ANNE FRANK (1929-1945), GUERRE MONDIALE 1939-1945, JOURNAL D'ANNE FRANK, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, SHOAH, TEMOIGNAGE

Le Journal d’Anne Frank

Journal d’Anne Frank 

Anne Frank ; sous le direction de Otto H. Frank, Philippe Noble

Paris, Le livre de Poche, Edition nouvelle, 1977. 415 pages.

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Description

C’est d’abord pour elle seule qu’Anne Franck entreprend l’écriture de son journal le 12 juin 1942. Mais au printemps 1944, le gouvernement néerlandais décide de rassembler, dès la fin de la guerre, tout écrit relatant les souffrances du peuple occupé. Du haut de ses treize ans, Anne Franck s’adresse alors à la postérité. Au fil d’un récit alerte et chaleureux, elle décrit à sa « chère Kitty » imaginaire sa pénible vie clandestine. Car Anne et les siens vivent cachés dans « l’annexe » des bureaux paternels. L’occasion pour la jeune fille d’observer et de consigner dans son précieux cahier les comportements de chacun, d’analyser avec une maturité étonnante les tensions psychologiques dont vibre le quotidien. Elle y confie aussi sa peur, ses rêves et ses ambitions, ainsi que ses premières amours et ses réflexions sur la religion.

Ce Journal demeure l’un des témoignages les plus émouvants sur la Seconde Guerre mondiale. La mort d’Anne Franck en déportation nous laisse au coeur une plaie vive : le souvenir, rendu plus présent et plus insupportable encore, par cette lecture, du génocide des Juifs. –Laure Anciel

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Présentation de l’éditeur

Anne Frank est née le 12 juin 1929 à Francfort. Sa famille a émigréaux Pays-Bas en 1933. À Amsterdam, elle connaît une enfance heureuse jusqu’en 1942, malgré la guerre. Le 6 juillet 1942, les Frank s’installent clandestinement dans «l’Annexe» de l’immeuble du 263, Prinsengracht. Le 4 août 1944, ils sont arrêtés sur dénonciation. Déportée à Auschwitz, puis à Bergen-Belsen, Anne meurt du typhus en février ou mars 1945, peu après sa sœur Margot. La jeune fille a tenu son journal du 12 juin 1942 au 1er août 1944, et son témoignage, connu dans le monde entier, reste l’un des plus émouvants sur la vie quotidienne d’une famille juive sous le joug nazi. Cette édition comporte des pages inédites.

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AUSCHWITZ-BIRKENAU (camp de concentration), CAMPS DE CONCENTRATION, GUERRE MONDIALE 1939-1945, LE 27 JANVIER 1945, LIBERATION DU CAMP D'AUCHWITZ, SHOAH

Le 25 janvier 1945 : libération du camp d’Auschwitz-Birkenau

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27 janvier 1945

Libération du camp d’Auschwitz-Birkenau

En repoussant devant elles la Wehrmacht, les troupes soviétiques découvrent le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, à l’ouest de Cracovie (Pologne), aujourd’hui le plus emblématique des camps nazis. Accueillies par 7000 détenus survivants, elles ont la révélation de la Shoah.

Camp de concentration classique devenu plus tard camp de travail forcé puis camp d’extermination immédiate, destination principale des juifs de France, Auschwitz a pris une place centrale dans l’histoire de la Shoah, au point de fausser la vision que l’on peut en avoir.

Il a fait oublier que la majorité des cinq millions de victime juives ont été exterminées par d’autres moyens que le gaz (famine, mauvais traitements et surtout fusillades de masse).

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Quelle journée pour témoigner ?

C’est en novembre 2005 que l’Assemblée générale de l’ONU a décidé que « les Nations Unies proclameront tous les ans le 27 janvier Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste ». Jusque-là, le choix de la journée du souvenir était laissé à l’initiative de chaque État.

Le choix du 27 janvier ne coulait pas de source. D’une part parce que la libération du camp par les Soviétiques a été fortuite et que Moscou a dans un premier temps occulté la judéité des victimes. D’autre part parce que le génocide ne s’est pas arrêté, loin de là, à cette date. À Auschwitz même, dix jours auparavant, quelques dizaines de milliers de survivants ont été jetés sur les chemins par les SS dans un froid polaire. Leur « marche de la mort » les a conduits jusqu’au centre de l’Allemagne, à Buchenwald, où les plus chanceux ont été délivrés par les Américains le 11 avril 1945…

Un camp de concentration devenu camp d’extermination

Auschwitz (Oświęcim en polonais) se situe dans le gau de Haute-Silésie, dans le « Nouveau Reich », autrement dit dans une région polonaise annexée à l’Allemagne et non pas dans le « Gouvernement Général de Pologne » destiné à recevoir les Juifs et autres Polonais.

Le camp est aménagé le 30 avril 1940 dans une ancienne caserne pour incarcérer les résistants polonais. Son commandement en revient à Rudolf Höss, lieutenant-colonel SS de 39 ans. Il a fait ses classes à Dachau, dans la banlieue de Munich, un camp ouvert dès 1933 pour recevoir les opposants politiques, selon des modalités qui, à l’époque, ne paraissaient pas spécialement horrifiques (les premiers camps n’avaient-ils pas été créés par les Anglais à l’occasion de la guerre des Boers ?).

C’est cependant à Dachau qu’est instauré le système des « kapos », des détenus de droit commun sélectionnés pour leur brutalité et chargés de surveiller les autres prisonniers et de les faire travailler. S’ils ne se montrent pas assez efficaces et donc brutaux, les SS qui dirigent le camp les déchoient de leur statut et les renvoient parmi les détenus ordinaires, ce qui équivaut pour eux à une mise à mort généralement horrible dans la nuit qui suit.

À Dachau, Höss découvre l’effet palliatif du travail sur les détenus. Fort de cette expérience, il va reproduire au-dessus de la grille d’entrée d’Auschwitz la devise cynique de Dachau : Arbeit macht frei (« Le travail rend libre »).

En attendant, il accueille trente criminels allemands destinés à devenir des kapos. Les premiers détenus politiques, des Polonais, arrivent le 14 juin 1940. Ils doivent construire les baraquements dans lesquels ils seront amenés à s’héberger.

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Auschwitz et le travail forcé

À la fin de l’année 1940 est construit à Auschwitz le Bloc 13, plus tard rebaptisé Bloc 11 : ce bâtiment de briques rouges semblable aux autres est voué à la torture des détenus récalcitrants ou malchanceux. Il n’empêche qu’à cette date, les détenus d’Auschwitz comme des autres camps peuvent encore avoir l’espoir d’être relâchés suivant le bon vouloir du régime.

En septembre 1940, Oswald Pohl, chef de l’Office économique et administratif central SS, visite le camp et décide de l’associer à l’exploitation des carrières voisines. Il s’agit, dans l’esprit de Himmler, que la SS, chargée de l’administration des camps, « entre dans les affaires » avec ses propres entreprises.

Mais le camp, situé dans une région très industrialisée, attire aussi l’attention du conglomérat chimique I.G. Farben, qui se propose de construire à proximité une usine de caoutchouc de synthèse. En définitive, les dirigeants SS mettent leur main-d’œuvre servile au service de l’industriel, contre rémunération.

Le 1er mars 1941, Himmler en personne visite le site d’Auschwitz et annonce un triplement prochain de sa capacité, de 10 000 à 30 000 détenus.

Dans le même temps, l’invasion de l’URSS amène à Auschwitz de nombreux détenus soviétiques, commissaires politiques ou autres. Pour réprimer les tentatives d’évasion de ceux-ci comme des Polonais, Höss procède de manière brutale : chaque évasion donne lieu à la sélection d’une dizaine de détenus dans le bloc de l’évadé et les malheureux sont enfermés dans le Bloc 11 pour y mourir de faim.

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Parmi eux le prêtre polonais Maximilien Kolbe qui s’est porté volontaire à la place d’un père de famille ; assassiné le 14 août 1941 d’une piqure de phénol après avoir vu mourir de faim tous ses compagnons de misère, il sera canonisé en 1982.

Le 28 juillet 1941, Auschwitz, à l’imitation d’autres camps, se débarrasse de ses détenus les plus malades en les envoyant dans un hôpital allemand… en vue d’y être « euthanasiés » au monoxyde de carbone, selon la méthode déjà employée contre les handicapés mentaux.

Pendant ce temps se poursuit à l’Est l’avance fulgurante de la Wehrmacht.

Le 25 septembre 1941, le Haut commandement de l’armée de terre allemande (OKW) donne l’ordre de transférer au Reichsführer SS (Himmler) 100 000 prisonniers de guerre soviétiques. Le lendemain est prise la décision de construire à Brzezinka (Birkenau), sur un terrain marécageux de 170 hectares, à trois kilomètres d’Auschwitz, un gigantesque camp destiné à les accueillir.

Un contingent de dix mille prisonniers arrive aussitôt et se voit assigné la construction des baraquements dans des conditions de vie épouvantables, au point qu’il ne reste que quelques centaines de survivants au bout de quelques semaines.

Ces prisonniers sont les premiers à se faire tatouer le matricule – sur la poitrine puis sur le bras – au lieu de le porter sur une plaque accrochée au cou. Le tatouage va demeurer une spécificité d’Auschwitz.

Mais les Soviétiques, si durs soient-ils, ne résistent pas longtemps aux mauvais traitements et beaucoup meurent d’épuisement… 

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Auschwitz et les Juifs

Début 1942, pour combler les vides dans un camp prévu pour plus de cent mille déportés, Himmler décide d’envoyer à Auschwitz essentiellement des Juifs. Ceux qui survivront au travail forcé, aux épidémies et à la terreur seront de toute façon exécutés.

À Auschwitz II (Birkenau) sont conduits les déportés destinés à une mort immédiate ou devenus inaptes au travail. Ils sont au début, comme dans les autres camps d’extermination, asphyxiés par les gaz d’échappement d’un camion, dans les bois jouxtant le camp. 

Un troisième camp (Auschwitz III) reçoit, comme Auschwitz I, les prisonniers destinés au travail forcé, essentiellement chez IG Farben.

Auschwitz, au bout de l’horreur

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En août ou septembre 1941, Fritzsch, adjoint de Höss, a assisté à une opération de désinsectisation près du camp, avec des cristaux d’acide prussique ou cyanhydrique (cyanure) dénommés Ziklon (« cyclone »Blausaüre (« bleu de Prusse »). Il s’agit de cristaux verts qui se gazéifient spontanément au contact de l’air !

Il suggère d’utiliser ce même Ziklon B contre les « indésirables », à commencer par les malades et les commissaires soviétiques). Des essais sont entrepris dans le Bloc 11, que Fritzsch et Höss jugent concluants.

L’année suivante, Höss décide de généraliser la méthode. À l’automne 1942, il fait construire pour cela quatre chambres à gaz capables de contenir chacune 2 000 victimes.

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Un industriel lui fournit par ailleurs autant de fours crématoires pour brûler au plus vite les cadavres de déportés. 

Ces fours doivent tout à la fois éliminer les corps, qui étaient au début ensevelis dans des fosses communes, et lutter contre une épidémie de typhus qui sévit dans le camp et affecte les gardiens autant que les déportés.

Du fait de ces équipements surdimensionnés qu’il faut bien utiliser, Auschwitz va devenir à partir du printemps 1943 le principal lieu d’extermination des Juifs. À cette date, notons-le, environ 80% des victimes de la Shoah ont déjà été tuées.

Vers Auschwitz vont être envoyés en particulier les déportés français, à partir du camp de transit de Drancy, au nord de Paris.

Le camp, où sévissent 3 000 SS, va connaître une pointe d’activité à la fin de la guerre, au printemps 1944, avec l’extermination précipitée de 400 000 Juifs de Hongrie, ces malheureux étant gazés et brûlés au rythme de 6 000 par jour.

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L’indicible vérité

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En définitive, Auschwitz apparaît comme le seul camp où l’extermination a été pratiquée de façon industrielle. Un médecin diabolique, Josef Mengele, s’y rend par ailleurs célèbre en pratiquant des expériences insoutenables sur les déportés à des fins scientifiques.

À leur arrivée, les convois de déportés font l’objet d’une sélection sur la « rampe juive », située entre le camp principal et Auschwitz-Birkenau : les uns, généralement les moins valides, sont immédiatement gazés et leurs cadavres brûlés ; les autres sont envoyés aux travaux forcés dans les chantiers ou les usines du complexe, après avoir été tatoués.

Rappelons qu’Auschwitz est aussi le seul camp où les déportés destinés aux travaux forcés ont le bras tatoué du matricule qui devient leur seule identité officielle.

Environ un million cent mille Juifs sont ainsi morts à Auschwitz-Birkenau, auxquels s’ajoutent environ 300 000 non-Juifs.

Les journaux du lendemain de la libération du camp par les Soviétiques sont restés néanmoins muets sur cet événement et les services de propagande soviétiques ont présenté les pitoyables survivants du camp comme des victimes du fascisme sans faire allusion à leur judéité. L’opinion publique mondiale n’a pris la mesure de la tragédie que bien après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

À la suite des procès de Nuremberg, Rudolf Höss, le metteur en scène d’Auschwitz-Birkenau, a été jugé, condamné et pendu sur les lieux de ses forfaits sans un instant émettre un quelconque regret.

Oświęcim est aujourd’hui une ville polonaise presque ordinaire de 40 000 habitants.

Auschwitz (propos d’un écrivain hongrois)

« Cessez enfin de répéter qu’Auschwitz ne s’explique pas, qu’Auschwitz est le fruit de forces irrationnelles, inconcevables pour la raison, parce que le mal a toujours une explication rationnelle. Écoutez-moi bien, ce qui est réellement irrationnel et qui n’a pas vraiment d’explication, ce n’est pas le mal, au contraire : c’est le bien. »
Imre Kertész, écrivain hongrois, déporté à Auschwitz en 1944, prix Nobel de Littérature 2002, Kaddis a meg nem született gyermekért (Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas)

https://www.herodote.net/27_janvier_1945-evenement-19450127.php

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CAMPS DE CONCENTRATION, GUERRE MONDIALE 1939-1945, JULIETTE GRECO, RESISTANCE FRANÇAISE, RESISTANTS FRANÇAIS, SHOAH

Vel’d’Hiv’. Juliette Gréco: «Ma sœur s’est tue à jamais» — histoire et societe

Cette histoire venue de temps qu’à l’inverse des moins de vingt ans j’ai connu; explique le destin que nous nous sommes forgés, nous les rescapées de l’atrocité que l’on veut ignorer aujourd’hui. Cela ne passe pas et ne passera pas jusqu’à notre mort et nous ne voudrions pour rien au monde que d’autres enfants revivent […]

via Vel’d’Hiv’. Juliette Gréco: «Ma sœur s’est tue à jamais» — histoireetsociete

CAMPS DE CONCENTRATION, ETTY HILLESUM (1914-1943), ETTY HILLESUM, UNE VIE AU MLIEU DE L'ENFER, GUERRE MONDIALE 1939-1945, SHOAH, TEMOIGNAGE, VIE SPIRITUELLE

Etty Hillesum, une vie au milieu de l’enfer

Etty Hillesum (1914-1943)

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Etty Hillesum ou l’itinéraire spirituel d’une jeune femme au milieu d’un désastre historique

 

Il y aurait quelque abus de langage à présenter Etty Hillesum comme un maître spirituel si l’on songe à une fonction qu’elle aurait pu exercer de son vivant. Née le 15 janvier 1914 dans les Pays-Bas, et exterminée à Auschwitz le 30 novembre 1943 à 29 ans, Etty Hillesum nous lègue son Journal tenu entre 1941 et 1943, ainsi que les lettres qu’elle a écrites à ses amis de 1942 à 1943. Pour venir en aide à son peuple, elle s’était engagée d’abord volontairement au camp de transit de Westerbork, avant d’y être définitivement enfermée et, enfin, obligée de prendre le train pour l’Est en compagnie de ses parents et de son frère Mischa. Son Journal et ses lettres furent donc rédigés dans les deux dernières années de sa vie.

C’est le 9 mars 1941 qu’Etty Hillesum commence à écrire un journal afin de s’analyser et de se connaître en profondeur. La décision d’entreprendre une telle démarche survient un mois après sa rencontre avec le psychologue allemand Julius Spier, qui allait en peu de temps changer sa vie, une vie jusqu’alors passablement désordonnée. De l’avis de tous et surtout de la gent féminine, J. Spier – désigné par un S. majuscule dans le Journal d’Etty – était une personnalité fascinante qui, après des activités dans le monde de l’économie, avait suivi l’enseignement de Carl Gustav Jung et ouvert à Berlin un cabinet de psychochirologie. Doué, semble-t-il, d’une intuition psychologique assez exceptionnelle, cet homme à la bouche sensuelle, au regard doux et surtout à l’esprit religieux, avait tout d’un déchiffreur d’âmes, comme Etty s’en est vite aperçue.

Né en 1887, Julius Spier avait émigré aux Pays-Bas en 1939, laissant à Berlin ses deux enfants et leur mère Hedwig Rocco, qui n’était pas d’origine juive et de qui il était séparé depuis 1935. Il s’était ensuite fiancé à Hertha Levi, laquelle avait quitté l’Allemagne avant lui pour trouver refuge à Londres, mais qu’il n’avait pas réussi à rejoindre. C’est le 3 février 1941 qu’Etty Hillesum a fait sa connaissance et elle ne tarde pas à considérer cette date comme celle d’une nouvelle naissance. L’amour que Spier fait naître en elle est en fait inséparable du cheminement qu’elle va accomplir dans les profondeurs d’elle-même.

Or, dès que l’on se met à suivre l’itinéraire de sa transformation intérieure à travers les cahiers que constituent son Journal et les lettres qu’elle envoya à ses amis entre 1942 et septembre 1943, depuis Westerbork, on ne peut qu’être frappé par les hauteurs où elle est arrivée dans un si court laps de temps, comme si les difficultés mêmes de son époque, pour le dire avec un oxymore, avaient précipité son ascension. Tout se passe en effet comme si l’intensité de son difficile amour pour cet homme de beaucoup son aîné en même temps que la gravité du moment historique qu’elle était forcée de vivre lui avaient imposé une urgence à même d’accélérer son évolution et de lui permettre d’atteindre, dans les plus brefs délais, la fulgurante ascension spirituelle qu’on lui reconnaît. Précisons tout de suite que cette ascension ne s’inscrit pas dans le contexte d’une appartenance religieuse repérable et encore moins susceptible d’être placée sous telle ou telle dénomination.

Le fait est que tout en assumant, sans la moindre réticence, sa judéité, Etty n’avait reçu ni d’éducation religieuse ni ne respectait les pratiques juives. Et quand par l’entremise de Julius Spier, lui aussi juif mais proche du christianisme, elle s’ouvre à Dieu, c’est la Bible avec l’un et l’autre Testament qu’elle lira. Cela dit, lorsqu’on se penche sur son legs apparemment mince (un Journal tenu pendant moins de deux ans et quelques lettres), on ne tarde pas à se rendre compte qu’il contient un enseignement spirituel inestimable, qui dépasse les frontières de n’importe quelle appartenance religieuse. Et c’est ce que lui vaut d’apparaître aux yeux de ses plus sensibles lecteurs comme un grand maître spirituel pour notre temps, voire una grande maestra, selon les termes qu’on trouve sous la plume de l’italien Marco Deriu, dans la conclusion de son article « La resistenza existenziale di Etty Hillesum » 

Ce n’est pourtant que dans les années 1980, c’est-à-dire presque quarante après la mort d’Etty Hillesum, que la connaissance de ses écrits est devenue possible. En 1981 paraissait en Hollande, sous le titre d’Une vie bouleversée, le Journal (amputé des cahiers qu’elle avait encore sur elle dans le camp) qu’elle avait tenu entre 1941 et 1943, accompagné de quelques lettres. Cette première publication, due à J. G. Gaarlandt, fut aussitôt suivie en 1982 par celle de ses lettres. Mais déjà en octobre 1983 était inaugurée à Amsterdam une « Fondation Etty Hillesum », ayant comme objectif premier l’édition critique et la plus complète possible de ses écrits, ce qui fut accompli en 1986. Depuis, le Journal et les Lettres d’Etty Hillesum, qui furent traduits dans plusieurs langues, donnent lieu à une importante littérature. En France, traduits par Philippe Noble sous le titre d’Une vie bouleversée, le Journal fut publié en 1985 par le Seuil, et les lettres (Lettres de Westerbork) en 1988. Épuisés, ces ouvrages furent réunis et parurent en livre de poche (coll. « Points ») en 1995. Mais, depuis 2008, nous disposons en français, sous le titre Les Écrits d’Etty Hillesum, Journaux et Lettres 1941-1942, de l’édition intégrale qui fut publiée aux Pays-Bas sous la direction de Klaas A. D. Smelik, un spécialiste de l’Ancien Testament et des rapports entre le judaïsme et le christianisme.

J’ai découvert, quant à moi, Etty Hillesum, en 1992. Tout de suite, j’ai été touchée par l’intensité de ce qu’elle a vécu dans les dernières années de sa vie et par la qualité de son témoignage. En même temps que je la lisais, je m’apercevais des convergences qu’on pouvait établir entre certaines de ses pensées et celles de Simone Weil, malgré tout ce qui les séparait tant du point de vue psychologique qu’intellectuel. C’est ainsi que, sollicitée à faire une intervention sur Simone Weil lors d’un colloque qui avait lieu en août 1993 à Rio de Janeiro, j’ai proposé un rapprochement entre les deux sur le thème de « Résister au mal », communication reprise l’année suivante au Colloque annuel de l’Association pour l’Étude de la pensée de Simone Weil

Mais avant de nous avancer sur les aspects les plus admirables de l’expérience de vie d’Etty Hillesum, il convient d’indiquer encore quelques éléments succincts de sa biographie. Un mot d’abord sur ses parents et ses frères. Louis Hillesum, le père d’Etty, était un spécialiste des langues classiques et a fini comme directeur du Lycée municipal de Deventer, ville de l’intérieur de la Hollande ; sa mère Rebecca Bernstein, très différente de son époux et avec qui les relations d’Etty ne furent pas toujours faciles, était d’origine russe. Etty avait aussi deux frères plus jeunes qu’elle : Jaap, qui deviendra un talentueux médecin et Mischa, dont le déséquilibre psychique était patent, mais qui était un pianiste d’un immense talent. Aucun membre de la famille ne survécut.

Bien que n’étant pas aussi brillante dans les études que ses frères, Etty avait obtenu en 1935 une licence en droit et en 1939 la maîtrise ; mais elle s’intéressait surtout à la littérature et se sentait elle-même douée pour l’écriture. Ses romanciers favoris étaient les russes, Dostoïevski et Tolstoï, tandis que parmi les poètes elle affectionnait, en premier lieu, Rainer Maria Rilke, dont il conviendrait d’étudier de plus près l’influence qu’il exerça sur sa pensée. C’est un peu plus tard, sous le conseil de Spier, lui-même imprégné de culture chrétienne, qu’elle se mettra à lire outre la Bible, des auteurs comme saint Augustin et Thomas a Kempis.

Venons maintenant à la vie quotidienne d’Etty. Dès 1937, elle vivait à Amsterdam dans une maison de la Gabriel Metsu Straat (n° 6), où elle avait emménagé pour s’occuper du ménage, en parallèle avec la poursuite de ses études. Mais elle n’a pas tardé à devenir la maîtresse du propriétaire, Han Wegerif, qui était veuf. Ce n’était pas d’ailleurs sa première liaison, mais celle-là allait durer jusqu’à son internement définitif et son départ pour Auschwitz. C’est sur le fond d’une telle situation qu’elle rencontre Julius Spier. Dès le départ attirés l’un par l’autre, ils auront chacun de son côté un défi à relever. Spier avait la ferme intention de rester fidèle à Hertha Levi, malgré leur éloignement du fait de la guerre ; Etty, quant à elle et malgré toute son instabilité intérieure, avait une relation tranquille et confiante avec Han, bien qu’une telle relation ait pu, me semble-t-il, la laisser sur sa faim au point de vue spirituel.

Il n’était pas inutile de donner ces quelques aperçus avant de considérer de plus près comment une fille qui menait une vie « libre » et apparemment quelconque, va voir toutes ses forces créatrices et spirituelles éveillées au fur et à mesure que son amour pour Spier s’approfondit et se transforme en un amour non plus limité à un seul homme mais en un amour concret de l’humanité en la personne du prochain.

12Le défi que chacun était pour l’autre, le combat que chacun devait affronter pour rester fidèle et d’abord à soi-même, n’aurait pu avoir lieu sans leur authenticité et leur profonde honnêteté. Et, qui plus est, sans le désir de Dieu qui les habitait si intensément.

Les premières pages du Journal d’Etty attestent de la volonté qui est la sienne de mieux se connaître, de mettre de l’ordre dans son chaos intérieur ou comme elle le dit de « s’expliquer avec la vie ». En la lisant, en suivant les différents moments de sa relation avec Spier, tels qu’elle les réfléchit dans son Journal, on voit en marche, avec ses hauts et ses bas, et pour ainsi dire en sous-main, un véritable travail de conversion, non pas à tel ou tel credo, à telle ou telle Église, mais à l’incarnation en soi de l’amour de Dieu.

Tout d’abord, ce sont ses incertitudes et ses réticences devant la feuille blanche du cahier qu’il lui faut apprendre à vaincre pour ne pas se contenter de ces grandes idées vagues qui parfois la grisaient. Voici ce qu’elle se dit s’adressant à elle-même, dialectiquement, à la seconde personne :

« Garde tes pressentiments et ton intuition, c’est une source où tu puises, mais tâche de ne pas t’y noyer ! Organise un peu ce fatras, un peu d’hygiène mentale, que diable ! Ton imagination, tes émotions intérieures, etc., sont le grand océan sur lequel tu dois conquérir de petits lambeaux de terre, toujours menacés de submersion. » 

Mais la découverte de soi, à laquelle se livre Etty en s’efforçant, à travers l’écriture de son Journal, de tirer au clair ses sentiments et les attitudes qu’elle découvre chez les autres, ne tarde pas à se révéler comme la rencontre de Dieu au plus profond d’elle-même. La voie qui conduit Etty à la rencontre de Dieu est donc celle de l’immanence.

« Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l’atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. » 

Certes, c’est, grâce à Spier, qui lui s’agenouille et prie tous les jours, qu’Etty apprend à se sentir habitée par Dieu, si elle ne lui ferme pas la porte de son moi. Un moi qui, souvent, se fait trop exigeant, trop encombrant et qu’elle ne tarde pas à ressentir comme un obstacle à ce que la vie circule en elle sans entraves. De là, la lutte qu’elle entreprend contre sa « possessivité », sa sensualité, sa vanité qui l’exaspère et qu’elle analyse sans complaisance. De cette lutte elle sort, me semble-t-il, tout à fait victorieuse. Or une telle libération, qui l’ouvre à Dieu et aux autres, se dit chez elle d’une manière très vivante et concrète – et qui fut aussi celle de grands mystiques comme Thérèse d’Avila, à savoir à travers des métaphores franchement spatiales, qui sont, à mes yeux, le témoignage même de notre incarnation.

Voici ce qu’elle écrivait dans son Journal en septembre 1942, dans les jours qui suivirent la mort de Julius Spier à laquelle elle avait pu heureusement assister, car elle se trouvait à ce moment-là à Amsterdam, bénéficiant d’un congé pour se soigner elle-même :

« Les gens sont parfois pour moi des maisons aux portes ouvertes. J’entre, j’erre à travers des couloirs, des pièces : dans chaque maison l’aménagement est un peu différent, pourtant elles sont toutes semblables et l’on devrait faire de chacune d’elles un sanctuaire pour toi, mon Dieu. Et je te le promets, je te le promets, je te chercherai un logement et un toit dans le plus grand nombre de maisons possible. C’est une image amusante : je me mets en route pour te chercher un toit. Il y a tant de maisons inhabitées, où je t’introduirai comme invité d’honneur. Pardonne-moi cette image assez peu raffinée. » 

Quelques lignes auparavant, dans le sillage sans doute de cette attention aux autres qu’elle avait appris avec Spier, Etty notait :

« Il ne suffit pas de te prêcher, mon Dieu, pour te mettre au jour dans le cœur des autres. Il faut dégager chez l’autre la voie qui mène à toi, mon Dieu, et pour ce faire il faut être un grand connaisseur de l’âme humaine. »

Outre l’aspect psychologique qu’Etty met ici en relief, il y a surtout à souligner ce qui est pour elle l’essentiel, à savoir que chacun peut retrouver Dieu en soi-même, à condition d’être à l’écoute de sa vie profonde au fond de nous.

Le soir du même jour de septembre 1942, et alors qu’il ne lui restera plus qu’un an à vivre avant son départ pour Auschwitz le 7 septembre 1943, assise dans son cher bureau de la maison de Han Wegeriff à Amsterdam, Etty écrit dans son Journal qu’elle avait appris à aimer Westerbork et qu’elle en avait la nostalgie. Cet aveu a de quoi étonner plus d’un. La vie dans ce camp de transit était horrible, c’était un espace réduit, où s’entassaient de milliers des gens, et concentrant à l’intérieur de ses barbelés un résumé de la souffrance humaine. Comment pouvait-elle vouloir y retourner ? Certains de ses amis avaient tout fait pour la convaincre de se cacher et d’échapper au sort qui allait être le sien. Pourquoi refusait-elle de ne pas partager la fatalité, le « destin de masse » qui allait échouer à son peuple ?

Tout d’abord, pour ne pas se dérober, pour ne pas jouir d’un statut de privilégiée, comme le faisaient, à n’importe quel prix, ceux qu’elle avait côtoyés au sein du Bureau juif d’Amsterdam. Etty Hillesum y avait été prise, d’abord, comme secrétaire, avant d’obtenir d’être envoyée à Westerbork pour aider ceux qui s’y trouvaient déjà internés. Dans le camp, malgré la dureté de la vie qu’elle partageait avec les prisonniers, non seulement elle témoignait de l’amour qui l’habitait mais elle était devenue « le cœur pensant de la baraque » ainsi qu’elle le disait elle-même.

Avant de regarder de plus près comment Etty fit face à la situation qui se présentait à elle dans le camp, quelques petites précisions encore s’imposent. Commençons par la géographie. Le camp de Westerbork était situé à proximité de la frontière allemande dans l’une des plus pauvres et inhospitalières régions de Hollande : la Drenthe.

27D’ailleurs, lorsqu’il est question de Westerbork, je ne vois signalé nulle part que ce fut justement dans cette région de la Drenthe que Van Gogh se retira en 1883, à la recherche de solitude après une déception amoureuse. Il laissa plusieurs dessins de ce coin, quelque peu perdu, de son pays.

Mais revenons à Etty et « à ses hauts plateaux intérieurs », comme elle le dit. À propos de son expérience au camp, il importe de relever trois points qui me paraissent essentiels pour que l’on puisse interpréter avec justesse ce qu’elle ne cessera de répéter au sujet de la bonté de la vie, malgré tout.

Etty a eu pleine conscience de ce qui était en marche, autrement dit de l’anéantissement des juifs d’Europe. En témoigne la réflexion qu’elle consigne en juillet 1942 :

« Notre fin, notre fin probablement lamentable, qui se dessine déjà d’ores et déjà dans les petites choses de la vie courante, je l’ai regardée en face et lui ai fait une place dans mon sentiment de la vie, sans qu’il s’en trouve diminué pour autant. Je ne suis ni amère, ni révoltée, j’ai triomphé de mon abattement, et j’ignore la résignation ». 

En juillet de l’année suivante, quelques mois donc avant sa mort, les mots qu’elle écrit à une amie et collègue de son père, Christine van Nooten, dont la solidarité à la famille Hillesum se manifesta jusqu’à la fin par l’envoi fréquent de colis, etc., ne laisse planer aucun doute sur la conscience qu’elle eut de ce qui les attendait :

« Ce que des dizaines et des dizaines de milliers de gens ont supporté avant nous, nous serons bien capables de le supporter à notre tour. Pour nous, je crois, il ne s’agit déjà plus de vivre, mais plutôt de l’attitude à adopter face à notre perte. » 

Signalons encore qu’en 1942 Etty avait vu passer par Westerbork, et en transit pour les camps d’extermination, ces moines et moniales d’origine juive arrachés à leur couvent en représailles de l’attitude anti-persécution des évêques hollandais. C’est par là du reste que transitèrent, entre autres, Edith Stein et sa sœur Rosa.

Or cette clairvoyance n’empêcha pas Etty de contempler la beauté du monde et, surtout, de louer la bonté de la vie, vie qui, comme elle le rappelle, inclut la mort. Douée d’une extraordinaire capacité réflexive, c’est elle-même qui constate que sa sensibilité poétique à la beauté de la nature a subi une métamorphose grâce à ce qui s’opérait dans son for intérieur au fur et à mesure que régressaient les aspects possessifs de sa personnalité. C’est ainsi qu’elle note dans une des premières pages de son Journal:

« La beauté me faisait souffrir, je ne savais qu’en faire. J’avais besoin d’écrire, d’écrire des vers, mais les mots ne venaient jamais. Alors j’étais comme une âme en peine. Je me gavais littéralement de la beauté du paysage et cela m’épuisait. Je dépensais une énergie infinie. Je dirais aujourd’hui que c’était de l’onanisme. L’autre soir, en revanche, j’ai réagi autrement. J’ai accueilli avec joie l’intuition de la beauté, en dépit de tout, du monde crée par Dieu. » 

Dans une longue lettre écrite en juillet 1943 à son ami Han Wegeriff et à ceux de sa maisonnée, elle laisse entrevoir combien est précieuse la consolation qu’apporte la contemplation de la nature au milieu de l’épuisement physique et moral qui s’abat sur les internés du camp, soumis aux privations et à toutes sortes de tracasseries :

« Aussi, désormais, j’essaie de vivre au-delà (jenseits) des tampons verts, rouges, bleus et des “listes de convoi”, et je vais de temps à autre rendre visite aux mouettes, dont les évolutions dans les grands ciels nuageux suggèrent l’existence de lois, de lois éternelles d’un ordre différent de celles que nous produisons, nous autres hommes. Jopie – qui se sent malade comme un chien et “vidé” (erledigt) en ce moment – et sa petite “sœur d’armes”, Etty, sont restés cet après-midi un bon quart d’heure àcontempler un de ces oiseaux noir et argent, à suivre son vol parmi les puissants nuages bleu sombre gorgés de pluie, et soudain nous avons eu le cœur moins lourd. » 

Pour les prisonniers qu’ils sont, l’oiseau qui vole est l’image même de la liberté, d’une liberté qu’ils n’ont plus l’espoir de reconquérir, en termes de déplacement dans le monde, mais qui est encore à leur portée au tréfonds d’eux-mêmes. On a reproché à Etty – ce fut le cas de Tzvetan Todorov, qui pourtant l’admire – de s’être trop facilement résignée au sort que les Allemands réservaient aux juifs. Mais, consciente de ne plus pouvoir agir, la résistance d’Etty est pourtant remarquable, dans la mesure où jusqu’à la fin elle a su préserver son autonomie de jugement et sa vie la plus profonde.

Un peu plus tard, et alors que l’heure de son départ, d’abord non prévu, pour Auschwitz est tout proche, elle livrera encore, dans une lettre à son amie Marie Tuinzinga, le sentiment qu’éveille en elle le coucher de soleil :

« De l’autre côté de cette tente, le soleil nous offre soir après soir le spectacle d’un coucher inédit. Ce camp perdu dans la lande de la Drenthe abrite des paysages variés. Je crois que la beauté du monde est partout, même là où les manuels de géographie nous décrivent la terre comme aride, infertile et sans accidents. » 

C’est aussi en dépit de tout, et il convient de le souligner tant les circonstances historiques sont terribles et absurdes, qu’Etty Hillesum affirme, sans la moindre hésitation, la bonté de la vie et ce, à la grande stupéfaction de ceux qui l’entendent. Ses réitérations sur le sentiment qu’elle éprouve au sujet de la vie comme foncièrement belle et bonne sont tellement nombreuses que je dois me contenter ici de quelques exemples pris les uns à son Journal, les autres à ses Lettres. Nous sommes encore en juin 1942, mais les nouvelles se font de plus en plus alarmantes. Voici ce qu’elle écrit :

« La radio anglaise a révélé que depuis avril de l’année dernière, sept cent mille juifs ont été tués en Allemagne et dans les territoires occupés. Et si nous survivons, ce seront autant de blessures que nous devrons porter en nous pour le restant de nos jours. Dieu n’a pas à nous rendre des comptes pour les folies que nous commettons. C’est à nous de rendre des comptes ! J’ai déjà subi mille morts dans mille camps de concentration. Tout m’est connu, aucune information nouvelle ne m’angoisse plus. D’une façon ou d’une autre, je sais déjà tout. Et pourtant je trouve cette vie belle et riche de sens. À chaque instant. »

Remarquons qu’à aucun moment de ce qu’elle appelle elle-même « notre calvaire », Etty Hillesum ne se retourne vers Dieu pour se plaindre de son sort et du sort des siens et encore moins pour lui manifester une quelconque révolte. Si la vie « est devenue ce qu’elle est, ce n’est pas le fait de Dieu, dit-elle, mais le nôtre ». Le plus inattendu ici est que ce « nôtre », se réfère aux êtres humains en général et non pas à tel ou tel groupe humain, fussent-ils les Allemands, qui faisaient alors l’objet d’une haine farouche, assez explicable d’ailleurs. Mais dès le départ de l’occupation allemande, Etty s’est vite aperçue que la haine n’apporte rien de bon, qu’elle rend le monde encore plus irrespirable. Elle se place en fait au-delà de l’opposition si fréquente entre « eux » et « nous ». Elle sait que le mal n’est pas le fait d’une communauté humaine particulière et que c’est d’abord au-dedans de nous-mêmes qu’on doit lui résister, pour ne pas avoir à y céder quand on est pris dans les rouages de ce qu’elle appelle un « système », à savoir les configurations de forces sociales qui incitent à commettre les pires exactions. C’est pourquoi toute tentative de construire un monde meilleur après la guerre dépendra de l’effort de chacun pour se défaire de ce que l’emprisonne, l’enferme dans ses intérêts particuliers sans égard pour les autres, tous les autres. Etty y songe quand il lui arrive d’envisager l’action qu’elle pourrait mener une fois la guerre finie.

À la suite de l’affirmation que nous venons de citer à propos de la responsabilité qui est la nôtre, relativement aux situations infernales que les hommes peuvent instaurer sur Terre, elle révèle la disposition intérieure qui est désormais la sienne :

« On dirait qu’à chaque instant des fardeaux de plus en plus nombreux tombent de mes épaules, que toutes les frontières séparant aujourd’hui hommes et peuples s’effacent devant moi, on dirait parfois que la vie m’est devenue transparente et le cœur humain aussi ; je vois, je vois, je comprends sans cesse plus de choses, je sens une paix, une paix grandissante et j’ai une confiance en Dieu dont l’approfondissement rapide, au début, m’effrayait presque, mais qui fait de plus en plus partie de moi-même. » 

Dans ses lettres, Etty Hillesum revient fréquemment sur le sentiment qui est le sien à l’égard de la vie, une vie qu’il revient à chacun de libérer au-dedans de soi, pour qu’elle puisse irriguer et faire vivre, sans frontières, toute l’humanité.

« […] oui » écrit-elle en juillet 1943 à Klaas Smelik et à la fille de celui-ci, Johana, « la détresse est grande, et pourtant il m’arrive souvent le soir, quand le jour écoulé a sombré derrière moi dans les profondeurs, de longer d’un pas souple les barbelés, et toujours je sens monter de mon cœur – je n’y peux rien, c’est ainsi, cela vient d’une force élémentaire – la même incantation : la vie est une chose merveilleuse et grande, nous aurons à construire un monde entièrement nouveau et, à chaque nouvelle exaction, à chaque nouvelle cruauté, nous devrons opposer un petit supplément d’amour et de bonté à conquérir sur nous-mêmes. »  

Et elle poursuit :

« Nous avons le droit de souffrir, mais pas de succomber. Et si nous survivons à cette époque, sains de corps et d’âme, d’âme surtout, sans amertume, sans haine, nous aurons peut-être notre mot à dire après la guerre. Je suis peut-être une femme ambitieuse : j’aimerais bien avoir un tout petit mot à dire. »

C’est à nous maintenant de transmettre le petit mot qu’Etty avait à dire et que, grâce à ses écrits et aux soins de ses amis, son extermination n’est pas parvenu à anéantir. Une victoire de plus de la vie sur la mort, comme elle aurait pu le faire remarquer.

Un dernier et poignant témoignage de la gratitude d’Etty envers la vie est celui que l’on trouve dans la lettre datée du 2 septembre à son amie Maria Tuinzinga, écrite donc cinq jours avant son départ pour Auschwitz.

« L’année dernière, nous étions encore des jeunots sur cette lande, Maria ; aujourd’hui, nous avons pris un peu d’âge. On ne s’en rend pas encore très bien compte : on est devenu un être marqué par la souffrance, pour la vie. Et pourtant cette vie, dans sa profondeur insaisissable, est étonnamment bonne, Maria, j’y reviens toujours. Pour peu que nous fassions en sorte, malgré tout, que Dieu soit chez nous en de bonnes mains, Maria… » 

Tel est un des derniers aveux d’Etty, qui laisse transparaître le secret qui l’habite. En creusant les profondeurs insaisissables de la vie qui était en elle, elle a rencontré la source de la vie, source menacée, pourtant, de ne pas jaillir, si nous n’en prenons pas soin, si nous ne veillons pas sur elle.

En méditant sur cet aveu, on comprend mieux qu’Etty puisse parfois se référer à Dieu comme le nom à donner à la couche la plus profonde de son être (dans une telle approche elle était marquée par Rilke et, probablement aussi par saint Augustin), sans pour autant jamais renier le Dieu qui est au-delà de nous, voire au-delà de toute créature. Chez elle immanence et transcendance ne sont pas incompatibles ; au contraire, elles sont exigées ensemble dès qu’il ne s’agit pas seulement de poser ou de postuler l’existence de Dieu, mais de Le faire vivre en nous, de Le faire habiter parmi nous.

Cela se cristallise dans la notion d’« écouter au-dedans » qu’elle énonce en allemand et qu’elle explicite par le propos suivant :

« Hineinhorchen, “écouter au-dedans”, je voudrais disposer d’un verbe bien hollandais pour dire la même chose. De fait, ma vie n’est qu’une perpétuelle écoute au-dedans de moi-même, des autres, de Dieu. Et quand je dis que j’écoute “au-dedans”, en réalité c’est plutôt Dieu en moi qui est à l’écoute. Ce qu’il y a de plus essentiel et de profond en moi écoute l’essence et la profondeur de l’autre. Dieu écoute Dieu. »

Or pour qu’une écoute de cet ordre-là soit possible, il faut se taire et s’ouvrir à un silence plein. Etty fut, en fait, très consciente du rôle que doit jouer le silence pour que s’épanouisse notre vie intérieure.

Mais l’expression « que Dieu soit chez nous en bonnes mains » de la précédente citation fournissait une image concrète de la manière dont il nous faut nous occuper de Dieu, en nous, pour qu’il puisse être présent à notre monde. Autrement dit, pour qu’il ne soit pas le Dieu absent, un Dieu en exil, comme on pouvait le croire devant ce qui se passait alors dans les camps ou ce qui se passe toujours dans certains lieux du monde, même si on y invoque Dieu, en prenant son nom, ô combien, en vain.

De même que Simone Weil pensait que Dieu ne peut agir ici-bas sans l’intermédiaire de l’homme, sans l’aide de l’homme, ce qu’elle rapportait à son abdication créatrice , Etty Hillesum finira, à travers son expérience, par penser qu’il y a des moments où il revient à nous d’aider Dieu. Devant les bruits qui se répandent sur les atrocités allemandes contre les juifs, elle note déjà en juillet 1942 : « Et si Dieu cesse de m’aider, ce sera à moi d’aider Dieu. » Et tout d’abord, il importe d’entretenir la flamme de Dieu en nous, comme elle le dit avec une merveilleuse simplicité au milieu des plus vives inquiétudes concernant l’avenir :

« Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peut nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes. C’est tout ce que nous pouvons sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à te mettre dans les cœurs martyrisés des autres. » 

Dans la suite du passage cité, Etty réitère l’idée si souvent exprimée que ce n’est pas à nous de demander des comptes à Dieu, mais à Lui un jour de nous demander des comptes. En attendant nous avons à L’aider.

Il ne fait pas de doute qu’Etty a accueilli le Seigneur ici-bas, L’a fait demeurer autant que faire se peut à Westerbork, tout en habitant déjà sa maison. D’ailleurs, son tout dernier mot, écrit à Christine Van Nooten et jeté du train où elle avait dû monter pour se retrouver à quelques wagons de ses parents et de son frère Mischa – ce mot fut ramassé par un paysan qui l’a posté – commence ainsi : « Christine, j’ouvre la Bible au hasard et trouve ceci : “Le Seigneur est ma chambre haute”. » 

De la profondeur à la hauteur, et retour, tel fut le va-et-vient de l’itinéraire d’Etty Hillesum. D’où tire-t-elle un tel élan, une telle force d’âme si ce n’est de sa capacité à aimer ? Avec elle nous suivons la métamorphose d’un amour humain en amour divin, lequel s’étend à tous, tant l’amour de Dieu est vécu chez elle en conjonction étroite avec l’amour du prochain.

C’est sous cet aspect essentiel de l’amour du prochain que je souhaite conclure cette présentation du témoignage d’Etty Hillesum. Mais avant d’y venir n’oublions pas qu’à l’exemple de Spier, Etty se recueille et prie. Le 18 mai 1942, elle note dans son Journal :

« Les menaces extérieures s’aggravent sans cesse et la terreur s’accroît de jour en jour. J’élève la prière autour de moi comme un mur protecteur plein d’ombre propice, je me retire dans la prière comme dans la cellule d’un couvent et j’en ressors plus concentrée, plus forte, plus “ramassée”. »

Ce passage sur la force de la prière se poursuit encore et se termine par la remarque suivante :

« Je conçois tout à fait qu’il vienne un temps où je resterais des jours et des nuits agenouillée jusqu’à sentir enfin autour de moi l’écran protecteur des murs qui m’empêcheraient de m’éparpiller, de me perdre et de m’anéantir. » 

Quelques mois plus tard, Etty trouvera un équilibre plus compatible avec sa propre vocation et avec la vie qu’elle va connaître dans le camp de Westerbork : elle y parvient à se recueillir tout en étant en communication avec les autres.

De plus, si l’image qu’elle choisit, dans le passage cité, pour dire le recueillement de la prière, est celle du mur ou de la cellule bien close, cela n’exclut pas la présence chez elle d’images d’ouverture. Car, dans les deux cas, il s’agit de se désencombrer.

Ainsi lorsqu’elle approche la question du silence, dont elle a compris le rôle qu’il doit jouer dans l’acte même d’écriture, Etty le fait à travers une comparaison avec l’espace, voire le vide, qui entoure les figures dans les estampes japonaises. La pertinence de la comparaison est telle qu’il serait dommage de ne pas l’évoquer :

« Cet après-midi, regardé des estampes japonaises avec Glassner. Frappée d’une évidence soudaine : c’est ainsi que je veux écrire. Avec autant d’espace autour de peu de mots. Je hais l’excès de mots. Je voudrais n’écrire que des mots insérés organiquement dans un grand silence, et non des mots qui ne sont là que pour dominer et déchirer ce silence. En réalité les mots doivent accentuer le silence. Comme cette estampe avec une branche fleurie dans un angle inférieur. Quelques coups de pinceau délicats – mais quel rendu du plus infime détail ! – et tout autour un grand espace, non pas un vide, disons plutôt un espace inspiré. » 

Telles étaient les dispositions d’Etty peu avant son engagement à Westerbork, où elle arrive en juillet 1942 et d’où elle peut s’échapper pour venir se reposer et se soigner à Amsterdam. C’est, comme nous l’indiquions en commençant, grâce à un de ses premiers congés qu’elle a pu être présente au moment du décès de Spier dont elle a noté dans son Journal les derniers mots. Du tout dernier mot de Spier, resté incomplet « Hertha, j’espère… » et adressé à celle qui avait d’abord été sa rivale, Etty fut sincèrement reconnaissante. Signe qu’elle avait atteint une grande maturité et surmonté en elle tout ce qui aurait pu se dresser comme obstacle sur son cheminement vers un amour de plus en plus vrai du prochain. Parmi les dernières paroles de Spier, qu’elle se contente de transcrire, en voici une qui mérite d’être évoquée : « Je fais des rêves bien étranges, j’ai rêvé que le Christ me baptisait. »

Etty ni ne s’étonne de ce rêve de Spier, ni le commente. À mon sens, à la différence de Spier qui était très attiré par la personne du Christ, ou d’une Simone Weil qui, elle, s’est sentie prise par le Christ, Etty Hillesum parle à Dieu et ne parle que de Dieu, tout en étant en même temps travaillée de l’intérieur par l’enseignement des Évangiles sur l’amour universel du prochain. Et c’est cet amour qu’elle vit en acte là où elle se trouve.

Dans une de ses lettres datée du 18 août 1943, elle transcrit une sorte de prière, notée auparavant dans un de ses cahiers de Westerbork, lequel ne fut pas retrouvé. Au tout début de cette prière, elle adresse à Dieu une demande ainsi formulée :

« Toi qui m’as tant enrichie, mon Dieu, permets-moi aussi de donner à pleines mains. »

Écrivant à Han Wegeriff, aussi en août 1943, donc peu de temps avant qu’elle ne soit contrainte à prendre le train vers Auschwitz, elle remarque avec un très grand discernement :

« Hier soir, luttant une fois de plus pour ne pas me laisser consumer de pitié pour mes parents, une pitié qui me paralyserait totalement si j’y cédais, je l’ai traduite aussi en ces termes : on ne doit pas se noyer dans le chagrin et l’inquiétude que l’on éprouve pour sa famille, au point de ne plus être capable d’attention ni d’amour pour son prochain. »

Et elle ajoute de façon très christique, tout en étant consciente que l’on peut l’accuser d’aller contre-nature :

« L’idée s’impose de plus en plus clairement à moi que l’amour du prochain, de tout être humain rencontré, de toute “image de Dieu”, devrait s’élever bien au-dessus de l’amour des parents par le sang. »

Un an auparavant elle avait copié dans son Journal ce propos de Jésus dans l’Évangile de Matthieu (5, 23-24) : « Si donc tu présentes ton offrande sur l’autel et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande devant l’autel et va d’abord te réconcilier avec ton frère, puis viens présenter ton offrande. » 

C’est dans une telle disposition d’esprit qu’Etty fut à même d’éclairer les sombres paysages du camp de Westerbork. Dans la lettre que son ami Jopie Vleeschouwer, lui aussi interné à Westerbork, envoya aux amis d’Etty, pour leur raconter les événements qui avaient ponctué la journée de son départ inattendu, il note, comme pour tout dire :

« Après son départ, j’ai parlé à la petite Russe dont elle s’occupait et à plusieurs autres de ses protégées. Et la simple réaction de ces gens à son départ en disait long sur l’amour et le dévouement qu’elle leur avait donnés. » 

Oui, la prière d’Etty Hillesum à Dieu avait été largement satisfaite. Remplie d’un amour véritable, ménageant à Dieu une place de plus en plus grande dans sa vie, vie pour laquelle, elle n’a cessé de se montrer reconnaissante, malgré tout, Etty nous donne toujours et à pleines mains…

 

Maria Villela-Petit

Dans Transversalités 2011/1 (N° 117), pages 103 à 120

https://doi.org/10.3917/trans.117.0103

CAMPS DE CONCENTRATION, ETTY HILLESUM (1914-1943), GUERRE MONDIALE 1939-1945, JOURNAUX INTIMES, SHOAH, TEMOIGNAGE, VIE SPIRITUELLE

Etty Hillesum

Etty Hillesum (1914-1943)

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Etty Hillesum, une vie illuminée

 

La jeune juive néerlandaise Etty Hillesum est une passionnée, une audacieuse, une amoureuse de la vie et des hommes. Sa rencontre avec Dieu la bouleverse. Elle meurt à Auschwitz à l’âge de 29 ans.

Esther Hillesum est née le 15 janvier 1914 à Middelburg en Zélande, une province des Pays-Bas. Son père, professeur de langues classiques, est proviseur du lycée de Deventer. Sa mère, née en Russie, avait gagné Amsterdam après un pogrom, en 1907. Ses parents sont juifs et athées. Elle a un grand-père rabbin dans les provinces du Nord. Etty est l’aînée. Elle connaît des moments de sombre dépression, tandis que ses deux frères souffrent de graves troubles mentaux.

Après avoir passé un bac littéraire, elle quitte ses parents, pour étudier à Amsterdam le droit et les langues slaves (elle apprend aussi l’hébreu). Elle fréquente alors des milieux sionistes, antifascistes et évolue dans un cercle intellectuel et artistique bohème. Elle mène une existence de femme libre, prête à bien des audaces, passionnée, amoureuse de la vie, devenant bientôt la maîtresse de Han Wegerif, un veuf nettement plus âgé qu’elle, chez qui elle loue une chambre et dont elle tient le ménage.

Elle rencontre Julius Spier, un homme d’âge mûr, divorcé, père de deux enfants, dont la fiancée vit à Londres. Un mélange d’attirance et de répulsion anime Etty jusqu’à ce qu’une puissante passion amoureuse l’embrase. Elle ne quitte pas Han Wegerif  ; lui reste aussi fidèle à sa fiancée… à sa manière.

« S », comme elle le désigne dans son journal, devient pour elle un maître, qui l’initie à la Bible, à Saint Aufstin, à Maître Eckart… qui viendront enrichir la bibliothèque idéale d’Etty où siègent en bonne place le poète Rilke, les écrivains Dostoïevki et Tolstoï. Julius Spier tombe malade et mourra d’un cancer du poumon en septembre 1942.

Personnalité lumineuse

En juillet 1942, Etty obtient un emploi auprès du Conseil juif, une administration voulue par les nazis, pour organiser la vie dans les ghettos. Le mois suivant, elle demande et reçoit son affectation pour Westerbork, camp de transit et de rassemblement réservé aux Juifs.

À Westerbork, Etty est affectée à l’enregistrement des arrivants et joue un rôle d’assistante sociale, de psychologue et de conseiller spirituel. Les rescapés de cette période témoignent de sa «personnalité lumineuse». Elle finit par en tomber malade mais, vu son statut, peut revenir se soigner à Amsterdam.

Le 5 juin 1943, alors que des amis lui proposent de l’aider à se cacher, elle choisit de retourner à Westerbork et d’y rester pour continuer son travail. Elle a alors l’occasion d’y aider aussi ses parents et son frère Misha, victimes de la grande rafle des 20-21 juin.

Le 7 septembre 1943, sur une carte postale jetée du train qui l’emmène à Auschwitz, Etty Hillesum adresse ces mots à une amie. « J’ouvre la Bible au hasard et trouve ceci : “Le Seigneur est ma chambre haute.” Je suis assise sur mon sac à dos, au milieu d’un wagon de marchandises bondé. Papa, maman et Misha sont quelques wagons plus loin… »

Ses parents sont officiellement morts le 10 septembre. Etty serait morte le 30 novembre suivant, et Misha, son plus jeune frère, un pianiste de grand talent, le 31 mars 1944. Jaap, son autre frère, qui se destinait à être médecin, sera déporté à Bergen Belsen en février 1944 et mourra au printemps 1945.

Son œuvre  : un journal et des lettres

Etty Hillesum avait le projet de devenir écrivain. Elle considérait parfois son journal comme un travail préparatoire pour un roman. Ce journal et ses lettres, rédigés de 1941 à 1943, sont devenus son œuvre. Elle y fait preuve d’une lucidité sans faille sur elle-même, sur les autres, sur les événements…

Il faut attendre 1981-1982 pour que les huit cahiers qu’elle a noircis soient publiés en français et en anglais sous le titre Une vie bouleversée.

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Vendredi 21 mars 1941, 8 heures et demie du matin.

En fait, je ne veux rien noter : je me sens si légère, si rayonnante, si allègre, que face à tant de grâce le moindre mot a des semelles de plomb. Pourtant, ce matin, j’ai dû conquérir cette joie intérieure sur un cœur inquiet et palpitant. Mais après m’être lavée à l’eau glacée de la tête aux pieds, je me suis étendue sur le carrelage de la salle de bains assez longtemps pour retrouver un calme parfait. Je suis désormais « prête au combat » et ce combat n’est pas sans me remplir d’une certaine excitation sportive. […]

Je dois apprendre à vaincre ce vague sentiment d’angoisse. Certes, la vie est dure, c’est un combat de tous les instants (allons, n’exagérons rien, ma chérie !), mais ce combat m’attire. Avant, je me projetais dans un futur chaotique, car je refusais de vivre l’instant d’après, le futur immédiat. Comme une enfant gâtée, je voulais que tout me fût offert. J’avais parfois la conviction (encore qu’elle fût très vague) de « devenir quelqu’un », de « faire de grandes choses », alternant avec la crainte chaotique de disparaître sans laisser de traces. Je commence à compren­dre pourquoi.

Je refusais d’accomplir les tâches qui se présentaient à moi, de m’élever degré par degré vers cet avenir. Mais aujourd’hui, où chaque minute est pleine de vie, d’expériences, de lutte, de victoires ou de rechutes, suivies d’un retour à la lutte, aujourd’hui je ne pense plus à l’avenir : il m’est indifférent de faire ou non de grandes choses, parce que j’ai l’intime conviction que de la réus­site ou de l’échec il sortira toujours quelque chose.

Avant, je vivais au stade préparatoire, j’avais l’impression que tout ce que je faisais ne comptait pas vraiment, n’était que la préparation à autre chose, à quelque chose de grand, de vrai. Tout cela m’a quitté. Aujourd’hui, à la minute présente, je vis, je vis pleinement, la vie vaut d’être vécue et si j’apprenais que je dois mourir demain, je dirais : dommage, mais je ne regrette rien.

 

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Etty Hillesum, broyée par l’étau nazi

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Comme tous les juifs d’Amsterdam, Etty Hillesum est prise dans l’étau des mesures mises en place par les nazis, jusqu’à l’application de la « solution finale ».

Les dernières années de la vie d’Etty Hillesum sont inséparables de celle de la communauté juive d’Amsterdam et des Pays-Bas. Son journal témoigne de l’effet de plus en plus oppressant des mesures anti-juives des nazis qui ont envahi les Pays-Bas le 9 mai 1940.

En septembre 1940, les premières mesures anti-juives prennent effet avec l’interdiction de presque tous les journaux juifs. Les mesures de recensement obligatoires (160 000 personnes en tout) auprès des autorités se conjuguent avec leur exclusion de l’administration, de l’université…

En février 1941, le Conseil juif est créé sous la pression des nazis. Etty y travaillera. Les juifs ne peuvent plus circuler librement  : les transports publics, les parcs, les piscines, les champs de course, les hôtels, sont interdits aux juifs. Un couvre-feu entre en vigueur. Les enfants sont renvoyés des écoles. Les terres et les commerces tenus par des juifs sont confisqués. Les premières arrestations et déportations commencent…

En 1942, pour préparer les déportations massives, les juifs sont regroupés dans des ghettos à Amsterdam, à Westerbork, où Etty travaillera avant d’être déportée, et à Vught. Le port de l’étoile jaune devient obligatoire.

A partir de l’été 1942, les trains vers les camps d’extermination se succèdent chaque mardi.  « On reçoit son ordre en pleine nuit, quelques heures avant le départ du convoi », précise Etty dans une lettre de juin 1943.

Le 7 septembre 1943, Etty, son frère Mischa et ses parents montent, à leur tour, dans les wagons à bestiaux. Direction  : Auschwitz. A bord, elle rédige un mot sur une carte qu’elle jette du train. Des paysans la retrouvent et la postent à sa destinataire. Ce sont les derniers mots d’Etty.

 

20 juin 1942. Samedi soir, minuit et demi. [ … ]

Pour humilier, il faut être deux. Celui qui humilie et celui qu’on veut humilier, mais surtout : celui qui veut bien se laisser humilier. Si ce dernier fait défaut, en d’autres termes si la partie passive est immunisée contre toute forme d’humiliation, les humiliations infligées s’évanouissent en fumée. Ce qui reste, ce sont des mesures vexatoires qui bouleversent la vie quotidienne, mais non cette humiliation ou cette oppression qui accable l’âme. Il faut éduquer les Juifs en ce sens.

Ce matin en longeant à bicyclette le Stadionkade, je m’enchantais du vaste horizon que l’on découvre aux lisières de la ville et je respirais l’air frais qu’on ne nous a pas encore rationné. Partout, des pancartes interdisaient aux Juifs les petits chemins menant dans la nature. Mais au-dessus de ce bout de route qui nous reste ouvert, le ciel s’étale tout entier.

On ne peut rien nous faire, vraiment rien. On peut nous rendre la vie assez dure, nous dépouiller de certains biens matériels, nous enlever une certaine liberté de mouvement tout extérieure, mais c’est nous-mêmes qui nous dépouillons de nos meilleures forces par une attitude psychologique désastreuse.

En nous sentant persécutés, humiliés, opprimés. En éprouvant de la haine. En crânant pour cacher notre peur. On a bien le droit d’être triste et abattu, de temps en temps, par ce qu’on nous fait subir ; c’est humain et compréhensible. Et pourtant, la vraie spoliation c’est nous-mêmes qui nous l’infligeons.

Je trouve la vie belle et je me sens libre. En moi des cieux se déploient aussi vastes que le firmament. Je crois en Dieu et je crois en l’homme, j’ose le dire sans fausse honte. La vie est difficile mais ce n’est pas grave. Il faut commencer par «prendre au sérieux son propre sérieux», le reste vient de soi-même. Travailler à soi-même, ce n’est pas faire preuve d’individualisme morbide.

Si la paix s’installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou quelque peu­ple que ce soit, ou bien domine cette haine et la change en autre chose, peut-être même à la longue en amour – ou est-ce trop demander ? C’est pourtant la seule solution.

Je pourrais continuer ainsi des pages entières. Ce petit morceau d’éternité qu’on porte en soi, on peut l’épuiser en un mot aussi bien qu’en dix gros traités. Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de cette vie, oui vous avez bien lu, en l’an de grâce 1942, la énième année de guerre.

 

A Christine Van Nooten. Près de Glimmen.
Mardi 7 septembre 1943.
Cachet de la poste: 15 septembre 1943.

Christine, j’ouvre la Bible au hasard et trouve ceci: « Le Seigneur est ma chambre haute. » Je suis assise sur mon sac à dos, au milieu d’un wagon de marchandises bondé. Papa, maman et Mischa sont quelques wagons plus loin.

Ce départ est tout de même venu à l’improviste. Ordre subit de La Haye, spécialement pour nous. Nous avons quitté ce camp en chantant, père et mère très calmes et courageux, Mischa également.

Nous allons voyager trois jours. Merci de tous vos bons soins. Les amis restés au camp vont écrire à Amsterdam, peut-être te fera-t-on suivre ? Peut-être aussi ma dernière longue lettre ?

Un au revoir de nous quatre.

Etty

Extrait de Une vie bouleverséejournal. Points Seuil.

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Julius Spier, l’accoucheur de son âme

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La rencontre d’Etty Hillesum avec le thérapeute Julius Spier est déterminante. Il devient son ami, son maître sensuel et spirituel qui l’ouvre à la vie intérieure.

Parce qu’Etty va très mal, elle s’adresse à Julius Spier, un disciple du psychiatre Carl Gustav Jung. Ce chirologue de 55 ans étudie la personnalité de ses patients à partir des lignes de la main. Il a exercé à Berlin qu’il a quitté pour Amsterdam après son divorce (il a deux enfants) et à cause de la montée du nazisme. Sa fiancée, Herta Levi, s’est installée à Londres dès 1937.

Julius Spier mène Etty sur la voie de l’introspection, ce qui la pousse à rédiger son journal intime. Jour après jour, elle consigne combien la présence de « S. », comme elle le nomme, la bouleverse…

Grand lecteur et priant de la Bible, Julius Spier initie Etty à la Torah et au Nouveau Testament. Avec lui, elle entreprend un parcours psychanalytique au cours duquel elle apprend à s’aimer, à habiter sa solitude, à écouter sa voix intérieure, à goûter la joie profonde d’exister.

Ce thérapeute, avec lequel elle entretient une relation spirituelle, sensuelle et magnétique, lui apprend à faire la paix avec elle-même. Et l’ouvre à une autre présence…

Il meurt chez lui d’un cancer du poumon le 15 septembre 1942. Ses derniers mots sont pour Herta, sa fiancée. Dans son journal, Etty lui est reconnaissante pour cette « fidélité ». Elle confie combien cet homme, qu’elle a aimé « à la folie », fut « l’accoucheur de [s]on âme ».

Dimanche [16 mars 1941], 11 heures.

Ce jour-là, [S.] m’avait un peu raconté sa vie. Il m’avait parlé de sa première femme, avec qui il est resté en relations épistolaires, de son amie, qu’il a l’intention d’épouser, mais qui pour l’instant vit à Londres « solitaire et malheureuse », et aussi d’une ancienne amie, une chanteuse, une très jolie femme, à qui il écrit toujours. […]

Je voulais qu’il fût à moi. Pourtant ce n’était pas l’homme en lui que je désirais, sexuellement il ne m’a pas vraiment touchée (même si une certaine tension sensuelle reste toujours présente), mais il m’a touchée au plus profond de mon être, et c’est cela l’important. […]

Lundi 4 août 1941, 2 heures et demie.

Il dit que l’amour de tous les hommes vaut mieux que l’amour d’un seul homme. Car l’amour d’un seul homme n’est jamais que l’amour de soi-même.

C’est un homme mûr de cinquante-cinq ans, parvenu au stade de l’amour universel après avoir, durant sa longue vie, aimé beaucoup d’individus. Je suis une petite bonne femme de vingt-sept ans et je porte en moi aussi un amour très fort de l’humanité, mais je me demande si, toute ma vie, je ne serai pas à la recherche d’un homme unique. […]

 

Dimanche [5 juillet 1942], 8 heures et demie du matin.

Il y a du soleil sur le toit en terrasse et une orgie de cris d’oiseaux, et cette chambre m’entoure déjà si bien que je pourrais y prier.

Nous avons tous les deux une vie agitée derrière nous, pleine de succès amoureux de part et d’autre, et il est resté là en pyjama bleu clair, assis au bord de mon lit, il a posé un moment sa tête sur mon bras nu, nous avons parlé et il est ressorti. C’est très touchant. Ni lui ni moi n’avons le mauvais goût d’exploiter une situation facile.

Nous avons derrière nous une vie passionnée et débridée, nous avons visité toutes sortes de lits, mais à chacune de nos rencontres nous retrouvons la timidité de la première fois. Je trouve cela très beau et j’en suis heureuse. Maintenant je mets mon peignoir multicolore et je descends lire la Bible avec lui. Toute la journée je vais me tenir dans un coin de cette grande salle de silence qui est en moi.

Mercredi [16 septembre 1942], 1 heure du matin.

Te voilà donc couché dans ce petit deux-pièces, cher, grand et bon ami. Je t’ai écrit un jour : mon cœur volera toujours vers toi comme un oiseau libre, où que je sois sur terre, et te trouvera toujours. […]

J’avais encore mille choses à te demander et à apprendre de ta bouche ; désormais je devrai m’en tirer toute seule. Je me sens très forte, tu sais, je suis persuadée de réussir ma vie. C’est toi qui as libéré en moi ces forces dont je dispose. Tu m’as appris à prononcer sans honte le nom de Dieu. Tu as servi de médiateur entre Dieu et moi, mais maintenant, toi le médiateur, tu t’es retiré et mon chemin mène désormais directement à Dieu ; c’est bien ainsi, je le sens. Et je servirai moi-même de médiatrice pour tous ceux que je pourrai atteindre.

Extrait de Une vie bouleverséejournal. Points Seuil.

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Etty Hillesum, une prière en liberté

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C’est un Dieu intérieur qui s’est révélé à Etty Hillesum, au fil de son introspection, de l’écriture de son journal et des mesures anti-juives à Amsterdam. Elle prie à genoux ce Dieu qu’elle découvre, petit à petit.

Le Dieu d’Etty Hillesum est un Dieu d’amour, qu’elle aime en retour. Elle lui parle et Dieu lui répond, par mille signes. C’est une relation très libre, elle lui parle comme à un ami.

Elle invente un langage, une forme de dialogue qui peut nous donner des clés pour parler à Dieu. Car nous chrétiens pouvons prier de manière ritualisée, mais notre prière peut passer aussi par le chant ou la danse !

Sa prière  n’est pas ritualisée. C’est pourquoi je crois qu’elle à notre époque, et même aux athées, car elle n’est pas confessionnelle. Elle parle à tous ceux qui sont en recherche de spiritualité, car elle parle simplement de la relation de l’homme au divin, et de l’essence de ce qu’est la foi.

18 mai 1942.

Les menaces extérieures s’aggravent sans cesse et la terreur s’accroît de jour en jour. J’élève la prière autour de moi comme un mur protecteur plein d’ombre propice, je me retire dans la prière comme dans la cellule d’un couvent et j’en ressors plus concentrée, plus forte, plus « ramassée ». Cette retraite dans la cellule bien close de la prière prend pour moi une réalité de plus en plus forte, devient aussi plus simple.

Cette concentration intérieure dresse autour de moi de hauts murs entre lesquels je me retrouve et me rassemble, échappant à toutes les dispersions. Je conçois tout à fait qu’il vienne un temps où je resterais des jours et des nuits agenouillée jusqu’à sentir enfin autour de moi l’écran protecteur de murs qui m’empêcheraient de m’éparpiller, de me perdre et de m’anéantir.

Prière du dimanche matin [12 juillet 1942].

Ce sont des temps d’effroi, mon Dieu. Cette nuit pour la première fois, je suis restée éveillée dans le noir, les yeux brûlants, des images de souffrance humaine défilant sans arrêt devant moi. Je vais te promettre une chose, mon Dieu, oh, une broutille : je me garderai de suspendre au jour présent, comme autant de poids, les angoisses que m’inspire l’avenir ; mais cela demande un certain entraînement. Pour l’instant, à chaque jour suffit sa peine.

Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes. C’est tout ce qu’il nous est possible de sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à te mettre au jour dans les cœurs martyrisés des autres.

Oui, mon Dieu, tu sembles assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de cette vie. Je ne t’en demande pas compte, c’est à toi au contraire de nous appeler à rendre des comptes, un jour. Il m’apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon cœur que tu ne peux pas nous aider, mais que c’est à nous de t’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous.

Extrait de Une vie bouleverséejournal. Points Seuil.

 

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Etty Hillesum et son Dieu intérieur

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Écrivains russes, poètes allemands, auteurs spirituels chrétiens nourrissent l’imaginaire spirituel d’Etty Hillesum, qui découvre un Dieu qui parle en elle.

Le Dieu d’Etty Hillesum a à voir avec le Dieu des chrétiens, elle s’en inspire de manière évidente. Au cours de sa psychanalyse, son thérapeute lui avait donné à lire des écrits chrétiens, la Bible, les Evangiles, saint Augustin Maître Eckhart,. Saint Augustin a joué pour elle un grand rôle en lui faisant découvrir un Dieu intérieur.

Elle a lu aussi des écrits d’autres traditions, de sagesse orientale notamment, et des écrits moins religieux, mais qui ont creusé son intériorité : Tolstoï, Dostoïevski, Rilke qui l’accompagnait partout. Rilke est le poète de l’intériorité, de l’arrière-monde, qui apprend à creuser une forme de transcendance, au sens large du terme, au sein de soi.

Pour autant, ce n’est pas un Dieu bricolé, c’était une intellectuelle érudite, très cérébrale. C’est un Dieu très structuré, qu’elle découvre dans un parcours qui va de soi vers autrui. Elle découvre l’amour de l’humanité, un amour universel au sein duquel Dieu s’impose.

Le Dieu d’Etty Hillesum a bien sûr des inspirations chrétiennes, mais il serait dommage de le réduire à une confession. C’est un Dieu personnel, très singulier, a-dogmatique et donc très universel.

C’est un Dieu très incarné, proche donc du Dieu chrétien, avec lequel elle entretient un dialogue semblable au dialogue chrétien avec Dieu.

Mais en même temps, dans la forme de méditation qu’elle expérimente aussi, elle est proche du bouddhisme. Quand elle parle de « grand flux », de « grand tout », de « cosmos », elle est plus dans l’abstraction que dans la prière.

Mardi 26 août [1941] au soir.

Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l’atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour.

Il y a des gens, je suppose, qui prient les yeux levés vers le ciel. Ceux-là cherchent Dieu en dehors d’eux. Il en est d’autres qui penchent la tête et la cachent dans leurs mains, je pense que ceux-ci cherchent Dieu en eux-mêmes.

25 septembre [1943], 11 heures du soir.

Je trottinais aux côtés de Ru et, à l’issue d’une très longue discussion où nous avions agité une fois de plus les « ultimes questions », je m’arrêtai pile au milieu de la Govert Flinckstraat 1, si étriquée et si monotone, et je lui dis : « Et tu sais, Ru, j’ai encore un autre trait puéril, qui me fait trouver toujours la vie belle et m’aide peut-être à tout supporter aussi bien. »

Ru me lançait un regard interrogateur et je lui dis, comme si c’était la chose du monde la plus naturelle (n’est-ce pas le cas, d’ailleurs ?) : « Vois­-tu, je crois en Dieu. »

Il en fut un peu déconcerté, je pense, et me considéra un moment comme pour lire une indication mystérieuse sur mon visage – mais avec un peu de recul il se dit très content pour moi. Peut-être est-ce pour cela que je me suis sentie tout le reste de la journée si rayonnante et si forte ? D’avoir su dire si simplement, comme une chose coulant de source, dans la grisaille de ce quartier populaire : « Oui, vois-tu, je crois en Dieu. » (…)

Je vis constamment dans la familiarité de Dieu comme si c’était la chose la plus simple du monde, mais il faut aussi régler sa vie en conséquence. Je n’en suis pas encore là, oh non, et parfois je me conduis pourtant comme si j’avais atteint mon but.

Je suis joueuse, j’aime mes aises, j’appréhende souvent les choses en artiste plutôt qu’en femme responsable, et j’ai en moi aussi le goût du bizarre, du caprice et de l’aventure.

Mais assise à ce bureau, dans la nuit qui s’avance, je sens en moi la force contraignante et directrice d’une gravité toujours plus présente, toujours plus profonde, sorte de voix silen­cieuse qui me dicte ce que je dois faire et m’oblige à noter en toute franchise : de toutes parts j’ai failli à ma mission, mon vrai travail ne fait que commencer. Jusqu’ici, au fond, je m’amusais.
26 septembre [1943], 9 heures et demie.

Je te remercie, mon Dieu, de m’avoir fait rencontrer aussi complètement l’une de tes créatures et dans ma chair, et dans mon âme.

Je devrais m’en remettre à toi de beaucoup plus de cho­ses, mon Dieu. Et cesser de te poser des conditions : « Si je reste en bonne santé, alors… » Même si je ne suis pas en bonne santé, cela n’empêche pas la vie de continuer et d’être toujours la meilleure possible. Comment pourrais-je
formuler des exigences ? Aussi bien m’en garderai-je. Et mes maux d’estomac se sont améliorés d’un coup dès lors que je m’en suis « dessaisie ».

Tôt ce matin j’ai feuilleté mes cahiers. Les souvenirs m’ont assaillie par milliers. Quelle année d’une richesse extraordinaire l Et combien chaque jour apporte de richesses nouvelles ! Merci de m’avoir donné assez d’espace intérieur pour les abriter toutes.

 

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Etty Hillesum, un rayonnement mondial

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Dès sa publication en 1981 sous le titre Une vie bouleversée, le journal d’Etty Hillesum connaît un succès foudroyant et ne cesse d’inspirer une foule d’artistes, d’universitaires et de croyants.

Etty Hillesum avait le projet de devenir écrivain. Elle considérait parfois son journal comme un travail préparatoire pour un roman. Ce journal et ses lettres sont devenus son œuvre. Elle y fait preuve d’une lucidité sans faille sur elle-même, sur les autres, sur les événements…

Et ce qui aurait pu verser dans la complaisance narcissique est traversé par un humour tenace et une humilité remarquable.

Huit cahiers, couverts d’une petite écriture serrée, ont été conservés par une amie d’Etty.

Publié en 1981 aux Pays-Bas, le livre connaît un succès foudroyant et plusieurs réimpressions en quelques mois. Son livre est traduit dans une quarantaine de langues dont le français, en 1985. Les écrits d’Etty Hillesum ont été publiés en français : Une vie bouleversée, journal 1941-1943, suivi de Lettres de Westerbork (points Seuil).

Son cheminement intérieur qui est aussi un témoignage de première main sur la mise en œuvre de la « solution finale » aux Pays-Bas, bouleverse les lecteurs.

Son journal n’a cessé d’inspirer écrivains, musiciens, dessinateurs, metteurs en scène, universitaires, et bien sûr, des chercheurs de Dieu et des croyants de tous horizons. Pour beaucoup, Etty Hillesum est un guide de sagesse, un maître spirituel pour aujourd’hui.

« De cette jeune femme intensément éprise de la vie, de l’amour, et follement prodigue de vie et d’amour, tout reste à apprendre, à recevoir, à méditer », résume l’écrivaine Sylvie Germain, qui a lui a consacré un ouvrage (Etty Hillesum. Ed. Pygmalien/Gérard Watelet).

Eh bien, allons-y ! Moment pénible, barrière presque infranchissable pour moi : vaincre mes réticences et livrer le fond de mon cœur à un candide morceau de papier quadrillé. Les pensées sont parfois très claires et très nettes dans ma tête, et les sentiments très profonds, mais les mettre par écrit, non, cela ne vient pas encore. C’est essentiellement, je crois, le fait d’un sentiment de pudeur. Grande inhibition ; je n’ose pas me livrer, m’épancher librement, et pourtant il le faudra bien, si je veux à la longue faire quelque chose de ma vie, lui donner un cours raisonnable et satisfaisant.

De même, dans les rapports sexuels, l’ultime cri de délivrance reste toujours peureusement enfermé dans ma poitrine. En amour, je suis assez raffinée et, si j’ose dire, assez experte pour compter parmi les bonnes amantes; l’amour avec moi peut sembler parfait, pourtant ce n’est qu’un jeu éludant l’essentiel et tout au fond de moi quelque chose reste emprisonné. Et tout est à l’avenant.

J’ai reçu assez de dons intellectuels pour pouvoir tout sonder, tout aborder, tout saisir en formules claires ; on me croit supérieurement informée de bien des problèmes de la vie ; pourtant, là, tout au fond de moi, il y a une pelote agglutinée, quelque chose me retient dans une poigne de fer, et toute ma clarté de pensée ne m’empêche pas d’être bien souvent une pauvre godiche peureuse.

 

22 septembre 1942

J’ai écrit un jour dans un de mes cahiers: je voudrais suivre du bout des doigts les contours de notre temps. J’étais assise à mon bureau et ne savais comment approcher la vie. C’était parce que je n’avais pas encore accédé à la vie qui était en moi. C’est à ce bureau que j’ai appris à rejoindre la vie que je portais en moi. Puis j’ai été jetée sans transition dans un foyer de souffrance humaine, sur l’un des nombreux petits fronts ouverts à travers toute l’Europe.

Et là, j’ai fait soudain l’expérience suivante: en déchiffrant les visages, en déchiffrant des milliers de gestes, de petites phrases, de récits, je me suis mise à lire le message de notre époque – et un message qui en même temps la dépasse. Ayant appris à lire en moi-même, je me suis avisée que je pouvais lire aussi dans les autres.

Là-bas j’ai vraiment eu l’impression de suivre à tâtons, d’un doigt sensible aux moindres aspérités, les contours de ce temps et de cette vie. Comment se fait-il que ce petit bout de lande enclos de barbelés, traversé de destinées et de souffrances humaines qui viennent s’y échouer en vagues successives, ait laissé dans ma mémoire une image presque suave ? Comment se fait-il que mon esprit, loin de s’y assombrir, y ait été comme éclairé et illuminé ?

J’y ai lu un fragment de ce temps qui ne me paraît pas dépourvu de sens. A ce bureau, au milieu de mes écrivains, de mes poètes et de mes fleurs, j’ai tant aimé la vie. Et là-bas, au milieu de baraques peuplées de gens traqués et persécutés, j’ai trouvé la confirmation de mon amour de cette vie. Ma vie, dans ces baraques à courants d’air, ne s’opposait en rien à celle que j’avais menée dans cette pièce calme et protégée. A aucun moment je ne me suis sentie coupée d’une vie qu’on prétendait révolue: tout se fondait en une grande continuité de sens.

Comment ferai-je pour décrire tout cela? Pour faire sentir à d’autres comme la vie est belle, comme elle mérite d’être vécue et comme elle est juste – oui : juste. Peut-être Dieu me fera-t-il trouver les mots qu’il faut, quelques mots simples ? Des mots colorés, passionnés et graves aussi. Mais par-dessus tout des mots simples.

Comment camper en quelques touches tendres, légères mais puissantes, ce petit village de baraques entre ciel et lande ? Comment faire pour que d’autres lisent avec moi à livre ouvert dans tous ces gens qu’il faut déchiffrer comme des hiéroglyphes, trait par trait, jusqu’à ce qu’ils composent un tout lisible et intelligible, un monde pris entre ciel et lande ?

En tout cas j’ai d’ores et déjà une certitude: jamais je ne pourrai écrire tout cela comme la vie l’a écrit devant moi en lettres mouvantes. J’ai tout lu, de mes yeux et de tous mes sens. Mais je ne pourrai jamais le raconter tel quel. Cela me désespérerait si je n’avais appris à accepter la nécessité de travailler avec les forces insuffisantes dont on dispose mais d’en tirer le meilleur parti possible.

Dimanche soir, 4 octobre 1942

J’aime les contacts humains. L’intensité de mon attention réussit à tirer d’eux, dirait-on, ce qu’ils ont de plus profond et de meilleur; ils s’ouvrent à moi et chaque être m’est une histoire, que me conte la vie même. Et mes yeux émerveillés ne cessent de lire son grand livre.

La vie me confie tant d’histoires que je devrais raconter à mon tour et exposer en termes clairs à tous ceux qui ne savent pas lire à livre ouvert le texte de la vie. Mon Dieu, tu m’as donné le don de lire, voudras-tu me donner aussi celui d’écrire ?

 

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L’esprit d’amour et de sagesse repose sur Etty Hillesum, voici sept enseignements qu’elle nous transmet pour aujourd’hui.

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Le journal d’Etty Hillesum est une traversée intérieure, les yeux, les mains et le cœur, grands ouverts sur la réalité d’un désastre et sur la splendeur du monde.

Armée du brandon de l’amour, Etty s’est enfoncée dans les ténèbres sans désespérer, confiante que celles-ci n’ont pas arrêté la lumière. Son témoignage en est la preuve.

Voici sept enseignements qu’on peut tirer à son écoute.

  1. Écoute-toi, entre en toi-même !

« Être à l’écoute de soi-même. Se laisser guider, non plus par les incitations du monde extérieur, mais par une urgence intérieure. » (31 décembre 1941)

« Si chacun de nous écoutait seulement un peu plus sa voix intérieure, s’il essayait seulement d’en faire retentir une en soi-même – alors il y aurait beaucoup moins de chaos dans le monde » (2 octobre 1942)

  1. Si tu veux changer le monde, convertis-toi d’abord

« Je ne crois plus que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur, que nous n’ayons d’abord corrigé en nous. » (19 février 1942)

  1. Regarde la réalité en face, sans désespérer de l’homme

« On a parfois le plus grand mal à concevoir et à admettre, mon Dieu, tout ce que tes créatures terrestres s’infligent les unes aux autres en ces temps déchaînés. Mais je ne m’enferme pas pour autant dans ma chambre, mon Dieu, je continue à tout regarder en face, je ne me sauve devant rien, je cherche à comprendre et à disséquer les pires exactions, j’essaie toujours de retrouver la trace de l’homme dans sa nudité, sa fragilité, de cet homme bien souvent introuvable. » (26 mai 1942).

  1. Accepte la mort, c’est la vie aussi

« Regarder la mort en face et l’accepter comme partie intégrante de la vie, c’est élargir la vie. À l’inverse, sacrifier dès maintenant à la mort un morceau de cette vie, par peur de la mort et refus de l’accepter, c’est le meilleur moyen de ne garder qu’un pauvre petit bout de vie mutilée, méritant à peine le nom de vie. Cela semble paradoxal: en excluant la mort de sa vie on se prive d’une vie complète, et en l’y accueillant on élargit et on enrichit sa vie. » (3 juillet 1942)

  1. Vis la communion, malgré tout

« Dans ce monde saccagé, les chemins les plus courts d’un être à un autre sont des chemins intérieurs » (11 juillet 1942)

  1. Agenouille-toi !

« Et si les turbulences sont trop fortes, si je ne sais plus comment m’en sortir, il me restera toujours deux mains à joindre et un genou à fléchir. C’est un geste que nous ne nous sommes pas transmis de génération en génération, nous autres Juifs. J’ai eu du mal à l’apprendre. C’est l’héritage le plus précieux de l’homme dont j’ai déjà presque oublié le nom, mais dont la meilleure part prolonge sa vie en moi. Quelle étrange histoire, tout de même, que la mienne, celle de la file qui ne savait pas s’agenouiller. Ou – variante – de la fille qui a appris à prier. C’est mon geste le plus intime encore que ceux que j’ai dans l’intimité d’un homme. On ne peut tout de même pas déverser tout son amour sur un seul être? » (10 octobre 1942)

  1. Fais confiance à Dieu

« Je suis prête à tout accepter, tout lieu de la terre où il plaira à Dieu de m’envoyer, prête aussi à témoigner à travers toutes les situations et jusqu’à la mort, de la beauté et du sens de cette vie: si elle est devenue ce qu’elle est, ce n’est pas le fait de Dieu mais le nôtre. Nous avons reçu en partage toutes les possibilités d’épanouissement, mais n’avons pas encore appris à exploiter ces possibilités. […] je vois, je vois et je comprends sans cesse plus de choses, je sens une paix intérieure grandissante et j’ai une confiance en Dieu dont l’approfondissement rapide, au début, m’effrayait presque, mais qui fait de plus en plus partie de moi-même. Et maintenant, au travail. » (7 juillet 1942)

 

Jeudi 17 septembre [1942], 8 heures du matin.

Le sentiment de la vie est si fort en moi, si grand, si serein, si plein de gratitude, que je ne chercherai pas un instant à l’exprimer d’un seul mot. J’ai en moi un bonheur si complet et si parfait, mon Dieu. Ce qui l’exprime encore le mieux, ce sont ses mots à lui : « se recueillir en soi-même ». C’est peut-être l’expression la plus parfaite de mon sentiment de la vie : je me recueille en moi-même. Et ce « moi–même », cette couche la plus profonde et la plus riche en moi où je me recueille, je l’appelle « Dieu ».

Dans le journal de Tide, j’ai rencontré souvent cette phrase : « Pre­nez-le doucement dans vos bras, Père. » Et c’est bien mon sentiment perpétuel et constant : celui d’être dans tes bras, mon Dieu, protégée, abritée, imprégnée d’un sentiment d’éternité. Tout se passe comme si chacun de mes souffles était pénétré de ce sentiment d’éternité, comme si le moindre de mes actes, la parole la plus anodine s’inscrivait sur un fond de grandeur, avait un sens profond. Il m’écrivait dans une de ses premières lettres : « Et chaque fois que je peux dispenser autour de moi un peu de ce trop-plein de forces, je suis heureux. » (…)

De fait, ma vie n’est qu’une perpétuelle écoute « au-dedans » de moi-même, des autres, de Dieu. Et quand je dis que j’écoute « au-dedans », en réalité c’est plutôt Dieu en moi qui est à l’écoute. Ce qu’il y a de plus essentiel et de plus profond en moi écoute l’essence et la profondeur de l’autre. Dieu écoute Dieu.

Comme elle est grande la détresse intérieure de tes créatures terrestres, mon Dieu. Je te remercie d’avoir fait venir à moi tant de gens avec toute leur détresse. Ils sont en train de me parler calmement, sans y prendre garde, et voilà que tout à coup leur détresse perce dans sa nudité. Et j’ai devant.moi une petite épave humaine, désespérée et ignorant comment continuer à vivre. C’est là que mes difficultés commencent.

II ne suffit pas de te prêcher, mon Dieu, pour te mettre au jour dans le cœur des autres. Il faut dégager chez l’autre la voie qui mène à toi, mon Dieu, et pour ce faire il faut être un grand connaisseur de l’âme humaine.

Il faut avoir une formation de psychologue : rapports au père et à la mère, souvenirs d’enfance, rêves, sentiments de culpabilité, complexes d’infériorité, enfin tout le magasin des accessoires.

Dans tous ceux qui viennent à moi, je commence alors une exploration prudente. Les outils qui me servent à frayer la voie vers toi chez les autres sont encore bien rudimentaires. Mais j’en ai déjà quelques-uns et je les perfectionnerai, lentement et avec beaucoup de patience.

Et je te remercie de m’avoir donné le don de lire dans le cœur des autres. Les gens sont parfois pour moi des maisons aux portes ouvertes. J’entre, j’erre à travers des couloirs, des pièces : dans chaque maison l’aménagement est un peu différent, pourtant elles sont : toutes semblables et l’on devrait pouvoir faire de chacune d’elles un sanctuaire pour toi, mon Dieu. Et je te le promets, je te le promets, mon Dieu, je te chercherai un logement et un toit dans le plus grand nombre de maisons possibles. C’est une image amusante : je me mets en route pour te chercher un toit. Il y a tant de maisons inhabitées, où je t’introduirai comme invité d’honneur.

ANTISEMITISME, GUERRE MONDIALE 1939-1945, NEGATIONNISME, RACISME, ROBERT FAURISSON (1929-2018), SHOAH

Robert Faurisson, le père du négationnisme français

Robert Faurisson

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Robert Faurisson, né en janvier 1929 à Shepperton est décédé le 21 octobre 2018 à Vichy. Il était un militant négationniste.

Professeur de lycée, puis maître-assistant en lettres modernes   à l’université, il connaît un début de notoriété à partir de la fin des années 1960 en publiant une étude sur Rimbaud et avec sa thèse consacrée à Lautréamont.. À la fin des années 1970, il accède à la célébrité à travers une série de scandales médiatiques et de procès en raison de sa négation du génocide juif. Il devient en France, à partir des années 1980, une icône des négationnismes d’extrême droite et d’ultra-gauche, convergeant dans les années 2000 dans une partie de l’antisionisme en Occident comme dans le monde arabo-musulman. Jugé antisémite, proche des milieux d’extrême-droite, voire néonazis, il a été condamné à plusieurs reprises pour « incitation à la haine raciale » et « contestation de crime contre l’humanité ».

Figure emblématique du négationnisme, il ajoute aux auteurs fondateurs de ce courant, Paul Rassinier et Maurice Bardèche,, une fixation sur le prétexte de la négation de l’existence des chambres à gaz. Il joue sur l’apparente crédibilité d’une démarche hypercritique pseudo-scientifique, , unanimement disqualifiée dans le monde de la recherche. Qualifié de « faussaire de l’histoire » par Robert Badinter, , il attaque ce dernier en diffamation mais est débouté par la justice qui acte cette qualification en 2007. Dans un jugement du 6 juin 2017, confirmé en appel le 12 avril 2018, le tribunal de grande instance de Paris établit qu’écrire que Faurisson est « un menteur professionnel », un « falsificateur » et « un faussaire de l’histoire » est conforme à la vérité.

 

Origines familiales et formation

Il naît au Royaume-Uni (Shepperton, Comté de Surrey), d’un père français,  et d’une mère écossaise, sous le nom de Robert-Faurisson Aitken. Il a trois frères et trois sœurs

Durant son enfance, sa famille se déplace au gré des postes occupés par son père : à Saïgon, Singapour, Kobe, Shanghai jusqu’en 1936, où elle revient en métropole. Il fait alors ses études principalement au petit séminaire de Versailles, au collège de Provence à Marseille et au Lycée Henri-IV à Paris) où il a pour condisciple Pierre-Vidal Naquet.. Puis il fait des études de lettres classiques à la Sorbonne.

 

Professeur de l’enseignement secondaire

Sa carrière d’enseignant commence en 1951 avec un poste d’adjoint d’enseignement successivement à Paris, après une maîtrise de lettres consacrée à « La psychologie dans les romans de Marivaux » et l’obtention d’un diplôme supérieur de lettres (DES). Nommé au collège de Nogent-sur-Marne à la rentrée 1952, il interrompt ses activités professionnelles pour raison de santé en février 1953. Il reprend l’enseignement à la rentrée 1955 au lycée Blaise-Pascal d’Ambert. Pour sa biographe Valérie Igounet, « la carrière d’enseignant de Robert Faurisson n’est pas limpide. Lorsqu’on s’y attarde, on se rend compte qu’elle est traversée de rumeurs [qui] concernent davantage son comportement sur ses méthodes pédagogiques » : « Robert Faurisson est excessif, “très nerveux et colérique” et, en même temps, il fait preuve d’un comportement pour le moins original ».

Agrégé de lettres en 1956, il est nommé professeur au lycée des Célestins de Vichy (1957-1963), un établissement de filles. Il est ensuite affecté au lycée Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand (1963-1969), qui accueille des garçons. Le rapport de la Commission sur le racisme et le négationnisme à l’Université Jean-Moulin-Lyon III résume en ces termes sa carrière dans le secondaire : « Il y est considéré comme un enseignant d’un haut niveau intellectuel, connaissant bien sa discipline et passionné par son métier. Il est en revanche critiqué pour son attitude envers les élèves et sa hiérarchie, avec laquelle il entre dans des conflits sérieux et répétés. De 1958 à 1962, il fait l’objet à plusieurs reprises de mises en garde écrites à cause de la violence verbale dont il fait preuve envers certaines élèves, en particulier des élèves françaises d’origine algérienne, ou à cause de ses emportements à l’égard de la direction, qui demande à plusieurs reprises sa mutation dans un autre établissement. ».

Il acquiert à cette époque une brève notoriété, tout d’abord en 1961 avec la publication d’un article intitulé « A-t-on lu Rimbaud ? » qui suscite une polémique littéraire. Puis, en mars 1962, la presse locale et nationale signale qu’il a été incarcéré à Riom pour « offense au chef de l’État » ; « le rapport de l’officier de police général décrit un homme “vociférant” des injures à la cantonade contre le chef de l’État, le préfet et les policiers présents » :

« Oui… Vous n’êtes pas des hommes libres, vous !… vous servez l’État, hier Léon Blum, aujourd’hui Ferhat Abba… moi… je suis libre, vous entendez ; libre !… J’emmerde de Gaulle, le préfet, le sous-préfet. »

Après l’ouverture d’une information judiciaire et un nouvel incident lors de son audition par le juge d’instruction qui relève « l’état d’exaltation extrême de Faurisson », il est incarcéré, puis finalement condamné à deux reprises à des peines d’amende et d’emprisonnement avec sursis, une expertise médicale ayant retenu « le caractère exalté de Robert Faurisson qui serait de nature à “atténuer sa responsabilité dans une certaine mesure” »

C’est également durant cette période que son nom apparaît à l’occasion de l’affaire Audin : Faurisson donne un peu d’argent au Comité Audin ; mais par la suite, il envoie une lettre dans laquelle il demande qu’on ne lui envoie plus l’« ignoble littérature [du Comité] », qu’il a donné « par pitié pour Mme Audin », ajoutant : « Et puis, un bon conseil, cachez vos juifs. Je comprends qu’un Vidal-Naquet vibrionne à plaisir dans cette malodorante affaire, mais… ».

Il semble donc qu’à cette époque, Robert Faurisson ne soit pas encore devenu le « libéral relativement apolitique » auquel Noam Chomsky apportera son soutien vingt ans plus tard.

 

Carrière universitaire

De 1969 à 1973, il est maître assistant stagiaire puis titulaire de littérature française à Paris III. En juin 1972, il soutient sa thèse de doctorat d’Etat sur La Bouffonnerie de Lautréamont. De décembre 1973 à mars 1980, il est maîtres de conférences en littérature contemporaine à l’université Lyon II..

Il se signale de nouveau à l’attention des médias par le traitement qu’il fait subir aux poèmes de Nerval en 1977, mais s’impose définitivement durant les années 1978-1980 qui marquent le début de l’affaire Faurisson : il devient alors le principal négationniste français et un des principaux à l’échelle mondiale. Cette affaire a des conséquences notables sur sa carrière universitaire qui prend fin de façon brutale, sans qu’il soit privé de ses ressources.

De 1980 à sa retraite en 1995, il est détaché, à sa demande, au Centre national de télé-enseignement (CNTE) (actuel CNED) sans aucune activité effective d’enseignement. En 1980, alors qu’il n’a plus aucune activité de recherche ni d’enseignement au sein de l’Université, il bénéficie d’une mesure collective de reclassement qui lui donne le grade de professeur des universités.  

 

Les mystifications littéraires

Au cours des années 1960 et 1970, Robert Faurisson mène de front ses publications sur la littérature et ses premiers écrits négationnistes, où se retrouve le même discours de dénonciation de supposées « mystifications », qu’elles soient littéraires ou historiques. Pour l’historienne Valérie Igounet, il est alors essentiellement un « provocateur » à la recherche de la célébrité. Pierre Milza insiste pour sa part sur la dimension paranoïaque de sa démarche, tandis que Jean Stengers   voit une « fêlure [qui] se manifeste par deux traits : d’une part par un délire interprétatif, et d’autre part par une forme de folie obsessionnelle, c’est-à-dire d’idée fixe ». Henry Rousso et Valérie Igounet soulignent également le rôle que pourrait avoir joué pour Robert Faurisson comme pour son inspirateur Paul Rassinier l’image pervertie de Jean Norton Cru et (à propos de Rassinier) la « posture assez classique, qu’on a connue après la Première Guerre mondiale, de remise en cause des mythologies, des récits sur la guerre : une vision hypercritique, qui est une forme de réaction à des récits presque inaudibles, sur l’horreur».

Le succès relatif de sa production littéraire le conduit finalement à la fin de cette première époque à se consacrer exclusivement au négationnisme.

 A-t-on lu Rimbaud ? (1961)

En 1961, Robert Faurisson publie dans la revue Bizarre une  étude de l’œuvre d’Arthur Rimbaud, sous le titre A-t-on lu Rimbaud ?. Lors de sa première édition, le texte est signé des simples initiales R. F., l’auteur souhaitant dans un premier temps garder l’anonymat dans une mise en scène médiatique jouant sur le mystère. La thèse de l’étude est d’attribuer au sonnet Voyelles, de Rimbaud, un sens érotique et scatologique, censé avoir été ignoré jusqu’à cette révélation.

Les critiques sont partagés. Antoine Adam, André Breton et Pieyre de Mandiargues lui font un accueil favorable. René Etiemble, est en revanche très sévère. La revue rebondit sur le sujet en publiant en 1962 un numéro spécial consacré à L’Affaire Rimbaud. L’originalité de l’interprétation faurissonnienne est par la suite relativisée. Sans être totalement écartée, l’interprétation érotique du sonnet n’est retenue par d’autres critiques qu’avec davantage de prudence.

 A-t-on bien lu Lautréamont ? (1972)

Robert Faurisson publie en janvier 1971 un premier article consacré à Lautréamont dans la Nouvelle Revue française, intitulé « Les divertissements d’Isidore ». Il y présente sa thèse sur Lautréamont. Les Chants de Maldoror et les Poésies seraient une parodie, là encore insoupçonnée jusqu’à cette démystification. L’article est salué dans Rivarol. Invité à l’émission littéraire Post Scriptum (avril 1971), Robert Faurisson y est notamment confronté à Gérard Legrand. Il soutient de manière provocante qu’il suffit d’étudier le texte « au ras des pâquerettes » pour y voir « la plus belle mystification littéraire » qu’on ait jamais vue.

En 1972, il présente sa thèse sur Lautréamont. La vision de Faurisson est à nouveau contestée, le jury critiquant « la méthode littéraire […] au ras du texte, certes novatrice et provocatrice mais également simpliste car épousant un parti-pris insoutenable », tandis qu’il se voit notamment accusé par le critique Pierre Albouy de « poujadisme intellectuel ». La thèse est cependant publiée par Gallimard. Bien que suscitant moins d’écho que sa précédente publication sur Rimbaud, l’ouvrage reçoit un accueil partagé : le caractère provocateur de l’auteur est fréquemment souligné, tandis qu’une partie des critiques sont beaucoup plus sévères. Dans une étude récente, Guy Laflèche, professeur au Département des études françaises de l’université de Montréal, spécialiste de Lautréamont et auteur d’une édition critique des Chants de Maldoror, considère les travaux de Faurisson sur Lautréamont comme un « torchon », reprochant à Faurisson contresens, confusions entre sens propre et sens figuré, interprétations hors contexte, lectures au premier degré, redites, critique normative et savoir mal digéré.

Après avoir brièvement enseigné à Paris, Robert Faurisson est nommé fin 1973 à l’Université Lyon II, contre l’avis de celle-ci, sans que cela puisse cependant être imputé à ses premières activités négationnistes. S’il est défendu et apprécié par un « petit noyau d’étudiants », ses cours sont peu fréquentés. Il se retrouve peu à peu isolé au sein de l’Université Lyon-II

 

La « méthode Ajax » de critique de textes

Durant ses années d’enseignement, il se présente comme l’initiateur d’une nouvelle méthode de « critique de textes et de documents, recherche du sens et du contresens, du vrai et du faux », baptisée « méthode Ajax » du nom du produit ménager en raison de son aspect « décapant » : elle refuse toute prise en compte du contexte et de l’auteur et s’en tient à une lecture au pied de la lettre du discours. Celui-ci se prête alors aisément à une hypercritique une  conduisant systématiquement à en rejeter l’authenticité ou la sincérité. Faurisson applique bientôt cette même « méthode d’investigation littéraire » aux sources historiques, coupées de leur contexte et réduites au sens immédiat des termes, auxquels il peut alors « conférer un sens unique à partir d’un postulat original». Il va ainsi contribuer à donner un habillage scientifique aux discours politiques d’auteurs comme Maurice Bardèche ou Paul Rassinier ou à ceux plus récents d’Arthur Buthz..

 

Le négationnisme

 Les premières « recherches » négationnistes (1964-1977)

Robert Faurisson entre en contact épistolaire de 1964 à 1967 avec Paul Rassinier, l’un des fondateurs du courant négationniste. Cette correspondance montre qu’il adhère d’emblée à cette démarche, sans aucune réserve sur son adoption par l’extrême droite française pour qui elle est un artifice nécessaire à sa propre survie. Elle laisse présager ce qui va suivre : la focalisation presque exclusive du discours négationniste sur le thème de la « possibilité technique des chambres à gaz » jusqu’au prochain tournant des années 2000, approche qui suscite d’ailleurs les réticences de Rassinier.

Après la mort de Paul Rassinier s’ouvre plus d’une décennie de gestation du négationnisme français, marquée tout à la fois par l’absence de meneur potentiel, par la diffusion des thèses négationnistes à l’extrême droite, en particulier au sein du Front national, mais aussi par leur appropriation par une fraction de l’ultragauche. C’est aussi l’époque des « recherches » menées par Faurisson, qui visite brièvement les archives d’Auschwitz à deux reprises ; Tadeusz Iwaszko, conservateur du Musée d’Auschwitz, prend cependant conscience dès 1977 du caractère orienté et mensonger des visites de Faurisson, qui s’est initialement présenté « sous le prétexte inexact et abusif d’une publication et éventuellement une exposition […] à l’université de Lyon II ». Iwaszko met alors fin à toute assistance. Pour l’essentiel, Robert Faurisson fréquente surtout la bibliothèque du Centre de Documentation juive contemporaine à Paris dont l’accès lui est également fermé à partir de la fin 1977.

Selon Pierre Guillaume, puis Jean-Claude Pressac, les « travaux » de Robert Faurisson s’appuient sur « 200 kg » de documentation pour étayer ses dires. L’état des recherches sur le sujet conduit à relativiser fortement l’impression donnée par ce type d’affirmation courante dans le courant négationniste quant à la somme de « travail » de Faurisson. Valérie Igounet revient à plusieurs reprises sur le caractère limité des recherches originales de Faurisson, qui s’en remet à partir des années 1980 à ses intermédiaires, mais aussi aux dossiers de la défense lors des procès où il est en cause, pour lui fournir sa documentation. Par ailleurs, Faurisson n’a jamais travaillé sur les archives nazies ouvertes après 1989. Sur cette maigre base documentaire, il construit pourtant la rhétorique qui va constituer son principal apport au négationnisme : les chambres à gaz n’ont été utilisées que comme instrument d’épouillage et non pour tuer des hommes ; leur caractère homicide est une supercherie, produit d’un « complot juif ».

Dans ses débuts, tout en veillant à ne pas paraître abuser trop ouvertement de son statut d’enseignant, Faurisson exploite pourtant celui-ci au service de son idéologie. Ses thèmes de travaux, cités dans ses candidatures répétées pour le titre de professeur montrent que cette orientation négationniste est explicite au sein de l’Université : son cours de maîtrise et son « séminaire de critiques de textes et documents » portent sur le Journal d’Anne Frank dont il conteste l’authenticité ; il accorde une mention « très bien » assortie des félicitations au mémoire de maîtrise de Cécile Dugas consacré à Robert Brasillach, lauréat en 1979 du prix Brasillach de l’Association des amis de Robert Brasillach, , et qui aboutit en 1985 à la publication d’une hagiographie de l’ancien collaborationniste.

De même, il diffuse ses premiers écrits négationnistes en 1974 dans des cercles restreints au sein de l’Université ou en usant de son titre formel d’enseignant rattaché à l’université dans des courriers provocateurs adressés à plusieurs spécialistes de la Seconde Guerre mondiale. Ses écrits sous couvert de son statut d’enseignant et son utilisation de papier à en-tête universitaire sont condamnés dès juin 1974 par le conseil de l’université de la Sorbonne, à la suite d’une lettre adressée au Centre de documentation juive de Tel Aviv, révélée par la suite par l’hebdomadaire Tribune Juive. Cette première affaire est mentionnée dans la presse par Le Canard enchaîné, puis par Le Monde : il est privé d’un éventuel usage du droit de réponse qu’il réclame pourtant au quotidien et qu’il ne cesse d’exiger dès lors. Elle lui vaut également une fin de non recevoir de la part du syndicat SNESSup dont il se déclare membre dans certains de ses courriers et qui refuse finalement et définitivement sa demande d’adhésion lors de son affectation à l’université Lyon-II.

 Le tournant négationniste (1977-1978)

Il tente en 1977 de se faire à nouveau connaître comme spécialiste de la critique littéraire avec un nouvel ouvrage à nouveau publié par les éditions Pauvert  (mais avec une moindre conviction), cette fois consacré aux poèmes de Gérard de Nerval dont il propose une « traduction » littérale issue de sa méthode personnelle de critique des textes. Mais comme le rapporte Valérie Igounet, « l’obscurantisme est de rigueur, Robert Faurisson utilise sa méthode d’interprétation des textes, inaugurée pour Rimbaud. Il suffit de s’en tenir exclusivement aux mots que nous lisons en faisant fi du contexte, qu’il soit littéraire, historique ou personnel ». Le succès n’est pas au rendez-vous et les critiques s’arrêteront finalement à l’inanité des « traductions »

En 1977 également, il publie dans la revue d’extrême droite Défense de l’Occident une liste de personnes selon lui « victimes d’exécution » lors de l’épuration en Charente, censée préfigurer un futur ouvrage sur Les « Bavures », chronique sèche de 78 jours d’« Épuration » (1er juin-17 août 1944) dans quelques communes du Confolentais : il s’agit d’amorcer une possible réhabilitation de miliciens. Cette première publication est suivie en 1978, dans la même revue, d’un article où Faurisson reprend les thèses de Paul Rassinier et des négationnistes anglo-saxons Richard Verrall (sous le pseudonyme de Richard Harwood) et Arthur Butz, tout en rendant hommage à François Duprat, théoricien néo-fasciste de la « droite nationale » et « passeur idéologique » du négationnisme au sein de celle-ci. Comme le conclut Valérie Igounet, « depuis quelque temps, on tentait de situer politiquement Robert Faurisson. En 1978, c’est chose faite. Pour beaucoup, Faurisson est un homme d’extrême droite. La publication dans Défense de l’Occident ôte les derniers doutes ».

Enfin, en janvier 1978, il tente, mais en vain, de donner une publicité à ses théories lors d’un colloque sur le sujet Églises et chrétiens de France dans la Seconde Guerre mondiale, au Centre régional d’histoire religieuse de Lyon. Ayant fait irruption dans les débats lors des questions du public, il a la déception d’être rapidement interrompu, puis de voir que les actes du colloque ne reproduisent pas ses propos

À l’aube des années 1980, Robert Faurisson va finalement se concentrer sur ce seul sujet davantage porteur de célébrité : le négationnisme.

 Le premier scandale Faurisson (1978-1980)

À travers sa soif de célébrité et l’exploitation de son statut académique, Faurisson joue à partir de la fin des années 1970 un rôle clé dans l’histoire du négationnisme, résumé par Valérie Igounet en ces termes : « il lui a apporté ce dont il avait besoin pour ne plus végéter, pour s’exporter et ressembler à un discours digne de ce nom. Surtout, il lui a insufflé un parfum de scandale. ». L’histoire de Faurisson à partir de 1978 est donc faite d’une succession de provocations médiatiques et de procès utilisés comme tribunes, qui se confond avec celle plus large du mouvement négationniste français.

 

L’irruption dans le débat public (1978-1979)

Après 22 tentatives infructueuses en quatre ans, tirant parti du scandale suscité par un interview de Louis-Darquier de Pellepoix, ex-commissaire général aux questions juives du régime de Vichy publiée par L’Express en octobre 1978, Faurisson parvient à se révéler au grand public par un premier article publié par Le Matin de Paris  (novembre 1978), et surtout décembre 1978 avec la publication d’une lettre tribune par le quotidien Le Monde, intitulée « Le Problème des chambres à gaz, ou la rumeur d’Auschwitz », version abrégée de son article de Défense de l’OccidentLe Monde accompagne cette publication d’une réfutation par l’historien Georges Wellers, , intitulé « Abondance de preuves » et la fait suivre le lendemain d’un article de l’historienne Olga Wormser sur l’histoire de la Shoah et d’un second du président de l’Université Lyon-II, Maurice Bernadet, condamnant les propos de l’enseignant mais avouant l’impuissance de l’institution en l’absence formelle de faute professionnelle avérée. Ces articles lui ouvrent la voie des « droits de réponse » dont il fait par la suite un abondant usage afin d’être publié et de prolonger la polémique. Il tire alors également parti de la curiosité du public français pour ces questions après la diffusion du téléfilm Holocauste en 1979, qui marque pour Pierre Vidal-Naquet la « spectacularisation du génocide, sa transformation en pur langage et en objet de consommation ».

Faurisson fait l’objet d’une enquête administrative, dont les conclusions en décembre 1978 recommandent une mutation « qui n’apparût pas comme une mesure disciplinaire » afin d’éviter le « délit d’opinion » et conclut que « de vraies sanctions pour M. Faurisson, il n’en est que deux : le silence et le ridicule où le ferait sombrer une confrontation avec de vrais historiens -». Par la suite, Faurisson se dit dans l’incapacité d’assurer ses cours en raison de menaces pesant sur sa personne (Valérie Igounet émet à cet égard l’hypothèse d’une part de manipulation, l’enseignant prévenant les organisations juives de la date et de l’heure de ses cours où il se rend accompagné d’un huissier afin de faire constater les réactions dont il fait l’objet). Il est finalement affecté à l’enseignement à distance (sans activité d’enseignement effective) en octobre 1979 avec son accord. Pour le philosophe et historien François Azouvi, dès lors, « Faurisson est ainsi installé dans la posture idéale pour lui : celle de la victime solitaire face au consensus des puissants […] la mécanique perverse est en marche : plus Faurisson sera réfuté, plus il se déclarera victime d’un complot ».

Ce n’est cependant qu’en 1990 que son poste sera définitivement transféré au Centre national d’enseignement à distance malgré ses protestations et qu’il sera privé de sa position universitaire. Il est donc resté formellement affecté à Lyon II et titulaire de sa chaire durant près d’une décennie et aura été salarié par l’État sans remplir aucun service public de 1979 à sa retraite en janvier 1995. Selon le rapport de la Commission sur le racisme et négationnisme à l’université Jean-Moulin-Lyon-III, ces retards s’expliquent essentiellement par « le fragile équilibre des pouvoirs entre l’État et l’Université, une des singularités majeures du système français »et par « [des] réticences à agir, [des] ambivalences, [des] retards apportés au dossier […] venus non pas de l’Université mais de l’État. »

Dans les années 1970-1980, il est défendu en justice par Daniel Burdeyron, un ancien militant néonazi, devenu responsable du FN.

 La Vieille Taupe et le soutien du « révisionnisme révolutionnaire »

Robert Faurisson bénéficie dans les années 1980 du soutien actif de Pierre Guillaume, de Serge Thion et d’une poignée de militants de l’ultragauche, rassemblés autour des éditions de La Vieille Taupe. Pour l’historien Henry Rousso, « l’attrait de ces groupuscules pour les théories de Rassinier, puis de Faurisson, s’explique par une réceptivité plus grande aux théories du complot, à la « crypto-histoire » et à l’« hypercriticisme », mais aussi par leur incapacité d’admettre que l’extermination des juifs n’a pas relevé d’une rationalité matérialiste, jusqu’au point d’en nier l’existence dès lors qu’elle ne répondait pas à une logique de lutte des classes. Par ailleurs, elle résulte d’analyses qui reprennent l’antistalinisme d’un Rassinier et qui les portent à minorer les crimes du nazisme. » Avec la défense de Robert Faurisson et de sa cause, cette fraction de l’ultra-gauche déjà acquise aux idées de Paul Rassinier dans les années 1970 se donne l’occasion de durer à travers ce que Valérie Igounet qualifie d’« une autre façon d’exister ».

Pierre Guillaume rencontre Faurisson en novembre 1979 et réactive à son profit ses réseaux politiques. Il lui apporte sa caution de militant de gauche et multiplie les tracts en sa faveur. En décembre 1980, la publication aux Éditions de La Vieille Taupe du Mémoire en défense contre ceux qui m’accusent de falsifier l’histoire permet à Faurisson de réaliser un nouveau coup médiatique. Et par l’intermédiaire de Pierre Guillaume que Faurisson parvient à être reçu en décembre 1980 sur Europe 1 :  il y  formule la synthèse de son discours dans une déclaration préparée à l’avance, devenue emblématique :

« Les prétendues « chambres à gaz » hitlériennes et le prétendu « génocide » des Juifs forment un seul et même mensonge historique, qui a permis une gigantesque escroquerie politico-financière dont les principaux bénéficiaires sont l’État d’Israël et le sionisme international, et dont les principales victimes sont le peuple allemand — mais non pas ses dirigeants — et le peuple palestinien tout entier. »

En avril 1980, Serge Thion publie Vérité historique ou vérité politique ? Le dossier de l’affaire Faurisson. La question des chambres à gaz. Il contribue par la suite fortement à la diffusion des écrits faurissonniens sur le Web grâce à son site de l’Aargh (Association des anciens amateurs de récits de guerre et d’Holocauste.

Felipe Brandi, après d’autres, souligne le caractère finalement extrêmement marginal de cette survie d’une fraction de l’utra-gauche dans les années 1980 et 1990 à travers cette conjonction avec Faurisson : « Selon moi, au cœur du déclin des luttes de masse qui dura au moins deux décennies, le négationnisme (et la formidable attention que les médias portèrent à cette affaire) sembla redonner la vie et un certain sens du mouvement à de petites coteries marginales ne réunissant à elles toutes qu’une petite centaine de personnes». En revanche, Alain Finkielkraut insiste dès 1982 sur l’importance de ce négationnisme d’extrême-gauche et sur sa « modernité ». De fait, on ignore alors que, sous couvert d’antisionisme, le négationnisme va s’ouvrir de nouvelles portes notamment à l’extrême gauche par la suite dans les années 2000.

 

Noam Chomsky et la liberté d’expression de Robert Faurisson

Noam Chomsky est mis en relation avec Robert Faurisson par Serge Thion et Pierre Guillaume en 1979. Il signe alors une pétition en faveur de « la liberté de parole et d’expression » de Faurisson, lancée par le négationniste américain Mark Weber.   À la suite des réactions suscitées par cet engagement, il adresse à Serge Thion quelques pages de « commentaires élémentaires sur le droit à la liberté d’expression », où il indique cependant « Je ne dirai rien ici des travaux de Robert Faurisson ou de ses critiques, sur lesquels je ne sais pas grand-chose, ou sur les sujets qu’ils traitent, sur lesquels je n’ai pas de lumières particulières ». Il a la surprise de découvrir peu après que ce texte a été joint comme préface au Mémoire en défense contre ceux qui m’accusent de falsifier l’histoire rédigé par Robert Faurisson et publié par les éditions de la Vieille Taupe dirigées par Pierre Guillaume, mais il en assume finalement la publication.  Une polémique naît de ce soutien, illustrée en particulier par une controverse entre Noam Chomsky et Pierre-Vidal Naquet.

En 2010, Chomsky signe à nouveau un appel sur Internet, lancé par Paul-Eric Blanrue et Jean Bricmont, en faveur cette fois d’un disciple sédévacantiste de Faurisson, Vincent Reynouard, « néonazi revendiquant ouvertement ses idéaux », dont il affirme tout ignorer mais dont il entend défendre par principe la liberté d’expression.

  

La multiplication des affaires dans les années 1980-1990

 Une stature internationale au sein de la chapelle négationniste

Le début des années 1980 est également l’occasion pour Robert Faurisson d’élargir son public au-delà des frontières françaises. Il commence à être entendu sur quelques radios des pays arabes et se voit interviewé par l’hebdomadaire irakien Kol al Arab, préfigurant ainsi son futur virage iranien des années 2000. Il se fait également reconnaître par le milieu négationniste américain en participant dès septembre 1979 à une première « Convention révisionniste » à Los Angeles, organisée par l’Institute for Historical Review   fondée par les militants antisémites Willis Carto et David McCalden. Il entretient dès lors des relations étroites avec cet organisme qui, comme le résume le politologue Jérôme Jamin, « avec sa prétention scientifique et son journal (Journal of Historical Review), […] fédère sur le plan international, à partir de la Californie, les négationnistes de tous horizons ». Il devient un des principaux orateurs de ses conventions annuelles et entre au comité de rédaction du Journal of Historiacal Review..

Ses relations avec ses homologues sont cependant parfois tumultueuses pour celui qui se qualifie lui-même de « pape du révisionnisme» et semble se vouloir l’unique maître à penser de ce courant. Il rompt avec Carlo Mattogno lorsque ce dernier reste en contact avec Jean-Claude Pressac   après l’affaire du rapport Leuchter. Dans le même ordre d’idées, David Irving se voit quant à lui qualifié de « semi-révisionniste ». Pierre Vidal-Naquet relate un témoignage plus général de Pierre Sergent sur l’isolement de Faurisson au début des années 1990 au sein du milieu négationniste international où « les seuls fidèles à l’étranger sont donc les nazis, allemands et américains essentiellement. ».

  

Les affaires Pressac, Roques, Leuchter

Des « hommes de papier » permettent également à Robert Faurisson de susciter des affaires et de faire parler de lui et de sa cause : pour Valérie Igounet, il « désire, à tous prix, provoquer d’autres affaires où il serait surexposé ». Ce seront successivement Jean-Claude Pressac avec lequel l’affaire a un cours inattendu et ambigu, puis Henri Roques et Fred Leuchter, dont il est l’inspirateur, sinon en partie l’auteur.

 Jean-Claude Pressac

Jean-Claude Pressac est un cas rare dans la galaxie négationniste : réputé être passé du statut de collaborateur de Faurisson en 1979-80 à celui d’adversaire déclaré à partir de 1981-82, il demeure une source d’interrogations sur sa démarche personnelle vis-à-vis de la négation de la Shoah et plus généralement du nazisme. Son parcours semble par ailleurs inséparable de celui de Robert Faurisson.

Pharmacien à Compiègne, initialement en quête de documentation pour un roman historique ayant le IIIe Reich comme toile de fond, Jean-Claude Pressac s’adresse dans un premier temps à Robert Faurisson au début des années 1980. Pour ce dernier, il est alors l’homme providentiel dont la « formation scientifique » va apporter à ses thèses déjà chancelantes un appui inespéré : comme le résume Nicole Lapierre, « l’enjeu est central pour les négationnistes assignés en justice, et Pressac tombe à pic avec ses compétences et son obstination. L’été 1980, il repart à Auschwitz pour tenter de démontrer que le crématoire II n’a pas pu fonctionner. » Dans l’immédiat, il joue plus prosaïquement le rôle d’émissaire en quête de documentation aux archives du Musée d’Auschwitz, où Faurisson n’est plus le bienvenu.

Mais la suite est inattendue : « il se met à douter, mais cette fois des thèses faurissoniennes. Ce qu’il explique à Faurisson dès son retour. C’est un retournement complet en 1982», à l’opposé des attentes de Robert Faurisson et de Pierre Guillaume. Pressac, pour des raisons incertaines, se détourne finalement du « maître » qui semble vivre cette rupture comme une trahison et dont il devient lui-même un ennemi acharné. D’abord invité surprise et emblématique du colloque de l’École des hautes études en sciences sociales à la Sorbonne en 1982 à l’initiative de Pierre Vidal-Naquet, Pressac publie par la suite successivement deux ouvrages exclusivement consacrés à la micro-histoire des chambres à gaz d’Auschwitz baptisée « histoire technique des chambres à gaz », dont le premier en 1989 sous l’égide de la fondation Klarsfeld, ainsi que divers articles consacrés à réfuter dans le détail les écrits de Faurisson,  après avoir participé à l’édition française de l‘Album d’Auschwitz en 1983. Ses contributions à la recherche sont validées et reconnues : accepté comme l’homme providentiel qui permettait de répondre à Faurisson sur son propre terrain sans que les professionnels aient à s’y compromettre, Pressac fait l’objet d’un accueil d’abord enthousiaste de la part de l’histoire universitaire . Selon Nicole Lapierre, pour Peschanski et François Berrida de l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP), à propos du second ouvrage de Pressac : « il ne s’agissait pas de promouvoir un livre qu’ils avaient contribué à éditer, mais d’asséner une vérité historique « sans réplique », selon les termes de François Bédarida ». La contre-attaque faurissonienne ne tarde pas, sous une forme inattendue : Pressac serait en réalité un nostalgique du nazisme, collectionneur de reliques hitlériennes.

Les ambigüités de Jean-Claude Pressac conduisent notamment Serge Klarsfeld et Pierre Vidal-Naquet à prendre leurs distances avec lu et entretiennent le doute à son propos. Personnage confus, Pressac apporte un concours reconnu à l’histoire de l’extermination tout en restant à la limite de son engagement initial en faveur du négationnisme. Quoi qu’il en soit, la violence de son conflit personnel avec Robert Faurisson anime la scène négationniste jusqu’à son décès en 2003 et donne à Faurisson l’occasion répétée de nouvelles publications.

 

L’affaire Roques (1985-1986)

L’affaire Roques est plus simple : Henri Roques, militant de longue date de l’extrême droite néofasciste notamment au sein de la Phalange française , soutient en juin 1985 à l’Université de Nantes, devant un jury de complaisance composé de militants d’extrême droite, une thèse pour le doctorat d’Université en Lettres modernes sur Les confessions de Kurt Gerstein. Étude comparative des différentes versions. Appuyée sur les classiques du négationnisme, fortement marquée par l’empreinte faurissonienne et visant à disqualifier ce témoignage, la thèse fait bientôt scandale : pour Henry Rousso, « C’est la première fois que les négationnistes tentent de faire ainsi avaliser un diplôme fondé ouvertement sur l’expression de thèses négationnistes». La soutenance et l’attestation du titre de « docteur » sont finalement annulées en juillet 1986 pour irrégularités administratives. Or, en contact avec Faurisson depuis 1978, Roques a bénéficié de sa « documentation » et de ses « conseils ». Valérie Igounet, à la suite de Pierre Vidal-Naquet, s’interroge sur ce que recouvre cette collaboration.

En 1986, il adhère à l’Union des athées, ‘ce qui suscite la démission d’Henri Cavaillet. Il en sera exclu en septembre 1993.

 Le rapport Leuchter (1988-1990)

Faurisson joue enfin un rôle clé dans l’affaire dite du rapport Leuchter. Depuis 1985, il s’est fortement impliqué dans la défense d’Ernst Zündel, propagandiste néo-nazi en procès au Canada. À cet effet, il concourt avec David Orving à recruter Fred Leuchter, , qui se dit lui-même ingénieur et que Faurisson présente comme étant « spécialisé dans l’étude de la fabrication des systèmes d’exécution capitale dans les pénitenciers américains». Contre rémunération, Leuchter témoigne au procès Zündel en 1988 et fournit le « rapport Leuchter » où il affirme l’impossibilité du fonctionnement des chambres à gaz sur lesquelles il est allé enquêter à Auschwitz et à Majanek.

Lors du procès, Leuchter s’avère être un imposteur dénué de qualifications scientifiques. Il n’a d’autre part aucune expérience professionnelle réelle en matière de construction de chambres à gaz. Son expertise chimique des résidus laissés par l’utilisation du Zyklon B à Auswchitz est réfutée par une étude menée en 1994 par l’Institut de recherche médico-légale de Cracovie. L’ensemble des considérations techniques et historiques du « rapport Leuchter » est invalidé notamment par Jean-Claude Pressac.

En dépit de son invalidation sur tous les plans, le rapport de Fred Leuchter est depuis régulièrement utilisé par Robert Faurisson qui y voit une preuve définitive de l’impossibilité technique des chambres à gaz ; Valérie Igounet conclut qu’« en lui, Robert Faurisson pensait trouver le scientifique pouvant succéder à Jean-Claude Pressac ».

  

Faurisson en difficulté (1995-2000)

À partir de 1995 et jusqu’au début des années 2000, Faurisson est en perte de vitesse : il est concurrencé par une troisième génération de jeunes négationnistes « décomplexés » affichant plus ouvertement leur antisémitisme, ceux-ci supportent mal ses exigences de reconnaissance et considèrent que son thème fétiche de l’existence des chambres à gaz est dépassé. Son meilleur soutien, Pierre Guillaume, lassé de son intransigeance, s’affranchit également de la tutelle du « maître ». Surtout, dit Valérie Igounet, « un homme est en passe de voler la place de Robert Faurisson. Depuis un moment, certains travaillent à la renaissance du négationisme, mais sous terre et sans ce provocateur. » Une nouvelle mutation de l’ultra-gauche négationniste est en effet en marche, cette fois islamo-négationniste et surtout organisée autour d’un nouveau concurrent qui plagie ouvertement Faurisson : Roger Garaudy   publie Les Mythes fondateurs de la politique israélienne en 1995 aux Éditions de La Vieille Taupe.

Faurisson va « [tenter] d’assurer sa survie médiatique ». À cet effet, son discours se radicalise et ses précautions verbales s’atténuent. Ses écrits sont ignorés par la presse nationale et ne paraissent plus que dans la « presse d’extrême droite marginale, réservée à un public ciblé et donnant à lire certains propos intolérables », à un moment où « il n’existe plus au sein du FN de désaveu général du négationnisme » : Le Choc du mois, Rivarol, National Hebdo,Tribune nationaliste (organe du Parti nationaliste français et européen ou encore Militant. Les circonstances et le caractère plus que jamais provocateur et « infréquentable » de ses propos vont pourtant paradoxalement favoriser son instrumentalisation par de nouveaux acteurs de la scène négationniste, à laquelle il consent volontiers.

En mai 1999, il adresse publiquement un courrier à Bruno Gollnisch et à Jean*Marie Le Pen, qui lui répondent dans Faits et Documents.

  

Antisionisme et consécration (les années 2000)

 Les premiers contacts avec l’antisionisme arabo-musulman

Le rebond iranien

Pour l’historienne Valérie Igounet, la question palestinienne caractérise une nouvelle mutation du discours de Robert Faurisson dans les années 2000, qui lui permet d’atteindre le stade de la « consécration » au sein de la mouvance négationniste après ses précédentes difficultés. Il tire alors parti de l’actualité après la seconde intifada et bénéficie de son instrumentalisation comme outil de propagande politique en Iran: « Il ne s’agit plus de montrer les « incohérences » d’une histoire technique du génocide des juifs ou encore de se concentrer sur certains de ses aspects pour mettre en évidence ses contradictions. Place à la propagande politique et à la dénonciation du « complot judéo-sioniste » […] Cela faisait déjà un long moment que le négationnisme traditionnel déclinait. En ce cinquième âge, le discours faurissonnien s’adapte et focalise sa dénonciation sur la lutte sur le « judéo-sionisme ». »

Cette période coïncide en effet avec l’adoption du négationnisme comme discours officiel par le régime iranien et avec la diffusion du négationnisme dans une partie du monde arabo-musulman à la suite de l’effet Roger Garaudy. Présenté comme « le professeur Faurisson », Robert Faurisson devient une personnalité régulièrement mise en avant par les medias iraniens, notamment à l’occasion de conférences négationnistes organisées à partir de 2006 à Téhéran, ce qui conduit Valérie Igounet à conclure que « l’Iran et son président lui offrent ce qu’il attend et recherche depuis de nombreuses années : la consécration ». Plus prosaïquement, Faurisson récupère la place de Roger Garaudy, que l’âge a rendu de moins en moins apte à assumer le rôle de porte-parole itinérant du négationnisme.

Sur le fond, Faurisson rebondit grâce à un double phénomène analysé par Henry Rousso : la rencontre entre d’une part en France « la surexploitation par les médias ou les associations antifascistes […] de phénomènes négationnistes locaux limités » et d’autre part la récupération de ce négationnisme occidental dans les pays arabes. Sur ce nouveau terrain, son expression ne rencontre aucun des freins juridiques ou politiques propres à l’histoire européenne. Il peut alors servir à « dénoncer la politique de l’État d’Israël accusée de reposer exclusivement sur l’« exploitation » d’un « crime imaginaire », ce qui permet de déculpabiliser les idéologies antisémites, et de jouer là encore sur une inversion du statut des bourreaux et des victimes, en entretenant volontairement les confusions entre « juifs » et « israéliens », «antisémites» et «antisionistes». »

Sur un autre plan, celui du financement de la nébuleuse négationniste française, Valérie Igounet émet la double hypothèse d’un financement par les courants négationnistes américains, mais aussi celle de contributions de longue date par l’Iran à partir de l’affaire Gordji en 1987.

  

Une nouvelle nébuleuse « antisioniste » autour de Faurisson

Une « nouvelle nébuleuse » se constitue parallèlement autour de Faurisson pour  relayer la propagande, avec en particulier Paul-Eric Blanrue et l’humoriste Dieudonné. Pour Valérie Igounet, « Le point de ralliement de ces hommes est un « antisionisme » radical, paravent d’un antisémitisme déguisé, qui trouve aujourd’hui son aboutissement discursif dans le négationnisme ».

Paul-Éric Blanrue, héritier idéologique de Faurisson, joue un rôle clé dans son retour sur la scène médiatique des années 2000.  Plusieurs membres de cette nébuleuse alliant une fraction de l’extrême gauche propalestinienne et l’extrême droite antisémite se retrouvent ou se reconnaissent dans la liste du parti antisioniste constituée par Dieudonné pour les élections européennes de 2009, dont Alain Soral et Thierry Meyssan. On y rencontre également Ginette-Hess*Skandrani ou encore Maria Poumier, auteur d’un opuscule hagiographique consacré à Faurisson ainsi que Michèle Renouf. Peter Rushton devient l’administrateur du « blog inofficiel » robertfaurisson.blogspot.com, dont Guillaume Fabien Nichols serait l’animateur ; tandis que Rushton fut un proche du British National Party puis du White Nationalist Party, Nichols est un ancien du Parti nationaliste français et européen (PNFE).

Remis en selle grâce à ces soutiens, Faurisson est l’instrument consenti d’une nouvelle provocation médiatique en décembre 2008, organisée par Paul-Éric Blanrue en présence de différents emblèmes de ce nouveau melting-pot des extrêmes antisémites et antisionnistes dont Jean-Marie Le Pen, Alain de Benoist ou encore Kémi Seba.: Dieudonné lui remet sur la scène du Zénith un « prix de l’infréquentabilité et de l’insolence ». Le tapage médiatique rebondit avec un spectacle de Dieudonné dédié à Robert Faurisson en janvier 2009 à l’occasion de son anniversaire et se prolonge avec une première vidéo du sketch Dieudonné-Faurisson diffusée sur le Web, suivie à l’automne 2011 d’une seconde réalisée par Blanrue en forme d’interview apologétique de Faurisson. Il est également relayé par Jean Bricmont,   coauteur de la pétition en faveur de Vincent Reynouard, qui prend, sous couvert d’antisionisme, la défense de la « liberté d’expression de Robert Faurisson ».

Comme le résume Valérie Igounet, Faurisson est devenu l’alibi consenti d’une « nébuleuse en mal d’idéologie, qui abrite en son sein une manne hétéroclite d’hommes et de femmes venus d’horizons politiques ou sociologiques les plus divers : anciens écologistes, personnes d’extrême-gauche, islamistes, ex-mannequin, gens d’extrême droite, catholiques intégristes, tiers-mondistes, etc. »

En avril 2016, lors du banquet du 65e anniversaire du journal Rivarol, Faurisson a fait une allocution à teneur négationniste. En réaction, la Licra et le délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (Dilcra) saisissent le Parquet de Bobigny pour les propos négationnistes tenus par Faurisson.

 

Le falsificateur

 L’Histoire universitaire et Faurisson

Dès février 1979 paraît dans Le Monde une déclaration rédigée par Léon Poliakov et Pierre-Vidal Naquet et signée par 34 historiens; retraçant l’histoire de l’extermination, elle souligne la valeur des témoignages en tant que sources historiques et en rappelle les règles de critique dans le travail de l’historien. Elle se conclut en affirmant :

« Il ne faut pas se demander comment, techniquement, un tel meurtre de masse a été possible. Il a été possible techniquement puisqu’il a eu lieu. Tel est le point de départ obligé de toute enquête historique sur ce sujet. Cette vérité, il nous appartenait de la rappeler simplement : il n’y a pas, il ne peut y avoir de débat sur l’existence des chambres à gaz. »

Cette dernière formulation vise l’absurdité de la remise en cause faurissonienne d’un constat scientifique rigoureusement étayé, en l’état de l’art, par l’analyse critique des nombreuses sources disponibles. Cependant, par le biais d’un complet renversement de sens, elle est dès lors abondamment instrumentalisée par la propagande négationniste et en particulier par Faurisson qui la présente comme un aveu d’impuissance et d’échec de « l’histoire officielle » : usant d’un procédé fréquent du négationnisme consistant à faire une lecture sélective du texte volontairement oublieuse des sources et de ce qui en est dit, il réduit cette déclaration à cette seule formule extraite de son contexte qui devient dès lors aisément manipulable.

Le caractère lapidaire de cette conclusion est critiqué par certains historiens pour qui elle semble asséner une « histoire officielle » ; sa maladresse est par la suite regrettée par Pierre Vidal-Naquet lui-même. Henry Rousso souligne l’existence à ce moment d’un malaise des historiens déroutés par l’irrationalité de Faurisson, que Jean Levi analyse en ces termes, dans une réflexion plus générale sur l’écriture de l’histoire : « les thèses de Faurisson font problème. Elles font problème non parce qu’elles sont fondées, mais tout au contraire parce que, n’étant nullement fondées, elles n’en embarrassent pas moins les historiens, et cela pour des motifs autres que ceux avoués : discuter les thèses des révisionnistes, n’est-ce pas discuter avec eux ; prendre la peine de réfuter leurs mensonges, n’est-ce pas d’une certaine façon leur faire l’honneur de les prendre au sérieux ; etc.? ».

Pour ne pas contribuer à donner crédit ni légitimer Faurisson après son irruption dans le débat public, les historiens veillent à l’exemple de Pierre Vidal-Naquet à ne pas engager de débat avec l’« Eichmann de papier » qui prolonge abstraitement dans ses publications les crimes contre l’humanité du nazisme. Maxime Steinberg écrit significativement à ce propos dans un compte-rendu du colloque de l’EHESS tenu à la Sorbonne : « le colloque de 1982 n’a accordé aucune reconnaissance scientifique à la tentative. Il ne s’est pas laissé prendre à la provocation. »

La réfutation immédiate de son discours s’opère cependant par un double moyen : d’une part l’analyse et la mise en évidence de ses procédés falsificateurs lors d’études sur le négationnisme en tant que courant idéologique, d’autre part le rappel et l’approfondissement de l’analyse historique sur ses thèmes fétiches, ainsi qu’un retour, selon les mots d’Annette Wieviorka « aux faits, rien qu’aux faits, minutieusement établis, minutieusement vérifiés, pour laisser à leur contestation la marge la plus faible possible ».

 La manipulation de l’Histoire

Les procédés faurissoniens et ceux plus largement partagés au sein du courant négationniste sont très tôt mis en évidence en particulier par Pierre-Vidal Naquet dans plusieurs contributions éparses à partir de 1980, rassemblées en 2005 dans Les Assassins de la mémoire, et par Nadine Fresco notamment dans Les redresseurs de morts. Chambres à gaz : la bonne nouvelle. Comment on révise l’histoire. Par la suite, le courant idéologique négationniste et le rôle de Faurisson en son sein font l’objet d’analyses plus spécifiques, en France notamment par Valérie Igounet et Henry Rousso. Pour ce dernier en effet, « plutôt que de s’épuiser à réfuter les arguments négationnistes, une entreprise moralement louable mais intellectuellement inutile, il est préférable de considérer ce mouvement comme un fait de société et de culture, voire comme un symptôme qui nous parle des marges de nos sociétés démocratiques. ».

Le point commun de ces analyses du discours est d’en mettre en évidence le caractère pseudo-scientifique, les artifices et la démarche manipulatrice à la suite de Pierre Vidal-Naquet pour qui « il est vrai qu’il est absolument impossible de débattre avec Faurisson. Ce débat, qu’il ne cesse de réclamer, est exclu parce que son mode d’argumentation — ce que j’ai appelé son utilisation de la preuve non ontologique — rend la discussion inutile. Il est vrai que tenter de débattre serait admettre l’inadmissible argument des deux « écoles historiques », la « révisionniste » et l’« exterminationniste ». Il y aurait, comme ose l’affirmer un tract d’octobre 1980 signé par différents groupes de l’« ultra-gauche », les « partisans de l’existence des « chambres à gaz » homicides » et les autres, comme il y a les partisans de la chronologie haute ou de la chronologie basse pour les tyrans de Corinthe, comme il y a à Princeton et à Berkeley deux écoles qui se disputent pour savoir ce que fut, vraiment, le calendrier attique. Quand on sait comment travaillent MM. les révisionnistes, cette idée a quelque chose d’obscène ».

Pour Yves Ternon, « […] les faits sont maltraités. La réponse est déjà donnée avant que la question soit posée. La pensée totalitaire agresse les faits, elle les supprime, les transforme, les malaxe ou les déforme. Les événements, de même que les hommes, sont utilisés comme les moyens d’une fin préétablie. Abusés ou perfides, les Rassinier, Faurisson, Butz, Harwood ne sont que les émanations fétides des poubelles d’une internationale raciste qui cherche en vain une crédibilité politique par des manœuvres grossières ne méritant même pas une analyse». François Bédarida y voit « derrière une feuille de vigne de scientificité », la conjonction des « faux-semblant de la méthode hypercritique », de « failles de raisonnement » confinant au « charlatanisme » et enfin de la théorie du complot. François Rastier souligne un double effet de glissement « du politique au scientifique dans le discours négationniste, qui mime à s’y méprendre le positivisme ordinaire des sciences humaines ; du scientifique au judiciaire quand, dans un article « savant », Robert Faurisson accuse Primo Levi d’être un « faux témoin » par syllepse sur l’acception historique et l’acception judiciaire ». Deborah Lipstadt souligne quant à elle la faculté remarquable de Faurisson à réécrire les faits qui lui conviennent tout en niant ceux qui iraient à l’encontre de ses présupposés. Pour Nicole Lapierre, enfin, « La méthode faurissonienne repose sur une stratégie argumentative qui renvoie la charge probatoire à ses adversaires et l’invalide dans un même mouvement […] Par cette « intimidation de l’ultra-preuve », ils entretiennent délibérément la confusion entre critique des sources et critiques des preuve […] ».

En définitive, seuls les soutiens politiques les plus extrémistes de Robert Faurisson prétendent encore que ses publications auraient un caractère scientifique. C’est le cas en particulier en France du Front National  des années 1980 et 1990, et de ses dirigeants Jean-Marie Le Pen et Bruno Gollnish.

 Une théorie du complot

Le discours tenu par Robert Faurisson est par ailleurs une théorie du complot, recyclage du prétendu complot juif. Outre Pierre Bédarida, Pierre-André Taguieff relève que « le négationnisme reformulé par Faurisson dans les années 1970 baigne dans le conspirationnisme antisioniste » et que, dans celui-ci « le « complot judéo-maçonnique » se transforme en complot occidentalo-sioniste, voire sionisto-mondialiste ».

 Des « thèses » immédiatement réfutées

Les « démonstrations » faurissoniennes issues de ces procédés de manipulation des sources sont explicitement réfutées parfois point par point, par exemple à propos du « journal Kremer » (du nom de Johann Kremer, , un médecin SS affecté à Auschwitz en 1942) par Georges Wellers   puis par l’historien belge Maxime Steinberg en 1989 dans Les yeux du témoin ou le regard du borgne, L’histoire face au révisionnisme. François Delpech, professeur au Centre Régional d’Histoire religieuse de l’Université Lyon II, s’adresse quant à lui aux enseignants dans un article publié par la revue Historiens et Géographe en juin 1979 afin de « rappeler les grands traits de la persécution nazie et de l’attitude de Vichy, et de faire le point sur l’état des publications et sur les problèmes controversés».

Enfin, un colloque international organisé par l’Ecole des hautes études en sciences sociales se tient en juillet 1982 à la Sorbonne sous la direction de Raymond Aron et François Furet ; publié en 1985 sous le titre L’Allemagne nazie et le génocide juif, il dresse l’état des lieux de l’histoire du génocide, en présentant successivement les fondements de l’antisémitisme nazi, la genèse et le développement de la solution finale, les réactions qu’elle a suscité et enfin l’historiographie de la question. Dans l’historiographie anglo-saxonne des années 1990, on voit également Deborah Lipstadt prendre en particulier Faurisson comme exemple lorsqu’elle choisit de conclure son ouvrage fondateur sur le négationnisme par un chapitre consacré à la réfutation détaillée de trois de leurs thèmes fétiches (l’utilisation du Zyklon B, la « preuve » de l’existence des chambres à gaz et enfin le Journal d’Anne Frank). Certains auteurs dénoncent cependant une relative faiblesse de l’historiographie française du début des années 1980, qualifiée par exemple de « scientifiquement faible » par l’historien belge Jean Stengers et imputent pour partie à ce défaut l’écho suscité dans l’opinion publique par les thèses de Faurisson.

Par ailleurs, en France comme dans d’autres pays (Raul Hilberg face à Faurisson lui-même lors du premier procès Zündel au Canada en 1985, Christopher Browning lors du procès en appel en 1988), les historiens (par exemple Léon Poliakov, Nadine Fresco, Valérie Igounet, Annette Wieviorka et Henry Rousso en 2007) sont également appelés à témoigner et apporter leur expertise lors des différents procès dans lesquels Robert Faurisson est en cause ou bien lui-même appelé à témoigner à partir des années 1980. Cependant, c’est alors en quelque-sorte dans les prétoires qu’a finalement lieu, aux yeux des négationnistes, le débat qu’ils réclamaient en vain et dont ils peuvent dès lors se prévaloir, même lorsque le procès ne tourne pas à leur avantage. La difficulté est alors que la notion de preuve, dans le formalisme procédural, est fortement réduite par rapport à ce qui est essentiel aux travaux historiques.

Un mouvement de réfutation similaire se produit sur le Web dans les années 1990 avec des sites privés portant la contradiction comme le phdn.org de Gilles Karmasyn, Internet étant rapidement devenu un terrain de repli du négationnisme notamment français. Dans le monde anglo-saxon, ce sont cependant davantage les institutions universitaires qui se soucient d’occuper ce terrain, à l’image du site Holocaust Denial on Trial  spécifiquement dédié à documenter l’affaire Irving.

Pour Henry Rousso, cependant, « [il] est tout à fait frappant de constater qu’il n’y a aucun lien entre les progrès de la connaissance scientifique et le développement du négationnisme. Le fait que l’analyse historique s’affine n’a aucun effet sur le discours négationniste qui reste identique à lui-même. D’où l’inanité d’une quelconque « réponse » à ces discours autre que politique ou juridique. »

 

La fiction d’une contre-histoire « révisionniste »

Certains historiens tels Raul Hilberg, Jean Hilberg, Jean Stengers ou encore Serge Klarsfeld considèrent que des écrits tels ceux de Faurisson ont pu susciter involontairement un certain approfondissement de la recherche. Cependant, comme le souligne Henry Rousso, « si l’on observe son histoire depuis une trentaine d’années, on se rend compte que [le mouvement négationniste] n’a soulevé pratiquement aucune question historiographique d’importance, sinon en incitant les historiens à plus d’attention sur le sujet – c’est l’une des conséquences en France des polémiques autour de Faurisson qui ont contribué à accroître l’intérêt pour l’histoire du nazisme et de l’Holocauste. Le négationnisme n’a ainsi jamais modifié, de manière substantielle, les vérités factuelles élaborées par l’historiographie scientifique […] ».

Robert Faurisson prétend régulièrement avoir forcé les historiens à engager le débat avec lui et en fait sa principale victoire. L’historien Robrt Jan van Pelt, témoin au procès du négationniste anglais David Irving en 2000, note à propos de la publication des écrits de Faurisson et de leur réfutation par Georges Wellers dans Le Monde en 1978 que « bien que Wellers ait pleinement réfuté les arguments [de Faurisson], la publication de sa lettre s’avéra rapidement être une erreur : la publication des deux documents sur une même page donna à penser que les arguments respectifs de Faurisson et de Wellers étaient également admissibles sur le plan intellectuel, – c’est-à-dire en bref qu’il y avait (comme les négationnistes tentaient constamment de l’établir) une thèse « révisionniste » et une autre « exterminationniste » à propos de l’Holocauste, dont les avocats respectifs devaient bénéficier d’une même latitude à plaider leur cause ».

L’artifice se prolonge en effet jusque dans les néologismes : Faurisson se pose en alternative « révisionniste » à de supposés « exterminationnistes » en réponse à la qualification de « négationnisme » forgée par Henry Rousso en 1990 pour désigner le phénomène dont il est le représentant et le différencier du révisionnisme légitime, néologisme depuis unanimement adopté.

Mais, les écrits de Faurisson sont limités au seul déni de la thèse adverse et sont finalement caractérisés par l’absence totale de construction d’une quelconque histoire alternative : Jacqueline Authier-Revuz et Lydia Romeu mettent à cet égard en évidence ses « stratégies d’imposture » : « la prétention des révisionnistes à constituer une autre « école historique », soutenant une autre thèse, ne passe pas, malgré le renvoi au typhus, à la faim, à la désinfection…, par la construction d’une histoire qui opposerait le déroulement cohérent d’une autre version des faits en un discours alternatif à l’histoire dite « officielle » des juifs pendant le IIIe Reich. Ce à quoi tend ce texte, ce n’est pas à « faire » de l’histoire, mais au contraire à la détruire. Sa stratégie, finalement, se réduit à AFFIRMER que l’autre discours ne repose sur RIEN. Deborah Lipstadt en donne un exemple avec le témoignage de Faurisson lors du second procès Zündel en 1988 : à une question de la Cour lui demandant d’expliquer les six millions de Juifs disparus, Faurisson se contenta d’esquiver en répondant qu’il ignorait ce qu’il en était advenu. ». La prétention négationniste à offrir une sorte d’histoire alternative censée être plus « vraie » qu’une histoire supposée officielle est de ce fait immédiatement démentie. Robert Faurisson lui-même se reconnaît d’ailleurs « incapable d’entreprendre une critique plus exhaustive de l’histoire du nazisme et de la Seconde Guerre mondiale ».

 

 Un idéologue antisémite d’extrême droite

Les Schleiter et le réseau familial

Robert Faurisson bénéficie du soutien actif et continu d’un entourage familial nettement engagé à l’extrême droite. Discrète mais constamment présente lors des procès Faurisson, sa sœur Yvonne Schleiter qui « côtoie l’extrême droite française et le monde négationniste, en toute discrétion » serait selon Valérie Igounet « sans aucun doute une femme au centre de l’internationale négationniste. » Elle joue pour Robert Faurisson un rôle logistique essentiel, à la fois intermédiaire, traductrice et secrétaire. Elle anime ainsi une liste de diffusion sur Internet, « Bocage », qui relaie notamment les messages de Vincent Renouard qu’elle accueille à sa sortie de prison et mène avec Jean Plantin la réédition des écrits faurissonniens dans les Écrits révisionnistes en 2004.

Son mari René Schleiter est candidat MNR aux municipales de 2001 au Vésinet et suppléant de Nicolas Bey au élections législatives de 2002.,écrit dans une revue néonazie, Tabou, et administre le site de Polémia,polemia.com.

Son premier fils, Philippe Schleiter (dit Philippe Christèle ou Philippe Sevran) dit en 1999 refuser de condamner son oncle, au nom de la « liberté d’expression ». Il fut coordinateur national du Renouveau étudiant et membre du Front national, fut pressenti pour remplacer Samuel Maréchal à la tête du Front national de la jeunesse. Directeur des ventes de Durandal-Diffusion des éditeurs français indépendants — une SARL dont le seul actionnaire est Bruno Mégret, et le gérant Damien Bariller – candidat du MNR aux municipales de 2001 à Limay, dirigea le Mouvement national de la jeunesse et participa à la création de Polémia avec Jean-Yves Le Gallou.

Son second fils, Xavier, milita au GRECE et au et fut membre du groupe de rock identitaire français In memoriam.

 

L’apolitisme de façade

Faurisson se présente comme « apolitique », mais ses contradicteurs le considèrent comme un sympathisant d’extrême droite de longue date.

Pierre Vidal-Naquet, qui fut le condisciple de lycée de Robert Faurisson, assure que ce dernier professait des opinions néonazies dans son adolescence. Un autre de ses anciens condisciples, Louis Seguin, confirme que « les sympathies de Robert Faurisson “allaient sans aucun doute du côté de la droite la plus extrême”».

En 1949, il assiste avec Noël Dejean de La Bâtie au procès de l’ancien milicien Pierre Gallet.

En 1960, professeur à Vichy, Robert Faurisson est membre d’une « Association pour la défense de la mémoire du maréchal Pétain » ainsi que de l’Association des amis de Robert Brasillach, et participe aux réunions du Front national pour l’Algérie française   (FNAF), fondé depuis peu par Jean-Marie Le Pen, dont il est également membre un temps. Il y est un proche de l’ancien collaborateur André Garnier. En mai 1961, il est interrogé au commissariat de Vichy sur sa participation aux réunions du FNAF et sur ses relations supposées avec des membres de l’Association des combattants de l’Union française (ACUF) et du Mouvement populaire du 13 mai (MP 13), proches de l’OAS.

Par la suite, Maurice Bernadet, président de l’université Lyon II, voit « dans son attitude une indulgence coupable absolument inadmissible pour le nazisme.». L’historienne Valérie Igounet conclut que « Robert Faurisson est un homme prudent. Vigilant sur ses relations, le négationniste français apparaît comme un homme d’affaires avisé. » et ajoute que « son affirmation d’apolitisme sert évidemment mieux sa cause que tout étiquetage politique qui ne manquerait pas de le discréditer. ». Cet avis est rejoint par l’historien belge %Maxime Steoinberg, pour qui « L’originalité française de l’idéologie « révisionniste » tient dans [la] référence aux spécialistes. Un Faurisson, dont les amitiés à l’extrême droite étaient peu visibles, a pu, en sa qualité de chargé de cours dans une université, faire accroire qu’il ne s’agissait pas d’une entreprise idéologique».

 L’antisémitisme

L’antisémistisme est également évoqué à son propos par différents témoins. Ainsi, pour Pierre Citron, directeur de l’UER de Lettres à l’université Paris III où enseigne Faurisson en 1973 et où il tente de faire signer par ses collègues une pétition en faveur de la réédition des écrits antisémites de Céline, Faurisson avait « [une] certaine prudence et un côté retors, et notamment une phobie antisémite qui faisait voir des juifs partout. » Jacques Baynac,, un temps associé à La Vieille Taupe, rapporte pour sa part une rencontre avec Robert Faurisson où se révèle un racisme instinctif. Dans son rapport adressé à la ministre de l’Éducation nationale en 1978, le recteur d’académie à Lyon souligne un antisémitisme qui « ressort de maints propos : sur la richesse de la communauté juive, sur l’« épine sioniste » dans le « talon » de l’Union soviétique », et ajoute : « à un témoin digne de foi — mais qui ne veut pas être nommé — M. Faurisson a nettement affirmé être devenu antisémite. » En 1996, lors de l’affaire Bernard Notin, Faurisson prend la défense de celui-ci dans un tract antisémite intitulé Affaire Notin : les organisations juives font la loi, adressé aux enseignants de l’université Lyon III.

Cet antisémitisme transparaît encore de la proximité de Faurisson avec les nostalgiques du nazisme. Il qualifie ainsi en 1978 les néo-nazis   et également auteurs négationnistes Wilhelm Stäglich et Thies Christophersen   d’« hommes courageux ». En septembre 1979, il prononce une conférence à Washington devant les membres de la Natioal Alliance, parti néo-nazi américain. En 1989, il se laisse surprendre par un sympathisant filmant une réunion privée de quelques grands noms de ce courant. Il y apparaît aux côtés de Ernst Zûndel, David Irving et Udo Walendy. Il est enfin au cœur du discours faurissonien lui-même sur l’« escroquerie politico-financière dont les principaux bénéficiaires sont l’État d’Israël et le sionisme international », comme le souligne l’historien Pierre Bridonneau, ou encore Pierre Vidal-Naquet pour qui ce n’est finalement pas l’antisémitisme éventuel de l’homme qui importe, mais avant tout celui qui imprègne ses discours. À cet égard, pour Henry Rousso, « L’antisémitisme traditionnel dit : « Je n’aime pas le Juif. » L’antisémitisme exterminateur dit : « Il faut le tuer. » Mais le négationniste dit : « Le Juif ment. » Il n’a pas besoin d’aller plus loin pour exprimer un déni complet du peuple juif, au sens symbolique, puisqu’il lui nie le fait de pouvoir revendiquer un droit à la mémoire de ce qui fut une tentative, en partie réussie, de l’annihile. »

Pierre-André Taguieff relève pour sa part une radicalisation du discours où, « dans un entretien avec l’historienne Valérie Igounet, enregistré à Vichy le 9 avril 1996, Faurisson s’attaque expressément aux Juifs, et non plus seulement aux « sionistes » comme il le faisait dans ses déclarations de 1978 et de 1980 », citant le propos selon lequel « les Juifs se comportent, dans cette affaire, comme de fieffés menteurs ».

Valérie Igounet synthétise un chapitre consacré à de nombreux exemples de la question de l’antisémitisme faurissionnien en ces termes : « Robert Faurisson est très vindicatif vis-à-vis des juifs et éprouve maintes difficultés à contenir sa haine. Son discours puise son inspiration dans l’antisémitisme et développe des stéréotypes dignes de Maurice Bardèche. Seulement, Robert Faurisson tente de le dissimuler avec quelques précautions oratoires

Robert Faurisson a été condamné à plusieurs reprises par la justice française, notamment pour « Incitation à la haine raciale » ainsi que « contestation de crime contre l’humanité » cette fois en vertu de la loi Gayssot.   Selon un lieu commun du lexique négationniste et notamment sous la plume de Robert Faurisson, la loi française de juillet 1990, dite « loi Gayssot » (communément désignée sous le vocable de « Loi Gayssot-Fabius »), afin d’y accoler coûte que coûte un patronyme juif : elle est en effet censée être une nouvelle démonstration du complot juif mené par le « grand rabbinat » Enfin, le Comité des droits de l’homme des Nations unies juge en novembre 1996 que « les propos tenus par [Robert Faurisson], replacés dans leur contexte intégral, étaient de nature à faire naître ou à attiser des sentiments antisémites ». C’est bien le caractère foncièrement raciste du discours faurissonnien qui lui est alors opposé.

 

Procédures judiciaires

Robert Faurisson est l’objet, mais aussi l’initiateur, de nombreuses procédures judiciaires. Bien que la plupart des décisions de justice ne soient pas en sa faveur, il en détourne au besoin le sens, n’hésitant pas à renverser un échec en « victoire du révisionnisme ». Ces procédures lui offrent surtout une tribune et lui permettent d’attirer l’attention des médias : pour Valérie Igounet, qui rejoint en cela Taguieff, « les différents procès auxquels est confronté Robert Faurisson doivent avant tout être appréhendés sous un angle stratégique. » Sous l’angle médiatique et dès juillet 1981, le chroniqueur judiciaire Paul Lefèvre relevait à son propos : « ses théories sont devenues, pour lui, la justification non seulement de son intelligence d’historien, mais aussi et surtout de sa notoriété. »

 1981-1998

La première condamnation pénale de Robert Faurisson est prononcée le 3 juillet 1981 lors d’un procès contre l’historien Léon Poliakov qu’il avait qualifié de « manipulateur et fabricateur de textes » : Robert Faurisson doit payer 2 000 F d’amende et 1 F symbolique de dommages et intérêts à Léon Poliakov.

En 1979, le MRAP et la LICRA et six autres associations intentent à Robert Faurisson un double procès, d’une part en responsabilité civile pour les deux articles parus en 1978 dans Le Matin de Paris et Le Monde et d’autre part pour diffamation raciale et incitation à la haine raciale:

Le jugement du premier procès est rendu le 8 juillet 1981. Robert Badinter y avait plaidé contre Faurisson en ces termes :
« Il ne vous restait, en présence de la vérité, que ce qui est le prix du faussaire ; il ne vous restait, en présence des faits, qu’à les falsifier ; en présence des documents, qu’à les altérer ou à les tronquer ; en présence des sources, à ne pas vouloir les examiner ; en présence des témoins, à refuser leurs dires… Face à la vérité, M. Faurisson et ses amis n’avaient que le choix d’être des faussaires, et c’est le parti qu’ils ont adopté en se drapant dans une dignité qui n’était pas la leur, celle de la science historique… Avec des faussaires, on ne débat pas, on saisit la justice et on les fait condamner»
Faurisson est condamné au franc de dommages et intérêts symbolique pour avoir déclaré que « Hitler n’a jamais ordonné ni admis que quiconque fût tué en raison de sa race ou de sa religion ». Son appel est rejeté en avril 1983. À cette occasion, « la Cour d’appel ajoute que « les assertions d’ordre général » que ce dernier avait produites ne présentaient « aucun caractère scientifique » et relevaient de « la pure polémique »». Ce jugement ayant été publié partiellement dans le recueil Dalloz-Sirey de février 1982, Faurisson attaque en 1983 la SA Dalloz en vue d’obtenir des dommages et intérêts : le T.G.I. de Paris reconnaît le caractère fautif de coupures non signalées et condamne la société défenderesse à la seule publication du jugement de 1983.

Le jugement du second procès est rendu en juillet 1981. Faurisson est à nouveau condamné, cette fois à trois mois de prison avec sursis et 5 000 F d’amende, pour avoir déclaré sur Europe 1, (décembre 1980)  : « Les prétendues chambres à gaz hitlériennes et le prétendu génocide des juifs forment un seul et même mensonge historique, qui a permis une gigantesque escroquerie politico-financière dont les principaux bénéficiaires sont l’État d’Israël et le sionisme international et dont les principales victimes sont le peuple allemand, mais non ses dirigeants, et le peuple palestinien tout entier. ». Le jugement est confirmé en appel en juin 1982 uniquement pour le délit de diffamation raciale. En juin 1983, la Cour de cassation rejette le pourvoi de Robert Faurisson, ainsi que ceux de la LICA, du MRAP et de l’Amicale des anciens déportés d’Auschwitz, qui réclamaient sa condamnation pour incitation à la haine raciale.

La loi Gayssot ayant été adoptée le 13 juillet 1990, Robert Faurisson est condamné, en avril 1991à cent mille francs d’amende avec sursis pour « contestation de crime contre l’humanité », par la 17e chambre correctionnelle du T.G.I. de Paris. Dans un entretien au Choc du mois de septembre 1990, il déclarait, notamment, que « le mythe des chambres à gaz est une gredinerie » et qu’il a « d’excellentes raisons de ne pas croire à cette politique d’extermination des Juifs, ou à la magique chambre à gaz, et on ne me promènera pas en camion à gaz. » Patrice Boizeau, directeur de la publication du mensuel, a, lui aussi, été condamné, à trente mille francs d’amende et à verser vingt mille francs de dommages-intérêts à chacune des onze associations d’anciens déportés qui s’étaient constituées partie civile. Le tribunal a également ordonné la publication du jugement dans quatre quotidiens, à raison de quinze mille francs par journal.

Le Comité des droits de l’homme des Nations unies a estimé, le 8 novembre 1996, que la France n’avait pas violé le paragraphe 3 de l’article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques en condamnant Faurisson sur la base de la loi Gayssot (cour d’appel de Paris, le 9 décembre 1992). Il est condamné, en avril 1998, à vingt mille francs d’amende pour « contestation de crime contre l’humanité », par la 17e chambre correctionnelle du T.G.I. de Paris, pour avoir nié l’existence de la Shoah dans un courrier publié dans l’hebdomadaire d’extrême droite Rivarol en juillet 1996.

 12 octobre 2000

Condamnation par le Tribunal correctionel de Paris de Stéphane Khémis, directeur de la publication du magazine L’Histoire pour refus d’insertion d’un droit de réponse   de Faurisson. Cette condamnation est confirmée le 19 décembre 2001 par la cour d’appel de Paris.

 Condamnation du 3 octobre 2006

Le MRAP, la LICRA et la LDH portent plainte contre Faurisson à la suite des propos tenus en février 2005 sur la chaîne iranienne Sahar 1. Il y avait affirmé que les nazis cherchaient une « solution finale territoriale de la question juive » consistant à « installer les Juifs quelque-part dans le monde pour qu’ils ne soient plus des parasites » et qu’« il n’y avait jamais eu de politique d’extermination physique des juifs », et y avait attribué à des épidémies de typhus « toutes les images de cadavres qu’on vous présente dans les camps ».

Il a reconnu que les propos qui lui étaient reprochés exprimaient le fond de sa pensée, mais a déclaré qu’il ne se souvenait pas s’il avait effectivement tenu ces propos et qu’il ignorait que les propos reprochés étaient destinés à être diffusés sur une chaîne de télévision par satellite qu’on peut capter en France.

Son avocat  a demandé au tribunal de refuser l’application de la loi Gayssot, dont l’adoption constituerait une voie de fait de la part du législateur ; pour lui, reconnaître l’existence de cette voie de fait, qu’il rapproche des voies de fait commises par l’administration, ne constituerait pas un contrôle de constitutionnalité   des lois, contrôle que les juridictions françaises refusent d’effectuer (il estime utile de répéter cette argumentation devant plusieurs tribunaux, jusqu’à obtenir gain de cause, car il a réussi précédemment à faire écarter l’application, par la justice française, de la législation relative au contrôle des publications étrangères).  .

Citant une déclaration de Faurisson, selon laquelle les peines prononcées à son encontre étaient de plus en plus légères, le parquet a estimé qu’une peine plus sévère qu’une simple amende était nécessaire, et il a requis une peine de prison, avec ou sans sursis. Le jugement rendu en octobre 2006 l’a condamné à trois mois de prison avec sursis et 7 500 euros d’amende.

En juillet 2007, la 11e chambre de la cour d’appel de Paris a confirmé la décision du tribunal correctionnel. Elle a cependant porté le montant des dommages-intérêts à mille euros, contre un euro symbolique en première instance, pour chacune des trois associations parties civiles.

 Procès contre Robert Badinter

En 2007, il attaque en justice Robertt Badinter, estimant que ce dernier, en le traitant de « faussaire de l’histoire » lors d’une émission sur Arte en novembre 2006, a tenu des propos diffamatoires. Lors de la première journée d’audience au tribunal de grande instance de Paris, Robert Faurisson a réaffirmé que « les prétendues chambres à gaz hitlériennes et le prétendu génocide des Juifs forment un seul et même mensonge historique. » À l’audience, le ministère public a estimé que le jugement de condamnation de Faurisson de 1981 « constitue un réquisitoire implacable qui [lui] a donné l’ensemble des attributs du faussaire ». Le jugement, rendu le 21 mai, estime que la condamnation de M. Faurisson reposait « non sur des considérations morales » mais sur « la responsabilité professionnelle » de l’universitaire qui avait « tenté d’appuyer sur une prétendue recherche critique à caractère scientifique et historique sa volonté de nier les souffrances des victimes du génocide des Juifs, de réhabiliter les criminels nazis qui l’ont voulu et exécuté et de nourrir ainsi les provocations à la haine ou à la violence à caractère antisémite ». En utilisant le mot de « faussaire », relève le tribunal, Robert Badinter a « donc conservé une parfaite modération dans le propos. » En conclusion, le tribunal a débouté Robert Faurisson et l’a condamné à verser 5 000 euros à Robert Badinter au titre des frais de justice

Selon Thomas Hochmann, l’arrêt rendu par le tribunal permettait aussi de mettre un terme à l’exploitation que Faurisson avait pendant 25 ans faite de la « maladroite motivation d’un arrêt rendu par la cour d’appel de Paris en 1983 » dans l’affaire qui l’opposait à la LICRA.

 Affaire des propos tenus à Téhéran

Le 11 décembre 2006, Robert Faurisson participe à une conférence sur l’Holocauste organisée à Téhéran et qui rassemble les principaux négationnistes du monde entier. Le président Jacques Chirac demande alors l’ouverture d’une enquête préliminaire au sujet du discours qu’il prononce à l’occasion de la conférence.

Le parquet de Paris a confirmé, le 4 juillet 207, qu’il avait effectivement ouvert une procédure contre les propos tenus à Téhéran par Robert Faurisson, afin de déterminer quels propos exacts ont été reproduits, et sur quels médias ils avaient été diffusés en France.

En  février 2012, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad lui décerne dans le cadre du festival international du film de Téhéran le « premier prix du courage, de la résistance et de la combativité ». La remise du prix fait suite à la projection du film que Paul-Eric Blanrue a consacré à Faurisson. Faurisson est ensuite reçu en audience privée par le président iranien.

 Procès contre le journal Le Monde et sa journaliste Ariane Chemin

En 2013 il assigne en citation directe pour injures publiques le journal Le Monde et la journaliste Ariane Chemin en raison d’un article publié le 20 août 2012 dans lequel la journaliste l’avait notamment décrit comme un « menteur professionnel », « falsificateur » et « faussaire d’histoire ». En  janvier 2014 le tribunal correctionnel déboute Faurisson de son action. Le Ministère public avait notamment fait valoir qu’en attaquant en injure publique et non en diffamation Faurisson avait empêché la défense de se prévaloir des dispositions de la loi de 1881 sur la liberté de la presse.

En septembre 2014, profitant du fait que l’article incriminé est repris dans un livre publié à l’occasion du 70e anniversaire du journal Le Monde, Faurisson porte plainte pour diffamation contre le journal et l’auteure de l’article. La défense plaide l’exception de vérité qui, selon la loi de 1881, prévoit que la défense doit administrer une preuve qui est « parfaite, complète et corrélative aux imputations dans toute leur portée et leur signification diffamatoire ».

Le moyen invoqué par la défense va contraindre le ministère public à examiner en détail les nombreuses condamnations encourues par Faurisson et à se pencher sur le caractère scientifique de ses travaux. Il empêche aussi le tribunal d’acquitter les défendeurs au bénéfice de la bonne foi, comme cela avait notamment été le cas lors du procès contre Robert Badinter. Son avocat annonce toutefois vouloir se pourvoir en cassation

En  juin 2017 le tribunal de grande instance de Paris déboute Robert Faurisson de l’action en diffamation qu’il avait intentée contre la journaliste Ariane Chemin et dit qu’écrire que M. Faurisson est « un menteur professionnel », un « falsificateur » et « un faussaire de l’histoire » est conforme à la vérité, ce qui marque une claire rupture avec les affaires judiciaires précédentes dans lesquelles Faurisson était impliqué. En  avril 2018 la Cour d’Appel de Paris, saisie du volet civil de l’affaire, confirme le jugement rendu en première instance et déboute Robert Faurisson.

Selon l’historien Henry Rousso, qui compare cette affaire à celle qui, en 2000, avait opposé le négationniste britannique David Irving à l’historienne américaine Deborah Lipstadt, le jugement démonte la thèse de Faurisson selon laquelle les décisions judiciaires précédentes n’auraient pas reconnu ses mensonges et auraient refusé de se prononcer sur le fond. Au contraire, le jugement du 6 juin 2017 précise que « quelles que soient les formulations et précautions stylistiques ou méthodologiques retenues par les différentes juridictions s’étant prononcées, [il résulte] que Robert Faurisson a bien été condamné pour avoir occulté et travesti la vérité historique ». Les juges précisent encore que « Toutes ces décisions n’ont [eu] de cesse de stigmatiser, en des termes particulièrement clairs, les manquements et les abus caractérisant ses méthodes, et de valider, partant, le jugement porté par différentes personnes qu’il a cru devoir poursuivre de ce fait, et les qualificatifs, identiques à ceux ici incriminés, qu’ils ont employés à son encontre. ».

 

Publications

 Publications littéraires

Robert Faurisson, « A-t-on lu Rimbaud ? », Bizarre, nos 21-22,‎ 1961

Robert Faurisson, A-t-on bien lu Lautréamont ?, Paris, Gallimard, coll. « Essais », 1972

Robert Faurisson, La Clé des Chimères et autres chimères de Nerval, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1977

 

Publications négationnistes

L’une des caractéristiques de la production faurissonniene est d’être composée de multiples réemplois : comme le note Valérie Igounet, « Nombre de phrases, d’expressions et d’idées semblables se retrouvent dans ces textes […] Malgré quelques évolutions rhétoriques, ses thèses ne progressent pas vraiment. Le négationnisme, une fois les points fondamentaux établis et quelques éléments apportés de l’extérieur, se referme sur lui-même. »

Robert Faurisson a par ailleurs annoncé à plusieurs reprises un ouvrage définitif sur la question des chambres à gaz. Celui-ci, s’il a jamais été écrit, n’a jamais paru. Valérie Igounet avance l’hypothèse que la publication des Crématoires d’Auschwitz de Jean-Claude Pressac en 1993 « lui ôte tout espoir pour une publication, si illusoire qu’elle puisse paraître. Jean-Claude Pressac a finalement publié ce grand livre, à partir des documents d’Auschwitz – et du KGB. Certains documents datent du début des années 1980, c’est-à-dire du travail commun Pressac-Faurisson».

Plus généralement, comme le formule Nadine Fresco, « la littérature négationniste constitue en fait un seul corpus, une vulgate constamment répétée, souvent dans des termes semblables, les variantes d’un même texte renvoyant les unes aux autres, d’un rédacteur à l’autre, de manière circulaire, à coups de citations et d’attributions mutuelles de titres supposés honorifiques, chargés d’impressionner le lecteur non informé en gratifiant l’entreprise d’une légitimité intellectuelle et sociale qui lui fait défaut41 ». Les redites qu’on trouve chez Robert faurisson sont aussi de fréquentes reprises de cette « vulgate », bien qu’il ait aussi contribué lui-même à l’inspirer.

Mémoire en défense contre ceux qui m’accusent de falsifier l’histoire, La Vieille Taupe, 1980.

Robert Faurisson, Réponse à Pierre Vidal-Naquet, Paris, La Vieille Taupe, 1982, 95 p. 

« Chronique sèche de l’Épuration – Exécutions sommaires dans quelques communes de Charente limousine », Revue d’histoire révisionniste, no 4, février-avril 1991.

Réponse à Jean-Claude Pressac, édité par l’AAARGH, 1993

Écrits révisionnistes (1974-1998), 4 volumes, Édition privée hors commerce, 1999.

Écrits révisionnistes (1999-2004), 5 volumes, Édition privée hors commerce, 2005.

Het « Dagboek » van Anne Frank : een kritische benadering, en collaboration avec Siegfried Verbeke.

Le révisionnisme de Pie XII, 2009

 

Bibliographie

Jacqueline Authier-Revuz et Lydia Romeu, « La place de l’autre dans un discours de falsification de l’histoire. À propos d’un texte niant le génocide juif sous le IIIeReich », Mots, no 8 « L’Autre, l’Étranger, présence et exclusion dans le discours »,‎ mars 1998, p. 53-70  

Florent Brayard., Comment l’idée vint à M. Rassinier : naissance du révisionnisme, Paris, Fayard, coll. « Pour une histoire du xxe siècle », 1996, 464 p. .

Pierre Bridonneau. Oui, il faut parler des négationnistes : Roques, Faurisson, Garaudy et les autres, Paris, Éditions du Cerf, 1997, 117 p. 

Conseil Lyonnais pour le respect des droits, « Rapport sur le négationnisme et le racisme à Lyon 3 »  sur respect-des-droits.org, juin 2002

Nadine Freco. « Les redresseurs de morts. Chambres à gaz : la bonne nouvelle. Comment on révise l’histoire », Les Temps Modernes, no 297,‎ juin 1980 

Thomas Hochmann, « Faurisson, « falsificateur de la jurisprudence » ? », Droit et cultures, no 61,‎ 2011.

Valérie Igounet., « « Révisionnisme » et négationnisme au sein de l’extrême droite française », dans Alain Bihr, Guido Caldiron, Emmanuel Chavaneau et al.Négationnistes : les chiffonniers de l’histoire, Villeurbanne / Paris, Golais/Editions Syllepse, 1997, 234 p. 

Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France, Paris, 2000, 691 p. (Valérie Igounet, « Les mensonges de Robert Faurisson », L’Histoire, no 375,‎ 2012, p. 30 

Valérie Igounet, Robert Faurisson. Portrait d’un négationniste, Paris, 2012, 464 p. 

Bernard Jouanneau. La Justice et l’Histoire face au négationnisme. Au cœur d’un procès : dossier composé par Bernard Jouanneau, avant-propos de Robert Badinter, Paris, Fayard, 2008 )

Henry Rousso.  sur education.gouv.fr, septembre 2004

Henry Rousso, « Le négationnisme est

Henry Rousso,  2006, version française de (en) Henry Rousso, « The Political and Cultural Roots of Negationism in France », South Central Review, R. Golsan, vol. 23 « Fascism, Nazism : Cultural Legacies of Reaction », no 1,‎ 2006, p. 67-88

Pierre-André Taguieff. Court traité de complotologie, Fayard/Mille et une nuits, 2013, 167 p. 

Pierre Vidal Naquet. Les Assassins de la mémoire : Un Eichamann de papier » et autres essais sur le révisionnisme., Paris, La Découverte, 1987, 227 p)

 

Autres ouvrages

Robert Faurisson fait également l’objet de différents ouvrages et articles ayant en commun d’être produits par des militants ou des sympathisants de la cause négationniste.

François Brigneau. Mais qui est donc le professeur Faurisson ? : Une enquête, un portrait, une analyse, quelques révélations, Publications F.B., coll. « Mes derniers cahiers », 2e série, no 1, Paris, , 1992, 80 p.  (
Ancien membre de la Milice française, François Brigneau est un journaliste d’extrême droite (Minute, Présent, National-Hebdo) condamné pour antisémitisme dans les années 1980. Valérie Igounet donne différents exemples de la complaisance dont il fait preuve pour son sujet. Il s’ouvre par exemple de manière significative sur une citation apparemment élogieuse et tronquée de Pierre Citron datant de 1972 où celui-ci qualifie Robert Faurisson de « très brillant professeur— Chercheur très original— Personnalité exceptionnelle », insistant au passage sur le fait que Pierre Citron est « d’origine juive et marié à une demoiselle Suzanne Grumbach » Mais il omet tout au long les déclarations ultérieures de ce dernier témoignant de l’antisémitisme de Robert Faurisson.

Collectif (Eric Delcroix, Jean-Gabriel Cohn-Bendit, Claude Karnoouh, , Vincent Monteil, Jean-Louis Tristani), Intolérable intolérance, Éditions de la différence, 1981.

Ouvrage de soutien à Robert Faurisson. Éric Delcroix a été son avocat.

Maria Poumier. En confidence. Entretien avec « l’Inconnue », Éditions Pierre Marteau, 2009
Maria Poumier figure au rang des soutiens de Roger Garaudy en 1995-1996. Son ouvrage est qualifié d’« hagiographie » par Valérie Igounet : il tente d’en donner l’image d’un « humaniste » persécuté, du rang de Galilée, image volontiers reprise par la suite par Robert Faurisson lui-même.

Source : Wikipédia

 

 

CINEMA FRANÇAIS, CLAUDE LANZMANN (1925-2018), SHOAH

Des hommages à Claude Lanzmann

Décès de Claude Lanzmann, témoin de la Shoah

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Que peut le cinéma ? interrogeait Jean-Luc Godard. Avec Shoah, Claude Lanzmann a répondu de manière magistrale. En neuf heures et demie de ce qu’il appelait lui-même un « monstre », il a donné à voir et à entendre l’Holocauste de façon totalement inédite, au point que ce terme a été remplacé par celui de Shoah dans le vocabulaire courant après la sortie de son très long métrage en 1985.

 

Un scandale sans aucune consolation

« Ce film sans cadavres, sans aventure individuelle, dont le sujet unique est la mise à mort d’un peuple et non pas la survie, est probablement un scandale », écrira-t-il. Un scandale parce que, à rebours de décennies de discours sur les camps qui s’attachent, jusqu’à aujourd’hui, aux survivants, Shoah n’apporte aucune consolation.

 Destins de femmes dans la Shoah

Des officiers SS, des Juifs des Sonderkommandos et des habitants des abords des camps d’extermination y relatent l’assassinat au quotidien de millions d’hommes, de femmes et d’enfants juifs, avec une foule de détails que réclame avidement Lanzmann pour « l’incarnation », pour que le concret surgisse de l’abstrait. Pas d’images d’archives, pas de commentaires. Simplement la parole brute des témoins et acteurs de la machine d’extermination nazie.

« Je n’aurais pas pu faire ce film si j’avais été moi-même déporté », dira celui que rien ne prédestinait à cette œuvre. Issu avec sa sœur et son frère (Jacques, le futur écrivain et scénariste), de deux familles de Juifs des pays de l’est, cet enfant né en 1925 est élevé hors de toute religion.

Son père, qui a emmené ses enfants en Auvergne au début de la guerre, leur apprend à échapper à une rafle nazie : mimant les SS et leurs chiens, il les réveille à 3 heures du matin ; ils doivent alors s’habiller et se dissimuler le plus rapidement et silencieusement possible – il leur passe un savon lorsque, invariablement, il les trouve. « Il avait raison, c’est ce qui nous a sauvés », dira Claude Lanzmann qui s’est engagé ensuite dans la Résistance.

Embrasser la destruction des Juifs dans sa totalité

Après-guerre, il étudie la philosophie à la Sorbonne puis en Allemagne pour « voir des Allemands en civil », avant d’enseigner à Berlin. En 1946, il se reconnaît pleinement dans Réflexions sur la question juive de Jean-Paul Sartre. D’un voyage en Israël en 1952, Claude Lanzmann, journaliste, revient avec un film Pourquoi Israël et un projet soufflé par un officier israélien : réaliser un film « qui embrasserait la destruction des Juifs par les nazis dans sa totalité. » Il accepte. « Je n’imaginais pas l’éprouvante expérience dans laquelle je m’embarquais. »

Claude Lanzmann y consacre douze années de sa vie – sept ans de tournage dans quatorze pays, cinq ans d’un montage intelligent qui donne sens aux neuf heures de témoignages retenues sur plus de trois cents heures de rushes. Cette œuvre radicale fait le tour de la planète et récolte partout des prix.

Des millions de personnes l’ont vu. « Je ne m’attendais pas à ça. Trois mille m’auraient suffi. Il fallait juste que Shoah soit fait et qu’il soit absolument parfait. » Au-delà du document essentiel à la compréhension de l’Holocauste, le talent du cinéaste est salué par de nombreux prix et la reconnaissance de ses pairs. Comme d’autres, le réalisateur Arnaud Desplechin qualifie Shoah d’un des plus grands films au monde.

 

Claude Lanzmann, Ulysse de notre temps

 

En 1994, Claude Lanzmann suscite la polémique avec son film suivant, Tsahal, consacré à « la réappropriation de la force et de la violence par les Juifs », souvent perçu comme une apologie de l’armée israélienne.

À partir des rushes non utilisés dans Shoah, il réalise quatre longs-métrages autour de quatre personnages : Un vivant qui passe en 1997 sur Maurice Rossel ; Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures en 2001 sur Yehuda Lerner ; Le Rapport Karski en 2010 sur Jan Karski ; et Le Dernier des injustes en 2013 dans lequel il réhabilite le rabbin Benjamin Murmelstein, haï pour avoir été le dernier doyen du conseil juif de Theresienstadt.

En 2009, il publie ses mémoires, Le Lièvre de Patagonie, autoportrait qui surplombe avec son énergie de « grand vivant » toute une époque. Il revient sur sa participation à la lutte pour l’indépendance de l’Algérie et, dans des pages saluées pour leur beauté, sa passion pour Simone de Beauvoir, dont il a été le compagnon pendant sept ans et à qui il a succédé, à sa mort en 1986, à la tête de la revue Les Temps Modernes, cofondée par Jean-Paul Sartre.

Dans ce livre, à 84 ans, il avoue avec gourmandise : « J’aime la vie à la folie et, proche de la quitter, je l’aime plus encore, au point de ne pas croire ce que je viens d’énoncer, proposition d’ordre statistique, donc de pure rhétorique, à laquelle rien ne répond dans mes os et mon sang. 

Claude Lanzmann, Ulysse de notre temps

 

Cinéastes, écrivains, philosophes et personnalités de tous horizons rendent hommage au grand monsieur de 91 ans, donnant à comprendre. Donc à aimer…

Lanzmann, un voyant dans le siècle, sous la direction de Juliette Simont, Gallimard, 322 p.,

La splendeur et le vague à l’âme vont chez lui de pair. Claude Lanzmann, avec sa force traversée de fêlures, sa tendresse rugissante et ses colères mélancoliques, provoque de fichus sentiments indociles. Il émeut à la manière de Boris Karloff dans Frankenstein : on voudrait voler au secours de cet émule qui se débat, or c’est lui qui nous affranchit, éreinté mais survivant.

Il se tue à la tâche pour échapper au deuil qui le poursuit de son maléfice, récemment à la manière du roi des Aulnes – son fils chéri de 23 ans, celui qu’il allait chercher à l’école dans le quartier du Montparnasse et avec lequel il récitait Le Bateau ivre de Rimbaud, Félix Lanzmann, est mort d’un cancer le 13 janvier 2017. Les Temps modernes, que dirige vaillamment son père, lui a consacré un numéro dans la foulée : avez-vous déjà entendu le cri de douleur d’une revue ?

Une apparition de 1958

Et Claude Lanzmann continue de se décarcasser avec constance. Il présentait le mois dernier à Cannes Napalm, un film qui le voit errer dans Pyongyang à la recherche d’une apparition marquante de 1958 : une infirmière nord-coréenne fugace mais éternelle avec laquelle rien ne put s’accomplir lors d’un voyage dans le pays de Kim Il-sung, sauf une ardente promenade en barque sur le fleuve Taedong. Ainsi que le racontait, en une vingtaine de pages nimbées d’une rare puissance d’évocation, Claude Lanzmann dans Le Lièvre de Patagonie (2009). Ce livre prodigieux, il dit l’avoir dicté, comme si un souffle inouï avait propagé une œuvre en quelque sorte incréée. Il ne déplaît pas à M. Lanzmann d’être comparé à Dieu plutôt qu’à un prophète…

On pourrait en ricaner – l’époque est à la dérision. Mieux vaut lire ce qu’écrit le cinéaste Arnaud Desplechin : « L’orgueil de Claude est extrême, il n’a d’égal que son humilité vraie. Je n’ai jamais rencontré un artiste qui soit à ce point l’enfant de son œuvre. »

Dans ce livre qui se veut ronde et forage chez l’auteur de Shoah – cette spirale prodigieuse ressuscitant, jusqu’à leur supplice, les exterminés sans sépulture de la barbarie nazie –, nous découvrons des pistes philosophiques, biographiques, littéraires, psychologiques et politiques, qui mènent au mystère Lanzmann. Les témoignages deviennent, notamment sous la plume de Jean-Pierre Martin, magnifique herméneutique.

Nous réalisons à quel point compte la voix chez cet Ulysse de notre temps. Il aura voulu entendre le chant de toutes les sirènes. Et il n’envisage de création que chorale. Nonagénaire entré dans une décennie dont bien peu sortent, Claude Lanzmann garde le cap en se récitant des milliers de vers, qui le porteront haut et loin jusqu’au grand calme : « Ô, toi qui pèches infiniment contre la mort et le déclin des choses » (Saint-John Perse).

 

Claude Lanzmann et le ghetto de Theresienstadt

À 87 ans, l’auteur de « Shoah » livre un film fleuve, qui donne longuement la parole à Benjamin Murmelstein, dernier président du conseil juif du ghetto de Therensienstadt.

 

LE DERNIER DES INJUSTES***

de Claude Lanzmann

Documentaire français, 3 h 38

Le Festival de Cannes à connu ce week-end des 18 et 19 mai deux moments de profonde gravité. La présentation de L’Image manquante de Rithy Panh, dimanche après-midi, fut suivie, en soirée, par celle du Dernier des injustes, de Claude Lanzmann. Quarante ans après son premier film, Pourquoi Israël, un peu moins de trente ans après Shoah, le cinéaste de 87 ans a ressenti la nécessité de revenir longuement sur la figure contestée de Benjamin Murmelstein, dernier président du Conseil juif du ghetto de Theresienstadt (Terezin, Tchécoslovaquie), qu’il avait interviewé pendant une semaine, en 1975 à Rome, alors qu’il préparait Shoah.

Exploitant pour la première fois ce matériau filmique qui avait été versé aux archives de l’Holocauste Memorial Museum de Washington, aux États-Unis, Claude Lanzmann livre une œuvre essentielle, qui met un peu plus en lumière le mensonge nazi et les logiques qui conduisirent à la mise en œuvre de la Solution finale dans l’est de l’Europe. 

Theresienstadt, instrument de propagande du IIIe Reich

Impossible de donner ici plus qu’un bref aperçu du contenu extrêmement riche et précis de ce film de plus de trois heures trente. Tout au plus peut-on s’arrêter sur le caractère singulier du ghetto de Theresienstadt, enfer concentrationnaire transformé en instrument de propagande, « poudre aux yeux » lancée par le IIIe Reich en direction de la Croix-Rouge internationale et des Alliés, seul ghetto à n’avoir pas été « liquidé » avant la fin de la guerre.

Dernier « doyen des Juifs » – ainsi que les appelaient les nazis, qui voyaient en eux des marionnettes – encore vivant après la défaite nazie, Benjamin Murmelstein, fortement mis en cause et emprisonné à la fin de la guerre, fut jugé et innocenté, ce qui n’empêcha pas l’historien et philosophe juif Gershom Scholem de demander sa pendaison. 

Derrière le rappel minutieux des noms, des faits, des logiques sournoises et implacables qui jalonnèrent cet épisode terrible de l’Histoire du XXe  siècle, Claude Lanzmann évoque sans concession le rôle des Conseils juifs. Et tente, de manière vertigineuse, de s’approcher de la vérité forcément complexe d’un homme « courageux et brillant », qui fut en contact régulier avec Eichmann, parvint à faire émigrer plus de 120 000 Juifs, et tenta d’être « une marionnette qui tirait elle-même ses fils ».

 

Le réalisateur de «Shoah», également écrivain et journaliste, est mort ce jeudi à l’âge de 92 ans.

 

Claude Lanzmann, une vie pour la mémoire

C’était l’été dernier, à Jérusalem, au festival international de cinéma. Claude Lanzmann, 92 ans, monument du cinéma français, était invité à présenter son dernier film, Napalm «Une histoire personnelle, singulière qui ne m’a jamais quitté», expliquait-il au public venu voir le réalisateur de Shoah. Parmi les cent vies du gargantuesque Lanzmann, Napalm est en effet à ranger dans les souvenirs amoureux. L’écrivain l’avait raconté dans son autobiographie, le Lièvre de Patagonie : en 1958, lui qui arpentait la planète depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, avait réussi à se glisser en Corée du Nord, sous la coupe du dictateur Kim Il-sung. Là, il était tombé malade et… amoureux de son infirmière. Claude Lanzmann n’a jamais pu oublier son aventure avec la jeune Coréenne à la poitrine brûlée par le napalm durant la guerre de Corée. A plus de 90 ans il était retourné en Corée du Nord, à la recherche de cet amour disparu au pays de Kim Jong-un.

Mais la grande histoire de sa vie, c’est Shoah – récit global minutieux, reconstitué, de l’extermination des juifs d’Europe par les nazis et leurs complices. Un film de neuf heures et trente minutes qui sidéra le monde en 1985 : «Ce n’est pas un film de souvenirs (les souvenirs sont choses du passé) mais par excellence un film de la mémoire au présent,écrivait-il dans Libération en 2011 pour attaquer les historiens qui le critiquaient. Grâce à Shoah le savoir historique change de nature, on assiste, pendant neuf heures trente, à une incarnation de la vérité, le contraire de la faculté d’aseptisation de la science, même de la science historique.» Dans Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures, un film sur la révolte du camp d’extermination, il montrera ensuite l’héroïsme des Juifs qui, sachant leur mort proche, avaient choisi de se battre. Plus tard, en 2010, il reprendra dans le Rapport Karski, l’interview du résistant polonais Jan Karski, envoyé à Washington pour expliquer au président Roosevelt que les Juifs n’allaient pas survivre dans l’Europe hitlérienne. Un document unique qui révélera l’indifférence du président Roosevelt au sort des Juifs et la responsabilité des Alliés dans la Solution finale.

En 2013, Lanzmann affrontera la question douloureuse de la soi-disant participation des Juifs à leur propre mort dans le Dernier des Injustes, portrait de Benjamin Murmelstein, un ancien dirigeant des conseils juifs (Judenrats) accusés de «collaboration». On y voit Lanzmann, 87 ans, retourner sur les lieux des massacres, revivant le drame de ces dirigeants juifs tentant de sauver ce qui pouvait l’être. Il nous avait alors confié «être Murmelstein», pendant le tournage dans le camp de Theresienstadt : «Cet homme se sentait investi d’une mission, il a sauvé des milliers de Juifs. C’était un aventurier.» Ce cycle entamé avec Shoah s’achèvera en 2018 avec un nouveau film, les Quatre Sœurs,diffusé en janvier sur Arte et en salle depuis mercredi, consacré à quatre survivantes des camps de la mort.

Claude Lanzmann est donc venu seul à Jérusalem en cet été 2017 pour montrer Napalm au public. Et nager comme à son habitude dans la piscine de l’hôtel Mount Zion. Mais dans la nuit, il fera une chute dans sa chambre, et il faudra appeler en urgence des médecins qui lui conseilleront de rentrer se faire soigner à Paris. «Pas question ! avait-il rugi, je veux assister à toutes les projections de mon film. Et je veux aller à Tel-Aviv voir mon neveu, le fils de mon frère Jacques. J’ai loué une voiture.» On ne négociait pas avec Lanzmann. Il restera jusqu’à la fin du festival mais on l’empêchera tout juste de prendre le volant. C’est qu’à 90 ans, l’homme n’avait pas renoncé à conduire. Il avait perdu les derniers points de son permis pour avoir franchi une ligne continue devant l’Assemblée nationale ? Qu’à cela ne tienne, il repassera son permis seize fois et finira par le récupérer. Ce qui lui permettra d’acheter une grosse Audi pour aller retrouver une de ses amies en Suisse.

Cent vies

«Je ne suis ni blasé ni fatigué du monde, cent vies, je le sais, ne me lasseraient pas», a dit Claude Lanzmann. Infatigable, incontrôlable, insupportable, inépuisable, insatiable, excessif, tous les adjectifs extrêmes peuvent être utilisés pour décrire le personnage. Les premières de ses cent vies commencent pendant la Seconde Guerre mondiale. A 18 ans, communiste au lycée de Clermont-Ferrand, il transporte des armes avec une jeune camarade et combat dans les maquis en Haute-Loire. Il vient d’une famille recomposée originaire de Biélorussie et d’Ukraine. Son frère, Jacques Lanzmann, écrivain, sera un célèbre parolier, on lui doit les chansons de Jacques Dutronc. Comme avec tout le monde, Claude se fâchera puis se réconciliera avec Jacques. Les frères ont une sœur, Evelyne, actrice connue sous le nom d’Evelyne Rey, qui se suicidera à 36 ans.

Claude Lanzmann a 20 ans à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il termine sa scolarité au Lycée Louis-le-Grand. Il est déjà un aventurier grandi dans la guerre, il va devenir journaliste. Lecteur à l’université libre de Berlin – en secteur américain –, il fait ses premiers reportages, une série pour le Monde, «L’Allemagne derrière le rideau de fer», en passant clandestinement à Berlin-Est. De retour à Paris, il se laisse emporter par la fascination pour le couple Simone de Beauvoir-Jean-Paul Sartre qui règne sur Saint-Germain-des-Prés. Il rejoint le comité de la revue les Temps modernes, fondée en 1945 par Sartre et Beauvoir, au cœur des débats, des réflexions, des engagements des intellectuels de gauche en ces années d’Après-Guerre. Lanzmann est impressionné intellectuellement par Sartre «cette formidable machine à penser, bielles et pistons fabuleusement huilés», décrit-il dans le Lièvre de Patagonie.

Avec Beauvoir, c’est le grand amour. Le «Petit Lanzmann» et le «Castor» – surnom de Simone de Beauvoir – vivront ensemble de 1952 à 1958, rue Victor-Schœlcher, au-dessus du cimetière Montparnasse. Il sera le seul homme à emménager chez Beauvoir. Couple en avance sur son temps, elle a 44 ans, un âge où, à cette époque, une femme est vieille – d’ailleurs elle se sent vieille –, il a dix-sept ans de moins. Une passion. Les lettres de Beauvoir, dont certaines ont été publiées, sont torrides, Lanzmann a raconté en détail leur amour dans le numéro spécial des Temps modernes en 2008 – revue qu’il dirige depuis la mort du Castor en 1986 –, pour fêter le centenaire de Beauvoir : «Le Castor et moi étions entrés ensemble, cœur battant dans ce logis – le premier et le seul dont elle fut jamais propriétaire – et y avions fait une très amoureuse pendaison de crémaillère… […] J’en avais passé le seuil avec elle, j’y avais vécu cinq années cruciales de mon existence et, même après notre séparation, je le franchissais au moins deux soirs par semaine, car nous restâmes, jusqu’à la fin, unis par une indestructible amitié, relation égalitaire, nouée d’amour.» Pendant leurs années amoureuses, ils voyagent beaucoup, en Egypte, en Israël, en Chine, en Algérie. Lanzmann s’engage dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, signe le manifeste des 121 contre la torture, milite contre le colonialisme avec Frantz Fanon. Ils voyagent parfois à trois, Beauvoir, Lanzmann et Sartre, les amours «contingentes» comme ils disent, ne gênent pas le pacte éternel qui lie Sartre et Beauvoir.

Journaliste aventurier

Jusqu’en 1970, Claude Lanzmann a une double identité : intellectuel sophistiqué aux Temps modernes, avec Beauvoir et Sartre et les autres écrivains du Flore et des Deux-Magots, journaliste people pour Elle afin de gagner sa vie. Très bon journaliste, vrai écrivain, il a fini par republier en 2012 ses articles «alimentaires» dans un livre illustré par la mosaïque de Paestum : la Tombe du divin plongeur. Lanzmann avait compris ce que la contre-culture américaine appellera plus tard le «nouveau journalisme». Il faut lire son interview ratée avec Richard Burton, son interview de Gainsbourg en 1965 au Touquet qui balance «J’écris froidement pour les jeunes en leur donnant ce qu’ils veulent…» ses rencontres avec des débutants comme Charles Aznavour, fils de pauvres artistes arméniens fuyant le génocide.

En 1962, il rédige pour Elle le portrait d’un comédien de 25 ans qui joue Brecht, Sami Frey. Le magazine ne l’a pas envoyé pour parler de Brecht mais pour recueillir les confidences de Sami Frey sur son histoire d’amour avec Brigitte Bardot. Erreur de casting : Lanzmann écrit un très bel article sur Sami Frey: «Juif polonais, il n’a parlé que la langue de ses pères, le yiddish, jusqu’à l’âge de 6 ans. Puis, pendant deux ans, on lui a ordonné de se taire, sous peine de mort. Sa voix l’aurait trahi, l’aurait désigné comme bête à abattre. Il s’est tu donc et “depuis”, la communication lui est douleur.» La mère de Sami Frey est morte en déportation à l’âge de 25 ans. Lanzmann, après avoir oublié la romance de Frey avec Bardot, daigne à la dernière ligne conclure : «Du boulevard de Belleville et de la plus lointaine Pologne à l’avenue Paul-Doumer – où Sami habite avec Brigitte – la route était fantastiquement longue.»Lanzmann avait de l’humour et, déjà, ses obsessions.

Baroudeur, il manque se noyer en Israël, devenir sourd en plongeant avec Cousteau, mourir dans de multiples accidents de voiture, se perdre dans les montagnes, mais il rebondit tel son lièvre de Patagonie. Aucune envie de mourir. En 1967, il réussit à publier un numéro spécial des Temps modernes, à la veille de la guerre des Six-Jours : «Le conflit israélo-arabe.» Pour la première fois, des intellectuels juifs et arabes se répondent dans les mêmes pages d’une revue. C’est à cause de ce conflit, et encore d’une passion amoureuse, qu’il devient cinéaste avec son premier film documentaire Pourquoi Israël en 1973. Un film qui commence et se termine par l’Holocauste. Anticolonialiste militant et soutien d’Israël ? «Il n’y a jamais eu de contradiction pour moi, dit-il, j’ai en quelque sorte la question juive dans les os.»

«Notre cœur, notre chair»

Il passera douze années de sa vie à travailler sur Shoah. Trois cent cinquante heures de rushs, d’interviews dans les camps, en Pologne et partout dans le monde où subsistent des survivants. Il force la porte des bourreaux qui refusent de lui parler, il prend des risques. Dans le grand dossier que Libération avait consacré à Shoah dès le 25 avril 1985, après avoir éprouvé physiquement le choc d’une projection de neuf heures et trente minutes qui met la mort en scène, nous écrivions : «Pas un documentaire d’archives, pas une ligne de commentaire : intellectuel-cinéaste, Claude Lanzmann fait revivre le massacre par la seule force des témoignages et d’images d’aujourd’hui. Reconstruisant, reconstituant et, finalement, revivant ce qui semblait à jamais effacé.»Et nous ajoutions que pendant ces années «à revivre le cauchemar de l’insoutenable événement, si, sur le terrain, au cours de l’enquête, il a su rester froid – “il le fallait” – il lui est arrivé de pleurer dans l’obscurité de la salle de montage».

Simone de Beauvoir écrira un texte qui servira de préface au livre publié avec le film : «Malgré toutes nos connaissances, l’affreuse expérience restait à distance de nous. Pour la première fois, nous la vivons, dans notre tête, notre cœur, notre chair. Elle devient la nôtre.» Lanzmann et Shoah ont fini par se confondre. Il a consacré des années à ce film, il passera des années à le compléter, jusqu’à ces derniers mois. Et à le défendre. Il n’hésitera pas à mener une croisade contre Steven Spielberg qui a osé traiter du sujet sous forme de fiction avec la Liste de Schindler,alors que Lanzmann, lui, s’est toujours interdit de fictionnaliser l’Holocauste. Selon lui, il n’y a pas d’autre film à faire sur le génocide après Shoah et les films qui l’ont complété. Il éructe contre les journalistes qui écrivent des articles sur l’Holocauste sans mentionner Shoah à chaque fois. Il se lance dans des anathèmes et des polémiques autour du témoignage du résistant Jan Karsky utilisé dans le roman du même nom de Yannick Haenel, il attaque Jonathan Littell qui a écrit les Bienveillantes. Claude Lanzmann est un bagarreur, les conflits ne lui font pas peur. D’ailleurs rien ne lui fait peur. Il peut menacer de mort ceux qui critiquent Shoah ou le «Shoah Business». Il se fâche avec le monde entier et se réconcilie. Comme avec Derrida, Sollers, Spielberg…

Le lièvre qui court toujours

Lanzmann ne s’inquiète ni de la vieillesse ni de la mort. Si son livre autobiographique s’intitule le Lièvre de Patagonie, c’est parce qu’il court comme un lièvre. Ce livre qu’il a dicté de son lit d’hôpital parce qu’il avait attrapé une sale maladie en nageant dans la mer du Nord, et qu’il était incapable de tenir un stylo, est pourtant un grand livre d’écrivain. «Les lièvres, j’y ai pensé chaque jour tout au long de la rédaction de ce livre, ceux du camp d’extermination de Birkenau, qui se glissaient sous les barbelés infranchissables pour l’homme, ceux qui proliféraient dans les grandes forêts de Serbie tandis que je conduisais dans la nuit, prenant garde à ne pas les tuer. Enfin, l’animal mythique qui surgit dans le faisceau de mes phares après le village patagon d’El Calafate, me poignardant littéralement le cœur de l’évidence que j’étais en Patagonie, qu’à cet instant la Patagonie et moi étions vrais ensemble. C’est cela l’incarnation. J’avais près de 70 ans, mais tout mon être bondissait d’une joie sauvage, comme à 20 ans.»

Celui qui a eu le courage de consacrer des années de sa vie à la Shoah– «la mort même, la mort et non pas la survie» – aura la force, le 18 janvier 2017, dans un froid glacial au cimetière Montparnasse, de se tenir droit, sur une petite tribune dans le vent, devant la tombe de son fils de 23 ans, Félix, pour lire la lettre écrite par ce dernier au docteur Charles Honoré. Un journal de bord qui raconte les trois années de bataille contre cette maladie que le jeune homme avait décidé de gagner. «Dès le début de toute cette affaire, écrit-il, j’ai eu le sentiment formidable et vertigineux qu’enfin, dans la maladie, ma liberté pouvait naître. Face à la nuit éternelle j’édictais ma propre loi.» Un texte magnifique de cet étudiant – alpiniste qui a réussi Normale Sup malgré le cancer et écrit sur son lit d’hôpital, en 2016, ces lignes lues par son père au cimetière : «Voilà qu’à 22 ans, comme projeté très loin en avant dans mon propre temps, je me retrouvais soudain avec la même espérance de vie que mon père qui en avait 90. C’était à couper le souffle : comme lorsqu’on lance une pierre, après la légèreté aérienne du jet, et le bruit fracassant du choc final, il se fit le silence, juste à l’orée du vide.»

Des photos de Félix à tous les âges tapissent l’appartement de Claude Lanzmann, anéanti, mais refusant, comme toujours, d’abandonner le combat. Et la vie. «On aura compris, dit-il, que j’aime la vie à la folie et que, proche de la quitter, je l’aime plus encore, au point de ne même pas croire à ce que je viens d’énoncer, proposition d’ordre statistique, donc de pure rhétorique, à laquelle rien ne répond dans mes os et mon sang. Je ne sais ni quel sera mon état ni comment je me tiendrai quand sonnera l’heure du dernier appel. Je sais par contre que cette vie si déraisonnablement aimée aura été empoisonnée par une crainte de même hauteur, celle de me conduire lâchement.»

 Journal La Croix du 5 juillet 2018

 

 

INTERVIEW

«C’EST UNE HISTOIRE FOLLE, L’ACMÉ DE LA CRUAUTÉ»

Par Annette Lévy-Willard— 17 mai 2013 à 22:06

Dans «le Dernier des Injustes», Claude Lanzmann restitue la mémoire des «conseils juifs», accusés d’avoir prêté main-forte aux nazis.

C’est un film. Un grand film de Claude Lanzmann. Et, en ce sens, il a sa place dans l’agitation cannoise. Avec son indispensable durée (3 h 38, seulement…), le Dernier des Injustes va rompre avec l’éphémère du Festival et plonger dans l’histoire à travers deux personnages shakespeariens : le héros, ou antihéros, Benjamin Murmelstein, qui s’est surnommé lui-même «le dernier des injustes» en référence au chef-d’œuvre d’André Schwarz-Bart, le Dernier des Justes. Nommé par les nazis à la tête du conseil juif  du camp de Theresienstadt pour exécuter leurs plans meurtriers, «collabo» malgré lui. Claude Lanzmann l’avait longuement interviewé à Rome, en 1975, au début du tournage de Shoah. Mais n’avait pas utilisé les rushes, qui avaient été confiés aux archives du Musée de l’Holocauste, à Washington. Après avoir fait Shoah, les neuf heures sur la destruction des Juifs d’Europe, après avoir montré la révolte et leur héroïsme dans Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures, après être revenu sur l’indifférence des Alliés, et en particulier de Roosevelt, dans le Rapport Karski, Lanzmann affronte, dans le Dernier des Injustes, la question de la collaboration. Et, à 87 ans, boucle l’histoire avec cette question. Et sa réponse.

 

 Pourquoi avoir fait ce film, aujourd’hui, avec pour personnage principal Benjamin Murmelstein, un ancien dirigeant de ces conseils juifs accusés d’avoir collaboré avec les nazis ?

En fait, Murmelstein a été le premier protagoniste de tous ces films que j’ai tournés, je l’ai interviewé à Rome, en 1975. J’étais fasciné dès le début par les conseils juifs, j’en ai fait un tournage à part, avant Shoah. Je suis d’abord allé à Jérusalem quand j’ai appris qu’un type qui s’appelait Lev Garfunkel, numéro 2 du conseil de Kovno, en Lituanie, était mourant. J’ai alors constitué une équipe à toute vitesse et j’ai pu l’interviewer : je lui demande comment ça s’est passé, ce que les Juifs emmenaient avec eux, et j’entends une petite voix mourante qui vient du fond du corps : «Des livres ! Des livres !»

Le lendemain, je suis parti voir Murmelstein à Rome. J’avais lu beaucoup de choses sur ces conseils. Aux Etats-Unis, un énorme livre paru en 1977, Judenrat, d’Isaiah Trunk, étudiait les conseils dans de nombreux ghettos de Pologne et montrait comment chacun s’était débrouillé avec les ordres allemands. Il est arrivé que le conseil tout entier se suicide, la même nuit, parce qu’ils savaient que les gens allaient partir le lendemain pour les camps de la mort. Comme Adam Czerniakow, le président de celui du ghetto de Varsovie, qui s’est suicidé quand les déportations ont commencé. Mais lui était seul.

  

Vous avez montré Sobibor dans votre précédent film, la révolte…

A Varsovie, Sobibor, Treblinka, oui, il y a eu des révoltes, mais ils finissaient par mourir. Ils étaient conscients, ils avaient perdu espoir, ils savaient qu’ils étaient condamnés, mais ils allaient mourir en en tuant d’autres. Le suicide était l’ultime résistance de gens totalement coincés, à bout de souffle, sans aucun pouvoir.

Les nazis étaient des pervers fantastiques. Ils donnaient des ordres dont ils savaient qu’ils ne pouvaient pas être exécutés, et ils les rendaient encore plus inexécutables en les multipliant. D’ailleurs, Murmelstein dit à un moment dans le film : «On n’avait pas le temps de penser.» Tout le temps sous pression.

J’étais très conscient des contradictions sauvages dans lesquelles se trouvaient ces personnes qui n’étaient pas volontaires pour ce travail, qui avaient été choisies par les Allemands qui, quand ils ne trouvaient pas assez de gens, les prenaient dans la rue. J’ai voulu montrer que ces soi-disant collabos juifs n’étaient pas des collabos. Ils n’avaient jamais voulu tuer des Juifs, ils ne partageaient pas l’idéologie des nazis, c’était des malheureux sans pouvoir. On voit bien qui sont les tueurs.

  

Murmelstein a passé sept ans à côtoyer Eichmann, qui n’avait rien d’un «petit bureaucrate» aux ordres, tel que l’a vu Hannah Arendt à Jérusalem. On apprend qu’il a participé à la Nuit de cristal, alors qu’il le nie à son procès

Le procès Eichmann a été un mensonge tout à fait scandaleux, un procès d’ignorants, le procureur Gideon Hausner mélangeait tout, confondait les noms. En plus, je sais à quel point il est difficile d’interroger les gens pour les faire parler d’expériences limites. Il fallait de la douceur, du tact et de la brutalité à la fois. Ils ont peu parlé. Comme dit très bien Murmelstein : «C’est une blague.» Murmelstein a été le nègre de Eichmann, qui lui demandait de rédiger des pages et des pages.

  

On apprend qu’Eichmann était, en plus, un grand voleur…

Eichmann voulait de l’argent. Il était le seul à avoir sa propre caisse grâce à un fonds d’immigration qu’il gérait. Il envoyait les responsables juifs, comme Murmelstein, grand rabbin de Vienne, négocier avec les Américains pour qu’ils paient. C’est ainsi que Murmelstein a réussi à sauver 121 000 Juifs en échange de leur argent. Enfin, pas vraiment sauvés parce que certains ont été repris en France quand les Allemands l’ont occupée. «La banalité du mal», le concept d’Hannah Arendt, est d’une grande faiblesse. Eichmann ne recule devant aucune inhumanité pourvu qu’il y trouve son compte. Et il est tellement malin qu’il réussit à s’échapper en Argentine sous le nom de Ricardo Klement. Au début, il réfléchit à l’immigration, mais il passe très vite à la ségrégation, à la persécution ouverte et à l’extermination. En 1944, Murmelstein est nommé «doyen des Juifs» du faux camp modèle de Theresienstadt.

  

Pourquoi Eichmann avait-il besoin de ce «Disneyland» de la déportation ?

C’était soi-disant une «ville offerte aux Juifs» – un «cadeau» du Führer – construite en 1941 pour tromper l’étranger, surtout les Etats-Unis, qui n’étaient pas encore en guerre : il y avait des relations diplomatiques. Pour tromper aussi les Juifs, surtout les Juifs allemands. C’était tellement parfait qu’on leur mentait dès le départ, on leur proposait des appartements au soleil contre de l’argent, on les dépouillait avant même qu’ils arrivent à Theresienstadt. La Gestapo de Francfort proposait à des femmes âgées de donner tous leurs biens pour une belle chambre dans le camp… Une pensée diabolique, parce que c’était véritablement un camp de concentration avec toutes les duretés du camp de concentration. Mais il fallait le maquiller pour la Croix-Rouge, qui avait demandé à le visiter en juin 1944.

 

 Le mensonge, le camouflage, le non-dit sont au centre du projet nazi…

Ils se mentent aussi à eux-mêmes, le langage est codé et camouflé dès janvier 1942. Cela les aidait à accepter l’immensité du crime qu’ils allaient commettre et qu’ils connaissaient très bien. S’ils avaient pu utiliser les mots, les crimes n’auraient pas été commis. Pour les tueurs aussi. Il faut tenter d’imaginer ce qu’ils appelaient eux-mêmes le «fardeau de l’âme». C’est un concept clé pour moi. Himmler en a parlé plusieurs fois dans ses discours en disant : «Nous avons à accomplir quelque chose que personne dans l’humanité n’a fait avant vous, et que personne après vous ne fera, vous devez être fiers d’avoir supporté le fardeau de l’âme…»

  

Cette fois, vous êtes acteur du film. Avec Benjamin Murmelstein, on vous suit sur le chemin de l’histoire qui commence, bien sûr par des trains

Je ne pouvais pas faire autrement. Theresienstadt, c’est une histoire folle, c’est pour moi l’acmé de la cruauté. Quand j’étais à la gare de Bohusovice, je me suis dit que c’était moi qui devais exposer la chose. Je ne pouvais pas faire un film objectif là-dessus, ce n’était pas un film d’historien. C’est pourquoi j’ai commencé par :«Qui connaît le nom de cette gare ?»

Au début, j’ai foiré, j’ai recommencé plusieurs fois, j’étais trop long. J’avais un problème : il faut pas mal de culot pour se montrer à deux âges de sa vie, c’est-à-dire à 87 ans et à 50 ans. On voit le passage du temps. J’avais la trouille comme une coquette de cinéma. Mais la construction est venue assez vite. La montée des marches dans la caserne a été très importante, parce que j’ai l’âge que j’ai. Je ne voulais pas m’arrêter pour reprendre mon souffle, ce que j’aurais fait si je n’avais pas une caméra. J’ai voulu raconter moi-même sur place la mort des deux dirigeants des conseils juifs Paul Epstein et Jacob Edelstein et les pendaisons, devant la potence.

Je n’avais pas prévu d’intervenir à ce point dans le film, mais je voulais les ressusciter. Ce film est important, si tard dans ma vie. Cela a été un gros effort et je pense qu’il ajoute quelque chose d’important à ce que j’ai fait jusqu’à présent.

  

On sent que vous êtes fasciné et séduit par le personnage de Murmelstein…

J’ai une sympathie formidable pour son intelligence, pour les contes mythologiques qu’il raconte, par sa présence d’esprit, par sa combativité. Il se sentait investi d’une mission, il a sauvé des milliers de Juifs. C’était un aventurier.

 

 Pendant que vous filmez, vous vous voyez à sa place ?

Oui.

 

http://www.liberation.fr/france/2018/07/05/claude-lanzmann-une-vie-pour-la-memoire_1661282

 

http://next.liberation.fr/cinema/2013/05/17/c-est-une-histoire-folle-l-acme-de-la-cruaute_903854