BOCCACE (1313-1375), ECRIVAIN ITALIEN, GIOVANNI BOCCACCIO (1313-1375), LE DECAMERON, LITTERATURE ITALIENNE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION

Le Décaméron dans l’oeuvre de Boccace

Le Décaméron et l’oeuvre de Boccace

Boccaccio_-_Decameron,_MCCCCLXXXXII_ad_di_XX_de_giugno_-_3852856_Scan00015.tif

Décaméron

61CwKyQndQL._SX376_BO1,204,203,200_

Le Décaméron (Il Decameron ou Decameron) est un recueil de cent nouvelles écrites en italien par Boccace entre 1349 et 1353.

Cette œuvre est célèbre pour ses récits de galanterie amoureuse, qui vont de l’érotique au tragique. Le Décaméron, surnommé par Boccace Prince Gallehault, en hommage au poète Dante Alighieri, est rédigé en italien et non en latin, donnant ainsi naissance à la prose italienne, et qui marqua le genre, dont l’édition la plus ancienne est celle de Venise, en 1471.

 

Titre

Le mot Décaméron vient du grec ancien δέκα / déka (« dix »), et ἡμέρα / hêméra (« jour ») ; littéralement, c’est donc le « livre des dix journées ».

 

Proême

Le Décaméron s’ouvre par un bref proême (proemio), préambule dans lequel l’auteur parle en son nom propre. On y apprend que, mystérieusement guéri d’un amour obsédant, il a décidé de consacrer un peu de son temps aux plaisirs d’un lectorat principalement féminin.

 Première journée

La première journée est précédée d’une description de la peste et du récit de la rencontre fortuite des narrateurs des nouvelles.

 La peste

La première journée commence par une longue introduction dans laquelle Boccace décrit de manière saisissante les ravages effroyables de la peste noire qui a atteint Florence en 1348 et l’impact de l’épidémie sur toute la vie sociale de la cité.

« Combien de vaillants hommes, que de belles dames, combien de gracieux jouvenceaux, que non seulement n’importe qui, mais Galien, Hippocrate ou Esculape auraient jugés en parfaite santé, dînèrent le matin avec leurs parents, compagnons et amis, et le soir venu soupèrent en l’autre monde avec leurs trépassés. »

— Boccace, Le Décaméron, Première journée.

 

La formation de la « brigade »

Alors que Florence est décimée, un mardi matin, sept jeunes femmes (amies, parentes ou voisines) de la haute société florentine se trouvent par hasard réunies en l’église Sainte Marie Nouvelle presque déserte. Alors que l’office religieux s’achève, les paroissiennes se mettent à bavarder. Boccace indique qu’il pourrait donner leurs noms exacts, mais afin de dissimuler leur identité par prudence, il a choisi de leur attribuer des noms d’emprunt. Il y a là :

Pampinée (Pampinea), 28 ans, la plus âgée du groupe ;

Flammette (Fiametta);

Philomène (Filomena);

Émilie (Emilia);

Laurette (Lauretta);

Néiphile (Neifile);

Élissa (Elissa), 18 ans, la plus jeune.

Évoquant la situation sanitaire, Pampinée lance l’idée de se retirer hors de la ville pour protéger à la fois leur santé et leur réputation. Alors que toutes approuvent l’idée, Philomène, « qui était fort sensée », précise Boccace, fait valoir le danger à laisser leur société sans homme pour les régir. Et la jeune Élissa d’appuyer :

« Assurément, les hommes sont les chefs des femmes, et s’ils n’y mettent bon ordre par eux-mêmes nos entreprises ont peu de chances de connaître une fin louable ; mais comment voulez-vous que nous trouvions ces hommes ? Chacune de nous sait bien que la majeure partie des siens sont morts, et que ceux qui sont encore en vie, regroupés çà et là, sans que nous sachions où, en plusieurs compagnies, s’en vont fuyant ce que nous cherchons nous aussi à fuir ; prendre des étrangers ne serait pas convenable. De ce fait, si nous avons souci de notre salut, il nous convient de nous arranger et de prendre nos dispositions pour ne pas voir, alors que nous partons pour notre agrément et notre repos, l’ennui s’ensuivre ou la discorde. »

— Boccace, Le Décaméron, Première journée.

Sur ces entrefaites entrent dans l’église trois jeunes gens élégants « dont le cadet n’avait pas moins de 25 ans » :

Pamphile (Panfilo);

Philostrate (Filostrato);

Dionée (Dioneo);

Les jeunes femmes mettent les garçons au courant de leur projet. Le premier instant de surprise passé, ceux-ci acceptent de les accompagner (d’autant plus volontiers que l’un d’entre eux aimait Néiphile, précise Boccace).

Pampinée est désignée « reine » de la journée et organise le départ. Les domestiques des uns et des autres sont mis à contribution pour assurer l’intendance (cuisine, valets de chambre, etc.)

Le lendemain, mercredi, quittant Florence au point du jour, la brigade se réfugie dans une campagne idyllique à deux milles7 à peine. Boccace dépeint le lieu comme un paradis terrestre : « Ce lieu était situé sur une montagnette, de tous côtés à l’écart de nos routes […] en haut de la colline s’élevait un palais […] il y avait de petits prés alentour, des jardins merveilleux, des puits aux eaux très fraîches8. » La Nature est omniprésente dans le récit et occupe une place centrale pour les personnages ; il est fait mention d’« oiseaux chanteurs, épars sur les vertes ramures », d’« herbes mouillées de rosée », d’une « vaste plaine sur la rosée des herbes », ainsi que d’une « guirlande de laurier » dans « le délectable jardin. »

Chaque jour nouveau débute par un lever de soleil poétique et coloré : « L’aurore déjà de vermeille qu’elle était, à l’apparition du soleil, devenait orangée » ou encore « tout l’orient blanchissait » (introductions à la Troisième journée et à la Cinquième journée). On voit en cette nature un univers protecteur où chacun peut trouver le repos de l’âme. Cet univers paisible forme un contraste prononcé avec l’atmosphère infectieuse de la ville contaminée par les épidémies.

La précision des descriptions qui en sont faites dans certains passages rapproche le Décaméron du traité médical : « la propriété de la maladie en question fut de se transformer en taches noires ou livides qui apparaissaient sur les bras, sur les cuisses » ; « presque tous […] dans les trois jours suivant l’apparition des signes mentionnés […] trépassaient » (Introduction à la Première journée).

La confrontation de ces deux aspects opposés que sont l’insouciance de quelques jeunes gens dans un jardin en fleurs et une population décimée par la peste noire, est un exemple de la figure de style dénommée antithèse. C’est, par ailleurs, l’une des tournures majeures du Décaméron.

Waterhouse, John William, 1849-1917; The Decameron

Règles du jeu

Pour se divertir, les personnages instaurent une règle selon laquelle chacun devra raconter quotidiennement une histoire illustrant le thème choisi par le roi ou la reine de la journée. Le premier et le neuvième jour, pour varier, ont un thème libre. Ainsi, dix jeunes gens, narrant chacun une nouvelle pendant dix jours, produisent un total de cent nouvelles. Le titre de l’œuvre indique d’ailleurs cette prééminence du nombre 10 puisque déca signifie 10. Ils se réunissent tous les jours sauf le vendredi et le samedi pour raconter tour à tour une histoire sur le thème choisi la veille.

 

Organisation des journées

En réalité, l’œuvre comprend au total 101 nouvelles. En effet dans l’Introduction à la quatrième journée, Boccace immisce une autre histoire à forte teneur moralisante dans son plaidoyer (il déjoue ici les attaques faites à son ouvrage). Il se refuse cependant à considérer cette petite nouvelle comme étant la 101e du Décaméron. De plus, contrairement à l’opinion courante, le séjour des jeunes gens à la campagne dure en réalité plus de dix jours puisqu’ils consacrent une partie de leur temps à d’autres plaisirs oisifs (banquets, danse, musique, etc.).

Boccace obéit à un cadre structurel précis. Chaque journée est introduite par un court paragraphe qui situe l’action et précise l’identité du roi ou de la reine. Généralement, le roi choisit un thème qui sera développé dans les récits des protagonistes. En outre, chaque journée est introduite par un court résumé qui donne le plan de son déroulement, juste avant la narration des nouvelles proprement dites.

Premier jour : reine — Pampinée : « Où l’on parle de ce qui sera le plus agréable à chacun. »

Deuxième jour : reine — Philomène : « Où l’on parle de ceux qui, tourmentés par le sort, finissent au-delà de toute espérance par se tirer d’affaire. »

Troisième jour : reine — Neifile : « Où l’on parle de ceux qui, par leur ingéniosité, ont obtenu ce qu’ils voulaient, ou ont retrouvé ce qu’ils avaient perdu. »

Quatrième jour : roi — Philostrate : « Où l’on parle de ceux qui eurent des amours se terminant par une fin tragique. »

Cinquième jour : reine — Flamette : « Où l’on parle des fins heureuses terminant des amours tragiques. »

Sixième jour : reine — Elissa : « Où l’on parle de ceux qui évitent dommage, danger ou honte par l’usage d’une prompte réplique. »

Septième jour : roi — Dionée : « Où l’on parle des tours que les femmes, poussées par amour ou pour leur salut, ont joué à leurs maris, conscients ou non. »

Huitième jour : reine — Laurette : « Où l’on parle des tours que les femmes jouent aux hommes et vice versa, ou que les hommes se jouent entre eux. »

Neuvième jour : reine — Émilie : « Où chacun parle de ce qui lui est le plus agréable. »

Dixième jour : roi — Pamphile : « Où l’on parle de tous ceux qui agirent en amour ou autre circonstance avec libéralité ou magnificence. »

 

Thèmes de l’œuvre

Chaque histoire met en scène des personnages tirés de la réalité contemporaine (marchands, notaires, banquiers, artisans, gens du peuple, paysans installés à la ville etc. mais on rencontre aussi des rois, des chevaliers, des personnages de l’histoire) au moyen de registres variés (comique, pathétique, tragique, héroïque, grotesque, picaresque…). Boccace se concentre donc sur l’être humain, son comportement et ses capacités qui lui permettent de s’adapter aux aléas de la vie et d’en abattre les obstacles. La plupart des personnages font peu de cas des valeurs morales de l’Église, leur préférant le bon sens et l’initiative personnelle pour se sortir des situations difficiles. Ce tableau est aussi le reflet de la nouvelle société bourgeoise de l’époque, dont les valeurs pratiques l’emportent sur l’ordre ancien, chevaleresque et aristocratique. Le comportement des dix conteurs, empreint d’élégance et de courtoisie fondée sur la dignité, le bon goût et le respect, est aussi l’occasion pour Boccace de tracer une esquisse d’un idéal de vie.

Les nouvelles traitent principalement du thème de l’amour aussi bien courtois que vulgaire. La plupart du temps, Boccace en profite pour prendre la défense des femmes. Il montre que leur meilleure arme est la parole, qu’elles savent exploiter correctement. Ici, la question de leur place est cruciale. En effet, la plupart des nouvelles mettent en scène le monde féminin. Cependant, Boccace peut faire preuve d’une vision dépréciative à leur égard ; certaines nouvelles sont de véritables critiques de leur attitude. Par exemple, la septième nouvelle de la huitième journée raconte la vengeance d’un écolier sur une veuve qui lui a joué un mauvais tour. L’écolier en profite pour faire une longue critique du comportement de certaines dames. On assiste aussi dans ces récits, considérés comme les premières nouvelles de la littérature européenne, à l’émergence d’une nouvelle classe sociale : une bourgeoisie commerçante et éclairée.

Plus précisément chaque journée est dédiée à un thème en particulier annoncé dans l’introduction qui débute le récit :

En examinant les thèmes des dix jours, et surtout en lisant les nouvelles, on peut comprendre qu’y sont représentés d’autres thèmes, autant importants que l’amour, la courtoisie, l’intelligence, la fortune (et leur contraires).

Boccace, dans l’Introduction, dédie son livre aux femmes et aborde un sujet typiquement féminin : l’amour. Il traite différents types de situations amoureuses. Tout d’abord, l’amour purement charnel, voire vulgaire, s’inspirant des fabliaux du Moyen Âge. Dans la quatrième nouvelle de la première journée, un abbé cède au péché de chair avec une jeune fille, juste après avoir condamné un moine qui venait de coucher avec cette même fille : « quelque vieux qu’il fût, soudainement et d’aussi cuisante manière que son jeune moine il ressentit à son tour les aiguillons de la chair ». Dans ce genre d’amour grivois, ce ne sont pas seulement les hommes qui recherchent le désir charnel : « La jeune fille, qui n’était ni de fer ni de diamant, se plia fort aisément aux vouloirs de l’abbé. » Ensuite, nous trouvons l’amour malheureux. Dans la conclusion de la troisième journée, le roi du jour est désigné, ainsi que le sujet sur lequel ils devront raconter des histoires : « Aussi me plaît-il que l’on ne devise pas demain d’une autre matière que de ce qui ressemble le plus à mon sort, à savoir DE CELLES ET DE CEUX DONT LES AMOURS CONNURENT UNE FIN MALHEUREUSE. » La première nouvelle de cette journée en est un exemple flagrant. Apprenant que son amant est mort, une jeune fille se suicide ; avant de se donner la mort, elle dit : « Ô mon cœur bien aimé, je t’ai rendu tous les offices dont je devais m’acquitter envers toi; il ne me reste plus autre chose à faire que m’en aller tenir avec mon âme compagnie à la tienne. » D’autre part, Boccace traite aussi d’histoires d’amour difficiles qui ont tout de même une fin heureuse. La deuxième nouvelle de la cinquième journée raconte l’histoire d’une femme qui croit son amant mort et qui finalement le retrouve vivant : « Quand la jeune fille le vit, il s’en fallut de peu qu’elle ne mourut de joie […] au triste souvenir de ses infortunes passées autant que sous le poids de son bonheur présent, sans pouvoir dire la moindre chose elle se mit tendrement à pleurer. » Puis, nous trouvons l’amour adultérin, notamment dans la cinquième nouvelle de la septième journée : « Déguisé en prêtre, un jaloux confesse sa propre femme ; celle-ci lui fait accroire qu’elle aime un prêtre qui vient la trouver toutes les nuits. Du coup, tandis que le jaloux monte la garde en cachette à sa porte, la dame fait venir son amant par le toit et se donne du bon temps avec lui. » À l’opposé de l’amour trompé, Boccace évoque l’amour courtois. Dans la sixième nouvelle de la dixième journée, un vieux roi épris d’une jeune fille, décide finalement de la marier ainsi que sa sœur à des jeunes hommes. Le roi raisonnable se rend compte de son erreur : « le roi donc se résolut néanmoins à marier les deux jeunes filles […] comme les siennes propres. » Boccace ne fait donc pas dans son œuvre un éloge d’un amour particulier, mais décrit toutes les formes d’amour possibles.

À travers son œuvre, Boccace nous livre également une véritable satire des mœurs du clergé qu’il accuse des plus grands vices. Dès la deuxième nouvelle de la première journée, l’auteur, par le biais de Néiphile, affiche nettement son anticléricalisme lorsqu’il décrit les habitudes douteuses des membres de l’Église. Cette nouvelle raconte ainsi l’histoire d’un marchand juif qui, poussé à se convertir par un ami catholique, part à Rome pour y observer le mode de vie des religieux. Se déclenche alors une longue diatribe contre les membres du clergé qui « le plus déshonnêtement du monde », péchaient par luxure, selon les voies naturelles, ou même sodomitiques, sans aucun frein de remords ou de vergogne ». Mais Boccace ne s’arrête pas là. Par le biais de Dionée, dans la quatrième nouvelle de la première journée, il dénonce les relations sexuelles entre certains membres du clergé et une jeune fille. Un vieil abbé surprend ainsi un jeune moine goûter aux plaisirs de la chair avec « une belle mignonnette » dans sa cellule. Décidé à le punir, il succombe lui aussi à la tentation. Les deux hommes deviennent alors complices « et tout laisse à penser que par la suite ils la firent plus d’une fois revenir. » L’auteur dénonce plus tard dans la sixième nouvelle de cette même journée la perversion, l’avarice et la bêtise des inquisiteurs à travers l’histoire d’Émilie. Dès le début de la nouvelle est soulignée « la malfaisante hypocrisie des religieux » que par la suite l’auteur illustre en désignant la corruption comme étant « un remède très curatif contre les maladies comme l’avarice pestilentielle des clercs ». Ainsi l’auteur ne manque-t-il pas de condamner et de tourner en dérision les membres du clergé. De tels propos, accompagnés d’un aspect licencieux dans certaines nouvelles, ont conduit plus d’un siècle plus tard à la censure de l’œuvre par les Papes Paul IV et Pie IV, mais celle-ci entretemps s’était déjà largement diffusée.

decameron2

Réactions

L’œuvre de Boccace semble avoir rapidement déclenché des réactions violentes. En effet, alors qu’elle est encore inachevée, l’auteur essuie des critiques lui reprochant sa « philogynie », ce qui consiste à confondre les femmes avec les Muses. Dans l’introduction à la quatrième journée, Boccace répond ouvertement à cette polémique : « En m’adressant à ceux qui m’assaillent ». Il va ainsi revendiquer ce phénomène de « philogynie » dont il fait preuve. Cette justification de l’auteur se retrouve jusque dans les dernières pages de l’œuvre, dans la « Conclusion de l’auteur » où il soutient sa position.

Postérité

En littérature

La nouvelle est un genre littéraire tout à fait inédit à l’époque de l’auteur. Issu du latin novellus lui-même dérivé de novus (nouveau), le terme même de « nouvelle » fait écho au caractère innovant du genre et renvoie aujourd’hui à une structure complexe dont les récits du Décaméron constituent un modèle. Ces récits puisent leur matière dans diverses sources comme les anecdotes latines et toscanes, les récits occitans et orientaux et les fabliaux. Nous pouvons noter l’influence importante de l’exemplum, genre rhétorique latin où l’orateur cherche à convaincre son auditoire en utilisant un exemple de type historique et véridique. La définition précise du genre de la nouvelle est encore balbutiante à l’époque de Boccace ; on peut cependant en dégager certaines caractéristiques à partir de son œuvre. Il s’agit d’un récit bref avec une relative unicité de point de vue ; l’action est simple et dépourvue de multiples péripéties ; le décor est lui aussi simple et ne fait pas l’objet de descriptions élaborées. Les personnages sont peu nombreux, typés et le plus souvent sans profondeur psychologique. L’utilisation des types participe de la brièveté du genre et permet le développement d’une vérité générale non moralisante à partir de l’intrigue racontée.

Il est à souligner que les premières nouvelles écrites ne sont ni merveilleuses, ni fantastiques, mais réalistes. Néanmoins, les caractéristiques du genre évoluent considérablement au cours des siècles puisque plusieurs auteurs, tant de langue italienne que française, se sont inspirés de cette œuvre de Boccacce. L’Heptaméron de Marguerite de Navarre en est la plus fidèle reprise en littérature française. Christine de Pizan restructure souvent des contes du Décaméron dans La Cité des dames, sans oublier Les Contes de Canterbury de Chaucer (1380) et les Cent nouvelles nouvelles (1461). Moderata Fonte dans Le Mérite des femmes reprend aussi des éléments du Décaméron, mais en les adaptant : les sept femmes sont présentes mais les hommes sont exclus et le lieu de la discussion, un jardin vénitien, s’inspire des lieux de la campagne où se déroule l’action du Décaméron En langue alémanique, le Rollwagenbüchlin, de 1555, est un livre de l’écrivain alsacien Jörg Wickram, qui est basé sur les histoires que peuvent se raconter les passagers d’une diligence pour passer le temps et reprend le principe du Décaméron.

Le Décaméron lance alors une mode européenne dans le domaine littéraire, qui connaîtra son apogée pendant la Renaissance ainsi qu’au xixe siècle. Les Cent Contes drolatiques d’Honoré de Balzac (1832-1837) en sont une réminiscence que l’auteur revendique, et avec laquelle plusieurs universitaires ont fait le rapprochement.

En musique

Le Decameron a été mis en musique par de nombreux musiciens, surtout florentins. Parmi eux, se distinguent Ser Gherardello, mort en 1362 ou 1364, Lorenzo Massii, appelé aussi Massini, mort en 1397, organiste aveugle de San Lorenzo. Ils pratiquent essentiellement la Ballate monodique relevant de l’Ars Nova, issue de la canzone populaire. Vers la fin du xive siècle, cependant, la ballate devient polyphonique, mais le plus souvent à deux voix, avec la traditionnelle chanson amoureuse à la donna du poète, ou, de façon plus réaliste, un récit tel Io son un pellegrin, tout ela relevant de ce qu’on appelle poesia per musica.

Esther Lamandier a enregistré des ballates monodiques extraites du Decameron mis en musique, accompagnée par l’orgue portatif, la harpe, le luth et la vièle. L’enregistrement a été publié chez Astrée et porte le numéro E 57706 AD O45. Il est accompagné d’une introduction explicative signée par Nanie Bridgman.

 

Au cinéma

Il inspirera aussi le cinéma italien avec Pasolini, principalement à travers Le Décaméron (1971).

Boccace 70 s’inspire des nouvelles de Boccace.

Medieval Pie : Territoires vierges (2008) adapte le Décaméron sous la forme d’une comédie romantique.

Contes italiens (Maraviglioso Boccaccio) (2015) des frères Paolo et Vittorio Taviani reprend cinq des nouvelles du livre de Boccace.

The Little Hours (2017) de Jeff Baena qui s’inspire de la troisième journée du Décaméron, avec le personnage de Masetto qui se fait passer pour muet et devient jardinier d’un couvent de nonnes qui finissent toutes par coucher avec lui.

 

En peinture

Sandro Botticelli a illustré le Décaméron par quatre tableaux consacrés à l’Histoire de Nastagio degli Onesti. Trois de ces œuvres sont exposées au Prado à Madrid, la quatrième est au palais Pucci de Florence.

Livres illustrés

De nombreuses éditions illustrées du Décaméron sont parues au xixe siècle :

1889 : Jacques Clément Wagrez, édition de la Libraire Artistique G. Boudet.

 

^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^

 

Boccace

 

220px-Boccaccio01

Œuvres principales

Décaméron

Giovanni Boccaccio (en français Jean Boccace, ou encore Boccacio ou Boccace) (1313 à Certaldo en Toscane – 21 décembre 1375 dans sa ville natale) est un écrivain florentin.

Son œuvre en toscan, notamment son recueil de nouvelles le Décaméron, qui eut un énorme succès, le fait considérer comme l’un des créateurs de la littérature italienne en prose.

 

Biographie

Boccace est le fils illégitime d’un important homme d’affaires, Boccaccino di Chelino, originaire de Certaldo et résidant à Florence et qui, lié à la compagnie des Bardi, particulièrement puissante à Naples, a effectué plusieurs voyages à Paris. Boccace le suit en 1327 dans cette ville pour des études de droit canonique. Bien que le droit et le commerce l’intéressent peu, il s’intègre facilement à la cour du roi Robert de Naples où il a l’occasion de se lier avec des nobles de la cour de la Maison d’Anjou. Là, il commence également à cultiver ses connaissances littéraires, il lit les classiques latins, la littérature chevaleresque française, Dante et Pétrarque. Il commence également à rédiger ses premiers textes d’inspiration courtoise, en prose, comme le Filocolo, ou en vers, comme le Teseida. Il compose également un poème épique sur la guerre de Troie : le Filostrato. Enfin, c’est à Naples qu’il vit sa première passion amoureuse pour une dame qu’il surnomme Fiammetta.

À la fin de l’année 1340, il rentre à Florence en raison de la faillite des Bardi. Le retour est douloureux : Boccace est triste de quitter Naples et se retrouve dans une situation économique difficile. Cependant, il rencontre Pétrarque avec qui il se lie d’amitié. Dès sa jeunesse, il s’est occupé de poésie ; son admiration pour Dante ne lui permettant pas d’aspirer au premier rang parmi les poètes, il s’est flatté d’obtenir le second mais dès qu’il connait les poésies de Pétrarque, il perd tout espoir et jette au feu la plus grande partie de ses vers lyriques, sonnets, chants et autres poésies amoureuses. Il continue cependant d’écrire : La commedia delle Ninfe relate les amours d’une nymphe et de son berger, d’autres œuvres, l’Amorosa visione, le Ninfale d’Ameto et le Ninfale fiesolano plus allégoriques, l’Elégie de dame Fiammetta est le récit de style autobiographique d’une jeune Napolitaine trahie par son amant.

En 1348, Boccace assiste aux ravages que la peste noire provoque dans toute l’Europe. C’est peut-être cette pandémie qui le décide à rédiger son chef-d’œuvre : le Décaméron. L’œuvre est un succès et se propage très largement après 1353. Elle lui vaut la reconnaissance de ses pairs et lui offre de nouvelles missions intéressantes par le gouvernement communal de Florence. Dans cette ville, il va occuper la chaire qui vient d’être créée pour l’explication de Dante.

En 1362, à la suite de la malédiction d’un moine chartreux, Boccace vit une profonde crise religieuse et se retire en solitaire dans le domaine paternel de Certaldo. Il va jusqu’à faire le projet de détruire tous ses manuscrits, mais Pétrarque l’en dissuade en le convainquant qu’il doit faire pour la prose ce que lui-même a fait pour la poésie. Bientôt, par ses ouvrages, Boccace va se placer au-dessus de tous les prosateurs de la péninsule italienne, dont il restera longtemps le modèle. La même année, il est accueilli par Niccolò Acciaiuoli au castello di Montegufoni.

Entre 1365 et 1366, Boccace rédige le Corbaccio, œuvre qui reprend la tradition de la satire misogyne de façon moraliste. C’est son dernier ouvrage en toscan. Encouragé par Pétrarque, avec lequel il entretient une correspondance suivie, il revient au latin et compose divers traités, des biographies, des églogues et des épîtres. Il vénère Dante et lui consacre un Trattatello in laude di Dante et des Esposizioni sopra la Commedia di Dante.

Retiré à Certaldo, il vit la fin de sa vie dans la misère. Enfin, en 1373-1374, il est invité par la ville de Florence à faire la lecture publique de la Divine Comédie de Dante dans l’église Santo Stefano di Badia. Mais sa mauvaise santé le contraint d’arrêter et il meurt à Certaldo en 1375, un an après la disparition de Pétrarque.

Si Dante est considéré comme le fondateur de la poésie italienne, Boccace est généralement admis comme le créateur de la prose italienne.

Une stèle en marbre, qui le représente sur l’allée centrale de l’église de Certaldo Alto, lui rend hommage bien que ses écrits l’aient voué aux récriminations de la population en son temps.

En 2011, le nom de Boccace, l’un des précurseurs du genre littéraire de la nouvelle, a été donné à un prix littéraire français, le prix Boccace, qui récompense un recueil de nouvelles publié en langue française au cours de l’année écoulée

AVT_Boccace_2781

Œuvres

Œuvres en italien

Œuvres de jeunesse

La caccia di Diana

Écrit à Naples vers 1334, La caccia di Diana est un bref poème érotique composé de dix-huit chants formés en tercets. La trame peut se résumer ainsi : Tandis que le poète est submergé par ses peines amoureuses, un esprit envoyé par la déesse Diane convoque certaines femmes de Naples, les plus belles, à la Cour «dell’alta idea», les appelant par leur nom, prénom et même leur nom hypocoristique. Guidées par l’inconnue aimée du poète, les dames arrivent dans une vallée et se baignent dans la rivière. Ensuite, Diane forme quatre groupes et la chasse commence. Les proies réunies sur un pré, la déesse invite les dames à faire un sacrifice à Jupiter et à se dédier au culte de la chasteté. L’aimée de Boccace se rebelle et, au nom de toutes, déclare que son inclination est bien différente. Diane disparaît dans les cieux, la donna gentile (l’aimée du poète) déclame une prière à Vénus. Celle-ci apparaît et transforme les animaux capturés — dont le poète sous forme de cerf — en de fascinants jeunes hommes. Le poème se termine en exaltant l’image du pouvoir rédempteur de l’amour (leitmotiv dans l’œuvre de Boccace).

Ce poème constitue une louange de la beauté des femmes de la ville, ce qui le rapproche de la Vita nuova de Dante. Cependant, il comporte de claires influences de la poésie alexandrine et le thème abordé reprend les topiques des joyeuses galanteries des littératures courtoises françaises et provençales.

 

Filocolo

Filocolo est un roman en prose, long et embrouillé, qui raconte la légende de Floire et Blancheflor, de tradition française et très diffusée en diverses versions au Moyen Âge. Il est très possible que Boccace se soit inspiré de l’œuvre toscane Il Cantare di Fiorio e Biancofiore, celle-ci étant basée sur un poème français du xiie siècle.

L’œuvre a probablement été composée entre 1336 et 1338, à la demande de Fiammetta, comme l’affirme Boccace dans le prologue. Le titre, inventé par l’auteur, signifie quelque chose comme « fatigue d’amour », en mauvais grec.

L’histoire se forme autour des malheurs de deux jeunes amoureux. Fiorio, fils du roi Félix d’Espagne, et Biancofiore, orpheline accueillie à la cour par piété, qui est en réalité la fille d’une famille de nobles romains, décédés lors de leur pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. Les deux jeunes gens ont été élevés ensemble et sont tombés amoureux à l’adolescence. Le roi, pour empêcher leur union, vend Biancofiore comme esclave à des marchands qui la cèdent à l’amiral d’Alexandrie. Florio, désespéré, prend le nom de Filocolo et part à la recherche de son aimée ; lorsqu’il la retrouve, son identité est découverte et il est réduit en captivité. L’amiral condamne les deux jeunes gens à mort. Juste avant leur exécution cependant, l’amiral reconnaît son neveu en Florio et découvre l’origine noble de Biancofiore. Les deux amants peuvent alors retourner en Italie et s’unir.

Dans le prologue de l’œuvre, après une description des origines du royaume de Naples utilisant de nombreuses allusions mythologiques, Boccace relate sa rencontre avec Fiammetta et comment est né son amour pour elle, l’apercevant un Samedi Saint dans l’église d’un couvent. C’est elle qui lui a demandé d’écrire un poème en « vulgaire », c’est-à-dire un roman. On peut classifier le Filocolo dans le genre littéraire du roman byzantin.

 

Filostrato

Filostrato est un poème narratif formé autour de la thématique classique. Il est divisé en huit chants écrits en ottava rima. Le titre, formé par un mot grec et un mot latin, peut se traduire approximativement par « Abattu par l’amour ».

La thématique du poème est tirée de la mythologie grecque : Boccace raconte l’amour de Troïlos, fils de Priam, envers Cressida, fille de Calchas, le devin grec aide d’Agamemnon. Troïlos gagne l’amour de Cressida avec l’aide de son ami Pandare. Cependant, lors d’un échange de prisonniers, Cressida est envoyée dans le campement grec. Là, le héros grec Diomède tombe amoureux d’elle et la jeune femme s’éprend également de lui. Troïlos se rend compte de la trahison de son aimée lorsque le troyen Déiphobe lui amène un vêtement de Diomède pris lors d’une bataille, orné d’une broche appartenant à Cressida. Furieux, Troïlos se lance dans la bataille afin d’affronter son rival ; il inflige des pertes aux troupes grecques, mais est abattu par Achille avant qu’il n’ait pu trouver Diomède.

L’histoire n’est pas directement inspirée du mythe, mais du Roman de Troie, élaboration médiévale française de la légende troyenne écrite par Benoît de Sainte-Maure (xiie siècle) dont Boccace a lu la version italienne de Guido delle Colonne. Le poème de Boccace a ensuite trouvé écho dans Troïlus et Criseyde de Geoffrey Chaucer.

L’histoire de Filostrato peut se lire comme la transcription littéraire de ses amours avec Fiammetta. L’ambiance du poème rappelle la cour de Naples, et la psychologie des personnages est décrite par de subtiles notes. Il n’existe pas d’accord sur la date de la composition : certains pensent que le texte a été écrit en 1335, d’autres considèrent qu’il date de 1340.

 

Teseida

Selon certains auteurs, la Teseida (de son nom complet Teseida delle nozze di Emilia – « Teseida des noces d’Emilia ») est le premier poème épique composé en italien. Tout comme dans Filostrato, la rime utilisée est la « ottava rima ». Boccace raconte les guerres que le héros grec Thésée mena contre les Amazones et contre la cité de Thèbes. Le poème est divisé en douze chants, imitant l’Énéide de Virgile et la Thébaïde de Stace.

L’épopée constitue le sujet principal mais Boccace ne délaisse pas complètement le thème amoureux. La Teseida fait le récit de l’affrontement entre deux jeunes habitants de Thèbes, Palemon et Arcita, afin de conquérir l’amour d’Emilia, sœur de Hippolyte (la reine des Amazones). L’œuvre contient une longue et alambiquée lettre à Fiammetta, ainsi que douze sonnets qui résument les douze chants du poème.

 

Comedia delle ninfe fiorentine

La Comedia delle ninfe fiorentine (Comédie des nymphes florentines), également connue sous le nom de Ninfale d’Ameto ou simplement Ameto, d’après le nom du personnage principal, fut probablement composée entre 1341 et 1342. Il s’agit d’une fable idyllique allégorique, écrite en prose, alternant des fragments en tercets enchaînés. Cette forme n’est pas nouvelle, on la retrouve dans de nombreuses œuvres médiévales, comme la Vita nuova de Dante ou De nuptiis Philologiae et Mercurii (Noces de Mercure et la Philologie), de Martianus Capella. Encore une fois, le thème de Boccace réside dans le pouvoir rédempteur de l’amour qui permet à l’humain de passer de l’ignorance à la connaissance et à la compréhension du mystère divin.

L’œuvre commence avec le berger Ameto qui erre dans les bois d’Etrurie où il aperçoit un groupe de magnifiques nymphes se baignant au son du chant de Lia. Ameto, fasciné par le chant de la nymphe, s’éprend d’elle et se dévoile aux nymphes. Le jour consacré à Vénus, sept nymphes se réunissent autour de Ameto et lui content leurs histoires amoureuses. Après avoir écouté leurs récits, Ameto, sur ordre de la déesse, prend un bain purificateur lui permettant de comprendre la signification allégorique des nymphes (qui représentent les vertus théologales et cardinales), celle de sa rencontre avec Lia (qui implique sa propre transformation de l’état animal à humain, ouvrant la possibilité de connaître Dieu).

Thème et ambiance sont cependant très différents ; la structure de cette œuvre annonce déjà celle de son œuvre principale le Décaméron.

 

Amorosa visione

L’Amorosa visione est un poème allégorique en tercets enchaînés composé, comme l’Ameto, au début des années 1340, lorsque l’auteur réside à Florence. Il se divise en cinquante chants brefs. Suivant la structure de la visio in somnis (« vision en songes »), il relate comment une très belle femme, envoyée par Cupidon au poète, l’invite à abandonner les « vains plaisirs » pour trouver la vraie félicité. La femme guide le poète vers l’étroite porte (représentant la vertu) d’un château dont il refuse de franchir le seuil préférant y accéder par la grande (symbole de la richesse et des plaisirs mondains). Deux salles du château sont ornées par des fresques dignes de Giotto : celles de la première salle représentent les triomphes de la Sagesse – entourée par des allégories des sciences du trivium (grammaire, dialectique et rhétorique) et du quadrivium (géométrie, arithmétique, astronomie et musique) —, de la Gloire, de la Richesse et de l’Amour. La deuxième salle représente la triomphe de la Fortune. Sur les fresques, de nombreux personnages historiques, bibliques et mythologiques côtoient de célèbres hommes de lettres. À la suite de la contemplation des peintures, le poète sort dans le jardin où il rencontre d’autres femmes : la « belle Lombarde » et la « Nymphe sicule » (qui pourrait être Fiammetta). Le poème se termine abruptement peu après.

L’Amorosa visione présente plusieurs similitudes avec la Divine Comédie. La critique l’a également comparé à une autre œuvre de caractère allégorique, les Triomphes de Pétrarque. Selon certains auteurs, le modèle de ce château allégorique est Castelnuovo di Napoli, dont les salles furent décorées de fresques de Giotto durant l’époque de Robert d’Anjou.

 Elegia di Madonna Fiammetta

Elegia di Madonna Fiammetta, probablement écrit entre 1343 et 1344, a été qualifié par la critique de « roman psychologique » — le terme « psychologie » n’ayant cependant pas encore été créé à son époque. En prose, il se présente comme une longue lettre. La protagoniste, Fiammetta, relate son amour juvénile pour Pamphile, dans le décor de la ville de Naples. Cette relation se termine lorsque Pamphile doit partir à Florence. Se sentant abandonnée, Fiammetta tente de se suicider. Vers la fin de l’œuvre, la protagoniste reprend espoir lorsqu’elle apprend que Pamphile est de retour à Naples, mais découvre avec amertume qu’il s’agit d’une personne portant le même nom. L’auteur dédicace l’œuvre aux « femmes amoureuses ».

Malgré la forte composante autobiographique – la relation de l’auteur avec l’énigmatique Fiammetta, qui se déroula d’une manière relativement différente -, son traitement de la passion amoureuse trouve des réminiscences dans des œuvres littéraires comme les Héroïdes d’Ovide, Pamphilus de amore d’un auteur anonyme, ou De Amore d’Andreas Capellanus.

 

Ninfale fiesolano

Ninfale fiesolano, écrit entre 1344 et 1346, est une fable étiologique destinée à expliquer les noms de deux fleuves de Toscane : Africo et Mensola. D’inspiration pastorale – comme l’Ameto —, elle est écrite en ottava rima, et raconte l’histoire des amours entre Africo et la nymphe Mensola ainsi que la naissance de leur enfant, Proneo.

Selon cette œuvre, les collines de Fiesole étaient habitées par les nymphes dédiées au culte de Diane et à la chasse. Le berger Africo s’éprit de l’une d’elles, Mensola, mais, à chaque fois qu’il s’approchait, les nymphes s’enfuyaient apeurées. Le père d’Africo, Girafone, essaya de le dissuader, lui contant l’histoire de Mugnone, transformé en fleuve pour avoir osé aimer une nymphe. Africo, cependant, persévèra et, aidé par Vénus, s’unit à son aimée. Mensola, enceinte, fuit la compagnie d’Africo. Pensant être méprisé par son aimée, celui-ci se suicida en plongeant dans la rivière qui porte ensuite son nom. Diane découvrit l’accouchement de Mensola et la maudit ; la jeune femme se suicida dans le cours d’eau qui prit son nom. Son fils, élevé par les parents d’Africo, devint l’un des premiers habitants de la ville de Fiesole.

L’œuvre a une grande influence sur les œuvres pastorales des siècles suivants, comme Stanze de Angelo Poliziano, ou Nencia da Barberino de Laurent le Magnifique.

Contes_de_Boccace___le_decameron

Œuvres de maturité

Décaméron

Durant la peste qui frappe la ville de Florence en 1348 et dont l’auteur a été témoin, trois jeunes hommes et sept jeunes femmes se réunissent à l’église Santa Maria Novella et prennent la décision de s’isoler dans une villa lointaine pour échapper à la peste.

Dans ce lieu, pour éviter de repenser aux horreurs vues, les jeunes gens se racontent des contes les uns aux autres. Ils restent durant quatorze jours dans la villa mais sans raconter d’histoire les vendredis et samedis. Le titre vient donc de ces dix journées de contes. Chaque jour, un participant tient le rôle de « roi » et décide du thème des contes. Cependant, le premier et le neuvième jours, cette règle n’est pas appliquée. Au total, l’œuvre se compose de cent récits de longueur inégale.

Les sources qu’utilise Boccace sont variées : des classiques gréco-romains aux fabliaux français médiévaux.

 

Il Corbaccio

Il Corbaccio a été rédigé entre 1354 et 1355. Il s’agit d’un récit dont la trame, fine et artificieuse, n’est qu’un prétexte pour agencer un débat moral et satirique. Par son ton et sa finalité, l’œuvre s’inscrit dans la tradition de la littérature misogyne. Le titre fait certainement référence au corbeau, considéré comme symbole de mauvais présage et de passion sans contrôle ; pour d’autres critiques, on le doit à l’Espagnol corbacho (la verge qu’utilisait le contremaître pour fustiger les galériens). Le sous-titre de l’œuvre est Laberinto d’Amore, labyrinthe d’amour. La première édition fut réalisée à Florence en 1487.

Le ton misogyne du Corbaccio est probablement une conséquence de la crise que provoque la relation de l’auteur avec un moine siennois. Il existe de nombreuses œuvres littéraires dans la tradition occidentale de caractère misogyne, depuis Juvénal à Jérôme de Stridon.

La composition trouve sa source dans les amours infructueuses de Boccace. Entré dans la quarantaine, il s’est épris d’une belle veuve et lui a adressé des lettres exprimant son désir et son amour. La dame a montré ces lettres à ses proches, se moquant de lui à cause de ses origines modestes et de son âge. Ce livre est la vengeance de l’auteur, dirigée non seulement contre la veuve, mais contre toute la gent féminine.

L’auteur rêve qu’il se déplace dans des lieux enchanteurs (les flatteries de l’amour), lorsqu’il se retrouve soudain dans une jungle inextricable (le Labyrinthe de L’Amour qu’il appelle également la Porcherie de Vénus). Là, transformés en animaux, expient leurs péchés les malheureux trompés par l’amour des femmes. Le défunt mari de la veuve apparaît sous forme de spectre et lui conte en détail les innombrables vices et défauts de son épouse. Comme pénitence, Boccace doit révéler ce qu’il a vu et entendu.

 Autres œuvres marquantes

Boccace est également l’auteur d’une des premières biographies de Dante Alighieri, le Trattatello in laude di Dante, ainsi que d’une paraphrase en tercets enchaînés, la structure de strophes utilisée par Dante dans la Divine Comédie (Argomenti in terza rima alla Divina Commedia).

Citons aussi ses Rimes, recueil de poésies de thème amoureux, et sa traduction en italien des décades III et IV de Tite Live.

 

Œuvres en latin

 Genealogia deorum gentilium

Genealogia deorum gentilium (« Généalogie des dieux des païens »), divisé en quinze livres, est une des anthologies les plus complètes de légendes de la mythologie grecque, auxquelles Boccace donne une interprétation allégorique et philosophique. Il commence cette œuvre avant 1350, à la demande de Hugo de Lusignan, roi de Chypre, à qui est dédicacé le livre. Il continue de le corriger jusqu’à sa mort. Ce livre de référence a été l’un des plus consultés par les écrivains jusque bien tard dans le xixe siècle.

 

De casibus virorum illustrium

De casibus virorum illustrium tente de démontrer la caducité des biens de ce monde et le caractère arbitraire de la fortune. L’auteur illustre son propos par une série d’histoires biographiques où apparaissent des personnages de toutes les époques : depuis Adam jusqu’à ses contemporains, les récits se structurent en neuf livres. L’œuvre est dédicacée à Mainardo Cavalcanti. Boccace en a certainement commencé l’écriture vers 1355, mais n’a pas complété l’ouvrage avant 1373–1374.

 

De claris mulieribus

Avec De mulieribus claris, bâti sur le modèle de la collection de biographies De viris illustribus de Pétrarque, Boccace compose entre 1361 et 1362 une série de biographies uniquement de femmes célèbres. Elle est dédicacée à Andrea Acciaiuoli, comtesse d’Altavilla. Elle a servi de base à de nombreux écrivains dont Geoffrey Chaucer, auteur des Contes de Canterbury. Cet ouvrage a été traduit du latin en italien par le Signeur Luc-Antonio Ridolfi, puis de l’italien en moyen français par Guillaume Rouville, qui était aussi imprimeur à Lyon. La traduction française a été publiée le 12 septembre 1551 (à Lyon chez Guill. Rouville à l’Escu de Venise) sous le titre de Des Dames de Renom.

unnamed (9)

Autres œuvres en latin

Dans la même lignée de la Genealogia deorum gentilium, Boccace écrit un répertoire alphabétique des toponymes apparaissant dans les œuvres classiques de la littérature latine qu’il intitule De montibus, silvis, fontibus, lacubus, fluminibus, stagnis seu paludis, et de nominibus maris liber ; ce répertoire est publié en 1360. L’écrivain compose également seize églogues suivant les modèles de Virgile, Dante et Pétrarque, le Bucolicum carmen, dont la rédaction s’échelonne entre 1347 et 1369 ; sans oublier vingt quatre épîtres, dont ne sont conservées que deux traductions en italien.

Dans De Canaria et insulis reliquis ultra Ispaniam in Oceano noviter repertis, Boccace rassemble des lettres par lesquelles des marchands florentins rapportent l’expédition de Niccolò de Recco vers les Canaries en 1341. L’adaptation réalisée par Boccace se trouve dans le Zibaldone Magliabechiano, où il copiait des textes qui l’intéressaient et étaient susceptibles de nourrir sa production littéraire et savante.

 

Publications au xixe siècle

Les œuvres diverses de Boccace ont été publiées à Florence ou plutôt à Naple  en 1723 et 1724, en 6 volumes in-8 ; il faut y joindre le Décameron, dont un in-folio est l’édition la plus ancienne (Venise, 1471), et dont un in-4 constitue la plus précise (Florence, 1597).

On peut se contenter de l’édition de Paris, 1768, 3 volumes in-12, ou de Milan, 1803, le volume in-8. On recherche encore l’ancienne traduction française de Jean Martin, réimprimée à Paris en 1757 (5 volumes in-8) ; l’abbé Sabatier de Castres en a rajeuni le style en 1779 (40 volumes in-18, réimprimés en 1804). Une traduction publiée sous le nom de Mirabeau, (Paris, 1802, 4 volumes in-8) n’a pas eu de succès.

lelivr_R240059027

838_img_1417

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ET, TRANQUIILE IL PASSAIT COMME UN PARDON VIVANT, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, PRIERES

Et, tranquille, il passait comme un pardon vivant (Victor Hugo)

« Et, tranquille, il passait comme un pardon vivant » – Victor Hugo

miseri10

« Cependant il était question dans les villes

De quelqu’un d’étonnant, d’un homme radieux

Que les anges suivaient de leurs millions d’yeux ;

Cet homme, qu’entourait la rumeur grossissante,

Semblait un dieu faisant sur terre une descente ;

On eût dit un pasteur rassemblant ses troupeaux ;

Les publicains, assis au bureau des impôts,

Se levaient s’il passait, quittant tout pour le suivre ;

Cet homme, paraissant hors de ce monde vivre,

Tandis qu’autour de lui la foule remuait,

Avait des visions dont il restait muet ;

Il parlait aux cités, fuyait les solitudes,

Et laissait sa clarté dans l’œil des multitudes ;

Les paysans le soir, de sa lueur troublés,

Le regardaient de loin marcher le long des blés,

Et sa main qui s’ouvrait et devenait immense,

Semblait jeter aux vents de l’ombre une semence.

On racontait sa vie, et qu’il avait été

Par une vierge au fond d’une étable enfanté

Sous une claire étoile et dans la nuit sereine ;

L’âne et le bœuf, pensifs, l’ignorance et la peine,

Etaient à sa naissance, et sous le firmament

Se penchaient, ayant l’air d’espérer vaguement ;

On contait qu’il avait une raison profonde,

Qu’il était sérieux comme celui qui fonde,

Qu’il montrait l’âme aux sens, le but aux paresseux,

Et qu’il blâmait les grands, les prêtres, et tous ceux

Qui marchent entourés d’hommes armés de piques.

Il avait, disait-on, guéri des hydropiques ;

Des impotents, cloués vingt ans sous leurs rideaux,

En le quittant, portaient leur grabat sur leur dos ;

Son œil fixe appelait hors du tombeau les vierges ;

Les aveugles, les sourds, — ô destin, tu submerges

Ceux-ci dans le silence et ceux-là dans la nuit ! —

Le voyaient, l’entendaient ; et dans son vil réduit

Il touchait le lépreux, isolé sous des claies ;

Ses doigts tenaient les clefs invisibles des plaies,

Et les fermaient ; les cœurs vivaient en le suivant ;

Il marchait sur l’eau sombre et menaçait le vent ;

Il avait arraché sept monstres d’une femme ;

Le malade incurable et le pêcheur infâme

L’imploraient, et leurs mains tremblantes s’élevaient ;

Il sortait des vertus de lui qui les sauvaient ;

Un homme demeurait dans les sépulcres ; fauve,

Il mordait, comme un loup qui dans les bois se sauve ;

Parfois on l’attachait, mais il brisait ses fers

Et fuyait, le démon le poussant aux déserts ;

Ce maître, le baisant, lui dit : Paix à toi, frère !

L’homme, en qui cent damnés semblaient rugir et braire,

Cria : Gloire ! et, soudain, parlant avec bon sens,

Sourit, ce qui remplit de crainte les passants.

Ce prophète honorait les femmes économes ;

Il avait à Gessé ressuscité deux hommes

Tués par un bandit appelé Barabbas ;

Il osait, pour guérir, violer les sabbats,

Rendait la vie aux nerfs d’une main desséchée ;

Et cet homme égalait David et Mardochée.

Un jour ce redresseur, que le peuple louait,

Vit des vendeurs au seuil du temple, et prit un fouet ;

Pareils aux rats hideux que les aigles déterrent,

Tous ces marchands, essaims immondes, redoutèrent

Son visage empourpré des célestes rougeurs ;

Sévère, il renversa les tables des changeurs

Et l’escabeau de ceux qui vendaient des colombes.

Son geste surhumain ouvrait les catacombes.

L’arbre qu’il regardait changeait ses fleurs en fruits.

Un jour que quelques juifs profonds et très instruits

Lui disaient : « – Dans le ciel que le pied divin foule,

Quel sera le plus grand ? » cet homme dans la foule

Prit un petit enfant qu’il mit au milieu d’eux.

Calme, il forçait l’essaim invisible et hideux

Des noirs esprits du mal, rois des ténébreux mondes,

A se précipiter dans les bêtes immondes.

Et ce mage était grand plus qu’Isaïe, et plus

Que tous ces noirs vieillards épars dans les reflux

De la vertigineuse et sombre prophétie ;

Et l’homme du désert, Jean, près de ce Messie,

N’était rien qu’un roseau secoué par le vent.

Il n’était pas docteur, mais il était savant ;

Il conversait avec les faces inconnues

Qu’un homme endormi voit en rêve dans les nues ;

Des lumières venaient lui parler sur les monts ;

Il lavait les péchés ainsi que des limons,

Et délivrait l’esprit de la fange charnelle ;

Satan fuyait devant l’éclair de sa prunelle ;

Ses miracles étaient l’expulsion du mal ;

Il calmait l’ouragan, haranguait l’animal,

Et parfois on voyait naître à ses pieds des roses ;

Et sa mère en son cœur gardait toutes ces choses.

Des morts blêmes, depuis quatre jours inhumés,

Se dressaient à sa voix ; et pour les affamés,

Les pains multipliés sortaient de ses mains pures.

Voilà ce que contait la foule ; et les murmures,

Les cris du peuple enfant qui réclame un appui,

Environnaient cet homme ; on l’adorait ; et lui

Etait doux.

Tous les mots qui tombaient de sa bouche

Etaient comme une main céleste qui vous touche.

Il disait : — « Les derniers sont les premiers. — La fin,

« C’est le commencement. — Ne fais pas au prochain

« Ce que tu ne veux pas qu’on te fasse à toi-même.

« — On récolte le deuil quand c’est la mort qu’on sème.

« — Celui qui se repent est grand deux fois. — L’enfant

« Touche à Dieu. — Par le bien du mal on se défend.

« — Que le puits soit profond, mais que l’eau reste claire. »

Il disait : « – Regardez les choses sans colère ;

« Car, si l’œil est mauvais, le corps est ténébreux.

« — L’aube est pour les Gentils comme pour les Hébreux.

« — Mangez le fruit des bois, buvez l’eau de la source ;

« — N’ayez pas de souliers, pas de sac, pas de bourse,

« Entrez dans les maisons et dites : Paix à tous !

« — Nul n’est exempt du pli sublime des genoux ;

« Donc, qui que vous soyez, priez. Courbez vos têtes.

« — Dieu, présent à la nuit, n’est pas absent des bêtes.

« Dieu vit dans les lions comme dans Daniel.

« — Errer étant humain, faillir est véniel.

« Absolvez le pécheur en condamnant la faute.

« — On ajoute à l’esprit ce qu’à la chair on ôte. »

Il tenait compte en tout des faits accidentels.

Dans le champ du supplice il disait des mots tels

Que nul n’osait toucher à la première pierre ;

Il haïssait la haine, il combattait la guerre ;

Il disait : sois mon frère ! à l’esclave qu’on vend ;

Et, tranquille, il passait comme un pardon vivant ;

Il blanchissait le siècle autour de lui, de sorte

Que les justes, dont l’âme encor n’était pas morte,

Dans ces temps sans pitié, sans pudeur, sans amour,

Voyaient en s’éveillant luire deux points du jour,

L’aurore dans le ciel et sur terre cet homme.

Cet être était trop pur pour être vu par Rome.

Pourtant parmi les juifs, dans leur temple obscurci,

Chez leur roi lâche et triste, on en prenait souci ;

Et Caïphe y songeait dans sa chaire d’ivoire ;

Et, sans savoir encor ce qu’il en devait croire,

Hérode était allé jusqu’à dire : — Il paraît

Qu’il existe un certain Jésus de Nazareth. »

56198a25_JzzIWPX.2e16d0ba.fill-690x450

 

Extrait du long poème La fin de Satan de Victor Hugo. Il n’a pas pu achever ce long poème religieux d’environ 5700v ers  qui fût publié après sa mort.

ACTEUR AMERICAIN, CINEMA, CINEMA AMERICAIN, KIRK DOUGLAS (1916-2020)

Kirk Douglas (1916-2020)

Kirk Douglas

20032213lpw-20032215-article-kirk-douglas-michael-douglas-deces-jpg_6893515_1250x625

Kirk Douglas, né Issur Danielovitch Demsky le 9 décembre 1916 à Amsterdam dans l’État de New York aux États-Uniset mort le 5 février 2020 à Beverly Hillsen Californie aux États-Unis, est un acteur, producteur, réalisateur et écrivain américain.

Il est le père de l’acteur et producteur Michael Douglas.

Figure majeure du cinéma américain, Kirk Douglas est un des acteurs les plus populaires au monde dans les années 1950 et 1960. Nombre de ses films deviennent des classiques, et il excelle dans tous les genres : la comédie (Au fil de l’épée en 1959), l’aventure (Vingt Mille Lieues sous les mers en 1954, Les Vikings en 1958), le western (Règlement de comptes à O.K. Corral en 1957), le péplum (Spartacus en 1960), les films de guerre (Les Sentiers de la gloire en 1957, Sept jours en mai en 1964, Les Héros de Télémark en 1965) et le drame (La Vie passionnée de Vincent van Gogh en 1956, Seuls sont les indomptés en 1962). Sur le plan physique, l’acteur est notamment reconnaissable à sa fossette très visible au menton.

Douglas tourne avec de nombreux réalisateurs réputés comme Brian De Palma, Stanley Kubrick, Vincente Minnelli, John Huston, Howard Hawks, Otto Preminger, Joseph L. Mankiewicz, Elia Kazan, Billy Wilder et King Vidor.

Plusieurs films dans lesquels il joue abordent des thèmes sensibles, comme celui des cours martiales lors de la Première Guerre mondiale avec Les Sentiers de la gloire, qui est interdit à sa sortie dans beaucoup de pays européens. Dans le genre du western avec La Captive aux yeux clairs (1952), La Rivière de nos amours (1955) et Le Dernier Train de Gun Hill (1959), il tourne des films qui réhabilitent la figure de l’Amérindien et dénoncent le racisme. Connu pour son engagement démocrate, il est un producteur courageux à une époque où le cinéma américain est en proie au maccarthysme, notamment en engageant Dalton Trumbo, le scénariste figurant sur la « liste noire d’Hollywood ».

Ambitieux, séducteur, mégalomane il est l’un des acteurs américains qui ont le plus marqué la mémoire du public. Sa grande popularité ne s’est jamais démentie et il fait partie des dernières légendes vivantes de l’Âge d’or de Hollywood avec Olivia de Havilland. En 1999, l’American Film Institute le class 17e plus grande star masculine du cinéma américain de tous les temps.

Retiré du cinéma en 2008, il s’occupe de sa fondation pour les enfants défavorisés, la « Anne & Kirk Douglas Playground Award » et poursuit son travail d’écriture, après avoir publié ses mémoires de 1988 à 2006.

 

Biographie

Jeunesse et débuts au cinéma

Issur Danielovitch est le quatrième enfant d’une famille qui en compte sept (il a six sœurs). Il est le fils de Bryna (« Bertha », née Sanglel) et de Herschel (« Harry ») Danielovitch (« Demsky »). Ses parents étaient des immigrants juifs de Tchavoussy, en actuelle Biélorussie, ayant fui le pays pour échapper à la pauvreté et à l’antisémitisme d’État de l’Empire russe. Son oncle paternel, qui avait émigré auparavant, avait utilisé le patronyme de « Demsky », que la famille Danielovitch adoptera aux États-Unis. En plus de leur nom de famille, ses parents changèrent leurs prénoms en Harry et Bertha. Issur adopte quant à lui le surnom d’« Izzy » : né sous le nom d’Issur Danielovitch, il grandit donc sous celui de Izzy Demsky.

Le père est chiffonnier et la famille vit modestement au 46 Eagle Street à Amsterdam, dans l’État de New York. C’est après avoir récité un poème à l’école et reçu des applaudissements que le jeune Issur décide de devenir acteur. Une ambition non partagée par sa famille. À l’Université St. Lawrence, il est victime d’ostracisme en raison de ses origines sociales, mais le jeune homme trouve une façon d’imposer le respect : la lutte.

En juin 1939, il décide de partir à New York pour se former au métier de comédien. Au théâtre Tamarak, un ami lui suggère de changer son nom. On lui propose Kirk et un nom commençant par un D, Douglas. Il entre ensuite à l’académie américaine d’art dramatique et suit les cours de Charles Jehlinger . Il y rencontre aussi Diana Dill, sa future première femme, et la jeune Betty Bacall, future Lauren Bacall. Après quelques rôles mineurs dans les pièces Spring Again (novembre 1941) et Les Trois Sœurs (décembre 1942), il s’engage dans la marine. Peu avant de s’enrôler, il effectue une démarche de changement de nom : Kirk Douglas, qui était initialement un nom de scène, devient alors son nom d’état civil.

Pendant la guerre, il se marie à Diana. Réformé à la suite d’une dysenterie chronique au printemps 1943, il retourne à New York puis de mars 1943 à juin 1945 il remplace sur scène Richard Widmark dans Kiss and Tell et en avril 1946 il joue dans Woman bites dog. Lauren Bacall, en intervenant auprès de Hal B. Wallis, lui permet d’obtenir le troisième rôle dans L’Emprise du crime où il joue le mari de Barbara Stanwyck. Il donne la réplique à Robert Mitchum dans La Griffe du passé et rencontre Burt Lancaster dans L’Homme aux abois. Alors qu’il est père de deux enfants et qu’il se sépare de sa femme, il prend le choix audacieux de tourner Le Champion (alors qu’on lui proposait une superproduction produite par la MGM). Sorti en juillet 1949, le film est un succès inespéré.

La gloire internationale

Kirk Douglas signe alors un contrat avec la Warner et enchaîne plusieurs films (La Femme aux chimèresLe Gouffre aux chimères…) qui lui permettent de rencontrer et de séduire un grand nombre de stars féminines, dont Rita Hayworth ou Gene Tierney. Las de l’emprise du studio, il décide de ne pas renouveler son contrat après le film La Vallée des géants. Libre, il tourne un western de Howard Hawks, La Captive aux yeux clairs, puis Les Ensorcelés de Vincente Minnelli, film pour lequel il manque de remporter l’Oscar du meilleur acteur.

Pour les beaux yeux de l’actrice italienne Pier Angeli, il accepte un contrat de trois films qui l’amène en Europe. Le JongleurUn acte d’amour et enfin Ulysse des jeunes producteurs Dino De Laurentiis et Carlo Ponti. À cette époque il rencontre Anne Buydens, une assistante dont il tombe amoureux et qu’il épouse le 29 mai 1954, la même année que la superproduction Disney Vingt mille lieues sous les mers. Après L’Homme qui n’a pas d’étoile, l’acteur à succès devient producteur et crée la Bryna, du nom de sa mère, et produit La Rivière de nos amours, un succès.

En 1955 il achète les droits du roman Lust for life et confie la réalisation à Vincente Minnelli. La Vie passionnée de Vincent van Gogh entraîne Kirk Douglas aux limites de la schizophrénie, l’acteur ayant du mal à entrer sans conséquences dans l’âme tourmentée du peintre. Là encore, il est nommé pour l’Oscar du meilleur acteur sans toutefois l’obtenir. Il tourne alors avec son ami Burt Lancaster un western de légende, Règlement de comptes à O.K. Corral. Sa composition du personnage de Doc Holliday reste dans toutes les mémoires. La même année, il s’investit dans la production et l’écriture d’un autre film de légende, Les Sentiers de la gloire qui permet à Stanley Kubrick de faire ses preuves. Le film ne rapporta pas beaucoup d’argent puisqu’interdit dans un grand nombre de pays européens. Avec la Bryna, il produit Les Vikings, fresque épique qui l’emmène tourner un peu partout dans le monde (dont en France). Le film avec Tony Curtis et Janet Leigh est un gros succès. L’année suivante, après le film Au fil de l’épée, sa mère meurt le jour de son anniversaire.

Vexé de ne pas avoir été choisi pour interpréter Ben-Hur, il choisit de faire son propre film épique en adaptant au cinéma l’histoire de Spartacus, l’esclave qui fit trembler Rome. Une préparation longue et compliquée, un tournage long et difficile (le réalisateur Anthony Mann est remplacé par Stanley Kubrick), mais un immense succès et un rôle qui place définitivement Kirk Douglas au panthéon des stars de Hollywood. En 1962, toujours sur un scénario de Dalton Trumbo, il interprète un cow-boy perdu dans le monde moderne dans Seuls sont les indomptés, son film préféré de toute sa carrière cinématographique. Il triomphe aussi au théâtre dans la pièce Vol au-dessus d’un nid de coucou, qu’il comptait jouer au cinéma. Après quelques échecs commerciaux, dont un ambitieux, Le Dernier de la liste, il revient aux films engagés avec Sept jours en mai. Dans Les Héros de Télémark il est un scientifique qui tente de stopper la progression industrielle allemande pendant la guerre. Sur la même période, il enchaîne avec Première Victoire et L’Ombre d’un géant. Après un petit rôle dans Paris brûle-t-il ? de René Clément, il retrouve John Wayne pour un western à succès La Caravane de feu.

En 1969, il tourne L’Arrangement sous la direction de Elia Kazan puis sous celle de Joseph L. Mankiewicz pour un western original et déroutant, Le Reptile aux côtés de Henry Fonda. Après une autre adaptation d’un roman de Jules Verne (assez sombre), Le Phare du bout du monde, Kirk Douglas décide de passer à la réalisation.

Déclin progressif et retrait du cinéma

En 1973, Kirk Douglas réalise Scalawag, adapté de L’Île au trésor sur un sujet qu’il pense rentable avec un budget correct. Le tournage est catastrophique, comme en témoigne le journal de bord. Le film est un échec total. Deux ans plus tard, il réitère l’opération avec La Brigade du Texas (1975), western qui ne trouve pas son public. Ce dernier film l’incite à abandonner la réalisation.

Ne voulant plus tourner que des films qui l’intéressent, il produit Holocauste 2000 (1977), et Saturn 3 (1980), ce dernier étant nommé aux Razzie Awards. En 1978, Furie lui permet de se frotter au Nouvel Hollywood avec Brian De Palma, et Nimitz, retour vers l’enfer (1980) de retrouver le film de guerre, mâtiné cette fois de science-fiction.

En 1986, il retrouve son ami Burt Lancaster pour Coup double. Victime d’un grave accident d’hélicoptère en Californie duquel il réchappe miraculeusement, il réduit son activité cinématographique, freinée par une attaque cérébrale en 1996.

En 1999, Diamonds est l’occasion pour l’acteur de retrouver Lauren Bacall et de recevoir au festival de Deauville un hommage pour l’ensemble de sa carrière. Une attaque cardiaque en 2001 lui enlève tout espoir de retourner au cinéma ; il accepte de tourner dans Une si belle famille aux côtés de son ex-femme Diana, de leur fils Michael et leur petit-fils Cameron. Trois générations de Douglas sont réunies pour un film sorti de façon discrète et qui ne connaîtra pas un grand succès.

Depuis le milieu des années 1990, Kirk Douglas est fréquemment honoré dans le monde entier pour l’ensemble de sa carrière. Écrivain, il avait publié plusieurs ouvrages et se consacrait à sa fondation en faveur des enfants défavorisés. Il fête ses 100 ans le 9 décembre 2016 au Beverly Hills Hotel, entouré de sa famille et de deux amis de longue date, l’acteur Don Rickles et le réalisateur Steven Spielberg.

Mort

Kirk Douglas meurt dans la nuit du 5 février 2020 à l’âge de 103 ans à sa résidence de Beverly Hills.

Vie privée

Kirk Douglas s’est marié deux fois : la première fois avec Diana Dill (née le 22 janvier 1923, divorcée en 1951 et morte le 3 juillet 2015) avec qui il a eu deux fils, l’acteur Michael Douglas et Joel Douglas ; la seconde fois en 1954 avec la Belge francophone Anne Buydens — née Hannelore Marx le 23 avril 1919 — avec qui il a eu également deux fils, le producteur Peter Vincent Douglas, né le 23 novembre 1955, et l’acteur Eric Douglas, né le 21 juin 1958 et mort le 6 juillet 2004 d’une overdose.

Il a sept petits-enfants (trois enfants de Michael Douglas, dont l’aîné Cameron Douglas est également acteur, et quatre enfants de Peter Douglas). Il a une arrière-petite-fille (un enfant de Cameron Douglas, son petit-fils).

Kirk Douglas parlait français, une langue qu’il avait apprise en 1953 pour les besoins de la version française du film Un acte d’amour. Après son mariage avec Anne Buydens, il a continué à pratiquer le français, jusqu’à le parler très couramment. Toutefois, il a été doublé à cause de son accent.

Filmographie

20909407

Années 1940

1946 : L’Emprise du crime de Lewis Milestone

1947 : La Griffe du passé ou Pendez-moi haut et court (Out of the Past) de Jacques Tourneur

1947 : Le deuil sied à Électre de Dudley Nichols

1948 : L’Homme aux abois de Byron Haskin

1948 : La Ville empoisonnée de John M. Stahl

1949 : My Dear Secretary de Charles Martin

1949 : Chaînes conjugales de Joseph L. Mankiewicz

1949 : Le Champion de Mark Robson

Années 1950

1950 : La Femme aux chimères de Michael Curtiz

1950 : La Ménagerie de verre d’Irving Rapper

1951 : Une corde pour te pendre de Raoul Walsh

1951 : Le Gouffre aux chimères de Billy Wilder

1951 : Histoire de détective de William Wyler

1952 : La Vallée des géants de Felix E. Feist

1952 : La Captive aux yeux clairs de Howard Hawks

1952 : Les Ensorcelés de Vincente Minnelli

1953 : Histoire de trois amours (film à sketches, épisode « Equilibrium ») réalisé par Gottfried Reinhardt

1953 : Le Jongleur d’Edward Dmytryk

1953 : Un acte d’amour d’Anatole Litvak

1954 : Vingt Mille Lieues sous les mers de Richard Fleischer

1954 : Ulysse de Mario Camerini

1955 : Le Cercle infernal de Henry Hathaway

1955 : L’Homme qui n’a pas d’étoile de King Vidor

1955 : La Rivière de nos amours de André de Toth

1956 : La Vie passionnée de Vincent van Gogh de Vincente Minnelli et George Cukor

1957 : Affaire ultra-secrète de H. C. Potter

1957 : Règlements de comptes à OK Corral de John Sturges

1957 : Les Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick

1958 : Les Vikings de Richard Fleischer

1959 : Le Dernier Train de Gun Hill de John Sturges : Matt Morgan

1959 : Au fil de l’épée de Guy Hamilton

1959 : Premier Khrushchev in the USA (documentaire)

Années 1960

1960 : Liaisons secrètes de Richard Quine

1960 : Spartacus (aussi producteur exécutif) de Stanley Kubrick

1961 : Ville sans pitié de Gottfried Reinhardt

1961 : El Perdido de Robert Aldrich

1962 : Seuls sont les indomptés de David Miller

1962 : Quinze jours ailleurs de Vincente Minnelli

1963 : Un homme doit mourir de George Seaton

1963 : Le Dernier de la liste de John Huston

1963 : Trois filles à marier de Michael Gordon

1964 : Sept jours en mai de John Frankenheimer

1965 : Les Héros de Télémark d’Anthony Mann

1965 : Première Victoire d’Otto Preminger

1966 : L’Ombre d’un géant de Melville Shavelson

1966 : Paris brûle-t-il ? de René Clément

1967 : La Route de l’Ouest d’Andrew V. McLaglen

1967 : La Caravane de feu de Burt Kennedy

1968 : Rowan & Martin at the Movies (court métrage)

1968 : Once Upon a Wheel (documentaire)

1968 : Un détective à la dynamite de David Lowell Rich

1968 : Les Frères siciliens (aussi producteur), de Martin Ritt

1969 : L’Arrangement d’Elia Kazan

Années 1970

1970 : Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz

1971 : Les Doigts croisés de Dick Clement

1971 : Le Phare du bout du monde (aussi producteur) de Kevin Billington

1971 : Dialogue de feu de Lamont Johnson

1972 : Un homme à respecter de Michele Lupo

1973 : Scalawag (réalisé par lui-même)

1975 : Une fois ne suffit pas de Guy Green

1975 : La Brigade du Texas (aussi réalisateur et producteur)

1976 : Les Hommes d’argent (Arthur Hailey’s MoneyChangers) (mini-série)

1977 : Holocauste 2000 d’Alberto De Martino

1978 : Furie de Brian De Palma

1979 : Cactus Jack de Hal Needham

Années 1980

1980 : Saturn 3 de Stanley Donen

1980 : Home Movies de Brian De Palma

1980 : Nimitz, retour vers l’enfer de Don Taylor

1982 : L’Homme de la rivière d’argent de George Miller

1983 : Un flic aux trousses de Jeff Kanew

1984 : Le Duel des héros (Draw !), téléfilm de Steven Hillard Stern

1985 : Meurtre au crépuscule de Michael Tuchner (téléfilm)

1986 : Coup double de Jeff Kanew

1987 : Queenie, la force d’un destin de Larry Peerce (téléfilm)

1988 : Procès de singe (Inherit the Wind), téléfilm de David Greene

Années 1990 et 2000

1991 : L’embrouille est dans le sac de John Landis

1991 : Veraz de Xavier Castano

1994 : A Century of Cinema de Caroline Thomas (documentaire)

1994 : Greedy de Jonathan Lynn

1999 : Diamonds de John Mallory Asher

2003 : Une si belle famille de Fred Schepisi

2004 : Illusion de Michael A. Goorjian

2008 : Meurtres à l’Empire State Building (téléfilm)

Engagement politique

L’image de Kirk Douglas est indéniablement liée à la politique, puisqu’il fut un producteur audacieux et très souvent engagé. Démocrate affirmé, il a voyagé dans le monde entier pour le compte des gouvernements successifs sous l’impulsion du président Kennedy. Bien que démocrate, il fut reçu par l’ancien acteur Ronald Reagan à la Maison-Blanche et fut proche de sa femme, Nancy.

Au cinéma, dans le western, il prend la défense des Indiens : La Captive aux yeux clairs d’Howard Hawks en 1952, La Rivière de nos amours d’André de Toth en 1955 et Le Dernier Train de Gun Hill de John Sturges en 1959. Évoquant la Première Guerre mondiale, il fustige l’imbécilité meurtrière des militaires avec Les Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick en 1958. Il produit aussi un thriller politique avec Sept jours en mai en 1964. Le film raconte le coup d’État d’un général d’extrême droite qui tente de renverser le gouvernement démocrate américain, désireux de signer un traité de paix avec l’URSS.

Sa collaboration avec le scénariste Dalton Trumbo (victime de la liste noire et que défend Kirk Douglas pour qu’il soit signé au générique de Spartacus, dans le contexte du maccarthysme) s’étend sur trois films : Spartacus (1960), El Perdido (The Last Sunset) en 1961 et Seuls sont les indomptés (1962). Ce dernier film est le préféré de Kirk Douglas.

En septembre 2016, alors qu’il s’apprête à fêter ses 100 ans, l’ancien acteur publie une tribune intitulée « La route à suivre », dans laquelle il évoque son passé pour souligner les similitudes entre la Grande Dépression, la montée du nazisme et « la stratégie de la peur » mise en œuvre par le candidat Donald Trump, et cherche à alerter l’opinion sur les dangers d’une répétition d’un désastre historique.

Kirk Douglas l’écrivain

Outre quelques romans de fiction (The GiftLast tango in BrooklynDance with the Devil), Kirk Douglas publie la première partie de son autobiographie, Le Fils du chiffonnier, en 1988.

Douglas se décrit étouffé par une multitude de grandes sœurs et en quête pathétique de reconnaissance vis-à-vis d’un père indifférent. Le ton est souvent critique et caustique envers lui-même. Il y raconte de nombreux tournages, des anecdotes sur les vedettes américaines, ses joies et ses colères. Son cœur abrite toujours Issur Danielovitch Demsky, le fils du chiffonnier. C’est ce que ce livre démontre. Derrière la vedette du cinéma américain se cache le petit garçon peureux. L’ouvrage est un succès mondial lors de sa sortie.

La deuxième partie, Climbing The Mountain: My Search For Meaning, parue en 2000, est un texte sur la découverte par l’acteur de sa propre judéité.

La troisième partie, My Stroke Of Luck, en 2002, raconte l’accident vasculaire cérébral dont il est victime en 1996. Diminué et incapable d’émettre le moindre mot, il raconte la violente dépression qui suivit et la redécouverte de l’amour, de la vie et des siens. Le livre se clôt par un « Manuel de survie ».

En 2006, il publie à quatre-vingt-dix ans le dernier tome de son autobiographie, Let’s face it: Ninety years of Living, Loving, and Learning. Il y parle de l’équilibre et de la quiétude avec laquelle il aborde désormais l’existence et parle pour la première fois de la disparition tragique par overdose de son plus jeune fils, Eric.

En 2012, il publie I Am Spartacus ! : Making a Film, Breaking the Blacklist, récit de l’élaboration puis du tournage du film réalisé par Stanley Kubrick, mais qui est en fait, de bout en bout, le projet de Kirk Douglas. Le livre se situe dans le contexte de la fin du maccarthysme, ce qui en fait aussi un témoignage sur le contexte politique de l’époque. La préface du livre a été écrite par l’acteur George Clooney.

Distinctions

Récompenses et nominations

Oscars

1950 : nomination à l’Oscar du meilleur acteur pour Le Champion.

1953 : nomination à l’Oscar du meilleur acteur pour Les Ensorcelés.

1957 : nomination à l’Oscar du meilleur acteur pour La Vie passionnée de Vincent van Gogh.

1996 : Oscar d’honneur « pour 50 ans de force créative et morale dans la communauté cinématographique ».

Golden Globes

1952 : nomination au Golden Globe du meilleur acteur dans un film dramatique pour Histoire de détective.

1957 : Golden Globe du meilleur acteur dans un film dramatique pour La Vie passionnée de Vincent van Gogh.

1968 : Cecil B. DeMille Award pour l’ensemble de sa carrière.

1986 : nomination au Golden Globe du meilleur acteur dans une mini-série ou un téléfilm pour Amos.

Primetime Emmy Awards

Primetime Emmy Awards 1986 : Nomination à l’Emmy Award du meilleur acteur dans une mini-série ou un téléfilm pour Amos (1985).

Primetime Emmy Awards 1992 : nomination à l’Emmy Award du meilleur acteur dans une série télévisée dramatique pour Les Contes de la crypte (1992).

Primetime Emmy Awards 2000 : nomination à l’Emmy Award du meilleur acteur invité dans une série télévisée dramatique pour Les Anges du bonheur (2000).

Festival international du film de Berlin

Festival international du film de Berlin 1975 : nomination pour l’Ours d’or du meilleur film pour La Brigade du Texas.

Festival international de San Sebastián

1958 : Meilleur acteur pour Les Vikings.

New York Film Critics Circle Award

1956 : Meilleur acteur pour La Vie passionnée de Vincent van Gogh.

Césars du cinéma

1980 : César d’honneur pour l’ensemble de sa carrière.

Décoration

En 1985, Kirk Douglas est fait chevalier de la Légion d’honneur par Jack Lang, ministre de la Culture

Hommages

Le festival du film américain de Deauville lui rend un hommage en 1978 et 1999.

Il reçoit en 1981 la médaille présidentielle de la Liberté.

Souvent nommé aux Oscars, Kirk Douglas n’a jamais reçu la statuette du meilleur acteur ; en 1996, il est honoré d’un Oscar d’honneur pour l’ensemble de sa carrière.

Toujours en 1996, il reçoit le prix Carl Foreman par la fondation du cinéma américain.

Pour l’ensemble de sa carrière, il est récompensé par le National Board Of Review en 1988 et par l’American Film Institute (AFI) en 1991. La Convention ShoWest lui attribue quant à elle un prix honorifique en 1994. En 1997, c’est au tour du festival de cinéma de Hollywood de le récompenser. En 1999, la Guilde des Acteurs de cinéma le récompense d’un Screen Actors Guild Life Achievement Award.

En 2001, il reçoit le prix Milestone au prix PGA L’Orel d’or ; la même année, il est récompensé par le festival de cinéma de Wine Country et par celui de Berlin.

Bande dessinée

Il a été représenté sous le nom de Spartakis — pastiche de son rôle dans Spartacus — dans l’album La Galère d’Obélix, de la série Astérix.

Voix françaises

En France, Roger Rudel fut la voix régulière de Kirk Douglas pendant plus de 50 ans. Il y eut aussi d’autres comédiens comme Michel Gatineau, Raymond Loyer ou encore Marc Cassot qui ont doublé l’acteur de manière plus occasionnelle.

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, PSAUME 111

Dimanche 9 février 2020 : 5ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 9 février 2020 :

5ème dimanche du Temps Ordinaire

1503934506_218087_1200x667x0

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – prophète Isaïe 58,7-10

Ainsi parle le SEIGNEUR :
7 Partage ton pain avec celui qui a faim,
accueille chez toi les pauvres sans abri,
couvre celui que tu verras sans vêtement,
ne te dérobe pas à ton semblable.
8 Alors ta lumière jaillira comme l’aurore,
et tes forces reviendront vite.
Devant toi marchera ta justice,
et la gloire du SEIGNEUR fermera la marche.
9 Alors, si tu appelles, le SEIGNEUR répondra ;
si tu cries, il dira : « Me voici. »
Si tu fais disparaître de chez toi
le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante,
10 si tu donnes à celui qui a faim ce que toi, tu désires,
et si tu combles les désirs du malheureux,
ta lumière se lèvera dans les ténèbres
et ton obscurité sera lumière de midi.

A première vue, on pourrait prendre ce texte pour une belle leçon de morale et ce ne serait déjà pas si mal ! Mais, en fait, il s’agit de bien autre chose : je vous rappelle le contexte ; nous sommes à la fin du sixième siècle avant J.C. ; le retour d’Exil est chose faite, mais il reste encore bien des séquelles de cette période terrible ; puisque, un peu plus bas, le même prophète parle des « dévastations du passé » et des ruines à relever.
La pratique religieuse s’est remise en place à Jérusalem et, de bonne foi, on s’efforce de plaire à Dieu. Mais notre prophète est ici chargé de délivrer un message un peu délicat : oui, vous voulez plaire à Dieu, c’est une affaire entendue, seulement voilà : le culte qui plaît à Dieu n’est pas ce que vous croyez ; et le prophète leur adresse de lourds reproches : vous cherchez à vous faire bien voir de Dieu par des jeûnes spectaculaires parce que vous voulez vous attirer ses bonnes grâces, mais pendant ce temps vous n’êtes que disputes, querelles, brutalités, appât du gain.
Voici ce que dit Isaïe, quelques lignes avant notre texte d’aujourd’hui : « Le jour de votre jeûne, vous savez (quand même) tomber sur une bonne affaire, et tous vos gens de peine, vous les brutalisez ! Vous jeûnez tout en cherchant querelle et dispute, et en frappant du poing méchamment ! Vous ne jeûnez pas comme il convient en un jour où vous voulez faire entendre là-haut votre voix. Doit-il être comme cela le jeûne que je préfère, le jour où l’homme s’humilie ? S’agit-il de courber la tête comme un jonc, d’étaler en litière sac et cendre ? Est-ce pour cela que tu proclames un jeûne ? » (58,4-5).
Cela nous vaut l’un des textes les plus percutants de l’Ancien Testament ! Dommage que nous ne le lisions pas plus souvent ! Car il bouscule nos idées sur Dieu et sur la religion : nous avons là la réponse à l’une de nos grandes questions : « Qu’est-ce que Dieu attend de nous ? » Et, en fait de réponse, on ne peut pas être plus clair !
En quelques lignes, tout est dit ; mais comme toujours, quand un texte est très dense, on peut se dire qu’il a été longuement travaillé : c’est bien le cas ici, pour ce passage d’Isaïe. Car ces quelques lignes sont l’aboutissement de toute l’oeuvre des prophètes. Depuis des siècles, en Israël, et pas seulement depuis l’Exil, depuis Abraham, c’est-à-dire à peu près 1850 ans av. J.C., on cherche à faire ce qui plaît à Dieu. On a tout essayé : les sacrifices humains, d’abord, mais Dieu a tout de suite fait savoir qu’avec lui, le Dieu des vivants, il ne pouvait pas en être question ; alors on a continué à offrir des sacrifices, mais d’animaux seulement ; et puis il y a eu, comme dans toutes les religions, des jeûnes, des offrandes de toute sorte, des prières.
Tout au long de ce lent développement de la foi d’Israël, les prophètes appelaient le peuple à ne pas se contenter du culte mais à vivre l’Alliance au quotidien. Et c’est bien le sens de ce passage. Le prophète commence par dire (juste avant notre texte de ce dimanche) : « Le jeûne que je préfère, n’est-ce pas ceci : dénouer les liens provenant de la méchanceté, détacher les courroies du joug, renvoyer libres ceux qui ployaient, bref que vous mettiez en pièces tous les jougs ! » Si je comprends bien, aux yeux de Dieu, tout geste qui vise à libérer nos frères vaut mieux que le jeûne le plus courageux.
Puis vient le passage que nous avons entendu tout à l’heure qui nous propose des gestes de partage : nourrir l’affamé, et désaltérer l’assoiffé, recueillir le malheureux sans abri, vêtir celui qui a froid, combler le désir des malheureux… en un mot secourir toutes les souffrances que nous rencontrons.
Je vous propose trois remarques : premièrement, les gestes de libération, les gestes de partage qu’Isaïe nous recommande sont tout simplement l’imitation de l’oeuvre de Dieu lui-même ; Israël a expérimenté bien souvent l’action du Dieu libérateur et la compassion du Dieu miséricordieux ; et ce qui lui est demandé, c’est de faire les mêmes gestes à son tour. Décidément, l’homme est vraiment fait pour être l’image de Dieu ! Et si l’on en croit les prophètes, notre attitude envers les autres est le meilleur thermomètre de notre attitude envers Dieu.
Deuxièmement, alors on ne s’étonne pas qu’Isaïe puisse promettre : « Si tu combles les désirs du malheureux, la gloire du SEIGNEUR t’accompagnera » (« la gloire du SEIGNEUR », c’est-à-dire le rayonnement de sa présence) ; ce n’est pas une récompense ! C’est beaucoup mieux que cela : c’est une réalité… car, réellement, quand nous agissons à la manière de Dieu par des actes qui libèrent, qui rassurent, qui encouragent, qui adoucissent les épreuves de toute sorte, alors il nous est donné de refléter un peu pour eux la lumière de Dieu. Et vous avez remarqué l’insistance d’Isaïe sur la lumière : « Alors ta lumière jaillira comme l’aurore… ta lumière se lèvera dans les ténèbres, ton obscurité sera comme la lumière de midi ». Bien sûr, puisqu’il s’agit de la lumière même de Dieu. Pour le dire autrement, Isaïe nous dit « Quand tu donnes, tu reflètes la présence de Dieu. » Une fois de plus on peut rappeler cette superbe phrase de la tradition chrétienne « Là où il y a de l’amour, là est Dieu ».
Troisièmement, tout acte de justice, de libération, de partage est un pas vers le Royaume de Dieu : puisque, justement, ce Royaume que tout l’Ancien Testament attend est le lieu de la justice et de l’amour ; c’est bien le sens de l’évangile des Béatitudes, dans lequel Jésus nous dit que le Royaume est construit au jour le jour par les doux, les purs, les pacifiques, les assoiffés de justice et de miséricorde.

 

PSAUME – 111 (112)

4 Lumière des cœurs droits, il s’est levé dans les ténèbres,
homme de justice, de tendresse et de pitié.
5 L’homme de bien a pitié, il partage ;
il mène ses affaires avec droiture.

6 Cet homme jamais ne tombera ;
toujours on fera mémoire du juste.
7 Il ne craint pas l’annonce d’un malheur :
le cœur ferme, il s’appuie sur le SEIGNEUR.

8 Son cœur est confiant, il ne craint pas.
9 À pleines mains, il donne au pauvre ;
à jamais se maintiendra sa justice,
sa puissance grandira, et sa gloire !

Chaque année, au cours de la fête des Tentes, cette fête qui dure, encore aujourd’hui, une semaine à l’automne, le peuple entier faisait ce qu’on pourrait appeler sa « profession de foi » : il renouvelait l’Alliance avec Dieu et s’engageait de nouveau à respecter la Loi. Le psaume 111/112 était certainement chanté à cette occasion.
L’ensemble de ce psaume est à lui seul un petit traité de la vie dans l’Alliance : pour mieux le comprendre, il faut le lire depuis le début. Je vous lis le premier verset : « Alleluia ! Heureux qui craint le SEIGNEUR, qui aime entièrement sa volonté ! »
Tout d’abord, donc, il commence par le mot Alleluia, littéralement « Louez Dieu » qui est le maître-mot des croyants : quand l’homme de la Bible nous invite à louer Dieu, c’est pour le don de l’Alliance précisément. Ensuite, ce psaume se présente comme un psaume alphabétique : c’est-à-dire qu’il comporte vingt-deux lignes, autant qu’il y a de lettres dans l’alphabet hébreu ; le premier mot de chaque ligne commence par une lettre de l’alphabet dans l’ordre alphabétique ; manière d’affirmer que l’Alliance avec Dieu concerne toute la vie de l’homme et que la Loi de Dieu est le seul chemin du bonheur pour la totalité de la vie, de A à Z. Enfin, le premier verset commence par le mot « heureux » adressé à l’homme qui sait se maintenir sur le chemin de l’Alliance.
Cela fait immédiatement penser à l’évangile des Béatitudes qui résonne de ce même mot « heureux » : Jésus employait là un mot très habituel dans la Bible mais que malheureusement notre traduction française ne peut pas rendre complètement ; dans son commentaire des psaumes, André Chouraqui faisait remarquer que la racine hébraïque de ce mot « a pour sens fondamental la marche, le pas de l’homme sur la route sans obstacle qui conduit vers le Seigneur. » Il s’agit donc « moins du bonheur que de la démarche qui y conduit. » C’est pour cela que le même Chouraqui traduisait le mot « Heureux » par « En Marche », sous-entendu, vous êtes sur la bonne voie, continuez ».
Généralement, dans la Bible, le mot « heureux » ne va pas tout seul, il est opposé à son contraire « malheureux » : l’idée générale étant qu’il y a dans la vie des fausses pistes à éviter ; certains chemins (traduisez choix, comportements) vont dans le bon sens et d’autres, opposés, ne sèmeront que du malheur. Et si on lit ce psaume en entier dans la Bible, on s’aperçoit qu’il est construit de cette manière ; le psaume 1 qui est plus connu est, lui aussi, construit exactement de la même façon : il commence par détailler longuement quels sont les bons choix, ce qui est chemin de bonheur pour tous et, beaucoup plus brièvement, parce que cela ne vaut pas la peine d’en parler, les mauvais choix.
Ici, le bon choix est précisé dès le premier verset : « Heureux l’homme qui craint le SEIGNEUR ! » Nous retrouvons cette expression si fréquente dans l’Ancien Testament : « la crainte de Dieu » ; malheureusement, la lecture liturgique est coupée ici et ne nous fait pas entendre la seconde ligne de ce premier verset ; je vous le lis en entier : « Heureux l’homme qui craint le SEIGNEUR, qui aime entièrement sa volonté. » Voilà donc une définition de la « crainte de Dieu » : c’est l’amour de sa volonté. Parce qu’on est en confiance, tout simplement. La crainte du Seigneur, on le sait bien, n’est pas de l’ordre de la peur : d’ailleurs, un peu plus bas, un autre verset le précise bien : « L’homme de bien… s’appuie sur le SEIGNEUR ; son coeur est confiant… »
La « crainte de Dieu » au sens biblique, c’est à la fois la conscience de la Sainteté de Dieu, la reconnaissance de tout ce qu’il fait pour l’homme, et, puisqu’il est notre Créateur, le souci de lui obéir ; car, s’il est notre Créateur, lui seul sait ce qui est bon pour nous. C’est une attitude filiale de respect et d’obéissance confiante. La double découverte d’Israël c’est à la fois que Dieu est le Tout-Autre ET qu’il se fait le Tout-Proche. Il est infiniment puissant, oui, mais cette toute-puissance est celle de l’amour. Nous n’avons donc rien à craindre puisqu’il peut et veut notre bonheur ! Vous connaissez ce verset du psaume 102/103 : « Comme la tendresse du père pour ses fils, ainsi est la tendresse du SEIGNEUR pour qui le craint ». Craindre le Seigneur, c’est bien avoir à son égard une attitude de fils à la fois respectueux et confiant. C’est aussi « s’appuyer sur lui » : « L’homme de bien… s’appuie sur le SEIGNEUR ; son coeur est confiant ».
Voici donc la juste attitude envers Dieu, celle qui met l’homme sur la bonne voie : « Heureux l’homme qui craint le SEIGNEUR ! » Voici maintenant la juste attitude envers les autres : « L’homme de bien a pitié, il partage ; homme de justice, de tendresse et de pitié… A pleines mains, il donne au pauvre. » La formule « homme de justice, de tendresse et de pitié » fait irrésistiblement penser à la définition que Dieu a donnée de lui-même à Moïse : « Le SEIGNEUR, Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté … » (Ex 34, 6). Et d’ailleurs, le psaume précédent (110/111) qui ressemble beaucoup à celui-ci emploie exactement les mêmes mots « justice, tendresse et pitié » pour Dieu et pour l’homme. Manière de dire que l’observation quotidienne de la Loi, dans toute notre vie, de A à Z, comme le symbolise l’alphabétisme de ce psaume, finit par nous modeler à l’image et à la ressemblance de Dieu.
J’ai bien dit ressemblance : le psalmiste n’oublie pas que le Seigneur est le Tout-Autre : les formules ne sont donc pas exactement les mêmes : pour Dieu on dit qu’Il « EST » justice, tendresse et pitié… alors que pour l’homme, le psalmiste dit « il est homme DE justice, DE tendresse, DE pitié », ce qui veut dire que ce sont des vertus qu’il pratique, ce n’est pas son être même. Ces vertus, il les tient de Dieu, il les reflète en quelque sorte.
Et alors parce que son action est à l’image de celle de Dieu, l’homme de bien est une lumière pour les autres : « Lumière des coeurs droits, il s’est levé dans les ténèbres ». Nous entendons là un écho de la lecture d’Isaïe « Partage ton pain avec celui qui a faim, recueille chez toi le malheureux sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement… alors ta lumière jaillira comme l’aurore ». C’est quand nous donnons et partageons, que nous sommes le plus à l’image de Dieu, lui qui n’est que don. Alors, à notre petite mesure, nous reflétons sa lumière.

 

DEUXIEME LECTURE –

première lettre de Saint Paul aux Corinthiens 2,1-5

1 Frères,
quand je suis venu chez vous,
je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu
avec le prestige du langage ou de la sagesse.
2 Parmi vous, je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ
ce Messie crucifié.
3 Et c’est dans la faiblesse,
craintif et tout tremblant,
que je me suis présenté à vous.
4 Mon langage, ma proclamation de l’Evangile,
n’avaient rien d’un langage
de sagesse qui veut convaincre ;
mais c’est l’Esprit et sa puissance qui se manifestaient,
5 pour que votre foi repose, non pas sur la sagesse des hommes,
mais sur la puissance de Dieu.

Saint Paul, comme souvent, procède par contrastes : première opposition, le mystère de Dieu est tout différent de la sagesse des hommes ; deuxième opposition, le langage de l’apôtre qui annonce le mystère est tout différent du beau langage humain, de l’éloquence. Je reprends ces deux oppositions : mystère de Dieu / sagesse humaine ; langage du prédicateur / éloquence, (ou art oratoire, si vous préférez).
Et, tout d’abord l’opposition mystère de Dieu ou sagesse humaine : Paul dit qu’il est venu « annoncer le mystère de Dieu » ; il faut entendre par là le « dessein bienveillant » de Dieu que la lettre aux Ephésiens développera plus tard : ce dessein bienveillant, c’est de faire de l’humanité une communion parfaite d’amour autour de Jésus-Christ : il est donc fondé sur les valeurs de l’amour, du service mutuel, du don, du pardon ; et on voit bien que Jésus le met en oeuvre déjà tout au long de sa vie terrestre. On est donc très loin d’un Dieu de puissance au sens militaire du terme que certains imaginent.
Ce mystère de Dieu s’accomplit par un « Messie crucifié » : c’est tout à fait contraire à notre logique humaine ; c’est même presque un paradoxe ; Paul l’affirme, Jésus de Nazareth est bien le Messie ; mais pas comme on l’attendait. On ne l’attendait pas crucifié ; et même, selon notre logique humaine, le fait qu’il soit crucifié tendait à prouver qu’il n’était pas le Messie : tout le monde avait en tête une célèbre phrase du Deutéronome : d’après laquelle un homme qui avait été condamné à mort au nom de la Loi, et exécuté, était maudit de Dieu. (Dt 21,22-23).
Et pourtant, ce dessein du Dieu tout-puissant, ce n’est « rien d’autre que Jésus-Christ » comme dit Paul… Quand il témoigne de sa foi, il n’a rien d’autre à dire que Jésus-Christ ; pour lui, Jésus-Christ est vraiment le centre de l’histoire humaine, le centre du projet de Dieu, le centre de sa foi. Il ne veut rien connaître d’autre : « Je n’ai rien voulu connaître d’autre » ; derrière cette phrase, on perçoit les difficultés de ne pas céder aux pressions de toute sorte, aux injures, à la persécution déjà.
Ce Messie crucifié nous fait connaître ce qu’est la véritable sagesse, la sagesse de Dieu : c’est-à-dire don et pardon, refus de la violence… C’est tout le message de l’évangile des Béatitudes.
Face à cette sagesse divine, la sagesse humaine est raison raisonnante, persuasion, force, puissance ; cette sagesse-là ne peut même pas entendre le message de l’évangile ; et, d’ailleurs, Paul a essuyé un échec à Athènes, le haut lieu de la philosophie.
Deuxième opposition dans ce texte : langage de prédicateur, ou art oratoire. Paul n’a aucune prétention du côté de l’éloquence : voilà déjà de quoi nous rassurer, si nous n’avons pas la parole trop facile ! Mais Paul va plus loin : pour lui, l’éloquence, l’art oratoire, la faculté de persuasion seraient une gêne parce que totalement incompatibles avec le message de l’évangile. Annoncer l’Evangile ce n’est pas faire étalage d’un savoir ni asséner des arguments. Il est intéressant, d’ailleurs, de remarquer que dans le mot « convaincre », il y a « vaincre ». Il n’est peut-être pas à sa place quand on prétend annoncer la religion de l’Amour. La foi, comme l’amour, n’est pas affaire de persuasion… Allez donc persuader quelqu’un de vous aimer… On sait bien que l’amour ne se raisonne pas, ne se démontre pas… Le mystère de Dieu non plus ; on peut seulement y pénétrer peu à peu.
Le mystère d’un Messie pauvre, d’un Messie-Serviteur, d’un Messie crucifié, ne peut pas s’annoncer par des moyens de puissance : ce serait le contraire du mystère annoncé ! C’est dans la pauvreté que l’évangile s’annonce : voilà qui devrait nous redonner du courage ! Le Messie pauvre ne peut être annoncé que par des moyens pauvres, le Messie serviteur ne peut être annoncé que par des serviteurs.
Il ne faut donc pas nous inquiéter de n’être pas de très bons orateurs, car notre pauvreté de langage est seule compatible avec le message de l’évangile ; mais Paul va même jusqu’à dire que notre pauvreté de prédicateurs est une condition incontournable de la prédication ! Elle seule peut laisser le champ libre à l’action de Dieu. Ce n’est pas lui, Paul, qui a convaincu les Corinthiens, c’est l’Esprit de Dieu qui a donné à la prédication de Paul la force de la vérité en leur faisant découvrir le Christ.
J’en déduis que ce n’est pas non plus la force de notre raisonnement qui convaincra nos contemporains : leur foi ne reposera pas sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de l’Esprit de Dieu. Nous ne pouvons que lui prêter notre voix. Evidemment cela exige de nous un terrible acte de foi : « C’est dans la faiblesse, craintif et tout tremblant que je suis arrivé chez vous. Mon langage, ma proclamation de l’évangile n’avaient rien à voir avec le langage d’une sagesse qui veut convaincre ; mais c’est l’Esprit et sa puissance qui se manifestaient, pour que votre foi ne repose pas sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu ».
Au moment où nous avons l’impression que le cercle des croyants rétrécit comme une peau de chagrin, au moment où nous rêverions de moyens de puissance médiatique, télématique, électronique de toute sorte, et alors que nos moyens financiers sont révisés à la baisse, il nous est bon de nous entendre dire que l’annonce de l’évangile s’accommode mieux des moyens de pauvreté… Mais pour accepter cette vérité-là, il faut admettre que l’Esprit-Saint est meilleur prédicateur que nous ! Et que, peut-être, le témoignage de notre pauvreté serait la meilleure des prédications ?

 

EVANGILE – selon Saint Matthieu 5, 13 -16

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
13 « Vous êtes le sel de la terre.
Mais si le sel devient fade,
avec quoi sera-t-il salé ?
Il ne vaut plus rien :
on le jette dehors et il est piétiné par les gens.
14 Vous êtes la lumière du monde.
Une ville située sur une montagne
ne peut être cachée.
15 Et l’on n’allume pas une lampe
pour la mettre sous le boisseau ;
on la met sur le lampadaire,
et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.
16 De même, que votre lumière brille devant les hommes :
alors, voyant ce que vous faites de bien,
ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux. »

Tant mieux si une lampe est jolie, mais franchement, ce n’est pas le plus important ! Ce qu’on lui demande d’abord, c’est d’éclairer ; et d’ailleurs, si elle n’éclaire pas bien, si on n’y voit rien, comme on dit, on ne verra pas non plus qu’elle est jolie ! Quant au sel, sa vocation est de disparaître en remplissant son office : mais s’il manque, le plat sera moins bon.
Je veux dire par là que sel et lumière n’existent pas pour eux-mêmes ; d’ailleurs, je remarque au passage, que Jésus leur dit « Vous êtes le sel de la terre… Vous êtes la lumière du monde » : ce qui compte, c’est la terre, c’est le monde ; le sel et la lumière ne comptent que par rapport à la terre et au monde ! En disant à ses disciples qu’ils sont le sel et la lumière, Jésus les met en situation missionnaire. Il leur dit : « Vous qui recevez mes paroles, vous devenez, par le fait même, sel et lumière pour ce monde : votre présence lui est indispensable ». Ce qui revient à dire que l’Eglise n’existe que POUR le monde. Voilà qui nous remet à notre place, comme on dit ! Déjà la Bible avait répété au peuple d’Israël qu’il était le peuple élu, certes, mais au service du monde ; cette leçon-là reste valable pour nous.
Je reviens au sel et à la lumière : on peut se demander quel point commun il y a entre ces deux éléments, auxquels Jésus compare ses disciples. Réponse : ce sont des révélateurs ; le sel met en valeur la saveur des aliments, la lumière fait connaître la beauté des êtres et du monde. Les aliments existent avant de recevoir le sel ; les êtres, le monde existent avant d’être éclairés. Cela nous en dit long sur la mission que Jésus confie à ses disciples, à nous. Personne n’a besoin de nous pour exister, mais apparemment, nous avons un rôle spécifique à jouer.
Sel de la terre, nous sommes là pour révéler aux hommes la saveur de leur vie. Les hommes ne nous attendent pas pour vivre des gestes d’amour et de partage parfois magnifiques. Evangéliser, c’est dire « le Royaume est au milieu de vous, dans tout geste, toute parole d’amour » ; c’est là qu’ils nous attendent si j’ose dire : pour leur révéler le Nom de Celui qui agit à travers eux : puisque « là où il y a de l’amour, là est Dieu ».
Lumière du monde, nous sommes là pour mettre en valeur la beauté de ce monde : c’est le regard d’amour qui révèle le vrai visage des personnes et des choses. L’Esprit Saint nous a été donné précisément pour que nous puissions entrer en résonance avec tout geste ou parole qui vient de lui.
Mais cela ne peut se faire que dans la discrétion et l’humilité. Trop de sel dénature le goût des aliments au lieu de le mettre en valeur. Une lumière trop forte écrase ce qu’elle veut éclairer. Pour être sel et lumière, il faut beaucoup aimer.
Il suffit d’aimer, mais il faut vraiment aimer. C’est ce que les textes de ce jour nous répètent selon des modes d’expression différents mais de façon très cohérente. L’évangélisation n’est pas une conquête. La Nouvelle Evangélisation n’est pas une reconquête. L’annonce de la Bonne Nouvelle ne se fait que dans une présence d’amour. Rappelons-nous la mise en garde de Paul aux Corinthiens : il leur rappelle que seuls les pauvres et les humbles peuvent prêcher le Royaume.
Cette présence d’amour peut être très exigeante si j’en crois la première lecture : le rapprochement entre le texte d’Isaïe et l’évangile est très suggestif. Etre la lumière du monde selon l’expression de l’évangile, c’est se mettre au service de nos frères ; et Isaïe est très concret : c’est partager le pain ou les vêtements, c’est faire tomber tous les obstacles qui empêchent les hommes d’être libres.
Et le psaume de ce dimanche ne dit pas autre chose : « l’homme de bien », c’est-à-dire « celui qui partage ses richesses de toute sorte à pleines mains » est une lumière pour les autres. Parce qu’à travers ses paroles et ses gestes d’amour, les autres découvriront la source de tout amour : comme dit Jésus, « En voyant ce que les disciples font de bien, les hommes rendront gloire au Père qui est aux cieux. » c’est-à-dire qu’ils découvriront que le projet de Dieu sur les hommes est un projet de paix et de justice.
A l’inverse, on peut se demander comment les hommes pourront croire au projet d’amour de Dieu tant que nous, qui sommes répertoriés comme ses ambassadeurs, nous ne multiplions pas les gestes de solidarité et de justice que notre société exige ; on peut penser d’ailleurs que le sel est sans cesse en danger de s’affadir : car il est tentant de laisser tomber dans l’oubli les paroles fortes du prophète Isaïe, celles que nous avons entendues dans la première lecture ; ce n’est peut-être pas un hasard, d’ailleurs, si l’Eglise nous les donne à entendre peu de temps avant l’ouverture du Carême, ce moment où nous nous demanderons de très bonne foi quel est le jeûne que Dieu préfère.
Dernière remarque : cet évangile d’aujourd’hui (sur le sel et la lumière) suit immédiatement dans l’évangile de Matthieu la proclamation des Béatitudes : il y a donc certainement un lien entre les deux. Et nous pouvons probablement éclairer ces deux passages l’un par l’autre. Peut-être le meilleur moyen d’être sel et lumière pour le monde est-il tout simplement de développer chacun la Béatitude à laquelle nous sommes appelés ? Etre sel de la terre, être lumière du monde, c’est vivre selon l’esprit des Béatitudes, c’est-à-dire exactement à l’opposé de l’esprit du monde ; c’est accepter de vivre selon des valeurs d’humilité, de douceur, de pureté, de justice. C’est être artisans de paix en toute circonstance, et, plus important que tout peut-être, accepter d’être pauvres et démunis, en n’ayant en tête qu’un seul objectif : « qu’en voyant ce que les disciples font de bien, les hommes rendent gloire à notre Père qui est aux cieux. »
——————–
Compléments
– D’après l’un des textes du Concile sur l’Eglise (« Lumen Gentium »), la vraie lumière du monde, ce n’est pas nous, c’est Jésus-Christ.
– En disant à ses disciples qu’ils sont lumière, Jésus leur révèle ni plus ni moins que c’est Dieu lui même qui brille à travers eux, car, dans les écrits bibliques, comme dans le Concile, il est toujours bien précisé que toute lumière vient de Dieu.

 

ABUS SEXUELS, GABRIEL MATZNEFF (1936-...), LE CONSENTEMENT, LITTERATURE, LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, PEDOPHILIE, VANESSA SPRINGORA (1972-...)

Le consentement par Vanessa Spingora

Vanessa Springora

Le consentement

Paris, Grasset, 2020. 205 pages

41glfGJNlzL._SX195_

Résumé :

Au milieu des années 80, élevée par une mère divorcée, V. comble par la lecture le vide laissé par un père aux abonnés absents. A treize ans, dans un dîner, elle rencontre G. , un écrivain dont elle ignore la réputation sulfureuse. Dès le premier regard, elle est happée par le charisme de cet homme de cinquante ans aux faux airs de bonze, par ses oeillades énamourées et l’attention qu’il lui porte.
Plus tard, elle reçoit une lettre où il lui déclare son besoin  » impérieux  » de la revoir. Omniprésent, passionné, G. parvient à la rassurer : il l’aime et ne lui fera aucun mal. Alors qu’elle vient d’avoir quatorze ans, V. s’offre à lui corps et âme. Les menaces de la brigade des mineurs renforcent cette idylle dangereusement romanesque. Mais la désillusion est terrible quand V. comprend que G. collectionne depuis toujours les amours avec des adolescentes, et pratique le tourisme sexuel dans des pays où les mineurs sont vulnérables.
Derrière les apparences flatteuses de l’homme de lettres, se cache un prédateur, couvert par une partie du milieu littéraire.
V. tente de s’arracher à l’emprise qu’il exerce sur elle, tandis qu’il s’apprête à raconter leur histoire dans un roman. Après leur rupture, le calvaire continue, car l’écrivain ne cesse de réactiver la souffrance de V. à coup de publications et de harcèlement.
 » Depuis tant d’années, mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre  » , écrit-elle en préambule de ce récit libérateur.

Plus de trente ans après les faits, Vanessa Springora livre ce texte fulgurant, d’une sidérante lucidité, écrit dans une langue remarquable. Elle y dépeint un processus de manipulation psychique implacable et l’ambiguïté effrayante dans laquelle est placée la victime consentante, amoureuse.
Mais au-delà de son histoire individuelle, elle questionne aussi les dérives d’une époque, et la complaisance d’un milieu aveuglé par le talent et la célébrité.

 

Vanessa Springora

7799855172_l-auteure-vanessa-springora

Vanessa Springora, née le 16 mars 1972, est une éditrice, écrivaine et réalisatrice française. Elle publie, début janvier 2020, l’ouvrage Le Consentement, témoignage de sa relation avec Gabriel Matzneff lorsqu’elle était adolescente.

 

Biographie

Situation personnelle

Vanessa Springora est élevée par une mère divorcée. Son père, qu’elle décrit comme absent dans Le Consentement, meurt en janvier 2020.

Après une scolarité au collège Jacques-Prévert, puis au lycée Fénelon, à Paris, et deux années en classe préparatoire, Vanessa Springora obtient un DEA de lettres modernes à l’université Paris-Sorbonne. Elle est réalisatrice-autrice en 2003 pour l’Institut national de l’audiovisuel avant de devenir assistante d’édition au sein des éditions Julliard en 2006. Elle en est la directrice depuis décembre 2019.

Elle coordonne parallèlement depuis 2010 la collection « Nouvelles Mythologies », dirigée par Mazarine Pingeot et Sophie Nordmann, pour les éditions Robert Laffont.

 

Le Consentement

Dans son livre intitulé Le Consentement, paru chez Grasset le 2 janvier 2020, Vanessa Springora décrit, en le désignant par ses seules initiales, l’emprise qu’a eue l’écrivain Gabriel Matzneff sur elle. Ce dernier n’a jamais caché son penchant pour les très jeunes adolescents ou les enfants : déjà en 1974, il écrit un essai titré Les Moins de seize ans, publié chez Julliard et « mode d’emploi pour les pédophiles » d’après Springora, abordant sa relation avec un garçon de douze ans, ses habitudes de tourisme sexuel, ainsi que d’autres frasques. Par la suite, il a lui-même retracé la relation avec Vanessa Springora dans le récit La Prunelle de mes yeux, volume de son journal paru en 1993, qui couvre la période allant du 13 mai 1986 au 22 décembre 1987, mais « avec sa version des faits », « du point de vue du chasseur » selon Vanessa Springora ; elle se voit à l’époque n’être qu’« une proie vulnérable » soumise à une prédation à la fois « sexuelle, littéraire et psychique ».

Les faits décrits dans ce livre remontent à la seconde partie des années 1980, durant son adolescence, et commencent alors qu’elle est âgée de 13 ans et lui de 49 : elle reconnait être à l’époque « encore vierge » mais avec « une envie d’aller vers la sexualité ». Alors qu’elle a accompagné sa mère, attachée de presse dans l’édition, à un dîner où l’écrivain était présent — le 6 novembre 1985 —, celui-ci la contacte plusieurs fois ensuite, l’attend à la sortie du collège presque chaque jour ; elle est alors en classe de quatrième. Les premières relations sexuelles, elles, arriveront malgré le fait que la jeune fille, âgée de 14 ans alors, n’ait donc pas encore atteint la majorité sexuelle de quinze ans en vigueur en France. L’écrivain loue une chambre d’hôtel à proximité et Vanessa Springora néglige alors le collège. « À quatorze ans, on n’est pas censée être attendue par un homme de cinquante ans à la sortie de son collège, on n’est pas supposée vivre à l’hôtel avec lui, ni se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche à l’heure du goûter » écrit-elle. Il partage avec elle sa vie parisienne dans le monde littéraire : dîners, théâtre, cinéma, visites, entretiens avec la presse, elle se joint à lui régulièrement. « Mais, en fait, notre activité principale, c’était le sexe » explique-t-elle. Quelque temps après, la Brigade des mineurs est alertée par lettres anonymes puis Vanessa Springora est admise à l’hôpital des enfants malades.

Elle explique que c’est notamment l’obtention du prix Renaudot par Gabriel Matzneff en 2013 qui la révolte et la pousse à écrire, souhaitant faire entendre sa version. Elle dit que c’est par l’écriture, alors qu’elle en a été longtemps incapable, qu’elle tente de se réapproprier cette histoire, après avoir souffert de celle des livres de Gabriel Matzneff. Elle précise qu’à l’époque, elle était « consentante », ce qui l’a empêché d’aller en justice alors que le statut d’écrivain de Matzneff l’aurait longtemps protégé.

 Répercussions

L’ouvrage obtient un retentissement médiatique international avant même sa parution, posant la question de la pédophilie, de la pédocriminalité et s’interrogeant sur le milieu littéraire français des années 1980. L’Express parle « d’un récit sans concession sur son expérience avec le romancier ». L’ouvrage est supposé avoir autant d’importance dans le milieu littéraire en France que le témoignage d’Adèle Haenel pour le cinéma. Dès sa sortie, après un premier tirage prudent, son éditeur Grasset lance rapidement cinq réimpressions consécutives ; 10 000 exemplaires sont écoulés en trois jours et l’ouvrage atteint immédiatement la première place des ventes « Essais-Documents » et la deuxième place en format Kindle sur Amazon.

À la suite de ces révélations, l’association Innocence en danger demande à ce que les ouvrages de Gabriel Matzneff soient retirés de la vente, alors que Vanessa Springora s’est elle-même exprimée contre cette action.

Quant à l’écrivaine québécoise Denise Bombardier, qui avait déjà publiquement réagi contre les agissements à caractère pédophile de Gabriel Matzneff lors de l’émission de télévision Apostrophes diffusée en mars 1990, elle salue un « livre remarquable, courageux, d’une écriture chirurgicale »

 

 

Gabriel Matzneff

Paris-Match-a-retrouve-la-trace-de-Gabriel-Matzneff-en-Italie-Il-est-dans-une-forme-de-deni

Gabriel Matzneff, né le 12 août 1936 à Neuilly-sur-Seine, est un écrivain français.

Pour ses œuvres littéraires, il reçoit les prix Mottart et Amic de l’Académie française, respectivement en 1987 et 2009, le prix Renaudot essai en 2013, les prix Cazes de la brasserie Lipp et du livre incorrect en 2015.

Alors qu’il décrit dans ses livres ses pratiques pédophiles, il reste longtemps à l’abri de toute poursuite pénale et bénéficie d’un important appui du monde littéraire. En 2019, l’annonce de la publication d’un livre témoignage de Vanessa Springora, qui était une adolescente au moment de leur liaison, déclenche une intense polémique sur la tolérance envers un pédophile assumé, et entraîne l’ouverture de deux procédures judiciaires contre lui ainsi que l’arrêt de la commercialisation de certaines de ses œuvres.

Biographie

Famille, jeunesse et formation

Gabriel Matzneff est issu d’une famille de hobereaux russes émigrée en France après 1917. Selon les informations disponibles sur son site officiel, « ses parents divorcent lorsqu’il a six mois ; de sa vie, il ne les verra dans la même pièce, et sera souvent séparé de sa sœur Alexandra, de ses frères André et Nicolas. Une petite enfance ballottée de droite et de gauche, assombrie par les déchirures familiales et la guerre. Une enfance dont il garde de très douloureux souvenirs ».

Sa famille l’élève dans un milieu culturel raffiné — il côtoie ainsi Léon Chestov et Nicolas Berdiaev —, où il découvre la littérature et la religion. Après un an à Gerson (1943-1944), deux à Saint-Louis-de-Gonzague (1944-1946), il est scolarisé à l’école Tannenberg (1946-1952), puis au lycée Carnot à partir de 1952. Il commence en 1954 des études de lettres classiques et de philosophie à la Sorbonne. Après avoir effectué son service militaire en Algérie en 1959-1960, Gabriel Matzneff rentre à Paris en 1961, s’inscrit en russe à l’Institut des langues orientales et commence une carrière de journaliste.

En juin 1957, il rencontre Henry de Montherlant et demeure pour lui un ami, en dépit de brouilles, jusqu’à son suicide, le 21 septembre 1972. Dans la nuit du 21 au 22 mars 1973, il disperse les cendres de Montherlant avec l’exécuteur testamentaire de ce dernier, Jean-Claude Barat, sur le Forum romain et dans le Tibre.

Il commence à tenir son journal intime le 1er août 1953 mais ne le publie qu’à partir de 1976. Dans le premier volume, il dessine de lui-même le visage d’un « réfractaire », adepte d’une pratique individualiste, opposée aux mœurs modernes. Français d’origine russe, et pédéraste — au vrai sens du terme, c’est-à-dire amateur de jeunes garçons, sans qu’il renonce aux femmes ni aux jeunes filles, — il se sent « un peu métèque », un peu exclu. « J’étais Athos, écrit-il, le grand seigneur misanthrope, secret, différent… »

 

Carrière littéraire

Philippe Tesson, alors directeur de publication du quotidien Combat, le remarque et lui propose en octobre 1962 d’écrire chaque jeudi en une du quotidien une chronique sur la télévision. À compter de cette période, Matzneff ne cesse d’écrire pour de nombreux organes de presse aux opinions politiques très contrastées : Aux écoutesNotre RépubliqueLa Nation françaisePariscopeLes Nouvelles littérairesMatuluLe Nouvel AdamLe Quotidien de ParisLe FigaroLe Monde (de 1977 à 1982), Impact Médecin, la Revue des Deux MondesNewmenL’Idiot internationalLe Choc du mois. De 2013 à décembre 2019, il tient une chronique irrégulière sur le site du Point.

En octobre 1964, à Montgeron, il participe au congrès fondateur du Comité de coordination de la jeunesse orthodoxe, où il rencontre la lycéenne Tatiana Scherbatcheff — « adolescente aux cheveux hirsutes, au visage un peu triangulaire, aux vastes et magnifiques yeux noirs, ensemble princesse et poulbot ». Il épouse le 8 janvier 1970 à Londres celle qui deviendra la Véronique d’Isaïe réjouis-toi (La Table ronde, 1974), avant d’en divorcer le 3 mars 1973. Ce divorce entraîne en lui une crise religieuse qui l’éloigne de l’Église : il quitte alors le Comité et se défait également de la coproduction de l’émission télévisée Orthodoxie, qu’il avait, avec le Prince Andronikov et le père Pierre Struve, contribué à créer en mai 1965. Il rencontre Hergé la même année, en décembre. Leur amitié ne cessera qu’à la mort de ce dernier, en mars 1983.

Son premier livre, Le Défi, qui est un recueil d’essais, paraît en 1965. Son premier roman, L’Archimandrite, dont il a commencé la rédaction pendant son service militaire, paraît en 1966. En avril 1967, il séjourne en URSS et en République populaire de Pologne. Il fait dans les années 1970, en particulier en 1970 et 1971, de nombreux voyages au Proche-Orient, en particulier au Liban, en Égypte, en Syrie et, plus tard, en Libye.

Le critique Pol Vandromme écrit de lui, en 1974, qu’il est « le premier écrivain de sa génération » Jean d’Ormesson lui rend hommage par la formule suivante : « C’est un sauteur latiniste, un séducteur intellectuel, un diététicien métaphysique »

En 1990, il entre chez Gallimard avec l’aide de Philippe Sollers, qui le publie dans sa collection « L’Infini ».

Gallimard arrête la commercialisation des Carnets noirs en janvier 2020.

 Politique et médias

D’un tempérament mondain, Gabriel Matzneff affiche, au fil des volumes publiés de son Journal, des relations avec un large spectre de personnalités politiques : dans les années 2000 et 2010, il rend visite au maire de Paris, Bertrand Delanoë, puis il déjeune avec Jean-Marie Le Pen en 2017. Dans les années 1960, il dit de François Mitterrand qu’il est « le seul homme d’État de la gauche ».

Selon l’historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu, « porté par des écrivains, le discours pédophile est assez bien accueilli par la critique littéraire médiatique ». Ainsi, Gabriel Matzneff, pour son roman L’Archimandrite, reçoit en 1966 bon accueil du Figaro littéraire qui insiste surtout sur le fait qu’il est imprégné de théologie et renseigne sur les orthodoxes en France alors que le héros drague de très jeunes filles à la piscine. Pierre Viansson-Ponté, autre éditorialiste influent, reconnait aussi son talent dès 1969 dans Le Monde tout en sermonnant « un petit personnage parfaitement odieux » cherchant d’abord « à intriguer en se prétendant pêle-mêle nietzschéen, byronien et stendhalien » et « qui ira loin si la cabale ne lui brise pas les reins ».

Notre République remarque aussi qu’il apprécie « le commerce des femmes fort jeunes », sans non plus préciser leur âge, l’hebdomadaire gaulliste insistant surtout sur le désespoir que ne parvient pas à dissimuler ce « libertinage ».

Durant Mai 68, il séjourne à Llafranc, en Catalogne, du 25 avril au 15 juin, avec sa future épouse. En 1970, il participe au deuxième numéro de la revue Contrepoint, fondée en mai 1970 par Patrick Devedjian, qui veut « reprendre le flambeau de l’anticommunisme » avec un dossier « Où en est la Russie ? », coordonné par Kostas Papaïoannou.

En 1972, la publication de Nous n’irons plus au Luxembourg reçoit les critiques positives de Jean Dutourd dans Pariscope et de Jean d’Ormesson dans Le Point, pour qui le héros, « amateur de très jeunes personnes », a bien de « l’allure ». L’année suivante, sur le plateau de l’émission de l’ORTF Ouvrez les guillemets de Bernard Pivot, il accompagne Jean-Claude Barat, exécuteur testamentaire d’Henry de Montherlant, qui s’est suicidé en 1972, pour évoquer avec lui la dispersion des cendres de leur ami, faite lors d’un voyage à Rome. Le Monde venait d’ironiser sur son long récit de ce voyage dans Le Figaro, Matzneff l’accusant en retour de mettre « un point d’honneur à n’être ému de rien et à ricaner de tout ».

Son essai Les Moins de seize ans, dans lequel il fait l’apologie des relations sexuelles avec des mineurs, est l’objet dans Monde du 25 octobre 1974 d’une collaboration extérieure de son ami l’éditeur Roland Jaccard, futur cofondateur du magazine Causeur, qui tente d’inclure les deux visions opposées de Matzneff, à la fois apprécié par le signataire et réprouvé par bien d’autres : « un vilain monsieur heureux de l’être » qui « puise son équilibre [dans] la clandestinité, le danger, la transgression » car « la cause est entendue : psychiatres, juges, mères de famille, voire même les homosexuels respectables, c’est-à-dire ceux qui ne s’attaquent pas aux chères têtes blondes et qui réclament un statut honorable, le statut de Monsieur Tout-le-Monde, en conviennent ». Le Magazine littéraire se demande lui « où serait le scandale » sous le titre « Matzneff et la sexualité », pour constater simplement que « l’idée fixe de Matzneff est la gloire des enfants, garçons et filles de moins de seize ans ». Son propriétaire depuis 1970, Jean-Claude Fasquelle, refuse par la suite d’éditer le témoignage d’une victime de Matzneff ayant avorté, adolescente, avant la loi Veil de 1975.

En 1977, François Bott, responsable de la chronique littéraire du Monde et ami de Matzneff, allègue que ce dernier « indispose ou même irrite le milieu intellectuel, c’est un euphémisme, car ses livres et ses articles entraînent fréquemment des réponses hargneuses, quand ce n’est pas haineuses » et observe que « lui-même avoue être un outsider » Les Éditions Pygmalion accuseront sa critique dans le Monde des livres d’une adaptation d’un roman de Casanova de « procès d’intention […] purement et gratuitement diffamatoires ».

Quand Bernard Pivot invite Gabriel Matzneff le 12 septembre 1975 dans Apostrophes, pour Les Moins de seize ans, les thèses de ce livre sont mises en cause par deux auteurs également présents sur le plateau. Jeanne Delais, professeur de lycée, qui a fondé une association pour la défense des droits de l’enfant, s’efforce de ménager l’amour-propre de l’écrivain mais l’accuse de ne pas respecter les enfants et les adolescents, d’attenter à leur dignité, en les utilisant à son profit. Le biologiste Rémy Chauvin déclare, quant à lui, avoir été « gêné » par le livre de Matzneff, et conteste l’affirmation de celui-ci selon laquelle ses relations sexuelles avec « des petits garçons » ne causeraient en eux aucun traumatisme, déclarant notamment, à propos de tel ou tel de ces garçons : « Vous l’avez peut-être traumatisé pour la vie. » Matzneff révélera un an après qu’un téléspectateur a porté plainte contre lui « pour détournement de mineurs, actes contre nature et incitation de mineurs à la débauche », et s’inquiète du « silence » des intellectuels sur son sort, dans Le Monde, qui signale, lui, « de nombreuses réactions de nos lecteurs pour la plupart critiques, voire hostiles et quelquefois indignées » à cette « Tribune libre » de Gabriel Matzneff et en publie trois.

Entre-temps, le 4 février 1976, il signe dans Le Monde un appel titré « Des gaullistes s’élèvent contre l’élection du Parlement européen au suffrage universel ».

En 1981, Philippe Sollers se montre élogieux à l’égard du roman Ivre du vin perdu, l’un des succès commerciaux de Matzneff (20 000 exemplaires vendus). Dans les colonnes du Monde, Sollers félicite son confrère d’avoir écrit un roman qui « va beaucoup plus loin que ce qui pourrait rester, somme toute, un reportage amélioré sur une particularité, une marge ». Sollers le qualifie, son personnage ou lui, de « libertin métaphysique », car il se hisse « à la hauteur du mythe » et « réinvent[e] la transgression, le scandale, en se lançant à corps perdu dans l’aventure qui ne peut pas ne pas révulser la Loi : la chasse aux mineurs ». Sollers ajoute aussitôt : « Ce dernier point est probablement inacceptable. Il m’est complètement étranger. Je ne juge pas, je constate. […] J’essaie de comprendre cette fantaisie obstinée peinte par ses illustrateurs comme un paradis », et commente : « Il y a dans tout cela quelque chose d’odieux et de sympathiquement puéril ». Richard Garzarolli dépeint également Matzneff comme un « libertin sentimental »

En 1986, alors président de la République, François Mitterrand écrit sur Matzneff un article admiratif : « Ce séducteur impénitent, qui se définit lui-même comme un mélange de Dorian Gray et de Dracula, m’a toujours étonné par son goût extrême de la rigueur et par la densité de sa réflexion. La spontanéité de son jugement, exprimée dans un style limpide, s’allie à une exigence de vérité qui le mène souvent hors des limites considérées comme ordinaires. À sa vie et à son œuvre, il porte la même attention. »

Au cours des années 1980, Gabriel Matzneff est invité quatre fois dans Apostrophes : en 1980 pour Vénus et Junon (deuxième volume paru de son journal), en 1983 pour L’Archange aux pieds fourchus (troisième volume paru de son journal), en 1984 pour La Diététique de lord Byron, en 1987 pour son dictionnaire philosophique Le Taureau de Phalaris — émission au cours de laquelle il est complimenté pour ce livre par Bernard-Henri Lévy.

Il y est invité une sixième fois, le 2 mars 1990, à l’occasion de la sortie d’un nouveau volume de son journal, intitulé Mes amours décomposés, en compagnie de cinq autres écrivains : Alexandre Jardin, le couple catholique formé par Pierre et Denise Stagnara, Catherine Hermary-Vieille et Denise Bombardier. Au cours de l’émission, cette dernière, choquée par Mes amours décomposés, le prend vigoureusement à partie en déclarant notamment : « Moi, M. Matzneff me semble pitoyable. […] On sait bien que des petites filles peuvent être folles d’un monsieur qui a une certaine aura littéraire, d’ailleurs on sait que les vieux messieurs attirent les petits enfants avec des bonbons. M. Matzneff, lui, les attire avec sa réputation. » Elle ajoute : « Je ne comprends pas qu’on puisse publier des choses comme ça. […] La littérature ne peut pas servir d’alibi, il y a des limites même à la littérature. Et je crois que si M. Matzneff était plutôt un employé anonyme de n’importe quelle société, je crois qu’il aurait des comptes à rendre à la justice de ce pays. » Trente ans plus tard, Denise Bombardier dit avoir gardé en mémoire la pluie d’insultes et de chroniques d’opinion qui ont déferlé à son sujet dans les jours — et les années — qui suivirent la diffusion de l’émission. « J’ai été traitée de mal baisée partout. On m’a dit de retourner à ma banquise. » Le 19 mars sur France 3, Philippe Sollers, éditeur de Matzneff aux éditions Gallimard, traite Denise Bombardier de « connasse » et de « mal baisée ». Dans Le Monde du 30 mars, Josyane Savigneau encense l’écrivain, qui « ne viole personne », et raille la Canadienne : « Denise Bombardier a eu la sottise d’appeler quasiment à l’arrestation de Matzneff, au nom des “jeunes filles flétries” par lui… Découvrir en 1990 que des jeunes filles de 15 et 16 ans font l’amour à des hommes de trente ans de plus qu’elles, la belle affaire ! » Dans VSD, l’écrivain, scénariste et parolier Jacques Lanzmann s’étonne que Matzneff n’ait pas « aligné la Bombardier d’une grande baffe en pleine figure ».

Denise Bombardier continue pendant des années d’être la cible occasionnelle de blâmes et même d’attaques parfois violentes, de la part d’écrivains et de critiques littéraires qui ne lui pardonnent pas sa spectaculaire intervention de mars 1990. Dans sa chronique de Libération en 1999, Pierre Marcelle écrit : « Un nom comme ça ne s’oublie pas. Voici déjà pas mal d’années, il me semble avoir entendu Mme Denise Bombardier franchir, chez M. Bernard Pivot, le mur du son. J’en conserve le souvenir, un peu flou mais encore suffisamment effrayant, d’éructations appuyées et de glapissements torquemadesques — il était question de pédophilie — dont ce pauvre Gabriel Matzneff, je crois, fut la cible. C’était bien avant l’affaire Dutroux, mais déjà Christine Boutin pointait sous Bombardier. » En 2001, dans Campus, autre émission littéraire télévisée, Christine Angot estime, pour sa part, qu’« elle prouve, cette femme [Denise Bombardier], que ce qui dérange, ce n’est pas ce qu’il fait dans la vie, c’est l’écriture. Elle lui reproche en fait d’être un écrivain, c’est ça qui la dérange. »

Dans Le Nouvel Observateur, le journaliste Guy Sitbon est un des rares à critiquer l’écrivain, qui « ne recule devant aucune goujaterie ». Patrick Besson y voit « un article de haine franche et même un peu hystérique ».

Matzneff raconte, dans Mes amours décomposés, avoir eu recours à des enfants prostitués en Asie : « Quel repos la prostitution ! Les gamines et les gamins qui couchent avec moi sans m’aimer, c’est-à-dire sans prétendre dévorer mon énergie et mon temps, quelle sinécure ! Oui, dès que possible, repartir pour l’Asie ! » Anne-Claude Ambroise-Rendu remarque que ce propos « ne semble troubler personne ».

Gabriel Matzneff reçoit encore, des années plus tard, des soutiens de la part d’une large partie de la presse française et des milieux intellectuels. Si le critique et écrivain Hugo Marsan le qualifie en 1993 de « dandy oublié », Matzneff continue de publier régulièrement et sera encore convié plus de douze fois à des émissions télévisées jusqu’en 2019. Thierry Ardisson, Franz-Olivier Giesbert, François Busnel, David Abiker tiennent des propos louangeurs à son égard. Ce dernier admire ainsi sur Paris Première début 2017 « une incroyable pulsion de vie dans l’écriture de Matzneff » qui lui a « toujours donné envie de boire, de lire et de baiser », bien qu’il ne partage « pas les mêmes goûts que lui ». Le 1er décembre 2019, Frédéric Taddeï l’accueille dans son émission Interdit d’interdire, sur RT France, pour parler du dernier tome de son journal L’Amante de l’Arsenal, expliquant que l’écrivain « n’a jamais été inquiété par la justice » et ajoutant : « je ne vois pas pourquoi je me montrerais plus sévère que le ministre de l’Intérieur en lui refusant la parole ». Cependant, Gabriel Matzneff est parfois vigoureusement interpellé : Frédéric Beigbeder évoque en novembre 2004 une « mise à mort télévisuelle » dans une émission de Michel Field. Dans l’émission Stupéfiant diffusée sur France 2 le 22 janvier 2018, Guillaume Auda le confronte à ses écrits « paraissant banaliser la prostitution infantile ».

L’année 2001 voit ces polémiques s’accentuer quand des citations de Daniel Cohn-Bendit datant de 1975 sont diffusées dans la presse européenne fin janvier par la journaliste allemande Bettina Röhl, dont la mère Ulrike Meinhof, cofondatrice de la Fraction armée rouge s’est suicidée quand elle avait 14 ans, les écrits pédophiles de Daniel Cohn-Bendit ayant été publiés peu après par son père. Daniel Cohn-Bendit évoque alors dans Le Monde du 22 février « le contexte des années 1970 » et des pages « dont nous devons avoir honte ». L’écrivain Sorj Chalandon rédige le lendemain un mea culpa de Libération sur des pétitions oubliées datant des années 1970 et L’Express publie des entretiens avec deux de leurs anciens signataires, Philippe Sollers, devenu entre-temps éditeur de Matzneff, faisant part de ses regrets et Bernard Muldworf assurant être déjà anti-pédophile à l’époque.

L’article de Libération cite le slogan Il est interdit d’interdire !, mais pas son auteur Jean Yanne, et celui des situationnistes de 1966 en version tronquée, lui aussi interprété au sens sexuel, pour présenter « plus qu’une période », un « laboratoire », qui aurait été « accoucheur » de « monstres ». Dans le même numéro, l’éditorial pourfend une « haine de Mai 68 » ; Romain Goupil, Serge July et Philippe Sollers dénoncent un « procès stalinien », Romain Goupil déclarant même : « J’ai envie de dire : oui, je suis pédophile ! ». La semaine d’après, une pétition indignée, titrée « Cohn-Bendit et mai 68 : quel procès ? », parle de naturisme, affirme que ses écrits relevaient d’une « nécessaire explosion de parole » et que « la révolution sexuelle a d’abord appris aux enfants, aux adolescentes, aux femmes à dire non ».

En août 2001, Le Monde défend un nouveau tome de son journal intime, Les Soleils révolus, par une critique clairement adressée aux « bien-pensants » qui voudraient renvoyer l’écrivain à l’oubli, selon Arrêt sur images : « N’en déplaise au diariste et à ses contempteurs, ce qui nous captive n’est pas l’inépuisable et récurrent défilé de jeunes filles amoureuses de l’homme de quarante ans », écrit le journal. Toujours en novembre 2001, Hugo Marsan, critique au Monde, écrit : « [Il est] l’éternel initiateur des jeunes filles intelligentes qui s’accordent la pleine découverte du plaisir, en toute sécurité. Gabriel et ses conquêtes créent ensemble un paradis éphémère, une enclave de beauté sous un soleil toujours printanier. Il n’est responsable que de leur plaisir. […] Esclave du personnage de son Journal, il a subi la vindicte de ceux qui ont voulu le cataloguer pédophile. On ne veut pas admettre qu’il est, parmi nous, un être du futur où les femmes iraient jusqu’au bout de leurs fantasmes et déchireraient les voiles dont on les recouvre pour mieux les asservir. ». Peu après, un chapitre du best-seller La Face cachée du Monde dénonce en 2003 les liens de connivence entre Le Monde des livres, dont Josyane Savigneau, proche de Matzneff, est rédactrice en chef, les grands éditeurs et les chroniqueurs littéraires d’autres médias.

Gabriel Matzneff a ainsi droit l’année suivante à un portrait admiratif de Luc Le Vaillant en dernière page de Libération, lequel écrit notamment : « Gabriel Matzneff, 67 ans, écrivain. Cet amateur de jeunes filles en fleur, qu’il couche aussi dans son journal, irrite une société au moralisme de plus en plus sourcilleux. […] Si le classicisme de l’écrivain est reconnu, le personnage continue à angoisser. Il faut dire que le lascar fait le maximum pour froisser les délicatesses de libellule des braves gens. ». Puis c’est au tour du Figaro d’estimer en 2009 que « Matzneff fut la proie d’un néopuritanisme conquérant. » Le thème de « l’artiste victime de la société » traverse les décennies.

À l’occasion de la parution de ses Carnets noirs 2007-2008, la critique du Monde le dépeint comme « un de ces jouisseurs désœuvrés qui d’une bouteille de vin ou d’une nuit d’amour font un combat contre l’ordre moral, le récit d’un martyr. Trahissant l’ordinaire, le banal de l’existence, il sublime l’insignifiant »

Gabriel Matzneff, après avoir été sympathisant de la Nouvelle Droite, déclare voter pour Jean-Luc Mélenchon en 2012 et 2017

 Reconnaissance, prix, distinctions

De l’Académie française, il reçoit en 1987 le prix Mottart et en 2009 le prix Amic.

En mars 1995, à l’occasion du Salon du livre, Jacques Toubon, ministre de la Culture du gouvernement Balladur, remet à Gabriel Matzneff l’insigne d’officier des Arts et des Lettres.

En décembre 2004, Gabriel Matzneff est invité au Palais-Bourbon par Jean-Louis Debré, président de l’Assemblée nationale, et par le Haut Conseil français à l’intégration à donner son témoignage lors du Forum sur la réussite des Français venus de loin

Il fait partie de la Société française des études byroniennes.

En 2013, après une quarantaine de livres publiés, il reçoit son premier prix notable, le Renaudot essai, pour Séraphin, c’est la fin !, recueil de textes rédigés entre 1964 et 2012, sur Schopenhauer, Kadhafi, les prêtres ou le viol. Ayant été tout près de lui décerner ce prix en 2009b, le jury le choisit, à sept voix contre trois, après qu’un de ses membres, Christian Giudicelli, ami et éditeur de Matzneff chez Gallimard, a plaidé sa cause. Fin 2019, Franz-Olivier Giesbert, directeur de publication du Point et président du jury en 2013, se défend de son appui à Gabriel Matzneff en expliquant, comme il l’avait déjà fait dans le passé, que « la pédophilie était très courante au temps des Grecs ». Frédéric Beigbeder — amateur de l’œuvre de Matzneff, qui, dans la liste de ses cent coups de cœur littéraires (2011), place celui-ci parmi les géants de la littérature mondiale, avant Truman Capote et juste derrière Scott Fitzgerald — justifie ce choix dans M, le magazine du Monde du 23 décembre 2019 en insistant sur le fait que « quand on juge une œuvre d’art, il ne faut pas avoir de critères moraux », puis fait valoir que Gabriel Matzneff était alors « un auteur ostracisé, jugé sulfureux et scandaleux depuis une vingtaine d’années et qui n’avait plus accès aux médias ». Patrick Besson abonde dans son sens : « Dans ce qu’il a pu écrire sur sa vie amoureuse, il y a des choses ahurissantes et inacceptables, mais c’est un vieux monsieur blacklisté et dans le besoin : on a fait la part des choses. » Aussitôt le prix annoncé, trois pétitions apparaissent pour qu’il lui soit retiré. Le livre ne se vend qu’à 3 800 exemplaires en six ans.

En 2015, il lui est attribué le prix Cazes de la brasserie Lipp pour La Lettre au capitaine Brunner. Thierry Clermont du Figaro littéraire note que Gabriel Matzneff fête également ce jour-là ses cinquante ans de vie littéraire : « Une bonne partie du monde germanopratin s’était réunie pour saluer l’œuvre de cet auteur aussi sulfureux qu’hors pair. […] On a ainsi pu croiser Patrick Besson, Christine Jordis et Joël Schmidt (membres du jury), la directrice de la Table Ronde, Alice Déon, le nouvel élu à l’Académie française Marc Lambron, Éric Neuhoff, Jean-Claude Lamy »

 

Revenus et train de vie

Gabriel Matzneff est mensualisé par le groupe Gal

Selon L’Express, Gabriel Matzneff perçoit entre 1984 et 2010 une « petite mensualité de la maison Gallimard » ; en 2013, l’un de ses livres reçoit le prix Séraphin, ce qui représente « la promesse d’une petite rentrée d’argent » ; ses ouvrages « se vendent très peu, entre 800 et 3 000 exemplaires en moyenne ». Le magazine précise : « Matzneff a toujours tiré le diable par la queue. Il a pu compter sur l’aide discrète de mécènes, comme Yves Saint Laurent, qui a pris en charge ses frais d’hôtel à l’époque de son aventure » avec Vanessa Springora.

Toujours selon L’Express, du 25 décembre 2019, l’écrivain bénéficie depuis une quinzaine d’années d’une allocation du Centre national du livre. Versée « en raison de sa situation sociale et de son apport global à la littérature », elle est estimée à un montant compris entre 7 000 et 8 000 euros par an.

Dans le dernier volume de son journal, L’Amante de l’Arsenal, paru en octobre 2019, il écrit qu’il reçoit 800 euros de minimum vieillesse par mois.

Selon L’Express, il bénéficierait également depuis 1994 d’un appartement de la Ville de Paris. Ce logement serait situé dans le 5e arrondissement et aurait une superficie de 33 m2. Il lui aurait été attribué sous le mandat de Jacques Chirac.

 

Prosélytisme pédophile

Dans son œuvre

À la fin du mois d’octobre 1974, Gabriel Matzneff publie chez Julliard, dans la collection « Idée fixe » dirigée par Jacques Chancel, Les Moins de seize ans, un essai dans lequel il expose crûment son goût pour les « jeunes personnes », soit les mineurs des deux sexes, semant le trouble car utilisant le mot « enfant » de manière indifférenciée pour des enfants ou des adolescents. Il écrit : « Ce qui me captive, c’est moins un sexe déterminé que l’extrême jeunesse, celle qui s’étend de la dixième à la seizième année et qui me semble être — bien plus que ce que l’on entend d’ordinaire par cette formule — le véritable troisième sexe. Seize ans n’est toutefois pas un chiffre fatidique pour les femmes qui restent souvent désirables au-delà de cet âge. […] En revanche, je ne m’imagine pas ayant une relation sensuelle avec un garçon qui aurait franchi le cap de sa dix-septième année. […] Appelez-moi bissexuel ou, comme disaient les Anciens, ambidextre, je n’y vois pas d’inconvénient. Mais franchement je ne crois pas l’être. À mes yeux l’extrême jeunesse forme à soi seule un sexe particulier, unique. »

Gabriel Matzneff revendique pour lui-même la qualification de « pédéraste », soit un « amant des enfants », et utilise également le terme « philopède », employé pour la première fois dans les Passions schismatiques (Stock, 1977). Il dénonce par ailleurs le fait que le « charme érotique du jeune garçon » soit nié par la société occidentale moderne « qui rejette le pédéraste dans le non-être, royaume des ombres ». Il ajoute plus loin : « les deux êtres les plus sensuels que j’aie connus de ma vie sont un garçon de douze ans et une fille de quinze ».

Gabriel Matzneff admet cependant l’existence d’« ogres », d’abuseurs sadiques d’enfants : il se souvient avoir « toujours eu un faible pour les ogres » et avoir suscité la polémique en relativisant, le 30 juin 1964, dans les colonnes de Combat, le crime de Lucien Léger, qu’il appelle « un jeune homme seul », ou, le 21 avril 1966, l’affaire des meurtres de la lande au Royaume-Uni, achevant cependant son propos en dénonçant la « confusion » entre les criminels et l’ensemble des « pédérastes », qui apportent aux « enfants » « la joie d’être initiés au plaisir, seule “éducation sexuelle” qui ne soit pas une foutaise ». Pour l’universitaire américain Julian Bourg, la distinction opérée ainsi par Matzneff relève d’un désir de défendre les « pédophiles bien intentionnés comme lui ».

Si en 1974, il écrivait que la société française était « plutôt “permissive” » et que ses amours avec sa « merveilleuse maîtresse de quinze ans » — la protagoniste de La Passion Francesca (Gallimard, 1998) et l’Angiolina du roman Ivre du vin perdu (La Table ronde, 1981) — ne « semblent choquer personne », il qualifie en 1994, dans sa préface à la quatrième édition de son livre, celui-ci de « suicide mondain » et reconnaît : « C’est des Moins de seize ans que date ma réputation de débauché, de pervers, de diable. » Il déplore par ailleurs le fait que « les impostures de l’ordre moral n’ont jamais été aussi frétillantes et bruyantes. La cage où l’État, la société et la famille enferment les mineurs reste hystériquement verrouillée. »

Gabriel Matzneff, dont le terrain de chasse fut dans les années 1970 la piscine Deligny, revient sur ses goûts sexuels dans plusieurs de ses livres, notamment dans les différents tomes de son Journal. Déjà scandaleuses à l’époque de leur parution, ces confessions lui valent plus tard d’être un auteur controversé, surtout à partir des années 1990, durant lesquelles la pédophilie est de plus en plus ouvertement dénoncée par les psychologues et les psychiatres.

 

Pétitions de 1977

Le 26 janvier 1977, Gabriel Matzneff rédige un appel demandant au tribunal, à la veille de leur procès, de libérer trois hommes en détention préventive depuis trois ans et deux mois et inculpés d’attentat à la pudeur sans violence sur des mineurs de quinze ans, les signataires pensant qu’il n’y a eu que baisers et caresses, en raison du secret de l’instruction : c’est l’affaire de Versailles. Le texte est publié dans les pages « tribunes libres » du journal Le Monde puis le lendemain dans Libération, mais Gabriel Matzneff n’apparaît pas comme son auteur.

Le surlendemain, Le Monde prend ses distances avec cette pétition car il couvre le procès et découvre la réalité des faits, grâce à la décision de la cour d’assises de supprimer le huis clos, même si les victimes sont mineures, pour que les signataires de la pétition comprennent pourquoi l’enquête a duré plus de trois ans et son évolution : les victimes affirmaient certes avoir donné leur « consentement », mais les experts judiciaires montrent à l’audience qu’il s’avère très fragile vu leur âge et l’influence des adultes. Si la durée de la détention provisoire était « « inadmissible », là s’arrête l’indignation » écrit le journaliste envoyé par Le Monde. Il « est naturel de ne pas aimer cette forme d’amour et d’intérêt », conclut le journal.

Gabriel Matzneff ne révélera être l’auteur de cette pétition que trente-six ans plus tard. Mais il a déclaré, dans une « tribune libre » publiée le 8 novembre 1976 par le même journal (Le Monde), avoir rencontré un des trois hommes, arrêtés à l’automne 1973, dans cette affaire. Aucun journal ne connaissait les faits en raison du secret de l’instruction.

Le 23 mai de la même année, lorsque le jugement de affaire de Versailles est rendu, les signataires du texte de janvier en signent un second, plus prudent, qui tente de relativiser la portée du premier, en mettant surtout l’accent sur le fait que la majorité sexuelle est à 18 ans pour les homosexuels contre 15 ans pour les autres, afin de demander la fin de cette discrimination. C’est seulement en 1982 que la loi abolira cette discrimination, conformément à une promesse de campagne présidentielle de François Mitterrand.

Gabriel Matzneff signe — avec notamment Jean-Paul Sartre, Philippe Sollers, Roland Barthes, Simone de Beauvoir, Alain Robbe-Grillet, Françoise Dolto, Jacques Derrida, Louis Althusser, Jean-Louis Bory, Gilles Deleuze, Michel Foucault et Christiane Rochefort — une lettre ouverte à la commission de révision du code pénal. Des extraits sont publiés par le seul journal Le Monde, qui cite les rappels des lois de 1810, 1836, 1863 et 1945 faits par la pétition. Le journal ne s’attarde pas sur la dizaine de lignes sur vingt consacrées à l’Affaire de Versailles, dont le verdict vient d’être rendu, cinq ans de prison avec sursis, pour s’en tenir à la conclusion des signataires, qui « demandent que le dispositif pénal soit allégé, pour que de telles affaires, aujourd’hui passibles de la cour d’assises, soit jugées par un tribunal correctionnel », car « la détention préventive, en matière correctionnelle, ne peut excéder six mois » Devant un tribunal correctionnel, la peine maximum encourue est de cinq ans de prison.

L’appel explique que l’affaire de Versailles, « jugée en audience publique, a posé le problème de savoir à quel âge des enfants ou des adolescents peuvent être considérés comme capables de donner librement leur consentement à une relation sexuelle. C’est là un problème de société. Il appartient à la commission de révision du code pénal d’y apporter la réponse de notre temps », pour des textes de loi « rajeunis et actuels ». Le texte propose explicitement de dépénaliser la pédophilie, puisqu’il proclame l’existence d’un prétendu « droit de l’enfant et de l’adolescent à entretenir des relations [sexuelles] avec des personnes de son choix ». Toutefois, selon l’historien Jean Bérard, l’une des signataires de cette pétition, Françoise Dolto, estime que les relations sexuelles entre mineurs et adultes sont toujours source de traumatisme.

Cependant, un mois après cet appel de mai 1977 sort le premier livre d’un autres des signataires, Pascal Bruckner, Le Nouveau Désordre amoureux, plaidoyer pour la diversité des sexualités, dont l’un des chapitres sera jugé « plus que complaisant » envers l’apologie de la pédocriminalité.

Ces pétitions « touchant à la norme et à la transgression dans des domaines aussi délicats que les rapports avec les enfants leur conféra parfois, par le ton utilisé, un caractère désinvolte […] qui les placera ensuite en porte-à-faux », expliquera en 2007 l’historien Jean-François Sirinelli, pour qui les motivations des signataires sont très différentes de l’un à l’autre.

 

Œuvres ultérieures

En 1982, Gabriel Matzneff est, comme René Schérer, impliqué à tort dans l’affaire du Coral, ce qui provoque son renvoi du journal Le Monde, où il tenait une chronique hebdomadaire depuis 1977. Le quotidien démentira qu’il y ait un lien de cause à effet entre cette mise en cause et le départ de Matzneff.

En 1990, il publie Mes amours décomposés, son journal intime pour les années 1983-1984, dans lequel il évoque sa vie quotidienne, ses amours avec de multiples partenaires dont plusieurs adolescentes âgées de quatorze à seize ans, et son renvoi du Monde à la suite de l’affaire du Coral. Il raconte également son voyage aux Philippines, au cours duquel il se livre au tourisme sexuel, draguant notamment ses victimes dans l’enceinte du principal centre commercial de Manille, le Harrison Plaza, et couchant avec des prostitués qui sont des « petits garçons de onze ou douze ans ». Il y fréquente des Occidentaux venus à la recherche de contacts sexuels, comme Edward Brongersma, juriste et homme politique néerlandais et défenseur connu de la pédophilie.

 

Premières accusations

En 1996, selon Antoine Garapon, secrétaire général de l’Institut des hautes études sur la justice, « l’affaire Dutroux provoque un phénomène de « panique morale » dans toutes les démocraties occidentales. […] On rentre désormais dans la vie collective par les victimes, on s’identifie à leur souffrance. La solidarité de fait qui existait entre la politique, la justice, la presse pour ne pas parler de ces affaires, se fissure. L’opinion y devient sensible. » En 1993, Le Nouvel Observateur prend à partie Gabriel Matzneff en parlant de « viol au nom de la littérature » et cite Marie-France Botte et Jean-Paul Mari, auteurs du livre Le Prix d’un enfant, consacré à la prostitution enfantine dans le tiers-monde ; ces derniers estiment que « Matzneff est un personnage public. Lui permettre d’exprimer au grand jour ses viols d’enfants sans prendre les mesures nécessaires pour que cela cesse, c’est donner à la pédophilie une tribune, c’est permettre à des adultes malades de violenter des enfants au nom de la littérature ».

En 1995, le psychiatre Bernard Cordier estime que, contrairement à Gide ou à Montherlant : « un écrivain comme Gabriel Matzneff n’hésite pas à faire du prosélytisme. Il est pédophile et s’en vante dans des récits qui ressemblent à des modes d’emploi. Or cet écrivain bénéficie d’une immunité qui constitue un fait nouveau dans notre société. Il est relayé par les médias, invité sur les plateaux de télévision, soutenu dans le milieu littéraire. […] D’ailleurs, les pédophiles sont très attentifs aux réactions de la société française à l’égard du cas Matzneff. Les intellectuels complaisants leur fournissent un alibi et des arguments : si des gens éclairés défendent cet écrivain, n’est-ce pas la preuve que les adversaires des pédophiles sont des coincés, menant des combats d’arrière-garde ? »

Le psychothérapeute Pierre Lassus déclare quant à lui, en 2003 : « Matzneff n’écrit pas de romans, mais des journaux, comme il est spécifié, qu’il rend publics, et où il raconte avec délectation des viols sur des enfants de douze ans. » Pierre Lassus a plusieurs fois dénoncé la complaisance culturelle et médiatique dont bénéficie Gabriel Matzneff, faisant notamment campagne en 2000 pour que l’écrivain n’obtienne pas le prix de l’Académie française (finalement remporté cette année-là par Pascal Quignard

Gabriel Matzneff récuse pour sa part l’amalgame de l’amour des adolescents avec la pédophilie et déclare en 2002 : « Lorsque les gens parlent de « pédophilie », ils mettent dans le même sac le salaud qui viole un enfant de huit ans et celui qui vit une belle histoire d’amour avec une adolescente ou un adolescent de quinze ans. Pour ma part, je méprise les salauds qui abusent des enfants et je suis partisan de la plus grande sévérité à leur égard. Mais les gens confondent tout. Pour eux, le mot “enfance” est un mot générique qui désigne aussi bien un bambin de trois ans à la crèche qu’un élève de première au lycée. Les gens ont de la bouillie dans la tête. S’ils n’avaient pas de la bouillie dans la tête, ils ne confondraient pas des petits enfants qui ne sont pas maîtres de leurs décisions, qui peuvent être abusés et violés, avec des adolescents de l’un et l’autre sexe qui ont le droit de découvrir le plaisir, l’amour, la passion. »

Ainsi, à ce moment de sa vie, Matzneff intègre dans l’exégèse de son œuvre ou de sa pensée une distinction entre l’abus sur les plus jeunes et les rapports consentis avec des adolescents aptes, selon lui, à avoir des relations sexuelles. Toutefois, cette tentative de mise au point n’efface pas ses positions extrêmes — rapports sexuels avec des petits garçons de dix ans lors de séjours à Manille, aux Philippines, soutien au pédophile Jacques Dugué —, et l’attribution le 4 novembre 2013 du prix Renaudot de l’essai pour son ouvrage Séraphin c’est la fin ! relance la polémique au sujet de sa pédophilie, ce qui mène l’association de protection de l’enfance Innocence en danger à déposer une plainte contre X pour apologie d’agression sexuelle. La plainte aboutit à un non-lieu.

 Témoignage de Vanessa Springora

En décembre 2019, Vanessa Springora, devenue directrice des éditions Julliard, raconte leur relation dans son ouvrage Le Consentement, relation qu’il avait lui-même retracée dans La Prunelle de mes yeux — volume de son journal paru en 1993 dans la collection « L’Infini », dirigée par Philippe Sollers, et qui couvre la période allant du 13 mai 1986 au 22 décembre 1987 —, ainsi que dans le roman Harrison Plaza (La Table ronde, 1988), où elle est Allegra. Elle relate son histoire avec Matzneff et l’emprise qu’il aurait exercée sur elle : elle rencontre l’écrivain lors d’un dîner alors qu’elle a 13 ans et lui 49 ; puis quelque temps après Matzneff lui envoie une lettre et tente de la rencontrer ; elle est alors « transie d’amour » et la relation sexuelle débute lorsqu’elle a 14 ans. L’auteure dénonce aussi l’utilisation par l’écrivain, dans son journal paru en 1993, d’extraits de lettres écrites lorsqu’elle était encore adolescente et les descriptions crues de leurs rapports sexuels. Elle affirme avoir étudié avec un avocat une procédure pour dénoncer la publication par Matzneff sur son blog de photos d’elle adolescente. Vanessa Springora se déclare également choquée qu’il ait déclaré dans son discours de réception du Prix Renaudot 2013 être récompensé ainsi de toute son œuvre et non seulement pour le livre primé. Les 20 000 exemplaires mis en place le 2 janvier sont quasiment écoulés en quatre jours. Le Monde décrit « un vrai tsunami » dans le monde de l’édition, où les opinions sur elle s’inversent en une semaine.

Avant même la publication du roman autobiographique, plusieurs articles critiquent les soutiens dont a bénéficié Gabriel Matzneff pendant des années au sein des médias et du monde des lettres.

Partant du principe que cette relation avait été, selon lui, consentie et épanouissante des deux côtés, Gabriel Matzneff fait part de « la tristesse » que lui inspire un ouvrage qu’il ne lira pas car selon lui « hostile, méchant, dénigrant, destiné à [lui] nuire, un triste mixte de réquisitoire de procureur et de diagnostic concocté dans le cabinet d’un psychanalyste ». Le 2 janvier, il fait parvenir une longue réaction à L’Express, dans laquelle, note l’hebdomadaire, l’écrivain ne fait aucun mea culpa ni ne demande le pardon, mais livre le récit de sa liaison avec la jeune fille. Dans une chronique du 14 mars 2009 sur le site qui lui est consacré, il écrivait : « Que des ex-amantes telles que Vanessa et Aouatife, qui n’ont plus de passion pour moi, qui renient celui qui fut le grand amour de leur adolescence, qui mènent à présent des existences bourgeoises et ont soif de respectabilité, payent des avocats pour écrire à mes éditeurs des lettres menaçantes, c’est dégueulasse, indigne d’elles et de ce que nous avons vécu, c’est triste et décevant, mais vu le peu de goût qu’ont les femmes pour leur passé amoureux, vu que leur rêve secret est d’être lobotomisées, c’est, hélas, explicable et plutôt banal. »

Le témoignage de Vanessa Springora, paru le 2 janvier 2020, décrit au contraire des violences sexuelles qui furent suivies, après la rupture de leurs relations, d’un harcèlement subi par la jeune fille encore lycéenne, sous forme de lettres puis de courriers électroniques à son premier employeur . Vanessa Springora positionne sa problématique ainsi : « Comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? Quand on a ressenti du désir pour cet adulte qui s’est empressé d’en profiter ? » Elle y répond ainsi : « Ce n’est pas mon attirance à moi qu’il fallait interroger, mais la sienne. » Vanessa Springora dénonce un dysfonctionnement des institutions, scolaire, policière, hospitalière, etc. La Brigade des mineurs avaient reçu des lettres de dénonciation, mais n’avait pas inquiété l’écrivain. Vanessa Springora raconte que deux policiers de la Brigade des mineurs l’ont croisée elle et l’écrivain dans son escalier, mais sont repartis après un échange courtois avec lui, sans un regard pour elle. Elle dit que cela a été un « bouleversement total » lorsqu’elle a pris connaissance des journaux intimes de l’écrivain : « J’ai pris conscience que la personne dont j’étais amoureuse était malade, pathologiquement malade. ». Elle déclare : « Une histoire d’amour entre une jeune fille de 14 ans et un homme de 50 ans, ça peut arriver, pourquoi pas. Le problème, c’est le caractère systématique et pathologique de son attirance pour les adolescents. Et le mal qu’il fait. ».

Ce témoignage déclenche des réactions d’intellectuels ayant croisé l’écrivain. La bienveillance dont il a bénéficié dans les années 1980 « n’est en rien le reflet d’une société et des années », souligne le 1er janvier 2020 Sylvie Brunel, qui préparait dans les années 1980 l’agrégation de géographie. Dans une tribune au Monde, l’écrivaine fustige, « ceux qui réécrivent l’histoire » peu après la parution d’une réaction de Bernard Pivot où celui-ci s’expliquait sur le fait que Gabriel Matzneff eût été invité six fois dans son émission Apostrophes. « Laisser penser que les années 1980 étaient celles de l’acceptation de la pédophilie serait un mensonge. Les jeunes que nous étions alors ressentions ces écrits et ces paroles comme d’insupportables offenses », rappelle-t-elle. Bernard Pivot avait estimé quatre jours avant que « la littérature passait avant la morale » dans les années 1970 et 1980, alors que « la morale passe avant la littérature » aujourd’hui, pour conclure : « Moralement, c’est un progrès ». La vidéo de l’émission Apostrophes de 1990 est vue deux millions de fois sur Internet au début de l’année 2019. L’alibi des années 1970 et 1980, utilisé en 2001 avec succès par Daniel Cohn-Bendit, ne réussit plus à Bernard Pivot, la numérisation progressive des archives de la télévision et des grands journaux au xxie siècle ayant entre-temps permis au grand public des vérifications rapides amenant à relativiser cet argument.

Les minimisations des « amours adolescentes » de Gabriel Matzneff ne « prennent plus auprès d’un public qui fouille et déterre les textes, pour les amener sous la lumière crue », observe le quotidien 20 Minutes, pour qui la « popularisation du web et des réseaux sociaux » a contribué au « consensus autour de la question de la pédophilie ». Au lendemain des articles annonçant le témoignage de Vanessa Springora, le journal exhume un extrait d’Un galop d’enfer, journal de Gabriel Matzneff sur ses années 1977-1978, publié en 1985, dans lequel l’écrivain raconte qu’il lui arrivait d’avoir « jusqu’à quatre gamins — âgés de 8 à 14 ans — dans [s]on lit en même temps, et de [s]e livrer avec eux aux ébats les plus exquis, tandis qu’à la porte d’autres gosses, impatients de se joindre à [eux] ou de prendre la place de leurs camarades, font « toc-toc » ».

Le 3 janvier 2020, le parquet de Paris ouvre une enquête contre Gabriel Matzneff pour « viols commis sur mineur de 15 ans ». Le 8 janvier, L’Ange bleu, association de prévention contre la pédophilie, annonce l’attaquer en justice « pour provocation à commettre des atteintes sexuelles et des viols sur mineurs ainsi que pour apologie de crime ». Le même mois, quatre éditeurs, Gallimard, La Table ronde, Léo Scheer, puis Stock, annoncent qu’ils ne commercialiseront plus certains de ses livres, notamment les volumes de son journal intime (Carnets noirs) et Les Moins de seize ans.

Le 30 janvier 2020, Vanessa Springora déclare que son audition la veille dans cette affaire n’aura pour elle « qu’une portée symbolique », mais salue une enquête judiciaire qui constitue « un message fort pour les potentielles autres victimes » La veille, dans deux entretiens qu’il a accordés à BFM TV à condition que son visage ne fût pas filmé, Gabriel Matzneff a déclaré « regretter » ses pratiques pédophiles du passé, aux Philippines, en disant : « Un touriste, un étranger, ne doit pas se comporter comme ça »

 

Œuvres

Journaux intimes

Le titre originel de la série, jusqu’en 2009, était « Journal », aussi bien aux éditions de la Table ronde, de 1976 à 1991, qu’aux éditions Gallimard, de 1990 à 2007. Selon le catalogue général de la Bibliothèque nationale de France, à partir de 2009, avec la publication aux éditions Léo Scheer, un nouveau titre d’ensemble aurait été adopté : « Carnets noirs ».

 

« Carnets noirs

Cette camisole de flammes : 1953-1962, Éditions de la Table ronde, 1976, 262 p.

L’Archange aux pieds fourchus : 1963-1964, éditions de la Table ronde, 1982, 233 p.

Vénus et Junon : 1965-1969, éditions de la Table ronde, 1979, 307 p

Élie et Phaéton : 1970-1973, éditions de la Table ronde, 1991, 386 p.

La Passion Francesca : 1974-1976, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 1998, 339 p.

 Un galop d’enfer : 1977-1978, éditions de la Table ronde, 1985, 294 p.

Les Soleils révolus : 1979-1982, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 2001, 544 p. (

Mes amours décomposés : 1983-1984, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 1990, 381 p.

Calamity Gab : janvier 1985 – avril 1986, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 2004, 361 p.

La Prunelle de mes yeux : 1986-1987, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 1993, 337 p.

Les Demoiselles du Taranne : journal 1988, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 2007, 396 p.

Carnets noirs 2007-2008, Éditions Léo Scheer, 2009, 512 p.

 

Journal

Mais la musique soudain s’est tue : Journal 2009-2013, éditions Gallimard, coll. « Blanche », Paris, 2015, 528 p. ().

La Jeune Moabite : Journal 2013-2016, éditions Gallimard, coll. « Blanche », Paris, 2017, 702 p. (

L’Amante de l’Arsenal : Journal 2016-2018, éditions Gallimard, coll. « Blanche », Paris, 2019, 432 p. .

 Romans

Gabriel Matzneff est l’auteur de plusieurs romans ayant le même héros, Nil Kolytcheff. Ce sont : Isaïe réjouis-toiIvre du vin perduHarrison PlazaMamma, li Turchi!Voici venir le fiancéLa Lettre au capitaine Brunner.

L’Archimandrite, éditions de la Table ronde, Paris, 1966, 222 p.  (réimpression 2005) (

Nous n’irons plus au Luxembourg, éditions de la Table ronde, Paris, 1972 (première édition), 245 p.

Isaïe réjouis-toi, éditions de la Table ronde, Paris, 1974, 251 p.

Ivre du vin perdu, éditions de la Table ronde, Paris, 1981, 323 p.

Harrison Plaza, éditions de la Table ronde, Paris, 1988, 235 p.

Les Lèvres menteuses, éditions de la Table ronde, Paris, 1992, 207 p. (Les Aventures de Nil Kolytcheff, éditions Jean-Claude Lattès, coll. « Les romanesques », Paris, 1994, 805 p. ) — Regroupe les romans : Isaïe réjouis-toiIvre du vin perdu et Harrison Plaza

Mamma, li Turchi!, éditions de la Table ronde, Paris, 2000, 271 p.

Voici venir le fiancé, éditions de la Table ronde, Paris, 2006, 313 p. ()

Les Émiles de Gab la Rafale, roman électronique, Paris, Éditions Léo Scheer, 2010

La Lettre au capitaine Brunner, la Table Ronde, Paris, 2015, 208 p.

 Essais

Le Défi, éditions de la Table ronde, Paris, 1965. Nouvelle édition, revue et augmentée, éditions de la Table ronde, Paris, 1977, 207 p.

La Caracole, éditions de la Table ronde, Paris, 1969

Les Moins de seize ans, éditions Julliard, coll. « Idée fixe », Paris, 1974 (première édition), 125 p.

Les Passions schismatiques, éditions Stock, coll. « Le Monde ouvert », Paris, 1977, 160 p.

La Diététique de lord Byron, éditions de la Table ronde, Paris, 1984, 215 p.

Le Sabre de Didi : pamphlet, éditions de la Table ronde, Paris, 1986, 266 p. . — Édition revue et augmentée de La Caracole. — Recueil de textes de diverses provenances, parus entre 1963 et 1986

Le Taureau de Phalaris : dictionnaire philosophique, éditions de la Table ronde, Paris, 1987, 300 p.. Réédition en 1994 en coll. « La Petite Vermillon »

Maîtres et complices, éditions Jean-Claude Lattès, Paris, 1994, 313 p. (. — Réédition : coll. « La Petite Vermillon »

Le Dîner des mousquetaires, éditions de la Table ronde, Paris, 1995, 408 p. . — Recueil d’articles de diverses provenances, parus entre 1961 et 1993

De la rupture, éditions Payot & Rivages, coll. « Manuels Payot », Paris, 1997, 167 p. (

C’est la gloire, Pierre-François !, éditions de la Table ronde, Paris, 2002, 284 p. . — Recueil de textes, de provenances diverses, parus entre 1962 et 2001

Yogourt et yoga, éditions de la Table ronde, coll. « Vermillon », Paris, 2004, 267 p— Recueil de textes, de provenances diverses, parus entre 1962 et 2003

Vous avez dit métèque ?, éditions de la Table ronde, Paris, 2008, 415 p. . — Recueil de 107 chroniques publiées entre 1958 et 2007

La Séquence de l’énergumène, éditions Léo Sheer, 2012, 340 p.  – Chroniques sur les émissions de télévision des années 1960

Séraphin c’est la fin !, Paris, La Table Ronde, 2013, 266 p.  qui obtient le prix Renaudot de l’essai 2013

Un diable dans le bénitier, Éditions Stock, Paris, 2017, 380 p. (

 

Récits

Le Carnet arabe, éditions de la Table ronde, Paris, 1971, 231 p. . — Réédition : coll. « La Petite Vermillon »

Comme le feu mêlé d’aromates : récit, éditions de la Table ronde, Paris, 1989, 176 p.

Boulevard Saint-Germain, éditions du Rocher, coll. « La fantaisie du voyageur », Monaco et Paris, 1998, 194 p.

Monsieur le comte monte en ballon, Paris, Éditions Léo Scheer, 2012, 72 p.

 

Poèmes

Le no 37 de la revue Recherches, alors dirigée par Félix Guattari, contient un poème de Gabriel Matzneff dans son dossier Fous d’enfance : qui a peur des pédophiles ? (autres contributeurs : Luc Rosenzweig, Gilbert Villerot, Jean-Luc Hennig, René Schérer, Bernard Faucon, Guy Hocquenghem…), Éditions Recherches, 1979.

Douze poèmes pour Francesca, éditions A. Eibel, coll. « Lettres » no 5, Lausanne, 1977, 41 p.

 Super Flumina Babylonis : poèmes, éditions de la Table ronde, Paris, 2000, 97 p.

 

5e0b2a0a24000086245a49f5

 

 

 

 

 

 

CIGARETTES, FRANCE, HISTOIRE, MOEURS ET COUTUMES, TABAC, TABAGISME, UNE HISTOIRE DE TABAC

Une histoire de tabac

unnamed (8)

Une histoire du tabac

Le fléau bien-aimé

 

Qu’on porte sa fumée aux nues ou qu’on ne puisse pas le sentir, on ne peut désormais échapper au tabac. En à peine quelques siècles, cette plante a réussi à imposer ces volutes sur toute la planète, faisant la joie des producteurs et le désespoir des médecins.

Déchirons les écrans de fumée pour revoir ensemble comment l’Humanité a pu s’imposer si vite un tel fléau.

 

tabac42-buveurs-fumeurs-harem

La belle Caraïbe

C’est très précisément le 28 octobre 1492 que le tabac est entré dans notre Histoire. Ce jour-là en effet, un dénommé Rodrigo de Jerez était en train de s’acharner dans l’île de Cuba à rechercher ce qui pourrait ressembler aux Indes, lorsqu’il croisa un membre de la peuplade des Taïnos occupé à transformer quelques feuilles en fumée.

Séduit, l’explorateur en rapporta à son chef, Christophe Colomb, qui sut à son tour apprécier cette « herbe aux feuilles charnues, douces et veloutées au toucher ». Il trouva vite normal que les indigènes se promènent avec « à la main un tison d’herbes pour prendre leurs fumigations ainsi qu’ils en ont coutume » (Journal de bord, 1492).

tabac40-petun1-thevet

Malgré les mésaventures de Jerez, emprisonné à son retour en Espagne par l’Inquisition qui comprenait mal comment de la fumée pouvait lui sortir des narines, les aventuriers qui se succédaient dans les nouvelles terres adoptèrent vite la pratique du tabacos, mot dérivé de la langue caraïbe arawak.

Rapportée en Europe, la plante trompe-la-faim se fait ornementale dans les jardins comme celui d’André Thévet, à Angoulême.

Le voyageur, spécialiste de l’éphémère France antarctique (Brésil), aurait bien aimé appeler la belle « l’angoumoise » ou « la panacée antarctique » mais c’était sans compter la rapidité et les relations d’un autre Français, Jean Nicot.

tabac43_atelier1_mexique_chippewa

Premiers pétards, premières dépendances

Dans sa monumentale Histoire des Indes, le dominicain Bartolomé de Las Casas, dont le père a accompagné Colomb lors de son second voyage, décrit une étrange coutume…
« Nos amis trouvèrent sur leur route beaucoup de gens, hommes et femmes, qui traversaient les villages, les hommes ayant toujours un tison à la main et certaines herbes pour se régaler de leur parfum. Il s’agit d’herbes sèches enveloppées dans une certaine feuille, sèche aussi, en forme de ces pétards (mosquete) en papier comme ceux que font les garçons à la Pentecôte. Allumés par un bout, par l’autre ils le sucent ou l’aspirent ou reçoivent avec leur respiration, vers l’intérieur, cette fumée dont ils s’endorment la chair et s’enivrent presque. Ainsi, ils disent qu’ils ne sentent pas la fatigue. Ces pétards, ou n’importe comment que nous les appelions, ils les nomment tabacs. J’ai connu des Espagnols dans l’île Espagnole qui s’étaient accoutumés à en prendre et qui, après que je les en ai réprimandés, leur disant que c’était un vice, me répondaient qu’il n’était pas en leur pouvoir de cesser d’en prendre. Je ne sais quelle saveur ou quel goût ils y trouvent » (Histoire des Indes, 1571).

tabac15_burette_nicot_medicis

Tourne-nicotine

Nicot est entré dans l’Histoire la tête basse : envoyé au Portugal pour arranger le mariage du roi Sébastien et de la belle Marguerite de Valois, son ambassade est un fiasco.

Qu’importe ! Il parvient à entrer dans les bonnes grâces de Catherine de Médicis en lui proposant un remède infaillible contre les migraines dont souffre son fils François. Adepte des pratiques plus ou moins occultes, la souveraine tombe sous le charme de la poudre à priser ou chiquer dont elle va faire une belle promotion, à la cour et au-delà.

tabac45-charlotte2-baviere-nicotania

L’ « herbe catherinaire » ou « à la Reine » vaudra à Nicot anoblissement et entrée dans le dictionnaire sous la forme du nom commun de « nicotiane ». Les savants ne tarissent pas d’éloge sur la Nicotiana tabacum dont on a découvert les supposées vertus médicinales : gale, phtisie, mal au ventre… rien ne résiste aux potions, pilules et pommades ! Et rien de tel qu’une petite dose de tabac pour ranimer les noyés, c’est bien prouvé !

Mais tout le monde n’est pas convaincu, à commencer par le pape Urbain VIII qui craint pour la bonne tenue des offices : « les personnes des deux sexes, même les prêtres et les clercs, autant les séculiers que les réguliers, oubliant la bienséance qui convient à leur rang, en prennent partout et principalement dans les églises […], ils souillent les linges sacrés de ces humeurs dégoutantes que le tabac provoque, ils infectent nos temples d’une odeur repoussante » (Bulle du pape Urbain VIII, 1642).

Il est rejoint à la même époque dans cette contestation par le sultan ottoman Mourad IV et l’empereur de Chine Chongzhen, deux adeptes de la décapitation pour les fumeurs, mais aussi par le tsar Michel qui préfère couper les lèvres. Une manière comme une autre de mettre fin au problème…

Première campagne anti-tabac

tabac47-jacques1-fumeur

En 1604 Jacques Ier entre en lice dans le combat anti-tabac avec un pamphlet intitulé Misocapnos (« Haine du tabac », en grec), et il n’y va pas de main morte :
« Une herbe fétide, répugnante, fumée par des sauvages de certains cantons d’Amérique, est à peine connue que son emploi se répand […] Si vous avez encore quelque pudeur, quittez cette folie, rejetez loin de vous cette plante ramassée dans la boue. C’est par ignorance que vous l’avez reçue, c’est par stupidité que vous en avez usé. Si vous ne suivez pas mes conseils, vous attirerez sur vous la vengeance divine, vous nuirez à votre santé, vous ruinerez votre bourse, vous déshonorerez la nation […]. C’est une chose qui répugne à la vue, d’une odeur insupportable, nuisible à l’intelligence. Pour tout dire enfin, ses noirs tourbillons de fumée ressemblent aux vapeurs qui s’échappent de l’enfer » (Misocapnos sive de abusu tobacci, lusus regius, 1604).

Prises de bec à répétition

Plutôt que de mutiler les sujets de son royaume, Jacques Ier d’Angleterre, que le tabac fait tousser, préfère frapper où ça fait mal : au porte-monnaie. Taxons !

Au début du XVIIe siècle est ainsi instaurée une petite augmentation de 4000 % des droits d’importation qui devait faire réfléchir les plus passionnés. C’était sans compter les débiteurs de tabac qui ne l’entendirent pas de cette oreille et expliquèrent habilement que les finances du royaume avaient tout à gagner d’une taxe plus modérée.

tabac6_tabatiere

Qui pour écouter Fagon, premier médecin de Louis XIV ? A quoi bon expliquer que « [l]e nez […] n’est pas fait pour servir d’égout à toutes les humeurs qu’il plaît d’y attirer par la force » (Dissertation […] sur les bons et mauvais effets du tabac […], 1699) lorsque soi-même on est adepte de la prise ?

D’ailleurs toute l’aristocratie du XVIIe siècle y va Le principe parvint outre-Manche et l’on vit Richelieu se friser les moustaches à l’idée de remplir facilement les caisses du royaume. Son compère Colbert alla plus loin puisqu’il mit carrément en place un monopole d’État sur le produit. Rien à faire, la population continua à courir après la fumée malgré les mises en garde du corps médical.de ses reniflements nicotiniques, comme le rappelle le célèbre éloge du tabac qui ouvre le Don Juan de Molière. Rien de plus chic que de faire voleter ses dentelles pour offrir une prise, tirée d’une délicate tabaquière !

tabac48-jean-bart

Louis XIV déteste, s’énerve, prend ombrage et interdit qu’on fume devant lui, à une exception : « Jean Bart, il n’est permis qu’à vous de fumer chez moi » (cité dans Le Plutarque français, 1845). Mais la « passion des honnêtes gens » (Molière) est aussi celle des petites gens qui préfèrent bien souvent la pratique de la pipe voire de la chique, notamment sur les navires.

Certes, Louvois fait distribuer des kits complets du parfait fumeur à ses soldats, mais gare aux incendies ! Ne dit-on pas qu’une partie de Moscou est partie en fumée en 1650 à cause d’un pratiquant maladroit ?

Pour devenir honnête homme

Molière a choisi d’ouvrir sa pièce Don Juan sur un monologue original : le serviteur Sganarelle s’y amuse à parler comme son maître en se lançant dans un éloge du tabac, présenté comme un bel instrument de convivialité… Molière avait tout compris !
« Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac : c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l’on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès qu’on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d’en donner à droite et à gauche, partout où l’on se trouve ? On n’attend pas même qu’on en demande, et l’on court au-devant du souhait des gens : tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d’honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent » (Molière, Don Juan ou le Festin de pierre, 1665).

tabac25-debit

« J’ai du bon tabac… »

« Le tabac a-t-il été fait pour le nez ou le nez pour le tabac ? » Cette question hautement philosophique, née dit-on, du mauvais esprit de Voltaire, montre que le XVIIIe siècle n’a pas échappé à l’épidémie. Ce ne sont pas moins de 1 200 débits de tabac qui tentent alors d’attirer dans leurs filets les promeneurs parisiens.

La production vient alors essentiellement de Virginie, se nourrissant de l’esclavage ; la France a préféré interdire en 1719 toute culture et seules la Franche-Comté, l’Alsace et la Flandre peuvent alors faire concurrence à la Compagnie des Indes Orientales.

tabac8_trois_fumeurs (1)

Le pays se divise alors en deux : d’un côté l’usage tout aristocratique de la prise, toujours très chic, qui permet à Louis XVI d’offrir comme royal présent à Benjamin Franklin une tabatière ornée de diamants. De l’autre, l’habitude « sans-culotte » de la pipe qui, suite aux événements de 1789, va écraser sa concurrente à plates coutures en rejetant dans la ringardise l’utilisation de la « tabatière anatomique » (espace situé à la racine du pouce).

À quoi ressemblait d’ailleurs un volutionnaire ? « Représente-toi deux larges moustaches, une pipe en forme de tuyau de poêle et une large gueule d’où sortent continuellement les fumées de tabac » (extrait du journal Le Père Duchesne, 1790).

Les soldats de l’Empire, eux-mêmes issus du peuple, gardent le même amour pour la pipe mais lui sont quelque peu infidèles en faisant un triomphe à la bouffarde, au tuyau plus court. Son nom vient-il vraiment d’un certain Népomucène Bouffardi dont la main, pourtant clairement arrachée du bras, n’avait pas lâché l’objet ?

tabac10_fumeur_patriote

Étaient moins tenaces les victimes des champs de bataille auxquelles on mettait une pipe entre les dents au moment de l’amputation : la chute de l’objet laissait fort présager que le blessé avait « cassé sa pipe » une bonne fois pour toutes.

Quant à Napoléon lui-même, pas de bouffarde puisqu’une tentative malheureuse le fâcha à jamais avec la pratique : « Fumer est un plaisir dont l’habitude n’est bonne qu’à désennuyer les fainéants » (Mémoires de Constant, 1830).

tabac48-pipe-tieners-fantinlatour

« Je suis la pipe d’un auteur »

L’amie fidèle de Charles Baudelaire (« La Pipe », 1857) n’est pas la seule à avoir eu l’honneur de passer à la postérité. Stéphane Mallarmé a lui aussi honoré cette alliée de l’inspiration : « Jetées les cigarettes avec toutes les joies enfantines de l’été dans le passé qu’illuminent les feuilles bleues de soleil, les mousselines, et reprise ma grave pipe par un homme sérieux qui veut fumer longtemps sans se déranger, afin de mieux travailler » (Vers et prose, 1893). Et il est vrai que jamais vous ne croiserez Arthur Rimbaud sans sa fidèle bouffarde à la main, jamais vous ne pourrez dissocier Georges Brassens de sa chère « vieill’ pipe en bois » (« Auprès de mon arbre », 1956). Quant à Serge Gainsbourg, le « fumeur de havanes », il a très tôt rejoint le clan des amateurs de cigares et cigarettes où l’on a pu croiser Freud, Malraux, Prévert, Camus, Duras, Sagan et plus récemment Houellebecq, tous d’accord avec la marquise de Sévigné : « C’est une folie comme du tabac; quand on y est accoutumée, on ne peut plus s’en passer » (Lettre du 16 octobre 1675). Non, vraiment, comme le disait Flaubert, « sans la pipe la vie serait aride, sans le cigare, elle serait incolore, sans la chique, elle serait intolé¬rable ! » (Correspondance, 1843). C’était déjà l’avis du poète Saint-Amant qui nous rappelle que tout n’est que fumée, dans ce sonnet sobrement intitulé « Le Fumeur » (1626) :

tabac49-autoportrait-jan-davidsz.-heem-cezanne

« Assis sur un fagot, une pipe à la main,
Tristement accoudé contre une cheminée,
Les yeux fixes vers terre, et l’âme mutinée,
Je songe aux cruautés de mon sort inhumain.

L’espoir, qui me remet du jour au lendemain,
Essaye à gagner temps sur ma peine obstinée,
Et, me venant promettre une autre destinée,
Me fait monter plus haut qu’un empereur romain.

Mais à peine cette herbe est-elle mise en cendre,
Qu’en mon premier état il me convient descendre,
Et passer mes ennuis à redire souvent :

Non, je ne trouve point beaucoup de différence
De prendre du tabac à vivre d’espérance,
Car l’un n’est que fumée, et l’autre n’est que vent »
.

tabac18_tabacomanie

Le siècle des cheminées

S’il n’a pas succombé au tabac, Napoléon, en bon stratège, a su s’en servir. En 1811, il en rétablit le monopole, supprimé par l’Assemblée nationale en 1791, puis en 1815, à la fin de la guerre d’Espagne, il ordonne la fabrication de cigares en France. Héritées des Mayas, ces feuilles roulées remplies de tabac avaient rencontré dès le XVIe siècle un grand succès de l’autre côté des Pyrénées, devenant au fil des siècles symbole de raffinement.

tabac51-coninck-manet

La bourgeoisie de Louis-Philippe ne peut plus s’en passer ! Mais les moins aisés lui préfèrent la cigarette, d’abord roulée à la main dans du papier avant que la production devienne mécanique en 1830.

En pleine révolution industrielle, c’est le triomphe de la machine ! Même la famille royale succombe puisque lors d’un gala de charité, en 1843, la reine Marie-Amélie en personne en fait la promotion avant que Napoléon III, fumeur invétéré, ne leur donne à son tour leurs lettres de noblesse.

Avec près d’un kilo de tabac consommé par an et par Français, on peut sans se tromper commencer à parler de « tabacomanie ». Si les femmes, étonnamment, continuent à priser, les hommes ne lâchent pas leur pipe.

Les romans se peuplent de fumeurs de tous poils, de Charles Bovary qui tente, maladroitement, d’adopter les cigares du beau monde, jusqu’au colonel Chabert qui en est réduit à trouver du réconfort dans la compagnie de son brûle-gueule.

Balzac, créateur du vieux bonhomme, ne manque pas de remarquer que « partout, l’homme est réduit à l’état de cheminée ». Mais s’il est lui-même grand consommateur d’excitants, il n’adopte pas ces fourneaux miniatures qu’il accuse de détruire le goût. Insupportable, pour ce bon vivant notoire !

« Vient enfin la cigarette… »

Dans sa Physionomie du fumeur (1841), Théodose Burette s’intéresse à ce nouveau mode de consommation, peu sophistiqué à son goût, mais utile…
tabac14-burette-munch

« Vient enfin la cigarette, dont la terminaison qui tombe en diminutif indique assez la nature amoindrie. La cigarette est gentille, vive, animée ; elle a quelque chose de piquant dans ses allures ; c’est la grisette des fumeurs. Ne la fait pas bien qui veut : c’est tout un apprentissage. […] Elle sèche la poitrine, débilite les glandes salivaires, et traîne après elle tous les inconvénients de la manie de se ronger les ongles. Elle jaunit le pouce et l’index, comme si l’on avait épluché des cerneaux, pis que cela peut-être ; et l’on est obligé de dire tout haut dans un salon : « Je fume la cigarette ». […]
Jeune homme qui ne fumez pas encore, mais qu’une noble émulation dévore, et qui brûlez de marcher sur les traces de vos anciens […] suivez un conseil d’ami, ne vous attaquez pas de prime abord à la pipe en terre […]. C’est par la cigarette que vous devez débuter. La cigarette est sans force ; elle n’engage à rien ; l’odeur du papier brûlé n’y corrige que trop la piquante odeur du tabac »
.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Comme une traînée de poudre

« Ça, monsieur, lorsque vous pétunez, / La vapeur du tabac vous sort-elle du nez / Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? » Le XIXe siècle s’achève sur ces vers de Cyrano, truculent personnage au nez particulièrement bien approprié pour la pratique.

L’engouement ne faiblit pas, porté par la renommée thérapeutique du tabac que l’on utilise joyeusement pour soigner l’asthme, la tuberculose et même l’hystérie. Il est vrai qu’en lui associant un peu d’opium, il devient une agréable panacée !

tabac29_redon_menard

Mais en 1885 l’invention du mot « tabagisme » montre enfin une prise de conscience des méfaits de cette consommation, du moins de la part des scientifiques qui s’inquiètent du mauvais état de santé des ouvriers des manufactures de tabac. Les avertissements n’y changent rien, la population continue à rivaliser dans la fabrication de volutes.

Lorsque la Grande Guerre éclate, l’approvisionnement des soldats en tabac devient un des grands sujets d’inquiétude comme le rappelle John Pershing : « Si vous me demandez ce dont nous avons besoin pour gagner cette guerre, je réponds, du tabac autant que des balles ».

Chaque poilu doit en effet pouvoir trouver quelque réconfort en remplissant de « foin » ou de « gros cul » sa chère « quenaupe » (pipe) ou sa « grisette » (cigarette). Mais gare à celui qui oublie qu’il devient une belle cible dans la nuit !

Comme le rappelle le dicton, « Si trois cigarettes sont allumées par la même allumette, le troisième homme sera tué par les tirailleurs d’en face » qui auront eu le temps d’ajuster… Qu’importe le risque ! Les soldats ne peuvent plus se passer de leurs Gitanes Caporal prêtes à fumer. Elles sont les petites sœurs des fameuses Gauloises, elles aussi créées en 1910 et qui feront, jusqu’en 1970, partie des rations de combat.

tabac52-poilus

Chez les poilus pétuneurs

Ce dictionnaire d’argot, daté de 1918, montre bien à quel point le tabac était inséparable de tout bon poilu :
« Perlot, m. Tabac. Le perlot est une espèce particulière de tabac composé de troncs d’arbres et de feuilles de tabac ; le poilu appelle fin le tabac qui ne contient pas de troncs d’arbres. Le tabac est indispensable au poilu. Comme dit Sganarelle dans le Don Juan de Molière, « Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac […] ». Ainsi, chaque pipe de perlot « instruit les âmes à la vertu » : la pipe, la quenaupe, comme disent les poilus, est donc un grand instrument de perfectionnement moral et ce sera l’éternel honneur du peuple poilu d’en avoir héroïquement généralisé l’emploi.
Au XVIIIe siècle, on s’occupait, avant de charger, « d’assurer les chapeaux et les rubans de queue ». Au siècle des poilus, on se prépare au combat eu allumant sa pipe, et il y a une belle crânerie à la française dans le geste du poilu qui, en dépit des obus, s’absorbe dans le souci de rallumer une pipe qui ne tire pas.
Dans la tranchée, le perlot est un grand magicien : il ouvre les portes du paradis du rêve ; il tue le cafard mieux que n’importe quel insecticide ; et dans les volutes de sa fumée, le poilu, évoquant le pays et les visages aimés, croit que la guerre est finie… Aristote a tort, Sganarelle a raison : il n’est rien d’égal au tabac »
. (François Déchelette, L’Argot des Poilus, 1918).

tabac33_atalante_bacall_bogard

Tout feu tout flamme

Les années Folles vont se jeter à corps perdu dans le tabac, indispensable symbole de jeunesse et de modernité.

Il faut dire que les grandes marques américaines se sont lancées dans une guerre du marketing particulièrement efficace : Camel met en avant son dromadaire (1913), Malboro son cow-boy (1954), Lucky Strike son argument anti-poids pour ces dames (1927).

tabac26_bonheur_mucha

La France n’est pas en reste puisque les campagnes de publicité du SEIT (Service d’Exploitation Industrielle des Tabacs, devenu SEITA en 1935 avec l’absorption du monopole des allumettes) font exploser les ventes. Qui peut résister aux belles fumeuses d’Alfons Mucha (Job), aux casques ailés de Maurice Giot (Gauloises), aux andalouses de Max Ponty (Gitanes) ? La présence en tous lieux de la cigarette devient banale et l’on dépasse alors allégrement le milliard de paquets vendus dans le pays.

Les stars du petit écran, détectives (Humphrey Bogard) ou voyous (Jean Gabin), femmes du monde (Audrey Hepburn) ou mégères (Cruella !) ne se font pas prier pour en allumer une petite. Et si tout le monde n’a pas le talent de Michel Simon pour fumer avec son nombril (L’Atalante), c’est tout de même efficace puisque la consommation double entre 1927 et 1938.

Avec la guerre, il faut calmer ses ardeurs et se contenter de ce que les cartes de rationnement veulent bien distribuer. Heureusement on peut compter sur les Américains pour apporter la paix et avec elle, leurs chères cigarettes blondes.

Ce sont eux aussi qui tirent une fois de plus le signal d’alarme sur les conséquences sanitaires, provoquant une rapide réaction des grandes industries du tabac de leur pays, connues sous le surnom de Big Tobacco : elles créent en 1953 le TIRC (Comité de Recherche de l’Industrie du Tabac) destiné à faire des études sur la dangerosité de leurs produits… et à rassurer leurs fidèles consommateurs, quitte à ne pas tout dire.

« Un ban pour la Gitane ! »

En 1929, une publicité de la Régie Française des Tabacs met en scène les plus célèbres poètes, cinéastes et sportifs de l’époque, rassemblés pour l’occasion sous les ors de la Rotonde pour vanter les mérites de la cigarette. Regardez de plus près : les sosies ont été bien sélectionnés !

La mort à petit feu ?

Les Trente Glorieuses et leur frénésie de consommation arrivent à point nommé !

tabac28_antoine_lundigras_grece

La jeunesse, en particulier, se jette sur ce symbole de liberté que l’État ne sait plus comment gérer. Doit-il en faire la promotion pour remplir les caisses de la SEITA, ou multiplier les accusations pour préserver la santé publique ?…

Alors que l’Organisation Mondiale de la Santé commence à parler de « désastre sanitaire », en 1973 le ton monte avec la loi Veil qui impose des restrictions dans la liberté de fumer et d’en faire la publicité.

Cette première campagne nationale anti-tabac est un succès, puisque en 10 ans 3 millions de personnes arrêtent de fumer. Mais ce n’est pas suffisant : en 1991, la loi Évin engage cette fois l’État dans une claire « dévalorisation du tabac » en interdisant la publicité et l’usage dans les lieux collectifs.

Face aux poches de résistance et aux détournements plus ou moins rusés de la loi, le président Jacques Chirac, lui-même gros fumeur, entame une « guerre contre le tabac » en 2002 avec la hausse brutale des prix (+ 35% en 2 ans) et l’interdiction de fumer dans tous les lieux publics (2006) avant l’arrivée d’images chocs sur les paquets (2010) puis du paquet neutre (2015).

tabac23_vangogh

Les efforts semblent porter leurs fruits, puisqu’entre 2017 et 2019 les rangs des fumeurs se sont allégés d’1,6 million de personnes. Ambiance « hygiéniste », succès du mois sans tabac, vapotage, remboursement des substituts et prix prohibitifs peuvent expliquer ces chiffres, à moins que les fumeurs aient enfin pris conscience que la moitié d’entre eux mourront des suites de cette accoutumance.

Ces bons résultats ne doivent cependant pas faire oublier la hausse de la consommation chez les femmes ni la popularité inquiétante d’autres produits comme le haschich, dont la dépénalisation est même demandée par certains !

tabac44-haschich-fumeuses-previati-bernard

Rappelons également que si en Occident le tabac est en recul, ses grandes industries ont su trouver de nouveaux terrains de chasse dans les pays moins développés où vivent près de 80 % des fumeurs de la planète. Le tabac n’a pas fini de faire des ravages.

Meurtre à la nicotine !

En 1851, le comte de Bocarmé est amené devant le bourreau pour avoir la tête tranchée. Son crime ? Avoir assassiné son beau-frère Gustave pour mettre la main sur sa fortune. Classique, me direz-vous ! Sauf que la méthode employée l’est beaucoup moins… Voici le rapport du célèbre chimiste Jean Stas qui avait été appelé à la rescousse :
« Je dois le déclarer ici parce que c’est la vérité, j’eus brusquement l’idée providentielle, j’ose le dire, de verser de la potasse sur une partie des matières [prélevées sur le cadavre]. Cette potasse je la versai ne sachant plus, pardonnez-moi l’expression, à quel saint me vouer. A l’instant même se dégage une odeur véreuse extrêmement forte. […] Sur la feuille de papier où, quand je pensais toucher au but, j’avais écrit le mot Cicutine [composant de la ciguë], j’en avais mis un autre avec un point d’interrogation. Le second mot écrit était Nicotine. J’instituais alors une série de recherches fort longues, mais le succès vint récompenser mes efforts et je pus m’écrier : J’ai trouvé !
Je déclare solennellement que la Nicotine est entrée dans le corps de Gustave Fougnies à l’état de pureté complète et en quantité effrayante »
 (cité dans la Revue d’Histoire de la Pharmacie, 1932).

Traditab

Le tabac, une force économique

Connaissant parfaitement la fameuse loi de l’offre et de la demande, les autorités françaises se sont vite intéressées à la production de tabac et aux bénéfices qu’elles pouvaient en tirer. Soumise au monopole royal depuis Colbert, sa production a été d’abord limitée aux terres grasses et humides de l’Est et du Sud-Ouest, ainsi que des Antilles.

Dans le même temps, fort logiquement, la contrebande se met en place tandis que les cultures clandestines se multiplient avant l’élargissement des droits de plantation du côté du Var ou encore des Landes, sous le Second Empire. En 1875, ce sont ainsi pas moins de 40 000 planteurs, dont la moitié dans le Sud-Ouest, qui vivent de cette production, bien plus rentable que le maïs !

La majorité d’entre elle est destinée aux 10 manufactures d’État qui rassemblent en 1840 près de 4000 ouvriers, ou plus précisément d’ouvrières, à l’image de la belle cigarière sévillane Carmen : « Elles sont 4 à 500 femmes occupées dans la manufacture. Ce sont elles qui roulent les cigares dans une grande salle, où les hommes n’entrent pas sans une permission du Vingt-quatre [magistrat], parce qu’elles se mettent à leur aise, les jeunes surtout, quand il fait chaud » (Prosper Mérimée, Carmen, 1845).

tabac54-femmes-cuba

Paqueteuses ou coupeuses, capables d’enrouler le tabac dans une feuille en un tour de main, ces cigaretteuses bien peu payées sont mal vues par la société qui craint leur penchant pour la revendication. À l’autre bout de la chaîne se trouvent les débitants, véritables agents de l’administration qui furent longtemps choisis par l’État parmi les anciens militaires ou leurs veuves et qui, aujourd’hui, se font chaque année moins nombreux.

On peut enfin rappeler que les taxes et la TVA sur le tabac et ses dérivés ne cessent de rapporter toujours plus d’argent dans les caisses de l’État, pactole estimé à 15 millions d’euros en 2018.

Conseils d’un écrivain

Bel-Gazou a 15 ans lorsqu’elle reçoit cette lettre de sa célèbre mère, l’écrivain Colette…
« Ma chérie, ne sois pas triste. Si j’ai eu un choc pénible à découvrir que tu fumais en cachette, c’est surtout parce que je sais la force d’une habitude, même anodine. Or, celle du tabac ne l’est pas, surtout sur un être jeune, en voie d’épanouissement. Si je me suis gardée de l’habitude de fumer, ce n’est pas à cause du mal que le tabac, modérément fumé, pouvait me faire, c’est parce que, pendant ma longue vie, j’ai vu à mes côtés des êtres dévastés par le despotisme de l’habitude. J’ai vu mon père, qui tous les ans prenait l’engagement de ne plus fumer (à cause de son foie). Tous les ans, dominé par l’habitude il retombait. J’ai vu mon frère aîné, esclave de la cigarette, et pourtant médecin. J’ai vu ton père, allumant une cigarette à la cigarette qui allait s’éteindre, tout le long du jour. Énervé, essoufflé (cœur), je l’ai entendu prendre des résolutions successives de ne plus fumer… La privation du poison, la privation de son habitude le rejetaient à bout de forces à l’usage du tabac. Enfin j’ai vu, pendant la guerre, un affreux spectacle […]. J’ai vu sur le trottoir de la Civette, place du Théâtre Français — tu sais ? — une file d’hommes effondrés, des mouvements nerveux dans les doigts, une petite sueur sur la figure, qui attendaient la réouverture du bureau de tabac de la Civette. C’est la vue des fumeurs qui m’a toujours détournée du tabac » (Colette, Lettres à sa fille, 1928).

tabac32-chambre-bleue-valadon-concours

Histoires d’allumeuses

La femme et le tabac, quelle drôle d’histoire ! Si c’est bien une reine, Catherine de Médicis, qui valut à notre pays de succomber au charme de la fumée, longtemps on n’a guère apprécié de voir ces dames « avec le nez sale, qu’elles avaient plongé dans l’ordure » (témoignage de la princesse Palatine, 1713).

Elles ne peuvent être que des malades, des femmes de mauvaise vie ou pire, des « lionnes », ces êtres qui rejettent leur condition pour agir comme des hommes. George Sand en est l’exemple parfait, elle qui a la première féminisé le mot « cigaret » et qui n’hésita pas à se faire représenter en train de savourer les charmes d’une longue pipe.

tabac55-murat-coco

La cigarette serait-elle un instrument de libération pour la femme ? Les élégantes de la Belle Époque et les Garçonnes des années 20 en sont convaincues : rien de plus séditieux qu’une cigarette à la bouche, rien de plus frondeur qu’un fume-cigare à la main ! Colette les a utilisés pour provoquer, Coco Chanel en a fait des accessoires de mode.

Si la toute première publicité met en scène une jeune fille, la fumette féminine reste cependant rare, du moins jusqu’à la seconde guerre mondiale qui, en refusant au beau sexe l’accès à la carte de tabac, incite les plus frondeuses à adopter ce petit geste de rébellion. En 1945 finalement, c’est la même année que le droit de vote qu’elles obtiennent de nouveau celui de fumer !

On crée à leur intention des cigarettes légères et même supposées amincissantes, on les abreuve d’images de stars hollywoodiennes séduisant à coups de ronds de fumée…

De plus en plus présentes dans le monde du travail, elles deviennent financièrement indépendantes et aiment à partager quelques instants de convivialité autour d’une cigarette. Le résultat est là : aujourd’hui elles ne sont pas loin de représenter en France la moitié des adeptes du tabac et si elles fument encore moins que leurs compagnons, notamment à cause des grossesses, l’écart ne cesse de diminuer.

tabac38_malraux_tati

Cigarettes fantômes

« C’est facile d’arrêter de fumer, j’arrête 20 fois par jour » aurait ironisé Oscar Wilde. Mais cela ne fait pas rire tout le monde si l’on en croit les nombreuses campagnes anti-tabagiques qui ont été organisées au fil des siècles. On a essayé de faire peur au fumeur, de lui faire honte, et même de lui cacher les exemples à ne pas suivre. Certes, il est difficile de faire oublier le cigare de Winston Churchill ou de Fidel Castro, mais saviez-vous que le général de Gaulle adorait les Craven et qu’Emmanuel Macron aime à allumer un petit cigare dans son bureau ? Cachez-moi ce vice que je ne saurais voir ! Et c’est ainsi que Lucky Luke fut contraint dès 1983 de cracher son mégot au profit d’un brin d’avoine et qu’un certain nombre de photographies légendaires furent retouchées pour obéir à l’hypocrisie ambiante. De peur de promouvoir de « façon directe ou indirecte » le tabac, on dépouilla ainsi André Malraux (1996) et Jean-Paul Sartre (2005) de leurs légendaires clopes pour pouvoir les afficher sur un timbre ou dans les catalogues de la BnF. On aurait pu penser que le gentil Jacques Tati, bien inoffensif, aurait pu passer entre les griffes de la censure (2009), que nenni ! Voilà sa pipe remplacée par un étrange moulin à vent au nom du politiquement correct. Faut-il y voir un subtil coup marketing ou une attaque contre la loi Évin ? Une fois de plus, le pays se divise entre défenseurs du patrimoine et combattants anti-tabac. Dix ans plus tard, les gros fumeurs qui constituent notre patrimoine ne sont toujours pas à l’abri d’une réécriture de leur histoire. Cependant, on peut se montrer optimiste quant au respect de l’Histoire lorsqu’on constate que dans un film comme J’Accuse, de Roman Polanski (2019), rares sont les plans où les personnages ne fument pas, XIXe siècle oblige !

Bibliographie

Didier Nourrisson, « Le Tabac, une passion française »Histoire n°233, juin 1999,
Didier Nourrisson, Cigarette. Histoire d’une allumeuse, éd. Payot, 2010,
Pierre Boisserie et Stéphane Brangier, Cigarettes, le dossier sans filtre, éd. Dargaud, 2019.

https://www.herodote.net/Le_fleau_bien_aime-synthese-2654-379.php

 

 

 

AIX-EN-PROVENCE (BOUCHES-DU-RHÔNE), ANDREA SACCHI (1599-1661), EGLISE SAINT-JEAN-DE-MALTE (Aix-en-Provence), PAROISSE SAINT-JEAN-DE-MALTE (Bouches-du-Rhône), PEINTURE, SAINT ANDRE DEVANT LA CROIX

Saint André devant la croix (église Saint-Jean-de-Malte, Aix-en-Provence)

Saint André devant la Croix

sap83_13w00026_p (1).jpg

Peinture Saint André devant la Croix.

XVIIè siècle. Attribué à Carlo Magnone

« André est très tôt représenté dans l’art chrétien. Son image reflète la signification étymologique de son nom d’origine grecque qui veut dire « viril » ou « courageux ». C’est pourquoi il est représenté sous les traits d’un homme au corps musculeux. La forme en X, de la croix du martyre d’André apparaît vers le XIe siècle et plus certainement au XIIe avant de prendre sa forme définitive à la fin du XIVe siècle. Au sein du collège apostolique, André dont l’iconographie est proche de celle de son frère Simon-Pierre est, avec Paul, l’un des apôtres le plus représenté.

« L’artiste situe, conformément à la tradition, la Passion d’André à Patras, ville située au bord de la mer Méditerranée que l’on aperçoit au fond du tableau. L’œuvre est découpée par une diagonale qui sépare, à gauche la manifestation du Seigneur figurée par une masse lumineuse entourée de nuées, la Croix du martyre et André agenouillé ; à droite la force et la puissance séculière représentées par des hommes en armes, qui conduisent André vers son martyre. Le visage de saint André est situé exactement au centre du tableau.

« La position du saint est symbolique, il est à genoux, les yeux tournés vers la lumière divine et les bras tendus. Elle exprime son amour de Dieu et sa soumission. Tout le drame se joue entre l’apparente fragilité du vieil homme et la force des soldats. La lumière divine, en éclairant les personnages, met l’accent sur les personnages principaux. La composition qui respecte la règle des 3 tiers, crée un effet de tension entre saint André et Dieu.

« L’œuvre de l’église Saint-Jean-de-Malte est une copie du tableau exécuté par Andrea Sacchi (1599-1661) entre 1633 et 1650 pour l’une des chapelles de la basilique Saint-Pierre de Rome. Elle peut également, être rapprochée de deux autres œuvres, le « saint André » de Jacques Courtois (1621-1676) peintre français établi à Rome et le « saint André» de Carlo Cavaliere Maratta ou Maratti (1625-1713), élève d’Andréa Sacchi. Il s’agit d’une copie non servile de l’œuvre de Sacchi, le peintre s’est singularisé en introduisant la lumière divine derrière la croix. Saint André n’est plus seul face à la croix de son martyre, il est en communication avec Dieu.

« L’hypothèse d’une autre version du tableau de Sacchi à Saint-Pierre de Rome ayant été écartée, Madame Ann Harris Sutherland l’attribue à Carlo Magnone, élève de Sacchi Nous n’avons pas véritablement retrouvé de trace de ce tableau pour la période antérieure au XIXe siècle, seul, le « Rapport des tableaux et bustes ou statues qui sont dans les ci-devant églises de la Magdeleine, du St-Esprit, de St Jean et du Faubourg du 19 fructidor an II [5 septembre 1794] » mentionne au numéro 62 un « tableau de Saint André par un mauvais peintre ». C’est la seule mention dans les inventaires révolutionnaires qui pourrait désigner ce tableau. Malheureusement aucune dimension n’est indiquée qui pourrait préciser le rapprochement, pas plus que l’origine précise du tableau. La restitution en 1802, des œuvres saisies à la Révolution, n’ayant pas été faite au hasard, il est possible que cette œuvre provienne de l’église Saint-Jean-de-Malte mais nous n’en avons aucune certitude. En 1891, Honoré Gibert signale le tableau dans son ouvrage « Histoire et description des monuments religieux de la ville d’Aix ». En 1906, il est présent sur l’inventairre réalisé après la loi de séparation de 1905. »

andrea-sacchi-san-andrés-preparado-para-el-martirio (1)

Saint André devant la croix

¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨

Andrea Sacchi

Maratta_Portrait_of_Sacchi (1)

Andrea Sacchi né le 30 novembre 1599 à Nettuno, dans la province de Rome, dans le Latium et mort dans la même ville le 21 juin 1661) est un peintre italien du mouvement baroque, actif à Rome.

Son style a influencé une génération d’artistes dont les peintres Nicolas Poussin et Giovanni Battista Passeri, les sculpteurs Alessandro Algardi et François Duquesnoy et son biographe et contemporain Giovanni Bellori.

 

Biographie

Andrea Sacchi est le fils de Benedetto Sacchi, un peintre mineur. Il entre dans l’atelier de Francesco Albani, dont il fut le dernier élève.

Parti à Rome en 1621, il y passe la majeure partie de sa vie. Avec Pierre de Cortone (1596-1669), dont il fut le rival, il est actif dans le cercle de Cassiano Dal Pozzo et du cardinal Antonio Barberini (1569-1646) qui le commissionne pour l’église des Capucins et au palais Barberini. En 1628, sous la direction de Pierre de Cortone, il travaille avec Andrea Camassei (1602-1649) pour la décoration de la galerie de la propriété de Tumoleto de Fassano, que le cardinal Giulio Cesare Sacchetti (1586-1663) a achetée en 1620 au florentin Vincenzo Mazzingli à Castel Fusano.

Une controverse l’opposa avec Pierre de Cortone.

Il voyage à Venise et à Parme et étudie les travaux du Corrège.

Deux de ses travaux majeurs se trouvent au Vatican.

Son fils illégitime Giuseppe Sacchi , meurt jeune après avoir produit quelques œuvres remarquables.

 Œuvres

La Vision de saint Romuald (vers 1631), Rome, Pinacothèque vaticane.

La Mort de sainte Anne, Rome, église San Carlo ai Catinari.

Saint André, Rome, palais du Quirinal.

Saint Joseph, Caponile Case.

Retables à Pérouse, Foligno et Camerino.

Didon abandonnée, vers 1630-1635, musée des Beaux-Arts de Caen.

La Vision de saint Romuald, vers 1631, Rome, Pinacothèque vaticane.

Interieur de Santa Maria in Vallicella, 1622, huile sur toile, 98 × 74 cm, Rome, Pinacothèque vaticane.

Le cardinal Lelio Biscia, vers 1630, huile sur toile, 134,3 × 99,7 cm, Ottawa, musée des Beaux-Arts du Canada