbares sont aux portes de l’empire ; depuis longtemps déjà les milices auxiliaires des légions sont composées de mercenaires d’origine germanique. En mars 354, Martin participe à la campagne sur le Rhin contre les Alamans à Civitas Vangionum en Rhénanie ; ses convictions religieuses lui interdisent de verser le sang et il refuse de se battre. Pour prouver qu’il n’est pas un lâche et qu’il croit à la providence et à la protection divine, il propose de servir de bouclier humain. Il est enchaîné et exposé à l’ennemi mais, pour une raison inexpliquée, les Barbares demandent la paix.

Selon Sulpice-Sévère, Martin sert encore deux années dans l’armée, une unité d’élite de la garde impériale dont il fut membre pendant 20 années ; cela porterait la durée totale de son service à 25 ans, durée légale dans les corps auxiliaires de l’armée romaine, puis il se fait baptiser à Pâques toujours en garnison à Amiens ; cette époque est un temps de transition, la fin d’un règne et le début d’un autre règne où tous, même les soldats, sont pénétrés par les idées nouvelles.

Vie d’ermite

En 356, ayant pu quitter l’armée il se rend à Poitiers pour rejoindre Hilaire, évêque de la ville depuis 350. Hilaire a le même âge que lui et appartient comme lui à l’aristocratie, mais il a embrassé la foi chrétienne tardivement, et est moins tourné vers la mortification et plus intellectuel ; l’homme lui a plu cependant et il a donc décidé de se joindre à lui.

Son statut d’ancien homme de guerre empêche Martin de devenir prêtre : aussi refuse-t-il la fonction de diacre que lui propose l’évêque. Martin, tel les prophètes thaumaturges Élie et Élisée, se voit attribuer un pouvoir de thaumaturge — il ressuscite un mort et opère de nombreuses guérisons — doublé de celui d’un exorciste. Au cours du même voyage, il rencontre le Diable.

Dans la région des Alpes, il est un jour attaqué par des brigands. L’un des voleurs lui demande s’il a peur. Martin lui répond qu’il n’a jamais eu autant de courage et qu’il plaint les brigands. Il se met à leur expliquer l’Évangile. Les voleurs le délivrent et l’un d’eux demande à Martin de prier pour lui.

La chrétienté est alors déchirée par des courants de pensée qui se combattent violemment et physiquement ; les ariens sont les disciples d’un prêtre, Arius, qui nie que le Christ soit Dieu fils de Dieu au contraire des trinitaires de l’Église orthodoxe ; à cette époque les ariens sont très influents auprès du pouvoir politique. Alors qu’Hilaire, un trinitaire, victime de ses ennemis politiques et religieux, tombe en disgrâce et est exilé, Martin est averti « en songe » qu’il doit rejoindre ses parents en Illyrie afin de les convertir. Il réussit à convertir sa mère mais son père reste étranger à sa foi ; cette position peut du reste n’être que tactique, le père essayant de défendre son statut social privilégié.

En Illyrie c’est la foi arienne qui est la foi dominante et Martin qui est un fervent représentant de la foi trinitaire doit sans doute avoir de violentes disputes avec les ariens, car il est publiquement fouetté puis expulsé. Il s’enfuit et se réfugie à Milan, mais là aussi les ariens dominent et Martin est à nouveau chassé. Il se retire en compagnie d’un prêtre dans l’île déserte de Gallinara, non loin du port d’Albenga et se nourrit de racines et d’herbes sauvages. Martin s’empoisonne accidentellement avec de l’hellébore et il s’en faut de peu qu’il ne meure

En 360, avec les canons du concile de Nicée, les trinitaires regagnent définitivement leur influence politique et Hilaire retrouve son évêché. Martin en est informé et revient lui-même à Poitiers.

Alors âgé de 44 ans, il s’installe en 361 sur un domaine gallo-romain qu’Hilaire lui indique près de Poitiers. Martin y crée un petit ermitage que la tradition situe à 8 km de la ville : l’abbaye de Ligugé, où il est rejoint par des disciples. Il y crée la première communauté de moines sise en Gaule. Ce premier monastère est le lieu de l’activité d’évangélisation de Martin pendant dix ans. Il accomplit ses premiers miracles et se fait ainsi reconnaître par le petit peuple comme un saint homme.

Évêque de Tours

En 371 à Tours, l’évêque en place Lidoire vient de mourir ; les habitants veulent choisir Martin mais celui-ci s’est choisi une autre voie et n’aspire pas à l’épiscopat. Les habitants l’enlèvent donc et le proclament évêque le 4 juillet 371 sans son consentement ; Martin se soumet en pensant qu’il s’agit là sans aucun doute de la volonté divine (un cas identique de contrainte face à un non-consentement se reproduira en 435 pour Eucher de Lyon).

Les autres évêques ne l’aiment guère car il a un aspect pitoyable dû aux mortifications et aux privations excessives qu’il s’inflige, il porte des vêtements rustiques et grossiers.

Désormais, même s’il est évêque, il ne modifie en rien son train de vie. Il crée un nouvel ermitage à 3 km au nord-est des murs de la ville : c’est l’origine de Marmoutier avec pour règle la pauvreté, la mortification et la prière15. Les moines doivent se vêtir d’étoffes grossières sur le modèle de saint Jean-Baptiste qui était habillé de poil de chameau. Ils copient des manuscrits, pêchent dans la Loire ; leur vie est très proche de ce que l’on peut lire dans les Evangiles sur la vie des premiers apôtres, jusqu’aux grottes qui abritent dans les coteaux de la Loire des habitations troglodytes où s’isolent des moines ermites.

Le monastère est construit en bois ; Martin vit dans une cabane de bois dans laquelle il repousse les « apparitions diaboliques et converse avec les anges et les saints » : c’est une vie faite d’un courage viril et militaire que Martin impose à sa communauté.

Tout ce monde voyage à travers les campagnes à pied, à dos d’âne et par la Loire ; car Martin est toujours escorté de ses moines et disciples, sans doute en grande partie pour des raisons de sécurité car il ne manque pas de voyager très loin de Tours. Ailleurs l’autorité de l’évêque est limitée à l’enceinte de la cité, avec Martin elle sort des murs et pénètre profondément à l’intérieur des terres. Martin semble avoir largement sillonné le territoire de la Gaule ; là où il n’a pas pu aller, il a envoyé ses moines.

À cette époque les campagnes sont païennes, il les parcourt donc faisant détruire temples et idoles. Il fait par exemple abattre un pin sacré.

Il prêche avec efficacité les paysans, forçant le respect par l’exemple et le refus de la violence. Il prêche par la parole et par sa force, il sait parler aux petits et il utilise à merveille la psychologie par sa connaissance des réalités quotidiennes et l’utilisation de paraboles simples que le petit peuple comprend, tel que le Christ le faisait : ainsi il dit d’une brebis tondue « qu’elle accomplit le précepte de l’évangile basé sur le partage »

Il remplace les sanctuaires païens par des églises et des ermitages,  et, comprenant fort bien l’homme de la campagne et ses besoins, il se donne les moyens de le convertir alors que la foi chrétienne est encore essentiellement urbaine. D’après Grégoire de Tours, il fonda les paroisses de Langey, de Sonnay, d’Amboise, de Charnisay, de Tournon et de Candes..

Marmoutier sert de centre de formation pour l’évangélisation et la colonisation spirituelle des campagnes ; c’est pour l’essentiel la première base de propagation du christianisme en Gaule.

Martin de Tours est présent à Trèves lorsque les évêques d’Espagne Hydace  et Ithace demandent à l’empereur Maxime la condamnation de Priscillien. Celui-ci est condamné (pour motifs civils) au chef de magie. Rejoint par Ambroise de Milan (délégué par le jeune empereur Valentinien II), Martin demande la grâce pour Priscillien18. Bien qu’Ambroise, menacé de mort par l’empereur, ne le soutienne pas, Martin obtient que les disciples de Prisicillien ne soient pas poursuivis. Le pape Sirice s’élèvera contre les procédés de Maxime.

Par la suite, Martin de Tours refusa toujours de participer aux assemblées épiscopales, ce qui, avec ses efforts pour sauver de la mort Priscillien, le fit suspecter d’hérésie. L’empereur Théodose Ier déclara nulles les décisions de Maxime dans cette affaire ; Ithace sera déposé quelques années plus tard, et Hydace démissionnera de lui-même de sa charge

Marmoutier comptait 80 frères vivant en communauté, issus pour la plupart de l’aristocratie ce qui permettait à Martin de jouir d’une grande influence et de se faire recevoir par les empereurs eux-mêmes. Il existe désormais une complicité entre les empereurs et les évêques, entre le pouvoir de la nouvelle foi et le pouvoir politique. Mais cela n’empêche pas Martin, à la table de l’empereur, de servir en premier le prêtre qui l’accompagne et d’expliquer que le sacerdoce est plus éminent que la pourpre impériale.

Un jour, voyant des oiseaux pêcheurs se disputer des poissons, il explique à ses disciples que les démons se disputent de la même manière les âmes des chrétiens. Et les oiseaux prirent ainsi le nom de l’évêque ; ce sont les martins-pêcheurs.

Au soir de sa vie, sa présence est requise pour réconcilier des clercs à Candes-sur-Loire, à l’ouest de Tours ; l’urgence de l’unité de l’Église fait que malgré sa vieillesse, il décide de s’y rendre. Son intervention est couronnée de succès, mais, le lendemain, épuisé par cette vie de soldat du Christ, Martin meurt à Candes, à la fin de l’automne, le 8 novembre 397 sur un lit de cendre comme mouraient les saints hommes ; disputé entre Poitevins et Tourangeaux, sa dépouille est subtilisée par ces derniers qui, selon la tradition locale, auraient volé son corps en le passant par une fenêtre. Ils le ramènent en gabarre sur la Loire jusqu’à Tours où il est enterré le 11 novembre dans le cimetière chrétien extérieur à la ville. Son tombeau devient dès lors un lieu de pèlerinage couru de tout le pays. Selon Grégoire de Tours, l’évêque Brice (lat. Brictius) fait construire en 437 un édifice en bois pour abriter le tombeau et le manteau (chape) de Martin, appelé pour cette raison chapelle. Constatant le rayonnement de ce sanctuaire, l’évêque Perpétuus fait construire à la place la première basilique Saint-Martin hébergeant le tombeau de Martin, dont la dédicace a lieu le 4 juillet 470.

Une légende veut que les fleurs se soient mises à éclore en plein novembre, au passage de son corps sur la Loire entre Candes et Tours. Ce phénomène étonnant donnera naissance à l’expression « été de la Saint-Martin ». Son successeur est Brice, un de ses disciples. Une église lui est consacrée à Renaix, ville de Belgique (province de Flandre-Orientale).

Postérité

Au début du ve siècle, Saint Brice (397-444), le successeur du Saint patron martinien à l’évêché de Tours, en dépit d’une volonté clairement affichée d’éclipser ce dernier, n’en fait pas moins édifier une basilique en lieu et place du tombeau de son prédécesseur. Postérieurement, l’ordre donné par Brice de Tours de bâtir la construction religieuse permet à ce dernier « d’être associé au culte de saint Martin »

Bien que les miracles de Martin de Tours fussent déjà connus de son vivant par-delà les frontières de son diocèse, qu’il ait prêché l’évangile dans les campagnes, et que Sulpice-Sévère en fasse l’égal des apôtres, il ne semble pas qu’il ait organisé son action. Sa tombe a été marquée rapidement par l’érection d’un petit oratoire, remplacée par une collégiale en 818, reconstruite et agrandie après les raids vikings en 1014 puis par Hervé de Buzançay après le grand incendie de Tours de 1203 : basilique Saint-Martin de Tours avec le service de 200 chanoines réguliers . C’était le siège de pèlerinages favorisés par l’existence d’un double déambulatoire et l’exposition des os du saint, mis dans une chasse d’or par les soins de Charles VII en 1424. Mais, progressivement, la désaffection et la vétusté des locaux, aggravées par les destructions au cours des guerres de Religion, en particulier par les huguenots en 156223, aboutissent à l’écroulement de la voûte en 1797 et à la décision de démolition de la basilique au début du xixe et avec percement de nouvelles rues, qui ne laissèrent en place que les tours de l’horloge et de Charlemagne, qui elle-même s’effondrera en 1928. Néanmoins une nouvelle basilique, plus petite (et positionnée perpendiculairement), a été reconstruite de 1886 à 1924 dans la crypte où se trouve le tombeau du saint.

Créé en 2005, l’itinéraire culturel européen saint Martin de Tours, fait partie des itinéraires labellisés par le Conseil de l’Europe.

Gaule romaine et Gaule franque

L’importance historique de Martin de Tours tient surtout au fait qu’il a créé les premiers monastères en Gaule et qu’il a formé des clercs par la voie monastique. D’abord admiré par ses amis qui l’ont pris pour modèle (Sulpice-Sévère, Paulin de Nole), son culte a été instauré par ses successeurs au trône épiscopal de Tours, qui ont su faire de leur basilique un sanctuaire de pèlerinage.

La place prise par le culte de Martin dans la liturgie et la littérature pieuse est surtout due à l’action de Perpetuus († vers 490), avec un Indiculus des miracles qu’il a fait versifier par Paulin de Périgueux et de Grégoire de Tours († 594), qui de même dressa une liste des miracles qu’il fit mettre en vers par Venance Fortunat. Ainsi, dès le ve siècle, Tours était le premier lieu de pèlerinage des Gaules romaines ; le choix de Martin de Tours comme saint patron du royaume des Francs et de la dynastie des Mérovingiens est fait sous Clovis24. Tours reste par la suite un foyer spirituel important. À l’époque carolingienne, Alcuin, conseiller de Charlemagne, fut nommé abbé de Saint-Martin de Tours et de Cormery. Ces abbayes furent des foyers importants de la renaissance carolingienne aux alentours de l’an 800. La cathédrale de Mayence, au cœur de la Germanie franque, est également dédiée à saint Martin.

La cape de saint Martin de Tours, qui fut envoyée comme relique à la chapelle palatine d’Aix-la-Chapelle pour Charlemagne, est elle-même à l’origine du mot « chapelle », c’est-à-dire l’endroit où l’on gardait la « c(h)ape » du saint qui était emportée lors des batailles et portée en bannière. L’iconographie représente le plus souvent une cape rouge, parfois bleue, à tort car lors cet épisode à Amiens, il est revêtu de la « chlamyde » blanche que porte tout cavalier de la garde impériale. Cette cape est aussi à l’origine du mot « Capet », nom de la dynastie des rois de France : Francs capétiens. Ainsi, du royaume d’Austrasie jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, saint Martin reste le symbole de l’unité franque (resp. française).

Aujourd’hui, Martin est le patronyme le plus fréquent en France, où 246 communes portent son nom et plus de 3 700 églises sont placées sous son vocable son nom de baptême est devenu le nom de famille le plus fréquent de France.

Une communauté de prêtres et de diacres séculiers, la Communauté Saint-Martin, fondée en 1976 et présente principalement en France, s’est placée sous son patronage.

Il existe également au Royaume-Uni, l’église St Martin-in-the-Fields, traduction en anglais de Saint-Martin des Champs, situé à Trafalgar Square, à Londres, construite en 1721, lui rendant hommage. Il inspira également l’appellation de divers autres lieux (voir St Martin-in-the-Fields (homonymie)).

En Hongrie

Né dans l’ancienne Pannonie, Martin de Tours voit son culte s’implanter dans sa ville natale grâce à Charlemagne. Après une campagne contre les Avars en 791, ce dernier se rendit à Sabaria pour y honorer le lieu de naissance du saint. Plus tard à la fin du ixe siècle quand les Hongrois se convertirent au christianisme, Étienne Ier, s’efforçant de consolider la structure de l’État monarchique, demanda l’aide de saint Martin, selon la chronique, avant la bataille contre son oncle païen Koppány. Il fit vœu de renforcer son culte en Hongrie. Après la défaite de Mohács (1526) et le choix de Presbourg comme nouvelle capitale, le château et la cathédrale Saint-Martin devinrent les symboles du pouvoir royal.

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Bibliographie

Sources primaires

(la) Sulpice-Sévère (dir.), Vie de saint Martin [« De vita Beati Martini liber unus »], vol. 20, Patrologie latine, 1845

Jacques Fontaine, Sulpice-Sévère, Vie de Saint-Martin, introduction, texte et traduction, commentaire et index, Édition du Cerf, 1967.

Grégoire de Tours (dir.), Historiæ, vol. srm I/12, Monumenta Germaniæ Historia.

Grégoire de Tours (dir.), De Virtutibus S. Martini, vol. srm I/2, Monumenta Germaniæ Historia, p. 134-211.

Études contemporaines

xixe siècle et première moitié du xxe siècle

Paulin de Périgueux (dir.), De vita sancti Martini, vol. 16, Vienne, Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum, 1888, p. 16-159.

Venance Fortunat (dir.), Vita s. Martini metrica, vol. AA IV/1, Munich, Monumenta Germaniæ Historia, 1881.

Études récentes

Dom Guy-Marie Oury, Saint Martin de Tours : L’homme au manteau partagé, Chambray-lès-Tours, CLD, 1987, 151 p. ().

Walter Nigg, Martin de Tours : Chevalier du Christ, évêque thaumaturge, confesseur de la foi, Paris, du Centurion, 1978, 82 p. traduit de l’édition originale.

(de) Martin von Tours, Fribourg, Herder, 1977, 82 p.. Ouvrage largement illustré de nombreuses photos et gravures.

Collectif. Conception, réalisation, maquette Jean-Loup Fontana, Michel Foussard, photographies Michel Graniou, Saint Martin dans les Alpes-Maritimes, Nice, Art et Culture des Alpes-Maritimes (ACAM), 31 janvier 1997, 74 p. , Cahier des Alpes-Maritimes no 3 édité par le conseil général des Alpes-Maritimes (ACAM) constituant le catalogue de l’exposition consacrée au seizième centenaire de la mort de saint Martin. Presses d’Imprimix Nice.

Régine Pernoud, Martin de Tours, Bayard Éditions, 1996.

Saint Martin, Guide du pèlerin (352 pages) et Saint Martin, apôtre des Gaules (128 pages), éditions Denis Jeanson, Tours.

MARGUERITE-MARIE ALACOQUE (sainte ; 1647-1690), PARAY-LE-MONIAL, SACRE-COEUR DE JESUS, SAINTETE, SAINTS

Sainte Marguerite Marie Alacoque

 

Sainte Marguerite Marie

 

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Messagère du Message de Jésus

Nous sommes au XVlle siècle, le siècle de Louis XIV (1638-1715).

La France sort meurtrie des guerres de religion et se débat avec le jansénisme qui, peu à peu, insuffle dans l’Église plus de crainte que d’amour pour Dieu. Dans l’élan réformateur du Concile de Trente, l’Église voit surgir de nouvelles fondations comme l’ ordre de la Visitation-Sainte-Marie fondé dès 1610 à Annecy et dont les fondateurs, l’évêque François de Sales et Mère Jeanne de Chantal, écrivent:

Notre petite congrégation est un ouvrage du Coeur de Jésus et de Marie. Le Sauveur, en mourant, nous a enfantés par l’ouverture de Son Sacré Coeur.François de Sales et Mère Jeanne de Chantal

L’emblème de l’Ordre est un coeur surmonté d’une croix, entouré d’une couronne d’épines et percé de deux flèches, gravé des noms de Jésus et Marie. En 1626, un couvent de la Visitation s’ installe à Paray-le-Monial à la demande des Pères jésuites qui y résident.

Dans le Charolais voisin, le 25 juillet 1647, est baptisée une petite fille de trois jours, du nom de Marguerite Alacoque. Elle grandit dans une famille fervente et se sent très tôt animée d’un vif amour pour le Christ qu’elle reconnaît présent dans l’Eucharistie.

Dès l’âge de 5 ans, au cours d’une messe célébrée dans le château de sa marraine elle se sent pressée par le Christ à prononcer ces mots:

Mon Dieu, je vous consacre ma pureté et vous fais voeu de perpétuelle chasteté.

Marguerite-Marie

À la mort de son père elle est recueillie avec sa mère chez des parents aux moeurs rudes et brutaux. Elle trouve réconfort dans la prière et c’est alors qu’elle a les premières visions du Christ qui lui apparaît généralement sur la croix ou, comme un soir où elle avait été entraînée au bal, sous la forme de l’Ecce Homo ayant subi les coups de la flagellation. Elle ne s’en étonnait guère et pensait que les autres bénéficiaient du même genre de manifestations. Au cours de cette période, le Christ Lui-même lui apprend à prier et à se recueillir dans l’oraison du coeur : elle doit se prosterner, demander pardon pour ses fautes puis Lui offrir ce moment de prière.

Le 20 juin 1671, elle entre à 24 ans au couvent de la Visitation de Paray-le-Monial après avoir entendu Jésus lui dire: « C’est ici que Je te veux ». Lorsque un an et demi plus tard elle se prépare à sa profession religieuse, elle expérimente de façon extraordinaire la présence intime de Dieu – « les fiançailles mystiques » – qui la conduisent en des extases particulières. Elle comprend que sa vocation sera d’ être un apôtre de l’Amour de Dieu en s’offrant tout entière en union avec le Christ immolé sur la Croix.
Elle fera sa profession religieuse le 6 novembre 1672. Elle s’y prépare par une retraite de dix jours sans interrompre son travail : elle est en charge de l’ânesse du monastère qu’elle garde pour éviter qu’elle ne dévaste le jardin avec son ânon. Sous un bosquet de noisetier elle reçoit du Christ des lumières particulières sur le mystère de Sa Passion.

Au cours de ses premières années de vie religieuse, elle connaît de nombreux moments de grâces particulières, comme ce 1er juillet 1673 où, au cours du chant de l’office, une lumière divine vient reposer sur ses bras sous « la figure d’un petit enfant » qui la guérit d’une grave extinction de voix.
Le 4 octobre de la même année, elle contemple saint François d’Assise dans une éminente lumière de gloire auprès du Seigneur Jésus, au-dessus des autres saints, et le reçoit comme guide particulier « pour, écrit-elle, me conduire dans les peines et les souffrances qui m’arriveraient ».

Entre 1673 et 1675 ont lieu les « Grandes apparitions » au cours desquelles Jésus lui dévoile son Coeur « passionné d’ amour» et lui exprime son désir d’être aimé en retour. Il lui rappelle son amour pour tous les hommes dont il regrette la froideur et l’ ingratitude , spécialement envers sa présence Eucharistique. Il demande alors l’institution d’une nouvelle fête pour honorer son Coeur en communiant avec un amour tout particulier ce jour-là.
Il s’agit de la Fête du Sacré-Coeur, célébrée trois semaines après la Pentecôte, qui sera instituée officiellement en 1765 et étendue à toute l’ Église en 1856.

En 1675 arrive un jeune Père jésuite à l’âme fervente et dont l’intelligence vive, comme sa délicatesse, en font un homme apprécié en haut lieu : « Il a des talents remarquables , un jugement rare, une prudence achevée. Son expérience est grande … Je le crois apte à toutes sortes de ministères » avait dit de lui son Père Maître au Père Général de la Compagnie de Jésus.
Pour le moment cependant, le voici nommé supérieur de la résidence des Jésuites à Paray-le-Monial, cependant qu’à la Visitation de Paray, une jeune mystique a besoin d’un guide éclairé. Dès les premières visites au monastère, il reconnaît en Marguerite-Marie « une âme de grâce ». La supérieure, Mère de Saumaise, ordonne à la soeur de s’entretenir avec lui de son expérience mystique. Au fil des rencontres, le père Claude met à l’épreuve son âme de religieuse pour sonder la vérité des communications qu’elle reçoit. Se rendant à l’évidence il apaise alors son coeur angoissé et lui recommande de s’abandonner sans crainte, mais toujours humblement, aux mouvements de l’esprit qui l’habite. Il l’encourage, mais aussi lui impose de ne pas répugner à la prière de l’office avec ses soeurs au profit d’une prière plus sublime qui ne cesse de l’attirer. Il lui commandera aussi de mettre par écrit tout ce qui se passe en elle, injonction à laquelle Marguerite-Marie se pliera par obéissance, mais avec néanmoins de vives réticences intérieures.

Les années passent. Le père La, Colombière est nommé en 1676 prédicateur de la Duchesse d’York en Angleterre. Marguerite-Marie poursuit son chemin et, peu à peu, la communauté des religieuses est acquise au culte du Sacré-Coeur. La vie au monastère reste rude et exigeante et la Visitandine ressent de plus en plus l’impasse de son péché. et de celui des hommes dont elle veux consoler le Coeur de Jésus. En 1684, elle fait une retraite au cours de laquelle elle reçoit la grâce du mariage spirituel qui l’introduit dans une vie de profonde intimité avec son Époux. Elle est nommée maîtresse des novices qu’elle désire conduire sur le chemin de la sainteté en leur enseignant le culte du Sacré Coeur qui est, selon elle, « le plus court chemin » pour y parvenir. Le récit des apparitions et les demandes du Christ à Marguerite-Marie sont prises au sérieux au sein du couvent qui entreprend de vivre l’Heure Sainte et de vénérer l’image du Coeur de Jésus. En 1686, une chapelle construite dans le jardin du monastère lui est dédiée où les soeurs célèbrent la première fête du Sacré Coeur.

En 1686, Marguerite-Marie prononce un « voeu de perfection » où elle s’engage à suivre le plus parfaitement possible la règle de vie la Visitation et à supporter avec confiance les joies comme les peines de sa vie de religieuse afin, écrit-elle, de « me lier, consacrer et immoler plus étroitement, absolument et parfaitement au Sacré Coeur de Notre Seigneur Jésus-Christ ».
Le 9 octobre, une fièvre l’oblige à garder le lit. Le médecin estime que sa maladie, causée par l’amour, est sans remède.

Hélas, dit-elle un soir à ses soeurs, je brûle ! Mais si c’était de l’amour divin, quelle consolation! Mais je n’ ai jamais su aimer mon Dieu parfaitement. Demander à Dieu pardon pour moi et aimez-le bien de tout votre coeur pour réparer tous les moments que je ne l’ai pas fait. Quel bonheur d’aimer Dieu! Ah ! Quel bonheur ! Aimez donc cet Amour, mais aimez-le parfaitement !

Marguerite-Marie

Le 17 octobre, alors qu’on lui donne le Sacrement des Malades, elle murmure les noms de Jésus et de Marie et s’éteint à 43 ans dans un dernier soupir. Il est 20 heures. Dès le lendemain, la nouvelle se répand dans la ville « La sainte est morte ! » . La voix populaire précédait le discernement de l’Église : soeur Marguerite-Marie sera béatifiée par Pie IX en 1864 et canonisée par Benoît XV en 1920 .

 

 

Dates de la vie de Marguerite-Marie

1ere période

Lundi 22 juillet 1647

Naissance de Maguerite Alacoque près du village de Verosvres, en Charolais. Elle est baptisée trois jours plus tard.

1652

À 5 ans, alors qu’elle est chez sa marraine dans la chapelle du château de Corcheval, Marguerite fait voeu de chasteté perpétuelle: « Je ne comprenais pas ce que signifiait ce mot de « voeu », ni celui de « chasteté », mais j’étais poussée à le faire ».

Décembre 1655

Mort de Claude Alacoque, le père de Marguerite. Elle est placée en pension à Charolles où elle fait sa 1ère communion

1657

Gravement malade, Marguerite retourne à Verosvres où elle reste alitée quatre années durant. Elle est guérie de son mal à la suite d’un voeu fait à Marie: si elle revient à la santé, elle se fera religieuse dans un ordre consacré à la Sainte Vierge.

Septembre 1669

Marguerite reçoit le sacrement de confirmation. Elle ajoute à son prénom celui de Marie.

2ème période

20 juin 1671

Marguerite-Marie Alacoque entre au monastère de la Visitation-Sainte-Marie de Paray-le-Monial.

6 nov. 1672

Marguerite-Marie fait sa profession religieuse.

27 déc. 1673
Première grande Apparition

Vision du Coeur de Jésus: « Il me fit reposer fort longtemps sur sa divine poitrine, où il me découvrit les merveilles de son amour et les secrets inexplicables de Son Sacré-Coeur: « Mon divin Coeur est si passionné d’amour pour les hommes et pour toi en particulier que, ne pouvant plus contenir en lui-même les flammes de son ardente charité, il faut qu’il les répande par ton moyen »….

1674

Vision de la Trinité « sous la forme de trois jeunes hommes vêtus de blanc, tous resplendissants de lumière, de même âge et grande beauté ». Vision du Coeur de Jésus adoré par les Séraphins.

Deuxième grande Apparition

« Les hommes n’ont que des froideurs et du rebut pour tous mes empressements à leur faire du bien » lui dit Jesus. Il lui demande de réparer leurs ingratitudes par une communion chaque premier vendredi du mois et, tous les jeudi entre 11h00 et minuit, de passer une heure avec Jésus à Gethsémani : ainsi naît l’Heure Sainte.

Juin 1675
Troisième grande Apparition

« Voilà ce Coeur qui a tant aimé les hommes ! » Le Christ demande l’instauration d’une fête universelle de son Coeur. Cette même année arrive le Père Claude La Colombière à Paray. « Voilà celui que je t’envoie », est-il dit intérieurement à Marguerite-Marie. Le Père La Colombière confirme Marguerite-Marie sur son chemin spirituel.

3ème période

Sept. 1676

Le Père Claude La Colombière quitte Paray pour l’Angleterre.

31 déc. 1678

À la demande de Jésus, Marguerite-Marie lui fait don par testament de tout son être. Il la constitue alors « Héritière de son Coeur ».

15 février 1682

À 41 ans , banni d’Angleterre où il a contracté la tuberculose, le Père Claude La Colombière meurt à Paray-le-Monial.

1684

Mariage mystique de Marguerite-Marie avec le Christ. Elle devient maîtresse des novices cette même année.

20 juil. 1685

Marguerite-Marie et ses novices se consacrent au Coeur de Jésus.

1686

Le Père Rolin lui demande d’écrire son autobiographie. Le premier dessin représentant le Coeur de Jésus est exposé au choeur  des religieuses qui lui rendent hommage.

31 oct. 1686

Marguerite-Marie fait le « voeu de perfection» .

Ascension 1687

Marguerite-Marie est nommée assistante de la Mère Supérieure.

2 juillet 1687

Vision du Sacré-Coeur et message donné aux Visitandines et aux Jésuites: ils doivent propager la dévotion au Coeur de Jésus.

7 sept. 1688

Construction, dans le jardin du monastère, d’une chapelle dédiée au Coeur de Jésus.

22 Juillet 1690

Très malade, Marguerite-Marie entame une ultime retraite pour se préparer à la mort.

17 oct. 1690

Mort de Marguerite-Marie, à l’âge de 43 ans.

1765

Autorisation par Rome de la Fête universelle du Sacré-Coeur.

18 sept. 1864

Béatification de Marguerite-Marie.

13 mai 1920

Canonisation de Marguerite-Marie par le pape Benoît XV

SAINTETE, SAINTS, THERESE D'AVILA (sainte ; 1515-1582), THERESE DE JESUS (sainte ; 1515-1582)

Sainte Thérèse d’Avila

Chrétien web

sainte Thérèse d’AvilaOn a souvent dit de sainte Thérèse d’Avila qu’elle était la plus grande sainte de l’histoire, la plus remarquable par sa vie intérieure, par son courage et par l’œuvre extraordinaire qu’elle a accomplie. Je partage cet avis.

Thérèse de Ahumada est née dans une famille d’origine juive, quatre ans avant que Luther ne rompe avec l’Église catholique et ne déclanche en 1519 ce mouvement de réforme qui a aboutit à la division et au morcellement du christianisme en Europe. L’ancien moine Luther l’a amèrement regretté. Dans une lettre à Zwingle, le Réformateur de Bâle, il a écrit vers 1530 : « Il est terrifiant de devoir reconnaître que dans le passé tout était calme et tranquille, alors qu’aujourd’hui surgissent dans tous les pays des groupes de révoltés; c’est une abomination qui fait pitié. Je dois confesser que mes doctrines ont produit de nombreux scandales. Oui, je ne puis le nier…

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EGLISE CATHOLIQUE, SAINTETE, SAINTS, THEOLOGIEN

John Henry Newman (1801-1890)

John Henry Newman

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Le bienheureux cardinal John Henry Newman, né à Londres le 21 février 1801 et mort à Edgbaston le 11 août 1890, est un ecclésiastique, théologien et écrivain britannique converti au catholicisme en 1845. 

Étudiant à l’Université d’Oxford, il est ordonné prêtre anglican. Ses travaux sur les Pères de l’Église le conduisent à analyser les racines chrétiennes de l’anglicanisme et à défendre l’indépendance de sa religion face à l’État britannique, sous la forme de « tracts ». Ainsi naît le Mouvement d’Oxford, dont John Newman est l’un des principaux acteurs. Ses recherches sur les Pères de l’Église et sa conception de l’Église l’amènent à se convertir au catholicisme, qu’il voit désormais comme la confession la plus fidèle aux racines du christianisme. C’est au cours de cette période qu’il écrit le célèbre poème Lead, kindly Light.

Il part pour l’Irlande afin de fonder une université catholique à Dublin, à la demande des évêques de ce pays. Pour mieux faire comprendre sa conception de l’éducation et de la science il donne un cycle de conférences : L’Idée d’université, avant de démissionner en 1857 à cause du manque de confiance de la part des évêques irlandais face à son entreprise. Sa conversion au catholicisme est incomprise et critiquée par ses anciens amis anglicans. Il est aussi regardé avec méfiance par une partie du clergé catholique anglais du fait de ses positions considérées comme très libérales. En réaction à des calomnies, John Newman décrit sa conversion au catholicisme dans Apologia Pro Vita Sua. Cet ouvrage change la perception des anglicans à son égard et accroît sa notoriété. L’incompréhension suscitée par la proclamation du dogme de l’infaillibilité pontificale conduit Newman à défendre l’Église et la place primordiale de la conscience dans sa Lettre au duc de Norfolk. Sa conception de la conscience sera en partie développée lors du Concile Vatican II. Il écrit par la suite la Grammaire de l’assentiment, qui se veut une défense de la foi face au développement du positivisme. Le nouveau pape Léon XIII, élu en 1878, décide de le créer cardinal en 1879. John Newman meurt onze années plus tard à l’âge de 89 ans.

Théologien et christologue reconnu, il est l’une des figures majeures du catholicisme britannique, avec Thomas More, Henry Edward Manning et Ronald Knox. Il a exercé une influence considérable sur les intellectuels catholiques, notamment les auteurs venus de l’anglicanisme. Pour Xavier Tilliette, il apparaît comme « une grande personnalité singulière, une sorte de cierge pascal dans l’Église catholique du xixe siècle ». Ses œuvres, dont la Grammaire de l’assentiment et l’Apologia Pro Vita Sua, sont une référence constante chez des écrivains tels que G. K. Chesterton, Evelyn Waugh ou Julien Green, mais aussi pour des théologiens et des philosophes comme Avery Dulles, Erich Przywara et Edith Stein, qui a traduit en allemand son ouvrage L’Idée d’université.

John Henry Newman a été proclamé vénérable par la Congrégation pour les causes des saints en 1991. Il a été béatifié à Birmingham, le 19 septembre 2010, par le pape Benoît XVI. Il sera proclamé saint le 13 octobre 2019.

 

Biographie

Années de formation

Origines familiales

John Henry Newman est l’aîné d’une fratrie de six enfants. La famille aurait des origines hollandaises, et le nom « Newman », auparavant écrit « Newmann », suggère des racines juives, sans que celles-ci soient prouvées. Sa mère, Jemima Fourdrinier, est issue d’une famille de huguenots français, graveurs et fabricants de papier, depuis longtemps installés à Londres.

Le père, John Newman, d’appartenance whig, fonde une banque4, emménage avec sa famille à Ham, puis s’installe à Brighton en 1807 et à Londres l’année suivante5. Les guerres napoléoniennes l’acculent à la banqueroute en 1816, et la famille emménage alors dans sa maison de campagne de Norwood. Peu après, John prend la gérance d’une brasserie située près d’Alton et les Newman s’installent dans cette localité pour se rapprocher de ce nouveau lieu de travail.

Le frère cadet de John Henry, Charles Robert (1802-1884), homme intelligent mais caractériel et athée affirmé, mène une vie isolée, tandis que le benjamin, Francis William (1805-1897), fait carrière au University College de Londres comme professeur de latin. Deux des trois sœurs, Harriett Elizabeth (1803) et Jemima Charlotte (1807), épousent deux frères, Thomas et John Mozley. De l’union de Jemima Charlotte et John naît Anna Mozley, qui éditera en 1892 la correspondance de Newman. La troisième sœur, Mary Sophia, née en 1809, meurt en 1828, ce qui affectera profondément le jeune John.

Jeunesse

À l’âge de sept ans, en mai 1808, Newman est inscrit à l’école privée de George Nicholas à Ealing, où il poursuit sa scolarité jusqu’en 1816. Parmi ses professeurs se trouve le père du biologiste Thomas Henry Huxley, qui enseigne les mathématiques. Newman y reçoit une éducation chrétienne et se fait remarquer par son zèle studieux, mais aussi par sa timidité envers les autres élèves dont il ne partage pas les jeux. Il se décrit lui-même comme ayant été « très superstitieux » pendant sa jeunesse. Il éprouve un grand plaisir à lire la Bible, mais également les romans de Walter Scott, alors en cours de publication, et, entre 1810 et 1813, il étudie les Anciens tels qu’Ovide, Virgile, Homère et Hérodote. Par la suite, il découvre des auteurs agnostiques comme Thomas Paine et David Hume, qui l’influencent pendant un certain temps.

En 1816, lors de la faillite de la banque Ramsbottom, Newman & Co qu’a fondée son père7, John Henry, contrairement à ses amis qui rejoignent leur famille, passe l’été à Ealing. Il a quinze ans et, alors qu’il entre dans sa dernière année de collège, il fait la connaissance du révérend Walter Mayers, protestant évangélique proche du méthodisme de John Wesley. Très impressionné par ce prêtre avec lequel il entretient de longues conversations, il finit par adhérer lui-même à l’évangélisme. Quelques mois plus tard, cette conversion s’approfondit : « Quand j’eus quinze ans (en automne 1816), un grand changement se fit dans mes pensées. Je subis les influences de ce qu’était le dogme et cette impression, grâce à Dieu, ne s’est jamais effacée ou obscurcie. » Cette évolution s’effectue de manière progressive : « Mes sentiments personnels ne furent pas violents ; mais ce fut, sous la puissance de l’Esprit, un retour à des principes que j’avais déjà sentis, et en quelque mesure mis en œuvre quand j’étais plus jeune, ou bien leur renouvellement. ».

Newman décrira plus tard, dans Apologia Pro Vita Sua, son adhésion à l’évangélisme. Le point central est pour lui de « demeurer dans la pensée de deux êtres et de deux êtres seulement, absolus et lumineusement évidents : moi-même et mon Créateur. ». Certains auteurs ont vu là l’expression d’un « isolé volontaire », voire égotiste. Louis Bouyer, lui, perçoit dans la conversion de Newman une prise de conscience de soi, indépendance aussitôt confrontée à celle du Créateur, Dieu, rendu accessible par l’appréhension de soi en tant qu’individu. Le livre de Thomas Scott, Force de la vérité, marque profondément Newman, qui affirme à propos de l’auteur : « Humainement parlant, je lui dois presque mon âme ». Thomas Scott y explique sa conversion et sa recherche d’une foi intégrale dans l’Église anglicane ; sa devise, « la sainteté plutôt que la paix », influence Newman, alors passionnément en quête de vérité. De plus, l’Histoire de l’Église lui fait découvrir les Pères de l’Église. Désormais, il considère que sa vocation implique le célibat, idée qu’il confirme pratiquement tout au long de sa vie. Enfin, son attachement au protestantisme évangélique et au calvinisme lui rend l’Église catholique romaine intolérable et il « [partage] vigoureusement les préjugés contre les papistes idolâtres et le pape “Antéchrist” ».

Étudiant à Oxford

Admis au Trinity College d’Oxford le 4 décembre 1816, il s’y installe après six mois d’attente en juin 1817. Sa correspondance avec le révérend Walter Mayers témoigne de son esprit critique et sa lecture des « Private Thoughts » de l’évêque William Beveridge l’invite à remettre en cause certains aspects du protestantisme évangélique que prône Mayers : fort de ce nouvel apport, Newman s’interroge sur la pertinence des dons sensibles dans les conversions méthodistes et semble entrevoir que la conversion peut, par le baptême, se passer de toute expérience sensible.

Oxford lui plaît et, toujours de nature discrète et timide, il s’adonne à ses études. Il se prend d’amitié avec John William Bowden, de trois ans son aîné, avec qui il suit les cours Ses camarades cherchent à l’emmener aux fêtes alcoolisées de l’université, mais il ne s’y sent pas à l’aise et leurs tentatives sont vouées à l’échec. Il redouble d’efforts pour obtenir une bourse, 60 livres sur neuf ans, qui lui est accordée en 1818, mais cette allocation reste insuffisante pour couvrir les frais universitaires alors que la banque paternelle a suspendu tout paiement.

En 1819, son nom est retenu pour Lincoln’s Inn, la faculté de droit d’Oxford. Commencent alors des années de travaux universitaires acharnés. Dès l’été 1819 et jusqu’à l’examen en novembre 1820, John Henry étudie près de dix heures par jour pour réussir à ses examens avec mention Pourtant, en proie à l’anxiété, il échoue à l’examen final et n’obtient son diplôme, sans la mention souhaitée, qu’en 1821. Le 11 janvier de cette même année, son père l’interroge sur son orientation et, contrairement à l’attente de celui-ci, qui envisageait une carrière au barreau, John Henry lui annonce son choix de l’Église anglicane.

Comme il désire rester à Oxford pour financer ses études, il donne des cours particuliers et sollicite un poste de lecteur à Oriel College, alors « centre intellectuel d’Oxford » que fréquentent des penseurs tels que Richard Whately ou Thomas Arnold. Newman passe l’examen et est coopté comme « fellow » d’Oriel le 12 avril 1822.

Son entrée dans le cercle très fermé des « Noetics » (surnom des membres d’Oriel College) représente un tournant dans sa vie : les « Noetics » sont élus de manière fort sélective et tous recherchent l’excellence intellectuelle. Leur fréquentation permet à Newman d’affiner sa pensée religieuse, très marquée par la foi simple du protestantisme évangélique (il écrit plus tard qu’il professait alors des dogmes « à un moment où la religion était pour [lui] affaire de sentiment et d’expérience plutôt que de foi »), d’autant qu’il rencontre des théologiens tels que Richard Whately ou Edward Hawkins qui se réclament de la doctrine de la régénération baptismale tout en affirmant la visibilité et l’autorité de l’Église anglicane. En 1823, Edward Bouverie Pusey le rejoint.

Prêtre anglican

Le 13 juin 1824, dimanche de la Trinité, Newman est ordonné diacre au sein de l’Église anglicane. Dix jours plus tard, il prononce son premier sermon à l’église d’Over Worton (Oxfordshire), et en profite pour rendre visite à son ancien professeur Walter Mayers. Grâce à Pusey, il obtient la cure de Saint-Clément à Oxford et exerce deux années durant ses activités paroissiales tout en publiant des articles pour l’Encyclopædia Metropolitana sur Apollonius de Tyane, Cicéron et les miracles. C’est aussi l’époque où il découvre l’Analogie de la religion naturelle de Joseph Butler, dont les thèmes se rapprochent des siens.

En 1825, à la demande de Richard Whately, il devient vice-principal de Saint-Alban’s Hall, mais ne demeure qu’un an à ce poste. La sympathie intellectuelle qu’il éprouve pour Whately, écrit-il plus tard, a grandement contribué à son « amélioration mentale » et à sa victoire partielle contre la timidité. D’autre part, la réflexion qu’il mène avec lui sur la logique lui permet d’ébaucher une première définition précise de l’Église chrétienne. Cependant, lorsque Robert Peel, auquel il s’oppose pour des raisons personnelles, est réélu en 1827 député de l’Université d’Oxford, il met un terme à leur collaboration.

En 1826, il est nommé tuteur à Oriel College, où le rejoint comme enseignant Richard Hurrell Froude, qu’il décrit comme l’« un des hommes les plus perspicaces, intelligents et profonds qui soient ». Ensemble, Froude et Newman élaborent une conception exigeante du tutorat, plus cléricale et pastorale que séculière. Cette nouvelle collaboration marque sa pensée spirituelle : comme il l’indiquera plus tard, « Il [Froude] m’apprit à regarder avec admiration l’Église de Rome et par là même à me détacher de la Réforme. Il grava profondément en moi l’idée de la dévotion à la Sainte Vierge et m’amena graduellement à croire en la Présence réelle. »

C’est à cette période que Newman se lie aussi d’amitié avec John Keble et qu’il est retenu, en 1827, pour le prêche de Whitehall.

Maladie et deuil

À la fin de l’année 1827, deux épreuves incitent Newman à se détacher de l’intellectualisme de sa formation. Examinateur, il est victime d’un effondrement nerveux le 26 novembre 1827, sans doute dû à un excès de travail. Il part alors chez son ami Robert Isaac Wilberforce afin de se reposer, mais quelques semaines plus tard, le 5 janvier 1828, sa sœur Mary Sophia meurt après une grande fatigue ; cette disparition brutale le bouleverse et l’amène, alors qu’il se met à la poésie, à concevoir une forme de réminiscence vivante lui permettant d’appréhender la réalité éternelle de la défunte et à relier son destin à la volonté divine.

Pendant cette période, il se rapproche de John Keble, dont le recueil de poèmes, The Christian Year, influence sans doute sa propre poésie et confirme l’importance qu’il accorde aux sentiments dans la vie spirituelle.

Newman poursuit son étude de la patristique, commencée peu avant sa maladie le 18 octobre 1827 sur les conseils de Charles Lloyd, et favorisée par ses lectures et les articles qu’il rédige pour l’Encyclopædia Metropolitana. Sa réflexion aboutit à la publication en 1833 d’un livre sur l’arianisme, Les Ariens du quatrième siècle ; il décèle chez les Pères de l’Église un authentique humanisme chrétien. Pendant ses vacances de 1828 il lit Ignace d’Antioche et Justin de Naplouse, puis se penche en 1829 sur Irénée de Lyon et Cyprien de Carthage. Il entreprend dans la même période l’étude des œuvres complètes d’Athanase d’Alexandrie et de Grégoire le Grand. Mais ces recherches l’inquiètent lorsqu’il reçoit le 10 juin 1830 la charge de nouveaux élèves. Il craint alors de ne pouvoir autant se consacrer aux Pères de l’Église qu’il le souhaiterait.

Rupture avec la tendance Low Church

L’année suivante, Newman soutient, choix qu’il regrette par la suite, la nomination de Hawkins plutôt que celle de John Keble au poste de prévôt d’Oriel College. De là date, selon lui, l’impulsion qui conduit au mouvement d’Oxford. La même année, il est nommé vicaire de Saint-Mary-the-Virgin, l’église de l’université, charge à laquelle est attachée la fonction de chapelain de Littlemore, tandis que Pusey devient professeur régent d’hébreu.

Toujours officiellement proche des protestants évangéliques, Newman évolue toutefois dans ses positions sur la place du clergé au sein de l’Église anglicane. Ses écrits montrent qu’il y est de plus en plus favorable, l’éloignant des protestants évangéliques. En particulier, il diffuse une lettre anonyme proposant aux clercs anglicans une méthode susceptible d’éliminer la mainmise des protestants non conformistes sur la Church Missionary Society dont il est le secrétaire local, ce qui lui vaut d’en être renvoyé le 8 mars 1830. Trois mois plus tard, il quitte aussi la Société biblique, parachevant ainsi sa rupture avec la tendance « Low Church » de l’Église d’Angleterre.

En 1831, il est invité par Froude à partager ses congés, vacances pendant lesquelles il continue d’écrire des poèmes et voit se renforcer l’amitié qui le lie à son hôte, dont la vie ascétique lui inspire une certaine admiration.

En 1831 et 1832, il est désigné pour prêcher devant toute l’université, et en 1832, ses différends avec Hawkins quant à la « nature essentiellement religieuse » du tutorat devenant particulièrement aigus, il démissionne de son poste de tuteur à Oriel College.

Lorsque Whately est nommé évêque, Newman espère être appelé auprès de lui53, mais, ce souhait restant vain, Froude lui propose de l’accompagner lors de son voyage en Méditerranée.

Voyage en Méditerranée

Le 8 décembre, il accompagne Froude en voyage de santé à travers l’Europe méridionale à bord du vapeur Hermès qui fait escale à Gibraltar, Malte, aux îles Ioniennes, puis en Sicile, enfin à Naples et à Rome, où Newman fait la connaissance de Nicholas Wiseman.

Pendant ce périple, John Henry Newman écrit la plupart des courts poèmes publiés plus tard sous le titre de Lyra Apostolica, et ses sentiments se partagent entre le dégoût de la foi chrétienne des pays latins, dont l’histoire lui rappelle pourtant les Pères de l’Église, et l’admiration pour la nature qu’il découvre, comme en témoigne l’une de ses lettres où, s’il voit en Rome « l’endroit le plus merveilleux sur Terre », la religion catholique romaine lui paraît « polythéiste, décadente et idolâtre ».

De Rome, Newman retourne seul en Sicile, où il tombe malade à Leonforte. Le « pèlerinage de beauté » se transforme alors en « une expérience biface, de découverte et de détresse, d’enchantement et de désarroi », s’inscrivant désormais parmi les événements les plus importants de sa vie. Pendant plus d’un mois, en effet, son état s’aggrave et il croit mourir, épreuve qu’il met à profit pour approfondir sa foi. Il envisage l’éventualité de sa propre mort comme une lutte entre Dieu et lui. L’expérience est pour lui si marquante qu’il la relatera plus tard sous le titre My Illness in Sicily, « creusant au fond de sa mémoire » pour ne terminer ce récit qu’en juin 1840.

Dans ce qui peut apparaître comme « une retraite involontaire, une ordalie», il vit sa maladie comme un combat entre sa volonté, dans laquelle il discerne le diable, et celle de Dieu. Au terme de l’épreuve, il acquiert la certitude de « l’amour électif de Dieu » et reconnaît : « J’étais sien ». Xavier Tilliette observe à cet égard : « L’accent ne trompe pas, c’est celui qui émane des conversions, y compris des conversions intérieures qui se produisent dans une vie déjà dédiée». Newman écrit à ce propos : « Je sentais que Dieu luttait contre moi, et je sentais – à la fin je sus pourquoi – que c’était pour ma volonté propre […] cependant, je sentais aussi et je ne cessais de dire : « Je n’ai pas péché contre la lumière » ». Bien que se jugeant superficiel et manquant d’amour pour Dieu, il se sent promis à une mission plus grande en Angleterre. En juin 1833, une fois guéri, il quitte Palerme à destination de Marseille. Le voilier Conte Ruggiero, dont il est le seul passager en compagnie d’une cargaison d’oranges, se trouve encalminé au large de Bonifacio Newman écrit alors le poème « Lead, kindly Light », qui deviendra un cantique très populaire en Grande-Bretagne.

Le mouvement d’Oxford

Les Tracts for the Times

Il revient à Oxford le 9 juillet 1833. Le 14, John Keble prononce à Saint-Mary son sermon sur l’« Apostasie nationale », que Newman va considérer comme le point de départ du Mouvement d’Oxford : ce fut « Keble qui inspira, Froude qui donna l’impulsion et Newman qui poursuivit l’œuvre », écrit Richard William Church. La naissance du Mouvement est aussi attribuée à H. J. Rose, rédacteur en chef du British Magazine, « fondateur, originaire de Cambridge, du Mouvement d’Oxford » Les 25 et 26 juillet, au presbytère d’Hadleigh (Suffolk), se tient une réunion d’ecclésiastiques de la Haute Église anglicane, sans Newman, où est prise la décision de soutien à la doctrine de la succession apostolique dans cette Église, ainsi que de l’utilisation du Book of Common Prayer dans son intégralité.

Quelques semaines plus tard, Newman commence à rédiger de façon anonyme les Tracts for the Times, d’où le nom de « mouvement tractarien » ou « tractarianisme » donné ensuite au Mouvement d’Oxford. Il s’agit d’assurer à l’Église d’Angleterre une solide base doctrinale et disciplinaire, afin de préparer la fin de son « établissement » officiel par la monarchie britannique ou l’éventuelle rupture des ecclésiastiques de la Haute Église avec l’institution établie, perspective envisageable de par l’attitude du gouvernement envers l’Église d’Irlande, église réformée officielle qui devient indépendante de l’autorité de l’État en 1871. Les tracts sont complétés par les sermons que prononce Newman à Saint-Mary le samedi après-midi, et qui exercent pendant huit années une influence croissante, notamment sur les jeunes universitaires. En 1835, Pusey appose ses initiales sur un tract, ce qui, ayant valeur d’engagement, marque son adhésion au Mouvement d’Oxford, d’où la dénomination de « puseyisme » qui lui est parfois attribuée.

En 1836, les membres du Mouvement renforcent leur cohésion interne en s’opposant unanimement à la nomination de Renn Dickson Hampden comme professeur régent de théologie à Oxford, car ses Conférences de Bampton, prêchées en 1832 avec l’assistance de Blanco White, sont soupçonnées d’hérésie, ce que corrobore Newman dans le pamphlet Elucidations of Dr Hampden’s Theological Statements.

À cette date, Newman devient rédacteur en chef à la British Critic et donne une série de conférences dans une chapelle de Saint-Mary, où il défend la théorie de l’anglicanisme comme une « Via Media » entre le catholicisme et le protestantisme populaire70 ; il s’agit là d’œuvrer à la réconciliation de l’anglicanisme avec la fidélité apostolique et dogmatique révélée, selon les Pères de l’Église dont Newman approfondit toujours la pensée, au début du christianisme. Leur lutte contre différentes hérésies alors majoritaires, dont l’arianisme, incite Newman à rechercher, face aux divisions de l’Église, la meilleure manière d’ancrer l’anglicanisme dans le respect de la tradition, donc de la foi, qui représente à ses yeux la vérité révélée.

En 1838, Newman et Keble décident de publier, sous le titre Remains, les écrits de Richard Hurrell Froude, mort deux ans auparavant ; la parution fait scandale73, certains Anglais se trouvant choqués par la vie d’ascèse que révèlent ses « Journaux », avec exercices et examens de conscience. D’aucuns vont jusqu’à y voir une apologie déguisée du catholicisme.

Doutes et évolutions

L’influence de Newman à Oxford atteint un point culminant en 1839, année où, pourtant, son étude de l’hérésie monophysite l’amène à douter : contrairement à ce qu’il croyait, la doctrine catholique, constate-t-il, est restée fidèle au concile de Chalcédoine (451) ; en d’autres termes, elle ne s’est pas écartée du christianisme d’origine, interrogation qui redouble à la lecture d’un article de Nicholas Wiseman paru dans la Dublin Review, où figurent les mots de saint Augustin contre les donatistes : « Securus judicat orbis terrarum » (« le verdict du monde est concluant »). Newman explique ainsi sa réaction :

« Cette petite phrase, ces mots de saint Augustin, me frappèrent avec une force que des mots ne m’avaient jamais fait ressentir jusqu’alors… C’était comme ces mots, “Tolle, lege… Tolle, lege”, prononcés par l’enfant, qui avaient converti saint Augustin lui-même. “Securus judicat orbis terrarum” ! Ces grandes paroles d’un Père de l’Église, interprétant et résumant tout le cours de la longue histoire de l’Église, réduisaient en miettes la théologie de la “Via Media” ».
« For a mere sentence, the words of St Augustine, struck me with a power which I never had felt from any words before … they were like the « Tolle, lege, – Tolle, lege, » of the child, which converted St Augustine himself. « Securus judicat orbis terrarum! » By those great words of the ancient Father, interpreting and summing up the long and varied course of ecclesiastical history, the theology of the Anglican Via Media was absolutely pulverised » »

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Oriel College, Oxford.

Newman poursuit cependant ses travaux de théologien pour la Haute Église, jusqu’à la publication du Tract 90, le dernier de la série, dans lequel il examine en détail les Trente-neuf articles fondateurs de l’anglicanisme et affirme leur compatibilité avec les dogmes catholiques. Les Trente-neuf articles, ajoute-t-il, ne s’opposent pas à la doctrine officielle de l’Église catholique, mais uniquement à certains excès et à des erreurs communément partagées.

Cette théorie n’est pas nouvelle, mais elle provoque l’indignation générale à Oxford. Archibald Campbell Trait, futur archevêque de Cantorbéry, ainsi que trois autres professeurs, dénoncent cette thèse comme « ouvrant une voie par laquelle des hommes pourraient violer leurs engagements solennels vis-à-vis de l’université ». L’inquiétude est partagée par de nombreuses autorités de l’institution, et, à la demande de l’évêque d’Oxford, la publication des Tracts est interrompue.

Newman, comme il l’explique plus tard, est « sur son lit de mort pour ce qui était de son appartenance à l’Église anglicane ». Il démissionne alors de son poste de rédacteur en chef à la British Critic. Désormais, il pense que la position des anglicans est similaire à celle des semi-ariens lors de la controverse de l’arianisme et le projet d’un diocèse anglican à Jérusalem, avec des nominations relevant alternativement des gouvernements britannique et prussien, achève de le convaincre du caractère non apostolique de l’Église d’Angleterre.

En 1842, il se retire à Littlemore, où il vit dans des conditions monacales avec un petit groupe de proches, auxquels il demande de rédiger des biographies des saints anglais, tandis qu’il achève son Essai sur le développement de la doctrine chrétienne, où il cherche à se réconcilier avec la doctrine et la hiérarchie de l’Église catholique romaine. Il étudie les écrits d’Alphonse de Liguori, dont il retire la certitude que l’Église catholique n’est pas, comme il le croyait, une foi superstitieuse. En février 1843, il publie anonymement dans l’Oxford Conservative Journal une rétractation officielle des critiques qu’il a adressées à l’Église romaine, et en septembre, il prononce son dernier sermon anglican à Littlemore, puis il démissionne de Saint-Mary le 18 septembre 1843.

La conversion

Conversion au catholicisme

Le 26 septembre 1843, Newman écrit son dernier sermon anglican, « On the Parting of Friends ». John Keble, s’affirmant ainsi comme l’une des rares personnes à le soutenir à travers sa correspondance, assigne son retrait aux vives critiques et aux calomnies dont il est l’objet. Newman, quant à lui, soutient qu’il doute depuis plus de trois ans de la validité de l’anglicanisme, que sa décision a été longuement mûrie, qu’il ne se sent plus en sécurité dans une Église schismatique. D’ailleurs, ajoute-t-il, sa conversion au catholicisme ne saurait être le fruit que de sa réflexion sur la foi, car loin d’y trouver son intérêt, il perdra son statut et ses amis, et s’engagera dans une communauté où il ne connait personne. Cependant, il diffère sa décision définitive, préférant poursuivre son étude des pères de l’Église et, comme il l’explique dans sa correspondance, prier pour savoir s’il « [est] victime d’une illusion ». Au cours de l’été, il achève ses travaux sur Athanase d’Alexandrie et commence à rédiger un nouvel ensemble de réflexions théologiques.

Deux années s’écoulent avant qu’il ne soit officiellement reçu dans l’Église catholique romaine le 9 octobre 1845 par Dominique Barberi, passioniste italien au Collège de Littlemore, conversion, assure-t-il, qui lui apporte la paix et la joie

Le 22 février 1846, il quitte Oxford pour le Collège théologique d’Oscott près de Birmingham, où résidait Nicholas Wiseman, vicaire apostolique pour le district central d’Angleterre. Il publie alors l’une de ses œuvres majeures, fruit de ses réflexions théologiques : Essay on the Development of Christian Doctrine. Se séparer d’Oxford lui est difficile, encore que sa conversion soit suivie par d’autres, de plus en plus nombreuses, parmi les membres du mouvement d’Oxford

À l’instigation de Nicholas Wiseman, il part pour Rome en octobre 1846 afin de se préparer à la prêtrise catholique et poursuivre ses études. Il est reçu par le pape Pie IX, mais son arrivée devient très vite source d’incompréhension auprès des théologiens. Ainsi, l’Église catholique américaine condamne son Essay on the Development of Christian Doctrine, décision que reprennent certains doctrinaires italiens sous le chef d’hérésie. Dans l’espoir de lever les incompréhensions dont il est l’objet, Newman se voit contraint de faire traduire son ouvrage.

L’Oratoire

À Rome, John Henry Newman s’interroge sur sa vie en tant que catholique ; d’abord attiré par les dominicains, et notamment par les écrits d’Henri Lacordaire, il se détourne progressivement de cet ordre au profit de la congrégation de l’Oratoire et de son fondateur, saint Philippe Néri, qui, entre autres, ne pratiquant pas la profession de vœux religieux, lui convient mieux après des années passées dans l’anglicanisme. Le pape Pie IX, enthousiaste, lui en facilite l’entrée, de même que celle de certains de ses amis anglicans convertis, le noviciat se réduisant pour eux à trois mois. Newman est donc ordonné prêtre le 30 mai 1847 par le cardinal Giacomo Filippo Fransoni, préfet de la Congrégation pour la propagation de la foi. Après avoir reçu la bénédiction du pape le 9 août 1847, il décide de partir le 6 décembre 1847 pour le Royaume-Uni et d’y fonder le premier oratoire de l’Angleterre, l’Oratoire de Birmingham. Arrivé à Londres la veille de Noël 1847, il s’installe à Maryvale où, de fait, le premier Oratoire d’Angleterre est érigé canoniquement le 2 février 1848.

Parmi les oratoriens présents à Maryvale, se dessinent deux tendances : l’une, gravitant autour de Frederick William Faber et des plus jeunes, est plus critique envers les anglicans et, à l’instar du catholicisme italien, cherche par la conversion à changer l’anglicanisme ; l’autre s’articule autour de la conception de Newman d’une Église catholique vue comme la fidélité au vrai christianisme des Pères de l’Église. Toutefois, la tendance que représente Frederick William Faber le conduit provisoirement à critiquer l’anglicanisme en des termes particulièrement sévères.

Mgr Nicholas Wiseman invite les Oratoriens à prêcher pendant le carême à Londres, prêches qui se révèlent un échec, mais qui aboutissent à la fondation de l’Oratoire de Londres avec Frederick William Faber comme supérieur, Newman, quant à lui, restant au sein de l’Oratoire de Birmingham. Cette période est marquée par une nouvelle vague de conversion d’anglicans au catholicisme, dont celle de Henry Edward Manning, futur cardinal.

À la demande de Nicholas Wiseman, Newman reçoit de Pie IX le titre de doctor honoris causa en théologie. En 1847, il réside successivement à St. Wilfrid’s College (Cheadle, Staffordshire), à St Ann’s (Birmingham) et Edgbaston.

Pie IX nomme Nicholas Wiseman cardinal et archevêque de Westminster, et en 1851 il rétablit la hiérarchie catholique au Royaume-Uni en y créant de nouveaux diocèses, initiative que le protestantisme populaire conteste vigoureusement en s’en prenant non seulement au Vatican, mais aussi aux catholiques en général, dont Newman assume la défense non pas en condamnant les anglicans, mais en dénonçant leur opinion erronée.

Fondation de la Catholic University of Ireland

Au cours des années 1850, les évêques irlandais s’opposent à l’institution de l’université Queen’s d’Irlande admettant catholiques et protestants, car ils y voient la volonté délibérée de la Grande-Bretagne d’imposer progressivement l’anglicanisme dans leur pays. C’est dans ce contexte qu’ils demandent à Newman de fonder une nouvelle université à Dublin, la « Catholic University of Ireland ».

Dans un premier temps, en mai 1852, Newman donne des conférences où il expose sa conception de l’éducation et de l’université, ainsi que la culture christianisée et la possibilité de concilier science et théologie, notions encore précisées lors de nouvelles interventions qui conduisent à l’une de ses principales œuvres, Idea of a University (L’idée d’université). Très vite, Newman en est nommé recteur, mais les évêques d’Irlande ne lui laissent aucune marge de manœuvre, ce qui incite Nicholas Wiseman à essayer, mais en vain, de le faire consacrer évêque. Mal considéré et peu écouté, Newman fonde cependant une faculté de philosophie et de littérature en 1854, puis une faculté de médecine en 1856 ; il tente aussi un rapprochement avec certains Irlandais inquiets de ses origines britanniques en se mettant à l’étude de la culture celtique. Pour autant, les étudiants n’affluent pas, les évêques refusent toujours leur confiance et barrent la route aux laïcs ; faute de pouvoir procéder à des nominations, Newman finit par démissionner en 1857.

Crises et déboires

En 1851, Newman donne une série de conférences « Present Position of Catholics in England » (« Situation actuelle des catholiques en Angleterre ») où il défend l’Église catholique romaine face aux attaques de Giovanni Giacinto Achilli. Celui-ci, ancien prêtre dominicain italien installé depuis peu en Angleterre, a été rendu à l’état laïc pour avoir eu des relations avec des femmes. Il proteste contre l’Église, la taxant d’obscurantisme et d’injustice. Newman dévoile la vie cachée d’Achilli à Rome dans un discours où il dénonce des actes qu’il juge immoraux. Achilli lui intente un procès en diffamation, ce qui oblige son accusateur à rechercher des témoins à grands frais, puis à payer leur logement à Londres lors d’une procédure qui, de plus, traîne en longueur. D’abord menacé de prison, Newman se trouve finalement condamné à payer une lourde amende de 100 livres à laquelle s’ajoutent les frais, soit 14 000 livres. The Times déclare que la justice s’est déshonorée et que la condamnation de Newman est inique. Pour faire face aux dépens, Newman lance une souscription publique qui réussit au-delà de ses espérances, puisqu’il lui reste un surplus qu’il consacre à l’achat de Rednall, petite propriété située dans les collines de Lickey, avec une chapelle et un cimetière où il sera enterré.

Ce procès a été une épreuve pour Newman, d’autant qu’il s’est vu vilipendé par certains qui, critiquant son caractère, l’ont décrit comme « trop sensible » et affligé d’un « tempérament morbide ».

Lors de son départ pour Dublin, il a confié la charge de l’oratoire de Birmingham à un oratorien qui, de façon prématurée, sans l’aval du Saint-Siège, a procédé à une réforme de l’institution ; du coup, Newman, dénoncé pour hétérodoxie, doit partir pour Rome, où il présente sa défense devant le cardinal Alessandro Barnabò, lequel lui témoigne bien peu d’égards.

À son retour, il commence la rédaction de ses réflexions sur les relations entre la foi et la raison. Il y donne une place non négligeable aux composantes psychologiques et scientifiques ; mais son travail s’interrompt le 14 septembre 1857 lorsque l’archevêque Nicholas Wiseman lui demande de diriger une nouvelle traduction de la Bible en anglais, mission qui va l’occuper pendant plus d’un an. En 1858 cependant, après des mois de labeur, l’œuvre est abandonnée sur l’intervention d’évêques américains qui, ayant entrepris le même travail, exigent de Nicholas Wiseman qu’il renonce à son projet. D’abord, l’archevêque hésite, puis cède à la pression, si bien que Newman, qui éprouve d’ailleurs bien des difficultés à se faire rembourser les frais engagés, se voit contraint de laisser la traduction inachevée.

En 1858, il projette de fonder une maison de la congrégation de l’Oratoire à Oxford, mais se heurte à l’opposition du cardinal Henry Edward Manning et de quelques autres, qui craignent que cela n’incite les catholiques anglais à envoyer leurs fils étudier à l’université d’Oxford ; aussi le projet est-il abandonné.

À la même période, Newman connaît aussi quelques déboires liés à sa participation à une revue tenue par des catholiques, The Rambler, qui se fait de plus en plus critique envers l’autorité ecclésiale. Convaincu de la bonne foi des participants, il cherche à concilier la ligne éditoriale avec la position officielle de l’Église, mais certains détournent ses propos et le citent pour étayer leur critique. De ce fait, il est dénoncé auprès du Saint-Office pour hérésie et obligé de fustiger publiquement l’interprétation fallacieuse qui est faite de ses écrits. En fin de compte, il démissionne de la rédaction.

L’Apologia Pro Vita Sua

Depuis 1841, Newman a une attitude déconcertante pour bon nombre d’Anglais : converti au catholicisme, il ne dénonce que très rarement l’anglicanisme, préférant se concentrer sur la défense du catholicisme et de ses dogmes, attitude qui, paradoxalement, attise aussi la méfiance de bon nombre de ses nouveaux coreligionnaires. Son isolement s’accentue encore lorsque le cardinal Manning juge sa conception de l’autorité de l’Église non conforme à la doctrine officielle.

En 1862 paraît un pamphlet faisant état de son retour à l’anglicanisme, ce qu’il dénonce immédiatement, et en janvier 1864, dans une recension de l’History of England de James Anthony Froude, parue dans le Macmillan Magazine, Charles Kingsley écrit que « le père Newman nous informe que pour son bien, la vérité n’est pas nécessaire, et, dans l’ensemble, ne doit pas être une vertu du clergé romain ».

Newman publie alors, sous la forme de pamphlet polémique, le feuilleton de sa conversion et de ses démarches depuis le début du mouvement d’Oxford ; en fait, il s’agit d’une véritable autobiographie spirituelle, publiée sous le nom Apologia Pro Vita Sua, qui retrace la recherche de la vérité ayant conduit à sa conversion. Grand succès de librairie, l’ouvrage lui vaut le soutien et les félicitations de nombreux catholiques dont il a levé les doutes, tout en lui permettant de renouveler le dialogue avec les anglicans du mouvement d’Oxford, en particulier John Keble et Edward Bouverie Pusey qu’il ne côtoie plus depuis près de vingt ans.

À la suite de ce succès, Newman cherche à fonder une école ouverte aux catholiques à proximité de l’Université d’Oxford, projet qui lui tient d’autant plus à cœur qu’il est lui-même venu au catholicisme par ses études au sein de l’université et qu’il considère les anglicans comme des amis partageant, malgré certaines différences, une foi proche de la sienne. Cependant, le cardinal Henry Edward Manning s’oppose à l’entreprise et demande au Vatican de la dénoncer sous le prétexte qu’Oxford est un lieu d’athéisme hostile au catholicisme. C’est donc un échec, comme l’a été le projet de fonder un nouvel oratoire à Oxford, ce qui incite Newman à prendre du recul et à écrire l’un de ses plus célèbres poèmes « Le Songe de Gerontius ».

L’Oratoire finit néanmoins par être autorisé, mais le cardinal Alessandro Barnabò, suspectant Newman d’hérésie, lui en interdit l’accès. Newman demande des explications au Saint-Siège et apprend qu’il a été dénoncé dès 1860, d’où la méfiance de la Curie romaine. La tentative de justification qu’il entreprend aussitôt fait long feu pour la simple raison que Nicholas Wiseman a, par étourderie, oublié de lui transmettre les documents nécessaires à sa défense. Une fois cette bévue reconnue, les soupçons du Saint-Siège s’estompent, et aussi bien le cardinal Barnabò que le pape s’évertuent à témoigner des marques d’estime à Newman, par exemple en l’invitant à participer en tant que théologien au Ier concile œcuménique du Vatican, honneur qu’il décline.

Dernières années

En 1870, Newman publie sa Grammaire de l’assentiment, son travail le plus abouti, dans laquelle la foi religieuse est étayée par des arguments souvent différents de ceux qu’emploient les théologiens catholiques. En 1877, lors de la réédition de ses travaux anglicans, il ajoute une longue préface et de nombreuses notes aux deux volumes sur la Via Media en réponse aux critiques anti-catholiques qu’il émettait alors.

Lors du Ier concile œcuménique du Vatican (1869-1870), il s’oppose à la définition de l’infaillibilité pontificale présentée par les théologiens qui reviennent de Rome et, dans une lettre privée à son évêque, publiée à son insu, il dénonce « la faction insolente et agressive » qui a soutenu ce dogme. Cependant, il ne s’y oppose pas lors de sa proclamation et, lors de l’attaque du Premier ministre Gladstone accusant l’Église catholique d’avoir « également répudié la pensée moderne et l’histoire ancienne », trouve plus tard l’occasion de préciser son attitude. Dans une lettre au [[Henry Fitzalan-Howard (15e duc de Norfolk)|duc de Norfolk]] Newman affirme qu’il a toujours cru en cette doctrine mais a craint qu’elle n’affecte les conversions en Angleterre en raison des spécificités historiques locales du catholicisme ; en cela, il affirme la compatibilité entre le catholicisme et la liberté de conscience que certains anglicans, depuis la proclamation du dogme de infaillibilité, ont entrepris de dénoncer.

En 1878, à son grand plaisir, son ancien collège le choisit comme « Honorary Fellow » (membre honoraire) de l’université d’Oxford. La même année meurt le pape Pie IX qui n’avait guère confiance en lui, et son successeur, Léon XIII, suivant la suggestion du duc de Norfolk, décide de l’élever au cardinalat, distinction remarquable dans la mesure où il est simple prêtre. La proposition est faite en février 1879 et son annonce publique est largement approuvée dans le monde anglophone. Ainsi, John Henry Newman est créé cardinal le 12 mai 1879, recevant le titre de San Giorgio al Velabro. Il profite de sa présence à Rome pour souligner sa constante opposition au libéralisme en matière religieuse.

À Rome, il tombe gravement malade, mais rejoint, peu après son apparente guérison, l’Oratoire en Angleterre, où, frappé par une récidive, il s’éteint le 11 août 1890 à 89 ans.

Le cardinal Newman est enterré dans le cimetière de Rednall Hill (Birmingham). Il partage sa tombe avec son ami, le révérend-père Ambrose St. John, qui s’est converti au catholicisme en même temps que lui. Dans le cloître de l’oratoire de Birmingham où sont placées des plaques commémoratives, il voulut que soit inscrite au-dessous de son nom cette épitaphe : Ex umbris et imaginibus in veritatem (« Des ombres et des images vers la vérité »).

Héritage

La théologie de Newman

L’influence de Newman, comme controversiste et prédicateur, est immense. Pour l’Église catholique sa conversion est source d’un grand prestige et dissipe de nombreux préjugés. Plus précisément, son influence se fait dans l’idée d’une spiritualité plus large et dans la notion de développement, tant au niveau de la doctrine qu’à celui du gouvernement de l’Église. Il approfondit ainsi la notion de développement homogène du dogme. Le contenu de la foi, présent dès l’origine, trouve progressivement, dans l’histoire de l’Église, une compréhension et une formulation plus ample et plus précise.

Bien qu’il ne se soit jamais considéré comme un mystique, Newman développe l’idée que la vérité spirituelle est connue par l’intuition directe, comme une nécessité antérieure à la base rationnelle du credo catholique. Pour les anglicans, mais aussi pour certaines communautés protestantes plus strictes, son influence est également grande, mais d’un autre point de vue : en effet, il a défendu la légitimité des dogmes catholiques et l’importance de la part austère, ascétique, solennelle, du christianisme. Newman affirme que, à part une conviction intérieure irréductible à la raison, il n’existe pas de preuve rationnelle de l’existence de Dieu. Dans le Tract 85, il se confronte aux difficultés du « Credo » et des Écritures, concluant sur le caractère insurmontable de ces dernières si elles ne sont pas transcendées par l’autorité d’une Église infaillible. Dans le cas de Newman, de telles affirmations ne mènent pas au scepticisme, parce qu’il a toujours eu une très forte conviction intérieure. Dans le Tract 85, son seul doute concerne l’identité de la véritable Église. Mais, en règle générale, son enseignement aboutit à ce que l’homme sans cette conviction intérieure ne peut qu’être un agnostique, tandis que celui qui la possède est destiné à devenir, tôt ou tard, catholique.

Théologie du christianisme

Conception du christianisme

À travers la théologie et les textes fondamentaux, Newman a toute sa vie recherché un christianisme authentique. Pour lui, celui-ci doit se fonder sur la Révélation : la Vérité révélée par Dieu. Il se demande comment la foi originelle des apôtres a pu se résumer sous la forme de différents credo, comment la religion chrétienne s’est développée et dans quelle mesure elle décrit la Révélation sans la trahir. Les Pères de l’Église lui permettent d’aller au fondement de cette vérité. Cette quête de la vérité devient alors son principal objectif et il s’en explique ainsi : « Je suis frappé d’un triste pressentiment que le don de la vérité, une fois perdu, est perdu pour toujours. Ainsi le monde chrétien, graduellement, devient stérile et s’épuise, comme une terre exploitée à fond et qui devient du sable .

Il place d’emblée l’Église au cœur de sa réflexion. Il refuse de faire de la Bible le seul pilier de la foi. Celle-ci doit être présente, selon lui, dans la réalité concrète et dans l’expérience quotidienne, et vécue au sein de l’Église. Il considère que l’Église transmet les vérités chrétiennes à travers la révélation issue de la Tradition et s’appuyant sur la succession apostolique : Dieu agit, et la vie chrétienne existe, non pas par une expérience sensible, comme l’affirment les protestants évangéliques, mais par la foi et la grâce qui peuvent agir sans forcément donner des expériences psychologiques visibles Être chrétien consiste, pour Newman, en un don de soi, renouvelé dans la foi

L’étude des Pères de l’Église, encouragée par l’écriture d’articles encyclopédiques, puis par des recherches sur l’arianisme, l’incite à approfondir sa foi. Les paroles d’Origène sur la difficulté de percer les mystères de la Bible le marquent : « Quiconque croit que les Écritures sont venues de celui qui est l’auteur de la nature peut bien s’attendre à y retrouver la même sorte de difficultés que l’on trouve dans la constitution de la nature ». Pour lui, Dieu parle à travers l’Église. Cette étude patristique l’amène à examiner les principaux conciles et à rechercher la vérité en remontant aux sources du christianisme.

La crise religieuse qui touche le Royaume-Uni au xixe siècle amène l’Église anglicane à se libérer de l’emprise de l’État. Newman souhaite alors retourner aux origines du christianisme et du catholicisme intégral que représente pour lui l’anglicanisme. Cette tentative de conciliation entre le christianisme originel et l’unité de l’Église anglicane est l’objet de ses recherches, développées un temps sous le nom de « Via Media »72. Finalement, il remet ce point de vue en cause et considère que l’anglicanisme s’éloigne du christianisme des origines.

Conception de la Tradition chrétienne

John Henry Newman, avant même sa conversion au catholicisme, accorde une grande importance à la Tradition dans le christianisme. Certains protestants refusent tout dogme et toute vérité en dehors de la Bible, suivant l’adage « Sola scriptura » (l’Écriture seulement). Ils contestent la création de nouveaux dogmes par l’Église catholique. Newman, au contraire, met en valeur la tradition chrétienne dans un cycle de conférences à Saint-Mary en 1837 intitulé « Lectures on the Prophetical Office of the Church » Il décline la Tradition sous deux formes : la « Tradition épiscopale » et la « Tradition prophétique ». Pour lui, ces deux types de tradition sont indissociables.

La « Tradition épiscopale », qui regroupe l’ensemble des documents officiels de la hiérarchie, valorise tant la hiérarchie, et donc la succession apostolique, que l’ensemble des textes fondateurs et des credos de l’Église. Elle s’ajoute à l’Écriture sainte et permet de l’interpréter. Figée dans des écrits, cette Tradition permet de conserver et de protéger la foi de l’Église.

La « Tradition prophétique », ensemble des écrits des docteurs de l’Église, la liturgie et les rites, s’exprime dans la vie des chrétiens. Elle est constituée, selon Newman, de ce que saint Paul appelle « la vie de l’Esprit » La Tradition prophétique est pour Newman la Tradition vécue au quotidien et de manière continuelle par les chrétiens.

Newman interprète donc la Tradition comme quelque chose de vivant, changeant et actuel. Cependant, il affirme que l’anglicanisme est susceptible de s’écarter de la vérité de la foi s’il se détache des Pères de l’Église et donc de la Tradition. Pour Newman, l’Église a toujours besoin de revenir aux sources, à son fondement, car en s’écartant de la tradition épiscopale, l’anglicanisme peut perdre ce qui fait la richesse de la Tradition. L’importance donnée par Newman aux Pères de l’Église et à la patristique découle donc de sa conception de la Tradition.

Théologie de l’Église

Sa vie durant, Newman a étudié l’Église et sa signification. La recherche du christianisme originel l’a poussé à se pencher sur les écrits des Pères de l’Église et il a vu dans la crise de l’arianisme au ive siècle des similitudes avec celles qui affectent le christianisme au xixe siècle.

Il se demande si l’anglicanisme peut être l’héritier du christianisme authentique des Pères de l’Église ; ce à quoi il répond positivement, à cela près que la papauté en a trahi l’essence. Si l’anglicanisme vit au xixe une crise de sa pratique, lui cherche à travers le mouvement d’Oxford et son œuvre de « Via Media », à en définir une doctrine authentique, fondée sur la foi révélée par les Pères de l’Église et sur les sacrements.

Cependant, sa recherche le conduit peu à peu à prendre ses distances. Après des années de réflexions, sur les Pères de l’Église en particulier, il est parvenu à la conclusion que l’anglicanisme se départ du christianisme véritable, tant l’analyse de l’histoire de l’Église, et notamment celle des hérésies, souligne sa différence d’avec les dogmes et la Tradition chrétienne. Son refus de l’autorité de Rome s’assimile à l’hérésie donatiste et aussi, constate-t-il lors de nouvelles recherches, à celle des monophysites Désormais, écrit-il plus tard : « Il était difficile de soutenir que les eutychiens et les monophysites étaient des hérétiques, à moins que les protestants et les anglicans ne le fussent aussi ; difficile de trouver des arguments contre les Pères de Trente qui ne fussent pas contraires aussi aux Pères de Chalcédoine ; difficile de condamner les papes du xvie siècle sans condamner les papes du ve ».

Alors, concilier l’anglicanisme et le christianisme des Pères de l’Église s’avère difficile, tant se dérobent les fondements nécessaires à sa « Via Media », et la doctrine des Pères de l’Église ne s’accommode pas d’une Église locale se coupant de l’Église universelle. Newman prend donc acte de cette impossibilité : « À quoi servait de poursuivre la controverse ou de défendre ma position, si, après tout, je forgeais des arguments pour Arius et Eutychès, et je devenais l’avocat du diable contre le patient Athanase et le majestueux Léon ? ».

Ainsi, sa réflexion l’aura conduit à nuancer et à changer son regard sur l’Église catholique. S’il n’y décèle plus de différences dogmatiques avec la foi des Pères de l’Église, il relève en celle de l’anglicanisme protestant un écart de plus en plus appuyé. Les griefs se sont inversés : d’abord suspicieux de ce qu’il a cru être une foi « superstitieuse », sa méfiance s’estompe lorsqu’il approfondit la question, notamment à travers les écrits d’Alphonse de Liguori, et parvenu au bout de sa longue réflexion, il prend du recul pour que mûrisse son propos et s’assure sa décision. Alors seulement fait-il le choix de se convertir au catholicisme.

Newman voit maintenant en l’Église catholique l’héritière des Pères de l’Église et, par là, du seul christianisme authentique car révélé, conversion et foi n’excluant pas la critique de certaines attitudes papales. Pour lui, l’Église est bien une institution divine mais ancrée dans le monde, et donc constituée de pécheurs.

La place de la conscience

Définition de la conscience

Pour Newman la conscience est le propre de la nature humaine, « sentiment de responsabilité, de honte ou de frayeur », écho d’une admonition extérieure ou murmure secret du cœur. C’« est une loi de notre esprit, mais qui dépasse à quelque titre notre esprit ; qui nous intime des injonctions ; qui signifie responsabilité et devoir, crainte et espérance : et qui est dotée d’une spontanéité la distinguant du reste de la nature .

La conscience se définit comme une capacité à obliger (enjoindre) et à juger. Les premiers sermons la présentent comme « ce guide, implanté dans notre nature pour y distinguer la rectitude et la malice, et pour revêtir la rectitude d’une autorité absolue, [qui] n’a rien d’aimable ni de miséricordieux. La conscience est sévère, elle est même intraitable. Elle ne parle pas de pardon, mais de punition », et ses effets peuvent être la bonne conscience, la paix intérieure, mais aussi la condamnation.

La conscience se présente comme une faculté de jugement, fragile mais irréductible : voix, motion, insistante mais faible, indépendante de la volonté de l’homme qui a la faculté de lui désobéir mais reste impuissant à la détruire.

Théologie de la grâce : Lectures on Justification

Les Lectures on Justification sont tirées d’un ensemble de conférences données par Newman à Saint-Mary en 1838, alors qu’il est encore anglican. Une fois converti au catholicisme, comme il ne renie rien de ses propos, son objectif devient de concilier deux éléments, l’effet de la grâce et celui des œuvres (les bonnes actions) dans le salut. En effet, les protestants, notamment Martin Luther, se sont détournés de la doctrine catholique de la justification, rejetant l’idée que les œuvres puissent contribuer au salut et affirmant que seule la foi en Dieu donne accès au paradis Cette théologie a fortement imprégné l’anglicanisme et a conduit à faire de la justification une affaire privée entre l’homme et Dieu. Newman tente de mettre au point une théorie de la justification qui concilie les deux théologies, ce qu’il réussit, du moins aux yeux du théologien allemand Ignaz von Döllinger qui y voit « le plus beau chef d’œuvre de la théologie que l’Angleterre ait produit depuis un siècle. », et d’aucuns lui assignent même une profonde portée œcuménique.

Dans ce Traité sur la Justification, Newman commence par critiquer la conception trop littérale de la Bible qu’ont certains protestants. S’appuyant sur l’interprétation des Pères de l’Église, il dénonce deux dérives, la sélection exclusive de certains passages, nuisible à la perception de la logique du salut dans son indivisible globalité, et le danger, aux dépens de l’enseignement des conciles et des écrits patristiques, de la lecture biblique comme seule source d’interprétation. Semblable choix contient en germe une possible interprétation subjective, détachée de tout contexte temporel et historique, ce qui revient pour Newman à nier la Révélation qui se poursuit, au-delà de la mort du Christ, à travers l’action de l’Esprit Saint présent dans l’Église.

Dans un deuxième temps, Newman critique la conception des protestants selon laquelle seule la foi conduit au salut, ce qui implique que Dieu n’est plus l’acteur de la justification et de la sanctification des personnes ; si la foi personnelle conduit en soi au salut, ce sont la conversion et la foi qui sont premières, le Christ se trouvant relégué au rang de second. L’homme devient alors sa propre justification, paradoxe total pour Newman : « Ainsi la religion finit-elle par consister dans la contemplation de soi et non du Christ ».

Newman s’oppose ensuite à la conception de la justification de Martin Luther, selon laquelle Dieu justifie en ne reconnaissant plus la culpabilité de l’homme, ce à quoi Newman s’oppose en développant une théologie de la « Parole de Dieu » ; comme il le montre dans la Genèse où c’est par la parole que Dieu crée le monde, cette « Parole de Dieu » est action. Quand Dieu déclare quelqu’un justifié, la justification ne consiste plus en une non-reconnaissance de la culpabilité de la personne justifiée, mais Dieu fait d’elle une personne juste : « Il ne s’agit pas de la concession silencieuse d’une faveur, mais de l’éclatement visible de sa puissance et de son amour […]. Soyons sûrs de cette consolante vérité : la grâce divine qui justifie réalise ce qu’elle déclare ».

Pour Newman, Dieu, dans la justification, transforme l’homme, non pas par un acte extérieur à lui-même, mais en le changeant intérieurement. Or ce changement qui justifie est un pur don de Dieu : « Ce n’est ni une qualité, ni un acte de notre esprit, ni la foi, ni le renouvellement, ni l’obéissance, ni quoi que ce soit de connaissable à l’homme […] mais un certain don de Dieu qui contient toutes ses réalités ». Ainsi la justification consiste-t-elle à vivre avec Dieu : « être justifié, c’est recevoir la divine Présence, c’est devenir le Temple du Saint-Esprit ».

Si Dieu nous a justifiés, affirme Newman, c’est pour que notre conduite, nos actions et nos œuvres, relèvent du Salut de Dieu. Il n’y a pas de dichotomie dans la justification entre la foi et les œuvres : « Le Christ n’a pas gardé uniquement dans ses mains le pouvoir de justifier ; son Esprit nous le dispense par le moyen de nos propres actions. Il nous a donné l’aptitude à lui plaire. » Le justifié vit alors, pour Newman, avec le Christ. Et le Christ continue de nous justifier, « au-dedans de nous, avec nous, à travers nous, par nous ». Notre vie devient le signe de la justification de Dieu, et de la présence de Dieu qui nous justifie continuellement : « Il n’y a qu’une seule réconciliation : il y a dix mille justifications ». La justification peut se comprendre conformément à la parole de saint Paul « ce n’est plus moi qui vit, c’est le Christ qui vit en moi », les mérites de la personne se confondant alors avec ceux de Dieu. Ainsi la justification naît du fait de cette présence de Dieu en nous : « Le Père-Tout-Puissant nous regarde ; il ne nous voit pas nous, mais la présence sacrée de son fils qui se révèle spirituellement en nous ».

Conception de la connaissance

Naissance de L’Idée d’université

L’idée d’une université est née de la demande des évêques irlandais en butte aux Queen’s colleges qu’installe le gouvernement anglais en Irlande. Il s’agit d’éviter que les catholiques de ce pays n’aient d’autre choix que de fréquenter une université de Sa Majesté, de surcroît tenue par des anglicans. Aussi suggèrent-ils à Newman de fonder ce qui deviendra l’University College Dublin. Face à la surprise que manifestent les évêques devant sa conception de l’université, Newman donne, entre 1852 et 1858, une série de conférences susceptibles d’éclairer ses choix, corpus ensuite repris dans son ouvrage L’Idée d’université

Autonomie de la culture

Au cours de ces conférences, Newman expose sa conception du rôle de l’université : certes destinée à transmettre un savoir et des connaissances, elle se doit surtout d’éduquer l’intelligence, de conduire à la recherche de la vérité, quitte à passer par des approches et des méthodologies spécifiques aux différentes disciplines.

Elle n’a pas de finalité pratique, son but n’étant pas de former un bon citoyen ou même un bon religieux ; sa mission est de « rendre à l’intellect ce qui lui est dû », exigence, cela dit, n’impliquant pas l’indifférence à la réalité ou au savoir technique. Essentiellement destinée à ouvrir les esprits et non à les enfermer dans ce que Newman appelle la « bigoterie » de la spécialisation, sa richesse est d’aspirer, par l’enseignement de tous les savoirs, à l’universalité du savoir dont elle demeure le siège où se perpétue, non l’acquisition d’un savoir-faire, mais la primauté de la culture.

Place des sciences et de la théologie

Alors même que cette discipline commence à être remise en cause, Newman préconise l’étude de la théologie, enseignement, pense-t-il, qui sert les sciences, dont la prétention à l’universalité et l’ambition de donner une explication globale du monde et des choses, alors que, paradoxalement, elles se spécialisent, ne ressortissent pas à leur spécificité originelle. Ainsi, la théologie et la philosophie se doivent d’être enseignées de pair avec les disciplines scientifiques, sans pour autant prétendre, comme elles, à une explication du monde, mais justement, en les interrogeant sur leurs limites et la finalité qu’elles croient pouvoir dire de l’homme et de l’univers.

Pour Newman, en effet, les sciences, du moins celles qui outrepassent leur domaine de recherche, sont dans l’erreur : « Une douzaine de disciplines diverses envahissent son territoire pour le piller […]. Elles ne peuvent manquer de faire fausse route dans une matière qu’elles n’ont absolument pas mission de connaître. J’en appelle à ce principe de grande portée : toute science, si exhaustive soit-elle, se fourvoie quand elle s’érige en interprète unique de ce qui survient au ciel et sur la terre ».

Le rôle qu’assigne Newman à la théologie est d’être une fonction de régulation et de critique face au savoir scientifique, sciences et théologie devant dialoguer et s’enrichir mutuellement. La théologie n’est pas, de nature, supérieure aux sciences ; elle permet un autre regard sur l’homme et de s’approcher d’une autre vérité, qui est d’un autre ordre.

La place du savoir face à la culture et à l’éducation

Le dernier grand thème développé par Newman est celui de la hiérarchie des savoirs et la place de la culture. Il montre que le modèle éducatif dépasse la simple sphère des connaissances. En effet, chaque savoir tend à répondre à la question du comment, évacuant du coup celle du pourquoi. Il obéit à une technique opératoire qui, par des mécanismes, conduit à tout voir selon un même mode de fonctionnement et, par là-même, tend à rendre difficile, voire à empêcher toute autre vision d’une réalité qui ne serait pas soumise à ces mécanismes.

Pour Newman, l’enseignement chrétien ne doit pas nier la foi en lui laissant une place, permettant l’ouverture au mystère de la foi. Il s’agit donc de développer deux types de connaissance, l’une rationnelle et l’autre qui, située au-delà de la logique du savoir, donne accès à un niveau de vérité autre que celui des disciplines scolaires.

L’œuvre littéraire : l’apologiste

Dans l’ouvrage La Littérature autobiographique en Grande-Bretagne et en Irlande, Robert Ferrieux consacre un sous-chapitre à l’apologie qu’il range dans la catégorie de « l’autobiographie de circonstance » ; il examine ce genre en s’appuyant essentiellement sur l’exemple de John Henry Newman. C’est à cette analyse qu’est en grande partie emprunté le propos faisant l’objet de cette section.

Le plaidoyer pro domo

Avec son Apologia Pro Vita Sua, parue en 1867, Newman se distingue comme l’un des grands écrivains autobiographiques du xixe siècle. Peut-être a-t-il, dans le choix d’un titre latin, été inspiré par un illustre prédécesseur, le poète romantique Samuel Taylor Coleridge qui avait publié en 1817 sa Biographia Literaria, livre se présentant déjà comme une sorte d’apologie, puisqu’il se situe surtout par rapport à la préface composée par William Wordsworth lors de la deuxième édition en 1800 des Lyrical Ballads. Dès la première page, en effet, Coleridge insiste sur ce qu’il appelle une « exculpation » (disculpation), répondant à une « charge » (accusation), signifiant par là son désir apologétique, prélude nécessaire à l’exposition de ses idées.

L’essence de l’apologie de soi, en effet, est un plaidoyer pro domo rendu nécessaire par une accusation. Socrate, est-il dit, a corrompu les jeunes de la cité, et John Henry Newman, selon Charles Kingsley, ne considère pas que l’amour de la vérité « soit une vertu nécessaire » (« be a necessary virtue »). Charles Kingsley, en effet, dans un compte-rendu de l’Histoire de l’Angleterre de J. A. Froude pour le Macmillan’s Magazine, a inséré une phrase vengeresse à l’égard de Newman : « La vérité en soi n’a jamais été une vertu aux yeux du clergé de l’Église romaine. Le père Newman nous informe qu’elle n’a point besoin ni, tout compte fait, l’obligation d’en être une, et que la ruse est l’arme qui a été donnée aux Saints pour repousser les forces viriles et brutales du monde des méchants » (« Truth, for its own sake, had never been a virtue with the Roman clergy. Father Newman informs us that it need not, and on the whole ought not to be; that cunning is the weapon which heaven has given to the Saints wherewith to withstand the brute male force of the wicked world […] »). Après une correspondance polémique – les deux hommes ne se sont pas rencontrés – la réponse de Newman a été son Apologia Pro Vita Sua, réponse non pas à une sollicitation intime, mais à la blessure d’une injustice venue de l’extérieur.

Le besoin autobiographique n’est donc pas premier : c’est parce que Newman se sait sous le coup d’une calomnie intellectuelle et morale qu’il entreprend de rendre compte de lui-même. S’il n’avait à répondre de ses actes, au sens quasi pénal du terme, devant le tribunal des hommes, et non plus de sa seule conscience (le mot « charge » [accusation] revient sans cesse sous sa plume), il n’aurait sans doute pas pris la peine de ce rappel systématique de sa vie spirituelle. Qui plus est, il ressent la nécessité de se justifier au nom de l’Église tout entière, visée à travers sa personne par ses détracteurs. Son apologie, ambitieusement appelée Pro Vita Sua (« Pour sa vie »), ce qui témoigne de l’importance « vitale » de l’engagement, devient alors une nécessité, un devoir (duty), comme il l’écrit, envers lui-même, la cause catholique et le clergé.

L‘épreuve obligée

À ce compte, l’apologie ne peut se développer dans les conditions de sérénité qui caractérisent nombre d’entreprises autobiographiques. Au contraire, c’est la passion qui la gouverne et, de fait, Newman blêmit sous l’insulte et entend bien ne pas se laisser traiter de fripon ou de sot sans relever le gant. De plus, se savoir ainsi placé en position d’infériorité le rend malgré lui agressif et le détachement qu’il affiche lorsqu’il prétend se trouver désormais « dans un flux de pensées d’une élévation et d’une sérénité telles qu’aucune calomnie ne saurait le perturber » (« in a train of thought higher and more serene than any which slander can disturb »), ne peut longtemps faire illusion, puisqu’aussitôt il envoie « voler » Mr Kingsley dans les espaces infinis avec une vigueur peu commune (« away with you, Mr Kingsley and fly into space »)

Dans de telles conditions, la démarche autobiographique cesse d’être un plaisir : « On conçoit aisément l’épreuve que représente pour moi d’écrire ainsi l’histoire de ma personne ; mais je ne saurais reculer devant la tâche » (« It may be easily conceived how great a trial it is to me to write the following history of myself; but I must not shrink from the task »). Exposer les motifs profonds de sa conduite à des adversaires pour lesquels il ne ressent que mépris ou haine est une véritable souffrance : Newman a honte de se livrer ainsi au regard de ses détracteurs. Les mots « obligation », « trial » (épreuve), « reluctance » (répugnance) reviennent sans cesse dans son récit et chaque fois qu’il doit révéler un détail personnel, c’est une très grande violence qu’il se fait, éprouvant le sentiment d’un intrusion sacrilège dans le plus secret des débats, celui que conduit son âme avec Dieu : « Il n’est pas agréable de donner à chaque contradicteur superficiel ou désinvolte l’avantage de connaître mes pensées les plus intimes » (« Its is not pleasant to be giving to every shallow or flippant disputant that advantage over me of knowing my most private thoughts »)

L’a priori des données

Un tel fonds de passion et une réticence aussi prononcée ne sauraient a priori constituer les meilleures garanties d’objectivité. À trop vouloir se justifier, l’apologiste risque, même à son insu, de se trahir : organiser le récit de sa vie spirituelle et intérieure pour prouver au monde le bien-fondé d’une attitude est tentant et, en ce genre d’entreprise, la fin appelle les moyens. Là se situe ce que Georges Gusdorf a appelé la « reconstruction a posteriori ». Newman, bien conscient de ce péril, souligne au début de son ouvrage les nombreuses difficultés qu’il va rencontrer. Réussira-t-il à empêcher que sa conversion au catholicisme romain, événement majeur de sa vie et dernier épisode de son récit, influence et colore son propos ? Il se porte aussitôt au devant de l’objection : « De plus, mon intention est de rester, tout simplement personnel et historique. Je n’expose pas la doctrine catholique, je ne fais rien de plus qu’expliquer ma personne, mes opinions et mes actes […] Tout ce que je désire, dans la mesure de possible, c’est de rendre compte de faits » (« Moreover, I mean to be simply personal and historical, I am not expounding the Catholic doctrine, I am doing no more than explaining myself, and my opinions and actions […] I wish, as far as I am able, to state facts »).

Il y a là, comme chez tous les apologistes, un a priori des données qui ne correspond pas exactement aux buts de l’autobiographie. Newman n’a pas besoin de passer toute son existence en revue, puisque sa démarche se limite à une section bien définie de son activité. Il lui faut réunir un faisceau de preuves d’autant convaincantes qu’elles se rapprochent de la période où il a été mis en cause. Ainsi, il ne s’intéresse aux divers aspects de sa vie que dans la mesure où ils peuvent contribuer à échafauder son système de défense et de persuasion : « Je me préoccupe de bout en bout, écrit-il, de questions relatives à la croyance et à l’opinion, et si j’introduis d’autres gens dans mon récit, ce n’est ni pour eux-mêmes ni parce que j’ai ou ai eu de l’affection pour eux, mais parce que et dans la seule mesure où ils ont influencé mes vues théologiques » . Rien d’étonnant, du coup, que son apologie consacre trente et une pages à trente-deux années de son existence, alors que presque le double est réservé aux deux seules, cruciales pour lui et ses adversaires, qui ont définitivement changé le turbulent agitateur anglican en un catholique convaincu.

Le genre du présent

Genre du présent, donc, que cette apologie qui, par nature, tend à se développer en surface mais, invitant à livrer le meilleur de soi, n’en constitue pas moins un document autobiographique de valeur. Rétablir une situation jugée compromise exige d’abord un système de défense exempt de malhonnêteté intellectuelle : Newman le sait qui accumule les vertus dont il entend faire la preuve : il « méprise et déteste, assure-t-il, le mensonge, et le chipotage, et le parler hypocrite, et la rouerie, et la ruse, et la fausse suavité, et le discours creux, et le faire-semblant […] et [il] prie que leur piège lui soit épargné » . Historien de son esprit, comme il se définit lui-même, il précise au fil des pages son programme et sa méthode : pas d’anecdote ou de romantisme ; malgré le manque de documents « autobiographiques » qu’il déplore, il a trouvé quelques notes de mars 1839 qui illustrent son propos ; il se défie de sa mémoire et, le cas échéant, préfère écarter un argument possible plutôt que courir le risque de déformer la réalité il s’efforce enfin de s’exprimer avec toute la clarté nécessaire et ne néglige pas, à l’occasion, de structurer son ouvrage « avec une rigueur et peut-être aussi, ajoute Robert Ferrieux, une gaucherie tout universitaires »: « Ainsi ai-je rassemblé de mon mieux ce qu’il y avait à dire sur l’état général de mon esprit de l’automne 1839 à l’été 1841 ; et cela fait, j’entreprends de raconter comment mes appréhensions ont affecté ma conduite et mes relations envers l’église d’Angleterre » .

Le rendez-vous avec soi

En général, l’apologiste, à force de se justifier, apprend peu à peu et comme malgré lui à se connaître ; parti du principe de sa compétence absolue, il s’aperçoit, arrivé au terme de sa quête, qu’il n’est plus tout à fait le même homme qu’au début. Newman ne fait pas exception : son ton se fait peu à peu moins péremptoire, l’argumentation moins dogmatique, l’expression moins polémique. Il s’intéresse maintenant à ses hésitations et à ses angoisses, il s’interroge : « […] J’ai cru que j’avais raison ; comment savoir avec certitude que je l’avais toujours, combien d’années avais-je été convaincu de ce que je rejetais aujourd’hui ? Comment reprendre jamais confiance en moi ? . Est-il certain de quelque chose, de lui-même ? « Avoir la certitude, c’est savoir qu’on sait ; comment s’assurer que je ne changerai pas à nouveau après être devenu catholique ? » .

Ainsi, le récit l’a aidé à surmonter, une fois encore, les sollicitations de sa conscience et lui a apporté une confirmation dont il avait secrètement besoin : « Insensiblement, écrit Robert Ferrieux, l’apologie s’est rapprochée de l’autobiographie et la justification muée en découverte ». Vers la fin de son livre, Newman peut écrire en toute sérénité : « […] je n’ai plus rien à raconter sur l’histoire de mes opinions religieuses […] Je n’ai eu à signaler aucun changement ni aucun affre d’angoisse. J’ai été dans un parfait état de paix et de satisfaction […] Ce fut comme de rentrer au port après la tempête, et j’en ressens un bonheur qui, à ce jour, ne s’est jamais démenti »  Suprême gratification, il remercie Mr Kingsley des tracas qu’il lui a causés ; en définitive, commente Robert Ferrieux, « il n’a rien à regretter : la traversée en valait la peine ».

Influence

Personnalité

 

Le cardinal Newman, avec ses forces et ses faiblesses, est un homme charismatique, convaincu du sens de son propre destin. Poète inspiré, il possède un authentique talent littéraire. Plusieurs de ses premiers poèmes restent, écrit R. H. Hutton « inégalés pour la magnificence de leur composition, la pureté de leur goût, et leur rayonnement total », et « Le Songe de Gerontius », le dernier et le plus long de tous, est parfois considéré comme la plus convaincante tentative de représentation du monde invisible depuis l’époque de Dante.

Sa théorie du développement doctrinal et son affirmation de la suprématie de la conscience, ont parfois conduit à faire de lui, malgré toutes ses dénégations, un libéral. Qu’il accepte chaque élément du credo catholique est cependant une certitude, et, sur l’infaillibilité pontificale comme en matière de canonisation, il a des positions très avancées. De plus, alors qu’il a prétendu préférer les formes de dévotion anglaises aux italiennes, il est l’un des premiers à les introduire en Angleterre et à les mêler aux rites locaux spécifiques.

La devise qu’il adopte lorsqu’il devient cardinal, « Cor ad cor loquitur » (Le cœur parle au cœur), et la phrase qui est gravée sur le mémorial érigé en son honneur à Edgbaston, « Ex umbris et imaginibus in veritatem » (Hors des ombres et des images dans la vérité), semblent dévoiler, autant que faire se peut, le secret d’une vie qui a suscité l’intérêt de ses contemporains, en mêlant affection et curiosité, adhésion et sévère retenue.

Newman et Manning

 

Les deux grandes figures de l’Église catholique en Angleterre au xixe siècle devinrent tous les deux cardinaux et sont tous les deux d’anciens ecclésiastiques anglicans. Mais il existe peu de sympathie entre eux.

Le caractère de Newman est réservé, tandis que Manning est un homme expansif. L’un est professeur d’université, l’autre défenseur des travailleurs, l’un est un solitaire, l’autre une grande figure de la vie mondaine de la société victorienne.

L’origine de leur opposition tient aussi à des raisons plus fondamentales : Newman pose le problème important de l’intégration des catholiques dans un pays majoritairement anglican. L’anglicanisme a pris des mesures anti-catholiques, et l’une d’entre elles, qui lui tient particulièrement à cœur, est l’interdiction qui est faite aux catholiques d’intégrer les universités. Or, pense-t-il, leur participation à la vie publique dépend dans une large mesure de cet accès à l’enseignement supérieur ; aussi n’a-t-il de cesse, malgré des échecs répétés, de négocier pour l’obtention de ce droit, quitte à laisser certaines questions en suspens

Le cardinal Manning, quant à lui, enclin à partager les vues traditionnelles qu’entretiennent les victimes de l’ostracisme anglican, est partisan d’une ligne de conduite plus stricte face aux restrictions qui sont imposées, d’où son refus de transiger ou de négocier sur la question de l’appartenance des catholiques aux universités.

Cependant, pour ce qui est des questions sociales, Manning s’avère plus moderne dans son approche, puisqu’il passe pour être l’un des pionniers de la doctrine sociale de l’Église, et de fait, il joue un rôle majeur dans l’élaboration de l’encyclique Rerum Novarum.

Postérité

Lorsque, dans les années 1860, des catholiques commencent à fréquenter Oxford, ils y créent un club qui reçoit, en 1888, le nom de « Oxford University Newman Society ». Finalement, l’Oratoire d’Oxford devait être fondé cent ans plus tard, en 1993, dans des locaux appartenant auparavant à la Compagnie de Jésus.

La renommée de Newman croît après sa mort, aussi bien dans le domaine théologique que littéraire. Dans une lettre du 25 mai 1907, Paul Claudel oriente Jacques Rivière dans le choix de ses lectures religieuses en ces termes : « Livres à lire : avant tout Pascal […] Tout ce que vous pourrez trouver de Newman ». James Joyce considère qu’« aucun prosateur n’est comparable à Newman». Et G. K. Chesterton lui consacre plusieurs essais entre 1904 et 1933, en indiquant dans l’avant-propos de son ouvrage Orthodoxie qu’il prend modèle sur l’Apologia.

À partir de 1922, des Newman Centres se développent principalement dans les universités américaines et britanniques, avec pour vocation de développer une vie de foi et de réflexion conformément à la pensée de Newman sur les universités. On en compte plus de 300 à l’heure actuelle dans le monde.

Certains de ses écrits ont été traduits en allemand par Edith Stein, et elle s’en inspire dans sa philosophie. Le théologien Erich Przywara affirme à propos de l’influence de Newman : « Ce que saint Augustin a été pour le monde antique, saint Thomas pour le Moyen Âge, Newman mérite de l’être pour les temps modernes ».

La pensée de Newman sur la conscience et la relation avec l’autorité de l’Église, notamment dans sa Lettre au duc de Norfolk, a été développée par des théologiens au point d’être reprise par le magistère de l’enseignement catholique, notamment lors du Concile Vatican II et de la déclaration Dignitatis Humanae.

Le Catéchisme de l’Église catholique reprend la conception de la conscience de Newman par sa citation d’un extrait de la Lettre au duc de Norfolk en son numéro 1778.

En 1990, lors du centenaire de sa mort, le cardinal Joseph Ratzinger, futur pape Benoit XVI, considère que Newman est l’un des « grands maîtres de l’Église ».

Après sa béatification, un film réalisé par Liana Marabini est en cours de tournage sur sa vie avec F. Murray Abraham dans le rôle-titre.

En 2001 la fondation de l’Institut Newman d’Uppsala est inspirée par l’attitude de grande ouverture intellectuelle du philosophe et théologien.

Procès en béatification et canonisation

Béatification
Le procès en béatification de John Henry Newman commence en 1958

Après un examen approfondi de sa vie par la Congrégation pour les causes des saints, Jean-Paul II le proclame vénérable en 1991.

En 2005, le postulateur de la cause annonce la guérison, attribuée à l’intercession de Newman, de Jack Sullivan, souffrant d’une maladie de la moelle épinière. Après un examen par des experts mandatés par le Vatican, la Congrégation pour les causes des saints ne trouve aucune explication scientifique à cette guérison et un conseil des experts atteste de son caractère inexplicable. Aussi, le 24 avril 2009, les cardinaux de la Congrégation pour les causes des saints se prononcent-ils par un vote pour l’attribuer à un miracle, ce qui permet d’ouvrir la procédure de béatification. Le 3 juillet 2009, Benoît XVI reconnaît la guérison de Jack Sullivan comme miraculeuse. Le même jour, il autorise le cardinal Angelo Amato, préfet de la Congrégation, à ouvrir le procès en canonisation.

La béatification de John Henry Newman est célébrée le 19 septembre 2010 à Birmingham par Benoît XVI, lors de sa visite au Royaume-Uni. C’est la première béatification, et la seule avec celle de Jean-Paul II le 1er mai 2011, présidée par ce pape-là depuis le début de son pontificat. À l’occasion de ce voyage, le souverain visite également l’Oratoire saint Philippe Néri, dans le quartier d’Edgbaston, lieu de résidence de Newman de 1854 jusqu’à sa mort en 1890.

Le 15 janvier 2011, le bienheureux John Henry Newman est choisi comme patron pour l’ordinariat personnel de Notre-Dame de Walsingham qui est érigé le jour même. Il s’agit d’une structure destinée à accueillir les groupes d’anglicans d’Angleterre et du Pays de Galles qui demandent à entrer en pleine communion avec l’Église catholique

Canonisation
Le 12 février 2019, le pape François signe le décret d’un second miracle attribué au bienheureux Newmann, permettant ainsi sa future canonisation.

Publications

Ouvrages traduits en français

Essais et homélies

John Henry Newman (trad. Marie-Martin Olive, préf. Irène Fernandez), Grammaire de l’assentiment, Ad Solem, coll. « Ecrits newmaniens », septembre 2010, 625 p.

L’Idée d’université, Ad Solem, 2007 (ce texte a été traduit en allemand par Edith Stein)

Essai sur le développement de la doctrine chrétienne, Ad Solem, 2007

Méditations sur la doctrine chrétienne, Ad Solem, 2000

Les Ariens du quatrième siècle, Téqui, 1988

Douze sermons sur le Christ, trad. Pierre Leyris, introduction de Louis Bouyer, Éditions du Seuil, coll. « Livre de Vie », 1995

Esquisses patristiques. Le siècle d’or, Ad Solem, 2007

Sermons universitaires : Quinze sermons prêchés devant l’Université d’Oxford, de 1826 à 1843, Ad Solem, 2007

Sermons paroissiaux, 8 tomes, Éditions du Cerf, 1993-2007

L’Antichrist, préface de Louis Bouyer, Ad Solem, 1995

Le Mystère de l’Église, Téqui, 1983

Textes autobiographiques et épistolaires

Apologia Pro Vita Sua, liminaire du cardinal Jean Honoré, Ad Solem, 2003

Écrits autobiographiques, Desclée de Brouwer, 1956

Lettre à Pusey, Ad Solem, 2002

Lettre au duc de Norfolk, Desclée de Brouwer, 1970

Choix de lettres, introduction d’Henri Bordeaux, Téqui, Paris, 1990

Divers

Le Songe de Gerontius, éd. bilingue, Éditions L’Âge d’Homme, 1989

Callista, récit du iiie siècle, Téqui, 1992.

Callista, Tableau historique du IIIe siècle, version numérique aux Editions Blanche de Peuterey

Anthologies

John Henry Newman, textes choisis, éd. par Keith Beaumont, Artège, 2010

Pour connaître Newman (textes réunis par Charles Stephen Dessain), Ad Solem, 2002

 

Bibliographie

Texte de Apologia Pro Vita Sua

(en) Apologia Pro Vita Sua, Londres, J. M. Dent and Sons

Ltd, coll. « Everyman’s Library », 1949, p. 326.

Ouvrages en langue française

Hervé Pasqua, Newman et l’unité de l’agir, Editions Ad solem, collection philosophie, Paris 2012.

John Henry Newman, L’Idée d’université, Mayenne, Éditions Ad Solem, 9 octobre 2007, 512 p.

Vincent Gallois, Église et conscience chez J. H. Newman commentaire de la lettre au Duc de Norfolk, Perpignan, Éditions Artège, octobre 2010, 157 p.

Keith Beaumont, Petite Vie de John Henry Newman, Desclée de Brouwer, 2005

Louis Bouyer (préf. Jean Honoré), Newman, le mystère de la foi : Une théologie pour un temps d’apostasie, Ad Solem, 2006

Jean Honoré, La Pensée de John Henry Newman, Mayenne, Éditions Ad Solem, janvier 2010, 147 p.

Louis Bouyer, Newman sa vie sa spiritualité, préface du cardinal Jean Honoré, Paris, Éditions du Cerf, février 2009, 485 p.

Henri Bremond, Newman, essai de biographie psychologique, Paris, Librairie Bloud et Gay, 1932, 8e éd. (1re éd. 1906)

Owen Chadwick (préface de Jean Guitton), John Henry Newman, Éditions du Cerf, 1989

Louis Cognet, Newman et la recherche de la vérité, 1967

Christopher Dawson, Newman et la modernité : l’épopée du Mouvement d’Oxford, Ad Solem, 2001

Charles Stephen Dessain, Présence de Newman. Thèmes spirituels, Éditions du Cerf, 1993

Charles Stephen Dessain, Pour connaître Newman, Ad Solem, 2002

Ramon Fernandez, Newman, Ad Solem, 2010

Pierre Gauthier, Newman et Blondel : Tradition et développement du dogme, Éditions du Cerf, coll. « Cogitatio Fidei » (no 147), 1988, 553 p. (

Jean Honoré, La Pensée christologique de Newman, Desclée de Brouwer, 1996

Jean Honoré, Newman : la fidélité d’une conscience, France, C.L.D., coll. « Veilleurs de la foi », 15 janvier 1986 (réimpr. 2005), 125 p.

Jean Honoré, John Henry Newman, Un homme de Dieu, Éditions du Cerf, coll. « Histoire », 2003

Jean Honoré, John Henry Newman : le combat de la vérité, Éditions du Cerf, 2010

Jean Honoré, La Pensée de John Henry Newman, Ad Solem, 2010

Bertrand de Margerie, Newman face aux religions de l’humanité, Genève, Parole et Silence, 2001

Jean Stern, Bible et tradition chez Newman, Éditions Aubier, 1967

Xavier Tilliette, La Mémoire et l’Invisible, Genève, Éditions Ad Solem, coll. « Culture », 2002, 260 p.

Xavier Tilliette, L’Église des philosophes De Nicolas de Cuse à Gabriel Marcel, préface de Giuliano Sansonetti , Paris, Éditions du Cerf, 2006, 306 p.

Collectif, Le cardinal Newman, Téqui, 1985

Robert Ferrieux (sous la direction de), La Littérature autobiographique en Grande-Bretagne et en Irlande, Paris, Ellipses, 2001 (p. 384.

 

 

BIBLE, JACQUES DE VOROGINE, JERÔME (saint ; 347-420), JERÔME DE STRIDON, LEGENDE DOREE, SAINT JERÔME DE STRIDON ET SA LEGENDE, SAINTETE, SAINTS

Saint Jérôme de Stridon et sa légende

Saint Jérôme

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Saint Jérôme fut l’une des figures religieuses les plus représentées à la fin du Moyen-Age et surtout au cours de la Renaissance. 

Saint Jérôme est le plus souvent accompagné d’un lion (ici le lion est caché dans la pénombre à droite, sous les arcades). Il est également presque toujours : soit entouré de livres ou en train d’écrire, …soit en pénitence dans le désert, bien qu’il s’agisse rarement d’un désert littéral (tout au moins d’un lieu à l’écart des hommes

On remarque également souvent la présence d’une tunique rouge et d’un chapeau de cardinal, d’un crâne et d’un crucifix.

On remarque que chez Caravage ou De la Tour, peintres d’un siècle plus tardif que les précédents, outre les évolutions stylistiques (apparition du clair-obscur), le lion a disparu : l’image s’est épurée de la fantaisie légendaire pour se centrer sur l’homme et les symboliques religieuses essentielles – en simplifiant : la vanité symbolisée par le crâne, la connaissance théologique incarnée par le livre, et la foi symbolisée par le crucifix.

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Mais qui était Saint Jérôme ? Pourquoi toujours est-il versé dans les livres ? Que venait faire ce lion à ses côtés ?

Au XIIIème siècle, le prêcheur dominicain italien Jacques de Voragine écrit La Légende dorée. Ce recueil compilant l’histoire des saints et martyrs du christianisme est destiné à devenir une sorte de bréviaire pour les laïcs qui n’ont pas accès aux textes liturgiques, et acquiert un succès considérable (plus de mille manuscrits et près de soixante-quinze éditions antérieures à 1500). La véracité historique n’est pas le souci premier de ces histoires de saints, très largement versées dans des récits légendaires qui exaltent l’imaginaire populaire tout en servant la propagande chrétienne.

Les artistes furent nombreux à s’être abreuvés à cette étonnante source d’inspiration, et on les comprend !  Voici ce qu’on nous dit de Saint Jérôme, qui vécut au IVème siècle :

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« Jeune encore, il alla à Rome où il étudia à fond les lettres grecques, latines et hébraïques. (…) Il s’adonnait nuit et jour à l’étude des saintes Ecritures. Il y puisa avec avidité ces connaissances qu’il répandit dans la suite avec abondance. A une époque, il le dit dans une lettre à Eustachius, comme il passait le jour à lire Cicéron et la nuit à lire Platon, parce que le style négligé des livres des Prophètes ne lui plaisait pas, vers le milieu du carême, il fut saisi d’une fièvre tellement subite et violente, que son corps se refroidit, et la chaleur vitale s’était retirée dans sa poitrine. Alors qu’on préparait déjà ses funérailles, il se vit soudain conduire devant le tribunal de Dieu qui lui demanda quelle était sa qualité, il répondit ouvertement qu’il était chrétien. « Tu mens, lui dit le juge ; tu es cicéronien, tu n’es pas chrétien car où est ton trésor, là est ton coeur. » Jérôme se tut alors et aussitôt le juge le fit fouetter fort rudement Jérôme se mit à crier : « Ayez pitié de moi, Seigneur, ayez pitié de moi. » Ceux qui étaient présents se mirent en même temps à prier le juge de pardonner à ce jeune homme. Celui-ci proféra ce serment : « Seigneur, si jamais je possède des livres profanes, si j’en lis, c’est que je vous renierai. » Sur ce serment, il fut renvoyé et soudain il revint à la vie. Alors il se trouva tout baigné de larmes, et il remarqua que ses épaules étaient affreusement livides des coups reçus devant le tribunal de Dieu. Depuis, il lut les livres divins avec le même zèle qu’il avait lu auparavant les livres païens. Il avait vingt-neuf ans quand il fut ordonné cardinal prêtre dans l’église romaine. »

 

Suite de  la lecture de La Légende dorée :

« A la mort du pape Libère, Jérôme fut acclamé par tous digne du souverain pontificat. Mais ayant repris la conduite lascive de quelques clercs et des moines, ceux-ci, indignés à l’excès, lui tendirent des pièges. D’après Jean Beleth, ce fut au moyen d’un vêtement de femme qu’ils se moquèrent de lui d’une façon honteuse. En effet Jérôme s’étant levé comme de coutume pour les matines trouva un habit de femme que ses envieux avaient mis auprès de son lit, et croyant que c’était le sien, il s’en revêtit et s’en alla ainsi à l’église. Or, ses ennemis avaient agi de la sorte afin qu’on crût à la présence d’une femme dans la chambre du saint. Celui-ci, voyant jusqu’où ils allaient, céda à leur fureur et se retira chez saint Grégoire de Nazianze, évêque de la ville de Constantinople Après avoir appris de lui les saintes lettres, il courut au désert et il y souffrit pour J.-C. tout ce qu’il raconte lui-même à Eustochium en ces termes : « Tout le temps que je suis resté au désert et dans ces vastes solitudes qui, brûlées par les ardeurs du soleil, sont pour les moines une habitation horrible, je me croyais être au milieu des délices de Rome. Mes membres déformés étaient recouverts d’un cilice qui les rendait hideux ; ma peau, devenue sale, avait pris la couleur de la chair des Ethiopiens. Tous les jours se passaient dans les larmes ; tous les jours des gémissements, et si quelquefois un sommeil importun venait  m’accabler, la terre nue servait de lit à mes os desséchés. Je ne parle point du boire ni du manger, quand les malades eux-mêmes usent d’eau froide, et quand manger quelque chose de cuit est un péché de luxure : et tandis que je n’avais pour compagnons que les scorpions et les bêtes sauvages, souvent je me trouvais en esprit dans les assemblées des jeunes filles ; et dans un corps froid, dans une chair déjà morte, le feu de la débauche  m’embrasait. De là des pleurs continuels. Je soumettais ma chair rebelle à des jeûnes pendant des semaines entières. Les jours et les nuits étaient tout un le plus souvent, et je ne cessais de me frapper la poitrine que quand le Seigneur  m’avait rendu à la tranquillité. Ma cellule elle-même me faisait peur, comme si elle eût été le témoin de mes pensées. Je  m’irritais contre moi, et seul je  m’enfonçais dans les déserts les plus affreux. Alors, Dieu  m’en est témoin, après ces larmes abondantes il me semblait quelquefois être parmi les chœurs des anges. » Il fit ainsi pénitence pendant quatre ans, après quoi il revint à Bethléem, où il s’offrit à rester comme un animal domestique auprès de la crèche du Seigneur. »

Suite de la lecture de La Légende dorée, car de lion pour l’instant il n’y a pas trace :

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« Il relisait (135) les ouvrages de sa bibliothèque qu’il avait rassemblée avec le plus grand soin, ainsi que d’autres livres; et jeûnait jusqu’à la fin du jour. Il réunit autour de lui un grand nombre de disciples, et consacra quarante-cinq ans et six mois à traduire les Ecritures ; il demeura vierge jusqu’à la fin de sa vie. Bien que dans cette légende, il soit dit qu’il fut toujours vierge, il s’exprime cependant ainsi dans une lettre à Pammachius : « Je porte la virginité dans le ciel, non pas que je l’aie. » Enfin sa faiblesse l’abattit au point que couché en son lit, il était réduit, pour se lever, à se tenir par les mains à une corde attachée à une poutre, afin de suivre comme il le pouvait, les offices du monastère. »

Voilà donc pourquoi Saint Jérôme passe son temps à écrire : il traduit la Bible en latin ! Et sa traduction fit autorité, de la part d’un érudit connaissant à fond le latin, le grec et l’hébreu, et par dessus le marché pourvu d’une telle droiture morale...

Voici deux croquis de Dürer (1511)

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Suite de la lecture de Jacques de Voragine :

« Une fois, vers le soir, alors que saint Jérôme était assis avec ses frères pour écouter une lecture de piété, tout à coup un lion entra tout boitant dans le monastère. A sa vue, les frères prirent tous la fuite; mais Jérôme s’avança au-devant de lui comme il l’eût fait pour un hôte. »

« Le lion montra alors qu’il était blessé au pied, et Jérôme appela les frères en leur ordonnant de laver les pieds du lion et de chercher avec soin la place de la blessure. On découvrit que des ronces lui avaient déchiré la plante des pieds. Toute sorte de soins furent employés et le lion guéri, s’apprivoisa et resta avec la communauté comme un animal domestique. »

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« Mais Jérôme voyant que ce n’était pas tant pour guérir le pied du lion que pour l’utilité qu’on en pourrait retirer que le Seigneur le leur avait envoyé, de l’avis des frères, il lui confia le soin de mener lui-même au pâturage et d’y garder l’âne qu’on emploie à apporter du bois de la forêt. Ce qui se fit : car l’âne ayant été confié au lion, celui-ci, comme un pasteur habile, servait de compagnon à l’âne qui allait tous les jours aux champs, et il était son défenseur le plus vigilant durant qu’il paissait çà et là. Néanmoins, afin de prendre lui-même sa nourriture et pour que l’âne pût se livrer à son travail d’habitude, tous les jours, à des heures fixes, il revenait avec lui à la maison. Or, il arriva que comme l’âne était à paître, le lion s’étant endormi d’un profond sommeil, passèrent des marchands avec des chameaux : ils virent l’âne seul et l’emmenèrent au plus vite. A son réveil, le lion ne trouvant plus son compagnon, se mit à courir çà et là en rugissant. Enfin, ne le rencontrant pas, il s’en vint tout triste aux portes du monastère, et n’eut pas la hardiesse d’entrer comme il le faisait d’habitude, tant il était honteux. Les frères le voyant rentrer plus tard que de coutume et sans l’âne, crurent que, poussé par la faim, il avait mangé cette bête; et ils ne voulurent pas lui donner sa pitance accoutumée, en lui disant : « Va manger ce qui t’est resté de l’ânon, va assouvir ta gloutonnerie. » Cependant comme ils n’étaient pas certains qu’il eût commis cette mauvaise action, ils allèrent aux pâtures voir si, par hasard, ils ne rencontreraient pas un indice prouvant que l’âne était mort, et comme ils ne trouvèrent rien, ils vinrent raconter le tout à saint Jérôme. D’après les avis du saint, on chargea le lion de remplir la fonction de l’âne ; on alla couper du bois et on le lui mit sur le dos. Le lion supporta cela avec patience: mais un jour qu’il avait rempli sa tâche, il alla dans la campagne et se mit à courir çà et là, dans le désir de savoir ce qui était advenu de son compagnon, quand il vit venir au loin des marchands conduisant des chameaux chargés et un âne en avant. Car l’usage de ce pays est que quand on va au loin avec des chameaux, ceux-ci afin de pouvoir suivre une route plus directe, soient précédés par un âne qui les conduit au moyen d’une corde attachée à son cou. Le lion ayant reconnu l’âne, se précipita sur ces gens avec d’affreux rugissements et les mit tous en fuite. En proie à la colère, frappant avec force la terre de sa queue, il força les chameaux épouvantés d’aller par devant lui à l’étable du monastère, chargés comme ils l’étaient. Quand les frères virent cela, ils en informèrent saint Jérôme : « Lavez, très chers frères, dit le saint, lavez les pieds de nos hôtes ; donnez-leur à manger et attendez là-dessus la volonté du Seigneur. » Alors le lion se mit à courir plein de joie dans le monastère comme il le faisait jadis, se prosternant aux pieds de chaque frère. Il paraissait, en folâtrant avec sa queue, demander grâce pour une faute qu’il n’avait pas commise. Saint Jérôme, qui savait ce qui allait arriver, dit aux frères : « Allez, mes frères, préparer ce qu’il faut aux hôtes qui viennent ici. » Il parlait encore quand un messager annonça qu’à la porte se trouvaient des hôtes qui voulaient voir l’abbé. Celui-ci alla les trouver; les marchands se jetèrent de suite à ses pieds, lui demandant pardon pour la faute dont ils s’étaient rendus coupables. L’abbé les fit relever avec bonté et leur commanda de reprendre leur bien et de ne pas voler celui des autres. Ils se mirent alors à prier saint Jérôme d’accepter la moitié de leur huile et de les bénir. Après bien des instances, ils contraignirent le saint à accepter leur offrande. Or, ils promirent de donner aux frères, chaque année, une pareille quantité, d’huile et d’imposer la même obligation à leurs héritiers. »

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Voilà ce que dit La Légende dorée sur Saint Jérôme. Pour en savoir plus  le texte intégral de Jacques de Voragine est en ligne à cette adresse : http://www.abbaye-saint-benoit.ch/voragine/.

PADRE PIO (saint ; 1887-1968), SAINTETE, SAINTS

Saint Padre Pio (1887-1968)

D’UNE LETTRE DE SAINT PIO DE PIETRELCINA

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C’est par les coups répétés d’un burin salutaire et un nettoyage

soigneux que l’Artiste divin veut préparer les pierres avec lesquelles se construit l’édifice éternel. Ainsi chante notre tendre mère, la sainte Église catholique, dans l’hymne de l’office de la dédicace d’une église. Et il en va vraiment ainsi.

On peut affirmer, à juste titre, que chaque âme destinée à la gloire éternelle est faite pour élever l’édifice éternel. Un maçon qui veut bâtir une maison doit, avant tout, bien nettoyer les pierres qu’il veut utiliser pour la construction. Ce qu’il obtient à coups de marteau et de burin. Le Père céleste se comporte de la même manière avec les âmes choisies, que sa haute sagesse et providence a destinées à élever l’édifice éternel.

L’âme destinée à régner avec Jésus Christ dans la gloire éternelle doit donc être nettoyée à coups de marteau et de burin, dont se sert l’Artiste divin pour préparer les pierres, c’est-à-dire les âmes choisies. Mais que sont ces coups de marteau et de burin ? Ma sœur, ce sont les ombres, les craintes, les tentations, les afflictions de l’esprit et les troubles spirituels, avec un parfum de désolation, et aussi le malaise physique.

Dès lors, remerciez l’infinie bonté du Père éternel qui traite votre âme de cette façon, parce qu’elle est destinée au salut. Pourquoi ne pas se glorifier de ce traitement plein d’amour que vous applique le meilleur de tous les pères ? Ouvrez votre cœur à ce médecin céleste des âmes et abandonnez-vous en toute confiance entre ses bras très saints. Il vous traite comme les élus, afin que vous suiviez Jésus de près par la montée du Calvaire. Je constate avec joie et une très vive émotion de l’âme combien la grâce a opéré en vous.

Ayez la certitude que tout ce que votre âme a éprouvé a été disposé par le Seigneur. Alors, n’ayez pas peur de tomber dans le mal et l’offense de Dieu. Qu’il vous suffise de savoir qu’en tout cela vous n’avez jamais offensé le Seigneur, mais qu’au contraire il en a été davantage encore glorifié.

Si cet Époux très tendre se cache à votre âme, ce n’est pas, comme vous le pensez, qu’il veuille vous punir de votre infidélité, mais parce qu’il met toujours à l’épreuve votre fidélité et votre constance, et qu’en outre il vous purifie de certains défauts, qui n’apparaissent pas tels aux yeux de chair, c’est-à-dire ces défauts et ces fautes dont le juste lui-même n’est pas exempt. Dans la sainte Écriture, il est dit en effet : Le juste tombe sept fois.

Et, croyez-moi, si je ne nous savais pas dans une telle affliction, je serais moins content, parce que je verrais que le Seigneur vous donne moins de pierres précieuses… Chassez comme des tentations les doutes contraires… Chassez aussi les doutes qui concernent votre façon de vivre, c’est-à-dire que vous n’écoutez pas les inspirations divines et que vous résistez aux douces invitations de l’Époux. Tout cela ne provient pas de l’esprit du bien mais de l’esprit du mal. Il s’agit d’artifices du diable, qui cherchent à vous éloigner de la perfection ou, du moins, à retarder votre marche vers elle. Ne perdez pas courage !

Si Jésus se manifeste, remerciez-le ; s’il se cache, remerciez-le encore : ce sont comme des jeux amoureux. Je souhaite que vous arriviez à rendre votre souffle avec Jésus sur la croix et à crier avec Jésus : Tout est consommé.

 

Padre Pio (1887-1968)

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Padre Pio est le nom d’un capucin et prêtre italien né Francesco Forgione, le 25 mai 1887 à Pietrelcina (province de Bénévent, en Campanie, Italie), mort le 23 septembre 1968 à San Giovanni Rotondo (province de Foggia dans les Pouilles en Italie). Il avait pris le nom de Pie (en italien Pio), en hommage au pape Pie V, quand il rejoignit l’ordre des frères mineurs capucins.

Il fut connu pour être le premier prêtre et l’un des rares hommes à qui la tradition attribue des stigmates, bien que l’origine miraculeuse de ces plaies soit sujette à polémique. Il a été canonisé par l’Église catholique le 16 juin 2002 sous le nom de saint Pie de Pietrelcina.

 

 

 

JEAN CHRYSOSTOME (saint ; ? - 407 ap. J.-C.), SAINTETE, SAINTS

Saint Jean Chrysostome (? – 407 ap. J-C.)

 

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Saint Jean Chrysostome
Evêque et docteur de l’Eglise

 

La jeunesse de saint Jean Chrysostome

Entre 344 et 350[1], à l’époque où l’Eglise reçut de la munificence de Dieu Ambroise, Jérôme et Augustin, naquit à Antioche de Syrie[2] un enfant dont la renommée égalerait leur gloire. Derrière lui, nul passé. Il serait de ceux qui n’ont, dit La Bruyère, ni aïeuls ni descendants : ils composent seuls toute leur race. Le long des siècles, la postérité continuera de l’appeler Chrysostome, la bouche d’or.

Son père, Secundus, brillant officier romain[3], entrevit à peine ses premiers sourires. Avec une petite soeur qui décèderait bientôt, il le laissa, par sa mort, à la responsabilité d’une mère grecque de vingt ans. Je ne trouve pas de parole, avouera Anthuse à son fils, pour décrire la violence de l’orage qui fond sur une jeune femme récemment sortie de la maison paternelle, quand un inexorable deuil l’accable, à l’improviste, de soucis qui dépassent son âge et son sexe. Il lui faut corriger la paresse des domestiques, faire attention à leur méchanceté, repousser les pièges tendus par la famille, supporter avec courage les avanies des percepteurs et leurs exigences en fait de rentrées d’impôts. Et quel poids plus lourd encore d’élever un garçon, tant pour le coût de ses études que pour la surveillance de sa conduite ! Rien ne m’inclina cependant à introduire un autre époux sous le toit de ton père. Les circonstances aggravaient sa mission.

Fière de son prestige de capitale d’Orient, car le légat impérial y résidait ; toujours ensoleillée, au bord de ses quatre rivières et sur le flanc de son coteau[4] ; ceinturée de faubourgs, dont le célèbre Daphné[5] ; opulente en statues et monuments, fresques et collections d’art ; gardienne des ruines majestueuses des temples de Jupiter, Junon et Apollon ; parée d’avenues, parmi lesquelles une enfilade de portiques qui se déployaient parallèlement à l’Oronte, sur un parcours de sept kilomètres, Antioche comptait alors plus de deux cent mille habitants, pêle-mêle, Romains, Grecs, Perses, Arméniens, Arabes et Juifs, riches et pauvres à l’extrême, tous volontiers turbulents. Mais elle était si abondamment éclairée que les fauteurs de désordre et les amateurs de frasques nocturnes étaient repérés aussitôt et, fussent-ils princes ou dignitaires, guéris de récidive.

Cette grande cité lettrée, voluptueuse et non moins commerçante, se considérait d’autant mieux l’égal d’Alexandrie et de Constantinople, sinon de Rome, que les empereurs, plus attentifs, en ses murs, aux frontières inquiétantes de la Perse, aimaient son séjour, la comblaient de faveur.

C’est à Antioche que naquit la première communauté chrétienne issue du paganisme, celle pour qui fut forgé le nom de Chrétiens, et d’où partirent Paul et Barnabé, Marc et Luc. Saint Pierre, avant de partir à Rome, avait occupé le siège d’Antioche.

Saint Jean Chrysostome appellera, dans un de ses sermons, l’Eglise d’Antioche : Mère de toutes les églises. L’évêque d’Antioche, depuis 325, avait la préséance sur ses quelques cent cinquante collègues de l’éparchie d’Orient[6] dont il présidait chaque année, à la mi-octobre, la réunion.

Que fut, dans ce cadre, la formation scolaire de Chrysostome ? Se souvenait-il encore du tourment de ses classes, lorsqu’il décrivit dans un sermon le maître rogue, minutieux, fatigant par d’incessantes questions et maniant si brutalement la férule et le martinet que les élèves s’empressaient de fuir, effarouchés et meurtris, sans avoir rien appris ni retenu que la dissimulation ?

Sa mère se réserva son éducation religieuse. Mais, quoique citée parmi les plus grandes chrétiennes qui honorèrent cette époque, elle attendit pour le faire baptiser. Car l’usage retardait la cérémonie à la maturité, à la vieillesse, même aux approches de la mort. Le prétexte d’une préparation sérieuse, la crainte de l’apostasie en temps de persécution, coloraient souvent un calcul moins surnaturel : on escomptait que, avec la grâce de l’onction baptismale, qui efface les fautes et supprime leur pénalité, le bonheur éternel succéderait ainsi sans intervalle aux délices de la terre.

L’Eglise réprouvait la pratique de ce baptême intéressé, de la dernière heure, capable de procurer la gloire céleste en dehors de tout mérite.

Jean venait d’atteindre sa dix-septième année quand le nouvel empereur, Julien[7], secoua rudement la souriante mollesse de l’Eglise d’Antioche où l’on pratiquait un arianisme modéré sans vouloir aller jusqu’au schisme.

Euzoius, l’évêque en place, un arien radical, avait succédé à Mélèce déposé en 361 pour être trop orthodoxe, tandis qu’exerçait aussi Paulin, arien modéré ; Julien, pour mieux diviser les Chrétiens qui représentaient plus de la moitié des habitants de la ville, permit à tous les évêques de résider à Antioche : l’Eglise d’Antioche, déjà fort divisée, éclata en trois ou quatre églises (arienne radicale, arienne modérée, orthodoxe radicale, orthodoxe modérée).  Ce bel esprit de Julien se targuait d’abattre en se jouant le christianisme par ses sarcasmes. Il lança maints pamphlets contre le Sauveur, interdit l’enseignement aux chrétiens, les surchargea d’impôts, les chassa des fonctions publiques et les priva d’avancement dans l’armée.

Mais, pas plus que son persiflage cavalier, ne triompha sa tyrannie. Jean garda seulement l’horreur d’avoir vu massacrer de vertueux personnages qui préférèrent le martyre à l’abjuration.

L’avènement de Valentinien pacifia la province et permit aux lettres et aux arts de reprendre leur vogue. Jean fréquenta l’école du philosophe Andragathius. Entre les rhéteurs et les philosophes réputés primait Libanius, plus habile phraseur qu’homme de savoir et de goût. Il avait collaboré aux libelles impies de Julien l’Apostat, et c’était, selon Chrysostome, le plus superstitieux des païens. Anthuse n’osa toutefois détourner son fils de ses cours, tant la louange, à la ronde, illustrait sa chaire. N’entendait-elle pas les bateliers, en ramant, les ouvriers, à leur travail, scander leur effort au rythme harmonieux d’un de ses exordes ?

Libanius, qui discerna vite le talent de son élève, ne put lui insuffler son admiration poétique du paganisme ; mais sa luxuriance de couleurs et d’images envoûta le jeune auditeur et prolongera sa fascination. Chrysostome aura beau refuser à la littérature la touchante fidélité de saint Basile et de saint Grégoire de Nanzianze, et ne voir dédaigneusement en elle qu’une fumée d’orgueil ; il aura beau raconter avec facétie de menues anecdotes de la vie de Socrate, d’Aristote et de Diogène, ou bracarder telle de leurs sentences, son éloquence gardera l’empreinte des souvenirs classiques. Platon traversera ses homélies, les amplifications fastueuses ou le cliquetis verbal de Libanius résonneront parfois en ses périodes.

A vingt ans, distingué, ardent et subtil, Jean s’inscrivit au barreau comme, en leurs cités respectives, saint Ambroise, saint Paulin et Sulpice Sévère. Mais, après des débuts prometteurs, sans tendresse pour les avocats et les juges, il s’éloigna d’un milieu qui ne lui avait révélé que petites chicanes et grandes injustices.

Anthuse le mit en relation avec l’évêque d’Antioche, Mélèce, prélat de haute vertu, glorifié par l’exil, et si bon que saint Basile lui écrivait : Quand je reçois une de vos lettres, je l’aime d’abord à proportion du nombre de ses lignes, et mon bonheur s’accroît durant toute la lecture.

Cet homme dont le regard prêchait, gagna la confiance de Jean. Secondé par Flavien, futur évêque d’Antioche, et Diodore, le futur évêque de Tarse, il lui expliqua les saints Livres et le prépara au baptême.

Jean fut baptisé dans la nuit de Pâques 368, puis continua d’étudier les saintes Ecritures sous Diodore et après qu’il eut accédé au lectorat (371), Mélèce se l’attacha pour secrétaire.

Brève collaboration, car le frère de Valentinien, Valens, avait hérité Antioche, et cet Arien fanatique reprit avec fougue la persécution. Mélèce fut banni, sans que la séparation ni le temps affaiblissent la vénération de ses diocésains. L’astuce et la violence sévirent. De louches individus dénoncèrent un prétendu complot de maléfices contre Valens. On décapita, brûla ; des familles périrent ; Antioche, terrorisée, ruissela de sang.

Jean faillit être victime. Comme je me promenais, avec un ami, en ces jardins amènes qui bordent l’Oronte, il aperçut, glissant au fil de l’eau, un livre dont il s’empara. C’était un formulaire de philtres inachevé, qu’un rédacteur, poursuivi, avait lancé dans le fleuve. Je contestai en riant la propriété du butin, et, pendant notre dispute, un soldat nous rejoignit. Mon compagnon put à peine dissimuler le volume. Qui eût admis notre bonne foi lorsque nous aurions allégué le hasard ?

Cette angoisse décida le jeune clerc à la vie solitaire et ascétique. Sa conscience, ennoblie par le désir de Dieu, lui signalait le clinquant des espérances mondaines. Sous les palmeraies du désert ou dans une grotte de quelque roche escarpée, il disciplinerait la sève de ses passions. L’amour maternel d’Anthuse protesta. Me prenant par la main, elle me conduisit à sa chambre, me fit asseoir près du lit où elle m’avait mis au monde, pleura et m’attendrit plus encore par ses plaintes :  » Ne me rends pas veuve une seconde fois ; ne ranime pas ma douleur assoupie. Quand tu m’auras prochainement, dans le tombeau, réunie à ton père, rien ne t’empêchera d’entreprendre de longs voyages. Mais, de grâce, mon enfant, supporte la présence de ta mère ; ne t’ennuie pas de vivre avec moi. « 

Elle sut avec souplesse consolider sa victoire. Ménageant à son fils, dans sa maison, une impression d’isolement, elle feignit d’ignorer ses veilles et ses jeûnes.

Non qu’il eût à expier quelque défaillance. Un examen rigoureux de sa jeunesse lui dévoilera seulement l’attrait du théâtre. Il pourra écrire sur la virginité en familier de la vertu. Sa répulsion du vice l’invitera même aux exagérations, quand l’éloge de la continence lui fera réduire la condition du mariage à une émulation d’antipathie et de querelles, et avancer avec candeur ce paradoxe contraire à l’humanité et à l’Evangile : Puisque l’union conjugale ôte la libre disposition de soi-même, qui ne regimberait devant cette loi tyrannique ?

Quand sa mère fut morte, Jean se retira dans le désert, loin de la ville, du forum et de leur tumulte, pour se mettre pendant quatre ans à l’école d’un vieux moine, puis, pendant deux ans, il se retira en solitaire dans une caverne (372-378). La santé fort altérée par le jeûne, l’abstinence perpétuelle et des mortifications trop fortes, Jean dut quitter le désert et la vie pénitentielle pour retourner à Antioche.

De retour à Antioche, fut ordonné diacre par Mélèce (381) qui allait partir au concile de Constantinople, et servit dès lors dans ce ministère jusqu’à ce que Flavien, successeur de Mélèce, l’ordonnât prêtre, apparemment  vers la fin de 385 ou au tout début du carême de 386 qu’il prêcha.

Presque tous les traités que l’on a de lui datent de son époque diaconale[8]. Prêtre, Jean Chrysostome fut surtout chargé de prédication et la plupart de ses homélies datent de cette époque[9].

 

[1] On place la naissance de saint Jean Chrysostome assez probablement en 349.

[2] Il s’agit bien d’Antioche de Syrie, actuellement Antakya en Turquie, ville fondée par Séleucus I° Nikator (311 + 281), compagnon d’Alexandre le Grand et fondateur de la dynastie des Séleucides dont le royaume s’étendait sur l’Asie Mineure, la Mésopotamie, l’Iran, la Haute Asie et les confins de l’Indus, en l’honneur de son père Antiochus (22 mai 300 avant Jésus-Christ). Après avoir été la résidence royale des Séleucides, Antioche est devenue la capitale de la province romaine de Syrie. Antioche sur l’Oronte n’est pas à confondre avec Antioche de Pisidie, actuellement Yalvaç en Turquie, dans la province romaine de Galatie, fondée par Séleucus I° (vers 280 avant Jésus-Christ). Existaient encore : Antioche, aujourd’hui Tcherkeskeuï et Antioche d’Isaurie ou Antioche la Petite.

[3] Magister militum : commandant militaire de la préfecture d’Orient.

[4] pentes septentrionales du mont Silpios.

[5] Daphné, lieu enchanteur à deux heures de la ville, célèbre par le temple et le culte d’Apollon, le sanctuaire des Nymphes, la fontaine et le bois de cyprès séculaires qu’un ancien édit défendait d’ébrancher.

[6] Le concile de Nicée (325) fixe quatre grandes éparchies qui correspondaient aux quatre diocèses civils de l’empire oriental : Antioche pour l’Orient, Césarée pour le Pont, Ephèse pour l’Asie et Héraclée pour la Thrace.

[7] Julien l’Apostat, Flavius Claudius, Julianus : empereur romain de la seconde dynastie des Flaviens, petit-fils de Constance Chlore et de Théodora, neveu de Constantin (empereur de 311 à 337) et cousin de Constance II (empereur de 337 à 361).  Né à Constantinople (332), il perdit sa mère quelques mois après sa naissance et le reste de sa famille, à l’exception de son demi-frère Gallus fut assassinée après la mort de Constantin. Exilé avec Gallus dans la forteresse Marcellum (Cappadoce), il y perdit la foi chrétienne et s’enthousiasma pour l’antique paganisme. Libéré en 351, il est de nouveau emprisonné (à Milan) après l’exécution de Gallus (354). Chargé de missions militaires qu’il accomplit avec succés (victoire de Strasbourg en 357 et rétablissement de l’administration romaine en Gaule), il est proclamé empereur par l’armée, à Paris (360) contre Constance II dont la mort (361) évite la guerre civile. Pour affaiblir l’Eglise, il use de toutes sortes de moyens comme de rappeler sur leur siège les évêques ariens exilés, de supprimer les privilèges financier et administratifs, d’interdire l’enseignement aux Chrétiens et de les chasser des postes importants ; il rétablit le clergé et le culte païens traditionnels, favorise les cultes locaux et nationaux et montre beaucoup d’indulgence envers les Juifs auxquels il laisse espérer la reconstruction du temple de Jérusalem. Il se rend à Antioche (362) pour préparer une campagne contre les Perses,. A Daphné, il viole le tombeau de saint Babylas et les chrétiens, en riposte, brûlent le temple d’Apollon. La campagne contre les Perses commence en mars 363,  il trouve la mort le 26 juin 363.

[8] Si le traité fait des deux Exhortation à Théodore après sa chute a été rédigé pendant sa vie retirée, les deux autres traités sur la vie monastique sont de l’époque diaconale : les deux livres Sur la componction (381-385) et les trois livres Contre les adversaires de la vie monastique (381-385) ; trois traités sont consacrés à louer et à recommander la virginité et la continence : De la virginitéA une jeune veuve (380) et De la persévérance dans le veuvage ; le plus célèbre de ses traités est un ouvrage de six livres, en forme de dialogue, intitulé : Sur le sacerdoce (entre 381 et 385). On possède encore : un traité Sur la vaine gloire et l’éducation des enfants, trois traités sur la souffrance dont le seul premier, en trois livres, est de l’époque diaconale ; deux traités apologétiques (Saint Babylas, contre Julien et les Gentils et Contre les Juifs et les Gentils que le Christ est Dieu). Il reste enfin deux écrits disciplinaires qui datent des débuts de son pontificat.

[9] 76 sermons sur la Genèse (9 de 386 et 67 de 389 ou 395) ; 8 sermons sur les livres des Rois (5 sur Anne, 3 sur David et Saül) de 387 ; 60 sermons sur les Psaumes ; 8 sermons : 2 sur les prophètes en général (386), 6 sermons sur Isaïe (certains sont de Constantinople) ; 90 sermons sur l’évangile selon saint Matthieu (390) ; 88 sermons sur l’évangile selon saint Jean (399) ; 63 sermons sur les Actes des Apôtres (8 qui sont de 388, les autres sont de Constantinople) ; 240 sermons sur les épîtres de saint Paul (d’Antioche et de Constantinople) ; s’ajoutent encore plus d’une centaine de sermons.

 

Biographie

A Antioche, sur les bords de l’Oronte, Anthousa, veuve à vingt ans du commandant militaire de la préfecture d’Orient, élève ses deux enfants dont la fille mourra jeune ; devant cette éducatrice modèle, le rhéteur païen Libanios, s’écrie : Dieux, quelle femme chrétienne admirable !

Jean est d’abord élève de Mélèce d’Antioche, prélat pondéré qui le baptise à vingt-quatre ans, selon la coutume du temps, puis de Diodore de Tarse, fondateur de la fameuse école d’Antioche, dont il gardera le goût de la recherche historique dans le commentaire exégétique, et, enfin, de Carterius, directeur de l’école d’ascètes qui l’oriente vers la vie monastique.

Cher fils, supplie Anthousa, ne me laisse pas veuve une seconde fois. Quand tu m’auras fermé les yeux, il sera toujours temps de choisir un état de vie à ta convenance. Toutefois, pendant que je respire encore, je t’en supplie : supporte ma présence. Bouleversé, Jean reste avec sa mère. Ordonné lecteur (373), il devient visiteur-consolateur des pauvres et des affligés, et compose ses premiers traités. A la mort de sa mère (375), libre de se faire moine, Jean rejoint le Stilpius, mont proche d’Antioche, pour se mettre sous la direction d’un ermite syrien, pendant quatre ans.

Le véritable roi, c’est celui qui commande à la colère, à l’envie, à toutes les passions ; qui assujettit tout aux lois divines, et ne laisse pas la tyrannie des voluptés régner dans son âme. J’aurais certes grand plaisir à voir un tel homme commander aux peuples de la terre et à la mer, aux cités, aux nations et aux armées (…) Mais un esclave de la colère, de l’ambition, des plaisirs coupables, qui a l’air de commander aux hommes, ne mérite que le mépris des peuples. En effet, l’or et les diamants couronnent sa tête, mais la sagesse ne couronne pas son coeur. Tout son corps est resplendissant de pourpre, mais son âme reste sans ornement. (…) Si nous voulons jeter un regard sur la lutte dernière, nous verrons le moine s’élever triomphalement et tout radieux, dans les nuées du ciel, à la rencontre du Seigneur dans les airs, suivant l’exemple de ce divin chef, de ce guide du salut et de toutes les vertus. Quant au roi, s’il a fait régner avec lui, sur le trône, le justice et l’humanité – ce qui est fort rare – , il sera sans doute sauvé, mais avec moins d’honneur.

Ensuite, d’après Pallade, retiré pendant vingt-quatre mois dans une caverne solitaire, il  y réduit son sommeil au strict minimum, pour y mieux étudier la loi du Christ. Ces terribles pénitences ruinent sa santé et il doit retourner à Antioche. Jean est déjà un auteur spirituel apprécié lorsqu’il est ordonné diacre par Mélèce (381). Au commencement de 386, il est ordonné prêtre par le successeur de Mélèce, Flavien, qui, pendant dix ans, le charge de prêcher dans tous les sanctuaires de la seconde métropole de l’Empire et de l’Eglise, ce qu’il fait avec un tel talent qu’on le surnomme Chrysostome (du grec chrusos qui signifie or et stoma qui signifie bouche).

A la fin de l’hiver 386, comme le fisc impérial montre une excessive âpreté, les antiochiens se soulèvent et renversent les statues de la famille impériale, ce que Théodose veut châtier comme un crime de lèse-majesté. Flavien court à Constantinople pour plaider la cause de ses diocésains menacés de sévères sanctions ; resté à Antioche, Jean imagine, dans le Discours sur les statues la plaidoirie de l’évêque suppliant au monarque offensé : Regarde combien il sera beau, dans la postérité, que l’on reconnaisse qu’au milieu des mérites d’un si grand peuple promis à la vengeance et aux supplices, quand tous frissonnaient de terreur, quand les chefs, les préfets et les juges, étaient saisis de crainte et n’osaient élever la voix pour les malheureux, un vieillard se soit avancé avec le sacerdoce de Dieu et, par sa seule présence, par ses simples paroles, ait vaincu l’empereur ; et qu’alors une grâce que l’empereur avait refusée à tous les grands de sa cour, il l’ait accordée aux prières d’un vieillard, par respect pour les lois de Dieu. En effet, ô prince ! mes concitoyens n’ont pas cru te rendre un médiocre honneur, en me choisissant pour cette ambassade ; car ils ont jugé (et ce jugement fait ta gloire) que tu préférais la religion dans ses plus faibles ministres à toute la puissance du trône. Mais je ne viens pas seulement de leur part ; je viens au nom du souverain des cieux pour dire à ton âme clémente et miséricordieuse ces paroles de l’Evangile :  » Si vous remettez aux hommes leurs offenses, Dieu vous remettra les vôtres « . Saint Jean Chrysostome, pendant tout le Carême, soutient l’espérance du peuple qui, au jour de Pâques, sera récompensée lorsque Fabien apportera la nouvelle de l’amnistie.

Quand Nectaire, patriarche de Constantinople, meurt (27 septembre 397), les prétendants sont nombreux à convoiter le siège prestigieux de la nouvelle Rome. Théophile, patriarche d’Alexandrie, a beau estimer que la place lui revient de droit, contre toute attente, Eutrope, premier ministre du jeune empereur Arcadios, fait élire et acclamer Jean, prêtre d’Antioche, contre le prêtre Isidore soutenu par le patriarche d’Alexandrie. Jean est enlevé par surprise et conduit de force à Constantinople. Le patriarche d’Alexandrie est bien obligé de procéder au sacre du nouveau patriarche de Constantinople (15 décembre 397) mais il n’en garde pas moins de la rancune. Jean entreprend énergiquement la réforme des mœurs du clergé ce qui ne manque pas de lui faire de solides ennemis qui attendent l’occasion favorable de lui nuire.

Or en 399, Gaïnas, chef des Goths ariens, pose, comme préliminaires de paix  avec l’Empire, cette exigence cruelle : Je veux la tête de l’eunuque Eutrope. Ensuite seulement, nous négocierons. Le veule Arcadios accepte d’abandonner son ministre, de livrer au bourreau celui qui lui a conservé son trône. Eutrope se réfugie dans la Cathédrale où il étreint l’autel, garantie du droit d’asile, tandis que le Patriarche affronte la garnison et la populace excitées.

C’est aujourd’hui, plus que jamais,le moment de s’écrier : Vanité des vanités, et tout est vanité (Ecclésiaste I 2). Où est maintenant l’éclatante dignité d’Eutrope, le consul ? Où est aujourd’hui la lumière des torches ? Où est le bruit de la foule, le vivat du cirque, la flatteuse acclamation du théâtre ? Tout est passé ! Un orage soudain a fait choir les feuilles et dévasté l’arbre, si bien que le voilà maintenant comme un tronc dépouillé, dont la racine même est ébranlée, et qui vacille. Où sont maintenant les amis douceureux qui sacrifiaient à la puissance et ne songeaient qu’à plaire par leurs paroles et par leurs actes ? Tout n’était que le songe d’une nuit, qui s’évanouit dès le lever du jour. C’étaient des fleurs printanières ; le printemps a passé, toutes les fleurs se sont flétries. C’était une ombre et elle n’est plus ; c’était une fumée et la voici dissipée (…)

Ne t’ai-je pas toujours répété, Eutrope, que la richesse est fugitive ? Mais alors tu ne voulais pas m’entendre (…)

Ne t’ai-je pas dit qu’elle est ingrate ? Mais tu ne voulais pas me croire. Vois, aujourd’hui, l’expérience t’a montré qu’elle n’est pas seulement fugitive, qu’elle n’est pas seulement ingrate mais qu’elle est meurtrière.

Et Eutrope mourut.

Eusèbe, évêque de Valentinopolis dépose une plainte contre Antonin, métropolite d’Ephèse, qu’il accuse de trafic de biens ecclésiastiques. Saint Jean Chrysostome, sollicité comme arbitre part pour la capitale d’Ionie tenir un synode où il entend les parties en présence, puis, Eusèbe étant mort, il installe sur le siège son diacre Héraclide, et dépose une dizaine d’évêques, avant de regagner Constantinople (14 avril 401).

Au début de l’année suivante, arrivent à Constantinople une cinquantaine de moines de nitriens (région de Basse-Egypte), les Longs Frères, ainsi nommés à cause de la haute taille de leurs quatre supérieurs : Chassés par Théophile d’Alexandrie qui nous accuse d’origénisme, nous avons tenté une implantation en Palestine. On nous en a expulsés. Recevez-nous ! Chrysostome les héberge dans un hospice, près de l’église Sainte-Anastasie, et sollicite pour eux l’indulgence du jaloux Théophile d’Alexandrie qui répond : Mêle-toi de tes affaires, laisse-moi traiter les miennes. L’impératrice Eudoxie intervient aussi en faveur des moines proscrits et obtient qu’Arcadios convoque un concile pour régler le litige et déterminer leur sort. Théophile d’Alexandrie s’allie Epiphane de Salamine pour accuser saint Jean Chrysostome d’être un hérétique teinté d’origénisme. Voyez-le donc, imprécis ou flottant, quand il utilise les termes ousia et hypostase ! A la mi-septembre 403, Théophile d’Alexandrie excite contre Chrysostome trente-six de ses partisans épiscopaux réunis à Drys, près de Chalcédoine qui somment le Patriarche de comparaître devant eux, ce qu’il refuse. Condamné à la déposition et au bannissement, Jean est déporté à Prænetum, sur le golfe de Nicomédie, mais le peuple se révolte, chasse Théophile et, lorsqu’un accident mystérieux frappe le palais, Eudoxie obtient son retour où il est porté en triomphe.

Quelques semaines plus tard, l’impératrice Eudoxie qui se reconnaît sous les traits d’Hérodiade dans un sermon du Patriarche, passe du côté de ses ennemis et provoque toutes sortes de troubles au point que le sang coule dans les églises et que Jean doit aller célébrer Pâques dans la campagne. Sans attendre la réponse à son appel au pape Innocent 1°, le Patriarche est confiné dans son palais ; le 9 juin, un édit impérial expulse le rebelle, ce qui sera fait onze jours plus tard. Il est d’abord assigné à résidence Cucuse, l’actuelle Göksum turque, au pied du Taurus, l’endroit le plus désert de toute la terre, où il arrive au terme d’un voyage de soixante-dix jours.

Soucieux du sort de ses diocésains, confiés au vieil évêque Arcace, saint Jean Chrysostome rédige plus de deux cents lettres de direction dont les dix-sept plus belles sont adressées à Olympiade : C’est un état si malaisé, il exige une telle énergie que le Christ, descendu du ciel pour faire de nous des anges, nous laisse entièrement libres de suivre ce simple conseil. En effet, grande est la difficulté ! Rude est le combat ! Que le chemin de cette vertu est escarpé ! (Seconde lettre à Olympiade, VII)

Pendant l’été 407, comme Jean Chrysostome reprend contact avec le pape Innocent I° qui le veut voir rentrer à Constantinople, arrive l’ordre impérial de le déporter à Pithionte (Pitsunda), quinze cents kilomètres plus au nord, au pied du Caucase, en pleine région barbare, où il part le 25 août. Epuisé, le 14 septembre, il s’affaisse en chemin, près de Comane, et meurt en disant : Gloire à Dieu pour tout. Trente et un ans après, le 27 juin 438, on rapportera triomphalement ses cendres à Constantinople.

 

Homélie XXIII, sur les Actes des Apôtres

Pourquoi renvoyez-vous votre conversion à la dernière heure de votre vie, tels des fugitifs, tels des hommes voués au mal, comme si vous ne deviez pas vivre pour Dieu ? Pourquoi vous conduisez-vous et pensez-vous comme si vous avez un maître inhumain et sans pitié ? Quoi de plus insipide, de plus misérable que ceux qui reçoivent le baptême à l’extrémité de leur vie ?

Dieu t’a fait son ami. Il t’a comblé de biens pour que tu lui donnes en retour les témoignages de l’amitié véritable. Dis-moi, si quelqu’un que tu aurais outragé de mille manières, te tenant un jour sous sa main, ne te punissant de tes injustices qu’en te traitant avec honneur, en te faisant part de sa fortune, en te mettant au rang de ses amis, en se plaisant à te nommer son enfant, ne verserais-tu pas d’abondantes larmes dans le cas où il viendrait à mourir ? Ne ressentirais-tu pas cette perte ? Ne dirais-tu pas : « je voudrais qu’il eût vécu, ne serait-ce que pour avoir la possibilité de lui témoigner ma reconnaissance, de la payer en retour de n’être pas accusé d’ingratitude envers un tel bienfaiteur ? »

Voilà ce que vous êtes pour l’homme, mais lorsqu’il s’agit de Dieu, vous prenez vos dispositions pour quitter la terre sans avoir prouvé votre reconnaissance à l’auteur de tant de dons. Allez donc à lui, tandis que vous pouvez espérer faire quelque chose pour reconnaître ses bienfaits. Pourquoi fuyez-vous de la sorte ? « Je comprends, me direz-vous, mais je n’ai pas le courage de renoncer à mes passions. » Accuserez-vous Dieu de vous commander l’impossible ? Si tout est bouleversé dans le monde, si nous y voyons régner la corruption, c’est que personne ne s’applique à vivre selon Dieu.

Les catéchumènes n’ont pas d’autre désir que de retarder leur baptême et ne s’occupent nullement de la bonne direction de leur vie. Les baptisés ne montrent pas plus de zèle, soit qu’ils ont reçu le baptême quand ils étaient encore enfants, soit qu’ils ont été baptisés après bien des retards dans une grave maladie. Ceux-là même qui l’ont été, se portant bien, ne témoignent que de peu de zèle ; ils ont vite fait d’éteindre ce beau feu dont ils étaient d’abord enflammés. Mais enfin, est-ce que je vous interdis la gestion de vos affaires ? est-ce que je brise les liens du mariage ? Je vous défends la fornication. Ai-je blâmé l’usage de vos biens ? Je n’ai blâmé que l’injustice et la rapine. Est-ce que je vous oblige à tout donner ? Je ne vous ai demandé pour les pauvres qu’une légère partie de vos revenus.

Saint Jean Chrysostome

 

Homélie XXIV, sur les Actes des Apôtres

Ayons dans l’Eglise, des hommes remarquables par leurs vertus et la foule ne tardera pas à le devenir elle-même. Si ceux-là ne s’y trouvent pas, la multitude demeurera toujours dans ses ténèbres.

Combien pensez-vous qu’il y a, dans notre ville, de personnes devant arriver au salut ? Il m’en coûte de le dire mais je le dirai cependant. Dans cette foule immense, il n’en est pas cent qui seront sauvés, et encore ne suis-je pas sûr de ce nombre. Quelle corruption dans la jeunesse, et dans la vieillesse, quelle apathie ! Personne ne s’occupe d’élever les enfants comme ils doivent l’être. Personne, en voyant un sage vieillard, ne s’applique à l’imiter. Les bons exemples disparaissent : aussi chez les jeunes gens, ne trouvons-nous plus rien qui mérite l’admiration.

Ne me dites pas : « nous sommes le grand nombre ». C’est une parole dénuée de sens. Elle pourrait être admise s’il fallait satisfaire les hommes mais elle n’est rien quand il s’agit de Dieu qui n’a pas besoin de nous. Elle est même insipide à l’égard des hommes. Ecoutez plutôt : que n’aura pas à souffrir un maître entouré de nombreux domestiques s’ils sont pervers ? Celui qui n’en a pas juge pénible de n’être pas servi, mais celui qui n’en a que de mauvais court avec eux à sa perte et son malheur est tout autrement grand. Il est d’ailleurs bien plus difficile d’être toujours en lutte avec autrui, que de se servir soi-même. Je ne le dis pas pour qu’on n’admire plus la prodigieuse extension de l’Eglise ; je le dis pour que nous travaillions avec zèle a rendre cette multitude digne de lui appartenir, pour que chacun y contribue de son côté, en attirant au bien non seulement ses parents, ses amis et ses voisins, comme je le dis sans cesse, mais encore les étrangers.

Voyez néanmoins ce qui se passe à l’église même. La prière a commencé. Jeunes gens et vieillards sont là, tous également saisis d’une froideur mortelle. La jeunesse rit, se livre aux plaisanteries grossières, aux conversations frivoles. Je l’ai moi-même entendu. Ils insultent les autres, quoique se tenant à genoux comme eux. Quand vous serez là, témoins de ces choses, que vous soyez jeunes ou vieux, reprenez-les avec force, ne craignez pas ; et s’ils méprisent vos représentations, appelez le diacre ; élevez la voix ; faites tout ce qui dépendra de vous pour rétablir l’ordre.

Saint Jean Chrysostome

 

Homélie LXXXII, sur l’évangile selon saint Matthieu

Faisons une absolue confiance à Dieu, ne lui opposons aucune contradiction, même si ce qu’il nous dit nous paraît contraire à nos raisonnements ou à notre intelligence ; que sa parole soit, au contraire, plus forte que notre intelligence ou nos raisonnements. Faisons ainsi en ce qui concerne les mystères eucharistiques : ne nous arrêtons pas seulement à ce que nous voyons, mais attachons-nous aux paroles. Car la parole de Dieu ne trompe pas, alors que nos sens peuvent se laisser facilement abuser. Sa parole ne passe pas ; nos sens chancellent trop souvent. Puisque sa parole nous dit : « Ceci est mon corps », faisons-lui confiance, croyons-le et voyons-le avec les yeux de notre esprit. Car ce n’est pas chose qui tombe sous les sens que le Christ nous a donnée ; même ce qui est réalité sensible est totalement du domaine spirituel. C’est ainsi qu’au baptême par l’eau, réalité sensible, la grâce est donnée et conférée, et que spirituellement s’accomplit la nouvelle naissance, la régénération. Si tu n’avais pas de corps, il t’aurait conféré des dons purement spirituels. Mais l’âme est unie au corps : il te donne donc des biens spirituels par le canal de choses sensibles. Beaucoup de chrétiens disent aujourd’hui : J’aurais bien voulu le voir en personne, voir son visage, ses vêtements, ses sandales. Eh bien ! tu le vois, tu le touches, tu le manges !

Que nul donc ne s’approche de cette Table sans appétit ou avec mollesse. Tous doivent y venir brûlants de ferveur et de courage. Si les Juifs ont mangé en hâte l’agneau de la Pâque, debout, les pieds chaussés et le bâton en main, toi, tu dois être encore beaucoup plus courageux qu’eux. Ils allaient partir pour la Palestine et se donnaient déjà figure de vainqueurs ; toi, tu pars pour le Ciel.

Saint Jean Chrysostome

http://missel.free.fr/Sanctoral/09/13.php

 

 

AUGUSTIN (saint ; 354-430), AUGUSTIN D'Ippone, MEDITATIONS, SAINTETE, SAINTS, Textes de saint Augustin

Textes de saint Augustin

Les plus beaux textes de Saint Augustin

Champaigne,_Philippe_de_-_Saint_Augustin_-_1645-1650

Le Christ dans ton cœur

Tu t’es considéré, tu t’es vu coupable et tu as fait tes comptes avec toi-même : « Voilà ce que j’ai fait et Dieu m’a épargné ; voilà ce que j’ai commis et il m’a accordé un délai ; j’ai entendu l’Évangile et je l’ai méprisé ; j’ai reçu le baptême et je suis retourné aux mêmes fautes ; que faire ? Où aller ? Comment m’échapper ? »

Quand tu dis cela, le Christ déjà frémit parce que la foi frémit. Dans la voix de celui qui frémit se manifeste l’espérance de celui qui ressuscite. La foi au-dedans de l’âme, c’est le Christ qui est là frémissant, si la foi en nous, c’est le Christ en nous : l’Apôtre Paul dit-il autre chose en effet : Le Christ habite dans vos cœurs par la foi (Ep 3, 17) ? Ta foi au Christ, c’est donc le Christ dans ton cœur.

 St Augustin d’Hippone

Saint Augustin († 430), évêque d’Hippone en Afrique du Nord, a remis en lumière la Trinité en Dieu et, par analogie, en l’homme. / Traité 49 sur l’Évangile de Jean, 19, trad. M.-F. Berrouard, Paris, Études augustiniennes, coll. « Bibliothèque Augustinienne » 73B, 1989, p. 24

 

Bien tard je t’ai aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard je t’ai aimée !

 

Bien tard je t’ai aimée,
ô beauté si ancienne et si nouvelle,
bien tard je t’ai aimée !
Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors
et c’est là que je te cherchais,
et sur la grâce de ces choses que tu as faites,
pauvre disgracié, je me ruais !
Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi ;
elles me retenaient loin de toi, ces choses qui pourtant,
si elles n’existaient pas en toi, n’existeraient pas !

Tu as appelé, tu as crié et tu as brisé ma surdité ;
tu as brillé, tu as resplendi et tu as dissipé ma cécité ;
tu as embaumé, j’ai respiré et haletant j’aspire à toi ;
j’ai goûté, et j’ai faim et j’ai soif ;
tu m’as touché et je me suis enflammé pour ta paix.

Quand j’aurai adhéré à toi de tout moi-même,
nulle part il n’y aura pour moi douleur et labeur,
et vivante sera ma vie toute pleine de toi.
Mais maintenant, puisque tu allèges celui que tu remplis,
n’étant pas rempli de toi je suis un poids pour moi.
Il y a lutte entre mes joies dignes de larmes
et les tristesses dignes de joie ;
et de quel côté se tient la victoire, je ne sais.
Il y a lutte entre mes tristesses mauvaises
et les bonnes joies ;
et de quel côté se tient la victoire, je ne sais.

Ah ! malheureux ! Seigneur, aie pitié de moi.
Ah ! malheureux ! voici mes blessures, je ne les cache pas :
tu es médecin, je suis malade ;
tu es miséricorde, je suis misère.
N’est-elle pas une épreuve, la vie humaine sur la terre ? […]
Et mon espérance est tout entière uniquement
dans la grandeur immense de ta miséricorde.
Donne ce que tu commandes et commande ce que tu veux. […]
Ô amour qui toujours brûles et jamais ne t’éteins,
ô charité, mon Dieu, embrase-moi !

 La prière, une école du désir

Destinée à Proba, riche dame romaine, la lettre 130 traite de la prière de demande. S’il nous est demandé de prier, ce n’est pas pour informer Dieu de nos désirs, qu’il ne saurait ignorer, mais pour former en nous le désir de Dieu qui veut nous combler de ses dons. Il s’agit d’ajuster notre désir au don de Dieu.

C’est celui qui sait donner de bonnes choses à ses fils qui nous oblige à demander, à chercher, à frapper (Lc 11, 9-13). Pourquoi Dieu agit-il ainsi, puisqu’il connaît ce qui nous est nécessaire, avant même que nous le lui demandions ? Nous pourrions- nous en inquiéter, si nous ne comprenions pas que le Seigneur notre Dieu n’a certes pas besoin que nous lui fassions connaître notre volonté car il ne peut l’ignorer, mais qu’il veut par la prière exciter et enflammer nos désirs, pour nous rendre capables de recevoir ce qu’il nous prépare. Or ce qu’il nous prépare est chose fort grande, et nous sommes bien petits et bien étroits pour le recevoir. C’est pourquoi il est dit : « Dilatez-vous ; ne portez pas un même joug avec les infidèles. » (2 Co 6, 13-14).

Oui, c’est chose bien grande, que l’oeil n’a jamais vue parce qu’elle n’a pas de couleur, que l’homme n’a jamais entendue parce qu’elle n’a pas de son ; qui n’est pas venue dans le cœur de l’homme, parce que c’est vers elle que le cœur de l’homme doit monter (1 Co 2, 9). Nous serons d’autant plus capables de la recevoir que notre foi en elle sera plus grande, notre espérance plus ferme, notre désir plus ardent. Un désir continuel formé dans la foi même, dans l’espérance et la charité, est donc une continuelle prière. Cependant nous prions aussi Dieu verbalement à certaines heures et à certains temps fixés, pour nous avertir par ces signes concrets, pour nous révéler à nous-mêmes les progrès que nous avons fait dans le désir et nous exciter à le rendre plus ardent encore […].

Cela étant il est bon et utile de vaquer longuement à la prière, lorsque de bonnes actions et le devoir d’état ne nous en empêchent pas, quoique dans ces occupations mêmes il faille toujours prier avec ce désir que j’ai mentionné. Car ce n’est pas, comme quelques-uns le pensent, prier longuement que de prier avec beaucoup de paroles. Autre chose est un long discours, autre un sentiment durable du cœur . Du Seigneur lui-même il est dit qu’il passa la nuit en prière et qu’il prolongea sa prière (Lc 6, 12). N’a-t-il pas voulu par là nous donner un exemple, priant dans le temps à l’heure opportune, exauçant avec le Père dans l’éternité.

 

Il faut croire pour comprendre

 

Alors que les manichéens prétendaient le dispenser de croire, Augustin considère l’adhésion préalable à l’autorité de la parole de Dieu comme le passage obligé pour parvenir à la compréhension de Dieu et de l’homme.

« Crois d’abord pour comprendre. »

Et maintenant, ravivez votre attention. Tout homme veut comprendre ; personne qui n’ait ce désir. Mais tous nous ne voulons pas croire. On me dit : « Je veux comprendre pour croire. » Je réponds : « Crois pour comprendre. » ; voici donc une discussion qui s’élève entre nous et qui va porter tout entière sur ce point : « Je veux comprendre avant de croire », me dit l’adversaire ; et moi je lui dis : « Crois d’abord et tu comprendras. » Pour trancher le débat, choisissons un juge. Parmi tous les hommes à qui je puis songer, je ne trouve pas de meilleur juge que l’homme que Dieu lui même a choisi pour interprète. En pareille matière et dans un débat de ce genre, l’autorité des littérateurs n’a rien à faire ; ce n’est pas au poète de juger entre nous, c’est au prophète […].

Tu disais : « J’ai besoin de comprendre pour croire » ; et moi : « Crois d’abord pour comprendre. » La discussion est engagée ; allons au juge ; que le prophète prononce ou plutôt que Dieu prononce par son prophète. Gardons tous deux le silence. Il a entendu nos opinions contradictoires ; « Je veux comprendre, dis-tu, pour croire » ; « Crois, ai-je dit, pour comprendre », et le prophète répond : « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas. » (Is 7, 9) […]

Par conséquent, mes très chers frères, cet homme que j’ai pris comme adversaire et avec lequel j’ai engagé une discussion qui a été portée au tribunal du prophète, n’a pas tout à fait tort de vouloir comprendre avant de croire. Moi qui vous parle, en ce moment, si je parle, c’est pour amener aussi à la foi ceux qui ne croient pas encore. Donc, en un sens, cet homme a dit vrai quand il a dit : « Je veux comprendre pour croire » ; et moi également je suis dans le vrai quand j’affirme avec le prophète : « Crois d’abord pour comprendre. » Nous disons vrai tous les deux : donnons-nous donc la main ; comprends donc pour croire et crois pour comprendre ; voici en peu de mots comment nous pouvons accepter l’une et l’autre ces deux maximes : comprends ma parole pour arriver à croire, et crois à la parole de Dieu pour arriver à la comprendre.

 

Aime et fais ce que tu veux !

Dans cette parole, l’une des plus célèbres, que se résume la morale d’Augustin, à condition de bien l’entendre. Il s’agit de la « dilectio » : un amour désintéressé, dont Dieu nous a aimés et « d’où rien ne peut sortir que de bon ».

Aime et fais ce que tu veux !

Voici que le Père a livré le Christ et que Judas l’a livré. Leur conduite n’apparaît-elle pas comme assez semblable ? Judas est un traître, le Père est-il donc aussi un traître ? « C’est impensable ! », dis-tu […] Le Père a livré le Fils ; le Fils s’est livré ; Judas l’a livré. Voilà une seule et même action, mais qu’est-ce qui nous permet de [les] distinguer ? […] C’est que le Père et le Fils ont agi par amour ; mais Judas, lui, a agi par trahison. Vous voyez qu’il ne faut pas considérer ce que fait un homme, mais l’esprit, l’intention dans lesquels il agit […] Telle est la force de la charité ! Voyez qu’elle seule peut faire la distinction ; voyez qu’elle seule différencie les actions humaines entre elles […].

Nous avons parlé d’actions semblables ? Pour des actions différentes, nous découvrons qu’un homme est amené à sévir par charité et à caresser par malice. Le père frappe son enfant et le trafiquant d’esclaves caresse son esclave. Si on propose les deux choses, les coups et les caresses, qui ne choisirait celles-ci et ne fuirait ceux-là ? Si tu considères le rôle que joue chacune, la charité frappe et l’iniquité caresse.
 

Voyez un point sur lequel nous attirons votre attention : les actions humaines ne se distinguent les unes des autres qu’en les rapportant à la racine de la charité. Car on peut accomplir beaucoup d’actions qui ont bonne apparence, tout en ne provenant pas de la racine de la charité. Car les épines ont des fleurs elles aussi. Certaines choses paraissent dures, pénibles, mais on les accomplit pour corriger, inspiré par la charité.

Ainsi voilà une fois pour toutes le court précepte qu’on te dicte : « Aime et fais ce que tu veux ! » [dilige et quod vis fac !] Si tu te tais, tu te tais par amour ; si tu cries, tu cries par amour ; si tu corriges, tu corriges par amour ; si tu épargnes, tu épargnes par amour. Qu’au dedans se trouve la racine de la charité. De cette racine rien ne peut sortir que de bon.

Mépris pour la foi catholique

 

En quête de sagesse, Augustin se laisse séduire à l’âge de 19 ans par la secte des manichéens qui, à la différence des catholiques, lui promettent de tout expliquer par la raison, sans exiger la foi. Augustin se laisse séduire et se fait séducteur au point d’y entraîner plusieurs de ses amis.

 

Mon but est donc de te prouver, si je puis, la témérité impie des manichéens, lorsqu’ils attaquent ceux qui, dociles à l’autorité de la foi catholique, commencent par croire, pour se fortifier et se préparer à l’illumination divine, avant de pouvoir contempler cette vérité que la pensée seule aperçoit. Tu le sais, Honoratus : si nous sommes tombés aux mains de ces hommes [les manichéens], c’est uniquement parce qu’ils prétendaient mettre de côté la contrainte de l’autorité et, par la pure et simple raison, introduire auprès de Dieu et délivrer de toute erreur ceux qui voudraient bien les écouter.
Quel motif me fit, pendant près de neuf ans, mépriser la religion que mes parents avaient implantée en moi dès mon enfance et suivre ces hommes en disciple attentif, si ce n’est de les entendre affirmer que nous étions dominés par une crainte superstitieuse et que l’on nous imposait de croire avant de réfléchir, tandis qu’eux ne pressaient personne de croire sans avoir au préalable démêlé et tiré au clair la vérité ?

Qui n’aurait été séduit par ces promesses, surtout un jeune homme à l’âme éprise du vrai et que des discussions avec quelques personnes cultivées avaient rendu orgueilleux et beau parleur ? Tel j’étais quand ils m’ont rencontré, plein de mépris, bien entendu, pour ce qui me semblait contes de bonne femme, désireux de posséder, pour que je m’en abreuve, le vrai sans voile ni fard qu’ils me promettaient.

En revanche, quel motif me retenait et m’empêchait de me fixer définitivement chez eux, si bien que j’en restais à ce qu’ils appellent « le degré des Auditeurs », sans renoncer aux espoirs et aux affaires de ce monde ? Quoi, si ce n’est que je les voyais, eux aussi, plus habiles et abondants à réfuter autrui que fermes et assurés à prouver leurs propres dires ?

Mais à quoi bon parler de moi, qui déjà étais chrétien et catholique ? […] Toi, tu n’es pas encore chrétien, qui, sur mon conseil et malgré une vive aversion pour les chrétiens, as consenti tout juste à reconnaître qu’ils méritaient de ta part audience et examen, rappelle-toi, je t’en prie : à quoi t’es-tu laissé prendre, sinon à la promesse, pleine de suffisance, de rendre raison de tout ?

L’utilité de croire 1, 2

 

 

Après la mort d’un ami

 

Tout au long de sa vie, Augustin cultivera l’amitié en mesurant sa fragilité. Il écrira : « En toutes choses humaines, rien n’est amical pour l’homme, sans un homme qui soit son ami. Mais combien rarement s’en trouve-t-il un sur l’esprit et les mœurs  duquel on puisse compter avec une entière sécurité ? » (Lettre 130 à Proba)

Quelqu’un a bien parlé en disant de son ami : c’est la moitié de mon âme.

Quelqu’un a bien parlé en disant de son ami : c’est la moitié de mon âme. Car j’ai éprouvé moi-même que mon âme et son âme n’avaient été qu’une âme en deux corps. Voilà pourquoi la vie m’était en horreur : je ne voulais pas vivre, diminué de moitié ; voilà pourquoi aussi peut-être je craignais de mourir, pour que ne mourût pas tout entier celui que j’avais beaucoup aimé. […]
En vérité, pourquoi cette douleur avait-elle pénétré si facilement jusqu’au plus intime de moi, sinon parce que j’avais répandu mon âme sur le sable, en aimant un être mortel comme s’il était immortel ? Oui, ce qui par-dessus tout me réconfortait et me faisait revivre c’étaient les consolations d’autres amis, avec qui j’aimais ce qu’au lieu de toi j’aimais ; c’était là une énorme fiction et un mensonge prolongé, dont le frottement adultère corrompait notre esprit que démangeait notre désir d’entendre. Mais cette fiction ne mourrait pas pour moi, même si l’un de mes amis venait à mourir.

Il y avait autre chose qui, dans ces amitiés, prenait davantage le cœur  : causer et rire en commun, échanger de bons offices, lire ensemble des livres bien écrits, être ensemble plaisants et ensemble sérieux, être parfois en désaccord sans animosité, comme on l’est avec soi-même, et utiliser ce très rare désaccord pour assaisonner l’accord habituel, apprendre quelque chose les uns aux autres ou l’apprendre les uns des autres, regretter les absents avec peine, accueillir les arrivants avec joie, et faire de ces manifestations et d’autres de ce genre, jaillies du cœur de gens qui aiment et s’entraident, exprimées par le visage, par la langue, par les yeux, par mille gestes charmants, en faire comme les aliments d’un foyer où les âmes fondent ensemble, et de plusieurs n’en font qu’une. C’est cela que l’on chérit dans les amis, et on le chérit à ce point qu’en lui-même l’homme a conscience d’être coupable, s’il n’aime pas qui redouble d’amour, ou si, envers qui l’aime, il ne redouble pas d’amour, sans rien demander au corps de l’être aimé hormis des marques d’affection. De là ce deuil, si l’un d’eux vient à mourir, et les ténèbres de la souffrance, et le cœur amolli par une douceur qui s’est changée en amertume, et la vie perdue de ceux qui meurent devenant la mort de ceux qui vivent.

Heureux celui qui t’aime toi, et son ami en toi, et son ennemi à cause de toi ! Celui-là seul en effet ne perd aucun être cher, à qui tous sont chers en Celui que l’on ne perd pas […].

 

L’énigme du mal

Les manichéens disaient que le mal était une substance qui contaminait la nature humaine de l’extérieur et que l’homme n’y était pour rien. À l’écoute des sermons d’Ambroise, Augustin réalise que le mal relève de la responsabilité de l’homme. C’est là aussi une donnée immédiate de la conscience. Reste l’énigme du mal subi. Augustin ne parvient pas à lever l’ultime point d’interrogation.

Une chose en effet me soulevait vers ta lumière : j’avais conscience d’avoir une volonté autant que de vivre.

Je fixais mon attention pour saisir ce que j’entendais [en écoutant Ambroise] : à savoir que le libre arbitre de la volonté est la cause du mal que nous faisons, et ton juste jugement celle de nos souffrances ; et cette cause, je n’étais pas capable de la saisir clairement. Aussi, pour tirer hors de ce gouffre le regard de mon esprit, je faisais des efforts, mais j’y plongeais encore ; je multipliais les efforts, et j’y plongeais encore et encore.
Une chose en effet me soulevait vers ta lumière : j’avais conscience d’avoir une volonté autant que de vivre. Aussi, quand je voulais ou ne voulais pas quelque chose, ce n’était pas un autre que moi qui voulait ou ne voulait pas, j’en étais absolument certain ; et là se trouvait la cause de mon péché, déjà je m’en rendais compte.
Mais quand j’agissais malgré moi, je subissais plutôt que je n’agissais, je le voyais bien ; ce n’était pas là une faute, mais un châtiment, je l’estimais ainsi ; et il n’était pas injuste que j’en fusse frappé, puisque je te concevais comme juste, je l’admettais sans peine.
Mais je reprenais alors : « Qui m’a fait ? N’est-ce pas mon Dieu, qui est non seulement bon mais le bien même ? D’où me vient donc de vouloir le mal et de ne pas vouloir le bien ? Est-ce pour motiver un châtiment que je subisse justement ? Qui a mis en moi, et y a planté, cette pépinière d’amertume, alors que j’étais fait tout entier par mon Dieu plein de douceur ? Si le démon en est l’auteur, d’où vient le démon lui-même ? Et si, même lui, par une volonté dévoyée, de bon ange s’est fait démon, d’où est venue en lui aussi la volonté mauvaise qui devait le faire démon, puisqu’il avait été fait ange tout entier par un créateur très bon ? »
Ces pensées m’accablaient derechef, et me suffoquaient.

 

Prends, lis ! Prends, lis !

 

Gagné à la vérité catholique, Augustin hésite devant le choix qui s’impose, partagé entre deux volontés qui se disputent son coeur, « l’une ancienne l’autre nouvelle, celle-là charnelle celle-ci spirituelle » (Confessions VIII, 5, 10).

Toutes les ténèbres de l’hésitation se dissipèrent

Cette dispute dans mon cœur n’était qu’une lutte de moi-même contre moi-même. Alypius, lui, rivé à mes côtés dans cette agitation sans précédent, attendait en silence le dénouement […]. La solitude s’offrait à moi comme un endroit plus propice au travail des larmes. Je me retirai assez loin ; ainsi même la présence d’Alypius ne pourrait pas m’être à charge. Tel était alors mon état. Il le comprit […]. Et je pleurais dans la profonde amertume de mon cœur brisé.

Et voici que j’entends une voix, venant d’une maison voisine ; on disait en chantant et l’on répétait fréquemment avec une voix comme celle d’un garçon ou d’une fille, je ne sais : « Prends, lis ! Prends, lis ! » À l’instant, j’ai changé de visage et, l’esprit tendu, je me suis mis à rechercher si les enfants utilisaient d’habitude, dans tel ou tel genre de jeu, une ritournelle semblable ; non, aucun souvenir ne me revenait d’avoir entendu cela quelque part. J’ai refoulé l’assaut de mes larmes et me suis levé, ne voyant plus là qu’un ordre divin qui m’enjoignait d’ouvrir le livre, et de lire ce que je trouverais au premier chapitre venu […].

Aussi, en toute hâte, je revins à l’endroit où Alypius était assis ; oui, c’était là que j’avais posé le livre de l’Apôtre tout à l’heure, en me levant. Je le saisis, l’ouvris et lus en silence le premier chapitre où se jetèrent mes yeux : « Non, pas de ripailles et de soûleries ; non, pas de coucheries et d’impudicités ; non, pas de disputes et de jalousies ; mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ, et ne vous faites pas les pourvoyeurs de la chair dans les convoitises » (Rm 13, 13). Je ne voulus pas en lire plus, ce n’était pas nécessaire. À l’instant même, en effet, avec les derniers mots de cette pensée, ce fut comme une lumière de sécurité déversée dans mon coeur, et toutes les ténèbres de l’hésitation se dissipèrent […].

Tu me convertis, en effet, si bien à toi, que je ne recherchais plus ni épouse ni rien de ce qu’on espère dans ce siècle ; j’étais debout sur la règle de la foi, comme tu le lui avais révélé [à Monique] tant d’années auparavant. Et tu convertis son deuil en joie, une joie beaucoup plus abondante qu’elle ne l’avait désirée, beaucoup plus attachante et plus chaste que celle qu’elle attendait de petits enfants nés de ma chair.

Les Confessions

 

Mes compagnons de pauvreté

Après sa conversion, Augustin fait le choix de la vie monastique, réunissant autour de lui des compagnons, décidés à vivre « unanimes à la maison, ayant une seule âme et un seul coeur tournés vers Dieu » (Règle).

Or, je craignais l’épiscopat à tel point que, parce que ma renommée commençait à prendre quelque importance parmi les serviteurs de Dieu, je ne me rendais pas là où je savais qu’il n’y avait pas d’évêque. Je me gardais de cela et je suppliais Dieu tant que je pouvais de me laisser sain et sauf dans ma basse condition et de ne pas m’exposer dans un poste élevé. Mais, comme je l’ai dit, le serviteur ne doit pas contredire son maître.

Je vins en cette ville [Hippone] pour voir un ami que j’espérais pouvoir gagner à Dieu et amener avec moi au monastère ; j’étais apparemment tranquille, puisque la ville avait un évêque. Je fus réquisitionné et fais prêtre et, par ce degré, je parvins à l’épiscopat. Je n’apportai rien, je ne vins à cette église qu’avec les vêtements que je portais alors. Et puisque je me disposais à vivre au monastère avec mes frères, le vénérable Valérius, d’heureuse mémoire, mis au courant de mon projet et de ma décision, me donna ce jardin où se trouve maintenant le monastère. Je commençai à réunir des frères décidés à s’engager, mes compagnons de pauvreté, qui ne possèderaient rien comme moi et se disposeraient à m’imiter : j’avais vendu mon pauvre petit bien et j’en avais distribué le prix aux pauvres ; ainsi feraient ceux qui voudraient se joindre à moi, afin que nous vivions sous le régime de la communauté ; et ce qui nous serait commun, c’était un grand domaine surabondant, Dieu lui-même.

Je parvins à l’épiscopat ; et je vis qu’il était nécessaire à l’évêque d’assurer l’hospitalité à ceux qui allaient et venaient ; si l’évêque ne le faisait pas, il passerait pour inhospitalier. Mais si cette habitude avait été introduite dans le monastère, cela aurait été inconvenant. Et j’ai voulu avoir dans cette « maison de l’évêque » un monastère de clercs.

Voilà comment nous vivons. Il n’est permis à personne dans la communauté d’avoir quelque chose en propre […]. Ce n’est permis à personne ; si certains ont quelque chose, ils font ce qui n’est pas permis. Or j’ai bonne opinion de mes frères ; et, leur faisant toujours confiance, je me suis gardé d’enquêter à ce sujet ; parce qu’une telle enquête me paraissait impliquer une mauvaise opinion à leur égard. Je savais, en effet, et je sais que ceux qui décident de vivre avec moi connaissent notre engagement, connaissent notre norme de vie.

  

Tout homme veut être heureux !

 

Comment définir le bonheur ? Si les hommes désirent tous être heureux, ils sont divisés sur la nature du bonheur. Ni la profession des armes, ni celle d’avocat ou de juge, ni celle d’agriculteur ou de marin, ni aucune autre n’est désirable au point de s’identifier avec la vie heureuse. La vie n’est vraiment heureuse qu’autant qu’elle est éternelle. Le bonheur ne veut rien moins que l’éternité.

Tout homme, quel qu’il soit, veut être heureux.

Tout homme, quel qu’il soit, veut être heureux. Personne qui ne désire être heureux, et qui ne le désire par-dessus tout. Je dirai plus, tout ce qu’on peut désirer d’ailleurs, c’est pour le rapporter au désir d’être heureux. Les hommes sont entraînés par des passions diverses, l’un désire une chose et l’autre en veut une autre ; il y a dans le genre humain bien des conditions différentes, et dans cette multitude de conditions chacun choisit et adopte celle qui lui plaît ; mais quel que soit l’état de vie dont on fasse choix, il n’est personne qui ne veuille être heureux.

La vie heureuse est donc le bien commun que tous ambitionnent ; mais quel moyen d’y arriver, quel chemin prendre pour y parvenir, c’est là que les hommes ne sont plus d’accord. Si donc nous cherchons la vie heureuse sur terre, je ne sais si nous pourrons la trouver, non que ce que nous cherchons soit mauvais, mais parce que nous ne cherchons pas le bien là où il se trouve.

L’un dit : « Heureux ceux qui suivent la profession des armes » ; un autre soutient le contraire et dit : « Heureux ceux qui cultivent les champs.» «Vous vous trompez, dit celui-ci, heureux ceux qui brillent au barreau par leur éloquence, qui défendent les intérêts de leurs concitoyens et dont la parole devient l’arbitre de la vie et de la mort des hommes. » « Non, répond celui-là, heureux bien plutôt ceux qui jugent et qui ont l’autorité pour écouter les débats et prononcer la sentence. » « Vous êtes dans l’erreur, dit un autre, heureux ceux qui traversent les mers, ils apprennent à connaître du pays et réalisent des gains considérables ? » […] Comment se fait-il donc que de toutes les conditions de la vie, il n’en est pas une seule qui soit agréable à tous, tandis que tous sont unanimes pour aimer la vie heureuse ?

 

L’Incarnation, chef-d’œuvre  de la grâce

 

La christologie d’Augustin tient en cet axiome : « Le Christ Dieu est la patrie vers laquelle nous allons, le Christ homme est la voie par laquelle nous allons. C’est à lui que nous allons, par lui que nous allons. » (Sermon 124, 3, 3). Les platoniciens refusent l’Incarnation.

« Dans le principe était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu. »

Mais l’incarnation du Fils immuable de Dieu par laquelle nous sommes sauvés et qui nous permet d’atteindre ce que nous croyons ou ce que nous comprenons si peu que ce soit, vous vous refusez à l’admettre. Ainsi découvrez-vous de quelque façon mais de loin, et avec des yeux troubles, la patrie où nous devons demeurer ; et pourtant, le chemin qu’il faut suivre, vous [les philosophes] ne le tenez pas […].

Oh ! si tu avais connu la grâce de Dieu par Jésus Christ notre Seigneur ! Si tu avais pu voir dans l’Incarnation où il a pris une âme et un corps d’homme, le plus beau chef-d’œuvre de la grâce ! Mais que faire ? C’est en vain, je le sais, que je parle à un mort [Porphyre], du moins pour ce qui te regarde […]. Mais pour être à même d’acquiescer à cette vérité, vous aviez besoin de l’humilité, vertu bien difficile à persuader à des têtes comme les vôtres […].

Pourquoi, au nom de ces opinions, refusez-vous d’être chrétiens, sinon parce que le Christ est venu humblement et que vous êtes orgueilleux ? Auriez-vous honte, par hasard, d’être corrigés ? C’est là précisément le vice des orgueilleux. Il est honteux, certes, pour les savants de quitter l’école de Platon et de se faire les disciples du Christ, qui, par son Esprit, apprit à un pêcheur à dire avec sagesse : « Dans le principe était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu. » Tel est le début du saint évangile que nous appelons selon Jean, dont un platonicien disait, comme nous l’avons souvent entendu raconter par le saint vieillard Simplicien élevé depuis au siège épiscopal de Milan, qu’il faudrait l’écrire en lettres d’or et le placer dans toutes les églises à l’endroit le plus apparent.
Mais auprès des orgueilleux, Dieu, le Docteur par excellence, a perdu tout crédit, dès lors que « le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous. » C’est peu pour ces malheureux d’être malades, il faut encore qu’ils se glorifient de leur maladie et rougissent des remèdes qui pourraient les guérir. Une pareille conduite ne réussit pas à les relever, mais leur chute aggrave encore leur mal.

La Cité de Dieu X, 29

 

Toute l’Écriture raconte le Christ

 

Découragé par le peu d’intérêt que suscite sa catéchèse, un diacre de Carthage s’adresse à Augustin qui lui donne des conseils d’abord d’ordre pédagogique. Quant au contenu à transmettre, qu’il raconte le Christ et enseigne l’amour !

Ainsi le Christ est-il venu avant tout pour que l’homme apprît combien Dieu l’aime

Ainsi le Christ est-il venu avant tout pour que l’homme apprît combien Dieu l’aime, et qu’il l’apprît afin qu’il s’enflammât d’amour pour celui qui le premier l’a aimé, et afin qu’il aimât son prochain, suivant l’ordre et l’exemple de celui qui s’est fait le prochain de l’homme, au temps où celui-ci n’était pas son prochain, mais errait bien loin de lui ; et toute l’Écriture divine, qui a été écrite avant, l’a été pour prédire la venue du Seigneur ; et tout ce qui, après, a été consigné par écrit et confirmé par l’autorité divine, raconte le Christ et enseigne l’amour. Il est donc manifeste qu’en ces deux commandements de l’amour de Dieu et du prochain, sont résumés, non seulement toute la Loi et les Prophètes – seule Écriture sainte qui existât au moment où le Seigneur exprima ces commandements –, mais aussi tous les ouvrages des Lettres divines qui ont été écrits plus tard pour notre salut et confiés à la postérité

C’est pourquoi il y a dans l’Ancien Testament occultation du Nouveau, et dans le Nouveau Testament manifestation de l’Ancien. À cause de cette occultation, les hommes charnels, qui comprennent de façon charnelle, furent et sont encore sous le joug de la crainte du châtiment ; grâce à cette manifestation, au contraire, les hommes spirituels, ceux qui autrefois frappèrent à la porte avec piété et se virent ouvrir même les mystères cachés, et ceux qui maintenant cherchent sans orgueil, pour éviter que ne leur soient fermés même les mystères révélés, du fait qu’ils comprennent de façon spirituelle, se trouvent libérés par le don de la charité.

Et, parce que rien n’est plus opposé à la charité que l’envie, et que l’envie a pour père l’orgueil, le même Seigneur Jésus Christ, Dieu homme, est à la fois le signe de l’amour divin à notre égard et l’exemple de l’humilité humaine parmi nous, afin que notre forte enflure soit guérie par un antidote plus fort encore ; car c’est une grande misère qu’un homme orgueilleux, mais c’est une miséricorde plus grande qu’un Dieu humble.

Propose-toi donc cet amour comme fin à laquelle tu rapporteras tout ce que tu diras ; et, quoi que tu racontes, raconte-le de telle manière que ton auditeur en entendant croie, en croyant espère, et en espérant aime.

.BA 34,

Le Christ dans les psaumes

Dès sa conversion, Augustin s’enthousiasma pour le chant des psaumes. « Comme je prenais feu pour toi à leur contact » (Confessions IX, 4, 8). Ces psaumes, il les prie et les commente intégralement, selon un principe qui vaut pour toute l’Écriture : « Le Nouveau Testament est caché dans l’Ancien, et l’Ancien dévoilé dans le Nouveau. » Le Christ est la clef secrète de leur compréhension.

Que votre charité soit attentive.

Il faut rapporter le tout au Christ, si nous voulons saisir le véritable sens ; ne nous écartons point de la pierre angulaire, de peur que notre intelligence ne tombe en ruine ; qu’en lui se consolide tout ce qui est mobile et chancelant, qu’en lui s’affermisse tout ce qui est incertain. Quelque doute que fassent naître dans notre esprit les saintes Écritures, que l’homme ne s’éloigne pas du Christ, et s’il le découvre dans ses lectures, qu’il soit certain de les avoir comprises, et qu’il ne se persuade point qu’il les comprend, tant qu’il n’y rencontre pas le Christ, « qui est la fin de la loi pour justifier ceux qui croiront en lui » (Rm 10, 4) (in Ps 96, 2).

Que votre charité soit attentive. C’est un point des plus importants que nous ayons à étudier, non seulement pour comprendre notre psaume, mais pour en comprendre beaucoup d’autres, si vous vous attachez à cette règle. Quelquefois un psaume, et non seulement un psaume mais une prophétie quelconque, parle du Christ seulement comme chef, et quelquefois passe du chef au corps ou à l’Église, sans qu’il paraisse n’avoir changé de personne ; car la tête ne se sépare pas du corps, mais il en est parlé comme d’un seul homme… Vous le voyez donc, il y a des paroles [dans le psaume] qui se disent du chef, et d’autres qui se disent du corps. (in Ps 90 2, 1).

Dieu ne pouvait faire aux hommes un don plus excellent que de leur accorder pour chef son Verbe, par lequel il a créé toutes choses, et de les unir à lui comme ses membres, afin qu’il fût tout à la fois Fils de Dieu et fils de l’homme, un seul Dieu avec le Père, un seul homme avec les hommes ; afin qu’en adressant nos prières à Dieu, nous n’en séparions pas le Fils, et que le corps du Fils, offrant ses prières, ne soit point séparé de son chef. Ainsi notre Seigneur Jésus Christ, unique Sauveur de son corps mystique, prie pour nous, prie en nous, et reçoit nos prières. Il prie pour nous comme notre prêtre, il prie en nous comme notre chef, il reçoit nos prières comme notre Dieu. Reconnaissons donc, et que nous parlons en lui, et qu’il parle en nous. (in Ps 85, 1).

Discours sur les psaumes
Cerf, 2007.

 

Aimer le Christ, Tête et Corps

 

Dans le conflit avec les donatistes, qui ont fait schisme, ce qui est en jeu, c’est le salut. Car « la Tête et le Corps forment un même tout », si bien que se retrancher du Corps du Christ, c’est se séparer de la Tête. Conséquence : « Hors de l’Église catholique, on peut tout avoir, sauf le salut ! »

Étends la charité à travers le monde entier, si tu veux aimer le Christ, car ses membres se trouvent dans le monde entier.

Courons donc, mes frères ! Courons et aimons le Christ. Quel Christ ? Jésus Christ. Qui est-il, celui-là ? Le Verbe de Dieu. Et comment est-il venu vers des malades ? Le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous […]. Son corps, où gît-il ? Ses membres, où souffrent-ils ? Où dois-tu être pour te trouver sous la dépendance de la tête ? […]. Voici ce que disent le Christ ou le psaume, c’est-à-dire l’Esprit de Dieu : « Ton commandement est souverainement large ! » (Ps 118, 96). Et il y a quelqu’un pour tracer en Afrique les frontières de la charité ! Étends la charité à travers le monde entier, si tu veux aimer le Christ, car ses membres se trouvent dans le monde entier.

Si tu n’aimes qu’une partie, tu es séparé ; si tu es séparé, tu n’appartiens pas au corps ; si tu n’appartiens pas au corps, tu n’es pas sous la dépendance de la tête. Qu’importe que tu aies la foi, si tu outrages en même temps ! Tu adores le Christ en sa tête et tu l’outrages en son corps ! Mais lui aime son propre corps. Si, toi, tu t’es retranché du corps même, la tête, elle, ne s’est pas retranchée du corps. C’est en vain que tu m’honores, s’écrie à ton adresse la tête, de là-haut, c’est en vain que tu m’honores !

C’est comme si quelqu’un voulait te baiser au visage en même temps t’écrasait les pieds ! L’homme t’écraserait peut-être les pieds avec des souliers cloutés, tout en voulant te prendre la tête entre les mains et te donner un baiser. Au milieu de ses compliments, ne t’écrierais-tu pas : « Que fais-tu, l’homme ? Tu m’écrases les pieds ! » Tu ne dirais pas : « Tu m’écrases la tête ! » puisqu’il honorait ta tête. Mais la tête crierait plus fort pour défendre ses membres qu’on écrase, que pour elle-même, parce qu’on l’honorait de marques d’affection.
La tête ne crie-t-elle pas : « Je ne veux pas de tes démonstrations de politesse ! Cesse de m’écraser les pieds ! » Alors, toi, dis-lui, si tu peux : « Comment ? Je t’ai écrasé les pieds ? » Dis-lui, à la tête : « J’ai voulu te donner un baiser, j’ai voulu t’embrasser. » « Mais, ne vois-tu pas, insensé, que la tête que tu veux embrasser, en raison d’un certain lien qui unit toutes les parties, communique avec ce que tu écrases ! Tu m’honores en haut et tu m’écrases en bas ! »

 

Homélies sur la première épître de saint Jean,

Convaincre ou contraindre

Dans son combat pour réduire le schisme donatiste, Augustin manifeste une nette préférence pour la discussion théologique, mais devant la violence que le parti de Donat faisait régner, il s’est rallié à l’usage de la contrainte, non sans ressentir un certain malaise.

C’est par la parole qu’on devait agir, par la discussion qu’on devait combattre, par la raison qu’on devait vaincre

Cette crainte, dit-il, qui te déplaît, a été [pour une foule de cités] l’occasion de devenir catholiques par l’intermédiaire des lois promulguées par les empereurs, depuis Constantin […] jusqu’aux empereurs actuels qui pensent être tenus en toute justice de maintenir contre vous le jugement de celui que vos ancêtres ont choisi de préférence aux évêques. C’est donc ces exemples, mis sous mes yeux par mes collègues, qui m’ont fait changer de position. Primitivement, en effet, mon avis se ramenait à ceci : personne ne devait être contraint à l’unité du Christ ; c’est par la parole qu’on devait agir, par la discussion qu’on devait combattre, par la raison qu’on devait vaincre : je craignais qu’autrement nous n’eussions comme faux catholiques ceux que nous avions connus comme francs hérétiques.

Mais cette opinion, qui était mienne, devait céder, non devant des mots, mais devant des exemples. Pour commencer, on m’opposait ma propre cité qui, jadis tout entière acquise au parti de Donat, se convertit à l’unité catholique par crainte des lois impériales […] Et il en était de même pour beaucoup d’autres cités dont les noms m’étaient énumérés. Ainsi la force même des choses m’obligea à reconnaître qu’en ce domaine aussi pouvait bien se comprendre la vérité de cette phrase de l’Écriture : « Donne au sage l’occasion et il sera plus sage encore. » (Pr 9, 9).

Combien, en effet, en connaissons-nous dont on peut affirmer qu’en eux se manifestait déjà le désir d’être catholiques, bouleversés qu’ils étaient par l’évidence aveuglante de la vérité, mais que la crainte d’une violente réaction de la part des leurs poussait chaque jour à différer. Combien d’entre vous étaient retenus, non par la vérité, qui n’a jamais été votre fort, mais par la lourde chaîne d’une habitude invétérée ! […] Combien pensaient que le parti de Donat était la véritable Église pour la bonne raison que, s’y trouvant en sécurité, ils avaient d’autant moins de vivacité, de goût et d’ardeur à s’enquérir de la vérité catholique ! Combien en trouvaient l’accès interdit par les rumeurs malveillantes qui prétendaient que nous placions je ne sais quoi d’aberrant sur l’autel du Seigneur ! Et, considérant que, si l’on était chrétien, peu importait que ce fut dans l’un ou l’autre parti, combien restaient dans le parti de Donat simplement parce qu’ils y étaient nés et que personne ne les forçait à passer au catholicisme.

Lettre 93 à Vincentius,
in André Mandouze, Saint Augustin. L’aventure de la raison et de la grâce.
Et. Aug., 1968, p. 371-373.

 

La perle de l’amour

 

Augustin se fait le chantre de l’amour, signe distinctif du chrétien. « Qu’il voit s’il a la charité et qu’alors il dise : “Je suis né de Dieu.” Mais s’il ne l’a pas, il possède sans doute le caractère du sacrement qui lui a été imposé, il n’en est pas moins un déserteur » (V, 6).

C’est l’amour seul qui différencie les fils de Dieu et les fils du diable.

Si [dans cette épître] Jean paraît dire telle ou telle chose, il revient toujours à la charité et veut y rapporter tout ce qu’il aura dit [..].

En tous les cas, maintenant la chose est claire d’après ce qu’il dit : tout homme qui n’est pas juste ne vient pas de Dieu, non plus, dit-il, que celui qui n’aime pas son frère (I Jn 3, 10). Ainsi c’est l’amour seul qui différencie les fils de Dieu et les fils du diable. Qu’ils se signent tous du signe de la croix du Christ ; qu’ils répondent tous : « Amen » ; qu’ils chantent tous : « Alléluia » ; qu’ils soient tous baptisés ; qu’ils entrent dans les églises ; qu’ils s’entassent dans l’enceinte des basiliques : les fils de Dieu ne se distinguent des fils du diable que par la charité. Ceux qui ont la charité sont nés de Dieu ; ceux qui ne l’ont pas, ne sont pas nés de Dieu.

Il est grave, le jugement ainsi porté ; elle est grave la discrimination ainsi opérée. Aie tout ce que tu veux ; si cela seul tu ne l’as pas, rien ne peut te servir à quoi que ce soit. Mais si tu n’as pas le reste, possède la charité et tu auras accompli la Loi. Celui qui, en effet, aime l’autre, a accompli la Loi, dit l’Apôtre, et : la plénitude de la Loi, c’est la charité (Rm 13, 8-10). Voilà, je pense, cette perle dont le marchand que nous décrit l’Évangile était en quête : il trouva une seule perle et vendit tous ses biens pour l’acheter. Cette perle de grand prix, c’est la charité, sans laquelle tous les biens que tu possèdes ne te servent à rien ? Si tu n’as qu’elle, elle te suffit.

Maintenant tu vois avec la foi ; au jour du jugement, tu verras face à face. Si, en effet, nous aimons lorsque nous ne voyons pas, avec quel empressement accueillerons-nous Dieu lorsque nous l’aurons vu ! Mais, où donc trouver à nous y exercer ? Dans l’amour de nos frères. Tu peux me dire : « Je n’ai pas vu Dieu. » Peux-tu me dire : « Je n’ai pas vu d’homme » ? Aime ton frère. Si, en effet, tu aimes ton frère que tu vois, tu verras Dieu en même temps parce que tu vois la charité elle-même et que Dieu habite en elle.

 

Deux amours ont fait deux cités

À la suite de la chute de Rome, en 410, Augustin, obligé de défendre la foi chrétienne, met en évidence les fondements spirituels respectifs des deux cités, la cité terrestre, périssable, et la cité de Dieu, la seule qui ait les promesses de la vie éternelle.

Deux amours ont fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste

De fait, les deux cités sont mêlées et enchevêtrées l’une dans l’autre en ce siècle, jusqu’au jour où le jugement dernier les séparera. Je vais donc, dans la mesure où la grâce divine m’y aidera, exposer ce que j’estime devoir dire sur leur origine, leur développement, la fin qui les attend. Je servirai par là la gloire de la cité de Dieu qui, comparée ainsi à l’autre, se détachera par opposition avec un plus vif éclat (CD I, 35).

Deux amours ont fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste.
L’une se glorifie en elle-même, l’autre dans le Seigneur. L’une demande sa gloire aux hommes ; pour l’autre, Dieu témoin de sa conscience est sa plus grande gloire. L’une dans sa gloire dresse la tête ; l’autre dit à son Dieu : « Tu es ma gloire et tu élèves ma tête. » (Ps 3, 4). L’une, dans ses chefs ou dans les nations qu’elle subjugue, est dominée par la passion de dominer ; dans l’autre on se rend mutuellement service par charité, les chefs en dirigeant, les sujets en obéissant. L’une en ses maîtres, aime sa propre force ; l’autre dit à son Dieu : « Je t’aimerai, Seigneur, toi ma force » (Ps 17, 2).

Aussi, dans l’une les sages vivant selon l’homme ont recherché les biens du corps ou de l’âme ou les deux ; et ceux qui ont pu connaître Dieu ne l’ont pas glorifié comme Dieu ni ne lui ont rendu grâce, mais se sont égarés dans leurs vains raisonnements et leur coeur insensé s’est obscurci ; s’étant flattés d’être sages [c’est-à-dire s’exaltant dans leur sagesse sous l’emprise de l’orgueil], ils sont devenus fous : ils ont substitué à la gloire du Dieu incorruptible, des images représentant l’homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes et des serpents [car à l’adoration de telles idoles, ils ont conduit les peuples ou les y ont suivi] ; et ils ont décerné le culte et le service à la créature plutôt qu’au Créateur qui est béni dans les siècles (Rm 1, 21-24).

Dans l’autre au contraire, il n’y a qu’une sagesse, la piété qui rend au vrai Dieu le culte qui lui est dû, et qui attend pour récompense en la société des saints, hommes et anges, que Dieu soit tout en tous (Rm 1, 25).

Où est ton Dieu ?

Dans sa quête de Dieu, Augustin marque toujours trois degrés : il interroge d’abord le monde extérieur, sensible, puis l’intériorité spirituelle (les « vastes palais de la mémoire »), d’où il s’élance vers ce qu’il y a au-dessus d’elle. Ce commentaire reflète l’expérience d’Ostie (Confessions IX, 10, 23).

J’ai médité ces choses et répandu mon âme au-dessus de moi. » (Ps 41, 5)

À force d’entendre chaque jour : « Où est ton Dieu ? » et de me nourrir chaque jour de mes larmes j’ai médité jour et nuit cette parole : « Où est ton Dieu ? » et à mon tour j’ai cherché mon Dieu, afin d’essayer si je ne pourrais point seulement croire, mais encore voir quelque chose. Je vois en effet les œuvres de Dieu, et non le Dieu qui les a faites […] Je considérerai la terre ; mais la terre a été faite. J’y trouve sans doute une beauté admirable ; mais elle a un auteur […] Tout cela est admirable, tout cela digne d’éloges, tout cela nous ravit […] J’admire tout cela, je le chante, mais j’ai toujours soif de celui qui a fait tout cela. Je rentre donc en moi-même, et je me demande ce que je suis, moi qui veux approfondir tout cela : je trouve que j’ai une âme et un corps ; un corps que je dirige, une âme qui me conduit […]

Mais Dieu est-il donc quelque chose de semblable à notre âme ? Dieu sans doute ne peut être vu que de l’esprit, mais non à la manière de l’esprit. Car cette âme cherche quelque chose qui est Dieu, et dont on ne puisse lui dire insolemment : « Où est ton Dieu ? » Elle cherche une vérité immuable, une substance indéfectible. Or, telle n’est pas notre âme […]

Cherchant donc mon Dieu dans les choses visibles et corporelles, et ne le trouvant point, cherchant encore en moi sa substance, comme s’il était de même nature que moi, et ne l’y trouvant pas non plus, je sens que mon Dieu est supérieur à mon âme. Donc afin de l’atteindre : « J’ai médité ces choses et répandu mon âme au-dessus de moi. » (Ps 41, 5). Quand mon esprit pourra-t-il atteindre ce que l’on doit chercher dans les régions supérieures, s’il ne se répandait au-dessus de lui-même ? À demeurer en lui-même, il ne verrait que lui ; et en se voyant, il ne verrait point Dieu. Que mes insulteurs me disent maintenant : « Où est ton Dieu ? », oui qu’ils le disent : pour moi, tant que je ne verrai point, tant que je suis éloigné, jeme nourris nuit et jour de mes larmes. Qu’ils me disent encore : « Où est-il ton Dieu ? » ; je cherche mon Dieu dans tous les corps, soit terrestres, soit célestes, et ne le trouve point ; je le cherche dans la substance de mon âme, et ne le trouve point.

Et toutefois, j’ai résolu de chercher mon Dieu, et de comprendre par les créatures visibles les beautés invisibles de Dieu ; et « j’ai répandu mon âme au-dessus de moi » ; il ne me reste plus rien à atteindre, si ce n’est mon Dieu ; c’est là, c’est au-dessus de mon âme qu’est la demeure de mon Dieu ; c’est là qu’il habite, c’est de là qu’il me regarde, de là qu’il m’a créé, de là qu’il me dirige, de là qu’il me conseille, de là qu’il me stimule, de là qu’il m’appelle, de là qu’il me redresse, de là qu’il me conduit, de là qu’il me fait aboutir.

Discours sur les psaumes : Ps 41, 7-8
Cerf, 2007

 

Revenez à votre cœur !

Au début des Confessions, Augustin écrit : « Notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose pas en toi ! » C’est dans le cœur de l’homme que le Christ, venu ici-bas, se donne à rencontrer.

Soyez stables avec lui et vous serez stables,
reposez-vous en lui et vous serez en repos

Si te plaisent les corps, à Dieu fais-en louange,
et sur leur Artisan retourne ton amour,
pour qu’en ce qui te plaît tu ne déplaises pas.
Si te plaisent les âmes, en Dieu qu’elles soient aimées,
parce qu’elles aussi sont sujettes à changer,
et que, fixées en lui, elles deviennent stables :
autrement, elles s’en iraient et périraient.
En lui donc qu’elles soient aimées !
Emporte vers lui avec toi celles que tu peux et dis-leur :
celui-ci, aimons-le : c’est lui qui fit ces choses, et il n’est pas loin.
Car il ne les fit pas pour s’en aller ensuite, mais issues de lui, elles sont en lui.
Et voici : où est-il ? où la vérité a-t-elle de la saveur ?
Il est dans l’intimité du cœur, mais leur cœur s’est égaré loin de lui.
Revenez, prévaricateurs, à votre cœur
et attachez-vous à celui qui vous a faits.
Soyez stables avec lui et vous serez stables,
reposez-vous en lui et vous serez en repos […].

Le repos n’est pas où vous le cherchez.
Cherchez ce que vous cherchez,
mais cela n’est pas où vous cherchez !
Vous cherchez la vie heureuse dans la région de la mort.
Elle n’est pas là. Comment y aurait-il vie heureuse
où il n’y a même pas de vie ?
Et il est descendu ici-bas, lui, notre vie,
il a emporté notre mort,
 

il l’a tuée de l’abondance de sa vie,
il a tonné en criant que nous retournions d’ici vers lui,
au lieu secret d’où il s’avança vers nous,
d’abord dans le sein même d’une vierge,
où l’épousa la créature humaine, chair mortelle,
pour n’être pas toujours mortelle. […]

Il est parti loin de nos yeux afin que nous,
nous revenions à notre cœur et l’y trouvions.
Oui, il est reparti, et voilà qu’il est ici.
Il n’a pas voulu être longtemps avec nous,
et il ne nous a pas laissé, car, s’il est reparti,
c’est vers un lieu d’où jamais il n’est parti […].

Confessions IV, 12, 18-19. BA 13, p. 439-441.

 

À l’écoute du Maître intérieur

À l’extérieur, Dieu avertit, c’est à l’intérieur qu’il instruit. Augustin écrit à la jeune Florentine : « Tiens pour absolument certain que même quand tu pourras apprendre quelque chose par mon intermédiaire et d’une manière salutaire, ton Maître véritable sera toujours le Maître intérieur de l’homme intérieur. » (Lettre 266).

Il est donc à l’intérieur, le maître qui enseigne ; c’est le Christ qui enseigne

Car vous voyez là, mes frères, un grand mystère. Le son de nos paroles frappe les oreilles ; le maître est à l’intérieur. Ne croyez pas qu’un homme puisse apprendre quelque chose d’un autre homme. Nous pouvons vous avertir en faisant du vacarme avec notre voix ; s’il n’y a pas à l’intérieur quelqu’un pour vous instruire, c’est en vain que nous faisons du bruit.

Alors, frères, vous voulez vraiment savoir ? N’avez-vous pas tous entendu ce sermon ? Combien sortiront d’ici sans avoir rien appris ?
En ce qui me concerne, je me suis adressé à tous, mais ceux à qui cette onction ne parle pas à l’intérieur, ceux que l’Esprit Saint n’instruit pas de l’intérieur, ils reviennent chez eux sans avoir rien appris. L’enseignement de l’extérieur, c’est en quelque sorte une aide ou des avertissements ; il a sa chaire dans le ciel celui qui instruit les cœurs. C’est pourquoi il dit lui-même dans l’Évangile : « Ne vous faites pas appeler maître sur la terre. Un seul est votre maître, le Christ » (Mt 23, 8.10).

Qu’il vous parle donc lui-même à l’intérieur, puisqu’aucun homme ne s’y trouve, car même si quelqu’un se trouve à ton côté, il n’y a personne dans ton cœur ? Que dis-je ! Que ton cœur  ne soit pas vide de toute Présence ! Que le Christ soit dans ton cœur ! Que son onction soit dans ton cœur, afin que ce cœur  altéré ne soit pas dans la solitude et privé des sources où il peut se désaltérer.

Il est donc à l’intérieur, le maître qui enseigne ; c’est le Christ qui enseigne ; c’est son inspiration qui enseigne. Là où il n’y a ni son inspiration ni son onction, nous faisons retentir en vain nos paroles à l’extérieur. Telles sont ces paroles, frères, les paroles que nous faisons retentir à l’extérieur ; elles sont comme les soins du cultivateur pour un arbre. L’homme travaille à l’extérieur : il donne de l’eau et apporte tout son zèle à la culture. Quels que soient les soins qu’il donne à l’extérieur, est-ce lui qui forme les fruits ? Est-ce lui qui revêt la nudité des branches avec l’ombre des feuilles ? Accomplit-il quelque chose de tel à l’intérieur ?

 

Que toujours je te cherche !

Au terme d’un patient exercice de l’esprit pour entrer dans l’intelligence de la foi au Dieu Trinité, Augustin a conscience d’être loin encore du face-à-face auquel son cœur aspire. Ce qui nous guette, c’est de renoncer à chercher par lassitude.

Délivre-moi, Seigneur, de l’abondance de paroles dont je souffre à l’intérieur de mon âme

Dirigeant mes efforts toujours d’après cette règle de foi, autant que je l’ai pu, autant que tu m’as donné de le pouvoir, je t’ai cherché ; j’ai désiré voir par l’intelligence ce que je croyais ; j’ai beaucoup étudié et beaucoup peiné. Seigneur mon Dieu, mon unique espérance, exauce-moi de peur que, par lassitude, je ne veuille plus te chercher, mais fais que toujours je cherche ardemment ta face (Ps 104, 4). Ô toi, donne-moi la force de te chercher, toi qui m’as fait te trouver et qui m’as donné l’espoir de te trouver de plus en plus. Devant toi est ma force et ma faiblesse : garde ma force, guéris ma faiblesse. Devant toi est ma science et mon ignorance : là où tu m’as ouvert, accueille-moi quand je veux entrer ; là où tu m’as fermé, ouvre-moi quand je viens frapper. Que ce soit de toi que je me souvienne, toi que je comprenne, toi que j’aime ! Augmente en moi ces trois dons, jusqu’à ce que tu m’aies reformé tout entier […].

Délivre-moi, Seigneur, de l’abondance de paroles dont je souffre à l’intérieur de mon âme, qui n’est que misère devant ton regard, mais qui se réfugie dans ta miséricorde. Car ma pensée ne se tait point, lors même que ma bouche se tait. Si du moins je ne pensais qu’à ce qui t’agrée, je ne te demanderais pas de me délivrer de cette abondance de paroles.
Mais nombreuses sont mes pensées, telles que tu les connais, pensées d’homme, car elles sont vaines. Donne-moi de n’y pas consentir et, lors même que j’y trouve quelque attrait, de les désavouer néanmoins et de ne pas m’y appesantir en une sorte de sommeil. Qu’elles ne prennent jamais sur moi assez d’empire pour être à la source d’une part de mes activités ; mais que mes jugements du moins soient à l’abri de ces pensées, ma conscience à l’abri, sous ta sauvegarde […].

Quand nous t’aurons atteint, cesserons ces paroleque nous multiplions sans t’atteindre : tu demeureras seul tout en tous (I Co 15, 28) : nous ne dirons sans fin qu’un seul mot, te louant d’un seul mouvement et ne faisant nous aussi qu’un seul tout en toi, Seigneur, Dieu seul et unique, Dieu Trinité, tout ce que j’ai dit dans ces livres et qui me vient de toi, que les tiens le reconnaissent ; et si quelque chose vient de moi, toi et les tiens, pardonnez-le moi. Amen.

 

La charte de la paix

Parmi les pages les plus célèbres de La Cité de Dieu, il y a ces dix définitions de la paix : cinq pour la paix dans l’être individuel ; cinq pour l’aspect social. Une définition très générale couronne l’exposé : « La paix de toutes choses, c’est la tranquillité de l’ordre. »

Quiconque observe quelque peu les choses humaines et notre commune nature le reconnaîtra avec moi : de même que tous désirent la joie, il n’est personne qui n’aime la paix. Puisque même ceux-là qui veulent la guerre ne veulent rien d’autre assurément que la victoire, c’est donc à une paix glorieuse qu’ils aspirent à parvenir en faisant la guerre. Qu’est-ce que vaincre, en effet, sinon abattre toute résistance ? Cette œuvre accomplie, ce sera la paix. C’est donc en vue de la paix que se font les guerres, et cela même par ceux qui s’appliquent à l’exercice des vertus guerrières dans le commandement et le combat. D’où il est clair que la paix est le but recherché par la guerre, car tout homme cherche la paix même en faisant la guerre, et nul ne cherche la guerre en faisant la paix.

 

La Cité de Dieu XIX, 12.

La paix de la maison,
c’est la concorde bien ordonnée de ses habitants
dans le commandement et l’obéissance.

La paix du corps,
c’est l’agencement harmonieux de ses parties.
La paix de l’âme sans raison,
c’est le repos bien réglé de ses appétits.
La paix de l’âme raisonnable,
c’est l’accord bien ordonné de la pensée et de l’action.
La paix de l’âme et du corps,
c’est la vie et la santé bien ordonnées de l’être animé.
La paix de l’homme mortel avec Dieu,
c’est l’obéissance bien ordonnée dans la foi sous la loi éternelle.
La paix des hommes, c’est leur concorde bien ordonnée.
La paix de la maison,
c’est la concorde bien ordonnée de ses habitants
dans le commandement et l’obéissance.
La paix de la cité, c’est la concorde bien ordonnée des citoyens
dans le commandement et l’obéissance.
La paix de la cité céleste, c’est la communauté parfaitement ordonnée
et parfaitement harmonieuse dans la jouissance de Dieu
et dans la jouissance mutuelle en Dieu.
La paix de toutes choses, c’est la tranquillité de l’ordre.
L’ordre, c’est la disposition des êtres égaux et inégaux,
désignant à chacun la place qui lui convient.

AUGUSTIN (saint ; 354-430), AUGUSTIN D'Ippone, EGLISE CATHOLIQUE, SAINTETE, SAINTS

Saint Augustin (354-430)

saint Augustin

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Docteur de l’Église latine (Tagaste, aujourd’hui Souk Ahras, 354-Hippone 430).

Introduction

Saint Augustin, à la fois philosophe, théologien, pasteur et, pourrait-on dire, poète, est placé à l’un des « seuils » les plus étonnants de l’histoire des hommes. Derrière lui : la Rome antique, le monde ancien, païen encore sous le manteau chrétien. En 380, alors qu’Augustin a vingt-six ans, Théodose, que Gratien vient d’associer à l’Empire, édicte, à Thessalonique, que tous les peuples à lui soumis doivent « se rallier à la foi transmise aux Romains par l’apôtre Pierre ». Mais, la même année, Théodose doit abandonner la Pannonie aux Ostrogoths et établir les Wisigoths au sud du Danube ; en 392, Eugène usurpe le pouvoir impérial, mais c’est avec l’appui des soldats germains. En 397, les Wisigoths sont dans l’Illyricum, ces mêmes Wisigoths qui, en 410, s’emparent de Rome, alors que les Vandales passent en Espagne et de là en Afrique. Augustin mourant les entendra battre les murs assiégés de sa ville épiscopale.

La vie d’Augustin s’écoule ainsi au rythme des catastrophes, mais l’espérance chrétienne, unie à une vue très haute de l’histoire, lui permet de voir grandir, au-delà de l’immédiat désespéré, un monde nouveau voué à une vocation surnaturelle. La conscience, chez Augustin, du drame présent et de l’exaltation future de l’humanité se retrouve dans l’admirable Cité de Dieu, qui demeure, selon l’expression d’Henri Marrou, « le traité fondamental de la théologie chrétienne de l’Histoire ».

Augustin

Le temps du désordre

C’est dans une petite ville de Numidie que naît Augustin, le 13 novembre 354. Ce Romain d’Afrique appartient à l’une de ces familles provinciales qui, en 212, ont obtenu le droit de cité à la suite d’un édit libérateur de Caracalla. Romain, Augustin le sera tout entier par sa formation et sa tournure d’esprit ; l’Afrique, ce sera surtout la vénérable Église d’Afrique, portion la plus vivante de l’Église romaine. Son père, Patricius, est un petit fonctionnaire de la classe des curiales qui fait d’énormes sacrifices pour assurer à son fils une position sociale supérieure à la sienne. La formation intellectuelle d’Augustin- à Madaure puis à Carthage- est essentiellement latine ; sous la plume du docteur de l’Église, plus tard, les références aux meilleurs écrivains latins seront spontanées et continuelles.

Par ailleurs, si le jeune Augustin assimile parfaitement les méthodes et le processus de la rhétorique, il fréquente, un peu en autodidacte, mais avec passion, les philosophes latins, et aussi les grecs, dans le texte latin il est vrai ; car Augustin n’a pas été un helléniste, et c’est probablement le défaut d’assimilation directe de la culture et de la patrologie grecques qui a fait une partie de l’originalité de la pensée augustinienne.

Le père d’Augustin est païen ; sa mère, Monique, est chrétienne. Inscrit parmi les catéchumènes dès le début de son existence, il ne reçoit pas le baptême : il en est très souvent ainsi dans la primitive Église. On songe à le baptiser quand, vers sa douzième année, une maladie grave met ses jours en péril ; puis on n’en parle plus. Lui-même ne se presse pas ; mal surveillé par ses parents, livré à lui-même sous l’ardent ciel d’Afrique, Augustin semble avoir été emporté très jeune par l’ardeur des passions ; les aventures sensuelles ont certainement été nombreuses dans sa vie, à Carthage notamment, où ce bel étudiant aura un fils, Adéodat (né en 372), d’une jeune maîtresse à qui il restera lié durant quatorze ans.

Cependant, les liens charnels laissent intacte chez Augustin la quête de la vérité. Il est vrai qu’une formation religieuse insuffisante et les orages de la vie sentimentale brouilleront longtemps les pistes de cet itinéraire. C’est la méditation ardente de l’Hortensius de Cicéron qui entretient en lui un désir que, d’abord, la lecture de la Bible n’assouvit pas ; l’Écriture sainte semble à Augustin ne pouvoir satisfaire que les esprits simples et bornés. Hanté, comme beaucoup, par le problème du mal, il est gagné par le manichéisme, qui lui apparaît comme une forme supérieure du christianisme.

Ses études terminées, le jeune rhétoricien ouvre à Tagaste, à l’automne de 373, une école de grammaire. La vie dans sa ville natale lui est tout de suite intolérable : son père est mort chrétien ; sa mère le poursuit de ses objurgations à briser avec le désordre et le manichéisme ; un ami cher lui est enlevé par la mort. Dès 374, Augustin s’installe à Carthage et y enseigne la rhétorique : il y reste neuf ans, déçu semble-t-il par son enseignement et se détachant lentement de la doctrine manichéenne.

Vers la conversion

Des relations lui permettent d’établir sa chaire d’éloquence à Rome (383), puis à Milan (384), où le suit sa mère, et où il devient orateur officiel. C’est à Milan que la grâce l’attend ; mais il faudra deux ans de lutte pour qu’elle puisse s’engouffrer dans cette âme inquiète. Des conversations qu’il a eues, à la veille de son départ pour l’Italie, avec le grand homme des manichéens, Fauste de Milève, l’ont un peu plus éloigné de la doctrine de Manès. La lecture, à Milan, de Platon et surtout de Plotin et de Porphyre le projette au cœur de la philosophie néoplatonicienne, dont le christianisme milanais est imprégné ; c’est à la fois, dans l’âme d’Augustin, un émerveillement et un déblaiement auxquels concourt la prédication de l’évêque de Milan, Ambroise. Le monde spirituel, le monde des mystères s’ouvre aux yeux d’Augustin.

Tandis que l’Évangile lui révèle les deux grandes vérités inconnues des platoniciens- le Christ sauveur et la grâce qui donne la victoire-, les prières de Monique et des entretiens avec le futur successeur d’Ambroise, Simplicianus, qui lui raconte la conversion d’un célèbre rhéteur néoplatonicien, préparent la voie à la grâce. Celle-ci terrasse Augustin, en août 386, dans le jardin de sa maison de Milan, où il médite près de son ami Alypius. Une voix d’enfant lui dit : « Tolle ! lege ! » Il ouvre alors le livre des Épîtres de saint Paul qui, depuis quelque temps, lui sont devenues familières, et il tombe sur le chapitre XIII de l’Épître aux Romains : « Ayons, comme il sied en plein jour, une conduite décente ; ni ripailles, ni ivresse, ni débauche, ni luxure… Revêtez au contraire le Seigneur Jésus-Christ… ».

Quelques semaines plus tard, Augustin, renonçant à sa chaire, se retire, avec sa mère et quelques amis, dans la propriété d’un collègue, à Cassiciacum près de Milan. Il y vit dans une retraite préparatoire au baptême. Il est baptisé durant la vigile pascale (24-25 avril) de l’année 387, en même temps que son fils Adéodat et qu’Alypius.

À Cassiciacum, Augustin écrit ses Dialogues (Contra academicosDe beata vita …), échos de délicieux entretiens entre amis, auxquels Monique participe. En même temps se fortifie, chez Augustin et ceux qu’on peut déjà appeler ses disciples, le désir de se retirer du monde. À l’automne 387, Augustin est sur le point de s’embarquer à Ostie quand Monique meurt. Cet événement retient le néophyte plusieurs mois à Rome : il y emploie son éloquence à réfuter le manichéisme. En septembre 388, il part pour l’Afrique et, après un bref séjour à Carthage, se rend dans sa ville natale.

La conversion d’Augustin va naturellement s’épanouir et porter fruit dans le renoncement total aux biens terrestres, dans la pratique des conseils évangéliques, bref dans ce qu’on est convenu d’appeler la vie religieuse.

Augustin vend tout ce qu’il possède et en donne le prix aux pauvres ; ensuite, il se retire dans sa propriété de Tagaste, déjà aliénée, pour y vivre en commun dans la pauvreté, la prière et la méditation. De cette époque (388-391) datent plusieurs entretiens (De magistroDe vera religione …) inclus dans le Liber LXXXIII quaestionum. En 389, le fils d’Augustin, Adéodat, meurt.

 

À Hippone : le prêtre, l’évêque

Ayant été obligé de se rendre à Hippone, Augustin est reconnu par les fidèles alors qu’il prie à l’église : ils demandent à l’évêque Valère qu’il l’élève au sacerdoce ; malgré ses larmes, Augustin est ordonné prêtre. À ses yeux, le sacerdoce n’est qu’un moyen nouveau de mener la vie religieuse avec plus de ferveur. Son évêque, Valère, lui permet de s’installer dans les dépendances de l’église, où des disciples se groupent autour de lui.

La personnalité d’Augustin devait nécessairement rayonner hors de son « monastère ». Alors que, traditionnellement, la prédication, en Afrique, était réservée à l’évêque, Augustin se la voit confier, ce qui lui attire des jalousies ; en 393, au cours d’un concile réunissant à Hippone les évêques de Numidie, il prend la parole (discours De fide et symbolo). En même temps, Augustin lutte contre certains abus (banquets dans les chapelles des martyrs) et contre les manichéens, tel Fortunat, l’un de leurs docteurs.

En 395, le vieil évêque d’Hippone fait d’Augustin son coadjuteur et lui donne la consécration épiscopale. Un an plus tard, Valère étant mort, Augustin le remplace sur un siège qu’il allait occuper durant trente-quatre ans.

L’évêque Augustin reste, dans sa vie privée, un religieux ; son palais se transforme en monastère, où vivent, avec lui, des clercs qui s’engagent à mener une existence de pauvreté et à observer la règle commune fondée sur le dépouillement : ces hommes, que l’on peut déjà appeler des augustins, seront presque tous des fondateurs de monastères et des évêques qui enrichiront spirituellement l’Afrique du Nord. Augustin donne lui-même l’exemple de l’austérité : sa charité le pousse à vendre les vases sacrés pour racheter les captifs.

Ce religieux est avant tout un pasteur. En dépit d’une existence surchargée et d’une santé délicate, il est un infatigable prédicateur et catéchiste. Au xviie s., les mauristes établiront le texte de près de 400 sermons authentiques d’Augustin ; l’époque contemporaine révélera bien d’autres œuvres pastorales de l’évêque d’Hippone. Son action verbale se double d’un apostolat épistolaire qui le met en contact avec ce que le monde romain et chrétien comptait de plus insigne : de Paulin de Nola à saint Jérôme en passant par les papes et les empereurs.

Juge et administrateur, voyageur et négociateur à une époque où s’opère déjà, lentement, la métamorphose de l’Empire romain unitaire en société semi-féodale, Augustin le contemplatif prend encore le temps d’éclairer les âmes égarées ou hésitantes dans une œuvre écrite dont Possidius se demandait s’il serait jamais possible de la lire tout entière. Manichéens, donatistes, pélagiens sont au premier rang des adversaires qu’il combat, mais ses écrits ne sont pas seulement polémiques, leur connaissance est indispensable à quiconque veut faire le point de la théologie, de l’exégèse, de la pastorale au ve s., particulièrement dans cette vivante Afrique chrétienne dont tant de conciles furent animés par l’évêque d’Hippone.

 

Le docteur de l’Église

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Des docteurs et des chefs manichéens qui subissent les coups de la dogmatique et de l’apologétique augustinienne, il faut citer : Félix, « élu » manichéen, qu’Augustin confond en conférence publique ; Faustus, Secundinus et, après 415, toute une série d’astrologues et de priscillianistes fatalistes.

Contre les donatistes, la lutte est plus dure, parce que se situant sur un terrain plus spécifiquement africain. En 312, les évêques de Numidie ont déposé illégalement l’évêque de Carthage, Cécilien, sous prétexte qu’il a été consacré par un traditor (un évêque renégat). À l’évêque intrus, Majorin, succède Donat.

Au regard du pontife romain, il s’agit d’un véritable schisme, et terriblement dangereux pour l’unité chrétienne, puisqu’en 330 un synode du parti donatiste rassemble 270 évêques. Comme les anciens « rebaptisants », les donatistes font dépendre la validité des sacrements de la foi et même de la pureté morale du ministre ; comme les novatiens, ils excluent de l’Église les pécheurs. Vient renforcer cette hérésie un mouvement nationaliste africain dont les tenants s’appuient sur le pauvre peuple berbère des campagnes non romanisées, à qui on oppose l’exemple du luxe des « occupants » romains.

En 391, alors qu’Augustin vient de s’installer à Hippone, une guerre impitoyable oppose en Afrique deux groupes d’évêques donatistes. Augustin, en vue de rétablir l’unité en Afrique, obtient du synode d’Hippone de 393 que les mesures ecclésiastiques prises contre les donatistes soient adoucies ; même esprit de conciliation au 5e concile de Carthage (401), dont les Pères demandent au pape Anastase d’autoriser les enfants donatistes à la cléricature.

L’évêque d’Hippone, dans ces années, publie, à l’usage des schismatiques, son curieux Psaume alphabétique, rédigé en latin populaire et en vers rythmés.

Il semble que les chefs donatistes aient répondu à cette attitude apaisante d’une manière injurieuse. Pressé par deux évêques africains- dont Evodius, ami d’Augustin-, l’empereur Honorius ordonne d’enlever leurs églises aux donatistes : ils résistent, mais un certain nombre se convertissent. Tout en approuvant la rigueur des lois, Augustin invite constamment ses adversaires au colloque. Enfin, un édit impérial du 14 octobre 410 ordonne une conférence entre évêques catholiques et donatistes. Cette réunion a lieu à Carthage, du 1er au 8 juin 411 : 286 évêques catholiques et 279 évêques donatistes y participent. Augustin domine le débat et, après avoir prouvé l’inanité des positions donatistes du point de vue historique et scripturaire, triomphe.

La législation antidonatiste n’en reste pas moins en vigueur : Augustin y oppose son esprit de modération. Cependant, le donatisme décroît peu à peu : l’invasion des Vandales lui portera le dernier coup.

Mais déjà la lutte contre les pélagiens sollicite le zèle d’Augustin. Influencé par un disciple de Théodore de Mopsueste, le moine breton Pélage, installé à Rome vers 400, attaque le dogme de la grâce ; après 410, fuyant Alaric, il débarque en Afrique avec son disciple Celestius. Pélage quitte bientôt la région ; Celestius s’installe à Carthage où, en 412, un concile condamne six de ses propositions. Ayant refusé de se rétracter, Celestius est excommunié.

Augustin réfute les doctrines pélagiennes, mais sans nommer Pélage, qu’il veut ménager. Cependant, ayant appris qu’un concile réuni à Diospolis (Lydda) en 415 a admis Pélage dans la communion catholique, Augustin fait adresser au pape Innocent Ier une longue lettre synodale qui demande une condamnation de la doctrine pélagienne. Pélage, ascète universellement respecté et entouré d’habiles dialecticiens, est un moraliste surtout soucieux de progrès spirituel, ce qui l’a amené à exalter le libre arbitre de l’homme et à minimiser fortement le rôle de l’intervention de Dieu, de la prédestination, de la grâce dans l’économie du salut. À quoi Augustin, inlassablement, opposera l’enseignement de saint Paul et la tradition de l’enseignement ecclésiastique sur la misère de l’homme abandonné à ses seules forces.

Innocent Ier loue les évêques africains antipélagiens ; mais Pélage adresse au successeur d’Innocent, Zosime (417-418), un libellus fidei qui trompe le pape : celui-ci reproche aux Pères d’Afrique leur précipitation, et exige qu’on envoie à Rome les accusateurs de Pélage.

Les évêques d’Afrique, réunis en concile en 417 et 418, supplient Zosime de maintenir la décision d’Innocent et rédigent, en neuf canons, une condamnation du pélagianisme, à laquelle le pape finit par acquiescer, et qu’il appuie dans une lettre circulaire. Durant cette période difficile, le rôle d’Augustin est déterminant : les principaux documents africains sont rédigés ou inspirés par lui.

La Tractoria du pape porte un rude coup au pélagianisme, qui résiste cependant longtemps encore. En Apulie, l’évêque Julien refuse avec 17 évêques de signer l’acte pontifical. Ils sont déposés et bannis ; Julien n’en continue pas moins à attaquer Augustin, qui publie contre lui divers traités antipélagiens. Dans le même temps, l’évêque d’Hippone obtient la rétractation d’un moine pélagien de Gaule, Leporius.

Cependant, les formules d’Augustin- rendues plus lapidaires par la polémique- troublent des catholiques qui trouvent que le grand docteur africain minimise par trop la liberté humaine au profit de la grâce. Dans le midi de la Gaule notamment, plusieurs prêtres et moines- dont le célèbre Cassien, abbé de Saint-Victor de Marseille-, ne pouvant admettre la gratuité absolue de la prédestination, cherchent une voie moyenne entre Augustin et Pélage : selon eux, la bonne volonté de l’homme précède et donc demande la grâce, que Dieu accorde en récompense. Augustin lutte contre ce semi-pélagianisme en montrant comment les désirs de salut sont eux-mêmes dus à la grâce de Dieu, qui reste maître de la prédestination de l’homme.

Cette longue lutte contre Pélage et ceux qui s’inspirèrent de sa doctrine a eu une influence capitale sur la mise au point de la théologie augustinienne du péché originel et de la grâce, ainsi que de la morale augustinienne de la concupiscence. L’augustinisme du xviie s. retiendra trop souvent, de l’enseignement antipélagien de saint Augustin, la dure image de la prédestination, alors que l’enseignement de l’évêque d’Hippone est environné d’une zone suffisante d’indétermination pour que sa doctrine nous paraisse, en fait, beaucoup plus humaine.

 

Un rayonnement universel

Selon la belle expression d’Henri Marrou : « philosophe de l’essence » contre les manichéens, « docteur de l’Église » contre les donatistes, « champion de la grâce » contre les pélagiens, saint Augustin fut aussi le « théologien de l’histoire » contre les païens. Sa Cité de Dieu préfigure et alimentera tout un courant chrétien de l’histoire, dont Bossuet, dans son Discours sur l’histoire universelle, est l’un des plus illustres représentants.

Comme Valère l’avait fait à son profit en 395, Augustin, vieilli et voulant éviter à Hippone les troubles d’une élection après sa mort, fait acclamer comme son auxiliaire et futur successeur le diacre Heraclius (426). Mais les dernières années du vieil évêque sont troublées par la querelle entre l’impératrice Placidie et le comte Boniface, et surtout par la dévastation de l’Afrique par les Vandales. Dès le début du siège- qui devait durer dix-huit mois- Augustin s’éteint, le 28 août 430. Son corps est déposé dans la basilique Saint-Étienne ; chassés par les Vandales, Fulgence et d’autres évêques d’Afrique l’emportent avec eux en Sardaigne (486). Cette dernière île ayant été occupée par les Sarrasins, les reliques de saint Augustin sont rachetées par les Lombards, qui les font déposer en l’église Saint-Pierre de Pavie. On les y aurait retrouvées en 1695. Sur les ruines d’Hippone a été élevée, de 1881 à 1900, une basilique en l’honneur de saint Augustin.

L’œuvre de saint Augustin

L’œuvre de saint Augustin est profondément enracinée dans l’Écriture sainte : on y a relevé 13 276 citations de l’Ancien Testament et 29 540 du Nouveau. Encore ne s’agit-il que des rappels formels du texte sacré : il serait impossible de comptabiliser les réminiscences bibliques plus ou moins conscientes de l’auteur. D’autre part, la pensée d’Augustin est essentiellement paulinienne.

Cette œuvre immense est très variée. Que ce soit en des notes rapides ou dans des dissertations de plusieurs milliers de pages, Augustin adapte sa pensée aux sujets les plus divers, aux interlocuteurs les plus dissemblables : rhéteurs raffinés, philosophes subtils ou humbles paysans des faubourgs d’Hippone. Ce spéculatif est d’une sensibilité extrême. Sa langue n’est pas décadente : elle est classique et pourtant vivante. Le latin d’Augustin sera, pour l’Église d’Occident, un instrument d’une grande efficacité.

 

L’augustinisme

 La doctrine de saint Augustin

On cherchait en vain, dans l’œuvre de saint Augustin, une synthèse doctrinale rigoureuse. Cela tient au fait que l’effort du docteur d’Hippone est animé moins par la curiosité du vrai que par l’appétit de Dieu, bien suprême ; posséder est pour lui plus important que voir. Augustin a toujours reproché aux platoniciens leur orgueil. Pour lui, la Trinité n’est plus la Triade platonicienne avec ses hypostases satisfaisantes pour l’esprit ; c’est la patrie entrevue, où l’Esprit n’est plus seulement Vérité mais Charité, et vers laquelle conduit le Verbe incarné.

Chez Augustin, la recherche spéculative est toujours intégrée dans une recherche humaine ; la science est toujours soumise à la sagesse ; bref, Augustin est moins un théologien et un philosophe qu’un spirituel.

Et, cependant, on a pu dire très justement que c’est par Augustin que le platonisme est entré dans la théologie chrétienne, comme ce sera par saint Thomas d’Aquin qu’y entrera l’aristotélisme. Converti, n’ayant gardé que de médiocres souvenirs du paganisme et du manichéisme, l’évêque d’Hippone n’a vu, en dehors de la foi et de l’épanouissement dans les vertus théologales, que misère et désespoir. Pour lui, l’humilité est une disposition essentielle sur la voie du salut ; cette humilité s’en remet tout naturellement à la grâce du Christ pour triompher du péché toujours menaçant. D’où la lutte menée par Augustin contre le pélagianisme, forme de stoïcisme chrétien qui réduisait la grâce à n’être qu’une force humaine et le christianisme à n’être qu’une morale, alors que, pour Augustin, c’était essentiellement un mystère. Cette lutte contre les pélagiens l’amena parfois à donner à la doctrine de la prédestination une forme abrupte qui pouvait faire croire que celui qu’on a appelé le « docteur de la charité » mettait parfois en cause la bonté de Dieu.

 

L’augustinisme dans l’histoire

Jusqu’à l’avènement du thomisme, saint Augustin fut le grand maître de la pensée chrétienne en Occident. Cependant, les controverses nées durant l’existence du grand docteur africain ne s’apaisèrent pas aussitôt après sa mort. Si son autorité était généralement reconnue dès la fin du ve s., les semi-pélagiens, particulièrement nombreux dans les milieux monastiques de Lérins et de Marseille, prolongèrent durant près d’un siècle la querelle sur la grâce. Finalement, la condamnation du semi-pélagianisme et du prédestinationisme au concile d’Orange de 529 fit triompher ce qu’on a appelé un « augustinisme modéré ».

Chez tous les Pères et les écrivains ecclésiastiques du haut Moyen Âge, de saint Grégoire le Grand à Alcuin en passant par saint Isidore et Bède le Vénérable, et même saint Bernard, l’influence augustinienne a été prépondérante. L’augustinisme était alors caractérisé essentiellement, selon le Père Mandonnet, par l’absence d’une distinction formelle entre les domaines de la philosophie et de la théologie, par la prééminence de la notion de bien sur celle du vrai, de la volonté sur l’intelligence. Par ailleurs se fortifia un augustinisme politique- inspiré notamment par la Cité de Dieu-, tendance à absorber le droit naturel de l’État dans le droit surnaturel de l’Église ; c’est dans cette perspective que prend tout son sens l’onction royale ou impériale imposée par les papes ; l’action conjuguée du thomisme et du droit romain rénové rétablit par la suite des distinctions dont l’Église constantinienne et augustinienne avait perdu la notion.Le thomisme, pour s’imposer, au xiiie s., eut à triompher, surtout, de l’augustinisme ; quand le franciscain John Peckham reprochait aux scolastiques (1285) leur rationalisme, leur aristotélisme excessif, leur dédain des Pères, c’est en référence à saint Augustin, qu’il regrettait de voir oublié.

En fait l’augustinisme théologique et philosophique fut peu à peu absorbé par le thomisme, qui compléta et nuança la doctrine du docteur africain ; les religieux de Saint-Augustin eux-mêmes se mirent à l’école de saint Thomas. Désormais, comme le dit le Père Rotureau, « toute tentative de fidélité à saint Augustin dirigée contre saint Thomas aboutira à une perversion de l’augustinisme ». Ce sera, au xvie s., le prédestinationisme rigide des protestants ; encore que la Renaissance, la Réforme et la Contre-Réforme aient puissamment aidé à dépoussiérer l’œuvre de saint Augustin et- par opposition à une scolastique sclérosée- à revivifier d’augustinisme la spiritualité et la mystique modernes.

L’influence de saint Augustin fut énorme sur le xviie s., français surtout. Ce qu’on appelle l’école française de spiritualité– pour qui Jésus-Christ est le foyer animateur de toute vie spirituelle- s’est développé dans l’ombre d’Augustin. L’augustinisme a plus d’un point commun avec le cartésianisme ; à propos de la philosophie de Malebranche, on a pu parler d’un véritable « augustinisme cartésien » se développant au sein de l’Oratoire. C’est le xviie s. aussi qui vit se renouveler, avec le baïanisme et le jansénisme, les vieilles querelles du prédestinationisme, et s’affronter les deux interprétations, radicale ou mitigée, des théories antipélagiennes sur la grâce. Évidemment, le xviiie s. prit, dans ce domaine aussi, le contre-pied du xviie s. Inversement, la spiritualité du xixe s., plus haute, plus humaine que celle des siècles précédents, s’alimenta à l’augustinisme le plus substantiel. Et puis il y eut des philosophes chrétiens- Alphonse Gratry, Léon Ollé-Laprune, Maurice Blondel…- dont la parenté d’esprit témoigne de l’influence restée grande de l’éminent docteur africain.

Les familles religieuses qui se réclament de la « règle » de saint Augustin

Augustin, qui avait vu se développer à Milan des formes de monachisme, introduisit la vie monastique dans l’Afrique romaine. L’exemple qu’il donna lui-même à Tagaste et à Hippone fut imité en de nombreux diocèses africains. Parallèlement, son influence contribua à augmenter le nombre de jeunes filles et de veuves vouées au Seigneur. C’est pour elles qu’il écrivit, en 423, la Lettre qu’on a assez improprement appelée règle de saint Augustin. Car l’évêque d’Hippone n’eut jamais l’intention de légiférer en la matière, encore moins de fonder un ordre ; il a simplement tracé une ligne de conduite générale, discrète et libérale, pouvant être suivie aussi bien par des hommes que par des femmes, et dont l’essentiel consiste dans un idéal de désappropriation. On ne peut même pas affirmer que les « monastères » africains se soient tous inspirés de la fameuse Lettre. Il n’en reste pas moins que l’autorité d’Augustin a été prépondérante sur l’orientation du monachisme africain et occidental.

La règle de saint Augustin, c’est-à-dire sa Lettre enrichie de textes augustiniens et d’autres dont il est difficile d’établir la genèse et de suivre l’histoire, fut utilisée par de nombreux auteurs de règles anciennes (de Saint-Victor, d’Arrouaise). C’est à partir du xie s. que cette règle connut une fortune nouvelle. On trouva alors qu’elle s’adaptait très bien à une forme spécifique de la vie religieuse des temps féodaux : les chanoines réguliers.Parmi les communautés de chanoines subsistant actuellement, on doit citer : les chanoines réguliers de Saint-Augustin, les chanoines réguliers du Latran, les chanoines hospitaliers du Grand-Saint-Bernard, les Prémontrés. C’est à saint Augustin que saint Dominique demanda d’abord l’inspiration de sa règle, quitte à y ajouter des constitutions complémentaires importantes.

À peu près en même temps que les chanoines réguliers se multiplièrent les ermites, qui s’inspirèrent aussi de la règle augustinienne. En 1254, le pape Alexandre IV les regroupa en un seul ordre dit « ermites de Saint-Augustin », ou simplement Augustins, qui comptèrent jusqu’à 2 000 couvents au xive s. et connurent diverses réformes, notamment celle des récollets (xvie s.). En 1567, le pape Pie V les mit au nombre des ordres mendiants, à la suite des carmes : c’est à cet ordre qu’appartint Luther. Actuellement, les Augustins comptent environ 6 000 religieux répartis en trois branches : ermites de Saint-Augustin, récollets de Saint-Augustin, ermites déchaussés.

Depuis la fin du xiiie s., un grand nombre de familles religieuses ayant eu à choisir entre les quatre grandes règles approuvées ont adopté la règlede saint Augustin. Les plus importantes sont : les Trinitaires, les Mercédaires, les Servites, les Camilliens, les Hiéronymites. Parmi les congrégations récentes, il faut citer les Assomptionnistes ou Augustins de l’Assomption.

La plupart des ordres et des congrégations d’hommes se réclamant de saint Augustin ont ou ont eu leur équivalent féminin. Il existe encore plusieurs communautés de chanoinesses de Saint-Augustin, dont beaucoup ont été regroupées en une fédération (dite « de Malestroit »). Quant à l’appellation d’Augustines, elle est généralement réservée aux religieuses hospitalières, desservant les hôtels-Dieu ; il existe de nombreuses communautés diocésaines d’Augustines (une vingtaine en France).

https://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/saint_Augustin/106707

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EGLISE CATHOLIQUE, PAPAUTE, PIE X (saint ; 1835-1914), SAINTETE, SAINTS

Saint Pie X (1835-1914)

Le Pape Pie X

Paus-pus-x

Pie X né Giuseppe Melchiorre Sarto à Riese en Vénétie (alors dans le royaume de Lombardie-Vénétie, maintenant Riese Pie X, dans la province de Trévisse, en Italie, le 2 juin 1835, mort le 20 août 1914 à Rome,  il fut le 257e pape de l’Église catholique du 4 août 1903 à sa mort. Il a été béatifié le 3 juin 1951, puis canonisé le 29 mai 1954 : il est donc saint Pie X pour les catholiques.

Sa fête liturgique est alors fixée au 3 septembre, puis au 21 août, dans le nouveau calendrier.

 

Itinéraire pastoral

Il est né dans une famille très modeste : son père Giovanni Battista Sarto (1792-1852) est facteur rural et appariteur de Riese. Sa mère Margherita Sanson (1813-1894) est couturière

Deuxième d’une famille de dix enfants, le petit Giuseppe avait la vocation d’être prêtre depuis son enfance. Cependant la situation économique de sa famille ne permettait pas de concrétiser ses espérances. C’est le curé de sa paroisse qui trouva le soutien financier grâce auquel Giuseppe put entrer au grand séminaire de Padoue, à l’âge de 19 ans, en novembre 1854. Il y suivit une formation qui dura quatre ans. La dernière année, le jeune Giuseppe fut nommé « directeur du chant des clercs » de l’école de chant grégorien, créée par l’évêque de Padoue Grégoire Barbarigo († 1697).

Une fois ses études terminées avec d’excellentes notes, Giuseppe Sarto est ordonné prêtre le 27 février 1858. Dans le même temps, se répand la nouvelle qu’une jeune française, dénommée Bernadette Soubirous, aurait bénéficié d’apparitions de la Vierge Marie.

Giuseppe Sarto est nommé vicaire de la paroisse de Tombolo. Il crée une petite école de chant grégorien pour que les paroissiens puissent participer au chant de la messe.

L’année suivante, répondant aux provocations du gouvernement Sarde, l’empereur François-Joseph Ier d’Autriche déclare la guerre au Royaume de Sardaigne. Allié à l’empereur des Français Napoléon III, le roi Victor-Emmanuel II de Sardaigne défait les troupes Autrichiennes. L’Autriche cède la riche province de Lombardie et sa capitale Milan mais la Vénétie reste Autrichienne. Ayant annexé la quasi-totalité de la botte Italienne – sauf le Latium et Rome, seuls vestiges des États Pontificaux protégés par l’armée Française – le roi Victor-Emmanuel II de Sardaigne se proclame roi d’Italie et transfère sa capitale à Florence. En 1866, l’Autriche est vaincue par la Prusse qui l’écarte de la sphère politique Allemande. Pour prix de sa neutralité, la France reçoit la Vénétie qu’elle rétrocède immédiatement à son allié Italien. L’abbé Sarto n’est plus sujet du très catholique empereur d’Autriche mais du libéral roi d’Italie.

L’abbé Sarto est nommé archiprêtre de Salzano en 1867, puis chanoine de la cathédale de Trévisse en 1875. Parallèlement, il devient directeur spirituel du séminaire diocésain.

En 1870, profitant de la chute de l’Empire Français, le roi d’Italie annexe la Latium et transfère sa capitale à Rome. Le pape Pie IX, se considérant prisonnier, s’enferme dans ses palais du Vatican. Il meurt en 1878. Le conclave élit l’archevêque de Pérouse qui prend le nom de Léon XIII et prône une politique de réconciliation et d’ouverture.

En 1882, lors du congrès européen d’Arezzo pour la musique sacrée, en tant que chancelier de l’évêché et directeur spirituel du grand séminaire, le chanoine Sarto soutient les moines de l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes en faveur de la restauration du chant grégorien, alors que le pape Léon XIII défend plutôt le chant néo-médicéen issu de celui qui a été publié à Rome de 1614 à 1615.

En 1884, il est consacré évêque de Mantoue.

Il effectue deux visites pastorales et organise un synode diocésain avant d’être nommé contre son gré Patriarche de Venise en 1893. Il reçoit la barrette de cardinal-prêtre (pour la paroisse de San Bernardo alle Terme) lors d’un consistoire secret en juin 1893. Le gouvernement italien refuse d’abord son exequatur au motif que sa nomination a été le fait du gouvernement austro-hongrois. Mgr Sarto devra attendre 18 mois avant d’être reçu — triomphalement — dans son nouveau diocèse.

À Venise, il publie le 1er mai 1895 une Lettre pastorale sur le chant d’Église en présentant des principes généraux pour l’organisation et la réalisation de la prière commune, chantée et liturgique.

 

Élection

Le cardinal Sarto, futur Pie X.

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Léon XIII meurt en 1903. Son successeur le plus probable est le secrétaire d’État, le cardinal Mariano Rampolla del Tindaro, qui totalise 29 voix lors du premier scrutin, Mgr Sarto 5. Mais chaque vote voit progresser le score de ce dernier tandis que celui de Rampolla tend à se tasser. La révélation au conclave de l’exclusive lancée par l’Autriche-Hongrie à l’encontre de Mgr Rampolla scandalise l’ensemble du Sacré-Collège tandis que Mgr Sarto, en larmes, refuse absolument la perspective d’être élu pontife. Cependant, ayant cédé aux instances du cardinal-doyen Luigi Oreglia di Santo Stefano, et de l’archevêque de Milan, Mgr Ferrari, il accepte de se soumettre au vœu de ses confrères si tel est leur désir. Le 4 août, Mgr Sarto est élu pape en dépassant très largement les deux tiers des suffrages nécessaires (50 sur 62).

Il choisit de prendre le nom de Pie X en souvenir des papes du xixe siècle qui « [avaient] courageusement lutté contre les sectes et les erreurs pullulantes ». Il est intronisé le 9 août. Un de ses premiers actes est d’interdire l’exclusive, pratique qui avait empêché Mgr Rampolla d’être élu.

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Pontificat

Le nouveau pape a pour particularité de n’avoir aucune expérience diplomatique, ni véritable formation universitaire. Toutefois, il assimile extrêmement vite et a le don de la synthèse ; il compense également ces handicaps en s’entourant de gens compétents comme le cardinal Rafael Merry del Val, Espagnol de 38 ans, polyglotte et directeur de l’Académie des nobles ecclésiastiques, dont Pie X fait son secrétaire d’État.

Issu d’un milieu populaire et voulant continuer de vivre dans la plus grande simplicité, Pie X fait aménager au Vatican un appartement d’une particulière austérité. Il tient à préserver sa vie privée et à ne réduire en rien ses temps de prière.

 Conservateur et réformateur

Le nouveau pape s’écarte de la conception conciliatrice de son prédécesseur, et affiche tout de suite une politique conservatrice. En matière administrative, il se montre pourtant réformateur : il confie à Mgr Gasparri une refonte du droit canonique, qui aboutit à la promulgation du Code de droit canonique de 1917.

Il publie le Catéchisme de la Doctrine chrétienne (qui est appelé aujourd’hui Catéchisme de Pie X), ainsi que les Premiers éléments de la Doctrine chrétienne (ou Petit catéchisme de S. Pie X). Ce catéchisme a fait l’objet d’un éloge pontifical public de Benoît XVI lors de l’Audience générale du 18 août 2010 :

« Depuis les années où il était curé, il avait rédigé lui-même un catéchisme et au cours de son épiscopat à Mantoue, il avait travaillé afin que l’on parvienne à un catéchisme unique, sinon universel, tout au moins italien. En authentique pasteur, il a compris que la situation de l’époque, notamment en raison du phénomène de l’émigration, rend nécessaire un catéchisme auquel chaque fidèle puisse se référer indépendamment du lieu et des circonstances de vie. En tant que souverain pontife, il prépare un texte de doctrine chrétienne pour le diocèse de Rome, diffusé par la suite dans toute l’Italie et dans le monde. Ce catéchisme « de Pie x », a été pour de nombreuses personnes un guide sûr pour apprendre les vérités de la foi en raison de son langage simple, clair et précis et de sa présentation concrète. »

— Benoît XVI, 18 août 2010.

Sur le plan financier, il réunit les revenus du denier de Saint-Pierre et ceux du patrimoine du Vatican puis fait acheter de nouveaux bâtiments. Il réforme l’organisation de la curie romaine par la constitution Sapienti consilio du 29 juin 1908, supprimant des dicastères devenus inutiles et en concentrant les prérogatives des différents organes.

Avec le décret « Quam Singulari » du 8 août 1910, Pie X demande que les enfants fassent leur première communion dès l’âge de 7 ans, ce qui aboutit en pratique à une inversion de l’ordre traditionnel des sacrements, en plaçant la communion avant la confirmationRite de passage important du début de l’adolescence, l’ancienne première communion qui se célébrait vers douze ans est alors maintenue en France en se transformant en cérémonie de profession de foi ou « communion solennelle ».

 

Antimodernisme

Le modernisme est à l’époque une tendance théologique considérée par les courants intransigeants, dominant les autorités catholiques d’alors, comme déviante et menant à l’hérésie. S’appuyant sur une nouvelle lecture de la Bible, les modernistes acceptent l’idée d’une évolution dynamique de la doctrine de l’Église par opposition à un ensemble de dogmes fixes.

Dans la constitution apostolique Lamentabili sane exitu (1907)), Pie X condamne formellement 65 propositions dites « modernistes », rappelées dans l’encyclique Pascendi. Celle-ci rejette notamment les thèses d’Alfred Loisy qui est excommunié.

Le résumé de la position antimoderniste est donné dans le motu proprio Sacrorum antistitum de 1910, encore appelé serment antimoderniste que chaque prêtre est tenu de prononcer jusqu’à sa suppression en 1967 et en 1914 sont publiées 24 thèses soutenant le thomisme. Quarante ecclésiastiques refusent de prêter serment.

Parallèlement, Pie X encourage personnellement la constitution du réseau dit La Sapinière créé par Mgr Umberto Benigni et destiné à lutter contre les catholiques soupçonnés de modernisme, dans une organisation que l’historien Yves-Marie Hilaire décrit comme un système de « combisme ecclésiastique »8.

Portrait officiel du pape Pie X, le 14 septembre 1903, après son élection.

 

La « question française »

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Il fait face à la loi française de séparation de l’Église et de l’État, votée par le parlement le 9 décembre 1905, et qui s’inscrit dans le prolongement de la politique anticléricale menée par le précédent gouvernement d’Émile Combes, qui a ordonné la dissolution des congrégations religieuses et l’expulsion des religieux réguliers : enseignants, personnel des hospices, etc. (pendant de longues années, les religieux congréganistes désireux d’enseigner devront porter la soutane du clergé séculier).

Pie X se montre moins conciliant et plus dogmatique que son prédécesseur, Léon XIII.

Bien que la majorité des évêques français conseille de se plier à la loi, Pie X interdit toute collaboration par l’encyclique Vehementer nos (11 février 1906), l’allocution consistoriale Gravissimum (21 février), et l’encyclique Gravissimo officii munere (10 août), que Mgr Louis Duchesne baptise malicieusement « Digitus in oculo » (« doigt dans l’œil »). Le pape affirme alors que la « loi […], en brisant violemment les liens séculaires par lesquels [la] nation [française] était unie au siège apostolique, crée à l’Église catholique, en France, une situation indigne d’elle et lamentable à jamais ».

Cette opposition du pape à la loi française a pour conséquence de compromettre la création des associations cultuelles, prévues par la loi, et de faire transférer les biens immobiliers de l’Église au profit de l’État. Ce n’est qu’en 1923 que la situation est débloquée par la création des associations diocésaines.

En 1911, le concordat portugais prend pareillement fin.

 

Dernières années

Dans l’encyclique Lacrimabili Statu du 7 juin 1912, Pie X s’élève contre le sort réservé aux Indiens d’Amérique du Sud et appelle les archevêques et évêques à agir en leur faveur, dénonçant les massacres, l’esclavage et les autres traitements indignes auxquels étaient soumises les populations indigènes, y compris par des catholiques, comme l’avait déjà dénoncé son prédécesseur Benoît XIV en 1741 mais sans grand effet.

Pie X est bouleversé lorsque éclate la Première Guerre mondiale, mais la question se pose de savoir s’il a tenté de la prévenir et si son entourage l’y encourageait. Même si, selon une anecdote encore acceptée par Y.-M. Hilaire mais mise en doute par plusieurs historiens, y compris des catholiques, le pape refuse sa bénédiction aux armées austro-hongroises, disant « Je ne bénis que la paix », Rafael Merry del Val, toujours secrétaire d’État, ne tente rien, dans le même temps, pour dissuader l’Autriche-Hongrie d’entrer en guerre contre la Serbie. En tout état de cause, l’influence papale reste faible face à la montée des passions nationalistes et l’attitude du Saint-Siège semble incohérente.

La guerre éclate et s’étend à toute l’Europe dans les premiers jours d’Août 1914. Pie X, âgé de 79 ans, est affecté par une bronchite et, tourmenté par les hostilités qu’il semble avoir pressenties meurt le 20 août 1914 (à 79 ans), causant une grande émotion chez les fidèles angoissés, auprès desquels il est populaire.

 

La canonisation

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Le pape Pie X (carte stéréoscopique).

Après sa mort, la dévotion envers Pie X ne cesse pas. Sa cause est ouverte dès le 24 février 1923 et on érige à Saint-Pierre de Rome un monument en sa mémoire pour le vingtième anniversaire de son accession au pontificat. Devant l’afflux des pèlerins venus prier sur sa tombe dans la crypte de la basilique Saint-Pierre, on fait sceller une croix de métal sur le sol de la basilique, afin que les pèlerins puissent s’agenouiller juste au-dessus de son tombeau. Des messes y sont dites jusqu’à l’avant-guerre.

Le 19 août 1939, Pie XII prononce un discours à sa mémoire et le 12 février 1943, en pleine guerre, « l’héroïcité de ses vertus » est proclamée. Peu après il est déclaré « serviteur de Dieu ».

C’est alors que la Sacrée Congrégation des rites ouvre le procès de béatification examinant en particulier deux miracles. En premier lieu, celui intervenu auprès de Marie-Françoise Deperras, religieuse qui, d’après les Acta Apostolicæ Sedis, était atteinte d’un cancer des os dont elle aurait été guérie en décembre 1928 et en second lieu celui d’une Sœur Benedetta de Maria, de Boves (Italie), qui aurait été guérie d’un cancer de l’abdomen en 1938.

Ces deux miracles sont officiellement approuvés par Pie XII, le 11 février 1951, et aboutissent à la lettre de béatification de  Pie X le 4 mars suivant. La cérémonie en elle-même a lieu le 3 juin 1951 en la basilique Saint-Pierre en présence de 23 cardinaux, de centaines d’archevêques et d’évêques et d’une foule de 100 000 pèlerins. Pie XII parle alors de Pie X comme du « pape de l’Eucharistie », pour avoir permis l’accès de la communion aux jeunes enfants et autorisé la communion eucharistique quotidienne.

Le 17 février 1952 son corps est transféré de la crypte à son emplacement actuel sous l’autel de la chapelle de la Présentation, à l’intérieur de la basilique, dans un sarcophage de bronze ajouré par un vitrage.

Le 29 mai 1954, deux miracles sont reconnus par l’Église catholique, en premier lieu celui qui aurait permis la guérison d’un avocat italien — Francesco Belsami — d’un abcès pulmonaire, et l’autre celui qui aurait permis la guérison d’une religieuse — Sœur Maria-Ludovica Scorcia — affectée d’un virus du système nerveux. La messe de canonisation célébrée par Pie XII est suivie par une foule de 800 000 fidèles.

Pie X est le premier pape depuis le xvie siècle à être canonisé, le dernier ayant été en 1712 Pie V qui avait régné de 1566 à 1572.

La fête de Saint-Pie X est célébrée le 21 août dans le nouveau calendrier liturgique. Il est fêté le 3 septembre dans l’ancien calendrier. Dans les paroisses de la FSSPX (Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X), sa fête est une fête de 1re classe.

La basilique souterraine, plus récente et plus vaste des basiliques de Lourdes, est placée sous son patronage. Une relique de Saint Pie X est exposée à la chapelle ‘Pax Christi’.

 

Dans le domaine de la liturgie

Avec sa profonde connaissance du chant grégorien et de sa restauration, Pie X achève la plus importante centralisation de la liturgie de l’Église romaine depuis l’époque de Charlemagne, par la publication des livres en latin pour l’Église universelle, à la place des liturgies locales. Désormais, l’Église catholique va célébrer ses offices de la même manière, jusqu’au IIe concile du Vatican.

Aussitôt élu, Pie X expédie son motu proprio « Inter pastoralis officii sollicitudes » le 22 novembre 1903, fête de Sainte-Cécile, patronne de la musique. Dans ce motu proprio, il précise ses instructions concernant la musique sacrée de l’Église romaine.

Le 25 avril 1904, le pape annonce la création d’une édition officielle du chant pour l’Église universelle, à la base du chant grégorien scientifiquement restauré. Pour la publication de cette Édition Vaticane, il crée une commission pontificale composée des musicologues de toute l’Europe, présidée par Dom Joseph Pothier, abbé bénédictin de Saint-Wandrille. Comme la commission à Rome ne peut pas accéder directement aux matériaux, un grand nombre de photographies des manuscrits anciens auprès de l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes, Pie X doit renoncer à ce projet, mais demande à Dom Pothier de publier les livres de chant sans délai, d’après les éditions bénédictines de Solesmes.

La première publication est achevée en 1908, il s’agit de la nouvelle édition vaticane du graduel :

Graduale sacrosanctæ romanæ ecclesiæ de tempore et de sanctis SS. D. N. Pii X. pontificis maximi jussu restitutum et editum, Typis Vaticanis, Rome 1908 fac-similé [archive]

L’antiphonaire, quant à lui, paraît en 1912 :

Antiphonale sacrosanctæ romanæ ecclesiæ pro diurnis horis SS. D. N. Pii X. pontificis maximi jussu restitutum et editum, Typis polyglottis vaticanis, Rome 1912 fac-similé [archive]

Le pape Pie X est également le fondateur de l’Institut pontifical de musique sacrée à Rome, en 1910. La fondation de cet établissement avait été proposée par Dom Angelo de Santi, le théologien et musicologue de Léon XIII et vieil ami de Pie X, qui est donc nommé le premier directeur de l’institut.

 

Constitution apostolique

Le pape Pie X bénéficie d’une image de simplicité et d’homme vigoureux. Il gouverne l’Église d’une main ferme à une époque où elle doit faire face à un laïcisme virulent et à une mise en question des connaissances bibliques et théologiques. Il invite les chrétiens à participer activement à la liturgie, souhaitant ainsi les ramener aux sources de la foi.

Constitution apostolique « Divino Afflatu » (1911).

« Les psaumes recueillis dans la Bible ont été composés sous l’inspiration divine. Certes, dès les débuts de l’Église, ils ont merveilleusement contribué à nourrir la piété des fidèles, qui offraient à Dieu, en toute circonstance, un sacrifice de louange, c’est-à-dire l’acte de foi qui sortait de leurs lèvres en l’honneur de son nom. Mais il est certain aussi que, selon un usage déjà reçu sous la Loi ancienne, ils ont tenu une place éminente dans la liturgie proprement dite et dans l’Office divin[…] »

 

Pie X dans la littérature

En 1913, Guillaume Apollinaire, exprimant la lassitude de l’Antiquité gréco-romaine et lui opposant le christianisme, qui « seul en Europe n’est pas antique », écrit dans son poème Zone un éloge paradoxal du pape qui avait condamné le modernisme :

« L’Européen le plus moderne c’est vous pape Pie X. »

 

Bibliographie

Georges Buraud, Pie X – le pape de l’unité, Desclée de Brouwer, 1951.

Yves-Marie Hilaire (dir.), Histoire de la papauté. 2 000 ans de missions et de tribulations, Tallandier, 1993.

Philippe Levillain (dir.), Dictionnaire historique de la papauté, article « Pie X », Fayard, 1994.

Mgr Yves MarchassonLes Papes du xxe siècle, Desclée, 1990.

Yves ChironSaint Pie X, Courrier de Rome, 1er avril 1999 370 pages.

Christian-Philippe ChanutL’élection de saint Pie X, Sicre éd., 2003.

Xavier Lecoeur, Petite vie de Pie X, Desclée de Brouwer, 2007, 174 p. 

Pie X Pape, Lettre encyclique « Pascendi Dominici Gregis » du pape saint Pie X contre le modernisme, Groupe Saint-Remi, 2011, 42 p. 

Pie X Pape, Catéchisme de saint Pie X, Groupe Saint-Remi, 2011, 211 p. 

Pierre Fernessole, Pie X – Essai historique, Clovis, 2015, 700 p. (Père Jérôme Dal Gal, Pie X (Biographie), Clovis, 2015, 400 p. 

Saint Pie X (Auteur) et Éditions Saint Sébastien (Sous la direction de), Catéchisme de la doctrine chrétienne, Editions Saint-Sébastien, 2016, 166 p. 

R.P. TH.- Dom.- C. Gonthier, Pie X et le modernisme, Editions Saint-Sébastien, 2016, 38 p.