ECRIVAIN FRANÇAIS, GUERRE MONDIALE 1914-1918, LES CROIX DE BOIS, LIVRES, LIVRES - RECENSION, TEMOIGNAGE, TEMOIGNAGES DE LA PREMIERE GUERRE (1914-1918)

Les croix de bois de Roland Dorgelès

Les Croix de Bois

Roland Dorgelès

Paris, Gallimard, 1919.

Un témoignage bouleversant sur la vie des poilus par Roland Dorgelès

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Mis à jour le 16/03/2018 à 18:43

LES ARCHIVES DU FIGARO – Il y a 45 ans s’éteignait Roland Dorgelès, le romancier des Croix de Bois, un récit poignant de la vie des soldats et surtout de l’horreur de la guerre. En 1919, Le Figaro consacre une critique élogieuse du roman qui connaît immédiatement un retentissant succès.

Publié une première fois, dans notre dossier consacré aux écrivains combattants de la Grande Guerre, nous vous proposons de lire ou (relire) cette critique à l’occasion de la commémoration de la mort de l’écrivain, le 18 mars 1973.
Journaliste engagé au front comme fantassin Roland Dorgelès commence à écrire Les Croix de bois, en 1918, à partir de notes prises sur le vif et de la correspondance adressée
à sa maîtresse et à sa mère. Ce roman obtient le Prix Femina en 1919.

Une littérature du front

Mobilisés ou engagés volontaires, de nombreux écrivains témoignent des combats et de la vie dans les tranchées. Cette littérature du front triomphe auprès du public et surtout des jurys littéraires. Ces romans ont une valeur documentaire, ils sont des témoignages précieux.
La rubrique littéraire du Figaro de l’époque consacre des critiques sur ces romans couronnés par le Goncourt ou le Femina. Voici celle consacrée aux Croix de bois de Roland Dorgelès.

Tranchees

En partenariat avec RetroNews, le site de presse de la BnF

Article paru dans Le Figaro du 20 avril 1919.

La première et même la seconde année de la guerre, comme nous n’avions pas encore perdu le goût des enquêtes, et que la main d’œuvre, si j’ose m’exprimer ainsi, ne manquait pas pour ce genre de reportage, on interrogeait volontiers les auteurs dramatiques sur les destinées prochaines du théâtre, et les hommes de lettres sur la littérature de demain.

Il peut arriver que les grands événements qui bouleversent le monde modifient après coup toutes les valeurs de l’imagination, lui révèlent des beautés qu’elle ne soupçonnait pas, au moins des points de vue de beauté, produisent enfin une poésie nouvelle; mais cet heureux accident n’est point fatal; au lieu que, fatalement, une révolution, une guerre ajoutent à notre répertoire déjà si chargé quelques-unes de ces pauvres idées générales hâtives, mal conçues, téméraires et, est-il besoin de le dire? fausses de naissance; quelques-unes de ces images banales avant même d’avoir passé dans le courant, monnaies aussitôt frustes que frappées; quelques unes de ces phrases toutes faites, ou clichés, qui causaient à Flaubert une joie énorme, et ne sauraient causer qu’une grande tristesse à tous ceux que ne hante point le démon littéraire de la perversité. En d’autres termes, il peut arriver, si les dieux s’en mêlent, que les catastrophes de l’histoire profitent au génie humain; il arrive certainement qu’elles contribuent à l’enrichissement de notre sottisier.

Aussi me souvient-il qu’un critique sans illusions répondit à l’un des enquêteurs: «Il serait sacrilège de souhaiter que la guerre dure éternellement; mais l’avantage littéraire d’une guerre longue est que toutes les bêtises auront été dites avant la fin.» Cette réponse, qui semble au premier abord une impertinence, est tout le contraire: elle suppose qu’un jour peut venir où toutes les bêtises auront été dites, et où l’on s’abstiendra même de les répéter; C’est de la présomption, aux deux sens du mot.

Les livres de guerre, après, il est vrai, quelques semaines d’hésitation, recommencent à paraître de tous les côtés.

Le même censeur, goûtant peu la médiocre littérature de guerre qui a longtemps sévi chez nous après la guerre courte de 1870, témoignait aussi l’espoir que, grâce à la guerre longue, nous échapperions à ce fléau, et qu’on ne voudrait plus entendre parler de livres de guerre une fois l’armistice conclu. Il en sera de ce pronostic comme de toutes les prophéties qu’on nous a servies depuis quatre ans. Je ne reviens pas sur la gestion du sottisier; mais les livres de guerre, après, il est vrai, quelques semaines d’hésitation, recommencent à paraître de tous les côtés.

Ne nous plaignons pas. Ceux qui avaient paru pendant les hostilités forment une collection sans doute trop vaste, effrayante, mais incomparable, de documents qu’il faut bien cette fois appeler humains, et l’on sait que ce n’est point leur seule valeur. Ceux qui paraissent maintenant ont déjà une physionomie différente, une perspective moins proche et, si l’on peut dire, moins japonaise. La première ombre du passé commence d’envelopper sans les obscurcir et de fondre sans les brouiller les souvenirs de ces combattants à peine démobilisés d’hier, dont le premier mouvement a été de s’asseoir à leur table de travail et d’écrire. C’est un moment unique, insaisissable, où la mémoire usurpe déjà le rôle de la sensibilité, où la sensibilité, en se dépouillant trop tôt et comme à regret de ce qui la fait frémir encore, ébranle la mémoire, ordinairement plus impassible, et lui communique ses dernières vibrations.

  1. Roland Dorgelès sait peindre et animer, il a de la verve et de l’humeur.

Ce moment insaisissable de la mémoire et de la sensibilité, il semble que M. Roland Dorgelès l’ait saisi, et c’est ce qui fait le prix de son livre, les Croix de bois. M. Roland Dorgelès, qui, avec une modestie rare, se qualifie de débutant, et qui cependant a déjà publié, en collaboration avec M. Régis Gignoux, un fort plaisant livre intitulé: La Machine à finir la guerre, M. Roland Dorgelès a, sans doute, beaucoup de talent; il sait peindre et animer, il est coloriste, il a de la verve et de l’humeur, de l’âpreté, de la crudité, le don du rire et le don des larmes; mais ce n’est pas d’abord de son talent qu’il s’agit, c’est de l’accent qu’il a pu lui donner aujourd’hui à une minute précise, et avant de louer son œuvre, il fallait en faire le point.

Il l’a fait lui-même, au début du dernier chapitre «C’est fini. Voici la feuille blanche sur la table, et la lampe tranquille, et les livres… Aurait-on jamais cru les revoir, lorsque l’on était là-bas, si loin de sa maison perdue? La vie va reprendre… Les souvenirs atroces qui nous tourmentent encore s’apaiseront, on oubliera, et le temps viendra peut-être où, confondant la guerre et notre jeunesse passée, nous aurons un soupir de regret en pensant à ces années-là.» M. Roland Dorgelès va jusqu’à écrire, un peu plus loin «Je me souviens de nos soirées bruyantes, dans le moulin sans ailes». Je leur disais «Un jour viendra où nous nous retrouverons, où nous parlerons de nos misères et nous dirons avec un sourire: «C’était le bon temps». Avez-vous crié, ce soir-là, mes camarades!»

La mort est à chaque page avec toutes ses épouvantes et toute son ordure.

On comprend sans peine qu’ils aient crié; et quels cris leur ferait pousser encore ce mot inattendu, quels cris ferait-il pousser à M. Roland Dorgelès lui-même, si ce n’était pas un combattant qui l’eût lâché, si c’était un de ces littérateurs de l’arrière auxquels il ne paraît pas que M. Dorgelès et ses camarades vouent des sentiments fort sympathiques! Mais ceux qui ont fait la guerre où on la faisait ont le droit de tout dire, et ce sont justement ceux de leurs mots qui nous étonnent plus, qui ont aussi pour nous plus de sel et de signification.

Celui-ci, qui pourrait être odieux, devient héroïque, mais plus encore touchant, lorsqu’il est ingénument prononcé par l’un de ceux que M. Georges Duhamel a pour jamais proclamés les martyrs, et qui a vivement ressenti toutes ses souffrances, qui ne s’est pas fait un point d’honneur de nous les taire. Quel goût ardent, quel goût avoué de la vie chez tous ces jeunes hommes qui en faisaient le sacrifice toujours sans hésiter, mais quelquefois en pleurant! Nous les en admirons, et surtout nous les en aimons davantage car nous sommes de ceux à qui l’Iphigénie de Racine semble un peu trop surhumainement bien élevée, et nous préférons celle d’Euripide qui regrette les douceurs nuptiales qu’elle n’a point connues, nous préférons la jeune captive qui ne veut pas mourir encore.

«Je vous ai entendus rire, jamais pleurer.»

Roland Dorgelès, Les Croix de feu.

Émile Zola intitulait par antiphrase la Joie de vivre celui de ses romans où il a le plus lourdement accumulé toutes les raisons que nous pourrions avoir de ne plus vouloir vivre, si notre grand maître n’était l’instinct de la conservation. De même, dans ce livre de M. Roland Dorgelès, où la mort est à chaque page avec toutes ses épouvantes et toute son ordure, dans ce livre dont le titre même évoque la mort et l’image des cimetières sans grilles ni murailles, des cimetières illimités où hélas! il y a des morts- ce n’est pas comme le cimetière de l’Oiseau bleu,- dans ce livre qui devrait être sinistre et qui n’arrive pas même à être morose, partout éclate le désir de vivre, le désir et souvent la joie.

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«Une telle joie était en vous, écrit M. Roland Dorgelès, qu’elle dominait les pires épreuves. Dans la boue des relèves, sous l’écrasant labeur des corvées, devant la mort même, je vous ai entendus rire, jamais pleurer.» (Pourquoi dit-il «jamais pleurer», quand il n’a pas eu la fausse pudeur de nous cacher leurs larmes?) Il ajoute «Etait-ce votre âme, mes pauvres gars que cette blague divine qui vous faisait plus forts?» M. Roland Dorgelès, qui était là, témoigne donc de la bonne humeur des poilus. C’est une question qui a donné lieu durant quatre années à des controverses interminables, parce qu’elle était agitée d’ordinaire par des gens pleins de bonnes intentions, mais qui, à rebours de M. Roland Dorgelès étaient que ailleurs que là.

On mettait les poilus hors d’eux quand on imprimait dans les journaux de l’arrière que leur vie, grâce à cette vieille gaîté française, était «une perpétuelle rigolade». On ne leur faisait pas beaucoup plus de plaisir quand on parlait avec componction de leur sérieux, de leur noble gravité, ou, pour m’exprimer plus familièrement, quand on avait l’air de croire qu’ils la faisaient à la pose. Je ne dirai pas que la vérité est entre ces deux extrêmes je n’ai pas voix au chapitre; mais il me semble que l’auteur des Croix de bois a dû donner la note juste, et l’on est bien aise de ne trouver dans son livre ni une gaîté d’opéra-comique, ni ce rire sardonique et qui fait mal à entendre.

La joie, d’ailleurs entrecoupée, des jeunes héros de M. Roland Dorgelès est naturelle, spontanée, saine. Elle est vraie, et elle rend son livre plus vrai que d’autres auxquels on pourrait le comparer, parce qu’elle le rend plus divers et plus humain. Car enfin, les Croix de bois, c’est le même livre que le Feu, c’est le journal d’une escouade mais, quelle différence, et comme le Feu est moins vrai parce qu’il ne l’est que d’un seul côté et que les contrastes y manquent!

  1. Anatole France a écrit, il y a quelques années, un ingénieux parallèle de la vérité et du mensonge, où il remontrait que la grande misère de la vérité et sa raison d’être toujours vaincue est qu’elle est simple et une, au lieu que le mensonge est multiple et somptueux. Notre bon maître avait raison pour le cas particulier qu’il envisageait; mais, plus généralement, le réel, qui est une création de la nature, participe de sa prodigalité et est innombrable; le faux ou le convenu, qui est une création de l’homme, se trahit par son indigence et par son unité. C’est comme sa marque de fabrique. Je crois à première vue le livre de M. Dorgelès plus vrai que celui de Barbusse, parce que j’y aperçois une diversité plus ondoyante et que je n’y sens aucun parti pris.

Je ne nie pas que M. Henri Barbusse n’ait plus d’expérience, d’autorité, voire de littérature que son jeune confrère, et je ne veux point, au surplus, m’attarder à un jeu de comparaison qui pourrait n’être pas sans danger, autant pour M. Roland Dorgelès que pour moi-même. Je n’ignore pas que, si l’on se permet la réserve la plus légère sur l’œuvre de M. Henri Barbusse, on se fait traiter de réactionnaire- ou de poule mouillée, ce qui est encore plus désobligeant. Je m’en consolerais si j’étais seul en cause, mais je crains de faire tort à M. Roland Dorgelès en donnant indirectement à croire par mes éloges, qu’il a arrangé ses tableaux de la guerre, ménagé les nerfs de ses lecteurs ou de ses lectrices.

Rien ne serait plus faux. Il n’a aucune timidité, sa sincérité est absolue. Il ne se complait pas dans l’horreur mais il ne compose pas avec elle, et ce qui ne peut-être dit que brutalement, il le dit brutalement. Son langage n’est pas précisément recherché ni bégueule. Si parfois il n’appelle pas les choses par leur nom, c’est qu’il préfère les équivalents que l’argot leur a donnés et qui font vertement image. Les sujets les plus scabreux ne l’effraient point, et l’un des meilleurs chapitres de son livre, La Maison du bouquet blanc, tiendrait le coup (comme on dit) à côté de La Maison Tellier. Il y a moins de gros comique et un drame plus poignant dans La Maison du bouquet blanc. J’espère que je viens de rétablir la réputation de M. Roland Dorgelès, après avoir risqué de la compromettre.

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Repères biographiques

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Roland Dorgelès est né Roland Lecavelé à Amiens le 15 juin 1885. Il débute des études à l’École des Arts décoratifs et fréquente la bohême de Montmartre. Il rencontre Guillaume Apollinaire, Mac Orlan, Max Jacob. Dès 1913 il opte pour le journalisme et collabore à L’Homme libreque dirige Clemenceau. En 1914, il est engagé volontaire dans l’infanterie. En 1919, il publie Les Croix de bois dans lequel il décrit la vie des poilus. Immense succès qui lui vaut à la fois la gloire et le Prix Femina 1919. En 1929, Roland Dorgelès entre à l’Académie Goncourt et en devint président en 1954. Correspondant de guerre en 1939-1940, il raconte son expérience dansRetour au front (1940), Carte d’identité(1945) et Bleu horizon(1949). Roland Dorgelès continue à écrire jusqu’à sa mort le 18 mars 1973.

Roland Dorgeles

GUERRE MONDIALE 1914-1918, POILUS, SOLDATS, TEMOIGNAGES DE LA PREMIERE GUERRE (1914-1918)

Témoignages de la Grande Guerre 1914-1918

  ANNIVERSAIRE DE L’ARMISTICE

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 TEMOIGNAGES DE LA GRANDE GUERRE

Extraits de la LETTRE D’ELISE BIDET A SON FRERE, LE POILU EDMOND MASSE, ET A SES PARENTS VIGNERONS DANS L’YONNE.  (in : Paroles de Poilus, ed Librio 1998)

Mercredi 13 novembre 1918
Mon cher Edmond,
Enfin c’est fini. On ne se bat plus ! On ne peut pas le croire, et pourtant c’est vrai ! c’est la victoire comme on ne l’espérait pas au mois de juin dernier, et même au 15 juillet ! Qui aurait osé espérer à cette époque une victoire aussi complète ! Et en si peu de temps, pas quatre mois, c’est merveilleux ! Je ne sais pas comment vous avez fêté l’armistice à Jussy (…)   Ici, à Paris, on l’a su à 11heures par le canon et les cloches ; aussitôt tout le monde a eu congé partout ; aussitôt les rues étaient noires de monde.  Toutes les fenêtres pavoisées, jamais je n’ai tant vu de drapeaux (…). Tout le monde a sa cocarde… tous les ateliers en bandes, hommes et femmes bras dessus bras dessous, drapeaux en tête, parcouraient en chantant les boulevards et les grandes avenues…Et les Américains juchés sur leurs camions n’ont pas cessé de parcourir la ville… Quelle ovation sur leur passage ! Et les quelques poilus en perme, quelle fête on leur faisait aussi ! … Et cette vie a duré lundi après-midi et mardi toute la journée. (…)
Tout cela, c’est bien beau et combien de cœurs en joie, mais aussi combien d’autres pleurent les leurs qui ne voient pas ce beau jour. Mais que leur chagrin aurait été encore plus grand si la mort des leurs n’eût servi à rien ! (…) Tu vois, maman, que j’avais raison quand je te disais d’espérer, que tu ne voulais pas croire que nous aurions le dessus. (…)  J’avoue que j’ai désespéré bien des fois aussi en dernier ; nous avions eu tant de désillusions. Tout de même, quel honneur pour Foch et Clémenceau ! On les porte en triomphe et c’est mérité. Et toi, Jeanne, ta joie doit être grande aussi mais pas sans ombre. Tu dois avoir aussi gros au cœur de pense que tes deux frères ne verront pas un si beau jour, eux qui y ont si bien contribué ; mais qui sait s’ils ne le voient pas ! Je comprends la peine que tes parents doivent ressentir en pensant à vos chers disparus et surtout quand les autres rentreront. Il n’y  pas de joie sans douleur ; dis-leur bien que je prends d’autant part à leur peine que je la ressens moi-même. Maurice et moi avons tant prié et vous aussi sans doute que Edmond nous revienne sain et sauf ; nous avons été exaucés ; remercions Dieu. Quand rentre-t-il à Lyon et pour combien de temps ? Quand sera-t-il libéré. Les pourparlers de paix vont-ils durer longtemps ? Peut-être jusqu’au printemps ? Enfin le principal, c’est qu’on ne se batte plus. (…) Sois heureuse, maman, ton fils te sera rendu ; tu seras récompensée de ses peines.  Bien joyeux baisers de nous deux à tous les quatre.

Extraits de la  LETTRE de CHARLES-RENE MENARD A SA FEMME (in : Paroles de Poilus, ed Librio 1998)

Nantes, le 11 novembre 1918, Chefferie de Nantes.
L’officier du Génie Menard  à Madame sa femme.
Ma chérie. Que n’ai-je été aujourd’hui près de toi, avec nos chers enfants ?
C’est dans un petit village breton, Saint Vincent (près de Malestroit) que j’ai vu le visage de la France en joie. J’étais parti de Nantes à 9 heures. On y disait que l’armistice était signé. Mais depuis trois jours ce bruit courait sans cesse … et les cloches restaient muettes. 10 heures : Savenay est calme ; 10h30 : Pontchâteau est calme ; 11h30 Redon : une grande animation, mais c’est la foire, … Des drapeaux, mais pas de bruit : midi sonne, l’Angélus trois tintements triples, le branle, le branle de chaque jour.  Il faut attendre…
La route de Malestroit… et nous voici dans un village. A droite la mairie, pavoisée, au fond l’église pavoisée, mais dans le halètement du moteur qui s’arrête…les cloches, les cloches à toute volée et, sortant de l’église, une troupe d’enfants : 60, peut-être 100 petits enfants de France, la classe 30 de Saint Vincent, en Morbihan, drapeaux en tête, avec le curé en serre-file qui les pousse et les excite, et des gens qui font des grands gestes. Vite hors de la voiture, et les hommes et les femmes qui sont les plus près se précipitent vers nous. Il n’est besoin d’aucune explication. (…)
Accolade au curé dont la main tremblante tient la dépêche jaune : « L’armistice est signé. Les hostilités cessent aujourd’hui à 11heures. Je compte sur vous pour faire sonner les cloches. » Poignées de main au maire, M. de Piogé, à un autre notable (…) Nos alliés sont acclamés ; on crie : « Vive la France et vive l’Amérique ! Vive Foch, vive Joffre ! » On remercie Dieu et le poilu ; et le curé montre son grand drapeau du Sacré-Cœur qui flotte triomphant sur le parvis de son église. Chacun pense à ceux des siens dont le sacrifice a gagné cette heure. Les larmes coulent sans qu’on cherche à les cacher, mais les visages rient : le visage de la France est joyeux.  Je voudrais voler vers toi, les enfants, ta mère et tous… Et je me réjouis, puisque je n’étais pas auprès de toi en ce moment unique, d’avoir au moins vécu cette heure dans un petit village breton, simple, sincère, humble, plutôt que dans une ville en délire.  Et maintenant, partout les cloches nous accompagnent

Extraits de l’ENCYCLIQUE DU PAPE BENOIT XV ordonnant des prières publiques pour la Conférence de la paix
Vénérables Frères, salut et bénédiction apostolique.  Ce que l’univers attendait anxieusement depuis si longtemps, ce que tous les peuples chrétiens demandaient en leurs prières et que Nous-même, interprète des communes douleurs, Nous cherchions ardemment avec la paternelle sollicitude que Nous avons pour tous, Nous l’avons vu se réaliser soudain, et les armes se sont enfin reposées. La paix n’a pas encore, sans doute, sous une forme solennelle, mis un terme à cette guerre très cruelle : cependant, l’armistice qui a interrompu partout, sur terre, sur mer, dans les airs, le carnage et les dévastations a ouvert heureusement la porte et les avenues à la paix. Pourquoi ce changement s’est il subitement produit ? on en pourrait indiquer, à coup sûr, des causes variées et multiples. Mais si on en cherche la raison dernière et suprême, il faut que l’esprit s’élève enfin vers Celui duquel tout dépend, et qui, touché de miséricorde par l’instante supplication des bons, accorde au genre humain la libération d’angoisses et de deuils si prolongés.
Aussi, de grandes actions de grâces doivent-elles être rendues à Dieu, et Nous Nous réjouissons d’avoir vu dans tout l’univers catholique de nombreuses et éclatantes manifestations de la piété publique. Il reste à obtenir maintenant de la bonté divine qu’elle mette en quelque sorte le comble à son bienfait, et qu’elle complète le don accordé au monde. Ces jours-ci, en effet, doivent se réunir ceux qui, en vertu du mandat des peuples, doivent instituer dans le monde une paix juste et durable : jamais délibération plus impor-tante ni plus difficile n’aura été confiée à une assemblée humaine. Ils ont donc, au plus haut point, besoin de la lumière divine, afin de pouvoir mener leur tâche à bon terme. Le salut commun est, ici, hautement intéressé, et tous les catholiques qui, à raison même de leurs croyances, mettent à très haut prix le bien et la tranquillité humaine, ont à coup sûr le devoir d’obtenir, par leurs prières, à ces hommes éminents l’assistance de la sagesse divine.
Nous voulons que tous les catholiques soient avertis de ce devoir. C’est pourquoi, afin que les réunions prochaines produisent ce grand don de Dieu, qui est la paix véritable, vous aurez soin, vénérables Frères, en invoquant le Père des lumières, d’ordonner, sous la forme que vous préférerez, des prières publiques dans chacune des paroisses de vos diocèses. (…)
            Donné à Rome, le 1er décembre 1918, de Notre pontificat le cinquième.
                                                                                  BENOIT XV, Pape

Extraits de la LETTRE DE L’ABBE BOHAN au curé de l’église ND des Champs (in : bulletin de la paroisse Notre Dame des Champs (Paris) n°1918/11/30)

Mon cher ami, deux mots à la hâte pour vous dire que je suis de cœur avec vous dans la joie de la victoire. (…)   J’ai eu dimanche dernier une émotion bien vive et bien profonde…c’était l’avant-goût de la victoire.  A 6h du matin, par un épais brouillard, je partais en auto dans une jolie petite bourgade du département des Ardennes pour célébrer la Sainte Messe. Elle devait être, comme chaque dimanche, à 8h pour que les officiers qui le désirent à l’Etat-major puissent y assister (…).  Quel étonnement j’éprouvais d’apercevoir…des civils à la figure souriante, malgré les privations et les mauvais traitements dont ils portent encore sur leur front les stigmates. Des civils ! depuis  6 semaines je n’en avais pas vu.Le bourg était évacué de la veille et notre général y était entré au milieu d’une véritable ovation. La messe de 8 heures était dite par un vénérable prêtre du diocèse de Reims, aumônier d’un asile de vieillards(…). On me demande donc de dire la messe de 10h et quelle messe. Eglise archi-comble. Tous les civils et toutes les femmes y assistaient avec nos officiers et nos braves poilus. Tous de tout leur cœur chantèrent la grand-messe. Je ne crus pas pouvoir me dispenser de leur dire un mot.
« Je croirais manquer à mon devoir de prêtre et de français si je ne vous aidais pas, ce matin dans une courte exhortation, à rendre grâce au Seigneur pour que nos cœurs battant à l’unisson puissent faire monter vers Dieu, cause de notre joie, leurs remerciements et leur reconnaissance.  Il était avec nous pendant cette longue guerre le Bon Dieu, c’est-à-dire le Christ Rédempteur, il faut qu’aujourd’hui au jour de la délivrance nous soyons avec Lui –de tout cœur- malgré tout leur talent et toute leur vaillance nos généraux et nos soldats n’auraient pu gagner la victoire si Dieu n’avait pas été avec nous !
Remercions-le. Nous avons la victoire, c’est à Lui, auteur de tout, que nous la devons.(…)
          Les braves gens qui m’écoutaient avaient des larmes aux yeux …De tout leur cœur ils ont prié les braves gens et chanté de tout leur cœur le Te Deum au son des cloches.
La sortie de l’Eglise fut une vraie ovation pour notre général dont ils embrassaient les mains pour lui témoigner ainsi leur reconnaissance et leur joie d’être redevenus Français.
Belle journée, cher ami, Gratias Deo supe inenarrabili dono ejus.  Ah ! c’est la paix.  On ne peut y croire tant on est heureux.  Prions ensemble pour nos morts qui nous l’ont gagnée cette paix et pour l’union de toutes les âmes françaises.

Extraits de l’ ALLOCUTION PRONONCEE A NOTRE-DAME DE PARIS AU « TE DEUM » de la victoire par  S.E. le Cardinal AMETTE, 17 novembre 1918
(…). Et nous avons voulu tout d’abord faire mémoire des martyrs de cette grande cause, des vaillants officiers et soldats qui, sur terre, sur mer ou dans les airs, ont donné leur vie pour la faire triompher. Toutes les voix qui se sont élevées en ces jours pour saluer ce triomphe ont évoqué leur souvenir et leur ont rendu hommage.  Notre hommage à nous, croyants,  le seul qui puisse leur être utile dans le monde de l’au-delà où ils sont entrés, c’est une prière. Nous demandons à Dieu de leur donner à tous sans retard, en récompense de leur sacrifice, la gloire et le bonheur de l’éternité.  C’est là qu’il faut les voir, ô vous qui les pleurez, (…)
           Cette victoire, quatre années durant, nos prières unanimes et persévérantes l’avaient implorée de Dieu. De tous les pays alliés, des supplications ardentes, publiques ou privées,  montaient sans se lasser vers le ciel, confiantes dans la justice de notre cause. Le courage des combattants, les souffrances des blessés, le sacrifice des mourants, les larmes des épouses et des mères donnaient à ces supplications une puissance à laquelle ne résiste pas le cœur du Dieu infiniment bon.  Et aujourd’hui nous sommes exaucés. Le triomphe est venu, plus rapide, plus éclatant, plus complet que nous n’osions l’espérer. Oui gloire et actions de grâces en soient rendues à Dieu.   Est-ce à dire qu’en glorifiant  Dieu nous rabaissions le mérite de ceux qui ont gagné la guerre ? Est-ce à dire que nous méconnais-sions le génie des chefs, l’héroïsme des soldats, la puissance des armements, les efforts surhumains des nations alliées ? N’est-ce pas au contraire décerner à l’homme un suprême honneur que de proclamer qu’il a eu Dieu pour coopérateur dans une grande œuvre ?  Et ne sont-ils pas les premiers à rendre le même témoignage, nos grands généraux vainqueurs ? C’est la pensée souvent exprimée de cet illustre maréchal de France, auquel il a été donné d’achever l’œuvre de victoire et de libération et vers qui vont l’admiration et la gratitude du monde entier : « Quelle serait ma satisfaction, m’écrivait-il  il y a trois jours, de me joindre à vous dimanche pour chanter un Te Deum d’actions de grâces dans notre vieille basilique nationale : Ce Te Deum, je le chanterai de tout cœur là où m’appelleront mes fonctions, à Paris si elles m’y amènent, à l’église de mon quartier général dans le cas contraire, réunissant ainsi mes devoirs envers Dieu et envers la patrie.»    (…)